‹ AxelChapitre 28 sur 47 · LE RÉCIT DE HERR ZACHARIAS · texte numérisé non relu

LE RÉCIT DE HERR ZACHARIAS

HERR ZACHARIAS

du ton d'un homme qui, d'abord, débite un discours écrit et appris depuis longtemps, — puis, peu à peu, s'anime et improvise.

Voici des pièces et des documents ; ils reportent à ce moment précis de notre Histoire où l'événement dont je parle se produisit. Alors nous étions sous le coup de cette invasion, qui, aujourd'hui, nous semble une sorte de rêve fatal.

Aux successives nouvelles des défaites subies par nos armes dans l' Allemagne centrale, se mêlèrent bientôt des bruits, semi-officiels, que l'ennemi préparait un soudain mouvement d'offensive retraite vers divers États situés en arrière de

sa marche apparente. Aussitôt, les villes de la zone qui se crut menacée — (l'électorale et financièn? cité de Francfort en particulier) — commencèrent à trembler au pressentiment des exactions et des violences que la soldatesque française allait sans doute exercer, — la recrue, surtout, s'étant signalée par tant de duretés, là-bas, dans les provinces envahies! — Napoléon semblait se dresser, à la fois, de tous côtés; — car, avec cet étrange capitaine qui, en trois jours, se trouvait brusquement à trente lieues du point où le supposaient nos calculs, on devait s'attendre aux sombres surprises. Ce fut une épouvante: on ne se croyait même pas le temps d'utiliser l'emprunt de guerre, depuis peu réalisé. Rappelez- vous, monseigneur, l'aspect des villes centrales, ces maisons fermées, ce deuil, cette fusillade lointaine, et ces perpétuelles rumeurs du canon, — le tocsin dispersé par le vent sur toutes les routes. . . .

LE COMMANDEUR

Passons.

HERR ZACHARIAS

Cependant, même en ces États qui s'alarmaient ainsi, l'on ignorait l'étendue réelle du péril dont, en ce moment précis, une circonstance financière des plus insolites eût encore majoré la calamité. En effet, depuis près de cinq semaines avant ces bruits funestes, un afïïux de numéraire d'or, provenu, de toutes parts, d'une sorte de panique et d'un courant de confiance irraisonnés, — (ces phénomènes ne sont point rares en temps de guerre), — avait fait irruption dans les caves de la Banque nationale de Francfort.

Dépliant un papier d'aspect jauni et ancien:

En vain, pour essayer d'endiguer ce torrent, la Banque avait-elle, dès longtemps, notifié que ses contenances ne lui permettaient plus l'encaisse qu'en espèces d'or. Voici le détail des valeurs qui s'}' trouvaient alors, ■ — entonnelées, à tout événement, sous les voûtes basses de la grande Trésorerie, — en . . . près de quatre cents barils de fer, scellés des sceaux de la Confédération :

Actif, or monnayé, de l'épargne publique, garantie de papier fiduciaire, immobilisés par l'interruption subite des affaires et du négoce normal de l'Allemagne : 42 millions de thalers. — Actif provenant des récentes émissions de l'emprunt de guerre: 76 miDions de thalers ; numéraire en or. — Sacs de dépôts précieux confiés à la ville custode, diamants taillés, joyaux de grand prix, gemmes diverses réunies en colliers et rivières, perles fines, œuvres d'orfèvrerie, montures d'art, lingots et saumons d'or pur, d'une estimation totale de 78 millions de thalers. — Envois, en espèces d'or, des banques particulières du Wurtemberg, de la Bavière, de la Saxe et des Grands-Duchés, à titre de sommes placées sans intérêts sous la sauvegarde de la cité d'État, 75 millions de thalers. — Dépôts divers des hautes seigneuries et bourgeoisies, 26 millions de thalers, toujours en or liquide. — Etc., etc. — Total de l'encaisse ainsi amoncelée dans les retraits souterrains et caveaux subsidiaires du Trésor: environ 350 millions de thalers: soit, avec l'excédent des appoints omis, l'actif invraisemblable, démesuré, de plus de onze cents millions de francs de France, reiDrésentant la circu-

lation tout d'un coup suspendue de plus des deux tiers des monnaies d'or, tant d'effigies étrangères qu'allemandes.

LE COMMANDEUR préoccupé, l'observant attentivement.

Oui, je sais. Poursuis.

HERR ZACHARIAS

C'est pourquoi la nouvelle d'un mouvement d'invasion vers ce point de l'Allemagne s'étant décidément accréditée, la Commission supérieure des finances de la Confédération dut adresser aux régents de la Trésorerie l'avis suivant : — « Étant reconnu officiel qu'une notable partie de ces valeurs est, nommément, d'une destination toute militaire, l'impérial vainqueur, s'il se dirigeait sur Francfort et venait à l'occuper, pourrait, en toute légalité, — se couvrant d'une préventive et défensive mesure de guerre, — frapper d'un séquestre la totalité de cet énorme actif. Or, tous recouvrements ultérieurs pouvant présenter difficultés ou contestations, quelle que fût l'issue de la campagne, — il y avait lieu, suivant l'usage en ces exceptionnelles circonstances, de prendre, à l'instant même, des dispositions d'urgence pour que fussent dirigées, sans retard, ces valeurs, sur tel point du territoire éloigné de l'action des belligérants — et situé, le plus possible, au delà des atteintes supposâmes de l'ennemi. » — Donc, au reçu de cet arrêté, le Conseil financier de la Banque nationale, s'étant réuni en séance secrète, choisit, pour la direction de cette grave et périlleuse entreprise,

trois des plus estimés parmi les officiers-généraux présents sur des points militaires voisins de la ville; ce furent le général prince du Muthwild, le général comte de Thungem, et enfin le général comte Ghérard d'Auërsperg, qui accepta le commandement.

Un silence.

LE COMMANDEUR pensif, à lui-même.

Oui. C'est un fait de l'histoire d'Allemagne qui est resté, positivement, énigmatique.

HERR ZACHARIAS

A son estime, deux mille cavaliers saxons et quatre-vingts chariots-prolonges des trains d'artillerie suffisaient. Différents ordres, pour l'interception de toutes immédiates atteintes ennemies, furent adressés, sur l'heure, aux commandants des divisions environnantes. On allait s'enfoncer vers le quart-sud-ouest; on suivrait des chemins intraversés, — le comte d'Auërsperg en tête du détachement, le comte de Thungem au centre, le prince de Muthwild à l'arrière-garde, — et, par un large circuit, l'on atteindrait la cité forte connue, seulement, des trois chefs de l'expédition.

Le soir même de cette décision, les quatre cents précieux barils de fer, sous l'étiquette collective d'engins, de munitions de guerre et de lourds projectiles, furent hissés, chargés, puis assujettis de chaînes et de cordages, sur les quatrevingts prolonges, ceci dans la cour principale de la Banque. — Désertée, sur ordre supérieur.

de tous les employés du service, elle était cernée, durant cette opération, par les escadrons d'escorte, et ceux-ci défilèrent devant le porche, recevant deux attelages par gros de cinquante cavaliers.

Sur le minuit, l'on quitta la ville aux réverbères éteints et tenue dans une complète obscurité.

— Vers quelle citadelle, convenue entre les trois commandants et les régents du Trésor, dut-on d'abord se porter? . . . Sans doute, ceci fut révélé en hauts lieux, plus tard. — Toujours est-il que, sur des avis réitérés d'éclaireurs, après deux jours de marche vers le sud-ouest le plus central, le comte d'Auërsperg, ayant lieu de redouter peut-être quelque survenue étrange au-devant de lui, changea spontanément d'itinéraire et, de son propre chef, au nom de l'effrayante responsabilité qui pesait sur son honneur militaire, se réserva, ne se fiant plus à personne, de ne prévenir qui de droit qu'après l'accomplissement essentiel de la lourde tâche acceptée.

LE COMMANDEUR pâle et souriant.

Assieds-toi, Zacharias: tu es vieux; ce récit fatigue ta voix. Bois un doigt de ce vin — rutilant et vermeil comme tout cet or, dont tu parles ! — Cela te remettra.

HERR ZACHARI.\S

qui a refusé d'un geste, en s'inclinant, et qui semble peu à peu, se plonger en une sorte de songerie visionnaire.

— Sans doute, alors, — au fond de sa mémoire.

loo AXEL

— se dressa le souvenir d'un impénétrable burg, oublié en de calmes et terribles forêts, longues d'une centaine de lieues, et dont les sentiers, familiers à son enfance, lui parurent praticables à ces étroits chariots qui le suivaient, portant une partie de la fortune de l'Allemagne! — Sans doute se souvint-il aussi que là, dans ces mêmes forêts, un réceptacle inviolable, exfodié depuis des siècles,

— un lieu de ténèbres, aux accès connus de lui seul, pouvait, au moins jusqu'à la paix prochaine, garder — fidèlement! — ce qui serait confié à ses profondes entrailles. Ce fut donc vers ce lieu qu'il se résolut à guider — par des routes à coup sûr isolées de toutes éventualités d'hostiles rencontres — hommes et trésors dont il répondait devant la patrie. ... Et ceci, monseigneur, — tenez! jusqu'en cette région perdue, où nous sommes.

Le Commandeur a tressailli et le regarde avec une grande stupeur.

Certes, sous l'interminable Forêt, aux environs de ce burg, sous quelque bloc rocheux recouvert aujourd'hui d'arbres et d'herbées, doit être cachée l'issue de l'un de ces vallonneux souterrains creusés dès avant le moyen âge, — aux secrets connus des seuls aînés de la grande seigneurie militaire dont ils dépendaient, — et qui, jadis, en cas de blocus, servaient au ravitaillement du burg et aux sorties nocturnes. . . . Et, se remémorant, sans efforts, le chemin de cette inoubliable issue — qui, en ces parties montueuses des Grands Bois, doit s'ouvrir, à l'intérieur, sur une pente rapide. . . .

LE MONDE TRAGIQUE loi

LE COMMANDEUR l'interrompant.

Ici, je ne t'écoute plus — Si l'on peut, en effet, supposer que le comte d'Auërsperg, en cette fantastique résolution que tu lui prêtes, ait pensé pouvoir enfouir, en son propre terroir domanial et sans éveiller de soupçons, ces importantes « munitions de guerre » comment croire qu'il eût osé s'en remettre à la discrétion de deux mille hommes qui, demain, certes, reparleraient, d'abord entre eux, de leur singulière besogne de la veille? En admettant même que telle fut, un instant, sa pensée — troublée par de trop graves alarmes, — comment croire que des officiers-généraux, tels que le prince de Muthwild et le comte de Thungem, ne l'en eussent pas dissuadé, refusant de lui prêter concours? — Tu rêves Zacharias.

HERR ZACHARIAS

comme perdu en ses pensées et n'ayant même pas entendu l'interruption.

Oui! ce dut être à travers quelque pluvieux crépuscule encore assombri pas les hautes feuillées et par les épaisseurs des halliers qu'il conduisit, à travers les larges sentes de la Forêt, — à quelque cent pas seulement du lieu précis où cet antre, encore invisible, devait, au heurter du maître héréditaire, s'entr'ouvrir — oui, — qu'il conduisit . . .

Relevant la tête et regardant fixement le commandeur:

... un simple détachement, oh! de deux cents hommes, peut-être! — le nécessaire, enfin, des attelages! — ayant abandonné, à distance d'une ou deux lieues des lisières, le reste de son escorte désormais inutile. — Par\-enu en cette contrée inhabitée et si constamment solitaire, le cercle des dangers était franchi.

Comme regardant une hallucination.

Au soudain cri de halte proféré par le comte d'Auërsperg, la sinueuse colonne de chariots et de cavaliers s'est arrêtée, et le comte de Thungern, quittant le centre, vient se placer devant le premier attelage. Auërsperg, ayant mis pied à terre, s'est avancé seul, assez loin, reconnaissant ses lignes d'arbres, — et, au détour de quelque antique haie de ramée et de hautes verdures, il a, tout à coup, disparu. — Personne autour de lui. — S'avançant au milieu des ombres tombées, il considère certains rocs voilés de mousse et d'herbes, que son premier regard a discernés des autres pierres chenues de leurs alentours. — Il s'est allongé entre leurs joints, dont le secret lui fut un jour transmis, étant seuls, par son père qui le tenait de l'aïeul. Et, d'une pesée spéciale, faisant crier, sous la terre, la rouille des puissants leviers de jadis, voici que deux de ces énormes roches se sont écartées, laissant à découvert l'entrée séculaire. Se redressant alors, d'un appel il amène vers lui, l'un après l'autre, sous ses ordres rapides, chacun des chariots, — qui défile, à son tour, devant la béante ouverture.

Aux lueurs des grosses lanternes sourdes subitement allumées, les trois hommes de chaque atte-

lage, habitués aux manœuvres des canons, ont très vite accroché aux arrière-trains de leurs prolonges l'inchné plan de fer sur lequel — toutes amarres tranchées à coups de hache — glissent les barils de métal, latéralement maintenus par les montants. Ils roulent, précipités, sur la pente souterraine, et, d'eux-mêmes ainsi entraînés, vont s'engouffrer violemment jusqu'aux limites perdues de la longue caverne. Et le chariot s'éloigne, continuant la route forestière, bientôt rejoint parle suivant, — et ainsi jusqu'au dernier.

Deux heures ont suffi. Les deux autres chefs ont repris en silence les extrémités du détachement — auquel viendra, sur un point convenu, se rallier le comte d'Auërsperg. Lui, demeuré seul dans la nuit noire, a bientôt fait retomber sur l'entrée défendue, les mouvants rochers terreux qui s'en étaient écartés ou soulevés. C'en est fait! Le vertigineux trésor est bien enfoui en d'impénétrables ténèbres.

Maintenant, monseigneur, étant donnée, d'abord, cette persuasion profonde et toute naturelle que les quatre cents tonneaux de fer ne contenaient, comme il est d'habitude en artillerie, que des engins de plomb, de poudre ou d'acier, — que des munitions de guerre quelconques, enfin,

— (comment, d'ailleurs, imaginer la vérité devant leur nombre!) — les hommes de ce détachement spécial, choisis originaires de pa3^s saxons les plus distants du Schwartzwald, — dévoyés, dans les bois, à travers les mille tortueux chemins où, seul, le comte d'Auërsperg pouvait se reconnaître,

— harassés de la longue route, inquiets d'une rencontre ennemie aux environs d'une forteresse

imaginaire dont ils pensaient ravitailler les casemates, — les yeux pour ainsi dire bandés, à leur soudaine arrivée, par la pluie et le crépuscule et, à leur retraite, par la nuit, — rejoints, bientôt, par le comte lui-même, au cours de leur marche hasardeuse, — et devant être dirigés demain sur des points éloignés, au plus fort de l'action militaire, — comment tel ou tel obscur soupçon, chez un seul d'entre eux, n'eût-il pas été de toute impuissance? Et, la paix s'annonçant d'ailleurs comme prochaine, quelle spoliation pouvait être à redouter désormais ici?

LE COMMANDEUR très calme, observant herr Zacharias.

Quel ingénieux récit tu imagines là, mon cher Zacharias ! . , . L'Histoire, hélas ! est toute différente. Elle nous apprend que les trois officiersgénéraux, dont tu parles, avaient effectivement été chargés, par le haut Conseil des finances de la Confédération, de transférer, dans une citadelle de l'ouest allemand, d'immenses richesses nationales. Contraints, par l'irradiation des troupes françaises, à des détours imprévus, les convoyeurs durent longer la frontière bavaroise, — puis s'avancer vers le centre: ceci d'après une marche pointée sur des cartes de guerre.

HERR ZACHARIAS

Sur celle que vous avez sous les yeux.

LE COMMANDEUR

Or, ce fut à plus de vingt-cinq lieues de toutes

approches de cette Forêt-Noire, que, — par suite, il est vrai, d'une circonstance demeurée inexpliquée, — le général d'Auërsperg, ainsi que ses deux lieutenants, se trouvèrent ensemble, un certain jour, quelque peu en avant du convoi, — qui fut, sans nul doute, capturé par l'ennemi. Du faîte de hauteurs gardées, ils furent aperçus par une brigade, en reconnaissance, de tirailleurs français. . . .

HERR ZACHARIAS posant un doigt sur la carte.

Voici l'endroit précis!

L'ennemi, ne pouvant ainsi les faire prisonniers, ouvrit sur eux un brusque feu, continu et meurtrier, qui, sans laisser même un vivant, paraît-il, les extermina en moins d'un quart d'heure. Le comte d'Auërsperg fut trouvé frappé de plusieurs balles à la tête et à la poitrine ; et ce fut à peu près le sort de ses deux seconds. — En présence de cette plus qu'équivoque fatalité, je ne puis que convenir, avec tous, que cette incidence de guerre, jointe à la ruineuse capture ou à l'inconcevable disparition des colossales richesses . . . égarées . . . sera toujours l'une des plus extraordinaires énigmes de l'Histoire.

HERR ZACHARIAS

Monseigneur, il est avéré, pour moi, qu'une perfidie préméditée, qu'une traîtrise, d'une explosion tardive pour les Grands qui la conçurent.

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fut cachée sous l'apparente « fatalité » de cet assassinat militaire. — Ah! que de fois je me suis senti sur leurs traces, au cours de l'enquête profonde que j'ai si patiemment élaborée! ... A quoi bon même, vous révéler que le livre des souches, contrôle des reçus délivrés aux noms des dépositaires, a été détruit, brûlé! j'en ai la preuve! — Sachez, seulement, que l'ennemi ne captura que des prolonges, recouvertes encore, mais vides ! — que le comte Ghérard d'Auërsperg, avant d'entrer en Forêt, avait expédié à destination de combats, vers les frontières des principautés du centre, le reste de ses deux mille hommes, auxquels il n'avait plus que faire de se rallier, — au contraire! — De là, ce peu de cavaliers autour de lui durant l'événement mortel qui arriva . . . juste deux jours après les faits que j'ai reconstruits tout à l'heure.

après wn instant.

Sur quoi te fondes-tu pour les supposer?

HERR ZACHARIAS baissant la voix.

La surveille de ce même jour où il devait être tué, le comte d'Auërsperg est venu ici, au château, vers minuit.

LE COMMANDEUR très pâle, se levant brusquement.

Tu en es sûr?

HERR ZACHARIAS avec tranquillité.

Je me trouvais en veillée dans la salle basse du donjon, lorsque, d'abord, j'entendis le galop de son cheval qui franchissait la grande poterne, — et que, tout à coup, je vis entrer le comte Ghérard cachant son uniforme sous un manteau de cavalerie.

LE COMMANDEUR

Ici? Lui! ... — Pourquoi?

HERR ZACHARIAS un peu étonné.

]\Iais, je suppose, pour embrasser dans un adieu de tendresse, qui fut suprême, celle qui devait, en des jours si prochains, lui donner un fïls! La comtesse Lisvia d'Auërsperg, alors enceinte de monseigneur Axel, s'était retirée ici, pendant cette guerre, et toujours alitée, faible et malade; elle eut ainsi, du moins, la joie de revoir son époux avant que la mort les réunît. La fatale nouvelle du surlendemain soir lui demeura cachée jusqu'à la fin. — Peut-être, en cette visite précipitée, et si brève, le comte d'Auërsperg lui laissa-t-il quelque écrit inconnu, destiné à son fils, au cas où les périls, qu'il pressentait peutêtre, laisseraient son fils orphelin. Qu'est devenu cet écrit? A-t-il même existé? Je l'ignore.

LE COMMANDEUR qui s'est remis et qui a songé un instant.

Herr Zacharias, je doute, malgré moi, quelque

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peu, de la réalité de tout ce rêve ! . . . Mais pourquoi m'avez-vous fait part d'un tel secret?

HERR ZACH ARIAS

Hélas ! parce que je suis très vieux, monseigneur! et que je vais mourir. — Parce que l'inaction prend ici les proportions d'un crime, — et que je n'ai pas osé emporter avec moi le remords d'avoir gardé le silence! Parce que, d'insignifiantes indemnités ayant été votées autrefois, les reçus, rachetés ainsi, à bas prix, par les États, sont actuellement anéantis — et qu'en réalité ces trésors prodigieux n'appartiennent plus, aujourd'hui, à personne! . . . parce que mon maître, auquel j'ai tout révélé, — en détails qui rendent mes suppositions mieux fondées encore, — non seulement n'a jamais rien tenté ni projeté, que je sache, pour recouvrer ces incalculables richesses, mais a formellement interdit qu'on lui en reparlât jamais! Parce qu'il nous a fait jurer, à moi quatrième, de n'y plus faire allusion, fût-ce entre nous seuls, même à voix basse. — Aujourd'hui, voici trois années d'enfuies depuis ce lourd serment ... et jamais une parole! Je ne sais quelle science insolite et terrible lui enseigne maitre Janus . . . mais ce serait, en vérité, à croire . . . qu'il a oublié! — -Nul ne m'écouterait en haut lieu, moi, vieillard perdu en ces distantes forêts! — Vous, monseigneur, vous êtes puissant. Vous êtes écouté des rois! J'ai donc cru pouvoir enfreindre un serment, d'ailleurs coupable, afin que vous agissiez au nom de mon trop indifférent maître. Ainsi la gloire, la puissance et la

fortune lui arriveront-elles malgré lui! . . . Et j'ai voulu m'acquitter de ce devoir envers la mémoire de son noble père, qui fut votre parent et votre ami.

On entend l'appel d'un cor lointain dans l'avenue.

Voici monseigneur Axel! — Prononcez, maintenant.

Il enroule en toute hâte ses papiers et les cache sous sa houppelande.

LE COMM.\NDEUR qui l'a profondément regardé.

Herr Zacharias, vous êtes un sage et loyal serviteur. Tout ce que je puis vous répondre, c'est que je pars cette nuit, — et qu'avant trois mois on aura de mes nouvelles en ce château.

Mouvement de joie de herr Zacharias.

— A lui-même, réfléchissant:

Ça, nous disons: ma chambre est prête, à moins d'une heure de chevauchée d'ici, par les Sentesbasses, à l'hôtellerie des Trois-Cigognes, — au carrefour du Wald-Kreutz; Otto, mon valet de chambre, et les deux premiers guides m'y attendent . . . j'y puis être vers les onze heures et demie, ce soir. Ainsi serai-je reposé pour les six premières lieues d'étape. Demain, donc, dès l'aurore, à cheval! Et, sous quelques jours, hors de Forêt! Et ... et chaise de poste jusqu'à Berlin! Là, mes débris de fortune une fois réalisés, si je m'y prends avec prudence . . . pourquoi ne pas tenter, seul et en secret, la conquête de cette fantas-

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tique Toison d'Or? . . . O surprenante révélation ! ... Si c'était vrai, pourtant!

Des pas sonnent dans le vestibule.

Plus bas, un doigt sur les lèvres:

Silence.

Paraît, au fond de la salle, Axel d'Auërsperg. — Il semble âgé de vingt-trois à vingt-quatre ans. II est d'une très haute taille et d'une admirable beauté virile. L'élégance musculeuse et les proportions de sa personne annoncent une puissante force corporelle. Son visage, d'une pâleur presque radieuse, ressortant sous de longs et ondulés cheveux bruns, est d'une expression mystérieuse à force d'être pensive.

Il est vêtu d'un costume de cuir noir, aux boutons d'acier. Il porte un bonnet de loutre, à plume d'aigle. Carabine à l'épaule, hache à la ceinture.

Il demeure un moment immobile, au seuil de la salle.

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