‹ AxelChapitre 23 sur 47 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

LES MÊMES, UKKO

Ukko entre, à gauche, essoufflé, un cor de chasse à l'épaule, en sayon de drap noir à large ceinture de cuir annelée de fer, deux plumes d'aigle à son bonnet de fourrure, un épieu à la main.

UKKO

Bonsoir, les ancêtres!

Il appuie son épieu contre un angle de la muraille et s'approche.

GOTTHOLD, MIKLAUS et HARTWIG se retournant.

Ukko!

UKKO joyeux.

Vous songez, "tous trois, à l'ordre admirable des saisons ?

GOTTHOLD

Tu as quitté la chasse? — Où as-tu laissé monseigneur ?

UKKO

Dans une caverne, à trois milles d'ici, regardant, de temps à autre, l'orage s'approcher.

HARTWIG

Et la journée?

Un gros loup-cervier, une louve et sa portée, deux renards et un vautour. Le vautour était perdu dans les nuées noires, dans le tonnerre, quand la balle du maître s'en est allée l'y surprendre. C'est moi qui ai tué les deux renards. — Mais ... il s'agit d'autre chose ... et je veux . . .

MIKLAUS

Bois ce verre de vin du Rhin, et viens te chauffer, vilain gnome.

UKKO buvant.

Merci. Je n'ai pas froid. — Il faut que je vous dise . . .

HARTWIG lui tâtant la manche.

Quoi ! rien dessous ? Il avait oublié son surcôt ! ... Il est mouillé comme l'herbe.

UKKO

Ce n'est rien. — Vous saurez donc. . . .

MIKLAUS

Allons, mets-toi là: tu seras malade: chauffetoi.

UKKO

Ne faites pas attention, vous dis-je! — Figurezvous. . . .

inquiet.

Est-ce qu'il serait arrivé quelque chose au comte ?

UKKO

Non! puisque je suis ici! — Ah! si vous saviez. . . .

MIKLAUS

à Gotthold.

Il est tout changé depuis hier, je trouve, l'enfant ? — Tu es tout pâle, Ukko ?

Ukko se croise les bras et les regarde.

HARTWIG Parle vite. Tu nous inquiètes.

UKKO frappant du pied avec impatience

Par les cent dieux !

HARTWIG et MIKLAUS

à Gotthold, qui, silencieux, s'est assis auprès du foyer.

Tais-toi, Gotth(jld.

A Ukko:

Nous t'écoutons.

UKKO commençant son récit.

Hier au soir. . . .

à demi- voix.

Comme il tonne, entendez-vous, hein?

UKKO furieux.

Ah! — Vous ne voulez pas m'écouter, à la fin? . . . C'est bien. Je m'en vais! — Les séculaires bavards, sans seconds sous le ciel!

GOTTHOLD '

Silence ! la parole est aux enfants !

UKKO de même.

Comment! vous avez tantôt trois siècles, à vous trois, — vous avez entendu des milliers d'orages, de foudres, d'aquilons et de batailles épouvan-

tables, et vous faites attention à une méchante bourrasque . . . alorsqueje veux vous raconter une histoire ?

GOTTHOLD

Là! là, tête folle!

HARTWIG

Tout doux!

UKKO de mêmei

Mais moi, qui ai dix-sept ans à moi tout seul, mais je m'en soucie comme de cela, moi, des éclairs et du vent, et de la pluie, et de tous les tremblements !

C'est bon. Raconte-nous, avec suite. . . .

UKKO

Non. J'aime mieux m'en aller. Vous ne saurez rien. Voilà.

' GOTTHOLD

Veux-tu parler à ton tour, mauvais diable ? Que se passe-t-il ?

UKKO

Miklaus et Hartwig vont encore m'interrompre ... et puis. . . . D'ailleurs, non: vous ne m'aimez pas. . . .

HARTWIG souriant.

Méchant lutin!

UKKO

Vous ne vous intéressez pas à ce qui m'arrive.

MIKLAUS

Dis-nous posément. . . .

UKKO

Adieu.

Ukko a fait quelques pas pour sortir; les trois vieillards se précipitent et le ramènent, moitié souriant, moitié fâché.

Alors, debout entre les fleurs de la table, éclairé par les candélabres, par les lueurs, aussi, du foyer et des clairs violets, il médite, noir et brillant, tandis que les trois serviteurs, assis autour de lui, l'écoutant avec une vague anxiété.

Il parle, en souriant, comme perdu en un rêve, — tandis que des harpes semblent, en des lointains l'accompagner, au fond de l'orage:

Hier, dans la Forêt, à la première étoile, j'ai rencontré une petite fée, oh! mille fois plus jolie que toutes celles du Harz! . . . une jeune fille. Elle chantait d'une voix aussi fraîche que le murmuredes sources, et, balançant d'une main un petit panier de cerises sauvages, elle marchait sous les sapins. Elle avait noué, de primevères, sur son dos, les deux nattes brunes de ses cheveux à la taille de son corselet dt velours. De temps à autre

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elle caressait un grand épagneul tout blanc qui sautait autour d'elle, joyeux! Oh! comme elle était jolie! — Ses yeux étaient doux comme le soir!

MI KLAUS souriant.

Ah! ha! déjà le jeune Ukko. . . .

Gotthold lui clôt la bouche avec la main.

UKKO

Pendant quelque temps, je la suivis, caché dans la longue clairière. Soudain, j'écartai les ronces et je vins à elle. A peine nos regards se furent-ils rencontrés que nous échangeâmes un sourire ami. Cependant, nous ne nous étions jamais vus. Nous nous tendîmes la main sans y penser. Son blanc compagnon me regarda fixement; il eut l'air, aussi, de me reconnaître: l'instant d'après, lui et Holf, mon grand lévrier, étaient de vieux amis. En silence, elle et moi, l'un auprès de l'autre, nous fîmes le chemin qui conduit à ce torrent où commencent les chênes. Là, c'est la maisonnette de son père, Hans Gliick, le garde forestier. J 'entrai. Celui-ci leva les yeux ; puis, nous ayant bien regardés, il m'offrit la main et m'accueillit à son fo\'er. — Luïsa mit deux verres sur la nappe blanche. Ah ! ce bon kirsch si clair, qu'elle sait préparer si bien ! Elle nous versa, pendant la causerie, avec sa douce main. ... La nuit étant venue tout à fait, comme elle me disait au revoir sur le seuil, je lui mis au doigt ce familial anneau qui m'était sacré. — Silencieuse,

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elle m'embrassa au Iront: ses yeux étaient graves, et deux belles larmes tombèrent de ses cils sur mes paupières. — Je m'enfuis! J'étais si heureux que je me mis à pleurer dans les bois. J'étouffais! Holf aboyait et me tirait joyeusement vers la maisonnette. — Ah! Luïsa Gluck! C'est du ciel, — et c'est du feu que son baiser: j'ai dans l'âme un désir si délicieux d'elle, que je ne peux pas respirer, tant j'en suis amoureux, et tant je l'aime! — Nous nous épouserons à l'automne: au plus tard! — Je suis ... je suis heureux! — Seulement, si l'un de vous trois se permettait de mourir avant les noces, — ah! . . . je me fâche!

GOTTHOLD

Je serai ton garçon d'honneur, Ukko.

UKKO riant et tirant la longue barbe de Gotthold.

Merci, mille et mille fois !

Montrant Miklaus et Hartwig:

Voici quelques parrains. . . .

Comment! — mais je l'ai vue naître . . . avanthier, ta petite Luïsa !

UKKO rêveur et le regardant.

Avant-hier? — En effet, c'est juste. Cela fait, pour les gens ordinaires, seize ans et demi.

HARTWIG à demi- voix.

Déjà!

UKKO

L'un dit; «Déjà!)) l'autre: «Enfin!» Je commence à croire que c'est le même mot retourné.

MI KLAUS rJant.

Je trouve bizarre que le père Gluck — un brave soldat saxon, d'ailleurs — te donne sa fille, mon ami.

UKKO lui mettant la main sur l'épaule.

Tu es bien heureux de trouver encore des choses bizarres, à ton âge.

HARTWIG

Miklaus n'a point tort, cette fois: tu es joli, mais tu es une ombre.

UKKO

Mon bon Hartwig, est-ce que tu ne souft'res pas à l'ombre de ton bras gauche quand le temps change ?

HARTWIG

Si. — Pourquoi cela, mon fils ?

UKKO rieur.

Ah! demande-le au boulet qui t'emporta sa

réalité à Lutzen. Je voulais seulement te faire constater qu'une ombre est quelque chose.

GOTTHOLD

L'enfant a bien raison d'être heureux, et le plus tôt possible! Vous êtes des esprits chagrins. — Mais, attention! J'entends . . . hein? — Ces pas. . . .

MIKLAUS

Oui : dans la galerie des Chevaliers.

HARTWIG

C'est notre hôte, je pense. — \'\ie, encore des bûches dans le feu, Miklaus !

UKKO

Et, comme je ne sache pas qu'il y ait lieu de manifester une joie' respectueuse à sa vue, un salut et quittons-le.

GOTTHOLD

C'est lui, en effet.

les rassemblant tous trois, mystérieusement.

Écoutez: — le futur grand-père de vos filleuls m'a fait présent, ce matin, d'une jarre de kirsch rose, plus précieux que celui du roi. Mes amis, je vous invite à venir le goûter un peu avec moi, dans la salle d'armes. Là, nous serons chez nous. Et, en attendant le maître, notre bon Axel, gentil-

homme des bois, prince de sa montagne et seigneur des torrents, — oh! je veux boire, avec vous, à Luïsa Gliick, ma fiancée!

MIKLAUS, GOTTHOLD et HARTWIG un doigt sur les lèvres.

Chut.

Kaspar d'Auërsperg entre à droite. — Air de très grand seigneur. Vers quarante-trois ans. Costume de voyage, à pèlerine courte, en drap noir. Tenue d'une grande élégance. Haute taille. — Insignes d'ordres sur la poitrine.

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