Essai, t. II, p
AU PAYS d'exil de CHATEAUBRIAND 83
qu'ici ou là, dans l'une quelconque des maisons qu'il hantait, il lui arriva d'entendre énoncer à table, principalement à l'heure du porto, les aphorismes, plus maladroits que malintentionnés, contre lesquels il proteste avec une exaspération si légitime dans V Essai * :
Un bon étranger^ au coin de son feu, dans un pays bien tranquille^ sûr de se lever le matin comme il s'est couché le soir, en possession de sa fortune, la porte bien fermée, des amis au dedans et la sûreté au dehors, prononce, en buvant un verre de vin, que les émigrés français ont tort, et qu'on ne doit jamais quitter sa patrie ; et ce bon étranger raisonne conséquemment. 11 est à son aise, personne ne le persécute, il peut se promener où il veut sans crainte d'être insulté, même assassiné ; on n'incendie point sa demeure, on ne le chasse point comme une bête féroce, le tout parce qu'il s'appelle Jacques et non pas Pierre, et que son grand-père, qui mourut il y a quarante ans, avoit le droit de s^asseoir dans tel banc d'une église, avec deux ou trois arlequins en livrée derrière lui. Certes, dis-je, cet étranger pense qu'on a tort de quitter son pays.
C'est au malheur à juger du malheur. Le cœur grossier de la prospérité ne peut comprendre les sentiments délicats de l'infortune.
Puis, si les femmes dont se composait surtout sa clientèle étaient ce charmées » de l'avoir « pour parler français » avec lui, il y en avait nécessaire-