SCÈNE XII
AXEL, LE COMMANDEUR, — puis UKKO et les TROIS SERVITEURS MILITAIRES
LE COMMANDEUR assis, le dos tourné, et se chauffant.
Comte, soyons positifs, soyons sur la terre. — Je prends sur moi d'appeler utilement l'attention des souverains du Wurtemberg, de la Bavière et de la Saxe, sur l'éventualité d'un recouvrement de ces invraisemblables richesses disparues. Et si, comme je le veux admettre, il y a quelque chose d'effectivement sérieux au fond de toute cette spécieuse histoire, je me fais fort, entendez-moi bien, d'en tirer une fortune plus que princière pour nous deux. Aubaine qui serait deux fois miraculeuse, d'ailleurs: car je suis ruiné, mon cher, et les quelques milliers de florins que tu consens à ne point me disputer dans l'héritage de notre dernier cousin, Wilferl d'Auëi^sperg, représentent, pour moi, la fumée que produiraient qnelques gouttes de ce vin doré sur cette pelle rouge. Voyons ! Ne te souviens-tu pas de quelque renseignement, apparu, comme une lueur, en des causeries avec tes forestiers, — touchant, par exemple, les issues possibles des antiques souterrains de cette partie montueuse de la Forêt-Noire? Quoi! ce détachement, d'environ deux cents hommes, circulant dans les bois, n'a laissé, dans les vieilles mémoires du pays, aucune trace d'un temps d'arrêt quelconque, teUes précautions que l'on se soit avisé de prendre ? N'as-
tu jamais rien entendu dire, même de vague, à ce sujet? rien relevé dans les papiers paternels . . . dans les titres secrets des ancêtres? C'est inouï, enfin! Songe qu'étant donnés: 1° la certitude de la persistance de ces fabuleuses valeurs, et 2° un ou deux points de repère, établis d'après des traditions particulières ou locales, il est hors de doute qu'en les appuyant de certains calculs familiers à tous les ingénieurs militaires, un crédit, fût-il de cinq ou six millions de thalers, serait obtenu sous quelques jours. Et je dis qu'avant deux mois, au plus, — trois, quatre même, si tu veux, — de travaux et de fouilles sérieuses aux environs de ce burg, en employant, s'il était nécessaire, jour et nuit, un millier de nos mineurs. . . . Songe au glorieux et lucratif résultat de cette exceptionnelle aventure ! Ce serait un cri dans toute l'Allemagne ! Parie.
Il se détourne et voit le comte d'Auërsperg debout, sombre, les bras croisés, — au fond de la salle.
Eh bien, qu'est-ce ? qu'y a-t-il donc ?
Rentre Ukko. Le jeune page montre silencieusement à son maître deux épées de combat, qu'il tient par le milieu. Gotthold et Miklaus, en leurs anciens uniformes de cuirassiers blancs, apparaissent, au fond de la salle, élevant chacun une torche en leurs poings gauches et tenant une épée nue de la main droite. Hartvvig tient une épée de sa seule main. Les crinières jaunies des casques se mêlent aux poils des moustaches blanches.
En silence, ils viennent se placer, debout, chacun devant l'une des trois portes et demeurent immobiles. Le Commandeur, un peu surpris, les regarde.
Or çà, mais — s'agirait-il d'une cérémonie fantastique ? . . . Est-ce que, par hasard, ton « maître Janus » va nous faire voir quelque beau sortilège ? Ce serait une attention charmante.
Il se lève.