PRÉFACE
a chanson d'Aye d'Avignon, telle que nous la publions d'après l'unique manuscrit qui en soit parvenu jusqu'à nous, ne semble former, à première vue, qu'un seul et même ouvrage; mais, en y regardant de près, on s'aperçoit aisément qu'elle se divise en deux parties bien distinctes et qui ne sont pas du même auteur. Pour mettre en évidence cette double origine, assignons d'abord à chacun des poètes qui ont concouru , selon nous , à cette composition , la part d'invention qui lui revient.
D'après l'auteur du premier récit, Aye était la fille unique du duc Antoine d'Avignon et la nièce de Charlemagne. Le duc ayant été tué dans une expédition contre les Saxons, l'empereur, au retour de cette expédition, mande près de lui l'orpheline et accorde sa main à un jeune chevalier qu'il avait élevéet qu'iltenait en grande affection. C'était Garnier^ fils de Doon de Nanteuil et petit-fils de Doon de Mayence. Mais il y avait à la cour un fils du traître Ganelon, le duc Bérenger, qui convoitait le riche fief d'Avignon et dont^ les espérances allaient être ruinées par ce mariage. Dès qu'il en apprend la nouvelle, Aye d^ Avignon. a
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il accourt près de Charlemagne et réclame la jeune héritière que le duc Antoine, dit-il, lui avait promise. Mais l'empereur ne reconnaît point cette promesse qu'il ignore , et Aye devient l'épouse du fils de Doon. Bérenger avait été jusque-là le compagnon et l'ami de Garnier ; il devient dès lors son rival et son ennemi irréconciliable. Digne fils de Ganelon, il a recours, pour perdre l'époux d'Aye, à une vengeance de traître. Il l'accuse d'un complot contre la vie de l'empereur et prend à témoin de cette calomnie un autre traître de sa famille, qui confirme Paccusation. Garnier prouve son innocence dans un combat singulier contre le faux témoin. Un guet-apens, qui livre un moment Aye aux parents de Bérenger, ne leur réussit pas mieux que le combat. A la fin , cependant, la duchesse, deux fois assiégée dans Avignon, en l'absence de son époux, qui a suivi Charlemagne à la guerre, tombe aux mains du rival de Garnier.
Mais le triomphe de Bérenger n'est pas de longue durée. Assiégé lui-même au retour de Charlemagne, il prend la fuite avec sa captive sur un navire qu'il achète, et va aborder à Aigremore , une cité des iles de Majorque. Là , il rencontre à son tour un rival qui lui enlève Aye. C'est Ganor , l'émir du pays, qui n'a point de femme, et qui s'éprend d'un vif amour pour la nièce de Charlemagne. Ganor se débarrasse de Bérenger et des siens en les envoyant en Espagne, au roi Marsile, qui ne peut manquer , dit-il, de bien accueillir des fils de ce Ganelon auquel l'Espagne doit tant de reconnaissance pour la trahison de Roncevaux. Bérenger, en effet, reçoit
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de Marsile un accueil si favorable qu'il réussit à lui faire partager son ressentiment contre Ganor et à allumer la guerre entre eux.
Cependant Garnier est informé par un pèlerin et du sort d'Aye et de la nouvelle lutte dont elle est cause. Il part avec quelques compagnons et va offrir ses services à Ganor, sans se faire connaître. Il combat avec l'émir contre Marsile, se retrouve ainsi en face de Bérenger, le tue, contribue à la victoire que Ganor remporte sur ses ennemis, et, profitant d^une occasion favorable, délivre Aye , captive depuis trois ans , et la ramène à Avignon, où elle lui donne un fils, qui sera le vaillant Gui de Nanteuil.
C'est ici, selon nous, que se terminait le poëme primitif (^) , dont Garnier était le héros. A la seule lecture des derniers vers on sent que Faction tombe, que la chanson s'achève, que le jongleur qui la récite va voir ses auditeurs se disperser. Aussi le continuateur n'a-t-il pas manqué, pour les retenir, de commencer par cet avertissement : (( La chanson n'est pas encore finie, sachez-le bien. Qui n'en chanterait pas davantage laisserait de côté la plus belle part du récit.)) La chansonn'estpas finie! Il était donc bien naturel de croire qu'elle s'arrêtait là pour que cet avertissement fût jugé nécessaire. Voilà une première preuve qui suffirait seule à justifier notre opinion. Nous en trouverons d'autres dans la seconde partie du poëme, où le continuateur a constaté lui-même l'existence, antérieure à son récit, de la composition que nous venons de résumer.