Chapitre premier: Les Silentiaires. — Diable
« Tout verbe, dans le cercle de son action, crée ce qu'il exprime. Mesure donc ce que tu accordes de volonté aux fictions de ton esprit.
Fermant le livre et le jetant sur les autres:
Chansons !
Il bâille. — Puis, rêveur, après un coup d'œil sur les objets autour de lui:
C'en est fait; je ne doute plus. — Mon jeune châtelain donne, en toute réalité, dans l'Hermétique, la kabbale et les histoires de sabbat ! C'est, à coup sûr, ce maître Janus qui lui insuffle et lui instille dans la tête ces superstitions épaisses . . . qui seront, longtemps encore, le vice de l'Allemagne. Leurs entretiens doivent rouler sur la Sainte-Vehme et sur ... les Rose-Croix? Au fait, il y en eut, dans notre famille: mais . . . quand c'était de mode. — Je m'explique fort bien que ce morne insensé n'ait point jugé à propos, jusqu'à ce jour, de se montrer à mes yeux profanes. Je l'eusse exécuté, en deux ou trois brocards, de la belle manière.
Un silence. Il s'assoit auprès de la table et se verse à boire.
Je l'avoue: ce manoir, y compris ses habitants, me semble improbable. Je m'y trouve paradoxal. Ici, l'on est en retard de trois cents ans, montre en main. Je croyais exister à l'aurore du siècle xix? — Erreur! . . . En franchissant ce seuil, je me suis aperçu que je vivais sous l'empereur Henri, au teinps des guerres d'investiture.
Soit. — A la santé dudit empereur!
Il boit.
Or çà, je voudrais bien voir clair dans cette existence anormale que l'on mène céans. Quant à mon noble cousin, je ne me sens qu'une sympathie assez modérée pour ce jeune héros d'un autre âge. Il est, vraiment, d'un caractère . . . des plus indéfinissables. — D'ailleurs, tout homme qui, vers la quarantaine, s'intéresse à d'autres qu'à soi-même, n'est pas digne de vivre.
Un silence.
Maintenant, voyons: c'est un gentilhomme des mieux tournés, je dois en convenir, quoique de mine un peu fatale. Il est même d'un superbe aspect, en sa haute taille, et ne manque pas d'une sorte de distinction sauvage . . . qui serait du meilheur effet à la cour, où l'on raffole du nouveau. Je vois d'ici les musiciennes de la reine, le soir de sa présentation, — la princesse de Sabelsberg, la comtesse de Walstein, — ah! ha! Succès d'incendie à première vue! ou je m'abuse étrangement. — Il a su m'accueiUir avec une courtoisie parfaite et se montrer grand seigneur en m'abandonnant sa part d'héritage, malgré sa fortune perdue. ... Je suis sûr que, bien dirigé, le comte Axel d'Auërspergpour-
rait me conquérir, auprès du roi, certaines influences . . . d'une utilité fort appréciable : — cette vieille affaire de son père et des Trésors est si oubliée!
Après un silence: —
Oh! ma vieille ambition, toujours déçue jusqu'à présent !
Sombre et regardant autour de lui:
C'est une sorcière aussi, celle-là.
Son regard s'arrête sur la table:
Voici le souper de mon départ. Une table qui réjouit l'œil! — Ces jolies fleurs forestières . . . c'est au mieux et de fort bon goût.
Silence.
Le singulier air qu'on respire ici! Je ressens une impression d'inconnu dans cette vieille demeure. — Voyons: je crois avoir pris, sur mon jeune cousin, quelque ascendant: ces sortes de natures sont d'une faiblesse d'enfant, en vérité. — Je suis en avance sur lui d'une vingtaine d'années, ce qui, joint à ma parenté, m'a permis une certaine aisance devenue vite familière, un tour protecteui en nos causeries, bref une de ces apparentes insouciances de propos, dont la bien calculée rondeur finirait, pour peu qu'on la graduât, par faire tolérer, insensiblement, j.usqu'à l'impertinence. ... Il faut que j'essaye, ce soir, de combattre l'influence de ce maître Janus. Je veux lui démontrer, au dessert, que le Grand-œuvre est de faire son chemin dans le monde et d'y prendre, de gré ou de force, la place en laquelle on désire s'asseoir.
Pensif:
Comme si toutes les fantasmagories de la terre et toutes les sentences des philosophes valaient, en réalité, le regard d'une jolie femme ! — Et la jeunesse, hélas ! la belle jeunesse ! — Voilà la vraie magie ! — Une belle créature, — voilà qui se comprend tout de suite ; sans effort ! . . . Voilà qui est clair !
Il mii"e le cristal de son verre aux lueurs des flambeaux.
Je croirais volontiers que tout ce sombre voisinage de bois, de torrents, de vallées, renforcé de la solitude, a nourri dans son esprit ces idées absurdes. — Bah! le mal se guérirait en huit jours, là-bas . . . et je suis sûr qu'entre mes mains ce jeune homme deviendrait un instrument des plus utiles.
Il se lève et fait les cent pas.
C'est égal: je suis soucieux. — Il n'est pas naturel qu'un garçon, qui n'est certes pas un esprit vulgaire, accepte délibérément l'existence d'ours que mène ici le comte Axel d'Auërsperg! Tout l'amour des sciences occultes ne légitimerait pas une telle réclusion, un si long, si lointain, si volontaire exil. — H y a autre chose.
Plus bas et d'un ton singulièrement rêveur, après un coup d'œil taciturne autour de la salle:
Il y a quelque chose, ici.
Réfléchissant, en regardant distraitement des lueurs d'éclairs:
Voici huit longs jours que je passe en ce repaire oublié, crénelé, suranné, dont l'architecture, les
alentours et le silence ne sauraient intéresser désormais que de vains idéologues; certes, je ne m'y fusse pas aussi longtemps ennuyé sans cette confuse et tenace impression d'on ne sait quoi d'inconnu! — Puisqu'elle ne s'est pas encore dissipée, c'est qu'elle est sérieuse, et ... je n'aime pas à faire buisson creux. Je désirerais beaucoup tirer au clair cette énigme. — Mettre à la question le herr Zacharias eût été assez imprudent, avant cette heure-ci; mais, puisque je quitte aujourd'hui, et sans regrets, cette inquiétante bâtisse, je puis, tout à l'heure, quand le vieil intendant. . . .
Voyant entrer herr Zacharias:
Le voici.