‹ Ay pays d'exil de ChateaubriandChapitre 114 sur 138 · L'odeur de Charlotte · texte numérisé non relu

L'odeur de Charlotte

Mrs. Ives, avant de rejoindre son mari dans Féternité, put entendre des lèvres de Charlotte le récit de son entrevue avec l'ancien émigré dont le nom, peut-être, n'avait plus été prononcé entre la mère et la fille, durant tout un quart de siècle, depuis la trop mémorable soirée de Bridge Street, Ce que fut cette entrevue, ou, plus exactement, cette série d'entrevues, Chateaubriand Ta dit en d'inoubliables pages*, qu'il faut transcrire, au moins en partie :

J'étais dans mon cabinet; on a annoncé lady Sulton (sïc); j'ai vu entrer une femme en deuil, accompagnée de deux beaux garçons également en deuil : l'un pouvait avoir seize ans et l'autre quatorze. Je me suis avancé vers l'étrangère ; elle était si émue qu'elle pouvait à peine marcher. Elle m'a dit d'une voix altérée : « Mylord, do you remember me? Me reconnaissez-vous? )) Oui, j'ai reconnu miss Ives I les années qui avaient passé sur sa tète ne lui avaient laissé que leur printemps*. Je l'ai prise par la main, je

. 1. Mém, d'O.-T,, t. II, p. 142-145. — D'après M. E. Dick (article cité) Tentrevue avait été concertée entre Chateaubriand et Mrs. Sutton. Il avait été d'abord convenu qu'il viendrait la voir à Bungay; finalement ils se donnèrent rendez -vous à Londres, au grand blâme, paraît-il, des amis de Charlotte.

2. M. de Marcellus, qui ne pouvait avoir pour Charlotte les mêmes yeux que Chateaubriand, proteste contre ce qu'il appelle une « galanterie tant soit peu exagérée» et rectifie ainsi le portrait de Mrs. Sutton {Chateaubriand et son temps, p. 104) : « Elle avait, sans doute, comme quelques autres Anglaises, à cet âge, de beaux traits et une blancheur remarquable dans sa corpulence; mais ce n'était plus le printemps; l'été passait, et déjà commençait l'automne ». Il est vrai qu'il lui donne « quarante-

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Tai fait asseoir et je me suis assis à ses côtés. Je ne lai pouvais parler; mes yeux étaient pleins de larmes; je la regardais en silence à travers ces larmes ) je sentais que je lavais profondément aimée par ce que j'éprouvais. EnfinJ'ai pu lui dire a mon tour : (cEtvoas, madame, me reconnaissez-vous? » Elle a levé les yeux qu^elle tenait baissés^ et, pour toute réponse, elle m^a adressé un regard souriant et mélancolique comme un long souvenir. Sa main était toujours entre les deux miennes. Charlotte m'a dit : « Je suis en deuil de ma mère'; mon père est mort depuis plusieurs années. Voilà mes enfants. » Aces derniers mots, elle a retiré sa main et s*est enfoncée dans son fauteuil, en couvrant ses yeux de son mouchoir.

Bientôt elle a repris : «... Je suis honteuse : excusez moi. Mes enfants sont fils de Tamiral Sulton^ que j'épousai trois (sic) ans après votre départ d'Angleterre. Mais aujourd'hui je n'ai pas la tète assez à moi pour entrer dans le détail. Permettez-moi de revenir. » Je lui ai demandé son adresse en lui donnant le bras pour la reconduire à sa voiture. Elle tremblait, et je serrai sa main contre mon cœur.

Je me rendis le lendemain chez lady Sulton; je la trouvai seule. Alors commença entre nous la série de ces cous sounent'ilj qui font renaître toute une vie. A chaque cous souvient-il^ nous nous regardions... J*ai dit à Charlotte : « Comment votre mère vous apprit-

quatre ans », c'est-à-dire deux ans de plus qu'elle n'avait en réalité.

1. Il y aura eu ici quelque confusion daas les souvenirs de Chateaubriand. Mrs. Sutton ne pouvait être en deuil de sa mère, puisque celle-ci ne mourut que le 19 septembre et que, le s septembre, Chateaubriand avait quitté l'Angleterre.

elle?... » Charlotte rougit et m'interrompit vivement: « Je suis venue à Londres pour vous prier de vous intéresser aux enfants de Tamiral Sulton : Taîné désirerait passer à Bombay. M, Canning, nommé gouverneur des Indes, est votre ami; il pourrait emmener mon fils avec lui. Je serais bien reconnaissante, et j^aimerais à vous devoir le bonheur de mon premier enfant. » Elle appuya sur ces derniers mots.

... Je la revis trois fois; à ma quatrième visite, elle me déclara qu'elle allait retourner à Bungay. Cette dernière entrevue fut douloureuse. Charlotte m'entretint encore du passé de notre vie cachée, de nos lectures, de nos promenades, de la musique, des fleurs d'antan, des espérances d'autrefois... Elle se prit à pleurer : « Farewelll farewell!^ me dit-elle, souvenez-vous de mon fils. Je ne vous reverrai jamais, car vous ne viendrez pas me chercher à Bungay. — - J'irai, m'écriai-je ; j'irai vous porter le brevet de votre fils. )) Elle secoua la tète d'un air de doute, et se retira.

Chateaubriand n'obtint pas le brevet et ne parut pas à Ditchingham Lodge.

Il commet une erreur, en faisant mourir la mère de Charlotte avant le voyage de sa fille à Londres; mais, lorsque Mrs. Sutton revint auprès d'elle, Mrs. Ives n'avait plus qu'un petit nombre de jours à vivre. Le 24 septembre 1822, le grand-père de M. Adams consignait dans son livre de comptes :

M^s. Sarah hes. Pour a^oir sonné le glas trois 1. «c Adieu! Adieu 1 »

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heures par jour [pendant deux jours*), 9 shillings; pour aifoir figuré^ comme muet*, à V enterrement^ jusqu'à Ditchingham^ 9 shillings.

C'est, en effet, dans le cimetière de Ditchingham, et non dans celui de S* Margaret, que se trouve le caveau des Ives. Nous nous y sommes fait conduire dans Taprès-midî de notre pèlerinage au Lodge^ pieusement désireux de nous incliner deyant la tombe de Charlotte, avant de dire adieu à ce vert paysage d'Est Anglie où furent presque entièrement confinés ses destins.

Une vieille église avec son enclos funèbre, une maison de pasteur avec son jardin aussi varié qu'un parc, c'est tout Ditchingham. Pas même un embryon de village, comme à S* Margaret. On n'en a pas moins l'impression d'une paroisse riche^ et, jusque sous la pluie qui menace, dans les premières ombres du soir qui s'avance, l'endroit reste exquis. Nous nous adressons au seul être humain qui puisse nous guider dans notre recherche, au clergyman,M. Scudemore. Il n'est pas d'âge assez vénérable pour avoir connu Mrs. Sutton, mais il se rappelle fort bien avoir ouï parler d'elle par son père qui fut ici ministre avant lui, et qui l'eut pour paroissienne.

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