Hervieu, le fix Macaire P. 18 et passim
viij Préface.
cun sait, et par suite de l'excès de niaiserie du traître de mélodrame; mais ce qu'on ignore généralement et ce qu'il est curieux de noter, c'est que ce personnage, au moment où il s'est ainsi transformé, était encore identique au traître de nos dernières chansons de geste. On pourra s'en convaincre si l'on veut bien comparer les deux figures en ce qu'elles ont d'essentiel et de caractéristique, et par là on se fera une idée soit de la vitalité des créations de nos anciens poètes, soit de l'immobilité de l'art populaire.
L'auteur de Gui de Nanteuil , qui composait son poëme à une époque où la plupart des chansons de geste étaient déjà connues, n'a essayé de rajeunir, ni pour les preux ni pour les traîtres, les types consacrés, pour ainsi dire, en chaque genre, par une longue habitude et un long succès. Il s'est contenté de les reproduire, mais d'une main faible, acceptant l'héritage de ses devanciers, et le diminuant plutôt que de l'accroître. Sans doute son héros, Gui de Nanteuil, est un vaillant guerrier, mais il ne se distingue en rien des nombreux chevaliers, tous sans peur sinon sans reproche, que nous offre Pépopée carlovingienne. Le caractère d'Eglantine n'a rien que de gracieux et de touchant, une fois acceptées les moeurs du temps ; mais il n'est guère plus original que celui de son amant, et nous semble moins marqué déjà que celui de sa belle-mère Aye d'Avignon
Mais si les personnages de ce poëme considérés un à un laissent à désirer et manquent de relief, l'action dans son ensemble nous paraît assez satisfaisante. Elle commence au défi d'Hervieu,
Préface. ix
se complique de TamourdeGui etd'Eglantine, et se dénoue parle triomphe du valetde Nanteuilet par son mariage. C'est Gui qui est le héros, et le seul héros du poëme. L'intérêt, qui n'a pas le temps de s'affaiblir dans un ouvrage aussi court, se porte toujours sur lui et sur son amante, sans néanmoins se diviser, et sans être distrait par aucun de ces incidents qui troublent si souvent le récit dans les poèmes de la décadence. Il faut savoir gré à l'auteur de Gui de Nanîeuil de cette simplicité qui donne à son ouvrage un air de ressemblance avec les vieilles chansons de geste; mais il ne faudrait tirer de là aucune conclusion excessive en faveur de l'ancienneté du poëme. Il n'est pas encore au bas delà pente surlaquelle s'échelonne la série de nos chansons de geste , puisqu'on ne saurait le faire descendre que de bien peu au-dessous de la limite qui sépare le douzième siècle du treizième, ainsi que l'établira un témoignage rapporté ci-après. Mais il n'y a pas lieu à l'inverse de le faire remonter beaucoup plus haut ; la partie la plus ancienne de la chanson d'Aye d'Avignon n'a pas été composée, selon toute apparence, longtemps avant l'avénement de Philippe -Auguste, et l'on a déjà dit que notre poëme rappelle de cette chanson non-seulement la partie primitive^, mais encore la continuation. Ce sont des ouvrages de la même école, qui tiennent à la fois de la chanson de geste et du poëme d'aventures, où les mœurs sont singulièrement adoucies, alanguies si l'on veut, et oii l'amour tient une place que ne lui eût pas accordée à coup sûr un trouvère des premiers temps. L'idée seule du tournoi qui sert au dénoûment
X Préface.
de notre poëme, celte idée qui semble si étrange au vieux duc Naimes, suffirait à prouver que Fauteur de Gui de Nanteuil sacrifiait un peu à regret au goût de son temps , et vivait à cette époque de transition où Pantique chanson de geste était contrainte, pour lutter avec les inventions de Técole de Chrestien de Troyes, de dépouiller sa rudesse et sa naïveté presque sauvages.
On ne s'étonnera donc pas qu'une composition de cette date et de ce genre soit de pure ima gination et n'ait aucun fondement historique. Ce que la tradition populaire avait retenu de l'histoire de Charlemagne^ nos plus anciens poètes l'avaient mis en œuvre, et l'auteur de Gui de Nanteuil arrivait trop tard pour pouvoir rien demander à cette mine épuisée. On serait même fort en peine de trouver une place pour les événements qu'il raconte dans la vie fabuleuse du grand empereur, telle que la déroule la suite de récits que nous ont laissés les plus anciens trouvères. Et notre poëme n'est pas le seul qui donne lieu à cet embarras : tous ceux de la geste de Doon de Mayence, à laquelle il se rattache, sont aussi difficiles à classer. On ne sait à quel moment leurs auteurs ont voulu en placer l'action^ si tant est qu'ails se soient préoccupés de ce détail. Nous ne tenterons pas, comme on le pense bien, de résoudre cette difficulté; nous nous bornons à en tirer l'indice très-significatif qu'elle nous fournit pour déterminer la date de certains poëmes et en particulier de celui que nous publions aujourd'hui.
Mais ce dut être un souci plus sérieux pour
Préface. xJ
un chroniqueur qui prétendit raconter la vie de Charlemagne avec les seuls matériaux que lui fournissaient les chansons de geste. On voit que nous voulons parler de Philippe Mouskes. Ce poète compilateur paraît avoir senti qu'il ne pouvait passer sous silence les événements racontés dans notre poëme, dont la renommée était grande, comme nous le prouverons tout à l'heure; mais en même temps il laisse apercevoir qu'il n'était pas fort à l'aise pour en intercaler la mention dans son récit. Philippe Mouskes fait allusion à deux reprises au poëme de Gui de Nanteuil. La première fois, c'est après la trahison de Ganelon qu'il introduit notre héros en compagnie de plusieurs autres qui firent grant ennui à Charlemagne :
Puis ot il anuij ce dist on.
Par Aiglentine et par Guion ; Car Hervils ot ocis Garnier Père Guion , buen cevalier ; Et dame Aye reprist pour bien Ganor, .i. rice roi paien (i).
Par cette manière incidente de rappeler Fhîstoire de Gui de Nanteuil , il s'épargne la peine lui de trouver une place déterminée. La seconde allusion, plus explicite quant aux événements, est aussi peu précise par rapport à leur date. Après avoir raconté les guerres de Charlemagne contre les Saxons et son retour en France , Philippe Mouskes ajoute :
Et puis avint, bien le set on,
xij Préface.
Que j par la force d^Avegnon^
Monstrcrcnt à Carlon orguel
Maintes gens et Guis de Nantuel.
Et ot fait son père Garnier
De son atour confanonnier ;
Et s'ot de sa feme cel fil,
Aiien d'Avegnon, le gentil.
Mais ocis fu par traïson '■
Del grant parage Guenelon ;
Dont puis avint que en .i. lia
S'en combati Guis à Herviu,
Et puis fist il si sa besongne
Sor Aiglentine de Gascogne (i).
Tout ce que Philippe Mouskes eût pu affirmer, c'est que que l'action de notre poëme se place à la fin du règne de Charlemagne. '< Je suis vieux et faible , fait dire quelque part à l'empereur l'auteur de Gui de Nanteuil; mon temps est passé , et voilà soixante - dix ans accomplis que je porte ma couronne (2). » Et de fait cette exagération était nécessaire ; car Gui de Nanteuil est l'arrière -petit -fils de Doon de Mayence, qui, lui aussi, est le héros d'un poëme dont l'action se passe également sous le règne de Charlemagne.
La chanson de Gui de Nanteuil, comme celle d'Aye d'Avignon et d'autres du même temps et du même goût, obtint un succès qu'on ne serait pas tenté de supposer, mais qu'il faut bien enregistrer sur la foi des témoignages que l'on en retrouve. Le plus ancien est celui du troubadour Rambaut de Vaqueiras, qui mourut vers 1207,