Je tiens le renseignement de M. Dick
M. Ghild, ami sans doute delà famille Ives, l'idylle de Bungay serait née de toutes pièces dans Timagination de l'ancien émigré, laquelle — il faut bien en convenir — n'était que trop prompte à ce genre de mirages. Qui ne sait la prodigieuse disposition de Chateaubriand à se forger des amours idéales ? Les femmes dont il s'est fait aimer en rêve ne sont pas moins nombreuses que celles qui l'aimèrent en réalité. Les (( sylphides )) et les (( démones »^ ne demandaient sans cesse qu'à jaillir du cerveau de ce Jupiter. Ses jours et ses nuits de Gombourg en furent peuplés. Il en sema les forêts de l'Âmé^ rique, celles-là surtout qu'il ne visita jamais.
Témoin l'épisode des deux (( Floridiennes )), auquel nous avons déjà fait allusion'. Il n'en est pas de plus typique ni qui marque davantage à quel point l'esprit de Chateaubriand subissait la tyrannie de ses propres fictions. Ces deux filles de son génie n'avaient eu d'existence tout d'abord que dans les NatcheZj où, sous les noms de Céluta et de Mila, elles se disputent le cœur de René. Mais, soudain, les voici qui, des pages du poème, se glissent dans la vie du poète. Chateaubriand les avait prêtées à René; René, par un échange de bons offices, les a rendues à Chateaubriand, qui les retrouve en Floridiennes, à cinq cents lieues des Florides, sur les rives d'un fleuve qu'il n'a pas vu, dans une région où il n'est pas allé. Qu'on ne s'étonne pas si j'évoque leur souvenir à propos de