SCÈNE VI
Le Commandeur KASPAR D'AUERSPERG, Herr ZACHARIAS
HERR ZACHARIAS sur le seuil, regardant le commandeur.
L'heure est venue. Le devoir est de parler. Il referme les portes avec précaution.
LE COMMANDEUR le regardant, à lui-même.
Si c'est un sorcier aussi, celui-là, il faut convenir que le Diable met du temps à l'emporter?
Le lorgnant de la tête aux pieds:
Ah çà! mais ... il a cent ans, ce garçon! — Étudions un peu ces vestiges: œil couvert, diplomatique, lèvres fines . . . oui, mais nez sans pénétration. Bien.
Haut:
Bonsoir, herr Zacharias ! — Qu'avez- vous donc ? — Par mon drageoir! vous paraissez ému.
HERR ZACHARIAS grave, s'approchant du commandeur.
Monseigneur, j'ai, plus d'une fois, eu l'honneur de vous rencontrer, il y a quelque vingt ans. — Vous étiez l'ami du défunt comte: vous devez aimer son fils.
LE COMMANDEUR à lui-même.
Le dévouement est son côté faible.
Haut:
C'est un jeune homme d'avenir, et je ferais tous les sacrifices pour le voir prendre son rang dans le monde.
HERR ZACHARIAS
J'ai réfléchi nuit et jour depuis votre arrivée, monseigneur. Les instants . de la vie me sont comptés: votre présence est une occasion tout à fait inespérée que je dois saisir.
LE COMMANDEUR
Ma présence ?
HERR ZACHARIAS préoccupé.
Oui. Je voudrais vous révéler quelque chose de prodigieux. Une chose. . . . Oh! la plus étrange de toutes les choses ! — Si vous voulez l'entendre, je dois me hâter: elle est d'un récit difficile . . . l'heure passe et — vous partez cette nuit.
Vous êtes bien solennel pour être sérieux, herr Zacharias !
HERR ZACHARIAS
Monseigneur, je ne parle jamais qu'en pesant bien tous les termes dont je me sers. Or il est vraiment impossible d'en trouver d'exacts pour qualifier les faits que je désire vous exposer. Bref, s'il est, sur la terre, un secret méritant le titre de . . . SUBLIME . . . certes, on peut dire que c'est celui-là. Y penser, seulement . . . me donne le vertige. . . . Vous le voyez: je suis inquiet — d'en parler !
Bruissement de la terapête. Il regarde autour de lui.
LE COMMANDEUR après un instant.
Ce secret nous intéresse, le comte et moi?
HERR ZACHARIAS
Tout d'abord. Puis, l'Allemagne. Puis ... le monde entier.
LE COMMANDEUR à lui-même.
Ce vieux homme! — • Hum! Franchise inattendue, et qui me gêne. — Quel air choisir? L'indifférence ou l'attention? — L'indifférence est préférable: il va s'efforcer de me convaincre.
Haut:
Parlez. — Mais te voilà grave comme un ambassadeur d'Orient. Tu m'effrayes. — Sera-ce bien long, ton histoire ?
HERR ZACHARIAS
Je crois être en mesure de vous assurer que vous n'aurez point regret si vous l'écoutez jusqu'au bout. — Avant une demi-heure, sans doute, le comte sera de retour: j'ai donc strictement le temps de tout dire, et le silence m'oppresse depuis
— oh ! depuis tant d'années !
Le Commandeur se verse à boire, en souriant, les jambes croisées, accoudé à la table et éclairé par les flambeaux. Herr Zacharias est debout devant le feu; sa main s'appuie au dossier de l'autre siège. — Baissant un peu la voix:
Monseigneur ne se souvient-il pas d'un événement extraordinaire qui s'est passé en Allemagne
— et qui eut son contre-coup dans le monde, — à l'époque de la mort du comte Ghérard d'Auërsperg?
LE COMMANDEUR souriant.
D'un événement . . . extraordinaire?
HERR ZACHARIAS
Oui.
LE COMMANDEUR
Je n'ai jamais rien vu d'extraordinaire sous le soleil, herr Zacharias! — Excepté . . .
Soudain, comme frappé d'un lointain souvenir, il tressaille, regarde fixement le vieil intendant et demeure un instant sans parler. — Puis, d'une voix changée et grave:
Commence.
A ce mot, herr Zacharias extrait de sa houppelande une carte militaire et divers papiers qu'il déplie silencieusement, puis étale sur la table, aux regards du commandeur d'Auërsperg.