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Aux aventures déjà fort romanesques d'Aye la suite de la chanson en ajoute d'autres qui le sont bien davantage , et où l'étrangeté des mœurs ne choque pas moins que l'invraisemblance des événements. Cet enfant de Garnieret d'Aye, qui nait à Avignon après le retour et la réunion des deux époux, a servi comme une pierre d'attente au second trouvère pour relier son œuvre à celle du premier. Ganor, désespéré de la perte d'Aye, et sans s'inquiéter autrement des droits de l'époux qui la lui a reprise, se livre d'abord à une sombre douleur, puis un jour il part sous le costume d'un pèlerin, prend passage sur un navire qui précisément fait voiles pour Avignon, y débarque en l'absence de Garnier, rencontre à point nommé la duchesse, à laquelle il inspire, on ne sait pourquoi, un indéfinissable intérêt fort voisin de la tendresse, et profite de cette circonstance pour lui dérober son jeune fils, qu'il emporte à Aigremore, où il le fait élever avec un soin tout paternel.
Pendant que l'enfant grandit , Garnier, son père, est de nouveau en butte aux machinations des traîtres de la race de Bérenger. Ils le représentent à l'empereur comme un vassal en voie de rébellion , réussissent à le perdre dans son esprit, et se chargent du soin de le punir. Mal leur en prend : ils sont battus, et deux d'entre eux tombent au pouvoir de Garnier. Ce sont, l'un et l'autre, ses propres beaux-frères. Vainqueur généreux, Garnier cède aux prières de ses sœurs et d'Aye, qui implorent la grâce des prisonniers. Il part pour les aller rendre à Charlemagne et faire sa paix avec lui, lorsqu'une au-
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tre attaque Tarrête en route. L'avantage lui reste encore; mais, au moment même où ses ennemis prennent la fuite , il est atteint d'une blessure mortelle. Il se fait transporter à Saint-Denis et meurt sous les yeux de Charlemagne , après avoir remis entre ses mains et la femme et la terre qu'il tient de lui.
Aye a perdu le baron qui lui était si cher. L'empereur, cependant, trop accessible à de grossières séductions, n'hésite pas à lui proposer d'abord, à lui imposer bientôt un nouvel époux, et celui-là même qui, par son agression , a été cause de la mort de Garnier. Elle obtient du moins un répit d'un an, durant lequel le jeune Gui de Nanteuil apprend fortuitement la mort de son père. Il en ressent une douleur extrême, pendant que Ganor, au fond du cœur, en éprouve une joie sans pareille. Alors a lieu entre eux une incroyable scène : (c Si pour Pamour de toi, dit Ganor, je vais avec mon armée venger la mort de Garnier, me donneras-tu ta mère ? — Oui certes, répond Gui, oui, vous serez mon père , j^y consens avec bonheur. » Et tous deux échangent leurs promesses sous la foi du serment. Ils tiennent parole Pun et l'autre. Garnier est vengé, Aye est délivrée de ses ennemis et consent à épouser Ganor, à la condition qu'il se fera chré tien.. Après son baptême et son mariage , Ganor retourne à Aigremore avec Aye, et Gui demeure en possession des domaines de son père.
Telle est la fable qu'un second poëte a entée sur Pœuvre du premier, sans chercher à dissimuler cette addition. Il semble, au contraire, avoir pris soin de la mettre en évidence, témoin
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le passage ci-après. Ganor, après avoir enlevé le jeune Gui, s'embarque pour retourner dans son royaume, et demande au patron du navire qui l'y ramène : « Ami , de quel pays es-tu ? » Le marin lui répond :
De la terre Ganor dont on dit la chançon De Aye la ducholse que il tint en prison (i).
N'est-ce pas là une allusion manifeste à la première partie du poëme ? Si la chanson d'Aye d'Avignon eût été composée tout entière à la même époque, le trouvère n'aurait pu prêter ce langage au personnage qu'il fait parler ; et si la seconde partie de celte chanson était du même auteur que la première , elles n'offriraient pas sans doute entre elles les contradictions que nous allons y relever.
Voici d'abord un traître, le comte Auboin , qui , au commencement du récit , est vaincu par Garnier en combat singulier, que Charlemagne fait pendre à Montfaucon avec ses complices (p. 23), et que l'on est fort surpris de voir revivre dans la seconde partie du poëme, où le jongleur l'annonce ainsi à ses audireurs :
De ci nuit la chançon moult fait bien qui Ventent. C'est dou comte Auboyn et don comte Alcrant{2),
Et, en effet, cet Auboin vient avec les siens attaquer Garnier dans son château et se faire
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tuer une seconde fois, donnant ainsi un démenti à la façon plaisante dont l'auteur du poëme primitif avait raconté sa première mort:
Auboyn devant to: fu aidez en cols ;
Lui et Us maiis glotons, trichicres malcois j
Ne furent traînés ne pendus c'une fois (i).
Une seconde contradiction non moins palpable est celle-ci. A la fin de la première partie du poëme, Garnier, pour délivrer Aye, pénètre avec ses compagnons dans une tour où Ganor la tenait renfermée depuis trois ans : <( Le trésor du roi était entre leurs mains , dit le poète ; mais le noble Garnier n'en prendrait pas la valeur d'un bouton : il ne veut que sa femme (2). » Désintéressement fort méritoire pour le temps, et que Charlemagne lui-même ne montre pas toujours dans les récits des jongleurs. Aussi est-il infiniment probable que celui qui en avait fait honneur à Garnier n'aurait pas oublié cette circonstance notable, tandis que son continuateur, supposant qu'à l'ordinaire Garnier n'avait pas dû manquer une aussi belle occasion de s'enrichir, lui fait dire par Aye dans un moment critique :
« Sire , ja avez vous moult merveilleus trésor
« Qu'aportas d'Aufalerne^ quant venis de Ganor[^).y)
Il nous paraît que de telles contradictions n'auraient pu échapper au même auteur, et , sup-
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posant notre démonstration achevée, nous essayerons de résoudre une question secondaire qui en ressort. La partie du poëme ajoutée après coup est-elle beaucoup plus récente que l'œuvre primitive? Nous ne le pensons pas, et voici pourquoi : le poëme de Gui de Nanteuil, qui fait suite à la chanson d'Aye d'Avignon, constate la préexistence de cette chanson y compris la seconde partie. On y voit, en effet, Ganor venir au secours de Gui de Nanteuil, suivi d'Aye et de deux fils qu'elle lui a donnés, Antoine et Richier, et ce sont là des conséquences de l'union qui forme le deuxième dénoûment de notre poëme. Or, la chanson de Gui de Nanteuil date de la fin du XU^ sircle, comme le prouve un témoignage du troubadour Rambaut de Vaqueiras, qui mourut vers 1207. Si la seconde partie d'Aye d'Avignon était déjà composée à cette époque, elle ne saurait être de beaucoup postérieure à la première, qui n'offre aucun caractère particulier d'antiquité et ne ressemble en rien, ni pour le fond ni pour la forme, aux chansons de geste qu'on peut faire remonter jusqu'aux premières années du XII^ siècle ou même jusqu'au siècle précédent. C'est donc, autant qu'on peut rien assurer en ces matières délicates, dans la secondemoitié du XII^ siècle, et plus probablement dans le dernier tiers , qu'ont été composées, à peu de distance l'une de l'autre, les deux parties aujourd'hui réunies de la chanson d'Aye d'Avignon.
Nous sont-elles parvenues sous leur forme primitive? Il y a tout lieu d'en douter, puisque le seul manuscrit qui nous les ait conservées semble postérieur d'un siècle environ à l'épo-
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que de leur rédaction. Entre la fin du XIF siècle et celle du siècle suivant, la langue française subit des modifications sensibles. Bien peu des poëmes qui dans cet intervalle demeurèrent au répertoire des jongleurs (et le nôtre fut du nombre) durent échapper à la révision, au rajeunissement, pour ainsi parler, qui leur donnait un nouvel aspect et les mettait à la mode du temps, soit par une simple transformation du langage, soit par un remaniement complet qu'exprime fort bien le terme italien rifacimento. De rechercher comment et jusqu'à quel point notre poëme a pu être ainsi révisé ou refait, il n'y faut pas songer, sous peine de s'enfoncer dans le terrain mouvant des conjectures. Mais on peut affirmer, de science certaine, qu'il a dû en exister deux versions, au moins pour la seconde partie. C'est encore de la chanson de Gui de Nanteuil que nous tirons cette conclusion. On y lit , au début, une sorte de sommaire des aventures d'Aye d'Avignon , et , dans le courant du poëme, on rencontre mainte allusion à la chanson que nous publions. Plusieurs de ces allusions se réfèrent à un événement qu'on ne retrouve pas dans notre version, ce qui en suppose naturellement une deuxième, aujourd'hui perdue. D'après le récit qu'on lira ci-après, Aye d'Avignon est délivrée par Ganor et par Gui de Nanteuil de l'époux que Charlemagne lui a imposé et qui vient à la tête d'une armée réclamer sa main et son fief. Milon l'Ardenois (c'est le nom' de ce traître), avant d'avoir pu exécuter son détestable projet, est mis à mort par Gui de Nanteuil, tandis que, dans la version perdue, il avait réussi à devenir
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répoux d'Aye avant d'être puni de sa convoitise et de ses violences. C'est ce qui ressort clairement de deux passages du poëme de Gui de Nanteuil. Dans l'un , Hervieu de Lyon , rival de Gui , s'exprime ainsi :
« A mil de mes amis weil requerre Guion
ce Qu'il ochist comme fel son parrastre Milon ,
« Quant il ot espousée dame Aye d'Avignon (')• ^'
Dans l'autre passage, c'est Gui lui-même qui parle en ces termes :
c( Mile espousa ma mère sus mon def{endcmeni{^). »
Cette variante de rédaction est attestée par les deux manuscrits du poëme de Gui de Nanteuil, et plus explicitement encore par la version italianisée que par le texte français (5).
On peut considérer aussi'comme des additions à la rédaction primitive de notre chanson quelques vers qui se lisent à la fin de la première et de la seconde partie, et qui ont été sans doute ajoutés après coup, soit pour les relier entre elles, soit pour y rattacher le poëme de Gui de Nanteuil. Tels sont ces deux vers qui terminent le premier récit :
Diex lor donna .1. oir qui Guyoîot à non; Cefu Guy le sauvage, qui guerre ot à Karlon (4).