‹ Ay pays d'exil de ChateaubriandChapitre 54 sur 138 · Mém, d'OrT., i, I, p · texte numérisé non relu

Mém, d'OrT., i, I, p

AU PAYS d'exil de ghateaubrund 121

Après son château, ce que Bungay présente de plus intéressant, ce sont ses églises. Il y en a deux, entourées chacune de leur vieux cimetière, et qui voisinent, ménageant au centre de la ville une oasis de verdure et de silence, coupée seulement par la chaussée solitaire et presque sans maisons de Trinity Street,

La plus ancienne, Holy Trinity^ dont la tour ronde et crénelée remonte, dit-on, à Tépoque saxonne, est un de ces sanctuaires délicieusement vétustés où flotte, sous les voûtes, dans Tair alourdi, comme saturé de prière, un vague relent de choses défuntes, une indéfinissable odeur de passé. C'est là, contre la paroi du chevet, que Ton a fixé la tablette commémorative, en marbre blanc, d'Ânn ScottS de son mari, et de leur fils unique, John Barber Scott, né le 24 février 1792, mort le 10 septembre 1862; au bas de l'inscription, un champ de blé mûr, sculpté en relief, illustre la parole de saint Paul sur la résurrection : « Ce que tu sèmes ne reprend point vie, s'il ne meurt».

L'autre église, plus vaste, et de pur style gothique, est celle de S^ Mary. Elle dépendait primitivement d'un couvent de Béaédictines, dont il subsiste encore, dans les pelouses du cimetière, quelques débris de murailles et quelques arceaux, — soignés, nettoyés, parés, enguirlandés avec cette piété presque excessive que l'Angleterre prodigue aux moindres monuments de son his-

1« Cf. ci-dessus, p. 50.

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toîre. — A l'intérieur de l'édifice, qui n'a de remarquable que sa lumineuse nudité, nous avons la satisfaction d'être accueillis par le ministre de la paroisse, M, Hurst, homme d'étude et homme d'action, à figure martiale d'officier d'artillerie plutôt que de clergyman.

Il sait pourquoi nous venons et met sur Theura à notre disposition son clerk et ses archives. Quant à lui, tout entier aux questions actuelles, il n'a guère le temps de se passionner pour les vieilleries encloses aux pages des registres. Le clèrk^ en revanche, M. Âdams, qui a hérité sa charge de plusieurs générations d'ancêtres, est né fouilleur de paperasses. Il possède à fond les annales de son église et de sa ville. Non content de nous ouvrir les armoires paroissiales, il nous emmène chez lui, dans une maigre échoppe de tailleur, — car il manie l'aiguille aux heures que lui laissent ses fonctions de sacriste^ — et, sur Thumble comptoir jonché de lambeaux d'étoffes, il nous donne à compulser le livre de raison où son grandpère consigna ses faits et gestes dans les premières années du xix® siècle. Je dois ainsi à l'obligeance de M. Adams plusieurs renseignements d'un vif intérêt qui trouveront leur place au cours de cette étude.

Il en est un que nous utiliserons dès à présent. M. Adams me confirme, en effet, l'exactitude d'une information sur laquelle j'étais tombée la veille, dans la petite bibliothèque municipale de Beccles,

en feuilletant les Antiquités du Suffblk^, par Alfred Suckling: à savoir que « le révérend M. Ives » des Mémoires était « vicaire » de S -Margaret Ilketshall, et non point ministre de Bungay. C'est le moins que nous commencions par rendre visita à sa cure, ne serait-ce que pour traverser un paysage qui fut certainement associé à quelquesunes des plus troublantes émotions de Cha« teaubriand.

Ilketshall est un petit village de la banlieue de Bungay, à trois milles environ vers le sud. Nous nous y transportons dans Tantique landau du Kings Head, conduits par un cocher solennel dont la souquenille vert-prune et le vaste chapeau trom** blon semblent décrochés d'un musée des costumes.

Le temps a décidément tourné au noir. Il ne pleut pas encore, mais une pénombre endeuillée plane, avec les grandes nues en marche, sur la campagne montueuse, accidentée^ où le chemin s'enfonce parfois comme un tunnel entre un double talus broussailleux, sous des enchevêtrements de ramures aux frondaisons à peine éclaircies par l'automne. Après le deuxième mille environ, passé la borne blanche qui marque la limite du territoire de Bungay, notre véhicule roule sur un haut plateau dont les glèbes fromenteuses et les champs de betteraves se perdent aux confins embrumés du ciel. Deux rangées de chênes quatre et cinq fois séculaires nous accompagnent quelques minutes.

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