‹ AxelChapitre 30 sur 47 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

AXEL, LE COMMANDEUR, UKKO, puis GOTTHOLD, MI KLAUS et HARTWIG

Ukko entre par le fond, suivi de Hartwig; celui-ci tient, au bout de son unique bras,, un lourd panier de vins; — Gotthold et Miklaus, venus de droite, portent des vaisselles d'argent chargées de mets; Ukko prend deux des bouteilles poudreuses et les débouche.

LE COMMANDEUR à hd-mème, pensif.

C'est à croire qti,'il a oublié ! . . . m'a dit ce herr Zacharias. — Il faut que je m'assure, tout d'abord, de ce point-là.

UKKO remplissant à demi les hanaps de cristal.

Du vin de Bourgogne.

AXEL dépliant sa serviette.

Ainsi, vous ne boirez pas avec nous le maytrank. C'est dommage; vous l'eussiez trouvé, je crois, d'un frais goût de printemps, ici.

LE COMMANDEUR de même, insoucieusement.

Qu'y faire! — A ta santé.

Il boit; puis, considérant une venaison que découpe

Eh! c'est un quartier de ragot! — J'imagine l'avoir compris, au passage, à son fumet capiteux! — Mais, j'y songe: le gâte-sauces aurait-il omis le poivre rouge et la vanille, en la cuisson ?

(Il déguste.)

— Non pas : c'est providentiel.

AXEL à Miklaus.

Un peu d'eau, je te prie.

LE COMMANDEUR en riant et d'un ton très dégagé.

En fait de sanglier, j'en ai savouré d'excellent chez le conseiller aulique Johannes Herner, le jour où, de la part de Sa Majesté le roi, je reçus les clefs de chambellan. La préparation, toutefois, différait, si ma mémoire est fidèle. Oui. Le solitaire avait exigé, ce jour-là, les truffes de France, les épices d'Angleterre et le laurier de Sicile. Festonné d'une claire gelée de coings, il nous fut délivré, tout rêveur, sur un lit de plantes aromatiques. — Axel, je recommande la recette à ton maître-queux: un gentilhomme ne saurait trop prendre souci de sa table.

Dites-moi, mon cousin: vous avez tourné bride vers le château, cet après-midi; la chasse vous

ennuie-t-elle, — ou pensiez-vous devoir ménager vos forces pour les deux cents lieues que vous allez fournir?

mangeant et buvant.

J'ai voulu dormir délicieusement aux sons lointains de ton cor infatigable, voilà tout.

AXEL de même.

Et — avez-vous fait de beaux songes ?

Ukko, silencieux, verse à boire aux deux convives.

LE COMMANDEUR

négligemment, avec une intention lointaine, presque indistincte.

Des songes d'or. J'ai rêvé de cet ancien roi de Lydie qui n'avait qu'à jeter le filet dans son fleuve du Pactole pour le retirer empli d'un fretin d'or massif. — Le beau rêve !

le regardant fixement, et, après un silence, élevant son gothique verre allemand.

A sa réalité !

LE COMMANDEUR à lui-même, incertain.

Hunh! . . .

Haut, et se renversant, en souriant, contre le dossier de son siège:

— Axel, je suis en passe de mélancolie, ce soir, — et ce n'est pas seulement de vous quitter. — Certes, la table est radieuse, la nappe et ces vieux cristaux de Bohême sont beaux à voir! Mais . . . nous sommes seuls, — et, là-bas, aux soupers de la cour, l'or se mêle si bien, sous les candélabres, au teint blanc des femmes ! Leurs yeux et leurs malicieuses petites dents blanches, leurs sourires, si absurdes et si ensorceleurs, se fondent si bien avec les lumières! Les fleurs rouges, les roses surtout, vont si noblement aux noires chevelures! Et, jusqu'à la soie, baignée de leurs parfums, tout, de leur présence, enchante, d'une si invincible magie, le délire d'un beau souper! — Wi\ mon cher, si tu quittais l'exil et daignais me suivre en ce monde de fêtes, de luxe et d'amours . . .

Baissant un peu la voix et d'un ton de fatuité enj ouée :

— tiens, si tu voyais, ne fût-ce qu'une fois, la jolie prince'^'^e de Muthwild, par exemple?

AXEL après un imperceptible frémissement à ce nom.

Eh bien, qu'en serait-il, commandeur?

LE COMMANDEUR à lui-même, indécis.

Hunh!

(Haut.)

ii6 AXEL

— Mais tu ne dormirais plus! Songe: une enfant veuve, spirituelle au point d'avoir attendu, les yeux baissés, la mort de son mari . . . avec une patience d'ange! — Le cher prince! . . . D'après une légende, son père, un général estimé, aurait subi le même sort que ton noble père, s 'étant trouvé surpris par un corps de tirailleurs ennemies pendant l'invasion. Race éteinte.

Un silence; — Axel est demeuré impassible.

— En sorte que, sans plus se remarier, la princesse Karola peut, à souhait, se divertir, en son palais de Berlin, à couvert sous ses armoiries en deuil. Et, te dis-je, si elle te laissait, une fois, — à toi, le désiré d'avance de ses festins de nuit! — si elle te laissait entrevoir le scintillement de ses yeux bleus, — et ses belles lèvres! — entre le cristal de ton verre et le flamboiement des bougies ... tu en perdrais le sommeil.

AXEL souriant.

Vous pensez ?

LE COMMANDEUR en riant.

Il doute ! . . . Ah ! ne te calomnie pas ; ne réduis pas tes amis futurs à l'oisiveté.

Sont-elles donc à ce point séduisantes, les femmes, là-bas, dans la vie ?

LE COMMANDEUR

Pour la plupart. Et puis . . .

D'un ton confidentiel.

— tiens, cette ivresse de les ravir à des époux ineffables — triple, en vérité, la joie de les conquérir. Tout homme, après trois amours mondaines, ne désire presque j amais plus Proserpine que si la saveur de celle-ci se pimente de la jalousie courroucée du sombre Pluton! — Je lis, dans tes yeux, une surprise qui est de ton âge; — mais, pour nous, en bien des circonstances galantes, le cuisant supplice de qui elle est ardemment aimée constitue parfois l'attrait capital de celle qui nous préfère. Ce condiment, que toutes comprennent et qui souvent nous décide, assaisonne si bien cet amusement de haut goût qu'on appelle l'amour!

Vraiment ? — Je cro^^ais qu'il se trouvait encore des femmes d'un cœur plus grave.

LE COMMANDEUR

Va, toutes sont d'une charité souveraine; seulement, elles ont leurs pauvres. C'est là ce qu'on nomme la vertu, dans le monde. — Quant à leurs sentiments . . .

(Il respii-e longuement une touffe de fleurs de forêts placée entre ses différents verres.)

— qu'importe que ces fleurs, au si voluptueux parfum, soient d'un cœur grave ou frivole?

ii8 AXEL

Vous ne revenez pas à ce pâté de faisans, mon cousin ?

LE COMMANDEUR acceptant.

Austère tueur de loups, je vous dirai que, d'ordinaire, le pâté me semble le plus lourd des métaux, mais que celui-ci, conçu par une tête inspirée, justifie l'imprudence où je m'aventure!

Un silence.

— Et vous, Axel ? je vous trouve peu mangeur et . . . soucieux!

Je songe que l'averse a dû creuser des fondrières, sur la route. — Ukko, tu détacheras deux des molosses, pour battre les hautes herbes devant nous. Tu selleras les chevaux vers dix heures, avec la lanterne sourde aux arçons. Je monterai Wunder.

LE COMMANDEUR

Au fait, quelle est cette heure bizarre qui sonne ?

souriant.

Ce n'est pas l'heure: — l'ouragan, qui s'engouffre dans la tour, heurte le battant contre le beffroi. Mais voici neuf heures, je pense.

LE COMMANDEUR observant Axel.

Ha ! ah ! C'est l'heure où le marchand va dormir, «la conscience tranquille»: — les bons aïeux ne sont plus là, pour détrousser un peu sur les chemins. — Oui, jadis nous allégions parfois de leur butin, c'est vrai! les «honnêtes» bourgeois, les «honnêtes» marchands, les «honnêtes» juifs, — la fine fleur de la flore humaine, enfin ! — et cela sans même nous enquérir de quelles rapines, de quelles usures et de quelles ruses leurs honnêtes économies étaient le fruit trop légitime. En vérité, je ne blâme pas outre mesure ces façons d'agir, chez les devanciers! De tout temps, ne fut-ce pas le droit du chasseur d'ôter le gibier d'entre les crocs de ses chiens? — En réalité, même, le droit dont se couvraient alors les seigneurs n'était pas celui du plus fort, mais du plus hardi! ... Ils étaient un contre mille: on leur obéissait. Pourquoi ? Parce que la force vient au courage, seule pierre de touche des hommes de race ! Je ne saurais confondre l'honneur avec l'honnêteté.

comme sans avoir écouté.

Nous vous tiendrons compagnie, Ukko et moi, jusqu'au carrefour du Wald Kreutz, car on peut s'égarer entre les lisières, ou rencontrer des loups.

MIKLAUS

Les carabines sont en état, monseigneur, ainsi que les épieux et les couteaux de chasse.

LE COMMANDEUR

à lui-même, brusquement froid et sombre, considérant Axel.

Allons! c'est inimaginable! mais notre herr Zacharias a raison, je crois; — c'est un insouciant qui a oublié. — Qui sait? A l'occasion, j'aurais pour moi l'obscurité, les torrents! . . . Les accidents nocturnes, en Forêt-Noire, sont choses naturelles : oser en finir, tout de suite, — en deux coups de feu, — nettifierait la situation. Ne suis-je pas l'héritier? Et ... de quel héritage, peut-être!

Où donc est Walter Schwert ?

GOTTHOLD

Monseigneur, il est allé au village renouveler des provisions pour le château.

HARTWIG

Il sera bien mouillé, certes, et des loups-cerviers, en effet, par ces mauvaises nuits, rôdent. . . .

Oh! Franz fait route avec le majordome: ils ont pris, avec eux, leurs armes, trois des chiens fauves, — et Rasch, le chien qui n'aboie pas.

Pauvre bon vieillard!

A MiMaus:

Tu feras chaufter pour lui du vieux vin de France. — Ah! ... je ne veux plus qu'il sorte si tard, à l'avenir.

LE COMMANDEUR

à demi-voix, distraitement, reposant sa serviette sur la table.

Comme tu les soignes !

AXEL après un coup d'œil vers les vitraux.

Mais le ciel s'est éclairci; voici les étoile?. — Nous reviendrez-vous, mon cousin?

LE COMMANDEUR relevant les yeux et le regardant.

Bientôt, je l'espère.

A votre prochain retour!

Ils boivent, puis se lèvent.

LE COMMANDEUR

souriant et avec le soudain laisser-aller d'une effusion cordiale.

Axel, vous êtes décidément une heureuse nature et, — tenez! je me décide à vous adresser, avant de partir, une question toute particulière. J'ai quelque chose à vous dire, seul à seul.

Sur un signe du comte Auërsperg, Miklaus et Gotthold ont transporté la table, illuminée encore, sous la voûte formée par l'escalier de pierre. — Ukko pose deux verres et un broc sur une crédence placée sous le manteau de l'âtre; puis, aidé de Hartwig, rapproche du feu les deux sièges.

La salle est, maintenant, un vaste espace libre, où causent, en faisant les cent pas, Axel et le Commandeur.

Les trois serviteurs et Ukko sortent par le fond de la salle.

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