‹ AxelChapitre 21 sur 47 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

MIKLAUS, HARTWIG et GOTTHOLD

entrant à gauche.

Ce sont deux grands vieillards, de la stature de Miklaus, vêtus presque militairement encore et d'un assez noble aspect; ils ont aussi la croix de Fer.

GOTTHOLD

Miklaus, il est temps d'allumer les flambeaux pour les deux convives.

MIKLAUS redescendant et se frottant les mains.

Et le feu aussi, car on sent les dernières bises!

Il s'approche de la cheminée et ravive le feu.

Ainsi, le docteur ne descendra pas encore au souper ?

HARTWIG frissonnant.

Non. — Brr! n'épargne pas les sarments; il faut que cela flambe! — Oh! quelle humidité tombe des pierres, ici! — L'autre aile du château est moins rude, il me semble ? Ici, l'on a froid; et, c'est singulier, dehors il fait tiède et l'air s'alourdit, — vieil indice avant-coureur d'une grosse tourmente.

GOTTHOLD de même, regardant autour de lui.

C'est qu'ici le vent passe à travers les lierres du dehors qui verdissent le granit. Oui, cette pièce est glaciale.

MIKLAUS qui empile dans l'âtre d'énormes bûches.

Aussi, pourquoi ne jamais l'habiter qu'aux jours de cérémonie.? Seul, maître Janus y vient, parfois ...

Gotthold allume les candélabres ; Mtklaus, en se relevant, considère les reflets des lumières sur les murailles et sur les boiseries, sur les croissants dédorés des étendards. — Et les bleuissements en feu des longues épées, des cimeterres et des dagues, les yeux des oiseaux de proie, les angles vermeUs des cadres, les tubes des arquebuses, des carabines, jettent des miroitements qui animent les visages des vieux portraits.

Quel délabrement! Voyez donc les tableaux! Les durs traits des rhingraves, les beaux fronts des aïeules de monseigneur Axel sont effacés; les tapisseries sont devenues indistinctes.

HARTWIG

Et cette armure d'airain, toute damasquinée d'or, conquise à la première croisade, par le prince Elcias d'Auersperg, chevalier d'Allemagne, sur l'émir sarrasin Saharil P"", la voici toute rongée

de rouille et le bois mort de la lance s'est rompu sous la moisissure.

MIKLAUS grave.

Ah! je ne tiens pas à les fourbir; c'est hanté, ici!

Les trois vétérans, maintenant debout autour de la nappe blanche et des lumières, apparaissent, éclairés, sur le fond confus des ombres qui tombent des voussures de la salle. Ce sont d'énergiques et soucieuses figures; le grand âge et leurs occupations sédentaires dans le burg n'ont pas encore éteint la fermeté du regard. Une cicatrice terrible sillonne, du haut en bas, le visage de Gotthold ; — la manche gauche du gros veston militaire de Hartwig flotte depuis l'épaule, et le poignet vide en est cousu sur sa poitrine; — vers la droite du front de Miklaus est creusé l'enfoncement d'une balle.

Et, autour d'eux, en effet, dans l'air de la salle, domine une impression de solennité extraordinaire: sans doute, ils la subissent, en évitant d'y trop songer; elle aggrave leurs paroles et leurs silences.

GOTTHOLD à Miklaus.

Tu sais que le commandeur va nous quitter? — Otto, son domestique, s'est mis en route ce matin même avec le ballot de voyage de son maître ... et, d'ici aux frontières de la Prusse, il y a loin!

MIKLAUS

Quoi! ce brillant seigneur s'en retourne sans même avoir vu le docteur Janus?

6o AXEL

GOTTHOLD

Oui. Cette nuit. C'est le festin d'adieu. — Placemoi ces jolies touffes de romarin, cette brassée de verveine, de roses des bois et de menthe entre les candélabres: les fleurs, cela donne un air de fête. Puis cette corbeille de fruits; ce sont les meilleurs: ils ont été piqués par les oiseaux. Notre visiteur s'y connaît.

presque à lui-même.

Étrange visiteur qui ne veut rien voir!

GOTTHOLD

d'un air soupçonneux.

Hum! ... et qui voit tout.

HARTWIG

le regardant.

Ah! c'est vrai: toi aussi ... — tu . . .

GOTTHOLD chantonnant.

Barbe rouge et noirs cheveux, Défies-en-toi si tu veux.

MI KLAUS les regardant.

Vous avez l'air, Hartwig et toi, d'être enchantés de ce départ.?

LE MONDE TRAGIQUE 6i

GOTTHOLD indifférent.

Un homme qui s'en va.

HARTWIG grommelant.

Homme blême, homme nuisible!

GOTTHOLD à voLx basse.

Le nôtre est blafard comme l'argent! il est couleur de Judas.

après un moment, à Gotthold.

Pareil renard ne peut donner de bonne fourrure, — comme nous disions, entre étudiants, à Heidelberg . , . autrefois.

Tous trois s'assoient autour du feu maintenant embrasé et flamboyant.

MIKLAUS

Cependant le jeune maître paraît aimer sa compagnie: — n'est-ce point son parent? Feu le comte d'Aurr.pcrg l'a présenté au roi jadis. . . .

GOTTHOLD tisonnant.

Oui, le père l'a tiré d'obscurité, <1 vingt ans se sont passés sans que l'obligé s'inquiétât de l'enfant.

— Il a fallu cette circonstance d'héritage, d'intérêts, pour lui rappeler, là-bas, à la cour de Prusse, que son cousin, le comte Axel d'Auersperg, prince germain — et, de plus, chef de la branche aînée,

— vivait seul, avec de très vieux serviteurs, dans un château fort en ruines perdu au milieu de l'immense Forêt-Noire. Comme il a su trouver des guides, alors! et dormir dans les chaumines! — et chevaucher, bien des jours, à travers les chemins abrupts, les nouvelles clairières, les routes montueuses!

HARTWIG soucieux.

Oui, tu as raison, Gotthold: cet homme n'est pas un ami. J'aurai toujours en mémoire le jour de son arrivée, la semaine passée; — n'était-ce pas la veille des Rameaux ? — Lorsqu 'après avoir traversé les salles désertes du château, conduit par Herr Zacharias, il s'est trouvé, subitement — lui, tout chamarré d'ordres et de croix — devant le jeune comte, — eh bien, au lieu des deux mains offertes, il est demeuré comme interdit pendant un instant! — Nous autres, grands barbons, cuirasses rouillées, soldats des vieilles guerres, serviteurs aujourd'hui voués à l'exil, mais qui, je pense, avons gagné, chacun, notre croix de Fer un peu plus malaisément que lui ses grands cordons (sans offense), — il ne nous avait même pas reconnus.

GOTTHOLD

pensif.

Le comte, en ce deuil qui va si bien à sa puissante taille, se levant et l'accueillant avec sa

simplicité grave, avait l'air d'un jeune lion qui porte sa race dans ses yeux. J'en étais fier, moi! comme le jour où j'eus l'honneur de lui mettre un fleuret au poing pour la première fois. — Et j'ose croire qu'aujourd'hui monseigneur est, certes, l'une des plus dangereuses épées de l'Allemagne, sinon la plus redoutable.

HARTWIG relevant la tête, et souriant.

Par exemple, Ukko n'a pas été meilleur courtisan vis-à-vis de ce voyageur, en ce moment-là.

— L'ingénu démon ! Vous rappelez- vous qu'il tenait d'une main la laisse de ses trois féroces lévriers,

— qui grondaient à la vue de l'étranger, — et qu'U souriait en s'inclinant ? Et qu'il a demandé tout bas au maître s'il devait les lâcher sur ce parent inattendu?

GOTTHOLD

Ha! ha! l'espiègle!

HARTWIG

C'est la gaieté du vieux burg, ce page d'autrefois: de plus, c'est un esprit déjà ferme, subtil, et qui étonne. — Il a l'air d'une longue étincelle I

GOTTHOLD

Et il est leste comme une ombre.

MI KLAUS avec une moue de vieillard.

C'est un mauvais petit charmeur qui me joue trop de tours.

GOTTHOLD souriant.

Ce bon Miklaus ! . . . Va, réchauffons nos dernières songeries à sa belle jeunesse, comme nous chauffons nos trois barbes blanches à ce bon feu clair. Laissons-le jouer, — même avec nous; son sourire malin nous ranime et sa vue est bonne.

MIKLAUS

Allons, allons, soit!

Tisonnant :

— Mais, pour en revenir à nos loups, vous me surprenez, tous les deux, quand vous me donnez à entendre que monseigneur n'a pas grande amitié pour son cousin. Dès le premier repas, cependant, l'antique vaisselle d'argent a été exhumée et les meilleurs coins de la cave ont été explorés.

GOTTHOLD

Que prouve ceci ? Le comte remplit son devoir d'hospitalité, voilà tout. "

MIKLAUS

Cependant, Herr Zacharias. ...

HARTWIG se détournant vers lui.

Au fait, qu'en dit le vieil intendant? C'est un furet; — et c'est un financier digne de ces temps où chaque grand seigneur avait son orfèvre. Je ne pense pas que le commandeur Kaspar lui en ait imposé dans les comptes d'héritage.

MIKLAUS

Justement! Herr Zacharias le tient en très haute et très favorable opinion !

H.\RTWIG étonné, à Gotthold.

L'âge aurait-il affaibli sa raison, à la longue?

GOTTHOLD pensif.

Ce que dit Miklaus ne me surprend pas: j'ai remarqué que depuis la venue de notre personnage, herr Zacharias est soucieux, taciturne ... je ne sais pas ... il rôde : — • il est inquiet.

HARTWIG

Il a quelque chose dans l'esprit.

plus bas.

Et puis, il sait de séculaires secrets de la famille, lui . . . sans compter ... le terrible.

MIKLAUS et HARTWIG ensemble.

Chut, Gotthold!

Les trois vieillards regardent autour d'eux avec une sorte de mystérieuse inquiétude.

Gotthold tressaille et, de sa grosse chaussure ferrée, donne un véhément coup de pied dans les bûches rougeoyantes: celles-ci, soudain, jettent une énorme lueur de flammes et d'étincelles dans la salle.

MIKLAUS après un instant, reprenant la conversation.

Moi, pour conclure, — je tiens que le comte Axel ne s*'ennuie nullement de son convive. — Comment! mais il boit, avec lui, en un souper, plus de vin qu'il n'en buvait auparavant en douze repas: je crois même qu'il y prend goût — et m'en réjouis!

GOTTHOLD relevant la tête.

Bon Miklaus, tu devrais connaître un peu mieux le jeune maître.

HARTWIG

Lui, sobre jusqu'à jeûner des jours entiers!

Lui, qui se prive de toutes les joies de son âge! qui use ses meilleures années à veiller, là, dans la tour, — et tant de nuits! — sous les lampes

d'étude, penché sur de vieux manuscrits, en compagnie du docteur!

HARTWIG à ^liklaus.

Ne comprends-tu pas que c'est seulement par courtoisie qu'il porte des santés? Le châtelain doit faire honneur à son hôte et lui fait raison.

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