‹ Aye d'Avignon, chanson de geste. Publ. pour la première fois d'après le manuscrit unique de ParisChapitre 19 sur 23 · I . Exemple · texte numérisé non relu

I . Exemple

A ces paroles — respondi le garçon :

« Sengnorj dist //, — l'on m*apelle Guion. » (Fol. 6 y\)

XXX Préface.

Cestorel cellor (ceux-ci, ceux-là) , qui ne sont autre chose que costoro et colloro.

Cestor oit en ses terre envolé et trametus, Cellor en fait dol ad cui n'est calus, E cellor ne fait çoie ad cui est plassus.

(Fol. 12 r\)

Por salver tôt celoro che perdon cherirois.

(Fol. 8 r^)

Signalons encore con (avec) et da (de ou par), mots purement italiens :

Cun ces paroles. (Fol. 7 v.) Con. dos vis pietois. (Fol. 8 r'.) Con pietos semblans. (Fol. 9 r".) Da bons e da mais. (Fol. 10 v*'.)

Sans doute ces mots et d'autres auraient pu être substitués par un copiste aux mots français correspondants; mais ce copiste, apparemment, n'en aurait pas fait emploi seulement dans une petite partie du manuscrit pour les abandonner dans une partie beaucoup plus étendue.

Un dernier argument bien plus concluant est celui-ci : si le poëme de Gui de Nanteuil a été simplement italianisé d'un bouta l'autre , on doit retrouver les rimes depuis le premier vers jusqu'au dernier après avoir effacé les traces de prononciation italienne qui auront pu altérer les mots. On les retrouve en effet, et sans trop de peine, dans la partie du manuscrit qui n'est qu'une transcription mal faite ; mais qu'on les cherche dans les 42 premières tirades à com-

Préface. xxxj

mencer par la première , que nous avons rapportée ci-dessus, et Ton se heurtera ù des difficultés insurmontables. Nous signalerons par exemple, dans cette tirade, les mois florixe, larixe, drudarixc, apprixc, gabcrixe. Rien de si aisé que de ramener fîorixe à la forme française : la rose est floriCy eût-on dit dans le français du temps ; admettons maintenant que par assonance beaucoup de mots de cette tirade aient pu rimer avec florie, tels que reverdissent, franchise, avarice, église, qui ont des finales muettes, mais larris (par bois et par larris^ , un Français l'eût-il fait rimer, surtout à la fin du XI I*^' siècle, avec les mots qui précèdent? Nous en doutons fort. Un Italien n'a pas hésité à lui donner une forme féminine et à écrire larixe. Il écrit drudarixe pour draerie , gaberixe pour gâterie, afin de rimer richement ; il n'a pas non plus reculé devant ce solécisme :

Le vallecte de Nantol de ce ben e apprixe.

Il faudrait appris , qui ne rimerait qu'avec larris ; mais ni l'un ni l'autre ne devraient trouver place dans une tirade en ise.

Autre solécisme plus loin, où l'auteur met ces vers dans la bouche d'Aye :

Avant me lassaroie detrincer cor e pis Che jamais sot vos soit ma persona mis.

La grammaire exigeait mise, mais la rime voulait mi5, et elle l'a emporté. Jamais Français n'eût prêté un langage aussi incorrect à la belle duchesse d'Avignon.

XXX]] Préface.

Les exemples de ces fautes caractéristiques reparaissent à chaque page. Voici des vers d'une même tirade :

Grans fu l'estors e orible a veoere.

L'aste paumoie o est un penons d'oere.

Qu-antl'asteest brisie, trait lebrandde colocn, El fert Joserant par tes si gran vigoere Ses armes trince corn fust folle de poerc. (Fol. 6 ro).

Restituons au dernier mot de chaque vers sa forme française : véoir ou voir, or, color, vigor, poire. Voilà des mots qui n'avaient pas accoutumé de se faire écho dans la même tirade , et qui ici devaient rimer de plus avec sicomore , Ganor, noir, esîoire, victoire, rasoir, etc., etc.

Après ces preuves, nous pouvons négliger certains indices dont deux cependant valent la peine d'être relevés. Dans la tirade trente-deuxième (fol. 10, v^) figure un abbé Annibal, nom qu'on chercherait vainement dans un texte français du temps. Ailleurs, Ganoret Aye sont servis à table par un certain Rawon de Pise (fol. 12, r°).

Ainsi, à nos yeux , l'auteur du prologue placé en tête de Gui de Nanîeuil dans le manuscrit de Venise est un Italien qui se mêlait d'écrire en français , mais qui était loin de connaître cette langue comme son compatriote Brunetto Latini. Il était même inférieur à ce Padouan qui a compilé pour partie et imaginé pour le reste le poëme de L^ Entrée en Espagne, sur lequel M. Léon Gautier a publié une notice si intéressante dans la Bibliothèque de l^ École des Chartes (').

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