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Lorsque les chances de la destinée nous jettent hors de la société^ la surabondance de notre âme, faute d'objet réel, se répand jusque sur Tordre muet de la création, et nous y trouvons une sorte de plaisir que nous n'aurions jamais soupçonnée. La vie est douce avec la nature... Que celui que le chagrin mine s'enfonce dans les forêts; qu'il erre 'sous leur voûte mobile; qu'il gravisse la colline, d'où Ton découvre, d'un côté, de riches campagnes, de l'autre^ le soleil levant sur des mers étincelantes, dont le vert changeant se glace de cramoisi et feu ; sa douleur ne tiendra point contre un pareil spectacle : non qu'il oublie ceux qu'il aima, car alors ses maux seroient préférables; mais leur souvenir se fondra avec le calme des bois et des cieux : il gardera sa douceur et ne perdra que son amertume. Heureux ceux qui aiment la nature : ils la trouveront, et trouveront seulement elle, au jour de l'adversité ^

1, Il est intéressant de comparer ce qu'il en dira huit ou neuf ans plus tard dans la lettre écrite de Rome à Fontanes, le 10 janvier 1804 {(Euvres complètes, t. XIII, p. 84-85) : « Aujourd'hui je m'aperçois que je suis beaucoup moins sensible aux charmes de la nature ; je doute que la cataracte du Niagara me causât la même admiration qu'autrefois. Quand on est très jeune, la nature muette parle beaucoup; il y a surabondance dans l'homme; tout son avenir est devant lui (si mon Aristarque veut me passer cette expression); il espère communiquer ses sensations au monde, et il se nourrit de mille chimères. Mais dans un âge avancé, lorsque la perspective que nous avions devant nous passe derrière, que nous sommes dé«trompés sur une foule d'illusions, alors la nature seule devient plus froide et moins parlante, les jardins parlent peu. Pour que cette nature nous intéresse encore, il faut qu'il s'y attache des souvenirs de la société; nous nous suffisons moins à nous-

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A cette époque de sa vie, toutefois, la nature ne le captivait pas uniquement par elle-même, par la seule impression de sa magie, ou comme un cadre bénévole et splendide aux chimères de son esprit : il y voyait encore une matière d'études, un prétexte à ces spéculations de botanique sentimentale et finaliste, pour lesquelles il s'était passionné, comme la plupart de ses contemporains, sous l'influence de Rousseau et surtout de Bernardin de Saint-Pierre. On ne passait pour « amant de la nature » qu'autant que Ton était à quelque degré naturaliste. Chateaubriand l'était ou [croyait l'être. Il se piquait de se connaître en géologie comme en botanique. A Paris, il avait beaucoup vécu avec « M. M., célèbre minéralogiste » du temps. Aux Açores, en Amérique, en Allemagne, voyageur ou soldat, il s'était livré à de graves méditations concernant les pierres, les arbres, les lichens ^ A

mêmes ; la solitude absolue nous pèse, et nous avons besoin de ces conversations qui se font le soir à voix basse entre des amis », 1. Il écrit dans une note de VMssai (t. I, p. 17, note 2} : tt JVvais recueilli moi-même un grand nombre d'observations botaniques et minéralogiques sur l'antiquité de la terre. J*ai compté, sur des montagnes d'une hauteur médiocre, qui courent du sud-est au nord-ouest, par le 42* degré de latitude septentrionale, en Amérique, jusqu'à treize générations de chênes, évidemment successives sur le même sol. On m'a montré en Allemagne une pierre calcaire seconde, formée des débris d'une pierre calcaire première : ce qui nous jette dans une immensité de siècles. M. M., célèbre minéralogiste de Paris, m'avoit assuré avoir trouvé auparavant cette même

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Londres, plus tard, quand il envisagera la possibilité prochaine du retour en France, il projettera de prendre un logement au jardin des Plantes^ A Beccles, sa distraction favorite est d'herboriser. Il se peint a nous « armé de ses ciseaux, de son style, de sa lunette », s'en allant « tout courbé », le long

pierre dans les environs de Montmartre. A Gracioza, Tune de» Açores, j'ai ramassé des laves si antiques qu'elles étaient revêtues d'une croûte de mousse pétrifiée de plus d'un demi-pouce d'épaisseur. Enfin, à l'île Saint-Pierre, sur la côte désolée qui regarde Tîle de Terre-Neuve, dont elle est séparée par une mer bruyante et dangereuse, toujours couverte d'épais brouillards, j'ai examiné un rocher formé de couches alternatives de lichen rouge qui avait acquis la dureté du granit. »

Par « M. M. », Chateaubriand veut désigner M. Monet ou Monnet, inspecteur des Mines, auteur de V Atlas minéralogique de la France, L'auteur des Mémoires nous donne à entendre qu'il avait eu quelque inclination pour sa fille (t. I, p. 306- 307) : « M. Monet, directeur des Mines, et sa jeune fille, envoyés par Madame Ginguené, venaient quelquefois distraire ma sauvagerie (au théâtre). Mademoiselle Monet se plaçait sur le devant de la loge; je m'asseyais moitié content, moitié grognant, derrière elle. Je ne sais si elle me plaisait, si je l'aimais ; mais j'en avais bien peur. Cependant j'allais quelquefois, à la sueur de mon front, la chercher chez elle, pour l'accompagner à la promenade : je lui donnais le bras et je crois que je serrais un peu le sien ».

D'après ce passage, c'est par les Ginguené que Chateaubriand avait été mis en rapports avec Monet. Il avait pu l'être aussi par un de ses compatriotes bretons, Louiche Desfontaines, du Tremblay, près de Fougères^ botaniste éminent, qui venait, à cette époque, d'être nommé professeur au Jardin des Plantes où enseignait également Monet.

1. Exemplaire confidentiel^ cité par Sainte-Beuve {Château-' hriand et son groupe littéraire, t. I, p. 171, note 1).

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des « fossés d'un vieux chemin, s'arrêtant au massif d'une tour en ruine, aux mousses d'une antique fontaine, à l'orée septentrionale d'un bois », ou parcourant « des grèves que les algues festonnent de leurs grands falbalas frisés et couleur d'écaillé fondue^ »•

Ses préférences vont naturellement aux plantes ce qui, par leur accidents, leurs goûts, leurs mœurs, entretiennent des intelligences secrètes avec son âme ». Il « se plaît à rencontrer la tulipa silvestris qui se retire comme lui sous les ombrages les plus solitaires; il s'attache à ces lis mélancoliques, dont le front penché semble rôver sur le courant des eaux » ; dans « Vulex épineux, couvert de ses papillons d'or, qui présente un asile assuré aux petits des oiseaux », il révère <( une puissance protectrice du foible » ; les « thyms et les calamenSy qui embellissent généreusement un sol ingrat de leur verdure parfumée », deviennent, à ses yeux, <c le symbole de l'amour de la patrie ». Est-il besoin d'ajouter qu'il n'a garde d'omettre le « saule au port languissant », ou « cette famille américaine qui laisse pendre ses branches négligées comme dans la douleur »? Parfois, ô candeur I il se flatte de la glorieuse illusion qu'il a découvert une espèce inconnue. Tout aussitôt, le voilà, nouveau Linné, occupé de la décrire minutieusement, en termes techniques, et de lui imposer un nom tiré des analogies qu'elle lui parait offrir avec son

1. Toutes ces citations et celles qui suivent sont tirées da chapitre : < Aux Infortunés » {Essai, t. II, p. 77-79).

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propre moi. Humbles satisfactions, mais profondes, mais pénétrantes, et dont la trace devait persister, à sept ou huit ans de là, jusque dans le Génie du Christianisme ^ comme l'atteste le morceau du « cresson voyageur », écrit évidemment aux jours de Beccles et, selon toute probabilité, au printemps de 1795 :

On nous a montré au bord de TYar, petite rivière du comté de Suffolk en Angleterre^ une espèce de cresson fort curieux : il change de place, et s'avance comme par bonds et par sauts. 11 porte plusieurs chevelus dans ses cimes ; lorsque ceux qui se trouvent à Tune des extrémités de la masse sont assez longs pour atteindre au fond de Teau, ils y prennent racine. Tirées par Faction de la plante qui s'abaisse sur son nouveau pied, les griffes du côté opposé lâchent prise, et la cressonnière, tournant sur son pivot, se déplace de toute la longueur de son banc. Le lendemain on cherche la plante dans Tendroit où on Ta laissée la veille, et on l'aperçoit plus haut ou plus bas sur le cours de Tonde, formant, avec le reste des familles fluviatiles, de nouveaux effets et de nouvelles harmonies. Nous n'avons vu ni la floraison ni la fructification de ce cresson singulier, que nous avons nommé MiGRATOR, voyageur, à cause de nos propres des* tinées^

Ainsi, tout en courant le cachet, il courait la campagne, et les corvées fastidieuses du professeur de français s'achevaient en idéales voluptés

1. Génie du Christianisme, t. I, p. 185-186. — Dans d'autres éditions, Chateaubriand écrit tiàtor, au li«u de miobator.

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pour le botanophile. « Oh I qu'avec délices, s'écrie-t-il, on rentre dans sa misérable demeure, chargé de la dépouille des champs I » *.

1. Essai, t. II, p. 79. — Dans le tome I, p. 321, Chateaubriand avait déjà exalté les bienfaits de la botanique : « Au lieu de t'entretenir des haines sociales — écrivait-il dans une apostrophe à THomme — , observe les paisibles générations, les douces sympathies, et les amours du règne le plus charmant de la nature. Alors, tu ne connoitras que des plaisirs. Tu auras du moins cet avantage que, chaque matin, tu retrouveras tes plantes chéries; dans le monde, que d^amis ont pressé le soir un ami sur leur cœur, et ne l'ont plus trouvé à leur réveil ! j»

Faut-il rappeler que, plus tard, il prêtera ce goût de la botanique à l'un de ses héros? Il dit d'Aben-Hamet, dans Les aventures du dernier Ahencerrage {Œuvres complètes^ t. XYIII, p. 161] : (c Un jour il herborisoit dans la vallée du Douro ».

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