‹ Ayesha, ou La jeune fille de KarsChapitre 1 sur 19 · ESSiL · texte numérisé non relu

ESSiL

ou

CBAPITRE PREMIER.

Puisque j’en ai le temps, vous saurez

cette histoire.

Chaucer.

EirviRON une heure avant le lever du soleil, par une belle matinée du printemps, les grandes portes du célèbre monastère arménien d’Etch - Miazin ou des Trois-Eglises, situé au pied du mont Ararat, sur les frontières de la Perse et de la Turquie, s’ouvrirent pour le départ d’une compagnie de voyageurs qui avaient reçu l’hospitalité du vénérable patriarche de ce couvent, la nuit précédente. La lune, quoique sur son

ATESHA.

déclin, donnait encore assez de lumière pour qu’on pût distinguer la forme sublime de cette montagne qui élevait jusqu’aux nuages sa tête couverte de neige; et, en la contemplant sous ce demi-jour, à cette heure de silence solennel, on se sentait saisi d’un respect mêlé de crainte qui prenait sa source dans le caractère sacré de l’histoire de cette montagne, dans les traditions fabuleuses qui s’y rattachent et dans les moeurs féroces des tribus qui l’habitent.

Quelques instans après l’ouverture des portes, les voyageurs se mirent en marche, rangés dans l’ordre prescrit par l’étiquette turque. Le surugi, ou guide, marchait en tète, conduisant deux chevaux chargés des bagages; le tatar, ou courrier turc, le suivait. Après lui venait le principal voyageur, et son domestique était à l’arrière-garde avec ceux qui avaient voulu se joindre à la cavalcade.

Ce voyageur était un jeune seigneur anglais, un de ces jeunes gens doués d’un esprit entreprenant et plein d’ardeur, qui, quoique nés dans le sein du luxe et jouissant de tous les avantages que peut procurer la civilisation, se soumettent volontairement aux privations les plus pénibles, et bravent les dangers de toute espèce, au milieu de peuples ignorans, barbares et fanatiques , afin de secouer les préjugés auxquels on peut céder, quand on ne voit le genre bu-

ATBSHA.

«aain que partiellement. Lord Osmond, e’étak «on nom, était l’héritier d’une noble maison. -Après une absence de jdusieurs années, il retournait dans sa patrie où il était attendu avec impatience par des parens qui l’idolâtraient.

Lord Osmond était aussi distingué par les grâces de son extérieur que par les qualités de son coanr et de son esprit. Son teint clair était ombragé par de beaux cheveux bruns qui se bouclaient naturellement autour d’une tète qui aurait pu servir de modèle ; il avait le nez aquilin , les yeux d’un bleu foncé et empreints d’autant de douceur que d’intelligence. Sa bouche était parfaite, soit qu’il fût sérieux, soit qu’il sourit; et, en ce dernier cas, elle laissait entrevoir les dents les plus blanches et les mieux rangées. Son front, large et découvert, exprimait quelquefois la réflexion, mais toujours la franchise et l’honneur. Sans être un géant, il était d’une taille avantageuse, et toüs ses membres, parfaitement proportionnés, annonçaient une force peu ordinaire. On remarquait dans ses manières quelque chose de plus grave et de plus imposant que dans celles de la plupart des jeunes gensde son âge. Dans tous ses discours, dans tous ses gestes, il montrait une dignité naturelle; et cependant il ne manquait pas de cet aimable enjouement qui attire la bienveillance et l’aflection.

Sa conduite à l’Université et les succès qu’il

AYESHA.

y avait obtenus l’avaient fait regarder comme un jeune homme donnant les plus hautes espérances. Cependant, ne se contentant pas des connaissances qu’il avait acquises dans les livres, il résolut de faire un cours d’études pratiques en voyageant dans les pays qui lui présentaient le plus d’intérêt. Ses parens ne crurent pas devoir s’opposer à ce projet. Muni (te lettres de recommandation et de crédit, il parcourut d’abord les contrées méridionales de l’Europe, et, avec le temps il se trouva installé dans le palais de l’ambassadeur d’Angleterre à Constantinople. Là il dressa le plan d’un voyage en Asie; mais, avant de l’exécuter, il donna tous ses soins à l’étude de la langue turque, sachant qu’elle lui serait de la plus grande utilité pour voyager dans les domaines du sultan et dans les parties septentrionales de la Perse.

Pendant son séjour dans cette capitale, il se lia d’une amitié intime avec un des attachés de l’ambassade , nommé Edouard Wortiey, jeune homme d’un grand mérite et aussi aimable que rempli de talens. Il était fils de sir Edouard Wortiey , du comté d’York, connu par ses connaissances classiques et par son enthousiasme pour tout ce qui avait rapport à l’ancienne Grèce. Lors du départ de son ami, il lui promit de correspondre avec lui par toutes les occasions possibles.

AYESHA.

Lord Osmond \isita successivemeut Athènes y la Morée, la plupart des îles de l’Archipel, l’Egypte, la Syrie et la Palestine ; il traversa le désert pour se rendre à Bagdad et à Bassora. Passant ensuite le golfe persique à Bashire, il tourna ses pas vers le nord et alla à Shiraz, à Persépolis et à Ispahan. Elnfin, après avoir vu la cour du shah à Téhéran, il retournait en Angleterre par Constantinople. Pendant ce long voyage, il avait presque toujours porté le costume turc, et il avait un air si véritablement oriental, que les Turcs eux-mémes y étaient trompés; et, avant de savoir qu’il était chrétien, ils le prenaient pour un vrai croyant. En Perse, où les Turcs ne sont pas vus de très-bon-œil, il avait repris l’habit anglais ; mais il l’avait quitté de nouveau en rentrant en Turquie; et, au moment où nous le rencontrons, sortant du monastère d’Etch-Miazin, il avait sur la tête un turban de belle mousseline blanche comme la neige ; à sa ceinture, une paire de pistolets richement montés; à son côté, un sabre à large lame, semblable à ceux des Mamelucks, et, sur ses épaules , une courte pelisse bordée d’hermine. Admirant le costume pittoresque des Turcs, son ambition était d’étre pris pour un habitant du pays. Cette métamorphose avait pour lui de grands avantages; mais elle n’était pas sans inconvéniens ni même sans dangers.

Si elle lui permettait de voyager sans exciter la méfiance et sans être exposé- à une curiosité impertinente , d’un autre côté elle l’assujétissait aux vexations et aux exactions que les indigènes éprouvent de la part de leurs gouverneurs. Peutêtre ne sentait-il pas assez cet inconvénient; car il était attaqué de turcomanie à un telle point , qu’il cherchait à se dépouiller de tout ce qui pouvait lui donner un air européen, croyant que c’était le seul moyen de parvenir à bien connaître les mœurs et les usages du pays.

Avant de partir de Constantinople , il avait congédié ses domestiques européens qui n’auraient pu que le gêner d’après le plan de voyage qu’il s’était tracé. Il avait pris pour valet un Grec, et un Turc devait lui servir de tatar et de pourvoyeur sur la route. Le Grec était né dans le village de Sédikieu, près de Smyrne , et son extérieur aurait pu le faire prendre pour un des anciens héros de son pays. Sa taille était grande et droite, et ses membres bien proportionnés avaient autant de force que d’agilité ; aussi excellait-il dans tous les exercices qui exigent de la vigueur ou de l’adresse. Il avait de beaux traits, le nez des anciens Grecs, les yeuxpleins de feu, et, quand il était complètement armé et costumé , c’était un personnage réellement imposant. Il se nommait Ânastassio; mais on le nommait ordinairement, par syncope, Stasso. Il

ATESHA. 7

avait toute la fiuesse de sa nation et tout le courage d’un lion ; et, quoiqu’il eût cette crainte respectueuse des Turcs, qui est inhérente à tous les Grecs d’Asie, il ne souffrait jamais que ce sentiment l’emportât sur ce qu’il devait à son mmtre , auquel il était sincèrement attaché.

. Le Turc, si l’on peut lui donner ce nom, était né dans une des provinces allemandes de la Suisse. Encore enfant, il servait comme mousse sur un bâtiment marchand de Trieste, lorsqu’il fut pris par un corsaire algérien. Vendu comme esclave à un marchand égyptien, son maître le détermina à se faire musulman, le nomma Mus* tafa, et, au bout de quelques années, lui donna la liberté. Il devint alors un de ces tatars, ou courriers , dont un grand nombre sont toujours attachés aux pacha» et aux hommes revêtus de dignités. Étant venu à Constantinople, il entra en cette qualité au service de l’ambassade d’Angleterre, et il remplit les devoirs de sa place avec zèle et fidélité. 11 n’avait pas tout-à* fait oublié sa langue naturelle et il avait assez conservé de ses habitudes européennes pour offrir un singulier mélange de franc * et de turc tant dans ses discours que dans ses manières. Il avait une petite tsalle et des cheveux d’un blond

^ Nom que donnent les Orientaux à tous les Européens. {Note du Trad.)

A.YESHA.

fade; il aurait donné tout au monde pour qu’une barbe augmentât son air de dignité; mais l’ingrate n’avait jamais voulu croître. Cependant quelques poils sur sa lèvre supérieure auraient pu passer pour des moustaches, si leur couleur, se mariant parfaitement à celle de sa peau, ne les eût rendus presque invisibles.

Quoiqu’il eût adopté la marche lourde, le geste grave et l’air flegmatique des Osmanlys ; quoiqu’il fumât assidûment l’éternel chibouk * et qu’il fît entrer dans tous ses discours Allah ! Inshallah ! Mash Allah\ le levain européen n’en paraissait pas moins, et il n’était que la caricature d’un Turc. Il aurait volontiers voulu faire croire qu’il était un véritable Osmanly quant à la bravoure et à l’assurance; mais il était évident que la nature avait placé. le germe de la poltronnerie dans l’argile dont elle l’avait pétri, et il avait une merveilleuse perspicacité pour apercevoir le danger le plus éloigné. Lord Osmond, avant de partir pour son voyage en Asie , avait eu Mustafa pour cicerone et pour protecteur dans plusieurs excursions qu’il avait faites dans les environs de Constantinople et sur les rives du Bosphore. Satisfait de ses services, il l’avait demandé à l’ambassadeur pour l’accompagner en Asie,,et comme il avait promis à Mustafa de

» Pipe turque. ( Note du Trad.)

ATESHA.

le bien payer el de le ramener en sûreté à Constantinople, celui-ci y avait consenti avec plaisir.

Pendant la première partie de la matinée, tandis que la plaine était couverte de vapeurs grises , et qu’on pouvait à peine distinguer les formes diverses des montagnes, nos voyageurs marchèrent en silence. Le surugi allait en avant avec l’indifférence d’un homme qui traverse un canton qu’ils connaît parfaitement. Osmond dirigeait ses idées vers l’Àngleterre, jouissait d’avance du plaisir de revoir ses parens et ses amis, se livrait à des conjectures sur sa destinée future et réfléchissait aux divers événemens qui pouvaient s’être passés depuis son départ d’Angleterre. Stasso cherchait à se rappeler s’il n’avait rien oublié, chez les vénérables moines d’Etch'Miazin, des effets appartenant à son maître. Mustafa regardait sans cesse autour de lui, principalement du côté des montagnes, craignant quelque embuscade de brigands, et les dangers imaginaires dont pouvait les menacer la rencontre d’une Dive ou d’une Goule. Le jour commençait à paraître quand il apei’çut, à une assez grande distance, dans la direction de la route qu’ils suivaient, deux objets qui lui parurent suspects et qu’il prit pour des hommes à cheval. 11 les considéra quelques instans en silence; mais enfin , pressant le pas de son cheval , il s’approcha du surugi, et lui dit : — Re-

lO

ATESHA.

gardez là-bas et diles-moi ce que vous voyez.

— Comment le saurais-je? répondit le guide; ce peut être des pierres, des arbres ou des hommes.

, —Que me dites-vous là? répliqua Mustafa; des pierres sont des pierres; mais des hommes sont autre chose. Je crois plutôt que ce sont des hommes.

— Peut-être oui, peut-être non, dit le guide d’un ton insouciant. BakaJum, nous verrons.

Osmond avait remarqué les gestes que faisait Mustafa en parlant au surugi, et il le rappela , en lui criant : — De quoi s’agit-il donc ? Que montrez-vous au surugi ? 11 lui parlait ordinairement en anglais;car Mustafa avait appris cette langue depuis qu’il était au service de l’ambassade d’Angleterre, et Mustafa lui répondait dans la même langue lorsqu’il ne se trouvait aucun Turc dans la compagnie; mais, dans le cas contraire, on n’aurait pu lui arracher un seul mot d’anglais de crainte qu’on ne le soupçonnât de ne pas être un vrai croyant. En cette occasion, il s’approcha d’Osmond, et lui dit en baissant la voix, pour ne pas courir le risque d’être entendu par le surugi : — Cet endroit est dangereux, Mylord; nous sommes près du pays de Cara Bey, et nous n’avons pas trop de nos deux yeux pour veiller à notre sûreté. Ne voyezvous pas quelque chose là-bas ; des hommes à

AYESHA.

cheval? et il lui montra les objets encore indistincts qui lui donnaient de l’inquiétude.

Osmond tourna la tête du côté que le bras étendu de Muslafa lui indiquait : — Si ce sont des hommes, dit-il, ce sont probablement des voyageurs comme nous. Que nous importe?

— Ah! s’écria letataren soupirant, vous ne savez pas que ce pays n’est pas l’Angleterre. On trouve ici des Kounder ,des Yézidis, des Arméniens, des Lesgis, tous aussi brigands les uns que les autres. Le sultan de Turquie et le shah de Perse ne sont que de la bouc à leurs yeux, et, en vous coupant la gorge, ils crient: Bismillahl au nom du prophète ! comme s’ils égorgeaient un agneau.

En ce moment, les premiers rayons du jour commençaient à briller du côté de l’orient et rendaient plus distincts les objets dans le lointain. Tout à coup le Grec, dont les yeux de lynx étaient fixés sur les prétendus cavaliers, qui n’avaient pas changé de position, s’écria: — Et vous appelez cela des hommes, Mustafa Aga ? TV diavolo l que diable! ce sont des arbres.

Mustafa lui-méme s’aperçut de sa méprise, son front s’éclaircit, et, remplissant sa pipe en signe de satisfaction, il alla reprendre sa place à la suite du surugi.

Osmond le rappela. — Quel est ce Gara Bey dont vous venez de prononcer le nom? lui de-

AYESHA.

manda-t-iL J’en ai déjà entendu parler ; mais je ne me croyais pas si près de ses domaines.

Mustafa vint se placer à côté de lord Osmond, car cette apparènce de familiarité entre le maître et le serviteur est assez commune dans l’Orient, quoiqu’un vrai tatar turc ne veuille jamais convenir qu’il soit le serviteur de personne; bien qii’il parlât en Anglais, il baissa la voix de peur que le surugi, qui était pourtant à une certaine distance, n’entendît le nom de Gara Bev.

— Gara Bey ! dit-il en secouant son manteau comme pour en faire tomber la poussière ; Gara Bey est SheitaUy Satan, un Yézidi,un adorateur du diable. Il ne connaît ni les lois ni la piété ; il ne se soucie ni du sultan ni du shah ; s’il s’empare de vous, il vous laisse nu comme la main, et vous êtes bien heureux s’il ne vous massacre pas ensuite. G’est un bandit; son père et son grand-père étaient des bandits ; ses enfans et ses petits-enfans seront des bandits. Que puis-je dire de plus ?

— Où demeure ce misérable? demande Osmond en souriant des honneurs héréditaires, en ligne ascendante et descendante, conférés par Mustafa à Gara Bey; traverserons-nous une partie de ses domaines ?

— Il demeure, répondit Mustafa en étendant le bras du côté du nord, dans un château voisin

AYESHA. 1 3

des frontières de la Russie; dans un château qui ressemble à mon bonnet.

Il voulait dire que le château de Gara Bey était situé sur le sommet d’une montagne escarpée en forme de cône, et la comparaison était excellente; car le bonnet des tatars forme un cylindre surmonté par une espèce de houppe de couleur jaune.

— Personne n’a jamais pris ce château, continua Mustafa, et personne ne peut le prendre. Le Turc, le Kuzzilbash,le Moscovite, l’ont essayé tour à tour; tous ont échoué. Il est perché sur son rocher comme l’aigle noir qui cherche une proie.

— Et qu’avons-nous à craindre de lui ? reprit Osmond ; son château est situé loin de notre route, et je suppose que le gouvernement turc surveille avec soin tous ses mouvemens.

— A craindre ! dit Mustafa en se donnant un air de bravoure ; qui parle de craindre? Mais, en passant sur la montagne de'Savanlu, il faut toujours avoir la barbe sur l’épaule, parce que c’est là qu’il envoie ses brigands, et il y va souvent lui-même. C’est là qu’il pille les caravanes et qu’il massacre et empale les voyageurs.

— Mais, comme je le disais tout à l’heure, dit Osmond, le gouvernement turc entretient sans doute une bonne garde sur la route poui' la mettre à l’abri de ses déprédations?

— Le gouvernement turc! s’écria le tatar avec l’accent d’un souverain mépris ; tous les Turcs sont des ânes ; leurs pères et leurs mères ont été des ânes depuis le commencement du monde, et leurs descendans seront des ânes jusqu’à la dernière génération. Gara Bey se moque du gouvernementturc, et fait ceci quand il en parle. Et en prononçant ces mots, il frappa son coude droit de la main gauche, ce qui est la plus grande marque de mépris que puisse donner un Turc.

La description que faisait Mustafa de ce célèbre brigand, amusa Osmond et augmenta le désir qu’il avait déjà de le connaître. D’ailleurs, il avait souvent souhaité trouver l’occasion de s’instruire par lui-même de la manière de vivre, des rites religieux et des coutumes sociales des Yézidis, peuple extraordinaire et myste'rieux, et dont il avait entendu tant de récits contradictoires.

— Savez-vous q&elque chose des Yézidis?

demanda-t-il à Mustafa. Est-il vrai qu’ils adorent le diable?

— Les Yézidis sont une tribu deKourdes, répondit le tatar; ils habitent, pour la plupart, les montagnes du Rourdistan. Ils portent le même costume et parlent la même langue. Chacun sait que si vous dites devant un Yézidi : Lahnet be Sheitan ! maudit soit Satan ! il tombera

ATESHA.

sur VOUS et vous tuera s’illepeut. J'ai appris tout cela sur la route en portant des dépêchés entre la Turquie et la Perse ; mais si les Turcs baissent un peuple plus qu’un autre c’est cette tribu détestable.

Stasso avait écouté avec attention tout ce qu’il avait pu entendre de cette conversation ; et, voyant que son maître cherchaità avoir des informations sur les Yézidis, il lui dit avec cet empressement officieux qui caractérise les Grecs :—J’ai une fois joué un bon tour à un drôle qu’on m’avait dit être un Yézidi. Je traçai un cercle autour de lui, en disant Lahnet he Sheitanl Vrai, comme je vous baise les yeux, je voudrais que vous l’eussiez vu. Il écumait de rage, il s’arrachait les cheveux, il aurait voulu me mettre en pièces; mais, pour le monde entier, il n’aurait osé sortir du cercle. Voilà ce que je sais ; que puis-je dire de plus ?

—Et n’ont-ils pas de fêtes, de rites religieux? demanda Osmond.

— Que le Ciel leur envoie toutes les calamités! s’écria Mustafasans élever la voix, de peur d’être entendu par le surugi. Je n’ai jamais entendu parler que d’une seule de leurs fêtes ou cérémonies religieuses, et peut-être ce qu’on m’en à dit est-il faux. Un certain jour de l’automne, les Yézidis de toutes les parties du Kourdistan se réunissent, hommes et femmes, dans unegrande

ATESHA.

salle ; ils passent la première partie de la nuit à boire et à manger, éteignent ensuite toutes les lumières et ne disent plus un mot jusqu’au lendemain matin. Alors ils retournent chacun chez soi, et puisse Allah faire descendre ses malédictions sur leur route? Vôilà ce qui m’a été dit, et Dieu seul sait si cela est vrai; car ils sont très-mystérieux et ils ne permettent à aucun étranger de prendre part à ce qu’ils font de bien ou du mal.

Nos voyageurs charmèrent, en conversant ainsi, l’ennui de la longue route qui traverse la contrée aride qu’on trouve le long de la base de la chaîne de l’Ararat. Enfin ils arrivèrent au misérable village d’Hajjibiramlu, situé sur les frontières de la Perse et de la Turquie, et ils se disposèrent à y passer la nuit. Stasso, après avoir étendu le tapis et préparé le lit de son maître, remplit les fonctions de cuisinier et servit à lord Osmond un pilau avec deux volailles coriaces pour son dîner, tandis que Mustafa alla retenir des chevaux' et s’assurer d’un guide pour se remettre en route le lendemain.

tHAPlTRE II.

S’il est possible de marquer aujoiir* d’hui l’endroit où Adam et Eve ont pris naissance > c’est certainement le pays où nous sommes.

Toubitefort, Lettre XIX.

L’Arpachai est une rivière rapide qui passe près du village d’HajjibiramIu , et qui, après avoir tourné autour de la base d’un rocher escarpé^ joint ses eaux à celles de l’Aiaxe et finit par se jeter avec leCyrus dans la Mer-Caspienne. 11 n’y a d’autre moyen delà traverser que de la passer à gué, ce qui est très-difficile dans toutes les saisons de l’année à cause de sa rapidité et des grosses pierres détachées qui en forment le lit et qui ne permettent ni aux hommes ni aux

ATESHA.

chevaux et auxmulels d’avoir le pied sûr. L’eau en était alors particulièrement trouble, car, pendant le printemps, les neiges, qui couvrentles montagnes, commencent à se fondre, ce qui la grossit considérablement et en rend le cours plus impétueux.

Le jour ne paraissait pas encore quand nos voyageurs arrivèrent sur les bords de cette rivière. Mustafa en ce moment s’approcha de son maître et lui dit d’un ton mystérieux et à voix basse, en lui montrant le nouveau surugi: — Méfiez-vous de lui, c’est un méchant homme, un diable! Ne restez pas en arrière aujourd’hui ; il faut que nous marchions tous ensemble. Je vousdis que c’est un vaurien.

—Comment le savez-vous, Mustafa ? demanda Osmond pouvant à peine s’empêcher de sourire.

— Vous n’avez pas de pareils drôles en Angleterre , répondit Mustafa, mais , ici nous les connaissons: c’est un Yézidi; je le vois à son boquet noir et à sa chevelure. Je vous le répète, ne restez pas en arrière.

Osmond regarda alors son nouveau guide avec attention ; et, dans le fait, c’était un homme trèsremarquable. Il y avait dans son extérieur quelque chose de mystérieux qui était difficile à définir. Pour un Asiatique, sa physionomie était assez prévenante, mais ses regards annonçaient

A.YESHA.

l’habitude delà précaution.Ilavaitlapeamiaturellement blanche, quoique basanée par le soleil ; il était de petite taille, mais agile et vigoureux, il parlait peu , mais rien de ce qui se passait ne lui échappait, et ses yeux, toujours actifs, quoique ombragés par les franges et les glands de son bonnet kourde, observaient constamment les mouvemens de ses compagnons. Lorsqu’il fut question de passer la rivière, il montra l’endroit le plus convenable ])our la traverser à gué, et, quoique l’eau eût une rapidité effrayante et fût couverte d’écume,il y poussa son cheval, qui paraissait une misérable rosse. 11 fit marcher devant lui les chevaux de somme, tandis que des paysans, qui n’avaient gardé de leurs vétemens que leurs pantalons, les tenaient par la bride et maintenaient l’équilibre du fardeau qu’ils portaient.

Lord Osmond,letatar et le Grec, étaient restés sur le bord de la rivière et attendaient que les chevaux chargés du bagage fussent arrivés sur l’autre rive, pour passer le gué à leur tour. Le trajet s’effectuait heureusement, quand tout à coup le surugi et sa monture disparurent. Son cheval avait manqué des deux pieds de devant, et avait été renversé et emporté avec son cavalier par la rapidité du courant. La perte du surugi semblait inévitable, et on le voyait paraître et disparaître successivement, luttant inutilement

AYESHA.

contre la violence des eaux. Osmond remarquai que la rivière, à peu de distance, faisait un coude pour tourner autour d’un rocher, et qu’un gros arbre était tombé en cet endroit, et, convaincu que son malheureux guide devait en passer trèsprès , il mit son cheval au galop, y arriva avec la rapidité de l’éclair et se jeta dans l’eau, sans hésiter j à l’instant où le surugi épuisé reparaissait à la surface probablement pour la dernière fois, il le saisit d’un bras vigoureux et parvint à le traîner sur la rivef. Le malheureux avait perdu connaissance ; mais il recouvra promptement l’usage de ses sens, et il reconnut à qui il devait la vie. Que ce fût un homme ou un diable, le fait est que personne n’aurait pu montrer plus de reconnaissance à celui qui l’avait sauvé. Il se jeta à ses pieds, lui baisa les mains et les genoux, et enfin fit toutes les démonstrations d’une gratitude que rien ne pouvait égaler.

Osmond l’engaga à retourner chez lui, en lui disant qu’il prendrait un guide parmi les paysans qui l’accompagnaient ; mais il s’y refusa positivement, et il fit ce refus d’un ton qui paraissait indiquer qu’il avait pour cela des raisons particulières. Il insista pour qu’on passât la rivière sur le champ, et dit que, pour peu qu’on tardât, l’eau augmenterait et le gué ne serait plus praticable. Osmond suivit son avis

AYESHA.

«l ïe passage de la rivière se fit sans autre accident. '

Ils commençèrent alors à gravir une montagne par un chemin qui tournait sans cesse, et, pendant ce temps, Mustafa ne cessait de regretter qu’Osmond eût empêche le surugi de se noyer. — Je suis sûr, disait-il, que c’est un des espions de Gara Bey; car je sais qu’il en a un grand nombre à sa solde pour l’avertir du passage des voyageurs qui peuvent lui valoir quelque butin. Osmond chercha à faire comprendre à son tatar le dogme du christianisme qui nous prescrit de faire aUx autres ce que nous voudrions qu’ils nous fissent; mais Mustafa n’entendait pas de cette oreille. Si je sais que cet homme veut m’ôter la vie, répondit-il, pourquoi ne la lui ôterais-je pas quand je le puis ? — Notre religion nous apprend un autre précepte, répliqua Osinond; elle nous défend de faire le mal, même pour arriver à un bien. Devez-vous laisser périr un de vos semblables, uniquement parce que vous soupçonnez qu’il a de mauvais desseins contre vous? Vous verrez peut-être que j’aurai lieu de me féliciter d’avoir agi comme je l’ai fait. — Allah le sait, répliqua le tatar. Kismet^ le destin, gouverne tout; et, après tout, il faut nous soumettre à ses lois.

Osmond saisissait toutes les occasions qu’il trouvait pour chercher à éclairer l’esprit du

AY£SHA

pauvre Mustafa qui avait adopté les idées des Turcs sur la prédestination, doctrine très-connmode y qui leur évite la peine de réfléchir et de raisonner, et qui fait que leur dernier ajournent est toujours : £aAalum, nous verrons. Lord Osmond s’arrêta quelques instans pour contempler le confluent de l’Ârpachai et de l’Âraxe; et comme le surugi continuait à marcher, Mustafa répéta l’avis qu’il avait déjà donné à son maître de ne pas rester en arrière.

Ils se trouvaient alors sur la partie < la plus haute de l’Arménie, comme le prouvait la neige qui couvrait encore la terre, et ils étaient dans l’endroit qui était particulièrement le théâtre des déprédations de Gara Bey et de sa bande. Les craintes de Mustafa redoublèrent en ce moment; il jetait sans cesse les yeux de tous côtés autour de lui ; chaque objet qu’il pouvait apercevoir dans le lointain lui paraissait un cavalier armé, et le moindre bruit qu’il croyait entendre lui semblait le signal d’une attaque. Le surugi, qui ne cessait de montrer le plus grand désir de prouver sa reconnaissance, s’aperçut des inqwétudes du tatar, et lui dit : — Korkma, n’ayez pas peur; bircheyyok, ce n’est rien.

-— Que voulez-vous dire par Korkma ? répondit Mustafa; nous ne sommes pas des enfans pour avoir peur. Gloire soit à Allah ! nous sommes toujours prêts, au nom du prophète, quoi

AŸÉSHA.

que le destin ordonne de nous. Que le Bey qui vole sur ces montagnes soit Uanc ou noir % noos sommes toujours prêts à nous trouver face à face avec lui.

Le surugi le r^arda avec un air de mépris qui lui inqoosa silence, et qui semblait dire : Taisez-vous; <âr vous ne valez pas la peine que je vous réponde. Se tournant vers Stasso, il lui fit signe de venir près de lui, et lui dit ensuite; — Par votre tête! par l’àme de votre maître!

moi, Hassan, pauvre surugi, je ne suis rien ; et pourtant, grâces en soient rendues à Âllab! je puis rendre service aujourd’hui à votre maître. Ne souffrez pas que ce sot Osmanli se mêle de rien ; mais si le Beyzadeh ^ voit des cavaliers s’approcher, qu’il ne soit point alarmé. Par cette pauvre tête qu’il a sauvée, je jure qu’il ne lui arrivera rien de fâcheux ; je le conduirai à Kars en toute sûreté, j’en répond sur ma tête. Si Gara Bey lui-même se présentait, il nous dirait : Salam aleikum, que la paix soit avec vous ! et nous permettrait de continuer notre chemin. Qu’il ne fasse donc aucune démonstration de résistance ; qu’il ne touche même pas à ses pistolets, car il pourrait s’en mal trouver. S’il reste

’ Gara Bey signifie le Bey ou seigneur noir. ( Note de i'Auteur. )

^ Beyzadeh signifie le fils du Bey ou du seigneur. {Id.)

AYESHA.

calme et tranquille, je garantis sur ma vie qu’ii ne sera pas inquiété. ♦

Stasso rendit compte à son maître de ce qu’il venait d’apprendre, et celui-ci, après y avoir réfléchi un instant, appela Mustafa et lui demanda son opinion sur ce qu’il devait faire; car il lui paraissait évident qu’ils rencontreraient bientôt quelques uns des honnêtes gens qui causaient les craintes du tatar.

—Ne vous avais-je pas dit qu’il y avait dans tout ceci quelque diablerie ? répondit Mustafa les joues pâles de terreur. Ce que nous avons de mieux à faire est de retourner promptement sur nos pas. Oh! pourquoi ne l’avez-vous pas laissé se noyer ! Si vous aviez seulement laissé agir le destin, il aurait pourvu à notre sûreté en le noyant.

Osmond ne fut pas du même avis ; il vit sur le champ qu’il était dans une situation où le courage personnel ne pouvait être d’aucune utilité; que quelque plan d’attaque avait été con- ‘ certé contre lui, et que son guide y avait pris part ; et il crut qu’il serait plus prudent de se fier aux promesses d’Hassan que de se préparer à se défendre. Il fut fort heureux pour lui et pour ses compagnons qu’il eût pris cette détermination; car, quelques minutes après, en tournant tin coude que faisait la route, il aperçut tout à coup à peu de distance deux cavaliers bien

AYESHA.

montés et bien armés, portant le costume kourde et ayant l’air de véritables bandits. Dès qu’Hassan les eut vus, il prit le galop pour aller les joindre. La consternation de Mustafa fut alors à son comble ; Osmond continua à s’avancer sans montrer aucune inquiétude, et Stasso, par un mouvement d’instinct, prit en main $on mousquet qu’il portait en bandoulière sur son épaule. Osmond examina avec soin ce qui se passait entre le surugi et les deux cavaliers ; ils semblaient mécontens d’étre arrêtés, et l’on voyait, aux gestes d’Hassan, qu’il leur faisait quelque récit auquel il attachait une grande importance. Enfin les deux cavaliers s’éloignèrent, et Hassan revint reprendre son poste et ses fonctions.

— Qu’est-il arrivé ? demanda Mustafa à voix haute en se redressant sur sa selle quand il vit qu’il n’y avait plus aucune apparence de danger, que nous veulent ces deux chiens ?

Hassan, ne faisant aucune attention à ce que disait le tatar, s’avança vers Osmond, prit un pan de ses vétemens et le baisa. Il lui dit ensuite que les deux cavaliers auxquels il venait de parler étaient au service de Carra Bey ; que leur chef était dans les environs, et qu’ils étaient allés lui rendre compte de tout ce qu’il leur ivait dit, et notamment du service qu’Osmond lui avait rendu, et qui ferait qu’ils ne seraient

AYESHA.

ni attaqués ni inquiétés, ce qu’il garantit de nouveau sur sa tête.

Osmond parut accorder pleine confiance aux assurances que lui donnait son guide ; et cependant il crut que le plus sage était de profiter du moment pour avancer en toute diligence, de crainte que la magnanimité de Gara Bey ne fût pas tout à fait égale à la reconnaissance du surugi. Ils mirent donc leurs chevaux au galop, et traversèrent ainsi le village arménien d’Ekrek dont les habitans consternés attendaient avec crainte et tremblement une visite du terrible Carra Bey. Ils demandèrent à nos voyageurs s’ils l’avaient vu, et où il était, et parurent surpris qu’ils n’eussent pas été attaqués.

Mustafa, tout en fouettant vigoureusement sa monture, ne cessait de regarder derrière lui. En gravissant la montagne qui est à peu de distance d’Ekrek, il vit une troupe assez nombreuse de cavaliers qui s’avancaient vers ce village, du côté opposé, et il n’y avait nul doute que ce ne fût ce chef redoutable et §a bande. Pressant la marche du surugi et des chevaux chargés du bagage, il était arrivé sur le sommet de la montagne, et il commençait à la descendre quand, en jetant un coup d’œil derrière lui, il vit que lord Osmond s’était arrêté, avait pris son portefeuille et était à dessiner avec autant de sang-froid que s’il n’eût pas existé de Gara Bey dans le monde.

AYESHA.

Dans le fait, le paysage dont Osmond esquissait les principaux traits, offrait peut-être la vue la plus sublime et la plus intéressante de toute rAsie;il embrassait cette région qu’on peut considérer comme le berceau du genre humain, qui rappela à son esprit la description qu’en fait Moïse. Tandis qu’il avait les yeux fixés sur la magnifique et verdoyante Géorgie, arrosée par le Géhon, le second fleuve, et l’Euphrate le quatrième*, il se demanda si ce pouvait bien être là qu’avait été le jardin d’Éden. Il voyait le sublime Ararat s’élever devant lui dans sa grandeur sans égale, tandis que les plaines couvertes de vapeurs d’Érivan et le monastère des Trois- Églises disparaissaient dans le lointain. 11 pouvait distinguer les rians pâturages d’Abéran , la montagne d’Aligez, rivale de l’Ararat, et suivre les détours que fait l’Araxe après avoir reçu le tribut des eaux de l’Arpachai. Quel œil aurait pu voir une telle scène sans enthousiasme ? Ce n’était pas celui d’Osmond. Mais aux impressions religieuses qui l’avaient d’abord frappé se joignirent bientôt des souvenirs classiques; c’était cette région, étendue sous ses pieds comme une immense carte de géographie, qui avait vu la célèbre retraite des dix mille si bien décrite par Xénophon.

I Genèse, chap. II, v. i 3 et 14.

ü8 AYESHA.

Tandis qu’il était occupé de ces réflexions et d’autres semblables, il entendit la voix de Mustafa qui s’écriait d’un ton moitié suppliant, moitié courroucé ; ~ Pourquoi restez-vous en arrière ? ce pays est dangereux. Allah! Allah! avezvous perdu l’esprit, Gara Bey est à deux pas de nous, et vous vous arrêtez! Stasso était resté ayec son maître ; il tenait en main son fusil armé, et avait les yeux tournés du côté par où les brigands pouvaient arriver. 11 ne disait rien, mais il tremblait d’impatience sur sa selle en voyant son maître se livrer si à contretemps à son admiration pour le pittoresque.

Ni les exclamations de Mustafa, ni l’impatience de Stasso ne purent faire tomber le crayon des mains d’Osmond, ni détourner ses yeux d’une vue si attrayante. Dans le fait, il n’y avait pas d’attaque à craindre de la part de Gara Bey, car le redoutable personnage, après avoir reçu le rapport de ses védettes, s’était établi pour toute la journée dans le village d’Ekrek, et ne songeait qu’à s’y divertir aux dépens des malheureux habitans. G’était sa coutume de rôder dans tout le pays, quand il pouvait le faire avec impunité; car il était presque en guerre ouverte avec toutes les autorités des environs, turques, persanes et russes; et il passait les jours et les nuits à boire et à se livrer à la débauche.

Osmond finit enfin son esquisse, et, remet-

AYESHA.

tant son portefeuille dans sa poche, il commença à descendre la montagne. Mustafa aurait bien voulu reprendre le galop, quoique la descente fût raide et qu’il s’y trouvât des inégalités dangereuses ; mais il ne convenait plus à ^on maître d’aller si vite; sa curiosité était éveillée, et il voulait apprendre le nom de tous les endroits qu’il voyait et la situation de places intéressantes qu’il savait devoir être dans ces environs. Le tatar lui montra la ville de Kars, où ils devaient arriver la nuit suivante et qu’on apercevait , même de cette distance, attendu la couleur sombre de ses murs et la hauteur des tours du château qui dominait la ville; pendant ce temps, le surugi avait toujours les yeux dirigés du côté du nord. Osmond Te remarqua et lui demanda ce qu’il regardait. — Bir chej yok ; ce n’est rien, répondit Hassan avec un air d’ignorance qui avait quelque chose de mystérieux.

— Il regarde sa maison , la maison du diable dit Mustafa en s’approchant de son maître.

— Que voulez-vous dire ? demanda Osmond.

— Le château de Gara Bey est là-bas, répondit Mustafa en lui montrant un point éloigné dans la direction de la chaîne du mont Aligez.

Osmond appela le guide. — On m’assure lui dit-il, qu’on peut voir d’ici la demeure de Gara Bey ; cela est-il vrai ?

AYESIIA.

— Que sais-je ? répondit le surugi, peut-être on le peut.

— De quel coté est-elle ?

— Bak y voyez, répondit Hassan avec un peu d’hésitation; et, plaçant une main au dessus de ses yeux, il ajouta : Voyez-vous cette montagne surmontée d’un rocher ?

— Oui.

— Eh bien, ce n’est pas cela. Voyez-vous plus loin, sur la droite, une petite hauteur au-delà d’une rivière ?

— Oui.

— Ce n’est j^as encore cela. Voyez-vous plus en arrière quelques ruines au pied d’une montagne ?

— Je les vois.

— Eh bien , vous n’y êtes pas encore. Mais regardez plus loin en droite ligne, et sur le sommet d’une montagne vous apercevrez un point noir : c’est le château de Cara Bey.

— Je ne le vois pas.

— Non ? Regardez comme si vous vouliez voir le bout du monde, et vous le verrez.

— Je le vois, je le vois ! sécria enfin Osmond.

— Na to ne , le voilà ! dit Stasso.

— Allah bêla versin^ que le Ciel y verse les calamités ! murmura Mustafa à demi voix; je ne le vois que trop bien.

— Et c’est là le château de Cara Bey? dit Os-

AYESHA, 3l

moud. Est-il situé sur les domaines du shah ou sur ceux du sultan ?

— Que sais-je? répondit Hassan. C’est un château, c’est l’œuvre de Dieu

— Quel est son nom ? demanda Osmond.

— Que sais-je ? dit encore Hassan. On l’appelle le Kasr, le château.

— Vrai comme Allah est grand, dit Mustafa, on l’appelle Tepeh Dive , le château du diable.

Le <}urugi détouna la tête pour jeter un regard menaçant sur le tatar, tandis qu’Osmond faisait une nouvelle question.

—■ Quelle est cette ville qu’on voit là-bas ? elle parait considérable.

— C’est une ville de giaours en ruines, dit Mustafa. On l’appelle Anni. Bosk der, ce n’est rien.

— Anni ! s’écria Osmond avec un vif intérêt.

Est-ce la fameuse Anni ? il faut que je la voie. Ne pouvons-nous y aller à présent?

— Au Ciel ne plaise! s’écria Mustafa avec horreur; songez-vous à ce que vous dites? C’est le rendez-vous de tous les coquins et de tous les brigands du pays. La tête d’un homme qui se hasarderait à y entrer ne vaudrait pas un para Quant à moi je me garderai bien d’y aller.

I Petite monnaie turque. {Note du Trad.)

ATESHX.

Lord Osmond n’insista pas pour le moment, car il voyait que les misérables chevaux qù’ils montaient pourraient à peine les conduire à la fin de leur journée et étaient hors d’état de faire un plus long voyage; mais il se promit mentalement de ne pas quitter ces environs sans avoir vu les restes d’une cité presque inconnue aux voyageurs européens, et qu’on dit avoir été, dans le temps de sa prospérité, le séjour d’un peuple plus civilisé et plus heureux qu’aucun de ceux qui occupent maintenant cette contrée.

Ils continuèrent donc à avancer vers Kars ; le jour tirait vers sa fin quand ils entrèrent dans la plaine sur laquelle cette’ ville est située. Mustafa avait alors entièrement oublié ses craintes, et reprenant l’air de dignité d’un tatar, assis perpendiculairement sur sa selle, il caressait àgrands coups de fouet le dos des chevaux de somme avec le même zèle que s’il eût encore craint d’être poursuivi par Gara Bey.Un regard de hauteur et de mépris que lui lançait de temps en temps le mystérieux Hassan interrompait quelquefois cette opération; mais le fouet recommençait bientôt à jouer son rôle, car, ayant Kars devant les yeux, il jouissait d’avance des plaisirs du bain, du pilau, délicieux et des airs d’importance qu’il pourrait se donner dans les cafés, trois points qui constituent le suprême bonheur d’un Turc.

ATESHA.

Enfin le surugi poussa ce long cri qui annonce de bien loin Tarrivée de voyageurs au maître du Menzil Khaneh ou maison de poste. Osmond, fatigué de cette longue journée, entendit avec plaisir ce son précurseur du repos dont il allait jouir. Stasso releva ses moustaches, jeta un coup d’œil sur les pistolets passés dans sa ceinture et se mit à réfléchir comment il pourrait se faire passer pour un Osmanli parmi le nouveau peuple chez lequel il arrivait.

Le soleil allait se coucher, lorsque nos voyageurs traversèrent le pont jeté sur la rivière de Kars,etses derniers rayons éclairaient encore les sombres murs de la ville qui s’élevait devant eux. Il restait à peine assez de forces à leurs chevaux pour se soutenir dans les rues étroites et mal pavées par où ils passaient; ils glissaient à chaque instant, et les jambes leur auraient manqué sans l’application continuelle du fouet de Mustafa et les coups d’étriers de leurs cavaliers. Le surugi se dirigeait vers le Menzil Kha-neh; mais Stasso, après avoir reçu les ordres de son maître, dit à Mustafa de les conduire dans quelque maison privée où ils pourraient trouver un logement plus propre et plus commode que ceux qu’offre ordinairement un Menzil Khci-^ neh. Cet ordre fut transmis à Hassan qui les conduisit sur le champ chez un tèinturier nommé Bogos, Arménien qui jouissait d’une I. 3

AYESHA.

grande considération dans la ville,et qui, comme il le savait, aimait à recevoir chez lui un Franc, Après avoir traversé quelques uns des bazars et des bézesteins,ils entrèrent dans une rue étroite, bordée de maisons très-élevées dont chacune semblait un château-fort; elle était pavée en grandes dalles de pierre, de sorte que les chevaux pouvaient à peine y tenir pied.

Le surugi, suivi de Mustafa et des chevaux de somme, venait de tourner le coin d’une autre rue pour entrer dans la cour de l’Arménien, quand Osmond,que Stasso suivait à quelques pas, arrêta son cheval comme par instinct, en voyant deux femmes à la porte de la maison voisine de celle dans laquelle ils allaient entrer, et qui s’étaient retournées pour jeter un coup d’œil sur les étrangers qui arrivaient. L’une d’elles était jeune, bien faite et de belle taille; son voile glissa, tandis qu’Osmond la regardait, et lui permit de voir des traits qui firent sur lui la plus vive impression, impression qui rendit encore plus profond l’air de modestie angélique qui régnait dans toutes ses manières. 11 la dévorait des yeux et il sentit son cœur s’ouvrir à un sentiment qu’il n’avait pas encore connu jusqu’alors. Sans l’impossibilité de rendre sa jouissance durable, il n’aurait pu quitter l’endroit oiiîl s’était arrêté. Cette charmante créature était accompafifnée d’une esclave noire dont

ATESHA.

la figure de bouue humeur annonçait le plaisir qu’elle avait à voir des étrangers ; deux rangs de dents du plus bel ivoire se montraient au milieu du corail de ses lèvres, et sa peau d’ébène contrastait avec le teint de lys et de roses de sa jeune maîtresse. Lorsqu’elles entrèrent dans la maison, Osmond voulut remettre son cheval en marche ; mais l’animal fatigué fit un faux pas, s’abattit et Osmond, renversé, tomba sur les degrés qui conduisaient à la porte de la maison du bel objet de son admiration. Sa chute fit pousser un cri à la jeune fille, et, au lieu de s’enfuir comme l’auraient fait la plupart des femmes de sa nation, elle accourut pour lui donner du secours. Le son de sa voix, la plus harmonieuse qui fût jamais sortie de dessous un voile, porta à son comble l’enchantement d’Osmond. En se relevant, il la salua avec un air d’admiration respectueuse, hommage qu’elle n’aurait jamais reçu d’un de ses compatriotes, et cette circonstance fît aussi sur elle une impression favorable à l’étranger. Elle se retira dès qu’il fut remonté à cheval, et ce ne fut qu’alors qu’il sentit au genou droit une forte douleur occasionée par sa chute.

Etant entré dans la cour de la maison où il devait loger, il descendit de cheval, non sans peine et à l’aide de Stasso et de Mustafa; il monta l’escalier conduisant à la chambre qui

ATESHA.

lui était destinée, Â peine y était-il arrivé qu’il commença à sentir un frisson et d’autres indices de fièvre ; car il est rare que l’homme le mieux portant et le plus vigoureux puisse voyager toute une journée avec des habits mouillés , sans se ressentir des suites de cette imprudence.

CUIAPITRE III.

Non seulement Kars est une Tifle dangereuse à cause des voleurs, mais les officiers turcs y font ordinairement de grandes avanies aux étrangers et en tirent tout ce qu^ils peuvent.

XpujairiFonT, Lettre XFIII:

Lord Osmond ne se serait guères douté qu’après avoir passé les frontières de la Turquie et de la Perse, comme nous venons de le rapporter ; après avoir suMionté les dangers et les difficultés qui pouvaient se trouver entre lui et sa patrie, son destin, son Kismet, comme di-. raient les Turcs, l’entrainerait dans des aventures qui devaient avoir une grande influence sur sa vie future, et l’arrêterait dans une ville où U n’avait eu aucun dessein de s^ourner, quoi-

A YESHA.

qu’il fût toujours disposé à chercher les occasions de s’instruire des mœurs et des coutumes des peuples, parmi lesquels il voyageait.

Ce fui pourtant ce qui lui arriva; et nous allons interrompre un instant le cours de notre histoire pour apprendre à nos lecteurs dans quel état se trouvait la ville de Kars à cette époque.

Kars, quoique remontant à une origine fort ancienne, est aujourd’hui une place d’assez peu d’importance, et elle n’est guère remarquable qu’en ce qu’elle est la dernière ville frontière appartenant à la Turquie sur les confins du nord-est de la Perse. Elle est bâtie sur une hauteur exposée au sud-est. Un château situé sur un rocher escarpé, dans une position pittoresque^ commande la ville ; et ses tours noires, qui commencent à tomber en ruines, lui donnent une apparence de force qui n’a rien de réel. Le territoire qui entoure la ville forme une sorte d’amphithéâtre derrière lequel est une vallée où serpente la rivière qui porte le même nom. Un mur, construit en pierres et flanqué de tourelles carrées de distance en distance, entoure la ville de toutes parts, et, suivant la coutume générale en Asie, les portes s’en ferment au coucher du soleil et s’ouvrent à son lever.

Leshabitans sont des Musulmans fanatiques ^ mêlés d’Arméniens, et la ville a la réputation

AYESHA. 39

d’être un rendez-vous de maraudeurs et de brigands, Kourdes, Yézidis et autres, qui infestent les grandes routes, et qui sont, de temps immémorial, la terreur des voyageurs et des caravanes. Les exactions et le despotisme des autorités rendent désagréable et même dangereux le séjour des étrangers à Kars; car, plus les hommes en pouvoir sont éloignés du siège du gouvernement, plus ils lâchent la bride à leur rapacité et à leur violence.

Kars est le chef-lieu du gouvernement d’un pacha, et la nomination à ce poste éloigné est généralement regardée comme un exil honorable. Le pacha est nommé par la Porte, et il est indépendant dans sa juridiction, quoiqu’il lui soit enjoint de regarder comme son supérieur le pacha d’Erzeroum, qui est chargé de protéger les frontières contre le shah de Perse, voisin du sultan, et contre la Russie dont le territoire borde son pachalyk.

Quand Osmond y arriva, le pacha était un homme de basse origine et de mœurs grossières; il avait été autrefois pehlimn , c’est-à-dire lutteur. Aussi le nommait-on Pehlivan-Pacha, pour rappeler son origine ignoble, acte d’humilité qui ne coûte rien à un Turc, à quelque rang élevé qu’il soit ensuite parvenu. 11 était doué d’une force prodigieuse, et son plus grand plaisir était de voir combs^ttre les pehlimns dont il

ATESHA.

avait un grand nombre à son service, et avec lesquels il ne dédaignait pas de se mesurer quelquefois. On ne l’accusait pas d’une sévérité excessive dans son administration , car c’était un homme/ débonnaire, faible et entièrement livré aux plaisirs des sens. Il abandonnait volontiers tout ce qui concernait la législation au mufti, officier doué d’une autorité civile aussi bien que religieuse, mahométan astucieux et fanatique qu’on pouvait regarder comme jouissant du principal pouvoir dans la ville, et qui avait pour ceux qu’il appelait infidèles une haine proportionnée à son zèle aveugle pour les lois du prophète. 11 y avait en outre un aga des janissaires, et des ayans^ ou anciens, qui étaient convoqués quand il s’agissait de questions relatives aux intérêts locaux de la ville ou de ses habitans.

Le voisinage du Kourdistan était une des principales causes qui rendaient peu sûre la route de Turquie en Perse. Les Kourdes, race fort antique et brigands dès leur origine, ne peuvent être réprimés ni par le shah ni par le sultan, et reconnaissent à peine l’autorité de leurs propres chefs qui, quoique en apparence sous la domination de l’un de ces deux empires, la Perse et la Turquie, suivant les districts qu’ils habitent, sont de fait indépendans dans leur ville ou dans leur château-fort, et ne peuvent

ATESHA.

guère se r^arder que comme des chefs de bandits , quoiqu’ils se donnent le titre de pachas. Ainsi, dans la ville de Bayajid, il y a un pacha; mais il ne l’est que pour piller et détruire. A Topra-Caleh, ville plus éloignée , il y avait un Bey qui était alors en guerre ouverte contré les Persans et contre les Turcs; mais le plus fameux de ces brigands^ à l’époque où se sont passés les événemens que nous avons entrepris de * de rapporter, c’est-à-dire il y a une vingtaine d’années, était Gara Bey dont nous avons déjà dit quelque chose, et comme il reparaîtra sous les yeux de nos lecteurs dans le cours de cette histoire, nous terminerons ici cette digression pour retourner auprès de nos voyageur.

Pendant la première nuit que lord Osmond passa chez le teinturier arménien, il se sentit atteint de tous les symptômes de la fièvre. Mustala, qui n’avait pas manqué de se prévaloir de son double titre de tatar et de vrai croyant, du moment qu’il était entré dans la maison d’un infidèle, s’était fait donner tout ce qu’il jugeait pouvoir être utile ou commode à son maître.

On avait mis à sa disposition les coussins les plus moelleux des appartemens des femmes; on avait couvert le lit d’Osmond d’une montagne de courtepointes, et un brasier rempli de charbon rouge, surmonté d’une pomme, avait été placé au milieu de sa chambre..

AYESBA.

Après ces opérations préliminaires, on servit le diner. Il faisait honneur, à la bienTeillance et à l’hospitalité du maître de la maison ; mais Osmond sentait son indisposition augmenter; la vue des mets appétissans qu’on lui avait servis ne lui inspira que du dégoût. Il résolut de se coucher, et dit à Mustafa d’emporter le pilau et l’agneau farci de prunes, en lui recommandant de cesser de persécuter l’Arménien de ses mille demandes. Il chargea ensuite Stasso de récom- * penser libéralement le surugi Hassan, qui, quelles que pussent avoir été ses premières intentions, avait du moins ensuite montré par sa conduite une reconnaissance peu commune du service qu’il lui avait rendu. Il eut alors recours à une petite caisse de médicamens qui l’avait accompagné dans tous ses voyages, entoura son genou d’un bandage et chercha ensuite à s’endormir; mais il ne lui fut pas facile de trouver le sommeil. L’apparition qu’il avait eue si récemment avait pris possession de son esprit, et lui avait causé une troisième maladie, plus difficile à guérir qu’une fièvre et une contusion au geûou.

— Qui peut-elle être ? Qui est-elle ? Elle me rappelle fortement des traits que j’ai vus quelque part. Mais non; jamais je n’ai vu rien de si beau, de si enchanteur. Elle ne peut être née parmi ces barbares ; sa place doit être parmi les

AYE5HA

grands du monde. Il y a dans ses yeux une âme qu’on ne peut méconnaitre. £t pourtant, ne suis-je pas dans une ville obscure de Turquie ; au milieu de brigands et de barbares ? Peut-elle être autre chose qu’une pauvre fille turque, née au sein de l’ignorance et du fanatisme, et dont les charmes sont destinés à être ensevelis dans un harem ? Que je voudrais ne l’avoir jamais vue! Il fit ce souhait plus d’une fois, et plus il le répétait, plus il sentait un désir irrésistible de la revoir, de connaître son histoire et de savoir quelles circonstances avaient pu la jeter parmi un peuple si peu fait pour l’apprécier.

Laissant ntaintenant Osmond trouver le repos, s’il le peut, nous irons rejoindre ses serviteurs qui se régalaient du repas somptueux qui avait été préparé pour leur maître, et à l’ordonnance duquel Mustafa avait présidé. Il était despote avec les Arméniens. Un vrai croyant, sur son propre sol, au milieu de chrétiens, est comme un coq sur le fumier d’une basse-cour, ou un dogue de forte race dans un chenil : il se donne des airs d’importance, affiche une fierté méprisante, ne parle qu’avec insolence et veut régner sans rival. LcT tatar, avant de commencer son repas, retroussa ses manches et demanda de l’eau à Bogos; l’Arménien lui en apporta luimême dans une aiguière, et Mustafa fit ses oblations à sa satisfaction, lavant d’abord ses mains,

AYESHA.

les passant ensuite sur sa figure, relevant ses^ petites moustaches autant qu’elles en étaient susceptibles et s’essuyant avec une serviette préparée sur l’épaule de son hôte. Il s’accroupit ensuite sur un coussin, et Stasso en fit autant ainsi que le surugi ; car le Grec avait demandé qu’Hassan fût admis en leur compagnie, et Mustafay avait consenti, moins par bienveillance pour le guide que pour se donner un air de protection. Leur repas consista en chorba, ou soupe; en dolmas, boulettes de ris et de viande enveloppées de feuilles de vigne ; en keftar, viande hachée ressemblant à de la farce,et en halvah, pâtisserie sucrée. Vinrent ensuite l’agneau aux prunes et la montagne de pilau.

N’oublious pas de parler de vin, de cette boisson proscrite, que l’Arménien servait à ses hôtes dans des coupes aussi grandes que les verres dont on se sert en Angleterre pour se laver le bout des doigts après le diner. Bogos n’avait pas besoin d’employer de grands moyens de persuasion pour engager le vrai croyant à boire du breuvage défendu par le prophète. Stasso buvait sec sans que sa tète s’en ressentit; mais le surugi, circonspect et sur ses gardes, y touchait à peine du bout des lèvres.

Pendant le commencement du repas, Mustafa, qui, comme la plupart des Turcs, croyait qu’injurier un chrétien faisait partie de sa reli-

AYESHA.

gion, n’avait cessé d’adresser à l’Arménien des propos insultans ; mais enfin il se laissa adoucir par l’influence du vin, et il lui dit:— Par Allah! vous êtes un bravé homme! Par l’âme de votre père, je vous aime; parmi les pourceaux, les Arméniens sont ce qu’il y a de mieux, fiogos, mon frère, vous êtes un homme. Mushallahl vous êtes mon père, mon oncle. Servez-moi encore du vin, je n’ai plus besoin d’autre chose. Bogos ne l’en laissa pas manquer, et le cœur de Mustafâ continuait à s’épanouir à mesure que l’outre qui contenait le vin perdait de sa rotondité. Enfin le sommeil l’accabla, il s’enveloppa de son manteau ; le coussin qui avait été son siège devint son oreiller, et il ne remua plus du reste de la nuit.

Stasso n’avait pas oublié les ordres de son maître, et avant le’ repas dont nous venons de rendre compte, il avait eu une conférence confidentielle avec Hassan, car l’expérience qu’il avait acquise en voyageant lui avait appris à ne jamais négliger l’occasion de se faire un ami, quand même cet ami paraîtrait pour le moment ne pouvoir être d’aucune utilité. Quand il lui remit une somme beaucoup plus forte que celle qui avait été convenue, les yeux d’Hassan brillèrent de plaisir, et il trouvait à peine des expressions qui lui parussent suffisantes pour peindre sa reconnaissance.

AYESHA.

—Si jamais votre aga, lui dit-il, a besoin d’aide pendant son séjour ici, qu’il me le fasse dire. Si des infortunes tombent sur sa tête, qu’il envoie chercher son esclave; né méprisez pas Hassan parce qu’il est surugi. Croyez-moi, il sait plus de choses que vous ne pouvez le supposer. Pas un renard ne sort de sa tanière, pas un jackal ne ronge une carcasse, pas un voleur ne dresse une embuscade, sans qu’Hassan en soit informé. Par dessus tout, n’accordez aucune confiance aux habitans de Kars ; c’est une race perverse et pillarde, des hommes qui n’ont pas d’âme. Méfiez-vous surtout du mufti; c’est un chien qui h’a pas de foie; il ne sait ce que c’est que la compassion. Votre aga m’a sauvé la vie ; voici mon cou, ajouta-t-il en baissant la tête, il est le maître de frapper. Nous ne sommes pas des animaux, nous sommes des hommes.

Il n’y avait paSila moindre apparence qu’Hassan pût rendre service à Osmond, ou trouvât l’occasion de lui prouver sa reconnaissance; mais il avait un ton de franchise et de sincérité qui prouvait à Stasso qu’il était homme à tenir sa parole.

Le lendemain matin, Stasso entra de bonne heure dans la chambre de son maître ; voyant qu’il était endormi, il descendit dans la salle où l’Arménien était avec sa famille, dans l’es-

ATESfiA.

poir de s’assurer la tasse de café et le chibouk, objets indispensables à tout Asiatique pour qu’il soit en état de supporter avec résignation tous les événeraens de la journée. En entrant, il vitMustafa qui venait darriver; il se ressentait encore de l’excès qu’il avait fait la veille; à peine avait-il les yeux ouverts, et il était évidemment dans un état de torpeur. Il eut pourtant la force de dire en bâillant : — Eh bien! Bogos, chien d’Arménien, n’aurons-nous pas de café ? Ce breuvage qui a accéléré la circulation du sang lui fut présenté sur le champ et opéra des merveilles ; le tatar sortit de son engourdissement, alluma sa pipe et se mit à disserter avec Stasso et le teinturier sur ce qu’il y avait de mieux à faire pour guérir Osmond de sa maladie. Bogos conseilla sur le champ d’appeler une vieille Arménienne qui était célèbre pour guérir toute sorte de maux et particulièrement les blessures et les contusions.

— Que dites-vous, pourceau ? s’écria Mustafa; quelle boue mangez-vous ? Mashallahl Loué soit le prophète ! Ces Anglais sont têtus comme des chameaux ; ils avaleraient un cheval aussi bien qu’une médecine Arménienne. Ce sont des hommes qui portent le monde entier dans le coin de leur œil ; après cela, pouvez-vous vous hasarder à amener une vieille vache d'Arménie en présence du Beyzadeh ?

ATESHA.

— Mais, mon pacha, mon aga, répondit Bo* gos avec toute humilité, je suppose que la jambe d’un Anglais est comme celle d’un Arménien, et je sais que cette vieille femme à guéri plus d’une jambe dans Kars. N’a-t-elle pas guéri Suleiman aga, qui demeure dans la maison voisine, après qu’on eût inutilement employé tous les remèdes pour lui remettre une jambe qu’il s’était cassée? On y avait placé force talismans, on avait tourné sa jambe du côté de la Mecque, rien n’avait réussi ; et cependant la vieille Caterina, avec des herbes et des fomentations, le remit sur ses pieds. Après tout, c’est quelque chose.

— Que nous racontez-vous de vos Gaterinas et Paterinas ? dit Mustafa avec un air d’importance en lâchant des bouffées de fumée. Allah ! Allah ! je voudrais bien voir qu’on mit la jambe de mon Beyzadeh entre les mains de votre Caterina ? qu’en dites-vous, Stasso ?

— Que puis-je dire, Mustafa ? répondit le Grec ; notre aga sait mieux que nous ce qu’il doit faire, et c’est à lui à se décider. Je vais aller lui parler.

A ces mots, il remonta chez Osmond qui venait de s’éveiller après quelques heures d’un sommeil agité et souvent interrompu. Dès qu’il vit Stasso, il s’écria : — Mon genou me fait horriblement souffrir. Y a-t-il une espèce de chirurgien dans cette ville ? Je serai retenu ici

AYESHA.

toute l’éternité, si l’on n’applique quelque remède à ce mal, et je ne puis songer à voyager avec les douleurs que j’éprouve.

— Que sais-je, Effendi mou, mon maître?

J’ai bien entendu parler d’une vieille femme qui guérit les blessures et les contusions; mais c’est une Arménienne, et que peut-elle savoir ? Oh ! la maudite ville ! que ne s’y trouve-t-il un chirurgien franc! ^

— Mais elle vaut peut-être mieux queVien; je ne sais vraiment pas si je ne me suis pas cassé un os du.genou.

— Que le Ciel ne le permette pas ! il faut que cette Arabisa, cette négresse, ait eu un mauvais œil quand elle s’est retournée pour nous regarder; et c’est ce qui a fait trébucher votre cheval.

— C’est une superstition, Stasso; mais quand cela serait vrai, sa compagne avait des yeux qui ne pouvaient manquer de porter bonheur. Avezvousjamais vu une pareille beauté?

— Comme je chéris ma foi, je n’en ai jamais vu ni n’en verrai jamais une semblable. Oh ! ces Turcs ! ce sont de vrais animaux ; mais il faut convenir qu’ils ont des femmes sans égales. O Effendi mou, avez-vous remarqué ses yeux, son teint, sa chevelure? Ces femmes ont dans leurs veines une pureté de sang qu’on ne peut trouver ailleurs.

AYESHA.

— Mais qui peut-elle être, Stasso ? L’avez-voiis appris ? ,

— Qui voulez-vous qu’elle soit? C’est une Turkisa, une Turque ; rien n’est plus certain. Elle portait le costume turc; elle entrait dans une maison appartenant à un Turc, car la couleur des murs le prouve; et il n’y a qu’une Turque qui puisse avoir une esclave noire.

— Ihifaut que vous découvriez qui elle est, Stasso.^e meurs d’envie de la revoir.

— A Dieu ne plaise! s’écria Stasso. Ces chiens de Turcs n’ont pas d’entrailles; ils coupent sans componction la tête d’un chrétien et la lui placent ensuite entre les jambes, s’ils le voient seulement parler à une de leurs femmes. Que le diavolo les emporte tous !

— Mais il ne peut y avoir de mal à demander 'qui elle est et ce qu’elle est, reprit lord Osmond; je suis curieux de le savoir.

— Sans doute il n’y a pas de mal à s’en informer, répondit le Grec; c’est sans doute une voisine, et les habitans de cette maison doivent le savoir. Mais, quant à la voir ou à lui parler, pieu nous en préserve! ajouta-t-il en faisant un signe de croix.

— Mais revenons à cette vieille femme, Stasso, dit Osmond. Informez-vous de sa demeure; Peut-être sera-t-elle en état de me soulager.

AYESUA« 51

Cependant 9 que cela ne vous fasse pa$ oublier la Turkisa.

Stasso sortit pour aller exécuter les ordres de son maitre, et, au même instant, Muslafa arriva. Le tatar n’avait pas perdu de temps pour aller chez un barbier qui avait donné une si bonne tournure à ses cheveux et à ses mousta^ elles en miniatures, qu’il avait l’air d’un tout autre homme; il avait ensuite fait une toilette complète, mis ses pistolets et son yatagan à la place qu’ils devaient occuper, et il se présenta avec l’air de fière supériorité qui caractérise un vrai croyant.

— Asseyez-vous, Muslafa, dit Osmond qui avait pour son tatar tous les égards dus au poste qu’il remplissait , quoiqu’il lui parlât comme à un Européen, ce qu’il était par le fait : je souffre cruellement; mais, comme vous le dites vous autres Turcs, il faut savoir supporter avec patience son kismet^ son destin. Je crains que nous ne soyons obligés de rester ici plus long-temps que je ne l’aurais voulu.

— Bakalum^ nous verrons, répondit Mustafa qui n’était nullement fâché d’avoir à séjourner dans une ville où il pouvait avoir le plaisir d’aller fumer dans un café, de prendre un bain chaud, et d’entrer chez un barbier; il faut que j’aille chez le pacha.

— Sans doute. Présentez-lui mes respects et

dites-lui que je suis malade, mourant ; j’éviterai peut-être ainsi les importunités de ses chiaoux et de ses chockadars pour obtenir de moi un éocA-jAw/f, un présent.

— Bakalum, nous verrons. Un backshish n’est rien ; laissez-moi le soin de ces drôles. Guérissezvous , et tout ira bien.

— Je suis sûr que je serai bientôt guéri de ma fièvre ; mais je sens que cette malheureuse jambe me retiendra ici quelque temps. Je ne puis faire un mouvement, Mustafa. '

—Ce ne sera rien; Dieu est grand. Un de nos tatars se cassa une fois la jambe en partant d’Erzeroum ; il la banda, la mit dans un panier et courut la poste nuit et jour jusqu’à ce qu’il fût arrivé à Constantinople où on la lui remit, et il n’y parut plus. Une jambe se remet comme elle se casse; ainsi va le monde.

— Cela est vrai; mais je crois qu’il me faut quelque chose de plus qu’un panier. On m’a dit qu’il se trouve ici une vieille femme qui sait guérir les blessures et les contusions.

— Que puis-je dire? une vieille femme est souvent un plus grand mal qu’une jambe cassée. Au surplus, vous savez ce que vous devez faire. Si vous voulez voir cette vieille femme, à la bonne heure ; seulement ayez soin, toutes les fois qu’elle sortira de votre chambre, de brû-

ATESHA.. 53

1er un morceau de papier et de souffler par dessus chacune de vos épaules.

— Pourquoi cela?

—C’est un moyen d’empêcher l’effet du mauvais œil. Il m’est arrivé bien des fois de me tromper de chemin et d’éprouver toute sorte d’accident après avoir rencontré une vieille femme. Amanï Aman! par pitié! par pitié! Le Ciel me préserve d’une vieille femme!

 ces mots, le tatar secoua un pan de ses vétemens, et, quittant son maitre, il alla fumer une autre pipe, après quoi il se rendit chez le pacha, traversant les rues de Kars avec un air d’importance et de dignité qui faisait ouvrir de grands yeux à tous les habitans.

Elle le vit, et, changeant de couleur.

Elle frémit et recula cl*horreur.

S’habituant cependant à sa vue.

Elle finit par se sentir émue ;

Son coeur s’ouvrit à la tendre pitié.

SpsirsBit.

Quelques instans après le départ de Mustafa, Stasso revint accompagné de Bogos qui présenta à lord OsmondCaterina, la vieille Arménienne, dont 1^ dos courbé et les mains décharnées annonçaient l’âge avancé; elle conserva scrupuleusement son voile, et particulièrement cette bande que portent les Arméniennes, et qui, passant sur le nez, serre le milieu du visage. Elle trem blait presque en approchant du malade;

AYESHA.

car, pendant sa longue carrière, elle n’avait jamais vu un Franc de si près surtout un Anglais, dont, ainsi que la plupart de ses concitoyennes, elle se faisait une idée fort vague et fort étrange. Il pouvait avoir une tête de poisson et une langue de serpent ; car tout ce qu’elle avait entendu dire de ce peuple c’était qu’il fabriquait des couteaux et des étoffes comme les vers à soie filent leur coque. Mais quand Osmond lui eut adressé la parole en excellent turc, toutes ses idées changèrent^ et, levant sur lui ses yeux ternes pour l’examiner, elle dit à Bogos en faisant le signe de la croix : — Sur ma foi, il parle turc aussi bien que vous et moi ! Je ne suis qu’une pauvre femme, ajoutait-elle en se tournant vers Osmond, mais je n’ai pas vécu jusqu’à quatrevingts ans sans avoir guéri plus d’une jambe foulée ou cassée. Et ainsi donc, vous êtes un Franc anglais? Eh bien ! Dieu est grand! Qui aurait dit qu’il me donnerait une jambe anglaise à soigner ?

Elle examina spn genou qui était horriblement enflé, et déclara que ce n’était qu’une forte contusion ; elle commença sur le champ à y faire des fomentations avec des herbes émollientes et du lait aigre. Ah! dit-elle, votre guérison ne se fera pas attendre aussi long-temps que celle de votre voisin Suleiman aga. Il m’a fallu plus d’un mois avant que son mal commençât à céder à mes médicamens ,' et quand il put marcher,

ATESHA. '

tout le monde s’écria : — Ajeiin, Caterina I Bravo Caterina!

— Et qui est ce voisin? demanda Osmond espérant qu’il pourrait obtenir quelques rensei* gnemens sur l’étre adorable qui était toujours présent à son imagination.

— C’est un des principaux ayons, ou anciens de cette ville, dit Bogos.

— Un homme terrible! ajouta la vieille.

— Que voulez-vous dire? dit Osmond.

— C’est un rigide et sévère Musulman, répondit Bogos, il nous traite, nous autres chrétiens , comme des chiens. Nous ne buvons du vin qu’en tremblant dans son voisinage.

— Ah! s’écria Caterina, sans sa fille, il nous ferait encore plus de mal, mais elle lui adoucit le,cœur.

— Quelle sorte de personne est sa fille ? demanda Osmond commençant à prendre un vif intérêt à la conversation.

—- Quoi! s’écria la vieille femme levant les yeux sur lui tout en lui pansant le genou, n’avez-vous jamais entendu parler de la fille de Suleiman Âga ? Moi-méme, j’ai valu quelque chose autrefois, il y a une soixantaine d’années; mais, comme je baise la croix, c’est une créature comme ou n’en a jamais vu hors du paradis. Quel dommage qu’elle soit Turque! Elle aurait dû naitre chez les Francs , parmi les chrétiens.

AYESHA.

Sur ma foi, elle est aussi blanche que vous, beau-' coup plus grande que moi, et, pour les yeux, les dents, les cheveux, personne ne peut lui être comparé dans la ville de Kars. Que dis-je? on ne trouverait pas son égale dans le monde entier.

C’est un sujet sur lequel Caterina était inépuisable , et Osmond ne se serait jamais lassé de l’écouter ; mais il connaissait les difficultés et les dangers de toute communication avec les femmes mahométanes, il sentait qu’il ne pouvait espérer de lüi parler ni même de la voir, et cependant son imagination ne pouvait s’empêcher de travailler à un roman dont le dénouement le mettait en possession de cette perle orientale dont il pourrait augmenter le lustre, faire disparaître les pailles et qu’il présenterait à ses concitoyens comme un joyau d’un prix sans égal. Il interrompit la vieille femme pour lui faire de nouvelles questions.

— A-t-elle une mère? Quel est son nom?

songe-t-on à la marier?

— Sur mon âme, s’écria Caterina, vous allez d’un tel train, que je ne puis vous suivre: je suis vieille, et je ne puis répondreàtantdequestions à la fois. Vous me demandez si elle a une mère, oui, sans doute, elle en a une, et c’est ce que nous appelons une infortune. Comment une telle fille a-t-elle pu naître d’une telle mère; c’est ce qui ne me regarde pas, et je garde le silence.

AYESH4.

Sa mère faisait autrefois le signe de la croix, mais à présent elle e^ikhanurriy maîtresse dans le harem; on l’appelleZabetta khanum, car elle a conservé son nom grec. Quant à sa fille, ce cher petit cœur, elle se nomme Ayesha; c’est un nom turc, mais elle a un cœur chrétien. Son plus grand plaisir est de faire du bien, tandis que sa mère ne songe qu’à faire du mal. Mais la vie est pleine de bien et de mal, et vous trouvez l’un et l’autre dans la maison voisine.

— Et est-elle promise en mariage ? demanda Osmond.

— En mariage! répéta la vieille; et qui pourrait l’épouser dans ce pays de pillards et de brigands? Il ne s’y trouve pas un homme qui soit digne de toucher ses pantoufles. Elle est faite pour être l’ornement du harem du sultan ; son père la chérit comme son âme ; il lui a fait ap^ prendre tout ce qu’il est possible d’imaginer, et il n’y a pas dans toute la province de Kars un scribe qu’on puisse lui comparer. Où avez-vous donc vécu, mon aga, pour,ne pas avoir entendu parler d’Ayesha, fille de Suleiman?

C’était ainsi que la vieille Caterina s’entretenait avec son malade, tout en lui pansant le genou. Elle revint le voir deux fois par jour; et si ses remèdes n’accélérèrent pas beaucoup sa guérison, du moins ils ne la retardèrent pas. Il la voyait toujours arriver avec plaisir, car il n<‘

AYESHA.

manquait jamais de faire tomber la conversation • sur Ayesha, et nul sujet ne pouvait Tintéresser davantage. Sa lièvre avait cédé aux remèdes qu’il s’était prescrits lui-même, et sans la contusion, qui exigeait beaucoup de .repos , il aurait pu se remettre en voyage. Mustafa montrait des symptômes d’impatience, car il commençait à trouver que la ville de Kars était un trop humble théâtre pour y étaler ses airs d’importance ; et, comme la saison était favorable pour voyager, il lui tardait de se remettre en selle.

Quelques semaines s’étaient passées, et Osmond gardait encore sa chambre. Enfin, pensant que respirer un air pur lui ferait plus de bien que tous les remèdes de Caterina, il demanda s’il n’y avait pas une terrasse sur la maison du teinturier. Stasso prit des informations, examina les lieux et lui apprit qu’il y en avait une spacieuse et commode, qu’on y montait par un large escalier et que toute la famille y allait souvent pour prendre l’air.

Ce ne fut pourtant pas sans quelque difficulté que le fidèle Stasso, à l’aide de Bogos et de Mustafa, porta son maître sur la terrasse, où l’on avait étendu un tapis sur lequel on avait placé un matelas et des coussins. Dès qu’Osmond respira un air frais, qu’il put voir les montagnes dans le lointain et admirer toutes les beautés de la nature, il se sentit tout autre et il se livra

AYESHA.

avec plus d’enthousiasme aux idées qui l’occupaient.

Caterina, qui voyait que ses fomentations d’herbes et de lait aigre n’opéraient pas une cure aussi prompte qu’elle l’avait espéré, conçut enfin un projet hardi qui n’était rien moins que de lui envelopper la jambe d’une peau de mouton fraîchement écorché. Elle avait vu ce remède réussir pour des chevaux et pour des ânes; pourquoi ne réussirait-il pas aussi pour les hommes ? Cette idée l’avait frappée en voyant passer des moulons qu’un boucher conduisait à la tuerie. Elle le suivit, acheta une peau et résolut de proposer sur le champ à son malade d’essayer de ce remède.

En arrivant chez Bogos, elle fut très-surprise de ne pas trouver Osmond dans sa chambre; mais, ayant appris qu’il s’était fait porter sur la terrasse, elle alla l’y trouver, munie de la peau de mouton qu’elle avait taillée en forme convenable. Notre jeune voyageur l’accueillit avec sa bonne humeur ordinaire ; mais Mustafa, qui pensait depuis long-temps que ses soins n’étaient d’aucune utilité à son maître et qui la regardait comme une des causes de la prolongation de leur séjour à Kars, eut peine à s’empêcher de lui adresser les invectives que les mahométans prodiguent si souvent aux chrétiens.

— Qu’allez-vous faire de nouveau, vieille

AYESHA.

mère?^ lui dit-il; quelles ordures nous apportezvous? J’ai dit que votre œil ne faisait augurer rien de bon dès le premier instant que je vous ai vue.

— Eh! guzum! Eh! mes yeux! s’écria-t-elle; que puis-je faire de mieux? J’apporte du soulagement à raga;jevais appliquer ceci à sa jambe. Et elle montra son morceau de peau de mouton.

— Prenez-vous le beyzadeh pour un cheval, pour le traiter ainsi? répliqua le tatar. Allah! Allah! êtes-vous folle? Ce fut par un jour malheureux que nous arrivâmes à Kars.

— JN’effrayez pas cette bonne femme, dit Osmond. Je lui laisse pleine liberté de faire à ma jambe tout ce que bon lui semblera. Eh bien! Caterina, continua-t-il, qu’y a-t-il à faire à présent? Faut-il que je mange votre peau de mouton ?

Cette question imprévue fit partir involontairement la vieille empirique d’un grand éclat de rire bruyant qui retentit sur toutes les terrasses des maisons voisines et qui fut répété à peu de distance, mais par une voix dont le son indiquait la gaîté inconsidérée de la jeunesse.

— C’est la voix de la jeune négresse Nourzadeh, dit Caterina; de quoi rît-elle donc? Elle regarda par dessus le mur de séparation, et, l’ayant aperçue, elle lui cria : — Gel\ gel\ ai

AYESH/i. 63

gidi Mascara ! Venez, venez, jeune Scarainouche!

Les terrasses des deux maisons étaient séparées par un parapet dont une partie était tombée en ruines, de sorte qu’on pouvait passer sans difficulté de l’une sur l’autre. Un mur plus élevé cachait Tpiidroit par où l’on entrait de la maison de Suleiman aga sur sa terrasse ; de sorte que lorsque Gaterina avait appelé Nourzadeh, qui s’élait avancée près du parapet, elle n’avait pu voir s’il n’y avait pas quelqu’un derrière ce mur.

Quand la jeune négresse à figure joyeuse parut devant le groupe assemblé sur la terrasse de Bogos, elle s’arrêta sur le champ, et elle se serait retirée si la vieille ne lui eût demandé où était sa maîtresse. Nourzadeh, sans lui répondre, lui montra du doigt le mur dont nous venons de parler.

Gaterina quj, après les éloges éternels qu’elle avait faits à Osmond de la fille de Suleiman aga, avait désiré par dessus toutes choses de pouvoir lui montrer la plus belle fleur de Kars pour le convaincre de sa véracité, s’écria sur le champ : — Venez , ai khanum doudou, ma jeune maîtresse ! venez faire épanouir nos physiônomies par votre présence! Il n’y a rien à craindre.

• A ces mots, et avant qu’Osmond fût,le moins

ATESHA.

du monde préparé à-une telle vision, la chat*-» mante Ayesha parut à ses yeux dans toute sa grâce. Elle avait un air de dignité modeste , et, quoiqu’elle rougît et qu’elle parût embarrassée, elle semblait répandre autour d’elle une atmo> sphère de pureté et d’enchantement. En la voyant ainsi, on ne pouvait que la regarder avec admiration et garder le silence de peur de l’olFenser. Osmond se dit encore qu’il n’ayâit jamais vu une beauté semblable. Voyageant dans un pays où les femmes ne paraissent jamais sans voile, accoutumé à n’avoir de relations qu’avec des hommes, et après plusieurs semaines passées solitairement dans sa chambre, il sentit, à la vue de cette merveille de la nature, son cœur sé dilater, comme si un ange lui était apparu. L’étonnement, l’admiration, l’amour que fit naître en lui la beauté d’Ayesba, produisirent sur ‘son cœur un effet si profond, <jue, l’impression en devint ineffaçable.

. Ayesha avait obéi à l’appel d’une voix qui lui était bien connue ; elle prenait intérêt à la vieille Caterina qui, comme nous l’avons dit, avait donné des soins à Suleiman aga; elle n’avait donc pas hésité à aller la trouver. Mais quand elle vit des hommes devant elle, la nouveauté de cette situation la troubla au point qu’elle oublia un instant qu’elle était sans voile. Elle se le rappela enfin, et, s’écriant d’un ton de reproche.

AYESHA.

quoique avec douceur : — Caterina, vous avez eu grand tort ! elle se retira à la hâte. Cependant elle avait eu le temps de voir et de reconnaître Osmond, et cette vue avait ajouté à l’opinion favorable qu’elle en avait déjà conçue.

Les charmes de la jeune fille de Kars produisirent sur Mustafa une impression presque aussi forte que sur lord Osmond, mais d’un genre différent. Il était complètemènt Turc dans ses idées et ses préjugés relativement aux femmes ^ et le premier sentiment qu’il éprouva fut d’étre jaloux que des attraits semblables eussent été vus par d’autres yeux que les siens, et de s’emporter contre la vieille femme qu’il regardait comme ayant manqué au respect dû à la fille de Suleiman aga.

— A quoi songez-vous donc, vieille porteuse de boue ? s’écria-t-il avec colère ; êtes-vous devenue folle ? Ne saviez-vous pas qu’il y avait ici des hommes ? Voilà une belle conduite ! Avezvous dessein de mettre le beyzadeh dans l’embarras et de couvrir de honte cette fille d’Islam?

— Quel crime ai-je donc commis, lumière de mes yeux? répondit Caterina. Quel tort ai-je fait à la fille de Suleiman aga? Les Francs sont sans conséquence ; leurs femmes ne portent pas de voile, et ils sont accoutumés à voir la figure d’une femme. Eh bien ! ajouta-t-elle en se tour-

AYESHA.

nant vers Osmond, vous en ai-je trop dit en vous parlant de la beauté d’Ayesha ?

— Vous ne m’en aviez pas dit assez, répondit Osmond d’un ton sérieux et pensif.

— Ah! s’écria Caterina, vous ne connaissez pas encore tout son prix. Si vous aviez vu les attentions qu’elle avait pour son père quand il était malade ! Comme vous aimez vos yeux, elle savait mieux que moi quels soins il fallait lui donner.

Stasso avait aussi été témoin de toute cette scène, et la vue d’Ayesha lui avait causé une fièvre d’admiration dont l’effet fut de produire une explosion de malédictions contre toute la race mahométane, comme indigne de posséder un pareil trésor de perfections. — Puisse le diable les emporter tous! dit-il à son maître à voix basse quand il l’aida à descendre dans sa chambre. Nous aussi nous avons nos beautés.

Allez au Fanar, allez à Tino, vous y verrez de belles femmes ; mais jamais je n’en ai vu qui approchassent de cette jeune fille. 11 est impossible qu’elle soit Grecque ni Turque; il faut qu’elle soit Franque.

— Et croyez-vous réellement, Stasso, qu’elle ne soit pas Turque ? lui demanda Osmond quand il fut seul dans sa chambre avec le Grec,.

— Que sais-je et que puis-je dire ? Je ne vois

AYESHA.

pas trop comment elle pourrait être autre chose qu’une Turque, à moins* que ce ne soit un ange que la compassion du Ciel nous ait envoyé pour nous dédommager d’être retenus si long-temps parmi ces barbares.

— Avez-vous vu sa mère ? Il paraît qu’elle est née Grecque ou Arménienne ; Caterina n’en a pas parlé en termes favorables.

— Nous saurons ce qui en est. Si elle est Grecque, je veux qu’on me coupe les moustaches si je ne tire de la diablesse comment et pourquoi elle s’est damnée en renonçant à sa religion.

— Mais est-il possible, Stasso, que la belle Ayesha ait été réellement fâchée que nous l’ayons vue?Il n’est pas naturel aux femmes de chercher à cacher leurs charmes.

— Que puis-je vous dire ? Les femmes turques montrent assez volontiers leur visage quand il n’y a pas de témoins ; mais , dans le cas contraire, elles s’emportent et se mettent en fureur si quelqu’un s’avise de les regarder. Cependant la vérité est que cette jeune fille ne ressemble pas aux autres filles turques; mais qui peut dire d’où elle vient?

Stasso quitta son maître avec la détermination de faire connaissance, s’il était possible, avec la mère d’Ayesha; et regardant comme pos-

AYESHA.

sible qu’elle allât respirer l’air du soir sur la terrasse de sa maison ; il remonta sur celle de Bogos dans l’espoir de la rencontrer. Le premier objet qu’il aperçut en regardant par dessus le parapet qui, comme nous l’avons dit, séparait les deux terrasses, fut une femme qui avait un voile négligemment jeté sur sa tête. Il supposa sur le champ que c’était Zabetta Khanum.

— Kaleespera, bonsoir, madame,

lui dit-il en lui adressant la parole en sa propre laïque.

— Quoi ! s’écria-t-elle, surprise de l’entendre parler grec, car Stasso portait le costume turc et il disait être né en Bosnie; quoi! êtes-vous Grec? Comment vous trouvez-vous ici? Comment savez-vous que je suis Grecque?

Elle s’exprimait avec quelque aigreur et non sans embarras ; mais ses manières prouvaient évidemment qu’elle était charmée d’avoir rencontré un compatriote ; car les Grecs modernes se soutiennent mutuellement, quel que soit le lieu de leur naissance. Quand elle vit que celui qui venait de lui parler était un beau jeune homme fait pour attirer l’attention d’une femme, elle laissa tomber son voile comme par accident et lui montra des traits qui n’étaient pas encore dépourvus de charmes. Elle avait le nez aquilin, les cheveux noirs comme le jais et les sourcis bien arqués; ses cheveux étaient tressés et re-

troussés de cette manière qui est particulière aux femmes mariées en Turquie. Elle était grande et elle avait eu une belle taille, mais elle avait alors trop d’embonpoint; son air était commun, et l’expression de sa physionomie n’était ni modeste ni prévenante. Enfin on voyait que, pour faire valoir ses attraits, elle avait recours au fard, aux mouches et à tous les cosmétiques employés dans l’Orient.

En s’approchant d’elle, Stasso crut devoir lui montrer le même respect que s’il eût parlé à une femme turque.

—Oui, madame, lui dit-il, je suis Grec, votre compatriote, tout à votre service, et je vous baise les mains.

— Vous êtes le bien-venu, lui dit-elle avec un sourire plein de coquetterie. De quel pays êtes vous ?

— Je suis né à Sédikieu, près de Smyrne.

Puis-je faire quelque chose pour vous ?

— Et qu’êtes-vous venu faire ici?

— J’accompagne un beyzadeh anglais. Nous venons de Perse et nous allons à Constantinople.

— Un seigneur anglais, s’écria-t-elle avec un accent de curiosité; et pourquoi voyage-t-il? Est-ce un Elchi, un ambassadeur?

— Non, il voyage pour son plaisir. C’est un

homme riche; un grand personnage dans son pays.

— Et comment se nomme-t-il?

—Son nom et Osmond; son père est un grand bey dans son pays. Le Beyzadeh est malade; c’est ce qui nous retient ici, et, s’il plaît à Dieu, dès qu’il sera guéri, nous continuerons notre voyage. Mais vous, Khanum, comment se fait-il qu’étant si belle, si supérieure aux femmes turques , vous restiez dans cette misérable ville ?

Il était évident que la flatterie ne déplaisait point à Zabetta ; mais, au lieu de répondre à cette question, elle lui demanda s’il avait jamais été à Athènes.

— A Athènes! répéta Stasso; oui, oui, nous avons été à Athènes ; et où n’avons-nous pas été? Il n’y a pas un trou ni un coin, un bâton ni une pierre, que nous n’ayons vu en Grèce et en Egypte, en Syrie et en Perse. Mais est-il possible que vous soyez d’Athènes ? Il me semble, à votre accent, que vous êtes née dans les îles de la Grèce.

Cette question sembla embarrasser Zabetta, et ce ne fut qu’après une assez longue pause qu’elle répondit : — Je suis née à Tino; et elle ajouta en souriant : Je suis une Touchan L

ï Les Turcs donnent aux Tiniotes le sobriquet de Touchan , ou lièvre, probablement à cause de leur timidité:

AYESHA.

— Que dites-vous? s’écria Stasso; êtes-vous réellement de Tino? Je connais presque tous les Tiniotes; j’en ai vu un si grand nombre à Smyrrie et à Péra ! De quelle famille êtes-vous ?

— A quoi bon vous le dire? répondit-elle en soupirant; que vous importe de le savoir? Je suis maintenant une Turque, la femme d’un musulman.

— Cela est étrange, dit Stasso; mais si je savais votre nom, je pourrais peut-être vous donner des nouvelles de vos parens.

Zabetta persista à refuser de lui dire son nom, mais, tout en le refusant, elle hésitait de manière à prouver qu’elle aurait eu bien des choses à dire si elle avait pu se décider à parler. Elle détourna la conversation comme si elle eût craint d’en avoir déjà trop dit; et, avec toute la curiosité des Grecs, elle lui fit force questions sur lord Osmond. Était-il bien fait? Était-il jeune? Était-il véritablement fort riche ? Depuis quand avait-il quitté l’Angleterre? Quand comptait-il y retourner? Aimait-il les Grecs? Leur préférait-il les Turcs? Avait-il des amis à Constantinople ou à Athènes? Était-il resté long-temps dans ces deux villes ?

Tino fournit beaucoup de domestiques aux chrétiens de rOrient et principalement aux Européens. ( Note de VAuteur. )

ATBSHA.

Stassola satisfit sur tous ces points; mais il ne put s’empêcher d’être surpris qu’une femme qui semblait avoir adopté les manières turques fût en même temps si curieuse et si discrète, et ce fut pour lui un avis de se tenir sur ses gardes.

Enfin elle lui fit une question qui le surprit encore davantage.— Il a vu ma fille, lui dit elle; je sais qu’il l’a vue. Comment l’a-t-il trouvée ?

La réponse de Stasso, quoique circonspecte, prouva à Zabetta que le jeune Anglais avait rendu toute justice aux charmes d’Ayesha, et elle parut l’apprendre avec plaisir.

La nuit arrivait, et Stasso crut qu’il était prudent de terminer cette conversation, quoiqu’il eût désiré la faire durer davantage; car les yeux brillans de Zabetta et ses airs de coquetterie avaient fait quelque impression sur son cœur.

— f espère que nous nous reverrons, lui ditil en la quittant ; je vous trouverai demain soir sur cette terrasse.

—Oubliez-vous, mon frère, lui répondit-elle, que je suis femme d’un musulman et qu’il ne m’est permis de parler à aucun autre homme qu’à mon mari? Mais elle prononça ces mots avec un sourire ironique qui semblait dire : Je me moque de pareilles sottises.

— Quoi! s’écria Stasso, vous, fille d’un Glrec,

AYESHA. 73

VOUS soumettre aux lois de ces Turcs barbus ? Promettez-moi que nous nous reverrons.

Le sourire de Zabetta parut faire cette promesse. Elle rentra dans son harem, et Stasso alla rendre compte de cette entrevue à son maître.

Page 1