SCENE X
seuls.
LE COMMANDEUR
à lui-même, l'examinant.
Non, cet enfant ne songe même pas à ce royal secret dont il pourrait peut-être m'éclaircir le mystère définitif. — Comment lui arracher quelque indice dont l'importance lui a échappé! — Certes, il doit savoir quelque chose, à son insu! Il faudrait . . . gagner son entière confiance, avant toute décision.
Commandeur, je vous écoute.
toujours à lui-même.
Soyons donc paternel, protecteur, bon conseiller ! Rien ne saurait valoir les vieilles maximes
de sagesse et de morale convenues pour éblouir les inexpérimentés et faciliter de prendre sur eux un ascendant mortel. — Le reste, quant à cette nuit même, est résolu.
AXEL souriant.
^Eh bien?
LE COMMANDEUR haut.
Ah ça! — je parle, cette fois, tout à fait sérieusement, — que diable faites-vous ici, Comte, en cette bâtisse ancienne, en ce burg oublié, reclus au centre de paradoxales forêts, alors qu'auprès de n'importe lequel de nos rois vous attend un avenir magnifique? — Vous avez le savoir, l'audace, l'intelligence: il est coupable à vous de vous croiser les bras entre quatre murs en ruines. En avant! Je vous somme de faire votre chemin. Vous êtes Auërsperg: l'heure a sonné de vous en souvenir.
AXEL insoucieusement.
Causons d'autre chose.
LE COMMANDEUR
Axel, j'ai beaucoup aimé votre père; je dois parler en notre vieux nom. — Que signifie cette aveugle amitié pour votre invisible commensal, ce soi-disant « maître Janus »? — Votre précepteur, soit! — Voilà- 1 -il pas un compagnon dédomma-
géant, — et qui doit être gai, les soirs d'hiver, si j'en crois la renommée! — Est-ce qu'on a le droit de sacrifier ainsi l'éclat de toute une race en je ne sais quelles études. . . .
grave et simple.
Je dois vous prévenir que j'ai transporté mon respect filial sur l'homme dont vous parlez. Mon père a connu aux armées ce compagnon de guerre, qui lui a sauvé deux fois la vie.
LE COMMANDEUK
Encore si c'était un homme vraiment capable. . . .
AXEL d'un ton naïf.
Capable de quoi?
LE COMMANDEUR
Enfin, toi, jeune esprit, tu prodigues tes plus claires années en ces creuses investigations de la prétendue Science-hermétique! — J'ai parcouru les titres des tomes malsains de ta bibliothèque; tu t'enivres de cette poussière humide? Tu te laisses endoctriner par un halluciné qui vit chez toi. Tu t'imagines qu'il y a encore des « sciences occultes »? — Mais c'est d'une candeur tellement superlative qu'elle confine au ridicule, mon pauvre cousin! — Que tu joues au moyen âge, — soit! Ici, c'est fait exprès; la chose est innocente, et non, même, sans quelque grandeur. Mais pousser
le travestissement jusqu'à rénover les souffleurs du Grand-Œuvre! à grand renfort de cornues et de matras à tubulures! rêver l'alliage du mercure et du soufre ... ah! je ne puis y croire encore. — Connais-tu l'or potable qui reste au fond du creuset? ... Ta jeunesse. Allons! Au diable cette défroque usée, qui, d'ailleurs, va mal à un gentilhomme! Imite-moi. Saisis-toi de la vie, telle qu'elle est, sans illusions et sans faiblesse. — Fais ton chemin! Fournis ta course! — et laisse les fous à leur folie.
Mon cousin, je rends justice à tout ce que vous dites. — Un verre de vin de Hongrie?
Il remplit le verre du Commandeur.
LE COMMANDEUR
Concluons. Je m'appelle la vie réelle, entendstu? Est-ce donc en se montant l'imagination (et ceci dans des manoirs à créneaux qui n'ont plus le sens commun et ne représentent, désormais, que des curiosités historiques tolérées pour la distraction des voyageurs), qu'on peut arriver à quelque chose de tangible et de stable ? Sors de ce tombeau suranné! Ton intelligence a besoin d'air. Viens avec moi! Je te guiderai, là-bas, à la cour, où l'intelligence même n'est rien sans l'esprit de conduite. Laisse ici les chimères! Marche sur la terre, comme il sied à un homme. Fais-toi craindre. Redeviens puissant. Main basse! Il faut réussir! Et jette aux orties et aux torrents tout ce bagage de
fictions dont tu rirais aux lannes avant trois sc maines, si tu me suivais dans le monde royal. Une dernière fois, je t'en adjure: viens faire ton chemin. Qui peut te retenir ici? Tu n'as pas de secrets, je pense, ni de raisons d'argent, ni de passions! Dès lors, pourquoi cet absurde exil?
AXEL tranquillement et s'asseyant près de la crédence.
Mon cher et cordial cousin, je suis touché — jusques aux larmes, en effet — de l'intérêt que me témoignent vos paroles. Vos conseils sont d'un homme des plus diserts, — et nul doute que je n'en tire profit en temps et lieu.
LE COMMANDEUR à lui-même.
Par les démons, — l'indéchiffrable enfant! . . . Ah ça! que croire? A-t-il réellement oublié? Veut-il se taire par instinctive défiance ? Et cette légende, même, est-elle quelque peu fondée, enfin ? Que risqué-je de l'interroger d'une façon catégorique, en ce moment? Qu'il se taise ou qu'il parle, je serai du moins fixé? . . . Voyons, tâtons au cœur.
Haut:
— Laisseras-tu donc échapper toutes les occasions de réveiller la gloire de la famille, — toi, notre branche aînée? Et ce, pour le plaisir d'ensevelir ton esprit en de nébuleuses méditations? Ton indifférence me stupéfie. Positivement.
Un silence.
Je vois qu'il en est de mes offres, tiens . . . , comme de ces prétendus trésors, tu sais bien, — de ces richesses extraordinaires que mon vieil ami, le comte d'Auërsperg, ton père, eut mission de sauvegarder, lors de l'invasion française, après nos revers: trésors en espèces sonnantes, dûment entonnelées, de plus de trois États de la Confédération! — Bref, si je ne suis pas dupe, à ce sujet, d'une légende à dormir debout, brodée à plaisir, comme tant d'autres, sur un trouble mais incontestable fait historique, il paraîtrait, — hein ? . . . que tout cela . . . n'est peut-être pas absolument perdu ? que les quatre-vingts chariots de la Banque nationale de Francfort étaient vides lorsque deux ou trois brigades ennemies s'en saisirent, au fort de cette meurtrière escarmouche où ton père laissa la vie; — enfin, que les quatre cents barils d'or et de lingots, sans parler des caissons de pierres précieuses, ne seraient pas très loin d'ici? dans les environs de ce domaine, — quesais-je! Voyons, Auërsperg, il me semble que même une demicertitude à cet égard méritait, au moins, d'être approfondie. Eh bien, qu'as-tu essayé, tenté, cherché, imaginé ? Rien, paraît-il . . . Cependant, je l'avoue, en fait de rêves, celui-là n'était pas indigne d'un peu d'attention, car le fait historique, dis-je, lui constituait un fond de réalité; et, sur cette base, reposait une affaire qui, même incertaine, mais bien conduite, pouvait — et peut encore — devenir plus qu'avantageuse pour nous. Écoute! je suis ton parent, ton aîné, ton ami; notre cause est la même; tu peux donc t'en ouvrir à moi? J'ai appris cette histoire, ma foi, par hasard, aujourd'hui même. Pour Dieu, ras-
semble bien tes souvenirs, avant que je ne parte! — Qu'y a-t-il de strictement vrai, dans tout cela ?
Pendant ce discours, Axel a regardé le Commandeur avec une grande fixité. Il se lève et se dirige vers la porte du fond de la salle.
AXEL tranquille.
Un instant, commandeur, je vous prie. —
Appelant:
— Herr Zacharias !
Le commandeur d'Auërsperg, redescendu vers l'âtre dont les hautes flammes l'empourprent soudain d'une grande lueur, se verse à boire.
Herr Zacharias paraît, au fond de la salle, suivi de Ukko.