‹ Ayesha, ou La jeune fille de KarsChapitre 2 sur 19 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L’homme est de feu, la femme d’étoupes ; le diable survient et le feu prend aux étoupes.

Fielding.

Maintenant que nous voilà parvenus à ce point de notre histoire, il faut que nous informions nos lecteurs d’une partie de l’histoire de Zabetta dont te surplus doit rester, quant à présent, couvert d’une obscurité mystérieuse.

Elle était véritablement née à Tino, comme elle l’avait dit à Stasso, et, suivant la coutume de ses compatriotes, elle avait quitté cette île pour entrer en service dans sa première jeu-

^6 AYESHA.

nesse et quand ses charmes brillaient de tout leur éclat. Elle avait commencé sa carrière à Athènes, où sa beauté peu ordinaire avait attiré l’attention des jeunes gens de cette ville, dont les complimens et les flatteries avaient achevé de tourner une tète naturellement trèslégère. Zabetta était dévorée d’ambition, et voyant qu’il n’était pas probable qu’aucun des jeunes Grecs qui lui faisaient la cour pût l’élever au rang auquel elle aspirait, elle écouta les propos amoureux d’un Turc qui n’avait guère que dix ans plus qu’elle, et dont la beauté mâle et l’air noble gagnèrent son cœur. Il était au service du gouverneur d’Athènes, et un de ses officiers les plus distingués. Mais comme Zabetta était au service d’une famille riche et puissante, et qu’il était lui-méme sous la dépendance d’un gouverneur altier, il leur était impossible de se marier à Athènes. Ils résolurent donc de s’évader de cette ville et de se réfugier dans l’Asie-Mineure : ils réussirent dans ce projet. Sans que personne le sût, ils s’embarquèrent sur un bâtiment qui se rendait dans l’ile-de Samos. Ayant débarqué à Scala-Nuova, ils sè rendirent delà à Guzzelhissar où le Turc avait un oncle trèsriche qui jouissait d’une grande influence. Lorsqu’ils furent mariés, le musulman pressa Zabetta d’embrasser la religion du prophète, et comme elle n’était retenue par aucun principe.

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elle céda sans difficulté aux désirs de son mari et abjura la foi chrétienne.

Suleiman, c’était le nom du mari de Zabetta, était né à Kars. Avec l’aide et d’après les conseils de son oncle, il fit des spéculations commerciales qui lui réussirent parfaitement, et, ayant amassé une fortune considérable, il réso- . lut d’aller s’établir dans sa ville natale où il ne tarda pas à devenir un personnage. Dès sa jeunesse, il avait été strict observateur de tous les préceptes de sa religion, et sa sévérité ne fit qu’augmenter avec l’àge. A l’époque où commence notre histoire, il passait pour un des plus rigides mahométans de la ville de Kars.

La partie mystérieuse de l’histoire de Zabetta était celle qui avait rapport à Ayesba, qui n’était ni sa fille ni celle de Suleiman; mais ils l’avaient élevée comme telle depuis sa plus tendre enfance. A mesure qu’elle grandit, son esprit et sa beauté se développèrent avec un degré de perfection si extraordinaire parmi les naturels du Levant, qu’elle devint un objet de surprise et d’admiration pour tous ceux qui la connaissaient. Sa personne était un modèle de symétrie parfaite, et tous ses mouvemens étaient pleins de grâce, car elle n’avait pas cette démarche gauche qui caractérise si souvent l’indolente Asiatique. Ses traits expressifs brillaient de bienveillance, et elle y joignait une modestie si

ATESHA.

douce, que le Turc le plus grossier ne pouvait s’approcher d’elle qu’avec respect. Nous avons déjà parlé de sa beauté qui n’aurait offert qu’une considération secondaire en comparaison des charmes de son esprit, si elle n’eût été d’un genre à faire croire que la nature, en la formant, avait eu le caprice de vouloir donner une preuve de tout ce qu’elle pouvait faire.

Quand on voit un instant une femme Turque sous un voile à demi soulevé, on ne manque jamais de lui trouver plus de beauté qu’elle n’en possède réellement; mais, dans tous les pays du monde, Ayesha, vue sans voile, aurait passé pour une beauté du premier ordre , et quand Osmond l’aperçut pour la première fois il la trouva plus belle qu’aucune femme qu’il eût jamais vue en Europe ou eu Asie.

Suleiman aga dont, au fond, le caractère était bon, quoique son fanatisme fût porté à l’excès, adorait sa fille adoptive , et il avait pris les plus grands soins de son éducation. Les talens des femmes Turques peuvent se décrire en peu de mots; si elles savent lire et écrire , on les regarde comme des prodiges. La musique et la danse, abandonnées exclusivement aux artistes de profession, qui sont toujours des personnes de mœurs dissolues, ne font point partie de l’éducation des filles de bonnes familles, quoiqu’on leur apprenne quelquefois à chanter et à jouer

du tambourin pour leur amusement ; quelquefois encore, mais plus rarement, à filer, à broder, à dire leurs prières et à lire le Coran. Mais elles oublient bientôt tout ce qu’elles ont appris, par suite de leur vie indolente, car elles passent toutes les journées à jaser avec les habitantes de quelque harem voisin, à fumer, à aller au bain et à faire une promenade dans les cimetières. Ayesha surmontât bientôt les difficultés de l’art d’écrire et elle rivalisa sur ce point avec les plus célèbres mullahs. Elle lisait avec falicité tous les caractères d’écriture, depuis le Skekes^ presque indéchiffrable jusqu’au beau Nustatik; elle avait lu le Coran, l’histoire du prophète et tout ce qui avait rapporta sa foi, et elle lisait la poésie et l’histoire de manière à exciter l’admiration générale. Il n’est donc pas étonnant que la vieille Caterina eût été surprise qu’Osmond n’eût jamais entendu parler de la réputation de la fille de Suleiman.

Son père putatif avait pris de grandes peines pour faire d’elle une sectatrice fidèle de l’islamisme, et, quoiqu’il fût souvent embarrassé pour répondre à ses questions et pour éclaircir ses doutes sur certains points de la croyance musulmane, que la simple raison suffît pour rejeter, il avait réussi à lui faire observer toutes les formes de sa religion, à en pratiquer les

ATBaHA.

ablutions et à faire ses prières aux heures près* crites avec une exactitude scrupuleuse.

D’une antre part , sa mère qui, à luesune qu’elle vieillissait, songeait à son apostasie avec plus de honte et de confusion et qui connaissait assez les premiers principes de son ancienne foi pour que ce fût pour elle un sujet de méditation , pensait souvent tout haut devant sa fille supposée et lui disait tout ce qu’elle savait de la religion chrétienne, ka lieu de se fier aux promesses de bonheur faites par Mahomet, elle désirait secrètementqu’Â.yesha dût son salut à l’intercession de Jésus-Christ. Ce sujet était si souvent la hase de ses conversations avec elle, que la pauvre fille ne savait plus que croire, et, tout en faisant les génuflexions des mahométans, il lui arrivait fréquemment de s’adresser à la Vierge et aux saints. Les réflexions qu’elle faisait sur ce qu’elle entendait dire à sa mère ne lui permettaient pas de nourrir contre les infidèles cette haine prescrite par le Coraq; et, quand on lui disait qu’il était légitime de tuer ceux qui ne reconnaissaient pas le prophète, sa bienveillance, aidée par son bon sens, l’assurait que telle ne pouvait pas être l’intention d’un créateur plein de sagesse.

En parlant de Zabetta, la vieille Caterina n’avait pas été injuste envers elle. L’esprit d’intrigue et la vivacité de sa nation se faisaient re-

marquer dans toutes ses actions; l’uniformité monotone de la vie qu’elle menait lui avait donné un caractère si impatient et si irritable, qu’elle était devenue le tourment de tout ce qui l’entourait. L’horreur qu’elle avait pour son genre d’existence avait fini par la porter à dé* tester son mari et à prendre en aversion sa croyance. Tantôt elle voulait quitter son mari, retourner dans son pays et rentrer dans le giron de l’Église chrétienne ; mais elle était toujours arrêtée par la crainte des suites terribles que pouvait avoir une telle tentative si elle était découverte. Tantôt elle insistait pour que Suleiman quittât la ville de Kars qu’elle regardait comme un lieu d’exil, et allât demeurer à Stamboul, qu’elle se figurait devoir être un séjour de délices; mais il avait toujours formellement refusé de céder à ses sollicitations. Elle n’avait personne à qui elle pût communiquer ses idées, à l’exception d’Ayesha qui, bien loin de l’encourager dans ses projets, ne cherchait qu’à adoucir son humeur irritable et à la porter à se contenter de son sort. On ne trouvera donc pas extraordinaire qu’elle eût saisi avec joie l’occasion de faire la connaissance de Stasso et d’avoir avec lui la conversation que nous avons rapportée.

En entendant parler d’Osmond et en apprenant qu’il logeait dans la maison voisine de la I. G

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sienne, elle avait senti naître clans son cœur un espoir vague de pouvoir, par son moyen, se délivrer d’un joug qui lui était insupportable et de vouer au plaisir tout le reste de son existence. Dans sa première jeunesse, elle avait connu les Européens et vécu au milieu d’eux. La présence du jeune Anglais réveilla en elle le souvenir de jours bien plus heureux que ceux qu’elle passait à présent; et plus son imagination ardente formait dans l’avenir des plans de J bonheur, plus elle perdait de vue les dangers qui la menaçaient si elle voulait exécuter ses projets.

Elle connaissait toute l’étendue de la beauté d’Ayesba, et elle en fit la principale base de ses espérances. Si elle pouvait arranger' les "choses de manière à ce que le jeune Anglais devînt épris de sa fîllej, elle pensa qu’à l’aide de Stasso, dont elle vit aisément que le cœur n’était pas inexpugnable, il lui deviendrait plus facile d’abandonner Kars et son mari, double objet de ses désirs; et elle se promit de ne rien omettre pour y réussir.

Quand Zabetta eut quitté Stasso, après leur entrevue sur la terrasse, elle rentra dans le harem , l’imagination entièrement occupée des idées auxquelles cette conversation avait donné l’essor. Son appartement était une grande et belle salle dont trois côtés étaient garnis d’ottomanes dont les dossiers étaient des coussins de soie.

AYESHA.

Ayesha était assise dans un coin ^ la joue appuyée sur une main, dans une attitude de réflexion. Elle songeait à l’aventure de la matinée, et son cœur éprouvait des sensations auxquelles il avait été étranger jusqu’alors. Depuis sa première rencontre avec Osmond, qu’elle avait pris alors pour un de ses compatriotes, elle n’avait jamais cessé de songer à sa physionomie noble et expressive et surtout à son air de politesse respectueuse qui faisait un contraste si marqué avec la conduite des Turcs envers les femmes. Cependant, quand elle s’apercevait que ses idées se reportaient sur lui, elle cherchait à les en détourner, car son bon sens lui disait que c’était une folie que de passer son temps à penser à un homme qu’elle ne reverrait probablement jamais. Mais l’événement arrivé le matin avait complètement détruit la tranquillité d’âme qui avait été son partage jusqu’alors, et elle s’était trouvée égarée tout d’un coup dans un labyrinthe d’émotions contradictoires. D’une part on lui avait enseigné la doctrine que c’était un crime d’avoir des communications avec des infidèles, et elle savait alors qu’Osmond était un chrétien; de plus elle avait été élevée dans l’idée qu’une femme mahométane ne devait jamais laisser voir son visage à un homme ; d’un autre côté, ses conversations avec sa mère et les discours de celle-ci

en faveur des chrétiensavaien t considérablement

ATESHA.

affaibli en elle les préjugés si fortement enracinés dans l’esprit des femmes turques en général. Il lui semblait donc qu’elle pouvait voir Osmond d’un œil plus favorable qu’elle ne l’aurait fait sans cela. Elle avait en outre à lutter contre ce penchant au romanesque qui se trouve au fond du cœur de toute jeune fille. Elle avait commencé à se persuader que le Kismet, le destin, qui tire les mahométans de tout embarras, avait amené ces deux entrevues avec Osmond, et elle se demandait si lemêmeA'M'/ne^nelui serait pas assez favorable pour lui en procurer une troisième.

— Ma chère Ayesha, lui dit sa mère d’un ton doux et affectueux, savez-vous ce qui vient de m’arriver? Et moi aussi j’ai vu un des étrangers qui demeurent chez notre voisin Bogos; cela n’est-il pas très-extraordinaire? 11 y a là quelque chose.

— Cela est étrange, dit sa fille en rougissant un peu. On nous dit que c’est un crime de parler aux hérétiques; mais qui peut résister au Rismet? Était-ce l’étranger malade, demanda-telle d’une voix tremblante.

— Non, répondit Zabetta , c’était son serviteur ; et savez-vous que c’est un de mes compatriotes, un Grec, et, sur ma parole, un kalo paidi, un beau jeune homme! De quels transports j’ai été saisie quand je l’ai entendu m’adres-

ATESHA.

ser la parole dans ma langue naturelle ! mon cœur battait comme si j’eusse entendu lavoia de mon père ou celle de mon frère, m’ap* pelant *de Tino. Mais que pouvons-nous faire ? Nous sommes claquemurées dans oette odieuse ville où nous passons les jours, les mois et les années, invisibles à tous les yeux, inconnues et ne voyant que quelques figures qui nous sont aussi familières que ses chaînes le sont à un prisonnier. Ai janum I Stamboul ! oh, mon âme !

Constantinople! Si nous pouvions y arriver une fois, Zabetta n’aurait plus rien à désirer.

— Allahkerim! Dieu est grand! dit Ayesha en soupirant. O ma mère, soyons résignées à tout ce qu’il plait à Allah d’ordonner de ses créatures!

— Allah herimest fort bien, s’écria Zabetta avec impatience; mais, en attendant, nous sommes à Kars, et quoi qu’il puisse arriver, il faut que nous quittions cette ville détestable. Je suis lasse d’être esclave; je ne veux point passer plus long-temps ma vie dans une odieuse servitude.

Ayesha fut alarmée du ton violent et emporté avec lequel Zabetta prononça ces mots, et elle lui dit avec la plus grande douceur : — Les temps changeront, ma mère; rien n’est stable dans cette vie. Voyez, l’hiver est passé et le printemps est arrivé. Dieu ordonne tout pour le mieux. Je suis jeune, et il ne m’appartient pas de donner

AYESH*A.

des avis ; mais qu’il me soit permis d’exhorter ma mère à la patience, et à attendre avec résignation les décrets du destin, car rien ne peut les changer.

— Ayesha, s’écria sa mère d’un ton un peu plus calme, avez-vous parlé à l’anglais que vous avez vu aujourd’hui sur la terrasse?

-— Si je lui ai parlé ! répondit Ayesha ; non, à Dieu ne plaise! je l’ai vu un instant; mais lui avoir parlé! Ne suis-je pas une fille d’Islam?Ne nous est-il pas ordonné de fuir les infidèles ?

— Ma chère Ayesha, reprit Zabetta; les musulmans disent tout cela et prétendent avoir raison ; mais les musulmans sont en bien petit nombre, comparé aux autres peuples du monde.

Or, parmi tous les autres peuples, les hommes voient les femmes et conversent avec elles; ils sont aussi bien que les musulmans les créatures de Dieu ; ils ne peuvent tous être dans l’eiv reur. Quel crime peut-il y avoir à converser avec nos semblables?

— Ah! dit Ayesha, après un moment de réflexion, on croirait que ce que vous dites est la vérité : mais mon père soutient le contraire, et il a pour lui le prophète.

— Laissons là le prophète un instant ! s’écria Zabetta avec aigreur et d’une voix agitée. Je vous dirai ce que je ne vous ai jamais dit, Ayesha : vous n’éles pas née fille d’Islam ;

VOUS tenez aux Francs de plus près (jue vous ne vous l’imaginez.

— Comment ! s’écria vivement Ayesha paraissant sortir de son état de résignation passive; comme vous aimez votre enfant, comme vous chérissez votre foi, continuez. Je ne sais ce que vous voulez dire. Ne suis-je pas votre fille ? Suleiman n’est-il pas mon père ? Que puis-je avoir de commun avec les Francs ?

Zabetta vit qu’elle avait touché la corde sensible. Quelle était réellement cette jeune fille, c’était un secret dont elle était seule dépositaire et que Suleiman lui-même ne connaissait qu’en partie ; elle n’en avait jamais tant dit à ce sujet à Ayesha, mais elle avait cru nécessaire de hasarder ce commencement de confidence, afin de lui inspirer plus d’intérêt pour les chrétiens.

—Le temps n’est pas encore arrivé, ma fille, lui dit-elle, où je puisse vous expliquer tout ce que le destin a ordonné à votre égard. Vous êtes jeune ; il y a temps pour tout. Sachez seulement que vous ne devez pas regarder les Francs avec l’œil de la haine ; au contraire, vous devez leur ouvrir le cœur de l’amitié; ils sont vos frères. Je vous le dis comme votre mère; et, comme femme d’un musulman, j’ajoute que c’est un secret que vqus devez garder, un secret de la plus grande importance pour vous et pour

A.YESUA.

moi. Si vous pouvez parlei'àl’A.nglais.notre voisin, faites-le avec prudence, mais sans crainte.

Ayesha devint muette de surprise en entendant ces paroles; cette permission la fit tressaillir d’un plaisir secret et produisit sur elle le même effet que produit sur un malade, qui regardait le vin comme une boisson prohibée, l’ordonnance d’un médecin qui lui prescrit d’en boire.. Elle avait peine à croire ce que lui disait sa mère, et c^endant elle l’écoutait avec extase.Tandis que les imprécations contenues dans le Coran contre les infidèles retentissaient encore à ses oreilles, la nouvelle qu’elle était née dans cette classe, et qu’un sang européen coulait peut-être dans ses veines agissait comme un antidote contre le poison. Si Osmond s’était présenté en ce moment à ses yeux, elle n’aurait ni cherche à lui cacher son visage ni refusé de lui parler.

Mais le rideau de soie qui couvrait la porte s’ouvrit en ce moment, et au lieu d’Osmond,ce fut Suleiman aga qui entra. C’était un homme ayant un air grave, noble et plein de dignité; il portait une longue robe garnie d’une fourrure légère, et avait sur sa tête on caouk, ou bonnet de drap empesé, entouré d’une bande de mousseline blanche. A la vue de sa femme, ses traits prirent une apparence d’humilité ; il s’était attendu à ne trouver qu’Ayesha, et il était entré avec une physionomie ouverte et sereine; mais

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il redoutait tellement la violence de Zabetta, que, toutes les fois qu’il était en sa présence, il prenait l’attitude la plus soumise et avait grand soin de ne rien dire qui pût l’olFenser. En général , les Turcs regardent la tranquillité comme le souverain bien ; ils détestent le bruit. Être assis sur le coin de leur ottomane, écouter le murmure éternel de la fontaine qui est dans leur cour, fumer leur chibouk, voir se dissoudre en l’air la fumée qu’ils exhalent, avoir quelques mots de conversation avec un ami, tels sont leurs plus grands plaisirs; et, pour se les procu- ■ rer, il n’est pas de sacrifice dont ils ne soient capables. Mais une fois en fureur, ils tombent dans l’autre extrême, ils tuent ou se font tuer; ils ordonnent d’abattre une tête avec ou sans raison, et retournent à leur pipe et à leur fontaine , comme si rien ne fût arrivé.

Quand Zabetta vit entrer son mari, son humble maintien, bien loin de la désarmer, lui fit prendre une attitude d’hostilité ouverte. Elle fronça le sourcil, fixa les yeux sur lui et redressa la tête au lieu de le saluer. Le souvenir des maux réels ou imaginaires qu’il lui avait fait souffrir se représenta à son esprit; elle récapitula mentalement tous ses griefs, lui Êdsant un crime de l’avoir aimée, de l’avoir épousée, de l’avoir emmenée loin de son pays, de s’être enrichi, d’être venu s’établira Kars. C’était ce qui

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ne manquait jamais d’arriver chaque fois que le malheureux Suleiman se présentait devant elle.

—Que venez-vous faire ici? lui demanda-t-elle dès qu’il se fut assis tranquillement sur une ottomane. Toutes les fois qu’on désire le moins votre compagnie, on est sûr de vous voir arriver.

— Je venais voir Ayesha, répondit Suleiman avec calme; si j’avais su* que vous étiez ici, je n’y serais pas venu, puisque ma présence vous déplaît.

— Je vous reconnais bien là ! s’écria sa femme avec un transport de rage; vous iriez au bout du monde pour voir Ayesha ; mais vous fuyez tout endroit où je me trouve. Il n’y a que votre femme dont vous ne puissiez souffrir la vue.

— Vous avez dit que vous ne désiriez pas me voir, dit Suleiman d’un ton encore plus doux; que puis-je donc faire?

— Oui, je vous l’ai dit et je vous le répète; mais qu’est-ce que cela a de commun avec la manière dont vous me traitez? Ne suis je pas la femme la plus malheureuse de Kars, de toute la Turquie?

— Je suis toujours prêt à faire tout ce que vous désirez, Zabetta. M’avez-vous jamais fait une demande raisonnable que je vous aie refusée ?

— Allah! Allah! Ne vous ai-je pas demandé mille fois de me tirer de cette ville horrible où vous m’avez amenée, où je suis enfermée

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comme une béte sauvage dans sa loge, où l’on ne trouve que des brigands, desKourdes et des adorateurs du diable, et ne me l’avez-vous pas toujours refusé?Répondez à cela.

— Lumière de mes yeux, dit l’impassible Suleiman,comment pouvons-nous quitter cette ville sans nous ruiner? Tout ce que je possède s’y trouve. Vous voudriez que j’allasse à Constantinople où je ne connais personne; ici je suis connu et respecté.

— Oui, vous, vous, vous ! Tout est pour vous et rien pour moi ! Mash allah ! Loué soit Allab ! Vous songez à vous avant tout; il faut que votre longue barbe soit respectée et adorée tandis que je suis jetée dans un coin comme une paire de vieilles babouches! Allez, allez! je crache sur votre barbe.

—Vous êtesinjuste,Zabetta. Je le dis encore, jamais je ne vous ai refusé une demande raisonnable. Que vous manque-t-il ici? Ne vous donnai je pas toutes les parures que vous désirez ? N’étes-vous pas la maîtresse de choisir vos mets? N’avez-vous pas des esclaves? Ne prenez-vous pas tous les amusernéns que bon vous semble ? Il faut un peu de justice dans ce monde.

—Tout ce que vous dites n’est que sottises, de la boue, de l’ordure ! s’écria Zabetta encore plus courroucée. Ai-je quitté mon pays, abandonné mes parens, renoncé à ma foi, pour m’en-

ATESHA.

tendre dire, comme à un enfant, que je pu»

avoir de beaux habits, manger des boni^ns pour m’empécher de crier et aller me prome* ner dans un cimetière et m’asseoir sur une pierre sépulcrale pour m’égayer l’esprit? Je ne suis pas née Grecque pour rien; je sais distinguer le blanc du noir. Vous êtes un fou, un âne.

En entendant ces épithètes insultantes , une couleur un peu plus vive se montra sur les joues de Suleiman ; les poils de sa barbe et de ses moustaches furent légèrement agités comme par un spasme involontaire, et un sillon se creusa sur son front. Cependant il conserva son calme. —^Vous en dites trop, lui dit-il, vous ne pourriez vous plaindre davantage si je vous avais battue.

— Battue! si vous m’aviez battue! s’écria Zabetta au comble de la fureur; je voudrais bien le voir ! Avez-vous tout-à-fait perdu l’esprit ? Vous me battre ! Croyez-vous me traiter comme votre esclave ? Vil et misérable Osmanli, je vous prouverai que je suis Grecque. Allez! je vous déteste, je vous abhorre! Tenez, prenez cela ! A ces mots, elle ôta ses pantoufles et les jeta l’une après l’autre à la tète de son mari. Sortant alors de l’appariement, elle en ferma la porte avec grand bruit et on l’entendit remonter sur la terrasse.

Une des pantoufles avait frappé Suleiman à la joue et l’autre au front ; il les prit d’un air

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calme sur l’ottomane où elles étaient tombées et les plaça par terre. Se tournant ensuite vers Ayesha, qui avait souffert mille angoisses pendant cette scène, il lui dit en secouant la tête: — Chok chay, c’est un peu fort! Et il ajouta à cette remarque sa profession de foi : Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète.

Ayesha se leva et s’approcha de lui; ses traits exprimaient le plus tendre intérêt. — O mon père, lui dit-elle, ne vous mettez pas en courroux ! ma pauvre mère a l’esprit malade. Pour l’amour d’Ayesha, pardonnez-lui !

— Ce n’est rien, répondit Suleiman d’un ton calme ; portez-vous bien et soyez heureuse, Ayesha, et tout ira bien. Dieu est grand , Dieu est miséricordieux !

Ayesha garda le silence et resta assise près de Suleiman qui n’était que trop habitué aux emportemens violens de sa femme ; et, à l’aide de son chibouk et de sa résignation au Kismet, il retomba bientôt dans l’état d’indolence apathique qui faisait tout son bonheur.

CHAPITEE YI.

Ne Ta pas me tromper ! Ne va pas te dédire !

Je t*aime , tu le sais; mais je n’ose le dire.

Beaumont èt Flbtcber.

Le compte que Stasso avait rendu à lord Osmond de son entrevue avec Zabetta avait excité plus que jamais sa curiosité. Qu’une fçmme musulmane parût prendre tant d’intérêt à un infidèle, à un Franc qu’il semblait impossible qu’elle connût le moins du monde, c’était une circonstance si extraordinaire, qu’il sentit qu’il n’aurait de repos que lorsqu’il aurait éclairci ce mystère.

—Ekhi katetiy effendiy il y a quelque chose làdessous , mon maître, répétait Stasso encore le

9 ^ ATESHA.

lendemain matin en lui contant une seconde fois son histoire.

— Il faut tâcher d’^en découvrir davantage ce soir, lui dit Osmond. Demandez à la mère ce qu’elle veut dire et si je puis faire quelque chose pour elle ou pour sa fille.

— Que dites-vous, effendi? répondit le Grec; la diablesse est aussi rusée qu’un renard. Elle ne dira que ce qu’elle voudra bien dire ; mais le fait est qu’il y a quelque chose là-dessous, j’en suis certain.

Stasso terminait chaque phrase relative à sa conversation avec Zabetta par les mots : Il y a quelque chose là-dessous accompagnés d’un secouement de ^te, et il se promit de ne rien négliger pour découvrir ce que pouvait être ce quelque chose. Il retourna le soir sur la terrasse, et Osmond attendit son retour avec impatience.

Mais Stasso revint sans avoir rien appris que ce qu’il savait déjà. Il avait vu Zabetta; elle avait évidemment fait tout ses efforts pour lui inspirer de l’admiration pour ses charmes, mais il n’avait pu en tirer un seul mot qui eût rapport à son histoire où à celle de sa fille. Lg seule différence entre cette entrevue et la première était qu’elle y avait amené Â.yesha, qui n’avait pas ouvert la bouche et qui avait toujours gardé son voile.

AYESHA.

Cette circonstance mit en feu l’imagination dHDsmond et il résolut de chercher aussi à faire la connaissance de la mère, espérant que cela lui faciliterait les moyens de voir la fille et de lui parler. L’enflure de son genou était presque entièrement dissipée et à peine y sentait-il encore une légère douleur. Il congédia donc la vieille Caterina qu’il récompensa de ses' soins de manière à obtenir toute sa reconnaissance, et il fit venir Mustafa pour prendre avec lui des mesures pour son départ de Kars. A sa grande surprise, au lieu de trouver le tatar plein d’impatience de partir, il n’obtint de lui que des hakallum, nous verrons, des inscdlah, s’il plaît à Dieu ; et toutes ces petites phrases tendant à occasioner un délai, derrière lesqudles un Turc ne manque jamais de se retrancher quand il désire rester in statu quo.

Le fait était que Mustafa n’avait eu besoin que d’entrevoir un instant Ayesha pour que son cœur trop susceptible se rendit à ses charmes; et, ne donnant pas une seule pensée à une femme et à une petite famille qu’il avait laissées à Constantinople, il s'était demandé à lui-méme s’il ne pourrait s’assurer cette perle précieuse pour seconde femme, et il s’était persuadé qu’un tatar aga, résidant à la porte fortunée de la splendeur royale, le messager confidentiel d’un ambassadeur à Stamboul, un homme connu et

AYESHA.

respecté dans toutes les maisons de poste, et recevant chaque mois un salaire fort honnête, pouvait fort bien demander et obtenir en ma> riage la fille d’un ayanAe Kars. En conséquence, pour préliminaire à ses opérations, il donna les plus grands soins à son costume et à sa personne. La nature avait peu fait pour lui, et il n’était pas facile de suppléer à ce qu’elle avait oublié. S’il teignait en noir le peu de poils qui composaient ses moustaches, chacun d’eux se montrait dans un état d’isolement, et l’on pouvait les compter, comme des radis sur la table d’un avare. S’il les abandonnait à leur couleur naturelle, ils devenaient presque invisibles, et il était la plus méprisable de toutes les créatures dans l’opinion des Turcs, un sakal-siz, un homme sans barbe. Il était de petite taille, c’était un mal sans remède. Il était grêle et maigre, mais ce défaut pouvait se cacher en mettant un plus grand nombre de vétemens : il s’acheta donc une robe neuve qu’il fit doubler d’une fourrure épaisse, mit une seconde paire de shalwars ou pantalons au-dessus des siens , et leur donna une circonférence qui le gênait pour marcher. Jetant ensuite sur son épaule un petit mouchoir de mousseline brodée, et prenant en main une pipe d’ambre, il se flatta d’offrir des attraits que l’objet de ses désirs trouverait iiTésistibles.

Équipé de cette manière, et ses pistolets passés dans sa ceinture, il se mit à se promener avec un air plus important que jamais devant la porte de Suleiman aga, dans l’espoir que sa fille, si elle le voyait de derrière sa jalousie, deviendrait éprise de lui à la première vue, ou que, si elle sortait pour aller au bain, il pourrait se montrer à elle et attirer son attention. Vain espoir, peines inutiles! Il ne vit paraître personne derrière la jalousie, et personne ne sortit de la maison. Après avoir passé ainsi une couple d’heures, il pensa enfin à enrôler à son service la vieille Caterina; il savait que les mariages se négociaient souvent par l’entremise de vieilles femmes, et il n’ignorait pas qu’elle allait très-soùvent dans le harem de Suleiman aga.

La première fois qi^elle vint chez le teinturiCT, il l’aborda avec plus de politesse qu’il ne lui en montràit ordinairement : — Bana bak ai ^izum, regardez-moi, mes yeux, lui dit-il. Gel, approchez, j’ai à vous parler.

— En quoi puis-je vous servir ? lui demanda la vieille, surprise qu’un vrai croyant parlât si poliment à une chrétienne.

— Vous êtes une femme de bon sens, dit le tatar, et vous entendez à demi mot. La fille de Suleiman aga, que nous avons vue l’autre jour sur la terrasse, n’est pas une personne qu’on peut voir indifféremment. Vous me comprenez?

lOO

— Sans doute, sans doute, je vous comprends ; il n’y a pas une fille comme elle dans le monde entier. Eh bien!

— Eh bien! répéta Mustafa avec surprise; vous ne me comprenez pas ? Je ne vous croyais pas si sotte. Quand un homme parle d’une fille, à quoi peut-il songer, si ce n’est au mariage?

— Au mariage ! s’écria Caterina aussi étonnée que si Mustafa lui eût proposé de l’épouser ellemême. Quoi! vous voulez obtenir Ayesha en mariage! Et qui êtes-vous donc? Qu’est Ayesha? Vous êtes fou. Et elle partit d’un éclat de rire qui mortifia considérablement le pauvre tatar.

— C’est vous qui êtes folle, vieille édentée! Une fille n’est qu’une fille, après tout; et quand elle peut obtenir un mari, que lui faut-il de plus? Je suis un tatar api; trouvez-en un autre à Kars ! Si vous êtes une folle, je n’ai rien à vous dire; si vous avez du bon sens, parlez pour moi à Suleiman aga et à sa fille, et apprenez-moi leur réponse. J’ai de l’argent, Mashallah! et je ne manque de rien.

—Que je parle à Suleiman aga! Où avez-vous donc vécu, si vous comptez Suleiman au nom^ bre des hommes? Il n’est rien chez lui; c’est sa femme, Zabetta Khanum, qui est la maîtresse , et il lui faut pour sa fille un pacha tout au moins, sinon un visir ou un capitan pacha. Non, non , ce n’est pas à vous qu’elle la donnera.

AYESHA.

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Mustafa releva ses moustaches, mit la main à son menton comme s’il eût cru y trouver une barbe, eut l’air humilié et indigné en même temps, et termina l’entretien en disant seulement : — Bakaluniy nous verrons. Il sortit alors de l’appartement, mais sans perdre l’espoir de faire la conquête du cœur d’Âyesha et de devenir son époux.

Osmond, se trouvant enfin complètement guéri, commença à songer sérieusement à la nécessité où il était de continuer son voyage ; mais le voisinage de la belle Ayesha était comme un talisman qui le retenait à Kars, et il résolut de satisfaire la curiosité qu’il éprouvait d’appçendre son histoire, en faisant connaissance avec elle, s’il était possible. Il se décida donc à accompagner Stasso sur la terrasse, dans l’espoir qu’elle y viendrait encore avec sa mère ; mais il eut soin de cacher son projet à Mustafa et à tous les habitans de la maison de Bogos.

Dès que la voix des muezzins qui, du haut des minarets, appelaient les fidèles à la prière, eut cessé de se faire entendre, Stasso, marchant avant son maître, monta sur la terrasse. Dès qu’il y fut arrivé, il vit que Zabetta et sa fille y étaient déjà; et il fit un signe à son maître qui le suivit sur le champ.

Ayesha n’était pas préparée à cette rencontre.. Dès qu’elle aperçut Osmond , elle alla se placée-

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AYESUA.

derrière sa mère et se couvrit soigneusement de son voile ; elle ne savait ce qu’elle devait faire. Les principes de son éducation mahométane l’auraient portée à fuir la présence d’un infidèle: mais elle était avec sa mère, et il lui semblait qu’elle n’avait pas besoin d’autre protection.

Osmond reçut de Zabetta tous les enoouragemens que peuvent donner la flatterie et l’air le plus gracieux; elle mit de côté le ton hautain du musulman et prit les manières serviles et rampantes du Grec. Il avait toujours entendu dire que les renégats avaient un fanatisme religieux plus violent et plus intolérant que les mahométans de naissance, mais il vit tout le contraire en cette occasion. Il n’entendit rien sortir de la bouche de Zabetta qui ne tendit à prouver combien elle était mécontente de son sort et quel souverain mépris elle avait pour ceux qui l’entouraient.

— Voyez, lui dit-elle, quel malheureux destin est le mien ! Avoir été jetée au milieu d’un tel peuple ! Être condamnée à habiter une misérable ville comme celle-ci! Vous, effendi, qui avez vu Constantinople et presque tout l’univers, n’aurez-vous pas pitié de deux pauvres proscrites qui vivent ici dans un exil sans espoir ? Et elle ajouta, en prenant un ton de plaisanterie, quoiqu’elle parlât très-sérieusement : Ne noua emmènerez-vous pas avec vous ?

ATESHA.

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D’après ses manières et ses discours, Osmond fut convaincu qu’elle jouait un rôle et qu’elle avait quelque dessein secret. 11 lui répondit de manière à tâcher de gagner sa confiance et de tirer d’elle tout ce qu’il désirait sarvoir relativement à Ayesha; mais elle se tint sur la réserve et elle lui cacha soigneusement toutes les parties de son histoire qui se rattachaient à celle d’Ayesha, quoiqu’elle dit et fît tout au monde pour l’intéresser en sa faveur.

Pendant ce temps, Ayesha avait été tellement frappée du contraste que le ton, l’air et les manières d’Osmond offraient avec ses concitoyens', que ses yeux étaient constamment fixés sur lui et qu’elle écoutait avec avidité chaque parole qu’il prononçait. Il est des hommes qui possèdent à un plus haut degré que les autres le pouvoir de faire naître la confiance dans le cœur des femmes, et Osmond était du nombre. Il écouta Zabetta d’un air de déférence et parut prendre intérêt à tout ce qu’elle lui disait. Il était bon observateur, et il fut bientôt en état de juger de ce qui se passait dans l’esprit d’Ayesha tandis qu’il parlait à sa mère; mais, craignant d’alarmer àa timidité en lui adressant trop promptement la parole, il ne voulut le faire que lorsqu’il se fut aperçu qu’il avait réussi à détruh'e en partie ses préjugés mahométans. Cependant il ne pouvait s’empêcher de jeter de temps cm

AYESHA.

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temps un regard sur elle, et elle semblait flattée du respect tacite qu’il lui montrait. Enfin Zabetta lui ayant exprimé de nouveau son désir de l’accompagner à Constantinople, il lui répondit : — Plût au Ciel qu’il me fût possible de mettre un tel projet à exécution! Que je serais heureux de pouvoir soustraire à leur destin deux beautés semblables, et d’être témoin de l’admiration qu’elles feraient naître dans mon pays! Ayesha sourit d’un air mélancolique et secoua la tête. Alors Osmond se hasarda à se tourner vers elle et ajouta du ton de l’intérêt le plus vif : Mais je crains que nos destinées n’aient été jetées dans un moule différent!

— Allah biliPy Dieu le sait, dit Ayesha retenant à peine un soupir et détournant la tête.

Ces mots firent circuler le sang plus rapidement dans les veines d’Osmond. Jamais il n’avait entendu une voix si enchanteresse, un ton de sensibilité si profonde.

— Si ces destinées pouvaient être changées , reprit Osmond, si une femme si charmante daignait m’accepter pour ami et pour protecteur, combien je bénirais le jour qui m’a amené à Kars !

— Mais non pas l’heure qui a causé votre fatal accident, dit Ayesha.

— Que dites-vous? s’écria Osmond; cet accident fait toute ma joie. Sans lui, je ne vous au-

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rais jamais vue; sans lui, je ne me serais jamais imaginé que vous pussiez prendre quelque intérêt à mon destin. Le souvenir du moment où vous êtes venue à mon secours a gravé pour toujours votre image dans mon cœur.

Le sein d’Ayesha palpitait, ses joues se couvraient de rougeur, et elle cacha en partie son visage sous son voile. — Vous ne pouvez penser ce que vous me dites, lui répondit-elle; vous ne nte connaissez pas, vous ne pouvez me connaître.

— Ne pas penser ce que je vous dis ! s’écria Osmond ; moi qui n’ai jamais vu rien qui approche de vous ! moi dont l’imagination n’avait jamais pu se figurer une perfection semblable ! Mais vous avez raison ; je ne vous connais pas, je ne puis vous connaître; mon faible esprit ne sera jamais en état d’apprécier votre mérite.

— Ne me parlez pas ainsi, effendi, répliqua Ayesha; je ne suis qu’une pauvre fille et je ne suis pas habituée à entendre des discours si flatteurs. Je n’ai pas été élevée dans une grande cité, et je suis l’enfant de la sincérité. Mais il ne me convient pas de vous parler, ajouta-t-elle en soupirant ; je suis une fille d’Islam et vous méprisez notre prophète et notre religion.

Osmond aurait voulu la serrer dans ses bras tandis qu’elle parlait ainsi, tant elle s’exprimait avec un accent d’humilité sincère. Bien loin de

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ATESHA.

montrer l’arrc^auce du mahométan qui affiche le mépris pour les chrétiens, elle semblait au contraire ne faire aucub cas d'elle-méme et re* connaître la supériorité de celui à qui elle parlait.

— A Dieu ne plaise que je méprise personne, s’écria-t-il d’un ton animé, et surtout une chose aussi sacrée que la religion. Ne sommes-nous pas tous les créatures d’un seul Dieu? Ne pensez pas si mal de moi.

— Je ne puis mal penser de vous, répondit Ayesha; mais des devoirs différens nous sont imposés, et l’on m’a appris qu’un vrai croyant ne peut, sans péché, pau'ler à un giaour, à un infidèle.

— Ne pensez pas ainsi, ditOsmond. Vous ne voudriez faire mal à personne ; vos yeux, vos discours, tout me le prouve, et pourtant, refuser de me parler ce serait vouloir me rendre malheureux.

Cet argument fit quelque impression sur Ayesha ; car il ne lui était jamais entré dans l’esprit qu’elle pût rendre personne. malheureux. Elle leva les yeux sur Osmond, comme si elle eût voulu dire : — Que dois-je donc faire, me trouvant placée entre mon devoir et mon inclination? Il vit son embarras, et, ne voulant pas l’augmenter, il détourna la conversation, lui parla d’autres objets et fut aussi surpris qu’enchanté

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de la justesse de son jugement' et de ses observations sur tous les points qui avaient fait partie de son éducation, et surtout de la libéralité de ses idées et du peu de préjugés qu’elle avait, malgré la tendance de l’instruction religieuse qu’elle avait reçue. Elle donnait la plus vive attention à tout ce qui développait en elle de nouvdies idées,.faisait des questions à Osmond sur tout ce qu’elle ne comprenait pas bien et semblait l’écouter comme un oracle qui devait dissiper les ténèbres de l’ignorance dans laquelle elle psu'aissait sentir qu’elle avait vécu jusqu’alors. Il aurait volontiers passé ainsi toute la nuit; mais Zabetta annonça enfin qu’il était temps qu’elles se retirassent.

Pendant la conversation d’Osmond avec sa fille, elle avait eu elle-même un entretien avec Stasso qui avait fait de nouveaux efforts pour obtenir d’elle de nouveaux détails sur son histoire, mais sans pouvoir y réussir. Elle parut fort contrariée en apprenant qu’Osmond songeait à partir, car son départ détruirait les projets qu’elle avait formés; et elle commença sur le champ à chercher les moyens d’y susciter des obstacles. Elle avait appris de Caterina l’impression que la beauté de sa fille avait fidtesurMustafa; et comme elle savait que les tatars peuvent contribuer à accélérer ou à retarder un départ par suite de l’influence qu’ils exercent

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AYESHA.

sur toutes les maisons de poste, elle résolut de se servir de lui pour faire réussir ses desseins.

Avant de quitter la terrasse, elle consentit à une nouvelle entrevue pour le lendemain soir, et, dès qu’elle fut de retour dans son appartement, elle fit dire à Mustafa que, s’il voulait se trouver à la porte du harem de Suleiman aga le lendemain de bonne heure, elle le verrait et lui parlerait.

Lorsque Mustafa, le lendemain matin, reçut le message de Zabetta par l’entremise de Caterina, qui lui donna à entendre qu’il serait question dans cette entrevue de l’objet de ses désirs, il sortit de l’état d’apathie qui lui était devenu habituel, et, secouant sa pipe qu’il venait de remplir à l’instant, il se leva sur le champ et sécria : -— Gidelirriy partons.

— Mashallah\ dit Caterina, vous rajeunissez tout d’un coup.

— Qu’appelez-vous rajeunir? dit Mustafa; de combien d’années voudriez-vous donc que je fusse plus jeune? Et, retroussant ses petites moustaches, il ne perdit pas un instant pour suivre la vieille qui le conduisit à la porte du harem de Suleiman aga et qui l’y laissa. Zabetta ne tarda pas à paraître, et, sous prétexte d’avoir à donner au tatar quelque commission pour Erzeroum ou Stamboul, elle l’invita à s’asseoir et entra en conversation avec lui.

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— Vous êtes le bien-venu, tatar aga; puissiezvous vivre de nombreuses années!

— Je vous remercie, Khanum.

— Vous portez-vous bien ?

— Fort bien, grâce à Allah! Et vous, que faites-vous ici ?

•— Que puis-je fairfe? je reste assise. Avez-vous quelques nouvelles à m’apprendre?

— Je n’en sais aucune.

— Nous avons pourtant à parler d’une affaire, dit Zabetta qui, ayant assez battu les buissons, crut qu’il était temps d’entrer en chasse, d’une affaire qui vous concerne et dont la vieille Arménienne m’a entretenue.

— Eh bien, dit Mustafa avec quelque embarras , vous savez ce dont il s’agit. Cela se ferat-il ?

— Demandez-moi plutôt comment cela peut se faire, quand vous êtes sur le point de partir. On ne peut se marier au galop ; une telle affaire exige du temps. Mashallah ! Vous n’êtes pas un âne et vous pouvez retarder ce départ autant qu’il vous plaira.

— Le jeune beyzadeh, mon maître, est comme du feu quand il a résolu quelque chose.

— Mais il n’a pas encore vu le pacha ; il faut qu’il lui rende visite : il ne peut partir sans cette cérémonie. Cela prendra du temps ; c’est à vous d’y veiller.

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— J’y veillérai. Jnshallahl je susciterai des délais. Mais parlons un peu de votre fille.

—■ Songez d’abord à cette afiaire; retardez , votre départ, dites des mensonges, dites ceci et cela, dites tout ce qu’il vous plaira, pourvu que vous retardiez le départ du beyzadeh. Vous me comprenez ?

Mustafa la {comprenait fort bien ; mais il ne concevait pas pourquoi, lorsqu’il s’agissait d’arranger un mariage, on ne disait pas un mot sur ce sujet, et pourquoi, quand il était une des parties intéressées, il était traité comme si l’affaire ne le concernait pas. Cependant il se retira à demi satisfait puisqu’il n’avait pas essuyé un refus, et se consola de ne pas avoir complètement réussi, en se disant à lui-méme : — Ne apalum, que puis-je faire? Avret der, c’est une femme. Etÿ secouant un pan de sa robe, il ajouta: Que le Ciel me sauve d’une femme !

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