PRÉFACE
|ui de Nanteuilest l'un des preux de ' la famille héroïque à laquelle les trou- *vères ont donné pour chef Doon de 1 Mayence. D'après eux, il avait pour j aïeul paternel Doon de Nanteuil, le second des douze fils de Doon de Mayence. Son père était Garnier de Nanteuil; sa mère, Aye d'Avignon. Autant de noms de héros, autant de titres de poèmes (l), si ce n'est que le nom de Garnier a été éclipsé par celui de sa femme. La chanson de Gui de Nanteuil fait suite immédiatement à celle d'Aye d'Avignon, composée ellemême d'une partie primitive qui se termine à la naissance de Gui , et d'une continuation où il joue déjà un rôle important. Dans cette seconde partie d'Aye d'Avignon on voit périr Garnier, victime des trahisons sans cesse renaissantes de ses ennemis, et la belle Aye sur le point de tomber entre leurs mains, au moment où elle est inopinément délivrée par Gui son fils, et par le
i. Un seul nous manque, celui de Doon de Nanteuil; mais plusieurs allusions en attestent l'existence. (V. Philippe Mouskes, le poème d'Aye d'Avignon, etc.) De plus,Fauchet en a cité quelques vers d'après un manuscrit aujourd'hui perdu.
Gui de Nanteuil. a
ij Préface.
Sarrasin Ganor, qui devient son époux. L'auteur du poëme que nous publions rappelle, au début, ce passé déjà glorieux de Gui de Nanteuil, et reprend le récit de l'histoire de son héros au point où l'avait laissé le continuateur d'Aye d'Avignon.
Le valet de Nanteuil , comme le trouvère l'appelle le plus souvent, c'est-à-dire le jeune héritier du fief paternel de ce nom, est en outre, du chef de sa mère, sire d'Avignon, de Valence et de Marseille. C'est un preux chevalier, qui mène un grand train et une belle vie, et fait parler de lui jusqu'à Corbeil, à ce point que cent dames le convoitent qui ne l'ont jamais vu. Il vient à Paris à l'occasion d'une de ces cours plénières qui se tenaient ordinairement à la Pentecôte, et que nos anciens poètes font servir presque toujours à la mise en scène de leurs récits. Il y vient revêtu d'habits magnifiques, suivi de trois cents chevaliers, tous de sa maison, et à son entrée dans la cité on se met aux fenêtres pour le voir passer. Charlemagne accueille avec une faveur marquée le fils de Garnier, et lui annonce que dorénavant il portera le gonfanon royal comme le portait son père. C'est un coup terrible pour la famille de Ganelon, pour cette race de traîtres qui a poursuivi Garnier jusqu'à la mort. Tant de succès allume leur envie et leur fait craindre la perte du crédit qu'ils ont toujours su conserver à la cour, en dépit des souvenirs de Roncevaux. L'un deux, Hervieu de Lyon, signale aux siens le danger qui les menace tous, et, fort de leur assentiment, engage aussitôt la lutte dont le récit fait l'objet du poëme.
Préface. iij
Hervieu reproche d'abord au vieil empereur le choix qu'il vient de faire de Gui pour porter l'oriflamme, comme s'il manquait à la cour de ducs et de barons dignes de cet honneur. Il rappelle que le valet de Nanteuil est de la famille de Girart de Rossillon et de Renaut de Montauban, ces vassaux rebelles que Charlemagne eut tant de peine à réduire. Enfin il accuse Gui de félonie pour avoir tué Milon, qui était devenu son beau-père en épousant Aye d'Avignon Çl). Le valet de Nanteuil indigné offre de se justifier les armes à la main. La bataille est décidée et l'empereur en reçoit les gages. Mais Hervieu redoute cette épreuve ; il tente de la prévenir en faisant tuer de guet-apens son adversaire. Le coup manque, et le duel a lieu. Hervieu est vaincu ; il va périr, quand, par une trahison dont les exemples abondent dans les chansons de geste, les siens viennent à son secours. Une mêlée s'ensuit où tombe sous les coups de Gui l'une des espérances de la famille de Ganelon, le jeune Hardré.
Charlemagne, qui joue ici un étrange rôle, est beaucoup trop sensible à cette mort et trop peu à la félonie qui en est cause. Mais son embarras est grand et sa liberté fort engagée. Il a consenti à accepter d'Hervieu un riche présent en retour duquel le traître a obtenu de lui la main d'Eglantine, une jeune, belle et riche héritière arrivée la veille de Gascogne tout exprès, à ce qu'il semble, pour compliquer la situation et en-
l. Voyez sur ce point, qui suppose une version à.' Aye. d'Avignon différente de celle qui s'est conservée jusqu'à nous, la préface de ce poëme, p. ix et x.
iv Préface.
venimer la haine des deux adversaires. En effet, Eglantine, logée dans un hôtel qui fait face à celui où Gui est descendu, s'est éprise de lui à première vue ; Gui a répondu à ses sentiments, et, comme dit le refrain d'une chanson du temps:
Guis aime Aigline, Aiglinc aime Guion.
Les deux amants se sont promisse devenir époux dans le temps même où Hervieu obtenait de l'empereur la main d'Eglantine.
Sommé de tenir le marché qu'il a conclu, Charlemagne ne peut s'y refuser. Mais la jeune fille résiste; elle ne veut point d'Hervieu : c'est Gui qu'elle demande. Et Gui de son côté, soit par haine d'Hervieu, soit par amour d'Eglantine, n'est pas plus disposé à s'incliner devant la volonté impériale. L'empereur, fort en peine, semble un instant se repentir d'avoir accepté les présents du traître, mais il est entraîné à prendre
f)arti pour lui, et à poursuivre Gui jusque sous es murs de Nanteuil, jusque sur ses terres. Le grand conquérant est cruellement puni de sa faiblesse. Au jour fixé pour le tournoi qui doit décider du sort de Gui et d'Eglantine (car cette guerre, toute sérieuse qu'elle soit, n'en doit pas moins se terminer à jour fixe, d'un commun accord, par une affaire qui prend en conséquence le nom de tournoi), au jour donc de la lutte décisive, Charlemagne se trouve en face non plus seulement de Gui et des siens, mais d'une armée auxiliaire de cent mille hommes. C'est Ganor, le second époux d'Aye d'Avignon, qui a amené cette grande armée pour venir en aide à son beau-
Préface. v
fils. Avec un tel renfort Gui est assuré de la vietoire, et Charlemagne s'en aperçoit bien après un premier engagement où Hervieu reçoit la mort de la main de son rival. Réduit à demander la paix au valet de Nanteuil, à lui accorder Eglantine et à assister à ses noces, le vieil empereur, couvert de honte et de ridicule, s'en revient piteusement à Paris , maudissant, dit le trouvère, les traîtres qui lui ont brassé cette besogne.
Il en avait certes bien sujet; mais il eût maudit à plus juste titre, s'il l'eût pu connaître, le poëte qui lui faisait jouer un tel rôle. L'auteur de Gui de Nanîeuil n'est pas le seul sans doute qui ait ainsi maltraité Charlemagne, sous prétexte de chanter sa gloire. Plusieurs des derniers trouvères qui se sont servis de son nom pour s'attirer la faveur publique l'ont représenté d'une bonhomie et d'une crédulité qui tourne trop souvent à la niaiserie ; mais nulle part, à ce que nous pensons, il ne paraît à la fois aussi odieux et aussi ridicule que dans cette chanson, et il nous faut de l'indulgence pour pardonner à notre auteurce crime de lèse-majesté. Peut-être, cependant, son intention était-elle bonne, car nous aimons à lui en supposer une. Peut-être a-t-il voulu, par cet extrême abaissement de la majesté impériale, montrer jusqu'où peut conduire l'infernal appétit de l'or :
. . . Quidnon mortaliapectora cogis, A un sacra fa mes?
Il répète ou à peu près les paroles de Virgile (l) ,
x.Entlà., ni, ;6.
vj Préface.
et voue au malin esprit ces richesses diaboliques objet de tant de convoitises, source de tant de trahisons :
Deablez est avoirs, à maufé le commanî; Quer tant fort le couvoitent li petit et H grant Encore en traira le père son enfant (1) !
Et comme cette invective lui échappe au moment où Charlemagne se laisse tenter par les riches présents d'Hervieu, il est permis de croire qu'il a voulu la justifier par un grand exemple en couvrant Tempereur de ridicule et de confusion.
Ce n'est pas à leur insu évidemment et par faiblesse de conception que certains trouvères nous ont laissé de Charlemagne un portrait si peu flatté, puisqu'ils ne manquent pas de faire remarquer eux-mêmes les vices de caractère qu'ils lui prêtent. Ils les lui reprochent d'ordinaire par la bouche du duc Naymes, son conseiller le plus intime, et l'admonestent à ce sujet dans le langage le moins voilé. C'est donc sans doute pour le faire servir à la moralité de leurs récits qu'ils l'ont défiguré de la sorte et en ont fait une espèce de plastron. Ici, comme dans plusieurs autres poèmes, il faut oublier le nom de Charlemagne, et l'on a sous les yeux un type qui s'est conservé jusqu'à nos jours dans la littérature populaire : le tyran de mélodrame.
Le traître, qui n'est pas moins que le tyran de l'essence du mélodrame, n'a pas varié non plus depuis le moyen âge. Tel l'ont représenté nos
Préface. vij
anciens poètes, tel on Ta revu, il n'y a pas bien longtemps encore, dans le Chien de Montargisy par exemple. Et ici ce notait pas seulement le type qui s'était maintenu, mais bien l'un des traîtres les plus connus de nos aïeux qui reparaissait en personne, pour ainsi parler. C'était Macaire lui-même, avec sa victime Aubry, avec le chien vengeur, avec presque tous les personnages de la vieille chanson de geste dont l'Italie nous a gardé Tunique exemplaire connu («). Dans le poëme que nous publions aujourd'hui c'est le propre fils de Macaire , Hervieu de Lyon (•), qui est le traître en chef, si l'on peut dire, et qui dans cet emploi se montre bien digne de son père et de Ganelon son oncle, comme le fait remarquer notre trouvère.
Bien li vient de lignage qu'il ait tuer de félon, Damedieu le confonde par son saintisme non , Qu'il n'a si traïtour jusqu'en Carphanaon (î).
Lui et les siens sont, en effet, de parfaits coquins, des scélérats fieffés, mais d'une scélératesse si simple, si naïve, si ouverte, qu'elle en devient souvent bouffonne , et ne pouvait manquer, à la fin, de tourner à la parodie, comme il est arrivé de nos jours, où le Macaire du Chien de Montargis a fait place au Robert Macaire de Y Auberge des Adrets. Cette transformation s'est opérée pour ainsi dire d'elle-même, comme cha-
i. Voyez la Bibliothèque de l'Ecole des chartes, IVe série, t. III, p. $93.