‹ AxelChapitre 35 sur 47 · acte de faussaire ou de perroquet · texte numérisé non relu

acte de faussaire ou de perroquet

LE COMMANDEUR

impassible.

Enfin, grâce à telle indication paternelle tout à coup retrouvée, s'il vous advenait de découvrir ces grandes richesses, quel serait donc, à vos yeux, le devoir ?

AXEL tranquillement.

De les enfoncer encore plus sous terre, s'il m'était possible, pour l'honneur des Pauvres.

LE COMMANDEUR après un silence.

Espièglerie, dont la durée serait brève, l'âge des réflexions une fois sonné!

AXEL grave.

Je doute que cet âge-là sonne jamais pour vous.

LE COMMANDEUR

Bien. Vous vous estimez libre, paraît-il, de dénaturer, sciemment, l'acte de celui qui ne déposa céans et pour mieux assurer leur temporaire sécurité, ces nationales valeurs — qu'afin de les remettre intégralement aux fondés de pouvoir de l'Allemagne, l'heure venue !

Et c'est son heure, à lui, que les fondés de

pouvoir de l'Allemagne ont fait venir. Donc, où qu'elles puissent être, ici ou non, que m'importe! Qu'elles dorment! C'est bien le moins que je partage avec tous le droit de les ignorer. Grâce à la meurtrière duplicité de vos mandataires, on ne sait ce que votre Or est devenu: l'Allemagne a prescrit mes légitimes droits d'enquête sur l'événement qui explique et motive cette disparition: le temps s'est appesanti sur cette déjà vieille histoire ... — ainsi soit-il.

LE COMMANDEUR impassible.

En conclusion, vous connaissez la provenance des richesses enfouies, — sans aucun doute, pour moi, désormais, — sous votre terre! Les annuler ainsi, c'est encore en disposer; or, quel droit pouvez-vous invoquer sur elles ?

Celui d'en sauvegarder l'oubli.

LE COMMANDEUR

A quel titre ?

se levant, calme et sombre.

Au titre signé du sang qui les couvre — et les paya.

Après un assez long instant:

J'ajouterai, cependant, une chose sur laquelle

vous ne me questionnez pas. Il est, en Allemagne, tant d'infortunés, dont l'affamée détresse — votre œuvre, à vous autres! — écœure ceux qui vous regardent, — qu'il serait un peu vil de s'exclure tout à fait du droit de les secourir, — au cas où, par exemple, l'Or, dont nous parlons, s'offrirait, ABSOLUMENT, commc Une trouvaille.

En effet, rayé des mémoires, prescrit par d'officiels décrets, renoncé de ses indemnisés titulaires, cent ans auraient, en vérité, passé sur lui sans l'affranchir davantage. Qu'en reste-t-il? une légende. — S'il est encore, ses efi&gies en font une sorte de mine armoriée, — gisante, on ne sait où, sous la Forêt, Cette vacante merveille est donc à la merci de qui en sera le prédestiné, s'il est conduit vers elle par un décret de cette Nécessité qui veille aux fortunes des humains. Oui, son légal héritier sera le premier voyageur qui — le sol ayant manqué sous ses pas — s'engagera, chancelant et à l'aveugle, dans les allées où flamboient ces richesses mortes. Pourquoi ? Parce qu'il n'en recevra l'investiture que du Hasard, leur unique propriétaire, aujourd'hui.

Eh bien! nul écrit ne me livra le secret du lieu soiird, voûté de terre et d'ombre, où dort l'impérial trésor germain. Mon père ne m'est pas apparu pour me le révéler. Si donc il s'offrait à moi-même, tout à coup, sans que je me sois rendu coupable d'une seule recherche, — c'est-à-dire ayant gagné, moi aussi, de n'être pour lui qu'un passant, — au nom de quels emphatiques remords ou de quels mensongers scrupules me soustrairaisje au royal devoir de défendre sa valeur contre les bas usages où tant de vivants ne manqueraient

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follement pas de le profaner ? Pourquoi rejetteraisje au Destin — dont j'ai bien accepté la vie! — le lourd présent nouveau qu'il semblerait m'enjoindre, alors, de dispenser? Encore une fois, n'ayant rien tenté pour conquérir cet héritage, le sachant ici, je me sentirais sacré pour m'en saisir, s'il venait à moi du fond de l'Inconnu. Tout immense qu'il pût alors m'apparaitre, en sa rayonnante horreur, je tiens qu'il serait pour moi . . . comme la bourse perdue, qu'un pèlerin heurte du pied, le soir, sur la route, — alors que ses yeux n'étaient cependant fixés que sur les étoiles !

LE COMMANDEUR

Je songe, simplement, à ceci, moi, — que le sous-terre appartient à l'État: — si donc, ayant eu vent de ce grave secret, l'on envoyait ici quelques compagnies de mineurs et de pionniers militaires, vous seriez bien obligé de laisser l'État reprendre son bien, car leurs escouades seraient peu sensibles à la superbe de vos propos.

MIKLAUS, HARTWIG ET GOTTHOLD avec un rire bref, assuré et sonore.

Oh, hô!

UKKO avec un léger haussement d'épaules.

C'est à regretter de n'avoir pas envie de rire.

AXEL au commandeur.

Illusion ! — Pas un coup de pioche ne tomberait

LE MONDE TRAGIQUE i6i

ici, pas un de ces infortunés ne sortirait des alentours. Et . . . cen'est que pour éviter les émanations pestiférées qui pourraient se dégager de leur oiseux carnage, que je préfère, précisément, vous tuer seul.

Ah çà, je rêve! Vous essayeriez une rébellion contre la Loi ? contre les États ? contre le roi ?

AXEL avec un dédain grave.

Seul, je sais quels vastes dangers, quelles embûches mortelles, recèle et peut, soudain, accuser cette Forêt militaire où, depuis trois siècles, nous commandons! Quatre ou cinq cents soldats, dépêchés contre ce sol, ne feraient pas vingt lieues, sous bois, vers ce donjon, sans que, par une simple catastrophe accidentelle, le terrain qu'ils couvriraient ne se retournât sur leur disparition, les rendant pareils à rOr qu'ils seraient venus chercher. — Résultat: lorsque de telles incidences entravent les débuts d'une entreprise déjà vague et douteuse, on diffère de se risquer en de nouvelles menées pour d'aussi hasardeux bénéfices; le temps psisse en indécisions, en enquêtes vaines, en commentaires: le soucieux oubli vient ... — bref, les choses resteraient en l'état, selon mon occulte volonté.

LE COMMANDEUR

Supposé que vous n'ignoriez pas ce que peuvent, partout, quelques centaines d'hommes, disciplinés,

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un millier, au besoin, sagement conduits, — • ce serait donc à cette criminelle folie que se résoudrait, froidement, votre conscience?

souriant.

Ici, je n'ai plus de comptes à rendre; sur ce point je ne puis admettre de juge. Assentiments, blâmes, stupeurs, me trouveraient également insensible ; — en ma « conscience, » j'ai, seul, qualité pour délibérer, je décide: — et tout est dit.

LE COMMANDEUR

Ces éhontées convictions ne sont que surhumaines, monsieur, ce qui est peu de chose.

AXEL se levant.

Libre à vous d'essayer en vain de le croire. — Mais, la valeur de vos motifs étant réduite à néant, les débats sont clos — et nous ne serrons pas le fer, en nos poings, pour discuter davantage.

Voyant le Commandeur d'Auërsperg sourire à cette parole, il reprend, brusquement, et — redevenu farouche :

Ah! l'on voit que, fort de notre parole jurée, tu te fies aveuglément à ta science en cette arme. Mon serment devrait te prouver quelle foi contraire je dois aussi nourrir pour vouloir consacrer, par le mystérieux sang d'un loyal combat, mes droits au silence et à l'oubli, — surtout alors qu'il me serait si loisible de t 'annuler sans péril. —

Eh bien, je te le prédis: tu ne sortiras pas de mon épée. Va, c'est comme si tu avais rencontré le tonnerre. Je vais te supprimer sans colère, comme on écarte une pierre de son chemin, — sans que ta mort interrompe, en mon esprit, le cours d'une seule de ces pensées — plus hautes que ce qui nous occupe — et qui te sont inconnues. Tu es néant et je te nie, sans craindre un seul remords. Je ne t'en veux pas, je ne te vois pas. Pour moi, tu es inanimé: tu es l'étemel phalène qui, de lui-même, est accouru se détruire à l'étemel flambeau. — Sur ce, vous voici prévenu. J'ai dit.

LE COMM.WDEUR à lui-même.

Oh! je veux en apprendre encore, avant de le tuer! —

Haut, froidement:

— Tu m'as distrait, tu t'es fatigué; c'est le plus clair de ta harangue. Résumons. Tu veux soustraire à différents États de l'Allemagne des sommes absolument démesurées et — je te gêne. Bien, En ces conjonctures, comte . . .

il laisse tom.ber son épée dédaigneusement,

je ne me bats plus. Je n'ai vraiment pas à faire cet honneur à des larrons, — - fussent-ils de ma famille.

AXEL tranquille et grave, à haute voix.

Si mon trop secourable père ne vous eût

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accordé, par fatigue, jadis, l'honneur de toucher sa main — et de vous apparenter (en son indulgence distraite, qui, depuis deux heures, vous protégea), — j'eusse fait justice plus tôt de cette mauvaise foi, de cette forfanterie, de cette creuse impudence : — finissons-en.

Paisiblement, et comme notifiant une chose toute simple :

Mon burg fut la clef militaire d'une marche de l'Allemagne. Un rescrit impérial investit le suzerain de ce lieu du droit de justice basse et haute, même en temps de paix.

A Ukko, lui indiquant une carabine:

— Donc, au nom de ce mandat héréditaire, prends cette arme: ajuste cet homme au cœur et, — s'il ne relève, à l'instant, son épée, — feu!

Ukko s'est précipité vers la muraille, a saisi l'arme, en a fait jouer la batterie, est revenu se placer à trois pas du Commandeur et le met brusquement en joue.

LE COMMANDEUR surpris et devenu plus pâle.

Là-bas, en Prusse, on sait que je suis ici. Vous aurez donc à rendre compte de vos actes et de vos dires. Pour couvrir un assassinat, vous arguez, sciemment, d'un droit mort, d'un grade féodal que la désuétude abrogea. Vous feignez d'ignorer en quel siècle nous vivons.

indifférent.

Oh! faites-vous dater de demain, si bon vous semble. Moi, je suis.

LE COMMANDEUR avec une crispation de froide colère.

Laissez-donc ! C'est vous qui ne parlez que d'hier, étant l'imprévoyant de demain. Je me contente, moi, monsieur, d'être un homme doué de quelque raison, de ne dater que du siècle où j'existe, — d'être, seulement, un homme à' aujourd'hui.

Alors, prenez garde : il est tard.

se contenant encore, mais frémissant, presque à luimême.

Me voir contraint de coucher, moi-même, sur le carreau, cet exalté solennel, alors que, sur ses paroles rapportées au roi, quelque bonne poignée de gardes-policiers, sur simple licence d'extradition, s'en viendrait, incontinent, le garrotter en cette masure et l'emporter, muselé, dans une forteresse !

UKKO

à demi-voix.

Un signe, et je fais feu, monseigneur.

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LE COMMANDEUR se croisant audacieuseinent les bras.

Eh bien, assassinez! — ou, selon votre parole engagée, répondez, nettement, à cette suprême question: Où suis-je et qiii êtes-vous? — Seulement, cette fois, soyez précis, exact et clair, je vous prie. Dans le monde, nous n'estimons guère les faiseurs de phrases.

AXEL après un mouvement d'impatience.

On ne leur préfère pas, ici, les diseurs de riens. Ah! tu oses me braver jusqu'à me sommer de tenir, envers ta curiosité, plus que ma parole!

Sombre:

Eh bien, — sois satisfait.

AUkko:

Relève ton arme, un instant. Trois fois ce chambellan nous menaça de ses rois, de ses gens d'armes et de ses pareils, —la roue de ce paon se réduisant, paraît-il, à faire montre, ainsi, des clefs brodées au dos de son paisible uniforme: — vraiment, ceci, à la fin, mérite le vertige ! Qu'il apprenne donc oîi il est et qui je suis : — je jure qu'il n'aura pas le temps de l'oublier.

Il prend son épée par le centre, s'approche du Commandeur, qui, bras croisés, le regarde — et, de la poignée, lui touche l'épaule:

— Vous êtes en cette unique Forêt dont la nuit

couvre cent lieues. Elle est peuplée de vingt mille forestiers, aux dangereuses carabines, — anciens soldats nés d'un sang qui m'est héréditairement fidèle. — J'y veille, central, en un très vieux logis de pierre, qui repoussa trois sièges, déjà.

Des bords de mon fossé jusqu'aux lisières les plus reculées, villages et hameaux se commandent;

— à peine cinq jours suffiraient pour que tous, à la fois, fussent au courant d'un ordre émis de cette muraille, — d'un avis, plutôt! car, pour peu que l'on soit aimé, un avis revient à mieux qu'un ordre, et, dans ces bois, les cœurs sont redevenus à ce point sauvages que vous-même n'y trouveriez pas un traître. Qu'importerait, d'ailleurs ! Toute survenue, vers moi, d'un ou de plusieurs, m'est bientôt signalée: — selon le nombre, l'on se prémunit et l'on se tient sur ses gardes, à toutes approches. Une fois entré dans les successives étendues de la Forêt, comment vivre, s'orienter, s'abriter de nuit, avancer enfin, sans être aperçu? Démuni de mon secours direct, — seriez- vous arrivé jusqu'à moi ? Non. Plusieurs jours avant votre présence ici, le vent m'avait appris, en effet, que deux cavaliers . . .

S'axrêtant soudain et le regardant de ses yeux clairs:

et, même, une — femme . . .

Un instant de silence: — puis, à lui-même — et comme ayant, définitivement, statué sur un doute, à la vue de l'impassibilité attentive du Commandeur:

— (Ils ne se connaissent pas.)

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Reprenant, avec froideur, la phrase interrompue:

. . . cheminaient vers ma demeure. Ils étaient suivis, épiés, écoutés. — Je vous ai donc adressé les guides qui vous ont amenés à mon seuil en moins de six journées. — Vous avez parlé, tout à l'heure, d'un «piquet de policiers, » dépêchés vers ce donjon, pour s'y saisir de ma personne? . . . Qu'en resterait-U, bientôt, sous les ramées, à mon bon plaisir, — si, au contraire, je ne les faisais guider, à leur tour, jusqu'à mon pont-levis — abaissé, devant eux, au nom du roi? — Tenez! ils entreraient, — et d'un air de commandement, sans doute ! — dans la cour militaire de ce château. . , . — Alors, sans même déranger un seul de mes serviteurs . . .

Il marche vers une croisée, l'ouvre — et, d'un coup de son sifflet de chasse, perce les bruits de l'averse et de l'ombre.

D'horribles aboiements, mêlés d'un fracas de chaînes, retentissent; on distingue de nombreux chocs de masses lourdes se ruant contre une porte massive.

. . . oui, j'ai là, vous entendez? une trentaine de dogues d'Ulm, de la grande race fauve, des chiens de guerre. Cette meute féroce, n'obéissant qu'à moi, m'est utile pour les chasses de nuit: elle bat, sans cesse, mes alentours, en Forêt. En peu d'instants, elle ne laisserait, de vos hommes, sur l'herbe et le pavé, que des os sanglants. — Certes, je saurais déplorer, très haut, cet événement, — d'une si imprévue soudaineté . . . que je me serais vu privé du temps de le conjurer, — de, même, savoir l'objet de cette députation! — Et j'en gourmanderais, officiellement, mes chiens, devant tout le per-

sonnel de ce château, car je ne veux point passer pour un rebelle ! . . . Seulement je pense qu'après deux ou trois de ces contre-temps, l'on cesserait de m'adresser ce genre de visiteurs. — Laissez donc là de puériles menaces, qui font sourire ces vieux soldats et cet enfant.

Au plus léger indice, au seul pressentir de meurtriers envoyés contre moi, — lesquels, ai-je dit, périraient, sans doute, en quelque ravin, dès les premières étapes, — je prendrais l'offensive, ne devant plus, dès lors, considérer les Princes qui en agiraient de cette sorte, envers moi, que comme simples agresseurs en un duel où l'arme choisie par eux serait l'assassinat. — Non, je n'aurais pas à décliner l'arme préférée de tels rois. Ne seraient-ils pas, d'ailleurs, les fils de ceux-là, chefs de toutes dynasties, qui se révoltèrent, un jour, au fond du Passé, contre, aussi, leurs souverains et les supplantèrent? — Je m'efforcerais, leur prouvant la parité de ma nature avec celle de leurs aïeux, (sur ce point-là, du moins) — de me rendre digne, ainsi, de l'honneur qu'ils me feraient, inconsciemment ou non.

En vérité, je dispose, ici, de quelques sûrs coups de feu. J'ai, sous la main, de par la Forêt, bon nombre de mineurs, — bras fermes, faces rudes, — qui se souviennent de la sujétion que subirent, aux armées, leur jeunesse, et dont leurs épaules gardent encore les sillons mal cicatrisés par le temps. Nul, hors moi seul, ne peut se rendre compte du vieux ressentiment, tout à fait glacé, qui s'endurcit, en leurs veines, alors que, le poing crispé sur leur pic, ils se perdent, au profond des souterraines galeries, en songeant

lyo AXEL

à vos aimables Princes. — Etre envoyés, en exécuteurs, en telle capitale, pour y guetter, entre les journalières occasions, celle où, d'une balle vive et bien ajustée, l'on peut frapper, à coup sûr, un roi, serait pour eux une ivresse ardente, la seule dont ils aient une soif telle — qu'ils l'étancheraient, volontiers, au prix convenu avec vos bourreaux. Vous admettrez bien qu'il me reste assez d'or pour les défrayer en ces entreprises, — et que l'ensemble d'un « régicide, » comme on dit dans les villes, serait même assez subtilement conçu par moi pour que leur bon retour fût plus que présumable. J'ai donc tout lieu de croire encore qu'après deux ou trois de ces avertissements et coïncidences, les augustes successeurs de mes antagonistes à couronne ne troubleraient plus ma solitude . . . ceci d'autant mieux qu'en mon impitoyable persévérance, je ne me fatiguerais pas le premier.

Supposons, maintenant — (ne faut-il pas tout prévoir ?) — que, sur des suggestions de conseillers tels que vous, tel chef de l'une des « patries » de l'Allemagne, irrité, à la longue, de plusieurs insuccès coûteux et menaçants, — ne pouvant tolérer la constante humiliation de ses ordres formels, — sur quelques soupçons, aussi, peut-être, de ces faits « révoltants » et commençant à se défier, d'une façon plus réfléchie, non seulement de moi mais de mon taciturne entourage, — supposons, dis-je, — puisqu'enfin l'on ne saurait imaginer jusqu'à quelles résolutions 1' « indignation » d'un Prince peut le conduire! — que ce roi légal envoyât brusquement des forces un peu sérieuses, — huit ou dix mille hommes, par exemple, — avec mission

d'occuper militairement la Forêt-Noire, de raser ma muraille et de m'amener mort ou vif ! Ceci, uniquement, afin que « Force reste à la Loi. »

Au nom du Droit humain, je déclare que guerroyer un exilé solitaire, à peine coupable de légitime défense, de silence et de liberté, — bien décidé, en tout cas, à sauvegarder son isolement jusqu'à se faire sauter plutôt que de se rendre, — oui, je prétends que guerroyer cet homme serait un acte digne des risées de l'Histoire, du mépris des nations, — et sans honneur pour le pays.

N'importe! . . . Grâce à ceux des miens, qui, — à force d'années, avec cette héréditaire patience dont je fais preuve en ce moment, — ont armé mon donjon, je suis prêt à défier ces belliqueuses fantaisies. Étant d'une race de soldats et connaissant l'exacte étendue de sol qu'un corps de dix mille hommes, divisé en colonnes d'assaut, d'attaque et de soutien, peut occuper ici, mes dispositions sont prises depuis longtemps. P^ f^Si

Le comte Axel d'Auërsperg revient s'asseoir, — en sa précédente attitude, accoudé auprès des lumières de la table. — Le fracas du tonnerre, les circonvolutions du diluvial orage, depuis quelques instants, semblent s'être rapprochés, resserrant les hauteurs du burg comme pour une suprême étreinte.

Tout d'abord, vous apprendrez qu'autour de moi le pays montueux et boisé s'oppose à toutes avancées d'artillerie: ce sont, en effet, de tous côtés, aux lointains, de circulaires et larges vallées, de torrentielles rivières, des myriades de roches, — et d'énormes arbres si pressés entre eux que, sciés à leurs bases, ils s'étayent les uns

les autres sans pouvoir tomber: leur chute, d'ailleurs, entraverait la marche d'une armée. — Engager des canons au milieu d'une pareille contrée, en vue de me battre en brèche, exigerait, en vérité, de bien lourds — et bien stériles — sacrifices de sang, de temps et d'or . . . même pour subir d'être repoussé. Aucune cavalerie ne pourrait se mouvoir en cette région, — dont les cartes militaires, d'âge en âge rectifiées selon les usages nouveaux, sont entre mes seules mains; j'ajouterai que je n'aurais pas attendu l'irruption soudaine de régiments ennemis, pour en connaître. Il faudrait donc d'autres éléments pour m'attaquer. — De grosses troupes de pied, aventurées dans l'exceptionnelle Forêt, sembleraient, seules, pouvoir parvenir, bien que malaisément et en désordre, aux approches de mes douves, là-bas, — c'est-à-dire sous mon perpétuel feu direct, avant tous ouvrages.

Car les créneaux oubliés de ce château-fort furent pourvus, en d'autres temps, de quarantehuit pièces de siège, oh! toujours bien luisantes, et, sur un appel, elles seraient desservies, fût-ce demain, par une garnison de rudes vétérans, — leurs familiers. — De la hauteur que domine ce burg, leur puissant feu plongeant couvre plus de deux lieues de zone, et le terreau de cette zone est tenu constamment en état de fournir, en deçà des tranchées, de très suffisantes ressources de pain, de vivres, d'eau, de munitions même. Quant à mes casemates, leurs soutes demeurent, comme par le passé, approvisionnées pour une longue résistance. De là, même, cette relative pauvreté dont je suis fier.

C'est pourquoi nul acte d'autorité, révélant

ma réelle puissance, ne me déclarerait ouvertement en révolte, aux approches hostiles. — Rien. Les interminables étendues d'arbres, de fondrières, de précipices et de fossés, garderaient leur aspect d'abord champêtre, puis sauvage, — et les premières lignes d'infanterie, en y pénétrant, n'y entendraient, de village en village, que la roue des cordiers, la cognée des bûcherons, le paisible marteau des sabotiers, le murmure des sources, la chanson des berceuses. Rien ne décèlerait une résistance, un danger. A peine, selon les chemins choisis, prendrais-je quelques mesures nouvelles, moi, dans ce manoir, sur un rayon de cinq à six lieues de mes tranchées. — En effet, pourquoi mettre sur pied ceux que je pourrais appeler mon peuple, avant l'instant précis où, forcément attaqués eux-mêmes, la Forêt deviendrait un peu plus sombre ? Au premier bourg molesté par les troupes survenues, tous se replieraient, d'eux-mêmes, ici! Pour la défense en Forêt, nous avons une formation tout à fait ignorée de vos soldats, et qui leur serait accablante, — foudroyante, même, je crois en être bien assuré! — De sorte que, soudain, par quelque nuit noire, pendant le sommeil alourdi de vos milliers d'hommes, voici que les clairières deviendraient des fournaises, et que, dans l'étouffement des bois embrasés, les éclats de mine se compliqueraient des crépitements de milliers de carabines, et que l'aurore éclairerait une simple tuerie continue. L'hiver, ce serait encore plus bref, plus terrible: car, en ces terrains, travaillés depuis d'anciennes années, je détiens de vastes moyens d'ense\-elissement — et pouvant utiliser ces millions de combattants qui ne reculent pas et qu'on appelle

des arbres, je sais comment on affame, comment on émiette, comment on neutralise des forces . . . qui, d'ailleurs, seraient bien loin d'être, à tous égards, équivalentes à celles dont j'aurais pris le commandement. — En simulant, même, une défaite, il est deux sentiers qui pourraient conduire des colonnes d'assaut jusqu'à mes plateaux verdoyants et mon fossé: je puis, non seulement, de leur sommet, y pousser de colossales roches arrondies, dont l'effet d'écrasement serait inévitable, mais, en quelques coups de mines, grâce aux anciens caveaux de guerre qui les longent, je puis en effondrer le sol jusqu'à donner à ces sentiers une inclinaison telle . . . qu'elle rendrait tout à fait inexpugnable ce vieux donjon, — dont le feu, dès lors, serait un achèvement. Je trouverais chimérique de vouloir fixer le chiffre des fuyards, qui — sans abris, ni guides, ni vivres, égarés dans les bois, — traqués à mort par les miens, essayeraient de gagner les lisières, pour aller porter à leur pays la nouvelle de l'inquiétant désastre. — Celui-ci, bientôt, serait suivi de la surprise de telle prochaine ville forte, d'un appel aux seigneuries mécontentes, et, sans nul doute, de la guerre civile, en Allemagne. A l'issue d'un ou deux combats livrés d'après un plan d'hostilités déjà bien mûri, je sais quel coupable je ferais disparaître. — Mon droit demeurerait intact; — car . . . serait-ce moi-même qui me serais mis hors la loi ?

C'est là l'endroit où vous êtes, monsieur le chambellan. Quant à « moi, » je suis, tout simplement, un songeur assez peu commode, qu'il serait peutêtre sage, à vos rois, de ne point braver. Sur ce, —

(pour en finir avec les paroles, cette fois, n'est-ce pas, entre nous), — vous avez, j'imagine, entendu parler . . . d'un jeune homme des jours de jadis, qui, du fond de son château d'Alamont, bâti sur ce plateau syrien surnommé le Toit du monde, contraignait les rois lointains à lui payer tribut? — On l'appelait, je crois, le Vieux de la Montagne ? — Eh bien . . .

Sur un signe, Gotthold et Miklaus ont repris leurs torches; — Axel se lève, puis, éclairé des rouges reflets de toute la salle, regardant son adversaire, et d'une voix tranquille:

... eh bien, je suis, moi, le Vieux de la Forêt.

LE COMMANDEUR

un peu hagard, mais devenu grave, le toisant des pieds à la tête, comme par contenance.

Rebelle! Vous osez prendre — de tels droits! . . .

AXEL une flamme aux yeux.

Nul, jamais, n'eut d'autres droits que ceux qu'il prit — et sut garder. — Et, sachez-le, je compte les prendre tous! à la première menée de . . . vos maîtres.

LE COMMANDEUR l'observant, et à demi-voix.

Pouvant être roi, pourquoi ne pas le devenir?

AXEL montrant, de son épée, l'épée étendue à terre.

J'ai d'autres soucis.

Un profond silence.

LE COMMANDEUR

avec un sourire glacé et pâle, et comme en prenant son parti.

Décidément, vous faites de moi ce que vous voulez! Allons! coupons-nous la gorge: soit.

Il se baisse et reprend son épée: puis, d'un ton bizarre:

— Il serait plus régulier d'ôter nos habits, je trouve.

sans même remarquer le sens bas et soupçonneux de ces paroles.

Accordé.

Tous les deux, à la hâte, ayant piqué leurs épées dans le plancher, se sont dévêtus jusqu'à la ceinture, jetant leurs habits sur les deux sièges. Les musculatures apparaissent: celle du comte d'Auërsperg, svelte, athlétique, onduleuse; celle du Commandeur, robuste, agile, résistante. Ressaisissant leurs armes, ils se sont éloignés, de cinq à six pas, l'un de l'autre, au centre de la salle.

LE COMMANDEUR d'une voix ferme et brève.

Soldats qui portez la croix de Fer, moi, Her-

mann Kaspar d'Auërsperg, baron de Sa Majesté notre roi, commandeur de l'ordre de notre Aiglerouge, je vous prends à témoin que j'aurai protesté contre l'arbitraire conduite du comte Axel d'Auërsperg, mon cousin, lequel, ayant dépassé, envers moi, toutes mesures en menaces, en fanfaronnades et en outrages, me met en l'urgente et absolue nécessité . . . d'attenter à sa vie.

D'un coup d'oeil, il examine, autour de lui, le terrain de la salle.

AXEL à demi-voix et souriant.

Altières paroles : à quand l'action ?

LE COMMANDEUR l'épée haute.

Cette fois, c'est moi qui vous attends, monsieur.

AXEL tranquille, tombant en garde.

Me voici.

Les deux adversaires, se rapprochant avec rapidité, ont engagé seulement les avant-pointes de leurs lames. Les attaques du commandeur d'Auërsperg se succèdent, pressées, avec une vitesse de détente aux allures supérieures. Axel, hautain, en a froissé, autant de fois, le fer en de si dures parades que des étincelles ont jailli. Quelques instants ainsi se passent.

Maintenant, les épées, averties, et s'étant comme évaluées, ne se rencontrent plus. Se trompant

l'une l'autre, en feintes serrées, elles se devinent et s'évitent. Elles semblent deux lueurs frémissantes, se rejoignant sans cesse et miroitantes, sous les torches, en des enlacements sans contact visible, presque sans bruit. — Spontanément, deux coups, d'aspect mortel, mais rencontrés, en leur même éclair, par la garde sévère du jeune comte, lui sont portés à toute vitesse. — Axel, depuis les quelques minutes où les lames se sont croisées, n'a pas encore tendu le bras une seule fois . — Au dehors, à chaque instant, éclats de tonnerre.

LE COMMANDEUR

à lui-même, rompant d'un pas, et comme saisi d'une surprise sombre.

Eh! mais ... je sens — que je suis perdu.

Les yeux de Gotthold, jusque-là soucieux, ont suivi le duel et lu dans les replis des feintes. Ils s'éclairent en voyant le comte d'Auërsperg avancer vivement d'un pas, sur la rupture du Commandeur, et s'effacer d'une manière sans doute significative pour le vieux soldat. — Ukko, les bras croisés, très pâle, auprès de Miklaus, dont la torche tremble, regarde; — au fond de la salle, Hartwig, le poing crispé sur son épée, a fermé les yeux, car une larme d'angoisse vient d'en bondir et de rouler sur sa moustache.

Cependant les attaques adverses se multiplient sur Axel, savantes, précises, d'un dessin de pointe à peine visible, menaçantes lueurs, en ligne haute et basse: il demeure comme de pierre à l'abri de son poignet mouvant, s'enfermant en son impénétrable épée.

Tout à coup, sur un battement évité — dont une ombre de fatigue irritée a exagéré, un instant, le jour, — Axel, en un foudroyant allongement de fauve, se

détend, avec une opposition de garde, le bras et le fer horizontalement droits: soudain, entre les combattants, des gouttes de sang sautent dans l'air. Le commandeur Kaspar d'Auërsperg pousse un cri bref et rauque, et qui s'étouflfe très sourdement; — il tourne sur lui-même, bat l'air de ses deux bras en laissant échapper son arme, puis chancelle: ses genoux fléchissent; il tombe, en avant, sur ses deux mains étendues: — bientôt, face contre terre, après une convulsion, il demeure sans mouvement; en trois secondes, une large plaque rouge se forme et s'augmente à son côté gauche.

UKKO

qui s'est précipité, l'a soulevé, puis retourné, palpe la blessure.

Le cœur est traversé. Tout est fini.

Un silence.

à lui-même, pensif, et considérant son adversaire déjà inerte.

Passant, — tu es passé. Te voici, t 'abîmant dans l'Impensable. En ton étroite suffisance ne s'affinèrent, durant tes jours, que les instincts d'une animalité réfractaire à toute sélection divine ! Rien ne t'appela, jamais, de l'Au-delà du monde ! Et tu t'es accompli. Tu tombes au profond de la Mort comme une pierre dans le vide, — sans attirance et sans but. La vitesse d'une telle chute, multipliée par le seul poids idéal, est à ce point . . . sans mesure . . . que cette pierre, en réalité, n'est plus nulle part. — Disparais donc! même d'entre mes deux sourcils.

i8o AXEL

Haut, se détournant vers les trois vieux soldats:

Approchez.

Gotthold et Miklaus se rapprochent: — ils regardent, penchés sous leurs torches, le corps étendu sur le plancher. Ukko, les mains ensanglantées, soutient la face livide sur son genou. — Hartwig est accouru, du fond de la salle, et regarde aussi.

Les longues épées nues brillent antour du mort.

— Merci, mes vieux amis, pour l'anxiété qu'à subie votre tendresse! — Que l'on rassure herr Zacharias.

Montrant le corps du commandeur d'Auërsperg:

— Aux caveaux, près des sépultures, — cette nuit même!

GOTTHOLD

à l'oreille d'Axel, et protégeant, d'une main, ses paroles, à cause des assourdissants coups de tonnerre, qui sans doute, frappent, maintenant, le sommet du donjon.

Une fosse est prête, monseigneur: c'était la vôtre, — creusée d'après votre formel désir, autrefois . . .

AXEL impassible.

Soit ; cendre pour cendre.

Il laisse tomber son épée à demi rougie.

Depuis un moment, la porte cintrée, au sommet de

LE MONDE TRAGIQUE i8i

l'escalier de pierre, s'est silencieusement ouverte au-devant d'un personnage inconnu.

Le survenant est d'une stature élevée et de proportions admirables. Sa physionomie, aux traits purs, ne semble pas celle d'un homme de nos siècles ni de nos contrées; elle rappelle, étrangement, ces efi&gies hiératiques ou royales en relief sur les très anciennes médailles des Mèdes. Il paraît être en sa cinquantième année, bien que le rayonnement de ses yeux graves atteste une sorte de puissante, d'étemelle jeunesse corporelle. L'austère beauté de toute sa personne, la lumineuse pâleur de sa face, l'expression magnifique de son regard, semblent devoir opprimer à j amais la mémoire de ceux mêmes qui ne le contempleraient qu'une seule fois.

Ses cheveux bruns, ondulés, dont quelques-uns, à peine, sont d'argent, se partagent — un peu plus longs, seulement, qu'il n'est d'usage aux armées — sur un front mystérieux dont les plénitudes imposent le recueillement. Sa barbe brune rappelle celle des figures que l'on retrouve burinées sur les airains ninivites. Les éclairs l'illuminent.

Son costume, presque un uniforme noir, sans épée, paraît être, tout d'abord, celui des médecins militaires de la Hongrie; mais plusieurs détails, d'une simplicité tout à fait sévère, indiqueraient plutôt que c'est le vêtement d'un cavalier toujours prêt à de longs voyages; — vêtement qu'un feutre à bords larges et qu'un manteau sufl&sent à compléter.

Au moment où il descend vers la salle, Gotthold et Miklaus, aidés de Ukko, ont soulevé le corps inanimé du commandeur d'Auërsperg, et, précédés de Hartwig, dont la torche les éclaire, ils se dirigent vers la porte centrale. — Le comte d'Auërsperg vient de reprendre ses vêtements, et, comme il achève de ceinturer son justaucorps de cuir bruni, l'inconnu, maintenant sur les premières marches, lui apparaît.

i82 AXEL

AXEL à lui-même.

Maître Janus!

Un silence. Puis, avec un profond soupir:

Ah! je me sens redevenir seulement un homme, en présence de ce vivant.

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