SCENE XIII
HARTWIG, MIKLAUS, UKKO, puis, à la fin, MAITRE JANUS
s'approchant du commandeur et le saluant.
Mon cousin, vous avez tenu, tout à l'heure, des propos familiers qui m'ont offensé. Vous allez m'en donner, sur-le-champ, réparation. Vous cessez d'être mon hôte. Comme terrain de combat, cette salle est excellente, surtout par ce mauvais temps.
LE COMMANDEUR après un silence.
Écervelé, tu as la fièvre!
AXEL continuant.
Vous vous êtes acquis, en Allemagne, un renom de magistrale habileté à l'épée, monsieur; elle sera donc notre arme. — Nous nous battons sans merci ni trêve. . . .
LE COMMANDEUR
rinterrompant.
Quoi! l'on se prête de la sorte au subit accès de démence dont vient d'être atteint le comte d'Auërsperg?
AXEL achevant paisiblement sa phrase.
. . . à outrance: à mort.
LE COMMANDEUR bref et hautain.
A quel propos ?
Oh ! fort souvent, par aventures de voyage, on se trouve obligé de mettre l'épée à la main, soit au détour d'une grande route, soit au fond de la venelle d'un bourg de hasard ... à propos d'une querelle sans cause bien précise, — d'une simple agression. Je n'ai donc pas à motiver outre mesure la brusquerie de ma provocation, surtout vous offrant un duel parfaitement régulier d'ailleurs.
Bah!
LE COMMANDEUR
Jugez-en. Moi debout, vous ne sortirez pas de cette salle; mais il vous suffira, n'étant prisonnier que de ma seule présence, de me toucher griève-
ment pour que passage vous soit livré sans autre obstacle. — L'avantage vous restant, je suppose, mais vous ayant coûté quelque blessure, les mêmes soins qu'à moi-même vous seraient prodigués sous mon toit. — Sitôt valide, vous seriez accompagné jusqu'aux limites de cette terre, sans qu'aucune marque de ressentiment vous fût témoignée par les miens. — Vous ne pouvez récuser les seconds ici présents: ils sont chevaliers de la Croix de Fer; — ni mon page: je me porte garant qu'il est de race aussi loyale que valeureuse. Ces témoins, donc, tiendront, sur l'honneur et sur leur foi, sans l'éluder ni l'altérer d'aucun artifice, la parole que je vous donne ... et qui est celle de leur seigneur et ami.
Se détournant:
— Faites serment.
Les lueurs des lames et des torches, qui frémissent aux poings des vieux soldats font étinceler l'acier des cuirasses. Enfin, tous les trois étendent silencieusement leurs épées. — Ukko, sur un regard impérieux d'Axel, lève sa main droite après une sorte d'hésitation farouche.
C'est juré.
UKKO simplement, mais d'un ton grave.
A contre cœur.
LE COMMANDEUR
Suis-je assez bien entouré? — Ah çà! mais . . . c'est un coupe-gorge que votre bâtisse, mon cou-
sin? L'on met, du moins, un écriteau pour prévenir les voyageurs, que diable! . . . Certes, je ne saurais décliner, jamais, une rencontre, — même en des conditions pareilles: — cependant, le moyen de prendre au sérieux ce tragique apparat, d'un suranné des plus choquants ? Vraiment, cela vise àcertain effet d'épouvantail dont ne s'émeuvent guère les gens d'épée. Pour ma part, je ne puis me défendre d'en sourire quelque peu. — Croyezmoi, cessez, au plus vite, une parade — qui vous serait déjà devenue funeste . . . si j'étais un pourfendeur d'enfants.
AXEL impassible.
Au cas où j'aurais la main malheureuse, vous prendriez place en bas, dans l'enfer de la famille. — Toutefois, sur l'acte qui serait bientôt notifié de votre imprévu décès à votre roi, vous seriez porté, je dois vous en prévenir, comme disparu dans quelque gave de ces longues forêts.
Indiquant une plume, de l'encre et un parchemin sur l'un des noirs établis encombrés, à la droite de l'âtre:
Si donc vous avez quelques dispositions à prendre, hâtez-vous de les écrire, s'il vous plaît.
Le Commandeur hausse les épaules, se croise les bras et le regarde.
Non ? — C'est au mieux.
Il marche vers Ukko; le page lui remet les deux épées. — Revenu en face du Commandeur, il les lui présente par la poignée:
Choisissez.
LE COMMANDEUR avec une impatience irritée et hautaine.
Faites-moi place!
AXEL froidement.
Faites-vous place.
LE COMMANDEUR
ayant saisi, à tout hasard, l'une des épées, — sourdement.
Prends garde!
tranquille.
En garde.
LE COMMANDEUR
Une dernière fois, par le nom que tous deux nous portons, je vous somme de formiiler vos griefs contre moi.
à demi- voix.
Haut, les torches!
LE COMMANDEUR
Vous VOUS taisez?
Axel, qui, l'épée à la main, s'est éloigné, pour prendre champ, ne répond que d'un léger signe de tête afi&rmatif.
Lâcheté !
Les éclairs, à travers le fenestrage, se mêlent, dans la haute salle, aux lueurs des torches et des épées. — Lointains grondements de la foudre. — Axel, après un tressaillement, s'approche du Commandeur.
AXEL calme et terrible.
Regarde-moi bien, les yeux dans les yeux. Quel autre sincère contact fut jamais possible, entre nous, que celui des épées ? Pensais-tu me toucher, quand tu me serrais la main? Voir mon vrai visage, quand je te souriais ? Tes inconvenantes et indigentes paroles, je devais les tolérer d'un hôte assis à mon foyer . . . mais, en moi-même, j 'écoutais d'autres voix que la tienne.
Je t'ai entendu, cependant, comme on entend les cris vagues des animaux, au loin, dans les bois. — Oh! ne tressaille pas: ne tourmente pas cette épée: inutiles simagrées devant nous.
LE COMMANDEUR faisant siffler la longue lame.
Insensé! je . . .
AXEL impassible.
Tout à l'heure. Par trois fois tu m'as défié de répondre. Ne m'écoute pas, si tu veux: est-ce donc pour toi seul que je parle! . . . Pourquoi m'inquiéterais-je de ton inattention, — alors, surtout, que tu ne saurais me comprendre ! . . . Mais tiens-
toi pour prévenu: ton inconsidérée jactance vient de te faire perdre le droit de m'interrompre, et l'usurper, désormais, ne serait que faire preuve, à nouveau, d'un goût téméraire qui pourrait finir, par conséquent, par fatiguer ma générosité. Donc, moins de bruit: — et voyons, un peu, qui nous sommes, puisque tu l'as voulu.
Un silence, que troublent seulement les bruits de l'averse et du tonnerre. Le Commandeur se croise les bras, comme se résolvant, en curieux, à l'impassibilité.
Toi, qui décrètes si volontiers la « démence » d'autrui, quelles preuves de bon sens nous as-tu données ! — Tu m'exhortais à « chercher fortune, » t'offrant comme exemple à suivre : or, l'instant d'après, tu m'avouais ta ruine! . . . Avant de le prendre de si haut, que ne commences-tu par guérir ton entendement d'une prétendue sagesse qui ne sut te conduire qu'à de tels résultats ?
Mais non; tu t'estimes un esprit trempé d' « expérience, » clairvoyant et fort, n'est-ce pas ? et tu penses pouvoir toujours mesurer, victorieusement, d'un sarcasme, l'effort des conceptions qui te sont inaccessibles, des sciences qui te sont interdites, des entretiens dont la beauté sereine et sévère, ne pouvant te sembler que stérile, te demeure à jamais ennuyeuse, c'est-à-dire défendue.
Cependant, par quels si avantageux sujets de causeries remplaces-tu, si souvent, l'intérêt que comportent, peut-être, ces choses ? Par le grave examen des épices d'une sauce ou par des cantiques sur la saveur d'un pâté! — Vraiment, pour insignifiant que puisse être, à ton juger, l'objet de mes
études favorites, l'on ne voit guère en quoi j'ai dû, ce soir, tant gagner au change en t'écoutant.
Continuons. — Lorgnant on ne sait quels fantômes à travers le verre d'un souper, tu raillais la salubre illusion de ma foi dans le seul amour conjugal, — oui, le seul qui mérite le nom d'amour.
Cependant, qu'exaltais-tu donc, au mépris de ce juvénile, virginal et si légitime rêve, qui s'imposait bien, tout d'abord, sinon à ton « respect, » — (tu me semblés peu digne d'en éprouver devant quoi que ce soit au monde) — au moins à ton silence ?
— Ah ! d'écœurantes joies : celles du vil adultère. En sorte que, sous le toit sacré de ma mère, tu me faisais rougir, et qu'à ce moment je me suis senti comme honteux, devant ces chastes fleurs, de la hideuse façon dont tu les as respirées.
Par exemple, tu faisais sonner, sur un mode altier, le titre de gentilhomme; tu prononçais même ce mot presque à tout propos, comme un bourgeois. — Cependant, par quelle preuve d'origine généreuse ou d'intime seigneurie sanctionnastu, sur l'heure, cette infatuation, oiseuse ici ?.. . Tu t'es étonné de me voir soucieux d'un bon serviteur, vieilli dans ma maison, et qui marche encore, à cette heure, perdu, sous l'orage, au milieu des dangers de la nuit, pour mon service.
Enfin, dans cette demeure, dont tu ne daignas que persifler le deuil, l'âge et la gloire, — alors que tu dois au seul héroïsme des aïeux dont les présences l'ont bénie d'être le peu que tu semblés, — tu me proposais, si j'ai bonne mémoire, d'asser\dr, à ta suite, l'intégrité de mon intelligence et de mes jours dans le néant de mille intrigues risibles, d'aUer bâiller, à tes côtés, en la diversité
de princières antichambres, et tu nommais cela « faire son chemin. » Pour toi, c'est possible. Tu suis les goûts de ta nature. Elle n'est pas la mienne, voilà tout. Passons! — Mon chemin? voici des siècles qu'il est tracé. Comment prétendrais-tu m'en faire dévier par tes conseils, alors que (fût-il de ceux auxquels tu songes!) zéro, d'après tes aveux mêmes, se trouve être, à peu près, la somme ronde et le résultat « positif » où t'ont conduit, en fait de situation dans l'État, d'influence, de considération réelle, de renommée illustre et de fortune, tes sagaces et sceptiques maximes, creuses comme des coquilles de noix rejetées par des singes? Moins d'arrogance, et ne traite, ici, d'insensé que toi-même. — Si tu ne fus pas à la hauteur . . . même de tes mesquines ambitions, n'en accuse pas le hasard: il est innocent de ta suffisante incapacité ... à moins que tu ne veuilles lui faire un crime de ton existence.
Le commandeur d'Auërsperg le considère avec le sourire d'une indifférence dédaigneuse. Tous deux apparaissent, miroitant comme au milieu d'une forge, au centre des incessants reflets du foyer, des torches et des éclairs.
— Va, je sais qu'aux yeux de la plupart des humains, rien ne semblerait justifier la soudaine et brisante dureté de mes paroles.
Avec un sourire singulier:
car, enfin, n'est-ce pas ? prendre plaisir au festin d'accueil et le dire, de belle humeur, à son hôte, en élevant un verre joyeux, — parler avec amour des douces femmes lointaines, — se délecter, avec
une sensuelle ivresse, de ces aromales fleurs de forêts, — laisser, une fois ou deux, vibrer, en l'envolée d'une parole amie, la fierté d'un noble sang, — s'avouer, — même sans modestie! — peu soucieux des conceptions ardues et des vastes pensées, — rappeler, avec la courtoisie mesurée qu'une sympathie toujours inspire, quels destins semblent oubliés par celui dont la jeunesse déjà s'exile . . . sont-ce là des crimes de lèse-hospitalité? Pourquoi donc ces sujets de causerie, si aimables et si attrayants en eux-mêmes, sont-ils devenus, entre nous deux, tout à coup, quelque chose de si . . . sombre?
Tu m'assurais d'une 0 familiale amitié, » d'une « entente sincère, » d'un « dévouement à l'épreuve, » d'une « aide cordiale, » d'une « expérience de milieux souverains dont tu me laissais disposer, » que sais-je encore! de joies, d'amours brillantes, et de lumières! — et de femmes rieuses dans les festins! . . . Tous ces mots, si captivants à cause des intrinsèques images qu'ils sont censés contenir et magnétiquement effluer, — oui, c'est vrai! tu les as prononcés! — les enveloppant même des élégances d'emprunt de ta manière, acquise au frôler des courtisans.
Ici le comte d'Auërsperg est obligé d'élever la voix pour dominer l'effroyable et croissant fracas de la tourmente.
Mais, sous le voile de ce dont U parle, nul ne traduit, n'évoque et n'exprime jamais que luimême.
Or, conçues par toi, imbues de ton être, pénétrées de ta voix, par ton esprit reflétées, les choses
de ces paroles, à leur ressortir de ta nature et de toi proférées, ne m'arrivaient, incarnées en l'intime de ta présence, que comme autant d'effigies de toi-même — frappées en des sons neutres d'une vibration toujours étrangère à leur sens, et le démentant.
Car ces choses, fictivement incluses en des mots qui, par eux-mêmes, ne peuvent être, jamais, que virtuels, — ne me semblaient plus, songées par toi, que d'une prétendue identité avec celles, — du même nom, — dont la vivante illusion verbale m'eût peut-être charmé. Comment, en effet, les reconnaître ! Sèches, répulsives, inquiétantes, glacées, — hostiles, dès lors, à ces noms mêmes qu'elles avaient l'air d'usurper sur ta langue pour m'abuser, — je ne ressentais d'elles, en tes dires dénués de leurs images réelles, qu'une odeur de cœur desséché, qu'une impression de cadavérique impudeur d'âme, que le sourd avertissement d'une constante arrière-pensée de perfidie. Et, ce triple élément, constituant, à mes yeux, l'air interne, exclusivement pour toi respirable, de ton hybride, ambiguë, éteinte et tortueuse entité, tes paroles ne résonnaient que . . . comme des vocables troubles, ne traduisant que l'atrophie innée en toi, des choses mêmes dont ils prétendaient me suggérer le désir. En sorte que, sous les captieux voiles de ta causerie ainsi brodée de ces beaux mots-spectres, sache que toi seul, — morne et chatoyant convive ! — m'es apparu.
Kaspar d'Auërsperg, les sourcils à peine froncés, mais le visage très blême, continue de regarder Axel, sans décroiser les bras, en silence.
Cependant, que m'importait! Étais-je donc ton juge! Avais-je à te condamner? à t' absoudre? — Voici, d'ailleurs, que l'heure sonnait, pour le chambellan, d'aller reprendre sa chaîne, de s'en retourner vers ses . . . plaisirs, — de délivrer ma solitude, en un mot, de son ombre insignifiante. Mon devoir, légué par les miens, n'était donc plus que de lui cacher tout à fait le grave désennui que me causait son adieu. C'est pourquoi j'allais te conduire à mon seuil, avec bienveillance et bons souhaits de voyage. Tu n'étais pour moi qu'un passant comme les autres, ayant droit à la déférence due à la forme humaine. — Enfin, on salue bien les morts!
Soudain, je m'aperçois que tu as utilisé tes loisirs, ici! — et que tu as surpris l'un des plus importants secrets de ma maison.
Le Commandeur, à ces mots, a tressailli, puis regardé avec stupeur le comte d'Auërsperg: il demeure comme un peu éperdu, la bouche à demi béante.
LE COMMANDEUR à lui-même, en frémissant.
Ah! c'est à cause de cela! . . . Quoi, — c'est donc vrai!
d'une voix si rude et si sourde, qu'elle semble, par instants, comme un rauquement de lion.
Vraiment, tu as remué là une cendre brillante. Tu ne devais ni t'enquérir ni écouter! C'est un malheur pour toi d'avoir cédé à ces tentations. Tu t'es attardé en espion, dans ce logis. — Mon
lourd secret, je m'oppose à ce que tu l'ébruités, étant le dragon qui le garde. — Ayant lu, d'ailleurs, en tes yeux, le dessin de m'assassiner, tiens! cette nuit, — (afin de plus librement pouvoir atrophier encore tout ce grand rêve en quelque louche entreprise) — je me riais, sûr de t'y prendre, de ton « départ » — Oui, deux fois, à table, j'ai discerné ce beau projet dans ta voix de malfaiteur brillant — et j'épiais tes basses pensées sous mon masque distrait.
LE COMMANDEUR
crispant le poing sur le pommeau de son arme, et presque à lui-même.
Quoi! ce hâbleur-ci forme le dessein de s'arroger, en totalité, cette éblouissante montagne d'or! . . . Inquiétons, d'abord, ces soldats.
Se remettant, — puis, sans transition, avec une intonation sèche et rigide.
D'aussi emphatiques injures ne sauraient me trouver qu'indifférent. Je tiens une épée — et, tout à l'heure. . . . Toutefois, je dois raisonner, d'abord, d'un peu moins haut, s'il vous plaît, — m'apercevant, à vos propos, que vous êtes hors la loi. Vous recelez, ici, par héritage, un dépôt de considérables valeurs nationales. Déjà criminel, envers l'État, de les avoir aussi longtemps immobilisées, le premier Allemand venu peut vous sommer de restituer ces trésors à votre pays, comte d' Auërsperg ! Détenir, ici, c'est dérober.
AXEL après un instant de vague surprise.
— Hein! . . . D'où sort ce juge austère? — A table, il nous vantait, avec feu, ces traditionnels seigneurs de grands chemins qu'il était fier d'appeler les « aïeux » et dont il exaltait les brigandages. — A présent, voici qu'il tient des discours d'homme de robe et nous prodigue des leçons de probité. Que peut signifier ce noble changement de front ?
LE COMMANDEUR avec un froid sourire.
ïMes paroles furent une épreuve — bien fondée, semble-t-il. Ainsi, vous méditez le rapt de ce dépôt confié à votre honneur filial?
Et, tout à l'heure, ce probe conseiller m'incriminait de ne jamais avoir tenté rien pour l'accomplir. Mais, c'était encore une épreuve, n'est-ce pas ?
Osez donc prouver que je vous calomnie en restituant, dis-je, à l'Allemagne. . . .
Il s'arrête.
souriant.
Ose donc, toi-même, achever!
LE COMMANDEUR se mordant un peu les lèvres.
Oh! vous n'êtes seulement tenu qu'à révéler officiellement. . . .
AXEL après un haussement d'épaules.
Tout à l'heure, mon devoir était de restituer non seulement ce que je ne possède pas, mais ce dont l'existence même est incertaine ! A présent, — que, simplement, je révèle — et je suis absous.
Le comte d'Auërsperg, avant de forcer, d'un outrage direct, l'immédiat engagement des épées, s'est détourné vers les trois vétérans, sans doute pour quelque ordre définitif.
Soudain, les ayant regardés, il tressaille. . . .
Certes, aux accents de l'éruptif réquisitoire du jeune seigneur, ils ont frémi d'une commotion sacrée et, dans le trouble de leurs entendements, ils ont, même, confondu, parfois, les sons de bronze de ce verbe avec les éclats de la foudre. — Le redoutable adversaire, aux yeux froids, au ton de spadassin, comme ils le haïssent! Ah! si forcené que puisse être le combat, tout à l'heure, ils sont pleins d'une aveugle foi dans la bonne issue victorieuse ! . . . — Cependant, aux dernières paroles du commandeur, une ombre est tombée sur les loyales figures: une inquiétude, qu'ils n'osaient s'avouer depuis des années, vient de s'attester en leurs consciences demeurées droites et simples.
En effet, ce qui vient d'être dit, étant plus à la portée de l'humble rudesse de leurs jugements, leur paraît, quand même, cacher une vérité grave, — à laquelle, par respect pour l'infaillible et inviolable
honneur du jeune maître, ils se sont toujours abstenus de penser. Ils s'entre-regardent: ils donneraient leur sang pour qu'il daignât répondre.
C'est pourquoi le comte d'Auërsperg, qui a surpris ce coup d'œU, vient de comprendre l'obscure intention de son adversaire, qu'il considère, maintenant, avec une fixité terrible.
Et, pendant un long moment, le cyclone s'étant éloigné, l'on n'entend, dans la haute salle, que le bruit de la pluie, torrentielle et continue, qui s'écrase, par bourrasques, sur les vitraux.
Après une violente lutte intérieure:
— Soit! . . .
Montrant, de l'épée, les vieux soldats:
C'est à cause d'eux, à cause d'eux — seuls! entendez- vous ! que je condescends à répondre sur ce respectable terrain « légal » d'où vous m'adressez, en vue de scandaliser ces hommes, des arguties de tabellion lorrain, — Je ne redoute guère l'ombre de ces battements d'ailes de chauve-soiiris, moi.
— Soldats qui êtes nos témoins, encerclez vos torches aux porte-lampes des murailles — et soyez juges.
Il se dirige vers l'un des sièges, s'y assoit et s'accoude, de droite, à la table encore en lumières: il tient, allongée, son épée nue entre ses jambes croisées, appuyant la main gauche sur le pommeau.
Gotthold, Miklaus et Hartwig ont obéi. — ^^laùitenant ils sont immobiles, la main droite appuyée sur leurs longues épées.
Ukko vient s'accouder au dossier du siège d'Axel.
— Je prétends être en droit d'en user à ma
guise, ici, quant aux faits que l'on vient de reprendre en ma conduite — et j'accepte, si bon semble, l'interrogatoire.
LE COMMANDEUR
impassible, l'épée au poing, demeuré debout au fond de la salle.
Je disais, monsieur, qu'il serait, pour vous, du plus élémentaire devoir d'aviser, à l'instant même et avant toute rencontre, l'État dont vous relevez et qui, protégeant, ici, votre hérédité, vous permet d'y parler en maître. Vous êtes son sujet et, comme tel, vous devez saisir, d'un avertissement, soit ses hauts trésoriers, soit ses princes, soit, enfin, ceux de ses représentants qui, sanctionnant, en son nom, la Probité de tous, le formulent et en sont les mandataires.
AXEL détaillant très froidement ses paroles.
Oh! si leurs pareils se fussent dispensés, jadis, de faire massacrer mon père, afin de ressaisir, en sous-œuvre et à leur tout personnel profit, le Trésor officiellement confié par eux à son épée, — et dont leur traîtrise laissait, quand même, responsable sa mémoire mihtaire, — les insignes valeurs dont vous parlez seraient, depuis longtemps, en mains légales. On oublie qu'ici, moi seul ai le droit d'accuser! — Or, l'État — si ces personnages en furent les mandataires — est solidaire de cette action. Par suite, sa Probité (qu'ils représentaient) gît, morte, parjure et vaine!
annulée, enfin ! à mon seuil. ... Il est donc assez légitime que les liens de mes devoirs envers cet être de raison, — limités à ce calomnieux homicide dont il ne saurait me dédommager, — se soient quelque peu détendus. — C'est pourquoi la reconnaissance que prétendrait encore m'inspirer ou m'imposer l'engeance des meurtriers ne contraint guère ma conscience, je trouve, de consacrer ... ne fût-ce qu'un instant de loisir . . . à rédiger des « avis » de nature à réparer, pour la joie des consorts, la maladresse du crime.
LE COMMANDEUR
tranquille.
Quoi! ne serait-ce pas une haute occasion pour vous, au contraire, d'actionner l'État lui-même, en lui signifiant la très spécieuse éventualité qui se présente? Cette occasion, pour quel motif la laissez-vous échapper?
toujours d'un ton bref et glacé.
L'État, — qui m'a donné, ici, de déconcertants exemples, — s 'étant permis, toujours à mon détriment, de clore définitivement cette affaire par un arbitraire décret qui abroge, sans appel, jusqu'à mes droits d'accusateur, — je n'aurais désormais, en aucun cas, à lui faire part de plus ou moins chimériques hypothèses . . . qu'il n'a plus qualité pour entendre, qu'il s'est interdit lui-même d'écouter.
LE COMMANDEUR
Vous héritiez, envers tous, d'un devoir inaccompli!
Allons donc ! L'intégrité vous égare ! Au soldat mort pour son devoir — aucun État — et le mien, ici, moins que tout autre, il me semble ! — n'a rien à réclamer de plus. Accomplie ou non, la tâche est terminée: et l'enfant de ce soldat n'hérita jamais des affaires de service militaire du défunt.
LE COMMANDEUR entre de lourds bruits de tonnerre.
Il est des cas exceptionnels, imprévus, où tout gentilhomme est tenu, par sa seule noblesse, d'en déférer à son roi, dont le jugement est, seul, sans appel.
AXEL d'une voix lente, grave et amère.
On oublie qu'il a prononcé. Qui suis-je, au dire même du roi? «Le rejeton de celui dont V équivoque et trouble incapacité perdit sans retour la plus riche épargne de l'AUemagne. » Verdict proféré sur des semblances et sans enquête — (pour cause, d'aUleurs!) — devant un nom qui résume sept siècles de hauts faits. — En supposant que cette étiquette, inscrite, sur ce nom, par le roi, ne me dégage pas de toute déférence envers la téméraire majesté de celui qui n'hésita pas à m'en offenser, je prétends qu'elle ne me permet plus.
en toute dignité, de lui notifier ... ce qui ne saurait jamais être qu'une officieuse et secrète confidence. Car celle-ci prendrait, aujourd'hui, l'implicite caractère d'un démenti formel au jugement dont il osa ternir, à l'étourdie, l'auguste mémoire de mon père. Or, sur quoi serait fondé ce démenti? Sur des suppositions, d'une autorité aussi contestable que celle de mon très vieil intendant, herr Zacharias? ... Ah! je dis que la loyauté la plus ombrageuse ne m'oblige nullement à risquer de me cou\Tir d'un aussi stérile ridicule. J'ai d'autre emploi de mon temps.
LE COMMANDEUR lentement.
Ainsi, j'en prends acte, pouvant éclairer votre roi, d'une parole mesurée et sérieuse — qui dissi — perait, peut-être, l'ombre que laissera, dans l'Histoire, le nom de votre père, — vous vous y refusez ?
Semblances de raisons étrangères dont une réflexion de la plus légitime prudence met à jour la vanité! . . . Voici, en effet, non pas en songes, mais en fait, l'alternative, quant à mon devoir filial.
En supposant qu'après des recherches — tentées, à grands frais, sur la foi d'une sorte de douteuse légende, — ces problématiques richesses demeurent in trouvées, il ne rejaillirait de ceci, sur le nom paternel, que sarcasmes irrités, propos de cupidités déçues, arrière-pensées se faisant plus calomnieuses à l'égard de mon père, étant donné,
surtout, le jour nouveau sous lequel apparaîtrait sa mort, — l'universelle erreur ne pouvant que s'en aggraver.
En supposant les richesses brusquement recouvrées, comme leur découverte entraînerait des flétrissures inévitables — et du plus o fâcheux » scandale — en ce qu'elles atteindraient sûrement la sécurité, la confiance et l'honneur publics en leurs plus « officiels » représentants, voici, à peu près, la teneur de ce que — au témoignage du Passé tout entier — la Raison d'État, qui prime toute équité dans les causes de cet ordre, et que vous passez sous silence, dicterait, insensiblement, à l'Histoire: voici ce que pourrait apprendre la postérité:
On ne sait encore à quelle fin le général d'Auërsperg, peu de jours avant de tomber à l'ennemi, prit sur lui, — s'entourant de précautions qui confondent et déconcertent, — d'ensevelir, au plus secret de l'un de ses plus reculés domaines, les immenses valeurs dont il s'agit. L'Histoire ne saurait être fixée sur les mobiles qui le déterminèrent à cette occultation des deniers de l'Allemagne. — Toutefois, son fils, Axel d'Auërsperg, par sa noble restitution, sut faire oublier ce que l'inconséquence paternelle offre, ici, d'irrégulier et même d'étrange, — et qui avait, un moment, obscurci le blason, jusque-là sans ombre, de cette illustre famille.
Oui: tel serait le radieux surcroît de renom dont j'aurais su rénover la mémoire de mon héroïque père. Or, ma piété filiale, plus sagace que vos conseils, m'avertit qu'en de telles circonstances, il ne serait même pas de mon intérêt familial d'exhumer cette cause.
LE COMMANDEUR
Et, VOUS persuadant de ces paradoxales subtilités, vous acquiescez, par une abstention singulière, à ce fait accompli de l'erreur qui pèse sur cette cendre? alors, dis-je, qu'une communication toute simple au conseil des ministres pourrait, malgré vos inconsistantes prévisions, rendre à votre nom, qui est aussi le mien, tout l'honneur passé!
Oh! chez les miens, monsieur, l'on n'eut jamais que faire de personne pour décréter notre honneur, attendu que la patrie, fondée, à travers les siècles, par nos actes et ceux de nos pairs en seigneurie militaire, nous doit le plus pur du sien. ... — Nul, donc, ne saurait avoir qualité pour contrôler l'honneur de ceux-là dont la fonction vive est de pénétrer d'un sens réel celui des autres hommes, et nous nous soucions assez peu de l'estime sans valeur de ces passants (si nombreux qu'on les suppose) qui se permettent une seule fois de le discuter. Je n'ai donc pas à tenir compte de vos derniers propos. Je suis ici dans mon héréditaire maison, foyer d'exil en un lieu d'exil, la patrie n'étant plus, pour moi, qu'un emplacement. Je n'ai pas à m'inquiéter de ce qui peut être enterré aux environs de cette demeure, mon père ne m'ayant pas laissé d'avis à ce sujet. Aucune loi ne m'imposant de m'en préoccuper, nul ne saurait me contester le droit d'en récuser le souci.
LE COMMANDEUR
Votre père vous légua moins encore le devoir de confisquer ainsi le bien-être de plusieurs millions d'innocents. Au nom d'un grief que vous croyez avoir contre quelques-uns, vous vous couvrez d'une omission de la Loi pour faire peser sur tous un ressentiment aussi exalté qu'injuste.
AXEL souriant.
En vérité, le moins disert des financiers du plus minime des États de l'Occident se bornerait, en ce moment, à vous regarder en silence: car il est surprenant d'entendre un homme de cour faire preuve d'une ignorance aussi profonde. Si vos notions sur la nature de l'Or se limitent à celle de le dépenser, elles sont insuffisantes pour qu'il soit permis de vous répondre.
LE COMMANDEUR impassible, sans comprendre.
Une défaite gravement débitée n'atteint guère qui défend l'intérêt de tous.
L'intérêt de tous ! But généreux, dont, au cri des siècles, les princiers spoliateurs sanctionnèrent, par tous pays, les exactions de leur bon plaisir et qui permet encore d'extorquer la bénédiction des plèbes en les dépouillant froidement au nom même de leurs intérêts. — Non, je n'ai
pas à convier au pillage, ici, les champions ordinaires des « intérêts de tous. »
LE COMMANDEUR froidement.
Eh bien! si, pour ces spécieux motifs, il ne vous plaît pas de prendre sur vous l'initiative d'un avertissement aux États intéressés, laissez à d'autres le soin d'en assumer les responsabilités, et l'on viendra bientôt vous libérer de cet or — dont vous n'avez que faire et qui vous est étranger.
AXEL calme, et hautain.
Pourquoi permettrais-] e, pouvant m'y opposer, qu'un ou deux milliers de brutes humaines, à votre solde, apparus soudainement ici, profanent, longtemps et de vive force, du gros rire de leurs présences, le seul lieu d'exU où je doive ensevelir la dignité de ma vie? Je sais qu'il peut sembler tout simple, à des gens de loi, qu'au nom de cet « intérêt général » dont le vil mensonge vient d'apparaître, — sous prétexte, enfin, de reconquérir de l'or peut-être imaginaire, — il soit licite à des colonnes de déterreurs de venir défigurer cette terre, prix du sang glorieux de toute une race que je résume, — et saccager ce sol que les miens foulèrent filialement depuis des siècles: qu'importeraient ces allégations sentimentales! On me dédommagerait, n'est-ce pas, une fois abattus et déracinés, de ces milliers de vieux arbres qui sont pour moi d'anciens amis ? — Non. Le silence de la grande Forêt — marche
dont je suis le margrave — n'est pas à vendre: il m'est plus cher que toutes paroles : c'est un bien sacré, dont je n'entends pas qu'on m'exproprie et dont l'or de vos banques ne m'indemniserait pas. Et quand même le prétendu surcroît de « bienêtre » d'un million d'indifférents devrait s'ensuivre, je dis que, dans une même balance, le poids des cailloux l'emporterait vainement sur celui d'une pierre précieuse, — et que ce bien-être n'équilibrerait pas, en équité réelle, le dol que je subirais.
LE COMMANDEUR
A qui ferez-vous croire que de telles richesses ne valent pas d'être recherchées, fût-ce au prix de tous les silences ?
AXEL dédaigneux.
A moi seul: ce qui suffit. Je crois même avoir prouvé, depuis longtemps, que cette tâche ne m'était pas difficile. — Par exemple, il est fort concevable que vous préfériez l'Or (dût-il n'être que fictif) à tous les silences, — puisque le Silence ne représente rien pour vous, qu'un bâillement. En effet, ce mot, vide quand vous usurpez le droit de le prononcer, n'a pas (bien que de mêmes syllabes) l'ombre d'une parenté avec celui que j'ai proféré tout à l'heure. C'est en vain que vous essaj'ez de les confondre en une même valeur . . .
Souriant: