SCÈNE IV
Sara, dans ses vêtements noirs et demi-voilée, — élevant, d'une main, le flambeau, serrant, de l'autre, un solide poignard, pousse les deux battants de la lourde porte de fer; ceux-ci roulent silencieusement; elle apparaît, alors, debout, sur les marches de pierre.
Taciturne, elle observe avec une attention profonde l'intérieur de la salle. D'un regard errant, elle sonde les intervalles des tombes. Puis, elle descend les dernières marches, entre, referme la porte sur elle et assujettit la barre des battants.
Elle marche vers la porte de droite et pousse également, dans les écrous des murs, les verrous de fer.
Cela fait, elle pose le flambeau sur un socle funèbre, puis se dirige vers la massive muraille du fond de l'obituaire.
Là, s'étant détournée encore une fois vers l'ensemble de la salle et le séculaire silence des statues, elle demeure pensive quelques instants, puis regarde fixement les étranges armoiries sur la muraille.
Bientôt, posant le pied sur l'exhaussement d'une dalle, elle s'approche de l'Écusson, qu'elle semble contempler avec une attention mystérieuse.
Enfin, joignant les mains sur le pommeau de son poignard, elle paraît rassembler toute sa juvénile force, et appuie la pointe de la lame entre les yeux de l'héraldique Tête de mort.
SARA
Macte aximo! ultima . . .
Soudain toute l'épaisseur du pan de mur, se scindant
en une large ouverture voûtée, glisse et s'abîme, lentement, sous terre, au-devant de Sara, laissant entrevoir de sombres galeries, aux spacieux arceaux, qui s'étendent au plus profond du souterrain.
Et voici que, du sommet de la fissure cintrée de l'ouverture, — à mesure que celle-ci s'élargit plus béante, — s'échappe, d'abord, une scintillante averse de pierreries, une bruissante pluie de diamants et, l'instant d'après, un écroulement de gemmes de toutes couleurs, mouillées de lumières, une myriade de brillants aux facettes d'éclairs, de lourds colliers de diamants encore, sans nombre, de bijoux en leu, de perles. ^ Ce torrentiel ruissellement de lueurs semble inonder, brusquement, les épaules, les cheveux et les vêtements de Sara: les pierres précieuses et les perles bondissent autour d'elle de toutes parts, tintant sur le marbre des tombes et rejaillissant, en gerbes d'éblouissantes étincelles, jusque sur les blanches statues, avec le crépitement d'un incendie.
Et, comme ce pan de la muraille s'est, maintenant, enfoncé plus d'à moitié sous terre, voici que, des deux côtés de la vaste embrasure, de tonnantes et sonnantes cataractes d'or liquide se profluent aux pieds de la ténébreuse advenue.
Ainsi que, tout à l'heure les pierreries, de roulants flots de pièces d'or tombent formidablement de l'intérieur de barils défoncés, brisés par la rouille et par la pression de leur nombre.
Les premiers, leurs propres richesses en ont tassé et calé, dans l'immense caverne, les entrecroisements; les autres, accumulés, derrière eux, en désordre, se superposent et s'allongent en centaines massives. Çà et là, dans les lointains intervalles, des reflets du flambeau laissent distinguer, sur le fond de l'obscurité, quelque bande jaunie d'un parchemin, que scelle encore, en des moisissures, une large empreinte de cire rouge.
I.cs dunes d'or les plus proches, amoncelées contre cette paroi disparue du mur — qui s'est arrêtée au ras du sol — roulent, à profusion, bruissent, bourdonnent, et se répandent, follement — irruption vermeille — à travers les allées sépulcrales.
Alors, s'appuyant d'une main contre l'épaule d'une très ancienne statue de chevalier, Sara s'est redressée, au centre de tout ce rayonnement où se multiplie, en mille et mille réfractions, la double flamme funéraire de la lampe et du vacillant flambeau; — puis, toujours pâle, grave et les paupières abaissées, apparaissant, ainsi, vêtue de deuil, en cette effusion de splendeurs, elle achève de murmurer sa familiale devise que cette éruption terrible de trésors vient d'interrompre:
. . . PERFULGET SOLA!
Étendant, ensuite, la main devant elle, elle soulève, au hasard, une poignée de grands colliers de diamants et semble mirer, un moment, son visage et ses yeux dans leur onde radieuse.
Cependant, au vague pressentir, sans doute, d'une présence dans la salle, elle détourne les yeux vers les statues et aperçoit, dans l'ombre, Axel qui se tient debout contre un sépulcre et la considère en silence.
Rapide, elle a laissé tomber les pierreries: elle rejette, d'un mouvement, sur son épaule, le pli de sa mante de soie noire: — à sa ceinture luisent deux fins pistolets d'acier. Saisissant l'un deux, elle ajuste, prompte, le comte d'Auërsperg, fait feu — et lance, au loin, son arme fumante.
Axel, blessé, se précipite vers elle; mais, déjà, de son autre arme, elle le vise attentivement: second coup de feu.
Encore atteint, mais toujours du seul effleurement des balles qui lui ont sillonné la poitrine, Axel a rejoint Sara; la jeune fille, le poignard bien au poing.
l'attend, prête à bondir, svelte et mortelle, cette fois, en l'élan même qu'il va prendre.
Axel, s'effaçant sous la feinte d'un retrait, a saisi puissamment, malgré la vitesse, l'habile et fulgurant poignet de Sara.
L'instant d'après, irrésistible, — bien que surpris de l'extraordinaire résistance de cette féminine ennemie, — le comte' d'Auërsperg, d'une étreinte de fer. la tient, désarmée, paralysée et renversée sur son bras.
terrible, le poignard levé.
Toi, je veux voir la couleur de ton sang!
Au moment de frapper, il s'arrête à l'aspect du sublime visage de la jeune fille.
SARA
ressaisissant le poignet d'Axel et le ramenant avec violence contre elle-même.
Eh bien, regarde!
La pointe de l'arme atteint son épaule; quelques gouttes de sang jaillissent seules, le comte d'Auërsperg ayant paru retenir l'impulsion du mouvement de Sara.
à lui-rnême, comme ébloui, la considérant éperd liment.
O beauté d'une forêt sous la foudre !
sombre.
Frappe et oublie!
AXEL dénouant son étreinte.
A toi la plus précieuse part — et la vie sauve.
Sara va se placer, debout, près du brûle-parfums.
SARA méprisante, après un moment de silence.
Suis-je donc une complice?
Ton orgueil a la fièvre. La moitié de telles richesses ne diffère pas de leur totalité.
SARA
A l'Allemagne, cet or, si c'est de l'or.
A l'Allemagne! Non pas.
Souriant:
Au monde!
SARA dédaigneuse.
Propos subtil, digne des larrons dejnuit.
AXEL farouche.
Oublie moins que je t'ai laissée vivre.
SARA
simplement.
L'ai-je demandé?
Va! c'est assez de richesses pour acheter beaucoup d'âmes.
SARA
Pas assez pour troubler la mienne.
Enfin, qui parle, ici, d'anciennes consciences ? — N'as-tu pas reconnu, par un double attentat, l'hospitalité? Où m'es-tu donc apparue? Sous ces lampes et tenant ces pierreries. Était-ce aussi pour les restituer à l'Allemagne?
SARA
Non, puisque, de ma part, ce n'eût jamais été que les lui abandonner.
Après un instant:
. Margrave, ceci n'est chez personne — et je ne suis venue en ce lieu que pour m'y saisir d'un sceptre perdu, car l'excessive quantité de cet or en transfigure le nom. — Quel passant n'a droit, par tous pays, de s'arroger un royal pouvoir, si quelque hasard divin lui en jette l'insigne au-devant des pas? Sous condition, cependant, qu'il élève le sceptre et commande, attendu qu'alors c'est bien
\\x\ roi; s'il en remarque le métal jusqu'à vouloir le diviser, il se crée, tu l'as dit, l'unique devoir d'une humble restitution. — Partager? . . . Comment rompre un rayon de lumière ? — Survivre? . . . Comment éluder, ici, moi vaincue, d'attester par la mort qu'il m'était, en effet, légitime de tenter cette conquête, puisque, la seule forme en laquelle mon esprit la pouvait concevoir étant réellement souveraine, je ne relevais plus des vulgaires justices?
AXEL la regardant fixement.
A vous donc le sceptre intact et tout entier.
SARA grave, après un moment de silence.
Soit. Qui donc es-tu?
AXEL pensif.
Qu'importe ! — Adieu.
SARA
Oh! . . . Demeure.
Pensive et d'une voix amère:
Me fussé-je dessaisie, moi victorieuse? Non. La visiteuse d'un soir de hasard fût rentrée dans l'orage. J'eusse rejoint mes équipages et mes piqueurs qui m'attendent sur la lisière de votre forêt. — Plus tard, une fois la légende oubliée.
j'eusse fait acquérir, par des mandataires lointains, ce manoir qui m'est désormais familier! . . . Ta générosité ne saurait donc jamais être, à mes yeux, qu'une aumône imméritée, dont le méprisant souvenir avilirait sans cesse les joies et les fiertés futures. . . . Non! — C'est à moi seule de . . . disparaître.
A elle-même:
Avant une heure, j'aurai bu le suc de cet anneau mortel et nous serons délivrés l'un de l'autre.
Elle le regarde.
Mais, vous chancelez — et je vous vois devenir, d'instants en instants, plus pâle. Tout à l'heure, avec ces armes, j'ai dû vous blesser: je le regrette. Je ne voulais que vous tuer. Il faut que l'un des deux survive. — Attendez.
Elle ôte son voile et marche vers le bénitier funèbre.
Rien. Vos balles m'ont effleuré la poitrine ... à peine. — Laissez !
SARA
Ces dentelles mouillées de cette eau glaciale . . . — l'eau froide empêche le sang de couler. — Appliquez cela, — tenez!
Ayant ramassé le poignard, elle s'approche, puis elle coupe les boutons de fer du vêtement d'Axel, en silence. Ensuite, rejetant l'arme au loin, elle applique, impassible, sur la poitrine du comte
d'Auërsperg, le grand voile noir tout trempé de l'eau funéraire.
à lui-même, la regardant.
A travers ces vitraux, les astres la couvrent de rayons mystérieux. La Terrejme défie et me tente par son apparition.
Haut, frémissant tout à coup:
Jeune fille, ce grand trésor — que nous venons de tant dédaigner après l'avoir tant rêvé — ne vaut pas que l'on meure à propos du nom qu'on lui donne. — C'est une circonstance plus vague et plus sombre qui vient, en effet, de te condamner. Pendant que tu parlais, le reflet de ton être m'entrait dans l'âme; tu t'emparais des battements de mon cœur ... et j'ai, déjà, ton ombre sur toutes les pensées. Or, si je porte en moi mon propre exil, je tiens à y rester solitaire. — Je suis celui qui ne veut pas aimer. . . . Mes rêves connaissent une autre lumière! — Malheur à toi, puisque tu fus la tentatrice qui troublas, par la magie de ta présence, leurs vieux espoirs. — Désormais, je le sens, te savoir au monde m'empêcherait de vivre! C'est pourquoi j'ai soif de te contempler inanimée ... et — que tu puisses ou non le comprendre — c'est pour t'oublier que je vais devenir ton bourreau!
SARA
comme éblouie, à elle-même et le regardant avec stupeur.
O paroles inouïes !
Un silence; puis, presque à elle-même, sourdement:
S'il était vrai que toi seul, entre les fils d'une femme, saurais résister au Dieu qui te saisit — jusqu'à lui préférer la destruction de ton propre ciel. . . .
Elle tressaille.
arrachant une lourde chaîne de fer à l'un des tombeaux.
Je jure . . . que je vais fermer tes yeux de paradis !
SARA souriante.
Oh! l'instant sublime! ... Eh bien! non! Il est trop tard. Tu aurais dû frapper sans me laisser entrevoir ton âme aux flamboiements de ces mots surhumains !
Le comte d'Auërsperg fait siffler et tournoyer, autour de lui, les chaînes, en s'avançant, effroyable, vers Sara.
SARA
évitant, d'un élan svelte, le choc terrible, et lui jetant les bras à l'entour du cou.
Non. Voici des chaînes plus lourdes — et . . . tu es bien mon prisonnier, cette fois. Essaye donc de te délivrer ! — Ah ! tu vois ? Tu ne peux plus : c'est impossible.
Elle se suspend languissamment, la tête renversée et le regardant, avec des yeux de lumière entre ses cils; ses cheveux se dénouent, roulent et l'enve-
loppent. Elle parle d'une voix pure, très sourde, très douce, presque basse, oppressée. — Parfois elle ferme les yeux tout à fait et son éclatante beauté grave resplendit sous les lueurs du flambeau, de la lampe et des pierreries. — Haletante, les narines frémissantes, les bras languides:
Sois indulgent pour toi-même, enfant! Est-ce donc pour moi que je veux vivre! Ne me tue pas. A quoi bon? je suis inoubliable.
Sais-tu ce que tu refuses! Toutes les faveurs des autres femmes ne valent pas mes cruautés! Je suis la plus sombre des vierges. Je crois me souvenir d'avoir fait tomber des anges. Hélas! des fleurs et des enfants sfjnt morts de mon ombre.
Laisse-toi séduire! — Je t'apprendrai les s^dlabes ■ merveilleuses qui enivrent comme les vins de l'Orient! Je puis t'endormir en des caresses qui font mourir: je sais le secret des plaisirs infinis et des cris délicieux, des voluptés où toute espérance défaille. Oh! t'ensevelir en ma blancheur, où tu laisserais ton âme comme une fleur perdue sous la neige ! Te voiler de mes cheveux où tu respirerais l'esprit des roses mortes! . . . Cède. Je te ferai pâlir sous les joies amères; j'aurai de la clémence pour toi, lorsque tu seras dans ces supplices! . . . Mon baiser, c'est comme si tu buvais le ciel. Les premiers souffles du printemps sur les savanes sont moins tièdes que mon souffle, — plus pénétrant que la fumée des cassolettes qui brûlaient dans les sérails de Cordoue, plus chargé d'oubli que les senteurs des lames de cèdre clouées, par les magiciens, aux arbres des jardins de Bagdad pour humilier les fleurs divines. Reconnais, dans mes yeux, l'âme des belles nuits, lorsque tu mar-
chais dans ]es vallées et que tu regardais les cieux : je suis cet exil, aux inconnues étoiles, que tu cherchais! — Je donnerais tous les trésors pour être le tien éternel. Oh! quitter la vie sans avoir baigné de larmes tes yeux, ces fiers astres bleus, tes yeux d'espérance ! oh ! sans t'avoir fait frémir sous les profondes musiques de ma voix d'amour! — Oh ! songCj — ce serait affreux : ce serait impossible. Renoncer à ceci passe mon courage. Abandonne-toi, dis, Axel, — Axel! . . . Et je te forcerai de balbutier sur mes lèvres les aveux qui font le plus souffrir, — et tous les rêves de tes désirs passeront dans mes yeux pour multiplier ton baiser. . . .
Un silence.
AXEL sourdement, les yeux fermés.
Ton nom, s'il doit brûler les lèvres, que je le redise! . . .
SARA
tout bas, la tête inclinée sur l'épaule d'Axel.
Sara.
AXEL laissant tomber les chaînes.
Sara, je ne suis plus solitaire.
T'n morne silence.
SARA sans relever la tête.
Ainsi, tu me laisses vivre?
Axel l'enlace de son bras désarmé et la conduit vers le prie-Dieu d'ébène aux coussins de velours violet.
avec un sourire triomphant et un peu d'emphase juvénile.
Quel serait, parmi les rois, l'insensé qui, de toutes ces astrales pierreries, n'incendierait pas la nuit de tes cheveux! — A toi seule, à toi, cet amoncellement radieux, ces splendeurs que tu as ressuscitées ! . . . Laisse-moi contempler, seulement, ta pâleur mortelle. — Je veux m'asseoir à tes pieds et souffrir, à mon tour, du mal des humains. — Aimer, c'est cela, sans doute! N'est-ce pas . . . Sara ?
Elle s'est assise: des rayons, à travers le vitrail, font étinceler la noire soierie de ses vêtements.
SARA
O jeune homme charmant, qui, malgré l'immodestie de mes paroles, a pressenti sa sœur sacrée! — Tu es un être inespéré! ... Je ne veux d'autre parure que ton regard d'enfant où je suis si belle — et c'est de me voir condamnée à subir tant d'amour que je suis si pâle. — Quant à nos grandes richesses, laissons-nous vivre, avec nos songes étoiles!
Il s'est assis, sur un coussin, aux pieds de Sara — croisant ses bras sur les genoux de la belle fille ; il la regarde pendant quelque temps, comme perdu dans un abîme de joie silencieuse.
Oui, pareille à la statue de l'Adieu, tu devais m'apparaître, en ce deuil, souriante et couverte de pierreries, au milieu des tombeaux. Sous ta chevelure nocturne, tu es comme un lis idéal, tout en fleurs dans les ténèbres.
Quels frémissements ta vue suscite en moi! Mon amour? Mes désirs? ... Tu te perds en eux, comme si tu te baignais dans l'Océan. Si tu veux fuir, c'est en eux que tu fuis. Ils te pressent et te pénètrent, ô bien-aimée! ils te soulèvent et meurent en toi . . . pour revivre en ta beauté!
souriante, respirant les cheveux d'Axel.
Tu sens l'odeur des feuilles dans les clairs automnes, ô mon chasseur! Tu as mêlé ton être sauvage à toute l'âme des forêts. . . . Chère joie. . . .
Elle le contemple comme enivrée et fière.
AXEL comme au plus profond d'un rêve.
Sara, mon amie virginale, mon étemelle sœur, je n'entends plus ce que tu dis, mais ta voix seule. . . .
L'enlaçant de ses bras, en un transport:
Oh ! la fleur de ton être, ta bouche divine ! En un baiser, devenir ... oh! la lumière de ce sourire, — boire ce souffle du ciel, ton haleine! ton âme!
SARA
attirant sur son sein le front d'Axel, — puis, grave, et appuyant doucement ses lèvres sur les siennes.
Mon âme? la voici, mon bien-aimé!
Ils restent éperdus, comme inanimés et sans paroles.
AXEL rouvrant les yeux.
Tu as frissonné: — le froid de ces pierres, sans doute.
Il s'est doucement dégagé.
En haut, de vieilles salles — où des feux, nuit et jour, brûlent. . . .
souriante.
Non; c'est de nous seuls que je frissonne. Ne préfères-tu pas attendre ici notre premier soleil ?
AXEL éperdument, tout à coup.
O. vision dont je voudrais mourir! Mais tu m'apparais inconcevable ! D'où viens-tu ? Quel fut ton être humain jusqu'à . . . nous ?
SARA
souriante.
Cela t'intéresse ? Oh! se peut-il!
Elle écarte ses cheveux sur sou front.
C'est qu'en vérité, ce que tu demandes, je l'ai oublié. Depuis que je suis comme une impératrice d'Orient, je ne sais plus que toi. Je date d'une heure: ce qui précéda cette heure n'est plus. — Redescendre dans la mémoire de la vie! tu le veux ?
En quelles inflexions d'amour se joue ta voix de colombe ! Non, — laisse les souvenirs ! — ne disparais pas dans les vaines évidences de la terre ; demeure-moi, plutôt, toujours inconnue! . . . Que sommes-nous, même dans le passé? tel rêve de notre désir.
SARA
Mon cher époux, voici l'anneau donné à mes aïeules pour gage des nuits nuptiales: regarde ce qui est gravé sur son antique émeraude.
Elle élève un peu sa main droite: une bague familiale, ouvrée d'armoiries, étincelle à l'un de ses doigts, Axel, un instant, considère le fatidique joyau ; puis, après une songerie muette et devenue taciturne, il la regarde.
AXEL avec un grave sourire.
Oui, ce serait à penser . . . qu'il est un destin!
SARA de même.
Certes, et si l'illusion t'en semble belle, va, je l'imagine aussi.
AXEL debout, profondément soucieux.
Puisque, mystérieuse, elle paraît s'efforcer, autour de nous, de se réaliser, aidons-la d'une croyance) elle nous laissera comprendre que nos êtres s'attendaient.
Un silence.
SARA
regardant autour d'elle, et comme pour dissiper leurs pensées.
J'ai aussi une famille de marbre, dans un manoir, au nord de France. Là dorment mon père Yvain de Maupers, noble paysan, — ainsi que ma mère, une auguste rappelée du Ciel!
Se tenant par la main, tous deux marchent vers un mausolée; une féminine statue aux mains jointes est étendue sur la pierre, un lévrier sculpté à ses pieds.
— C'est ta jeune mère, n'est-ce pas ? — Oui, tu as ce noble front ... et, vois, que de mélancolie! Oh! que de fois n'ai-je pas ressenti que sa douce main s'appuyait, invisible, sur la mienne, lorsque j'entr'ouvrais son livre d'Heures, au monastère !
Elle s'incline: puis à demi-voix.
— Madame, vous le voyez: je donne à votre enfant tout ce que je suis.
AXEL relevant la tête.
Au monastère ?
SARA
s'éloignant, la main appuyée à l'épaule d'Axel.
Je parle d'une abbaye où toute ma jeune vie fut détenue. ... Je crois me souvenir, même, d'y avoir souffert.
tressaillant, — et d'une voix basse, contractée, saccadée.
Ah! le mendiant s'assoira demain sur quelque pierre dispersée de cette bâtisse! Elle n'est plus. — Le nom de cette abbaye ?
SARA
d'une voix douce et en repoussant doucement, du pied, d'importunes pierreries sur le sable.
0 mon frère Axel ! Il est si difficile aux offenses de m' atteindre que la clémence envers elles ne m'est d'aucune gloire. Songe! Des cœurs condamnés à ce supplice de ne pas m'aimer doivent-ils être encore punis d'un tel malheur! Et. s'ils furent coupables, en quelque passé plus lointain que la vie, au point de s'être créé cet actuel tourment, ne sont-ils pas assez infortunés d'être d'une telle nature ? Nous ne devons que les plaindre. — Me haïr? Tu ne saurais excéder, pour eux, ce châtiment.
Pensive, — pendant qu'ils semblent oublieux du grand trésor:
Certes, en ce cloître, j'ai vu des yeux cruels où la Foi ne brûlait qu'en renvoyant la lueur d'une torche de bourreau. A ces yeux, le ciel ne semble pas assez sombre; ils trouvent utile que la fumée des bûchers s'ajoute à ses nuages. J'ai entendu battre des cœurs menaçants, — où la Crainte, éperdue, d'un Dieu . . . — de l'idée, n'est-ce pas, qu'ils se font de Dieu! — s'aveugle, elle-même, jusqu'à se croire l'Amour, — où le « Commencement de la sagesse » se prend, orgueilleux, oubliant sa limite, pour la Sagesse-infinie. — N'espèrent -ils pas que la vengeance, prochaine, de leur blanche évadée, légitimera les prières qu'à cette heure, sans doute, ils adressent pour mon salut?
Souriante, puis, peu à peu, tristement:
Qu'ils me plaignent donc, ou me condamnent . . . par contenance ! Je leur laisse, en ma redoutable miséricorde, l'indigne pensée qu'ils conçoivent de leur délivrée ! En vérité, de quoi m'accuseraient - elles devant un Dieu, ces consciences faites d'une rigueur défendue, qui ne surent jamais que scandaliser mon espérance ? Mon âme redoute peu ces juges méchants, qui osent affronter, ainsi, la terrible colère de la Colombe. — Ces coeurs voilés ont l'innocence des gouffres, je le sais! Les gouffres disent aussi: «Je reflète la Lumière!» Tout reflète la lumière: ils ont donc un vrai tel qu'un autre; mais ... à chacun son infini! — Va, laisse à leurs propres âmes le soin de se punir ! Moi, je ne daigne punir les gouffres — qu'avec mes ailes.
AXEL dont la voix tremble, sourdement.
Le nom de cette abbaye!
Sara l'a regardé: — voici qu'elle vient de reconnaître à quel inexorable degré ses paroles ont allumé l'indignation de son jeune élu. Des représailles de sang et de feu flambent dans les yeux d'Axel, — qui, certes, exécutera ses rêves d'extermination, dès ses premiers jours de toute-puissance.
Elle tressaille en l'enveloppement de ce vaste amour vengeur. Après un long silence, elle se laisse tomber aux genoux de son jeune amant.
Tout illuminée, en ses noirs vêtements, par la lampe, les scintillations des pierres précieuses éparses autour d'elle et le voisin éclat du flambeau, elle appuie ses pâles mains sur la poitrine haletante du jeune homme; — celui-ci recule, saisi de trouble et comme ébloui; — mais elle le suit, agenouillée, sur le sable de l'allée mortuaire.
SARA d'une voix étrange et grave.
— Axel ! fais grâce à cette prison sainte, — au nom des vitraux où la lumière du soir me semblait si belle! au nom des orgues, qui, sous mes doigts, ont pleuré de si lourds sanglots! au nom de ces froids jardins, où s'est assise, tant de fois, ma mélancolie! . . .
Je t'intercède encoxx au nom d'une toute jeune fille, aussi pâle que nous, mais pareille aux séraphins de l'exil — et dont le cœur, consumé de l'amour natal, était si épris de sacrifices . . . qu'il
me donna la fleur de ses rêves candides, préférant se perdre à se garder !
Grâce! au nom de cette enfant que j'ai désolée! Oh! par ses yeux purs, encore troublés de ma pensée, hélas! et que son Dieu délivrera, certes, de mon ombre, — par sa tendresse céleste et solitaire, — c'est moi qui te supplie !
AXEL après un frisson, sourdement.
Je ne fais grâce à cette demeure et à ses hôtes — qu'en mémoire de cette nuit où je t'ai vue.
Il s'arrête, les yeux fixes, les poings crispés.
SARA debout, radieuse, l'enlaçant et le baisant un front.
Axel! mon jeune roi!
s'éloignant avec elle vers le prie-Dieu et regardant, comme pour la première fois, le sombre miroitement des vêtements de Sara.
— Mais, pourquoi ce deuil, en cette nuit de
joie, Sara? . . .
SARA
très simplement.
Je porte le deuil non d'une créature humaine, — je n'en ai pas connue qui méritât ce signe de tristesse, — mais d'une amie plus obscure — oh! si humble! si perdue parmi les choses! . . .
^'ois, — toi, qui seul peux me comprendre 1
Elle ôte de sa poitrine une fleur fanée.
Regarde, comme si nous étions seuls sur la terre, perdus entre le rêve et la vie, cette mystérieuse fleur, Axel!
Harpes redisant dans l'ombre le chant des Rose- Croix.
— Vois l'inconsolable rose! — Elle m'apparut dans un enclos désert, par une aurore de dangers : je m'enfuyais! C'était au sortir du cloître de Sainte ApoUodora. Mes vêtements blancs, arrachés de la fête mystique, se confondaient avec la neige dont les lourds flocons, au tomber des branches de la forêt protectrice, effaçaient les traces de mes pas. Armée, de ce ferme poignard, contre nos semblables et aussi contre les bêtes des bois, et toute frémissante encore de la lumière des cierges, j'écoutais, dans la nuit, les cloches perdues qui rappelaient aux échos du monde la naissance de l'enfant Emmanuel, hélas! pour qui j'aurais voulu mourir. — Soudain, aux clartés des dernières étoiles, le prodige de cette fleur, victorieuse de l'Hiver à mon exemple, attira mes regards et sa vision me sembla dégagée de moi-même! L'harmonie entre les choses et les êtres n'est-elle pas infinie? . . . Cette royale rose, symbole de mon destin, correspondance familiale et divine, ne devais-je point la rencontrer, dès mes premiers pas ? Son clair miracle saluait mon premier matin de liberté! C'était comme un avertissement merveilleux, image peut-être fixée d'une seule parole où je m'étais incarnée l'heure précédente. Elle
me fit tressaillir, cette fleur, qui me semblait éclose de mon âme! Sans doute elle reconnut mes lèvres, Axel, lorsqu'au dédain de tous les périls, je lui dis, en un long baiser, mes grands espoirs! — Muette, sous ma bouche maternelle, je sentis, en mon cœur, qu'elle me suppliait de la cueillir. Doucement, donc, j'arrachai toute sa tige, à travers les dures épines, sur l'arbuste mort d'où eUe s'était élancée et qui la supportait. Puis, je réchauffai, sous mon haleine, le souffle de son parfum entre mes mains, — entre mes mains qui tenaient encore cette arme secrète, forgée en de vieux jours. Elle montre le poignard cruciforme, tombé à terre.
— Écoute! Des esprits, — que sais-je . . . des génies, étaient, certes, enfermés en sa beauté! . . . Aussitôt, des passages de l'Histoire humaine, jusque-là voilés à mon esprit, s'illuminèrent, en ma mémoire, de significations augustes et surnaturelles. Ainsi, je compris, sans pouvoir m'expliquer même l'intérêt que je prenais à le comprendre, pourquoi cette fleur, ainsi placée, par hasard, entre mes mains, sur la croix de mon poignard, formait un Signe qui avait dissipé, autrefois, comme du sable, les plus fiers et les plus solides empires. Ce Signe, je l'ai bien vu, tout à l'heure, étinceler sur chacun de ces tombeaux,
montrant les pistolets jetés à terre,
au feu de ces armes traîtres, — lorsque, sur toi . . .
Elle enlace Axel de ses bras, passionnément.
— Elle t'inspirait, dis-tu, Sara?
SARA
Oh! mille pensées! ... Je me souvenais, par exemple, que l'un des voyants de l'Humanité s'en était tenu à la forme de cette fleur pour exprimer, en ses vers, les cercles sacrés et vermeils des paradis de la nouvelle Espérance ! — Puis, songeant aux hommes moqueurs, je ne pouvais, malgré le froid indicible, résister à sourire — en me rappelant que le plus grave, oh! le plus industrieux des peuples s'était entre-immolé lui-même, pendant un siècle, pour des roses.
Un silence.
Oui, ce fut ma seule compagne et ma mystérieuse amie pendant la longue route ; alors que, vêtue en pèlerînTje marchais, les yeux fixés sur l'étoile qui brille sur tes forêts, pendant que le passant m'outrageait dans le crépuscule ! Et le cher parfum de cette fleur auxUiatrice me ranimait, lorsque avant la première grande ville rencontrée où je vendis à des Juifs mon collier de perles et d'opales, — la faim, les veilles et le sommeil épuisaient mes pieds solitaires.
AXEL à genoux auprès d'elle et lui baisant les pieds.
Oh! que je brûle mes lèvres sur tes pieds pâles, gloire des marbres futurs!
SARA
les yeux sur la fleur morte.
Au lever des soleils, j'éprouvais en elle qu'il
lui semblait plus doux de mourir en ma poitrine que d'en renaître exilée. Voilà pourquoi je porte le deuil de son enchantement, à présent que ses esprits se sont envolés d'elle vers la plus haute essence de sa lumière. Elle a voulu mourir de mon ombre, en m'aimant! ■ — Laisse, que j'en essuie tes douces paupières! . . . Vois! . . . Elle semble revivre! — Elle prend tes jeunes larmes pour de la rosée ! — Mais plutôt . . . Non, — non ! je veux l'effeuiller cruellement sur toi, mon chevalier, en présage de tous les abandons que mon amour trouvera pour te ravir!
Elle efieuille, en silence, la fleur sur le front et les cheveux d'Axel; puis, devenue étrange et grave, tout à coup:
— Comme je suis heureuse de voir que tu t'intéresses ainsi, pour peu que je t'en parle, au fantôme d'une fleur effacée! . . .
-\XEL
lui couvrant les mains de baisers et la contemplant délicieusement.
Je t'aime.