i Les Tixis To'rces
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— C'est en souvenir de la décollation de Charles P% — m'ont répété les gens de Bungay après ceux de Beccles.
Était- ce, pour les hôteliers du temps, une manière de protester de leur loyalisme envers les StuartSy ou, au contraire, d'afficher leurs sentiments cromwelliens ? 11 ne m'a pas été possible de le savoir. Peut-être ne le savait-on déjà plus, à Tépoque où Chateaubriand s'établit en ces parages. Et il ne dut guère s'en étonner, lui qui, & Londres même, visitant sous les fenêtres murées de Whitehall le lieu consacré par la mort du roi, n'y trouvait qu'une solitude où « quelques manœuvres équarissoient des pierres en sifflant avec insouciance ». Il rentra chez lui, dit-il, « plein de philosophie et de tristesse, et plus que jamais convaincu de la vanité de la vie, et du peu, du très peu d'importance de ses plus grands événements^ ».
1. Essai, t. II, p. 97, note 1. — C'est le passage que l'on retrouve dans René (CEuvres complètes, t. XVIII, p. 109) sous cette forme : « Comme je me promenois un jour dans une grande cité, en passant derrière un palais, dans une cour retirée et déserte, j'aperçus une statue qui indiquait du doigt un lieu fameux par un sacrifice. Je fus frappé du silence de ces lieux; le vent seul gémissoit autour du marbre tragique. Des manœuvres étoient couchés avec indifférence au pied de la statue, ou tailloient des pierres en sifflant. Je leur demandai ce que signifioit ce monument : les uns purent à peine me le dire, les autres ignoroient la catastrophe qu'il retraçoit. Rien ne m'a plus donné la juste mesure des événements de la vie et du peu que nous sommes. Que sont devenus ces person-
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Gagnons cependant le King's Head, dont le propriétaire est, si je ne me trompe, le richissime duc de Norfolk : c'est à lui qu'appartiennent, en tout cas, les ruines féodales qui dominent de leur masse encore imposante la cour de l'hôtel. On y accède du fond de cette cour par un étroit escalier creusé au revers d'une énorme butte artificielle. Là s'élevait autrefois le château de Bungay, à la pointe la plus extrême du promontoire qui porte la ville. Notre premier soin est, naturellement, d'y grimper.
S'il y eut dans ce coin du monde un asile où la nostalgie de Chateaubriand prit plaisir à se réfugier, ce fut assurément celui-ci. C'est un Combourg dévasté, croulant, un Combourg dont il ne subsiste plus que le spectre des tours et les pans déchiquetés des murailles. Mais les restes en ont encore fière mine sous les opulentes nappes de lierre qui les ensevelissent à moitié. Au xii« siècle, la forteresse passait pour inexpugnable, et le Normand Hugues Bigot, qui la fit construire, pouvait, à l'abri de ses créneaux, dire, en parlant de Henri II contre lequel il vécut en rébellion ouverte :
When I am in my castelof Bungay^
Upon the rwer of Waveney^
1 would no care for the king of Cockney^.
nages qui firent tant de bruit? Le temps a fait un pas, et la face de la terre a été renouvelée ».
1. « Quand je suis dans mon château de Bungay, — sur la rivière la Waveney, — je me moque pas njal du roi de Cockney (le roi de Londres, où Ton parle cockney). »
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Une esplanade herbeuse, une véritable « cour verte' », occupe le milieu des ruines. Tout au fond, Tembrasure vide d'une fenêtre, demeurée intacte dans un mur reliant deux tours, encadre une jolie vue de nature, gracieuse et fraîche comme un paysage de keepsake, avec des toits de tuiles moussues qui dégringolent en cascade, un bout de rivière qui miroite entre des saules, des prés qui fument, et des silhouettes de collines aux teintes changeantes, moirées de lumière et d'ombre, qui tremblent sur Thorizon. Que si Ton gravit les marches assez scabreuses qui permettent d'atteindre au faite du donjon, l'ampleur du spectacle a quelque chose de saisissant, de fascinatingi — pour me servir d'une épithète dont abusent volontiers les Anglais. — L'ondulante centrée semble soulever vers vous les volutes immobiles de ses vagues, et, plus encore ici qu'à Beccles, lorsque vous essayez d'en caractériser l'image, ce sont les termes mêmes de Tauteur des Mémoires d* Outre-tombe décrivant sa Bretagne de Gombourg qui, par une sorte de hantise inéluctable, s'imposent à votre esprit : pays « entrecoupé de fossés boisés » qui lui donnent « Tair d'une forêt »; « vallons étroits arrosés par de petites rivières non navigables, séparés par des landes et
1. C'était, OQ s'en souvient, le nom d^une des cours du château de Combourg : « En sortant de l'obscurité des bois, nous franchîmes une avant-cour plantée de noyers...; de là nous débouchâmes, par une porte bâtie, dans une cour de gazon; appelée la Cour Verte », (Mém, cTO'T.^ t. I, p. 70.)
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par des futaies » ; a campagnes pélagiennes ^ » dans les lointains de l'ouest; au sud, au nord, « terrains s'élevant par degrés » et « formant des amphithéâtres d'arbres » d'où pointent « des campaniles de villages" », — avec cette différence seulement qu'au lieu de s'appeler Bécherel, Dingé, Tinténiac, ces villages s'appellent Earsham, Ditchingham ou S^ Margaret Ilketshall... Par une singulière coïncidence, comme, les yeux pleins d'une vision qui, des rives de la Waveney, nous a reportés aux bords du Linon*, nous redescendons, le docteur Gostling et moi, de notre belvédère « moyenâgeux », voici qu'un superbe chat, aussi haut sur pattes qu'un jeune tigre, s'échappe je ne sais d'où, vient mystérieusement se frôler à nos personnes, puis disparaît dans une lézarde, comme le génie familier du lieu. En Bretagne, on n'eût pas manqué de le tenir pour Tâme réincarnée en bête de Hugues Bigot, premier duc de Norfolk; et nul ne s'étonnera qu'il nous ait fait souvenir de son macabre congénère des Mémoires^ le familier de Coëtquen Jambe-de-bois, qui jadis rôdait avec le fantôme de son maître par la tourelle où René adolescent avait sa chambre*, et dont on vous exhibe aujourd'hui, dans un des salons de Gombourg, le squelette désormais inoffensif.