MI KLAUS
Là, là! — Tout ce qu'il vous plaira. . . . Moi, je vous dis qu'il prend de la distraction depuis ces huit grands jours. — Tenez, ces parties de chasse avec le commandeur. . . .
HARTWIG
Laisse donc! C'est un moyen pour lui d'être seul. Oublies-tu qu'il n'aime que le silence ! — S'il accepte, parfois, Ukko pour compagnon, c'est que l'enfant devient, à ses côtés, plus muet que son ombre et qu'il se sait aimé jusqu'à la mort par ce vigilant veilleur aux yeux de faucon! — Avec tout autre, un temps de galop sur son étalon Wunder et le voilà hors de vue, franchissant ravins et halliers. Gunther et Job, ses deux moins vieux piqueurs, ont renoncé à le suivre depuis longtemps, — et le commandeur d'Auërsperg s'en revient au château presque toujours une demiheure après le départ.
MIKLAUS rêveur.
Vraiment? Ah? . . . c'est différent! Je croyais
que son cousin l'aidait un peu, ces jours-ci, dans ces dangereuses battues sous bois. . . .
HARTWIG souriant.
Axel d'Auërsperg n'a que faire d'être aidé de personne lorsqu'il veut détruire des sangliers ou des ours, ou des aigles:
montrant les murailles:
Regarde. — Les dangers! . . . Par saint VVilhekn! Tu sais fort bien que notre jeune seigneur est d'une vigueur telle qu'il étouffe les loups, d'une seule étreinte à la gorge, sans daigner tirer son couteau de chasse.
Plus bas:
Quant à ce qui le menacerait du lointain, les vingt mille forestiers du Schwartzwald, mineurs, sabotiers, biicherons, anciens soldats, tous! lui sont plus dévoués qu'au roi !
MIKL.^US réfléchissant.
Au fait, — au fait, vous pourriez avoir raison ! — D'ailleurs, il est assez surprenant qu'il n'ait même pas demandé, je crois, à maître Janus de quitter, un moment, ses travaux et sa solitude pour venir examiner un peu le visiteur.
GOTTHOLD après un silence.
Oh! le docteur n'a que faire de voir les gens pour les connaître.
le regardant.
Hein ?
GOTTHOLD
Il les aperçoit, il les devine dans le son de voix de ceux qui lui en parlent.
HARTWIG mettant la main sur l'épaule de Gotthold, en riant.
Voyons! — Maître Janus n'est pas un sorcier, cependant, Gotthold?
GOTTHOLD grave.
Je m'entends. Si le docteur n'a point paru, c'est que le commandeur n'est qu'un indifférent qui ne vaut guère le regard et ne signifie, en somme, que peu de chose.
Un silence.
A propos . . . observes-tu que maître Janus ne vieillit pas, Hartvvig? — Voilà bien des années, pourtant, qu'il est ici!
HARTWIG
C'est vrai, ceci, par exemple!
Riant :
Il faut croire que le culte des astres empêche de vieillir.
Un silence.
On n'entend que le crépitement du feu dans la haute salle.
d'un ton singulier.
Moi, je trouve que ses yeux ne semblent pas être ceux d'un homme de ce siècle.
HARTWIG avec un rire forcé.
Le bon Gotthold veut nous faire peur, à présent !
MIKLAUS baissant la voix et d'un ton confidentiel.
J'avoue qu'il a quelque chose en lui, ce maître Janus, qui retient l'affection. Sa manière de faire le bien glace ses obligés. — Gotthold, il nous a guéris souvent, nous et les paysans de l'orée des Grands-Bois: rien n'}' fait. On ne se sent jamais à l'aise devant lui! Depuis bientôt douze ans que je le sers tous les jours, c'est bizarre . . . mais je ne peux pas m'habituer — même à croire qu'il me voit.
HARTWIG rêveur, et aussi à voix basse.
Nous-mêmes, l'avons-nous jamais bien regardé? Quand il apparaît, il nous surprend comme un inconnu. Lorsqu'il parle, événement rare, ce qu'il dit, bien que toujours simple, semble comme le reflet d'entre deux miroirs: on s'y perdrait à l'infini. — Tenez! le mieux est de ne pas trop réfléchir sur le docteur, — si nous tenons à conserver un peu de bon sens jusqu'à la mort.
GOTTHOLD grave, sur le même ton.
C'est un homme naturellement impénétrable. Cette impression qu'il donne résiste, dans l'esprit, même à tous les heurts de la vie quotidienne. — Lorsqu'il arriva seul, à cheval, le jour même de la mort si imprévue du comte Ghérard d'Auërsperg, à la fin des guerres contre le mystérieux Napoléon, — ce fut au crépuscule du matin. Quand on lui montra le testament par lequel le comte (qui avait, paraît-il, connu maître Janus sur les champs de bataille) lui léguait le soin d'élever son fils, — je l'observais; il avait l'air d'être au fait, déjà, du décès et de la dernière volonté.
Depuis quelques moments le temps s'est couvert au dehors, et des rafales annoncent une prochaine tempête. — Cinq heures sonnent.
HARTWIG
Écoute: voici l'heure où notre belle et vénérée châtelaine Lisvia d'Auërsperg, pareille à celles àfjadis, descendait, pensive, et si grave, toujours! à l'orgue de la chapelle, il y a vingt ans.
GOTTHOLD à Miklaus.
Tu sais bien, cette croisée de la grande galerie, où le soleil vient mourir, le soir ? Elle s'y attardait souvent, de longues heures, accoudée, pâlie, en vêtements de deuil, l'air d'un ange, et son livre d'heures aux fermoirs d'émail sur les genoux.
MIKLAUS, GOTTHOLD, et HARTWIG se levant et se découvrant.
En Dieu soient les âmes des morts de la maison !
Ils se rassoient. Un silence; on entend bruire la pluie au dehors.
H.ARTWIG
Allons, jette des pommes de pin dans le foyer et laissons là les souvenirs. Les années, ce sont des souffles, et nous sommes les feuille? qu'elles emportent.
GOTTHOLD
C'est égal: lorsque Axel d'Auërsperg rompra le silence dans quelque solennel moment, cela sonnera, je crois, le son rude.
MIKLAUS hochant la tête.
Aux grands vents battent les grandes portes!
GOTTHOLD presque à lui-même.
Ah! c'est qu'il fut toujours, en sa nature, de devenir un homme . . . surhumain.
Bruits de tonnerre; lueurs d'orage; lointaines rumeurs des bois.
MIKLAUS se levant et allant à une fenêtre.
Mais, — quel temps ! ... Le ciel a changé, pen-
dant nos ressouvenances ! La tourmente secoue la montagne. Heureusement, le donjon est encore solide.
GOTTHOLD debout et regardant aussi au lointain.
C'est vrai. Déjà les éclairs bleuissent l'horizon. Voyez donc les sapins: comme la foudre en illumine les profondeurs!
Ils écoutent la tempête.
Et l'on entend d'ici le craquement des branches. Quelle averse! Heureusement, les canons sont à couvert et bien huilés, entre les créneaux.
MIKLAUS
Comme les rafales fouettent nos vieilles croisées! Cela redouble. On n'aura pas de lune cette nuit. Maudit temps! Pas de doute que le commandeur ne puisse se décider à repartir aujourd'hui.
GOTTHOLD inquiet.
Les flots de pluie traversent la feuillée. — Et monseigneur qui n'est pas rentré de la chasse! — Pourvu qu'il ait pris son justaucorps de cuir!
Une vaste lueur, d'un bleu violet, sillonne les ombres de la salle.
MIKLAUS
Ah ! le coup va sonner !
GOTTHOLD
Un triste et hideux éclair, c'est vrai.
MIKLAUS
J'ai cru voir un regard de l'Enfer!
HARTWIG après le lourd coup de tonnerre.
Et c'est la veille de Pâques!