‹ Aye d'Avignon; chanson de gesteChapitre 2 sur 17 · Voyez la préface de ce poème · texte numérisé non relu

Voyez la préface de ce poème

Préface. xj

Tels sont encore ceux-ci , qui, à la fin de la : seconde partie , ont pour objet d'annoncer des événements qu'a racontés l'auteur de Gui de Nanteuil.

Seignors , icele nuit dont vos m'oez conter Engenra .1. enfant dont vos m'orrez parler] Entoine le fist puis rois Ganor apeler, Puis aida il Guyon , à son frère le ber, Vers le parenté Ganes sa terre à délivrer.

Huimes commencera estoire à amender

De la painne Guyon , le fiz Aye, le ber,

Si corn li parens Gan:s le voudrent defoler (i).

A la juger sous la forme où nous la connaissons et dans son entier, la chanson d'Aye d'Avignon ne saurait mériter aujourd'hui qu'une part médiocre de l'intérêt qu'elle semble avoir excité au moyen âge. D'abord, et tout naturellement, composée comme elle l'est de deux parties distinctes, elle manque d'unité d'action. En vain les événements qu'elle raconte se rapportent-ils à la même héroïne : c'est Garnier surtout qui est é\ vue dans la première partie, c'est Ganor, dans la seconde, qui domine et attire l'attention. Aussi est-ce par mettre en scène l'un et l'autre que chacun des auteurs a commencé, et le premier récit, nous n'en doutons pas , devait , avant d'être continué, porter le titre de Garnier de Nanteuil, comme le poëme où sont retracées les aventures du fils de Garnier est intitulé Gui dt Nanteuil. Dans l'œuvre primitive comme dans

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celle du continuateur, Aye d'Avignon ne figure qu'au second plan : elle est de part et d'autre la cause et le prix d'une lutte à outrance entre des rivaux ardents, dont l'un, il est vrai, paraît poursuivre sa dot, c'est-à-dire son duché , encore plus qu'elle-même. Toutefois, son rôle est actif et ne manque pas d'éclat dans le premier roman. Il est presque passif dans le second ; et saufunbeau moment , celui où elle refuse l'époux que Charlemagne lui veut imposer, la veuve de Garnier ne rappelle guère la veuve d'Hector.

C'est après tout, et malgré quelques infortunes, une femme heureuse entre toutes les femmes que l'héroïne de notre poëme , et dont la destinée dut faire envie à plus d'une de nos aïeules. Elle est belle d'abord, et de quelle beauté! d'une beauté qui dure encore quand elle a d'un second mariage, contracté quinze ans au moins après le premier, deux fils, deux chevaliers en âge de combattre. Elle n'est pas moins riche que belle, l'unique héritière du duché d'Avignon. Elle inspire les passions les plus violentes et les plus patientes à la fois. Trois chrétiens et un païen , trois ducs et un émir, se la disputent. Les trois chrétiens en meurent ; le Sarrasin seul survit, et elle a la gloire de l'arracher à l'islamisme, lui et toute sa nation. Si son union avec Garnier finit mal, elle en est bien récompensée par le tendre dévouement de Ganor ; enfin, si elle n'est pas toujours heureuse épouse , elle est du moins heureuse mère, et les fils qu'elle a de Ganor ne le cèdent point à celui qu'elle a eu de Garnier.

Voilà sans doute ce qui aura racheté, surtout aux

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yeux des femmes, ce défaut d'unité que nous venons de signaler dans notre poëme, défaut qui peut choquer un critique, mais qui ne laisse pas que de tourner à l'honneur de l'héroïne, assez favorisée pour fournir la matière de deux romans. Il faut reconnaître aussi que ce vice de composition ne saurait être imputé au trouvère qui chanta le premier la belle d'Avignon : il doit être mis entièrement au compte de son continuateur. Il est compensé d'ailleurs par des qualités qui ne sont point à dédaigner. Le poëme a le mérite d'être assez court pour le grand nombre d'événements qui s'y pressent; il ne s'y trouve donc que bien peu de longueurs et de redites. Le récit, toujours suivi, ne laisse point tomber l'intérêt, si ce n'est peut-être dans le passage de la première partie à la seconde; et encore, que l'on oublie un instant les règles de l'art , et l'on avouera qu'une curiosité un peu enfantine, comme devait l'être celle des auditeurs d'un jongleur du XI le siècle, pouvait se préoccuper de savoir, après l'enlèvement d'Aye par son mari, comment l'amoureux Ganor aurait pris ce tour de Garnier. Qui de nous, par exemple , à une première lecture de Télemaaue, après avoir suivi le fils d'Ulysse à travers les mers et à travers d'interminables dissertations politiques en compagnie d'un guide aussi désagréable et aussi contrariant que Mentor, ne s'est senti désappointé, à la fin, de ne pouvoir assister, ne fûtce qu'un moment , à la réunion du père et du fils ? Nous savons bien aujourd'hui que notre désir était fort déplacé et tout à fait contraire aux lois fondamentales de la composition; mais nous

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ne Pen avons pas moins éprouvé jadis, et il y a lieu de croire que nos aïeux du XIIe siècle demeurèrent toute leur vie dans l'état naïf où nous étions alors. C'étaient des esprits simples que n'effrayaient point les longues histoires : nous en avons plus d'une preuve. Ils n'avaient pas le goût mobile et superbe de leurs descendants, et se laissaient émouvoir" ou dérider par quelques récits sérieux sur un même thème à peine varié, par quelques plaisanteries toujours répétées avec succès, et ayant cours comme la monnaie, d'autant mieux reçue qu'elle est plus connue. Si on leur eût conté l'histoire de trois mousquetaires fort connus de nos jours, ils auraient été capables d'y vouloir une suite, l'auraient obtenue aisément et avidement écoutée, tandis qu'à notre époque de grande culture littéraire... — « les choses se sont passées exactement, nous dit quelqu'un, comme vous le supposez pour le moyen âge. )> — En ce cas, nous cessons de faire un crime au continuateur d'Aye d'Avignon d'avoir allongé l'histoire de notre héroïne.

Nous regrettons pour lui, pour son devancier, et aussi un peu pour nous, que lepoëme ne nous soit pas parvenu sous une forme plus correcte et avec quelques obscurités de moins. Mais ces défauts, que de plus habiles et de plus hardis sauront bien corriger dans quelque édition hypercritique, n'offusquent pas à ce point qu'on ne puisse discerner çà et là quelques beaux passages fort nets, comme la mort de Garnier, comme la scène qui a lieu ensuite entre sa veuve et Charlemagne (p. 97-98). Il y a aussi de petits tableaux d'une grâce naïve qu'on ne trou-

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verait pas dans les vieilles et héroïques chansons de geste, par exemple, celui où Ganor montre au patron du navire qui le ramène à Aigremore le jeune enfant qu'il vient de dérober à la duchesse d'Avignon (p. 77-78).

Quelle que soit au reste la valeur de ce poëme, ce n'est qu'une œuvre d'imagination , à laquelle nous croyons qu'on serait fort en peine de donner pour support le moindre texte ou prétexte historique. Les personnages sont de pure invention. Quelques-uns se retrouvent dans des poèmes de la même famille, par exemple, dans Parise la Duchesse. Ce sont les traîtres qui y jouent leur rôle. Garnier, Aye et Ganor ne figurent point ailleurs , que nous sachions, si ce n'est, pour les deux derniers, dans la chanson de Gui de Nanteuil et dans celle de Tristan de Nanteuil.

Le succès d'Aye d'Avignon, au moins en France, est constaté par les nombreuses allusions qui s'y rapportent. Nous ne parlerons pas de Philippe Mouskes, qui, comme on sait, a raconté dans sa chronique rimée l'histoire de Charlemagne en réunissant les récits souvent contradictoires des chansons de geste, seule source d'informations àlaquelle il paraisse avoirpuisépourcette époque. Philippe Mouskes, il est vrai, nomme deux fois Aye d'Avignon, mais incidemment et à propos des démêlés de son fils, Gui de Nanteuil , avec Charlemagne, et il pourrait se faire à la rigueur qu'il n'eût tiré ce qu'il en dit que du poëme de Gui de Nanteuil. Un auteur qui, comme Philippe Mouskes , a fait aussi grand usage de nos anciennes chansons de geste , l'auteur de la chronique connue sous le nom d'Albéric des Trois

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Fontaines, a montré, par une allusion précise, qu'il connaissait bien notre poëme. Voici ses paroles :

Hujus etiam Angleri sororem , Hugonis filiam, habuit Guido de Nantolio filius Aye de Avenione, cujus Guidonis pater dictus est Garnerus, Dodonis filius, de génère Gerardi de Rossilione et quatuor filiorum Haymonis. Pater Aye, Antonius, tenuit Valentiam et Avenionem, que , post mortem Garneri mariti sui , nupsit régi Ganori Sarraceno , qui per eam baptizatus est, de qua genuit Anthonium et Richerum (').

La chanson de Parise la Duchesse nous fournit une allusion sans doute plus ancienne encore. Le vieux Clarembaut, s'adressant au duc de Saint- Gilles , lui parle en ces termes :

« Sire dux de San Gile, vers moi en entendez :

« De cui clamés vos donqu.es ceste bone cite,

« Et le fie, et la terre, et tote Vérité!

« Elefu monseignor don Garner l'alosez

« Q^u grant pechié munirent Berangers et Herdrê,

« Cil mauvais traïtor, que je voi là ester. »

(Ed. Guessard et Larchey, p. 13-14.)

Et ailleurs Parise dit à son fils :

« Biauzfiz, ce dit la mère, ja orrez vérité : oc // i ot do Image Etranger et Ardre,

1. Ad annum 805. Nous donnons ce texte, non d'après l'édition de Leibnitz , très fautive ici et ailleurs, mais d'après l'excellent manuscrit de la Bibl. Imp. 4896-A.

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« Sanson et Canelon , et l'autre parante. « Cil murtrirent mon père, dan Garnier Valose : « Sire j a de Nantuel , si ert de grant loiautè, « Et si soi fille Aie , la belle ou le vis cler, « La dame d'Avignon, qui tant oî de bonté. »

On remarquera que Parise se donne ici comme la fille d'Aye d'Avignon , ce que n'autorise ni notre poëme ni celui de Gui de Nanteuil; mais l'auteur de Parise la Duchesse a fait usage en cette circonstance du moyen ordinaire pour rattacher sa composition à un ouvrage déjà en vogue. Nous voyons dans les vers que nous venons de citer une allusion positive à la chanson d'Aye d'Avignon, et non, comme on pourrait le dire, à une légende sur laquelle cette chanson serait fondée. Que les plus anciennes de nos chansons de geste soient l'expression de traditions populaires issues en général d'un fait historique, nous le reconnaîtrons volontiers ; mais il s'en faut bien que ce soit le cas du plus grand nombre, et en particulier d'Aye d'Avignon, qui t sous la forme d'une chanson de geste, n'est qu'un poëme d'aventures. En conséquence, Aye d'Avignon est , à nos yeux , antérieure à Parise la Duchesse. Ce n'est pas l'avis de M. de Martonne, à qui la science doit la première édition de Parise. Pour lui, l'auteur de ce poëme est « un prédécesseur immédiat de Huon de Villeneuve qui a composé ou rédigé le roman de Belle Aye('). ;>

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