Aymar
LA REINE D'ESPAGNE , drame en o actes , représenté sur le Thcàtre-Français , novembre 1835.
LA VALLÉE AUX LOUPS, souvenirs et fantaisies, i vol in-S.
GRANGENEUVE. 2 vol. in-8.
FRANCE ET MARIE. 2 vol. \\\-è.
SOIS PKKSSK
UN ROMAN NOUVEAU. 2 vol.
HISTOIRE DES CONJURATIONS POUR LA LIBERTÉ 4 vol. iu-8.
E DÉI-KE, IMrUniF.L'l'. , k SCr.Al'X ,
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LIBRAIIUE DE DUMOKT,
PAT.A IS-RO V AL , h8 , AU SALON I. ! TT l: It A I RE.
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Pourquoi les rêves ne sont-ils pas la vie?
Aymar s''était enveloppé du manteau que ne lui avaient laissé sans doute ni le désintéressement ni la pitié des soldats russes qui formaient son escorte, mais peut-être Teffroi presque respectueux qu''inspirait encore ce vaincu. Il s'était engourdi de froid et de sommeil au fond du kibitk à demi
couvert qui remportait. C'était à l'intérêt du bourreau en chef chargé de conduire les deux exilés, ou plutôt aux soins bien entendus de cet homme pour lui-même que les captifs devaient cette manière de voyager ; car au bas de tous les ordres qui condamnaient les Français à un supplice pareil , il était écrit dans le style de fer des oukases : — « A pied. »
Aymar s'était donc endormi. Il luttait contre le découragement : il attachait sa vie à celle dVn autre , il croyait son existence utile et se flattait encore de la conserver. Il dormait paisiblement sous le givre, et les ailes d''un songe Pavaient reporté au sein de cette province de France où il allait au temps de ses joies d''écolier passer quelques semaines près de sa mère. Là, il respirait comme autrefois Tencens des fleurs sauvages, il assistait aux vendanges sur les coteaux qui bordent la Creuse, ou bien il se délassait dans ses tièdes ondes. Égaré en des chasses lointaines, le soir s'il voyait
tout à coup reparaître au dessus des châtaigneraies les ruines de Lys-Saint-Georges ou rhumble clocher de Neuvy - Saint- Sépulcre, sûr de n''avoir plus à effrayer M™^ Beauval par une longue absence quand la nuit serait tombée, il s''arrêtait à entendre coucher la perdrix, à voir les grands troupeaux en redescendant au vallon fouler ces pâturages en pente qui sont tout émaillés de colchiques et de pâles scabieuses. Campagnes de notre vieux Berry! qu''il était heureux, Pexilé, de retrouver vos brandes, vos chenevières et vos pommiers fourchus! Loin des routes frayées aux ornières si profondes , aux flaques d*'eau sans fond , il est des sentiers étroits qu*'il aimait à suivre sous une voûte de branches épineuses.
0 chemins verts et perdus où ne voyage jamais personne, où nul pèlerin n'^a laissé de trace, à quoi serviriez-vous si ce n''était aux folâtres courses du lièvre , à la rencontre des Esprits et des Fées? Entre vos buissons trop rapprochés Tun de Tautre,
quand les soirs de novembre tombent si vite après FAngelus, quels sont donc ces bruits qui flottent autour des ormes étêtés et du caverneux érable? Est-ce le vent qui gémit là-bas si plaintif, ou bien le cri du bétail étranglé par les loups , ou le rire fatal de ce voyageur qui ne sort jamais qu''à minuit des crevasses de la terre avec son manteau écarlate ? Sentiers mystérieux/ la Fada vous visite lorsque la lune de mai se lève dans son ciel bleu et or. Rustiques images ! d''où vient que vous vivez plus longtemps dans la mémoire que les monuments des cités? Les colonnades s''effacent, et on se rappelle à jamais Feffet des penpliers blancs, des frênes, des cormiers séculaires. 11 se peut qu''on oublie les galeries de Dresde et les marbres de Portici : jamais la clairière des bois où le gazon est si menu et tout étoile de marguerites, jamais le taillis où le merle d''automne ramasse en sifflant les cenelles tombées. Aux savants accords de Pergolèsc survit le chant de la fauvette; aux
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toiles de Claude Lorrain le coucher du soleil sur la métairie; aux parfums de Baghdad la senteur du chèvrefeuille.
Aymar traversait un désert de glace , et il se croyait près d''une fontaine à lui coimue qui dort sous un saule dans Tobscur vallon de Limanges. Une femme digne de ce rêve venait s''asseoir à ses côtés sur le serpolet court et odorant. 11 se sentait ému à la fois des regards du soleil de France et par cette présence adorée , quand la fourrure de son manteau glissa. Sa tète se découvrit, et le vent, comme un glaive, coupa ses joues rougies. Il ouvrit les yeux pour se défendre. Quel pays que celui où Tair même est agresseur ! où toute rêverie est impossible, où chaque battement de Tartère vous rappelle au sentiment de défendre vos jours contre le froid ! Rien n^était devant lui que la neige étendue comme un linceul à Thorizon, Ce n'est pas que dans ses aspects inattendus cette nature du Nord man([uàt de grandeur : le soleil levant était dVm rouge
b CHAPITRE IX.
de feu et le firmament éclatait d'azur. Les arbres semblaient d''argent à feuilles de cristal; mille arcs-en-ciel se courbaient, s''effaçaient tour à tour; et dans ce silence si absolu et si mat, les prisonniers entourés de la vapeur qu''élevait autour d'yeux la sueur des trois coursiers du Volga, avançaient au milieu d''un nuage transparent. Quelquefois une trace bleuâtre dessinée sur cette neige indiquait une ligne d''eau vive , comme se dessine une veine sur les blanches épaules de la Circassienne.
Aymar, malgré son admiration d''un moment, se rappela tout ce qu'il avait entendu dire du pays qu'ils allaient chercher, de ces montagnes de Tobolsk où Phi ver dort depuis tant de siècles , où chaque roche se dresse comme un soldat rigide avec un turban de brouillards. Là, les animaux les plus endurcis sont frappés du climat: les loups y deviennent blancs , l'enfant crie de froid jusque sur le sein de sa mère. Si la chaumière s''entr''ouvre, Tair intérieur se change
en flocons de neige; un verre d''eau jeté par une fenêtre tombe solide ; les poutres se fendent, et partout la terre refuse de s''ouvrir, même pour la sépulture d''un banni.
Mourir, se disait Aymar, en ce pays d'ignorance et de corruption si barbare ! chez un peuple vieux avant la maturité^ sauvage plus que civilisé, idolâtre plus que chrétien , moins européen qu''asiatique , étranger à la virilité des premiers hommes à qui rOccident fut soumis; nation sans vertu, sans idées, sans mœurs, et qui n''a pas même dans sa langue un mot pour signifier Honneur !
Il se retourna vers son compagnon d''infortune afin de chercher à éveiller quelque sympathie, afin de voir s''il ne rencontrerait pas là une âme en harmonie avec d'autres souffrances que les peines physiques. Les yeux de celui-ci étaient attachés sur tous les mouvements d''Aymar avec une anxiété paternelle.
— Nous ne sommes plus en Brenne , lui
dit -il avec un accent de résignation courageuse.
— Vous ! s'écria le colonel , le vieil ami de Casimir, et que je croyais mort à la bataille d'Ostrolenka? L'exil nous réunit donc une fois encore !
— J''en tire un bon augure , répondit l'oflicier de santé . Dieu ne peut vous punir longtemps d'un dévouement aussi généreux que le vôtre, et peut-être m'a-t-il choisi pour devenir Finstrument de votre délivrance; car ce n''est pas la première fois que je vois le pays où nous sommes. Je m''en suis déjà tiré. Espérons!
Les premières journées du voyage furent semées d'épisodes bien douloureux. Ici des lambeaux de chair étaient emportés aux patients sous les lanières sanglantes du knout. Là, suivies par quelques mères, passaient des charrettes d''enfants arrachés de la Pologne pour aller coloniser les cimes du Caucase. Cent enfants par palatinat : et puis tout ce qu*'on avait pu voler dans les
écoles et sur les places publiques de Varsovie. Quelques femmes parvenaient à reprendre un orphelin «à Fogre impérial :
d'autres indiquaient en passant à la victime le lit d''un fleuve pour lui conseiller la mort; d'autres la donnaient de leur main à travers les inflexibles barreaux de cette charrette qui , hélas ! refusait de les écraser. Et la plupart, épuisées de fatigue et les pieds sanglants , tombaient et mouraient sur la route, les bras tendus versd*'aiitres petits bras qui les appelaient encore. Le soir dans les villages, c''était Porgie russe qu''on rencontrait : Tépouvantable joie du Kalmouk. Car plus hideux que Tantropophage , et sacrilège autant que son maître, l'esclave de Nicolas aime à déterrer des cadavres. Il les place quelquefois à sa table en des postures horribles, en des contorsions révoltantes , pour leur boire à la face. Le verre à la main, l'écume à la bouche , il triomphe du Polonais qu'il a tué il y a plusieurs semaines. Les chastes
filles de la Lithuanie avaient été distribuées à ces monstres comme on jette la pâture à de féroces animaux. Quelques uns, à la nourrice qu*'on venait de priver de son enfant, osaient offrir leurs chiens à allaiter.
Et aucun chef des monarchies européennes n''intervenait ! Et le Pape , indulgent à Fempereur schismatique , recommandait l'obéissance aux oukases!
— Pourquoi , disait Aymar à son compagnon , choisissent-ils les endroits où les grands fleuves sont embarrassés de buissons afin de nous les faire franchir sur des radeaux si peu solides?
— Ces buissons, répondait le chirurgien , sont la cime d''arbres gigantesques : c''est dans une foret inondée que nous sommes lancés au hasard.
— Et d'où viennent ces lueurs rougeâtres à riiorizon ?
— D''une autre forêt qu'on incendie.
C'est l'unique moyen de défrichement à
l'usage de ces cultivateurs. Notre route passera entre les sapins embrasés.
Dans des bruyères sans limite on voyait errer des dogues. Comme le gibier qui s'échappe et qu''ils sont chargés de traquer et de mordre, ils cherchaient des fugitifs.
— Et vous avez vu la Sibérie î disait Aymar au chirurgien du Languedoc.
— Je l'ai habitée. Monsieur; et la vie ordinaire m''est devenue assez facile et douce depuis que j''ai été initié à cette épreuve. — C'était en 1814. Alexandre, que les royalistes de Paris appelaient alors LE MAGNANIME , cxpédia vcrs ce pèlerinage les soldats de ce Napoléon qui avait renvoyé autrefois à Paul l^^ ses grenadiers prisonniers à Zurich habillés à neuf, équipés et armés. Je fus conduit au delàd^rkoutz. La route est jalonnée par de longues perches, afin de la pouvoir retrouver en hiver quand tout est nu, aride et sans vie! Arrivé en une plaine immense, un monticule en forme de tombeau nous fit re-
connaître la hutte qui m'était destinée. Au loin, des montagnes inaccessibles, des fonèts sans issues , des eaux débordées : près de moi, nuls végétaux que quelques lichens sur une terre que Tété rapide ne dégèle jamais qu''à un pied de profondeur; partout des marais insidieux recouverts de trompeuses verdures. Quel moment que celui où Ton me laissa seul ! Des brouillards s'*épaissirent autour de moi comme les vagues d'une mer où j'eusse été enseveli, et dont le roulis perpétuel donnait le vertige. On m'avait laissé un briquet, un sac de farine , un mauvais fusil , du plomb et de la poudre pour un nombre de coups mesurés. Chaque mois je devais rapporter à la bourgade prochaine, éloignée de dix lieues, qb nombre éfijal de pelleteries précieuses ou de plumages d''oiseaux rares. Novice en ce métier, j"'arrivai la première fois non en règle, et je fus frappé.J''inventai des pièges; mais la saison arrivait à son époque défavorable . la proie m'échappait souvent et
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jen\)snism'approc}u;rdii foyer des liommes. Je ehassai pour moi des animaux communs, et restai jusquVi neuf semaines sans sortir du désert. Le croiriez-vous? la solitude me pesa tellement que je finis par braver le knout plutôt que l'abandon absolu. Je savais quW la bourgade un châtiment m''attendait. J'y devais être battu et repoussé : et pourtant j''y allais!
.Pacquis quelque expérience à tirer : j'avais le droit de vendre à mon profit les peaux (riiermines et de renards bleus excédant le nombre réglé de mon tribut. Je pus me procurer quelques ressources dans ma vie dliermite et de martyr. Je n''avais ♦ [u^in jour, Monsieur, pour m''approcher du village habité; mais je m''y trouvais dès Taurore. J*'entrais dans toutes les boutiques et me gardais bien d'acheter dans les pfemières, tant j''étais avide de prolonger mes rapports avec des hommes dont je u''entendais pas même le langage, et qui ne pouvaient communiquer avec moi que par
des signes équivoques. Je faisais traîner mon séjour le plus tard possible; puis quand j''entendais battre le premier tambour de la retraite, j''étais obligé de me sauver comme une de ces bêtes nuisibles que chacun a le droit d''attaquer et de poursuivre.
Quand l'hiver vint tomber sur ma hutte, je fus enfoui; mais jVvais plus chaud. Il fallut me couper un chemin dans la neige. J'enfonçais d'abord; je me fabriquai des chaussures d''osier, larges comme nos paniers de vendangeurs. La neige durcit, je remontai à sa surface, et je me souviens que je fus frappé de l'incroyable sérénité de Tair et du ciel ; quelques animaux perçaient aussi la voûte , et les oiseaux de passage emplissaient Tair de chants variés. C'étaient de grands cygnes dont j'ignore le nom spécial, mais qui volent toujours cinq par cinq; c''était le canard de Perse, couleur de rose , un bec noir, une huppe sur la tête, et qui toutes les fois qu'ion le tire jette des cris lamentables, même lorsqu'il
est manqué. C'était le roucoulement des ramiers sans nombre et Thymne des grues qui vont passer la mer. Une fois je m''étais égaré, et je passai pardessus la bourgade ensevelie sans la reconnaître. Je ne fus ensuite averti de la présence des vivants que par la fumée d'une cheminée qui seule avait traversé la profondeur des neiges. Je descendis au village par des échelles et des escaliers improvisés.
Ma vie était mêlée d''amertumes présentes et de souvenirs de bonheur plus cruels encore quelquefois. Un jour, Monsieur, je sentis dans la doublure d''un vieux dolman qu'on m''avait laissé par dédain une épaisseur dont je ne sus pas d'abord me rendre compte. C'était un papier : un papier venu de France sans doute,etpeut-êtrelegage de ramitiéd''un frère. Quedis-je? c''étaitun billet parfumé encore,enfermé là près de mon cœur de jeune homme, afin d'être relu à loisir. 11 avait été reçu au moment du départ, et Tingratitude du soldat ou les périls de
suerre Pavaient fait oublier. Je le relus en pleurant. L'essence de rose vivait encore légèrement dans ses plis. Je crus m 'approcher de celle même qui avait tracé ces lignes furtives. On y parlait d'un bal, on m"'indiquait un rendez-vous; je pouvais, à quelques expressions de tendresse et de trouble, pressentir que le bonheur n''était pas loin. J'étais parvenu enfin à me composer des illusions et à me croire à quelques pas d''Elle, quand la porte de ma hutte fut touchée. Je pus reconnaître un soupir poussé près de cette porte appuyée d\m tronc d''arbre : c''était un ours affamé qui me rendait visite.
— J''espérais, dit Aymar, que vous alliez me faire assister à la scène de votre délivrance.
— Je vous dirai ces détails plus tard, et nous pratiquerons peut-être le moyen déjà employé. Mais voici les poteaux qui marquent le gouvernement de Tobolsk. Soyons attentifs ce soir aux signaux que vont se faire entre eux nos guides et le gouverneur de ces provinces abandonnées. Notre sort
dépend du nombre des fusées qui seront tirées à la nuit tombante.
Aymar en compta bientôt jusqu'à sept; et l'ofTicier de santé ne sut que résoudre.
Et cependant nos voyageurs étaient protégés évidemment par un reste de la terreur que le nom français inspirait. Car il y a des prisonniers placés en cet empire , qui menace de dominer l'Europe, hors de toutes les lois divines et humaines. S''ils sont destinés aux mines , la barbe et les cheveux rasés d'un côté et les narines fendues, ils portent autour du cou une fourche de bois dont le manche leur pend sur la poitrine et jusqu'aux genoux; et dans ce manche deux trous sont pratiqués où leurs mains sont passées de force. Ainsi enchaînés , le voyage à pied peut durer six mois ; et le but de ce voyage est une mine de fer où ils descendront pour ne revoir jamais la,lumière. Là l'humanité finit. L"'homine perd jusqu'à son nom, remplacé par un chiffre. On dit : — Cinq cents coups de
fouet au n" 19 : — Le n" 19 est mort. C'est là un des moyens du gouvernement des Czars. Effrayé toujours de voir les vaincus s'approcher du vainqueur, ce système inconséquent dans sa barbarie réunit pourtant vingt-trois nations sous un même joug, sans pressentir que violer ainsi les nationalités c'est introduire un dissolvant dans son sein. Voilà l'esprit du czarisme : obscurité active^ propagande de servitude, démon de la contreliberté des peuples. Et les peuples ne tenteraient pas de s'affranchir! disait Aymar. — Essayons d''abord pour nous-mêmes, répondait le vieux chirurgien.
* yk
Cinq mois s''étaient déjà écoulés ; et au fond du château de Muranoff, Christiane avait en vain espéré chaque jour un adoucissement à son sort. Nous avons dit que
quand on avait annoncé faussement la mort d'Egidius , elle perdit l'usage de ses sens. Il lui avait semblé alors, par je ne sais quelle superstitieuse erreur , que le secret dont elle était entourée ne serait jamais découvert. Elle ne savait arrêter sa pensée sur l'image d''aucun homme admis près d'elle, et même dans les jours déjà lointains de la France, sans éprouver un absurde trouble, une obsession d'extravagantes terreurs. A voir tour à tour rougir et pâlir ce front si beau, on eût soupçonné là des remords. En retrouvant plusieurs fois le nom d'Aymar dans les lettres de son aïeul , les yeux de la jeune épouse s''étaient voilés. Elle avait senti s''émouvoir son cœur, comme si les paisibles caractères avaient eu la puissance d'une révélation et l'hostilité d'une accusation contre elle. Pure, elle tramait l'existence d'une adultère : et cependant, ô mysteres du cœur, ce ravisseur inexplicable, cet être inconnu et terrible , elle l'aimait ! Qui es-tu? se disait-elle, ô maître de ma
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destinée! C'était là l'objet de sa pensée incessante ; elle le demandait à toute la nature. Les brises du soir qui soupirent, n'est-ce pas sa voix qu'elle entend? Son regard ne luit-il pas sur elle du haut de cette étoile qui charme et qui fascine ses yeux comme un regard humain? Si dans le silence des vastes cours les dogues ont fait retentir leurs abois , c'est contre lui qui veut réaborder cet asile. Jamais, comme au temps de sa peureuse enfance , la pauvre étrangère n''osait approcher sa couche sans avoir regardé autour. Quelquefois, et depuis surtout qu'elle a perdue M^^" Ancelin , car la nourrice a succombé au mal du pays; quelquefois, tant la solitude et l'abandon exaltaient sa pensée , Christiane allait jasqu''à se croire l'indigne objet d'un miracle. Le ramier dont le vol blanc croisait devant sa fenêtre lui rappelait les plys gracieux mystères de la maternité , selon sa religion . Alors rougissant de la crainte d''être impie, elle tombait à genoux pour prier et
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pleurer. Enfin le sommeil Favait-il un instant surprise, elle se réveillait aux craquements des plafonds, aux frémissements des trophées d''armes appendus aux murailles, à tous ces bruits nocturnes qui nes''expliquenl pas. Elle se roulait oppressée aux deux bords de son lit, ou bien se dressait sur son séant tout à coup, car elle avait senti tour à tour ses lèvres brûlant d'une caresse, ou glacées par le baiser d'un mort.
Ils Font tué! les lâches. Ces châteaux enferment tant de pièges ! Et elle croyait aux lueurs de la lampe voir passer sur les murs une ombre qu'aucun corps ne projetait. Puis sans se l'avouer, elle pensait encore : — Oh! s'il était au monde, il reviendrait. Ce bien quoique indignement dérobé, il se souviendrait qu''il est à lui. Il oserait peut-être réclamer les droits d'un crime ! Quelle excuse reste à la témérité, si ce n'est Texcès même de son délire? L'amour seul justifie l'amour. Si je t'appartiens, ingrat, pourquoi mépri-
ser la conquête et abandonner la victime? Mais il a succombé: Mon seul époux, cVsi mon souvenir!
Puis, quand Pintime éloquence d'une double vie se manifestait en elle, quand une réponse énergique et douce se chargeait de donner comme un démenti à ses suppositions : — Non, il se réfugie à la guerre ; il est courageux et dévoué ; il prend une part aux grands intérêts qui divisent le monde. Oh! sous quels drapeaux dois-je le chercher? Dis-le-moi, autre inconnu qui réponds dans mes flancs aux anxiétés de ta mère !
Parfois elle demandait aussi à Dieu de lui révéler un nom : — Son nom, disait-elle, pour que je puisse au moins Finvoquer, Tappeler comme un défenseur dan& l'exil et un appui dans un monde meilleur.
Si au tomber du jour, rêveuse et assise sur un des bancs du jardin elle dessinait sur le sable quelques contours indécis, carac-
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tères vagues, liiéroglyphes inexplicables à elle-même, elle se surprenait à chercher, à trier des lettres. El alors à défaut du nom introuvable, elle écrivait le sien. Elle l'écrivait comme pour le dédier à l'inconnu.
Quelque amoureux officier qui aurait cherché les traces de la châtelaine aurait pu avec étonnement recueillir en quelque allée iîiystérieuse : ta Christiane.
Ce hasard arriva à Wilfrid. 11 vit là, par je ne sais quel enchaînement d''idées et de conséquences favorables à sa passion , la certitude que la jeune femme ignorait ellemême son secret ; et il bâtit sur cette découverte l'espérance singulière d''attirer vers lui de plus favorables regards.
Tout était rentré dans ce que les courtisans appellent l'ordre au fond de ce manoir dont lady Buccleugh était le vrai seigneur. Muranoff, revenu mécontent de lui-même et des Moscovites, était forcé toutefois , et bien que sous le protectorat du Czar, de feindre encore pour la cause
polonaise une sorte de prédilection , tant elle eût été exceptionnelle et par conséquent dangereuse en ce noble pays, une sympathie ouverte pour les vainqueurs, tout vainqueurs qu''ils étaient! Car les populations ne sont pas toutes éprises de l'étranger : partout les femmes ne vont pas , comme on en avuesenl'and'abjectionlSlÔ, jeterleur mouchoir aux héros de l'invasion.
Or depuis son retour, MuranofF avait à peine revu Christiane. Quand même il eût trouvé contenance auprès d'elle, n''aurait-il pas craint d''irriter là les jalousies d''Arabelle? Et Arabelle, malgré ces lâches précautions du prince sentait grandir sa haine contre Christiane de jour en jour. Mais ce qui menaçait le plus Tétrangère, c''était l'amour croissant aussi de l'artificieux Wilfrid.
Descendue un jour à la chapelle afin de prier avec recueillement pour Tâme de sa bien -aimée nourrice, Christiane y était demeurée plus long-temps qu''à l'ordinaire. Tous les dangers de sa situation
l'assaillirent à la fois. Il y avait si lons,temps qu'on n'avait laissé parvenir jusqu'à elle aucun renseignement sur son pays ! Elle pressentait déjà la France malheureuse ; et elle avait entendu dire autour d''elle que quelques uns de ses compatriotes restaient prisonniers des Russes, ou erraient dans les bois pour échapper à Tesclavage. Elle priait là pour tous ces affligés. Oublieuse du temps et du jour qui tombait, elle était perdue en ses méditations pieuses... lorsqu'^elle entendit murmurer d''étranges paroles à son oreille.
— Si vous intercédez en faveur de ceux qui vous aiment, disait-on, ne m'oubliez pas dans les vœux que vous adressez au cieL
Chrîstiane s'était crue seule dans le sanctuaire ; du moins n''avait-elle aperçu en entrant et assez loin de la place qu'elle occupait qu'un esclave lithuanien couvert de vêtements grossiers et paraissant accablé de fatigues. Et c*'était derrière elle qu'on parlait! Le serf s'était bien rap-
proche un peu ; soit pour s''appuyer à Tun des pilastres, soit pour être à portée d'implorer mieux à sa sortie la charité de la châtelaine; mais il ae tenait toujours làbas, vers la droite , demi-caché dans Tombre ; et le son de la voix inattendue effleurait Foreille de Christiane.
Enfin elle reconnut Wilfrid. Agenouillé près d''elle, le lieutenant lui faisait obstacle à toute sortie de Fétroite église, et les paroles qu''il laissait glisser comme un souffle, il était impossible à Christiane de
se refuser à les entendre.
— Pourquoi si constamment dédaigneuse? et envers un homme dont la destinée ne saurait vous être étrangère?
Frappée d''abord d'immobilité, Christiane ne put trouver la force de répondre.
— Je vous étonne : continua Wilfrid.
Rien ne vous a-t-il donc averti jamais des droits qui me sont acquis? Si la donation de l'époux n'a pas sufli à les rendre légitimes , ces droits , ne vous a-t-on pas ,
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Madame , mérité par un dévouement discret, une adoration muette et infinie?
Ah! que vous êtes heureuse si le souvenir ne vous met dans aue.une dépendance !
Hélas ! j''ai oubUé aussi : mais seulement vos froideurs récentes, l'injure de vos soupçons , tout enfin excepté une heure dans la vie ! Vous m''appartenez , Christiane; et ce soir je quitte le château. Je m'éloigne pour une mission périlleuse; il faudra donc devancer l'ordre de mon rappel près de vous , puisqu''on s'obstine à le faire attendre ? Et en dépit d'une impulsion qui devrait vous parler pour moi.
Christiane eut horreur d''elle-même.
— Préparez-vous à recevoir l'heureux coupable qui vous a possédée. - Je connais les détours qui peuvent ramener à toi !
La jeune mère pensa défaillir; puis en voyant se pencher vers elle Tusurpateur , elle s'attacha de toute sa force à Tautei comme pour y chercher un abri.
— Je pars ce soir, ajouta rapidement
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Wilfrid : je serai parti pour tout le monde après le coucher du soleil. Seriez-vous rebelle, après avoir été docile et tendre? Les motifs qui pourraient encore empêcher nos liens de se resserrer, vous mêles direz cette nuit. Attendez-moi vers trois heures.
Lady Buccleugh parut en cet instantmême au seuil de la chapelle. Il lui échappa un cri ; car elle avait été dans ces demi-ténèbres heurtée par la brusque fuite d'un esclave qu''elle eût fait périr si elle l'avait pu reconnaître. Et la pauvre Christiane, bien que cette rencontre de l'anglaise, toujours inquiète et errante dans le château, ne fût qu''à peu près fortuite, Christiane regarda subitement cette femme comme un envoyé du ciel venu à son aide.
— Ah! Madame, pitié ! Accordez-moi , s''écria-t-elle , un secours que je n"'oserais pas même demander à mon père.
Wilfrid s''était éloigné; et dans tout le désordre de son effroi la pâle orpheline transmit à la maîtresse du prince , en la
suivant jus([u''en ses appartements, Tépouvantable confidence qu''elle venait de recevoir. - WilfVid! répétait-elle.
— Je le savais, dit Arabelle. Était-ce donc là encore un secret pour vous?
— Si je Pavais soupçonné , dit Christiane, aurais-je laissé vivre et moi-même et l'être qui pouvait un jour connaître ce malheur?
Arabelle frémit de joie. Elle feignit de ne pas comprendre quelle prompte assistance on avait imploré d''elle ; mais habile à profiter de cette première crise du malheur qui laisse peu dliésitation dans un crime à commettre :
— A votre place, dit-elle, je me vengerais sur le lâche qui aurait osé me rendre
ainsi son esclave J''en aurais justice —
aussi vrai que Panneau que voilà enferme de quoi punir un assassin.
Cet anneau, nous le connaissons. 11 reposait là dans une coupe de cristal. Arabelle s''était détournée, avait fait quelques pas dans son boudoir ; et elle s''arrêta à
rajuster T'échaipe d'^un rideau de soie jusqu''à ce que Christiane eût eu le temps de faire disparaître la bague italienne.
La nuit fut prompte à envelopper toute la contrée. Christiane se disait : Ai-je bien le droit de disposer de deux existences, d'agir deux fois contre la volonté de Dieu?
Elle se rappela les religieux préceptes de son premier âge, les terribles barrières que réducation de sa caste avait élevées entre elle et le projet qui fermentait dans ses idées; mais elle avait honte et répulsion de l'enfant qu''elle portait. Les poisons, les serpents Peussent effrayé moins dans ses flancs. Elle et cet homme associés pour une création !
Dieu ne mV soumise au martyre que pour que j'y succombasse , sans doute.
Il ne peut pas m'avoir défendu d''échapper au sacrilège plus qu'il ne Ta fait pour de saintes femmes : Dorothée, Cécile et ma révérée patrone dont je suis indigne de comparer le martyre à mon sort. Elles
pouvaient sauver leurs jours, si un trépas prématuré eût été un forfait irrémissible ; il leur suffisait d'un sacrifice aux idoles , d''un mot prononcé conformément à la superstition des païens : Jésus leur a permis de se refuser à cette condescendance, n''était-ce pas le suicide qu^il leur accordait par la main du bourreau ? Je puis donc échapper comme elles à la persécution et à la flétrissure — Il viendra! — Eh bien, j''aurai jusqu''àson approche la résignation de cette agonie, afin de ne retirer à mon sort aucune chance d''obtenir le pardon. S''il vient, mon arrêt est prononcé. Il n'arrive en ce monde que ce que Dieu permet! Elle sut disposer avec sang-froid un peu d'eau qu''elle empoisonna, et puis elle attendit. Elle attendit en contemplant autour d''elle, du balcon de sa haute fenêtre, riiorizon endormi des bois. Tout était enveloppé des vapeurs du printemps; les brumes dispersaient Fencens du mélèze ; (pielques fleurs de nuit s"*ouvraient comme des
étoiles , et les étoiles se groupaient au ciel comme des bouquets . Un seul rossignol près de sa compagne élevait sa voix pour la couveuse attentive, et la ceinture de pierre des remparts était blanchie sur ses bords par Féclat de la lune. Nous avons dit queipar exception à tous les châteaux de Pologne , lesquels ne sont guères que d'humbles demeures non fortifiées, Fhabitation de Muranoff était une forteresse. Elle possédait jusqu'à deux tours, puis un cercle de murs assez épais pour que les gardes pussent se promener sur cette épaisseur. Ces murs joignaient entre eux les différentes parties de Tédifice militaire. Christiane n'avait jamais compris dans son inexpérience , ses terreurs, sa passive résignation de fiancée comment Tépoux surnaturel avait pu s'^emparer autrefois puis disparaître de sa retraite, sans pratiquer les issues que gardaient ses femmes. Elle vint à imaginer alors que ce mur de circuit pouvait avoir servi à cette témérité; et bien que la
muraille n'égalât pas toute la hauteur de la tour isolée, elle attacha ses yeux à ce passage, à ce sentier tout aérien, comme si le péril avait dû venir pour elle par une telle voie. Un moment elle espéra que Wilfrid ne paraîtrait point. Sa mission Paurait emporté; le devoir aurait triomphé des passions. Mais à force de regarder devant elle, elle crut voir enfin s'*avancer quelqu''un ! Puis la proéminence d'un créneau déroba presque à Tinstant dans sa masse noire la rapide vision qui l'avait frappée. Elle écouta : nul bruit nouveau. Toujours les soupirs de Toiseau chanteur et le clapotement des eaux vertes étendues au fond des fossés. Enfin cette fois elle ne s'est point trompée : une personne approche et marche sur Pétroit rempart avec peu de précautions timides, et elle distingue en même temps Thomme et son ombre.
Son ombre , devenue plus vive tout à coup, semble se détacher du créneau pour marcher droite derrière ses pas.
L'ombre glisse légère, etrofTicierarméqui la précède accuse dans son maintien lourd Thésitation que donne une demi-ivresse
Pourquoi l'ombre est- elle plus élevée que le corps? L''infaillible distance qui doit les séparer se désordonné; les deux objets n'en composent plus qu'Hun seul . Il y a combat et chance de péril entre deux fantômes.
Bientôt Christiane fascinée se recule, car il lui a semblé voir que Fombre déplacée avait poussé son maître. Et avant que l'orpheline pût fermer précipitamment sa croisée, elle avait entendu le cri d''un homme précipité du haut des remparts et récho des eaux profondes où le corps s'était englouti. Christiane tomba de peur derrière sa fenêtre refermée; mais presque à l'instant arrachée à cette frayeur par une autre, elle vit sVuvrir sous un ressort ignoré Tun des panneaux de la boiserie, et ce ne fut pas Wilfrid qui la reçut mourante dans ses bras.
Dès que la jeune femme eutentr'ouvert les
veux, elle jeta un cri de joie et abandonna le gobelet de vermeil que sa main serrait convulsivement pour y cbercher la mort.
— Ne me demandez point, dit le libérateur , quels miraculeux événements me ramènent ici , ni d'où je viens, ni comment j''ai pu vous porter secours. Me voilà.
-Vous ! balbutia Christiane; etj''attendais..
-Je le sais. On voulait attenter à votre honneur. On ne devinera jamais comment je suis informé, quelles distances il a fallu franchir, quels secrets surprendre, quels ennemis renverser, quelles portes ouvrir : ily aun sentiment, voyez-vous, qui triomphe de tout, et j'avais mon bien à défendre!
La jeune mère se sentit ranimée jusqu''en ses entrailles.
— J'eusse porté une vie à jamais malheureuse plutôt que de révéler, Christiane, un secret d''où dépendait votre avenir ; mais je serais vingt fois mort aussi avant de souffrir que vous soupçonnassiez un autre que moi.
La pauvre sacrifiée résignée à mourir avait au premier, au seul bruit des pas empressés, cru reconnaître., se ressouvenir., ressaisir quelque chose de la première apparition de son époux. Quand Muranoff était venu, elle avait compris avant qu''il parlât que cet homme n'était qu'un bourreau pour elle; et dès que le providenciel envoyé Peut serrée dans ses bras, elle reconnut son souffle. Elle subit sa domination. C'était Aymar! c'était le père de son enfant sauvé.
Elle le contempla long-temps dans un immobile délire. Au lieu des terreurs que lui inspirait Torphelin qui allait naître, elle se flatta maintenant de reproduire fidèle une si chère image; elle crut porter un ange dans ses flancs.
Mais la p.orte de la tour s''ébranlait avec des menaces de fureur.
— Cest la voix de MuranoA"!.. Fuyez., dit en pâlissant l'innocente épouse.
Le lendemain, au lever du soleil, tout était disposé pour la chasse dans le château où commandait Arabelle. L'ai tière anglaise cependant laissait encore piafFer son cheval depuis une demi-heure et se refusait à le monter malgré sa mutinerie gracieuse. Elle attendait le prince pour lui faire , avant de partir , passer en revue une troupe
de soldats licenciés. Ces soldats de toute arme et de toute nation étaient venus de différents côtés après la dispersion du corps de MuranofF, chercher protection, service, ou feuille de route auprès du prince. Ils eussent accepté le plus dur emploi avant que s''exposer encore une fois au joug russe et à la déportation du Caucase. Ces hommes se tenaient confusément rassemblés dans la cour principale , et Arabelle qui avait les yeux attentivement fixés de leur côté semblait livrée à des réflexions profondes. Tout à coup elle s'avance vers deux des étrangers qui paraissent converser à voix basse , assis sur la margelle d\in puits et le regard tourné vers les fossés du château. Le plus jeune est couvert d'une pelisse grossière , espèce de Bourka empruntée aux froides régions du Nord : c'est à lui que s'adressa l'anglaise.
— Colonel Aymar , dit-elle sans hésiter, pourquoi le déguisement qui vous couvre? Nous auriez -vous supposés assez ingrats
pour vous méconnaître ? Avez-vous honte d''une défaite après tant de preuves de valeur? Beau et brave , quel officier français peut se cacher long-temps? Pourquoi vous confondre avec le commun des vaincus et des martyrs? Nous avons pour vous un asile, ou le moyen de vous faire regagner la France.
Aymar fut un instant stupéfait. 11 ignorait que l'absence de Wilfrid dût paraître un événement naturel et un fait prévu. La double agitation de son àme entre une vengeance accomplie et l'espoir d''un enlèvement qu'il méditait ne lui laissa pas d'abord toute la libre sérénité de son esprit. Cependant il avait résolu de passer quelques nuits dans cette résidence, ne fut-ce que pour assurer les moyens d'une réussite douteuse. 11 s'était flatté d''abord de n'être point reconnu, d'agir à l'abri de la protection collective que le Castelan ne pouvait guères refuser à d'anciens compagnons d''armes; mais quand il se vit découvert,
il accepta la franchise et le grand jour.
— A vous, dit-il, Madame, la vertu assez rare de ne point renier le malheur. Il y a tant de femmes dont les yeux ne savent discerner que le rire et les diamants. Permettez, puisque vous ne repoussez point vos alliés sous des bourkas percées de balles , que je vous demande si vous n'auriez point vu en ce château revenir un allié de plus : le docteur Berthomier?
— Non.
— Cest lui dont les courageux conseils nous ont tiré de la Sibérie. Nous nous étions promis de nous rejoindre ici en cherchant à regagner le Rhin. Vos anciens hôtes ne pouvaient oublier ces lieux.
— Je le crois, dit soupçonneusement Arabelle.
Muranoff parut auprès de sa maîtresse, et dès qu*'il reconnut à son tour le prisonnier délivré, il ne pvit retenir le mouvement qui fronça ses sourcils et s'éloigna rapidement.
— A ce soir , reprit Tanglaise s''adressant au fugitif : je vais donner des ordres pour que toute hospitalité vous soit faite.
Elle parla en effet avec autorité à un officier de la suite et rejoignit au galop ce prince moitié ours et moitié polonais que sa profonde astuce savait toujours apprivoiser.
— Etes-vous fou, Os wald? dit-elle dès qu'elle eut placé la tête de son cheval un peu en avant de l'andalous que montait Muranoff. Vous voulez méconnaître ou désobliger un officier que la fortune vous renvoie, malgré les efforts que vous avez faits pour le perdre? Voyez plutôt dans son retour le doigt de la providence. Ce français connaît la famille de Claremond : il est instruit sans doute et peut-être plus que nous le croyons, des mystères de votre mariage; car ils n'ont été que trop le sujet des conversations dans cette contrée. Il peut nuire à vos intérêts ; dénoncer par ses lettres, ou peut-être dans une rencontre avec votre vieux beau-père l'état
de vos ressources et la position deChristiane.Il faut gagner cet homme ou le retenir. MuranoiFfit pour toute réponse un geste menaçant.
— Des velléités ne sont pas de s faits, répliqua Arabelle. Cet étranger est courageux et ne se laissera point cheoir dans un piège. Le temps des oubliettes est passé , Monseigneur : l'époque où Fimportun et le vassal avaient la complaisance de disparaître au gré du Suzerain est infiniment loin de Tannée de grâce 1832, et vous n'auriez aujourd'hui que la police de Paszkievicz qui pourrait au besoin vous rendre le bon office de le confisquer comme français et relaps. Mais encore une fois il peut nous être utile;. il est plus conforme à vos intérêts de le séduire.
— Pourquoi.^
— Eh ! mon Dieu ! pour les raisons que j'ai dites : et aussi pour des soupçons qui me viennent à la tête, des... prévoyances pour l'avenir de Christiane et les chances
que peut nous réserver un prochain dénouement conjugal. Mais ce sont là des mystères dont je n''au rai jamais la hardiesse de développer les détails si vous n''avez pas la bonté de m'encourager un peu pour une moitié., et l'esprit de deviner le reste.
— Est-ce que vous auriez supposé ce Français assez téméraire..
— Pourquoi pas?
— Comment! dit MuranofF, cette inextricable énigme..
Ils sont français tous deux : c'est déjà une sympathie. Ils s'étaient connus, je le sais , à Paris au temps de leur liberté complète ; et il y aurait là, voyez-vous , moins de miracle, Monseigneur, que dans la moitié de vos livres papistes.
— Mais le moyen de le distraire de la France ?
— La lui peindre telle qu''elle est : peu favorable en ce moment aux vœux des patriotes.
— Comment le retenir en Pologne .''
— Sans peine s'il est amoureux ; el s''il ne l'est pas , en l'accueillant avec distinction.
— Mais pour approfondir de telles conjectures et lui faire convenir,, que faire?
— Le remercier d''un service rendu.
— Nous réfléchirons , dit Muranoff .
Mais le projet sur lequel il avait Tinten-
tion de réfléchir était le moyen prompt de se défaire de ce dangereux hôte , de le perdre, d''anéantir jusqu'*à ses traces, soit en le faisant obscurément frapper par un Cosaque, exécuteur de ses volontés; soit en le livrant de nouveau au Czar.
Pour Christiane , elle avait passé de la captivité à Famour, des préparatifs de la mort à l'espérance. Il y avait maintenant pour elle un avenir, une patrie. Il y avait plus encore : il y avait la joie d''ètre mère.
— Auriez-vous dû , avait-elle dit d*'abord à Aymar, vous associer jamais aune trahison?
— Je vous sauvais de Wilfrid.
Réduite par ce mot au silence , elle n''é-
tait plus humiliée de sa condition d''épouse trahie, de l'abandon qu''elle avait enduré, de l'outrage d''avoir été vendue. Son maître la consolait de tout. Je reverrai donc la terre où je suis née : oh ! qu''il est affreux de croire qu'on a dit à sa maison les dernières paroles! Mon fils ira donc jouer au soleil des Tuileries ! Elle pleurait encore, mais pleurer c''est espérer; pleurer c''est aimer, c''est croire qu''on triomphera des obstacles qui vous séparent de la félicité complète; car il n"'y a qu'un être qui ne pleure plus, qui ne sait plus d'où proviennent les larmes : le damné.
Quand Aymar avait à son tour reproché à la jeune femme sa résolution de périr et la crédulité qui lui avait fait accueillir Pimposture de Wilfrid ;
— Je ne le croyais peut-être pas , ditelle. Il n'y avait que des moments. Je ne croyais plus à rien. J'*étais si malheureuse! Pardonnez -moi. Si vous saviez jusqu''à quelle absurdité s'est élevée mon inno-
46 CHAl'ITRE X.
cence plutôt que de croire à un époux indigne de mon culte I
Mais un des jours suivants, le Castelan rencontra Aymar dans une galerie déserte. Le prince était poussé à cette entrevue par le pouvoir des obsessions de sa maîtresse et sa propre curiosité : double et dévorante inquiétude.
11 hésita cependant. 11 sembla chercher des mots. Il sentait si incohérentes les choses qu'il fallait dire, il s''embarrassait avec tant d'anxiété dans les préparations d''un entretien pareil, qu''il s'oublia enfin à l'aborder brutalement.
. Vous devez être bien mal satisfait de moi , colonel, dit-il, après l'important service que je vous dois. On vous traite ici avec l'apparente insouciance où Ton laisserait languir un étranger. Mais il fallait le temps des épreuves. 11 convenait d'étudier votre caractère et de s''assurer de votre discrétion. Maintenant, services , faveurs, protection pour faire ici votre fortune ou re-
tourner dans vos foyers : réclamez tout de Muranoff.
— Je ne demande qu''un peu de repos , répondit Aymar, le temps de fermer quelques légères blessures et surtout de retrouver, s'il se peut, mes compagnons d''exil. Ma fortune est faite : j'ai une patrie et une famille; il ne nous restera qu'à vous remercier, prince, de toute la loyauté de votre protection.
— Pourquoi voudriez-vous échapper à la reconnaissance ?
— Quel service vous ai-je donc rendu?
— Est-ce pour faire naître ou augmenter ma confusion que vous m''obligeriez à le dire? Il y a en ce monde moins d"'événements fortuits qu''on ne le suppose.
Mon choix n'a pas été inopportun à tout ce que vous regardez peut-être comme une heureuse fortune : ni les exigences de l'amour que j''inspire à une autre à votre admission près de l'étrangère. De pareils hasards , colonel , on les fait naître
quand on le veut résolument; et la politique est ici au dessus des galanteries passagères. En France , ma conduite semblerait inexplicable ; mais là où la grandeur et Pambition élèvent davantage la pensée , nos moyens de parvenir s'oeuvrent de plus larges chemins. Que désirez-vous pour récompense?
Le français le regarda sans répondre.
— Eh! quoi? connaîtriez-vous déjà et mépriseriez-vous assez maintenant Pobjet d*'une affection d'Onu jour pour vouloir renier tout rapport avec elle ? Etes-vous informé que si elle fut trompée pour vous, elle fut consentante pour un autre ? que cette porte qui vous fut ouverte un jour par une complaisance calculée, intéressée...
Christiane l'a laissé franchir souvent à un autre pendant votre absence et la mienne?
— Vous avez menti , dit froidement Aymar.
— Pexcuse, Monsieur, Fexaltation de Tamour- propre humilié et l'incrédulité
d'une âme qui serait, elle, incapable de trahison. Je ne veux remarquer en tout ceci que la spontanéité de votre aveu loyal. Laissons au temps à faire le reste.
— Christiane est la vertu même!
— Il est généreux de défendre sa conquête et ses compatriotes. Mais si la chaste princesse avait besoin d*'un apologiste de plus , vous pourriez dès qu''il reviendra ,adjurer le témoignage de Wilfrid.
— Il est trop loin celui-là ! dit Aymar ranimé, pour élever sa voix d'imposteur,
— 11 reviendra.
— Peut-être.
— A son défaut, dit Muranoff, le jeune Egidius consentirait aussi à dévoiler ses félicités passées. Mais votre front pâlit, Monsieur Aymar; vos genoux tremblent.
Je vous laisse. Nous reprendrons une autre fois ce sujet. Bientôt vos sensibilités seront amorties et vosidéesde juste ambition légitimement tournées vers Pavenir. Au revoir.
Aymar demeura accablé. Il ne crut pas
50 cnAPiTUE X.
d'abord à cette accusation, monstrueuse dans la bouche d'un époux protecteur à tout prix de la femme qui porte son nom ; mais il se sentit dans Fàme glisser un poison amer. Là où il avait pensé qu'on lui disputerait une femme , il en trouvait pour ainsi dire Foffre méprisante et le don couvert d''ignominie. Il avait compté sur des adversaires : c''était l'ignoble complaisance qu'il rencontrait; l'insulte à Pidole au lieu des poignards tournés contre lui. Il s''indigna bien de tant de lâcheté incompréhensible ; il sentit bien des colères implacables à ridée qu''on outrageait dans Christiane Tètre faible, la française, la rivale d''Arabelle et la captive abandonnée; mais la foudroyante parole de l'époux ébranlait la conscience de l'amant, comme tombe la hache sur le front d'un condamné. Hélas! que nous avons de facultés pour la douleur , tandis que la félicité laisse à peine des traces fugitives ! L*'état habituel de l'homme, éVst la sou
CHAPITRK X. 51
france. Le bonheur, le plaisir même sont des exceptions ; Pamertume cfun seul moment dure encore que déjà une suite de beaux jours est oubliée. Les Germains avaient coutume de frapper leurs enfants lorsqu*'il s'accomplissait devant eux une action pour laquelle ils voulaient dans Favenir invoquer leur mémoire. Ils gravaient ainsi dans leurs jeunes têtes ou la honte d'une invasion, ou le supplice d'un criminel, ou la vente d'un héritage : et ils se seraient défiés de la durée d'un doux souvenir.
Aymar était anéanti. Aussi dans ses rapides espérances , le pauvre sibérien délivré en était arrivé à la sécurité absurde. II était fou, car il croyait au bonheur. Et Christiane ! elle se recueillait déjà dans le rêve d''une délivrance prochaine : elle écartait la moindre distraction à la perspective de son sort ; elle repoussait jusqu''au sommeil comme un obstacle à sa joie ; elle s'en défendait comme d'^un ennemi qui
Tempêchait de penser à l'avenir. Christiane se reprochait même de n'avoir pas assez prodigué de tendresses à celui qui dans ce moment osait peser les probabilités de son innocence. Elle avait raison : N''hésitons jamais à donner, à promettre même au delà de nos impuissantes facultés. Ne ressemblons pas au médecin qui torture aujourd''hui pour le bien incertain qui résultera d'une souffrance. Ne retenons dans notre âme aucun sentiment affectueux; ne faisons aucune économie d''amour. Rendons heureux Tobjet aimé aujourd''hui sans prévoir demain : demain il sera mort, ou il n''aimera plus.
Aymar regretta d'avoir tué Wilfrid. Il eût donné la moitié de son sang pour ressusciter le cadavre. Il lui passa par Tesprit d''aller s'^accuser d''un meurtre, de faire rechercher au fond des eaux les hideux restes du lieutenant pour les interroger et les confondre ; et confondre aussi le prince, et attacher ensuite aux informes
débris la personne vivante d'Egidius pour les replonger tous trois dans le gouffre du fossé féodal. IV^is quelle force, quels secours , quels droits avait-il pour affronter tant d'infranchissables remparts? Pas même le chirurgien déjà vieux et l'enfant de Paris, ses plus habituels conseillers. 11 ne lui restait que son propre courage, dont il ne pouvait enfin raisonnablement évaluer la puissance au delà de celle de dix compagnons. Use rappela alors qu'il devait son récent bonheur au hasard, et qu'il était échappé à Christiane de dire au moment de son apparition dans la tour : j"" attendais.. — Elle attendait ! — Qui attendait-elle ? — Ce ne pouvait être moi , se répétait-il avec désespoir !
Et puis ce nom d''Egidius , ce n''était pas la première fois qu'il frappait l'oreille d'Aymar, avec des soupçons. Celui qui le portait était Tun des admirateurs de Christiane ; il le savait. Il résolut d''avoir une
explication avec ce jeune homme, et il se leva pour aller à lui.
— Votre agitation ressemble à du délire, dit tout à coup près de lui une voix caressante et douce. Quelle pourpre sur vos joues ! quel feu dans vos yeux ! Mon protégé me confiera-t-il ce qui peut si profondément l'émouvoir ?
Cette voix, c'était la voix d''Arabelîe. Arabelle savait tout; elle venait d'être instruite par le prince de Findiscret emportement du français, et elle accourait profiter de son émotion pour surprendre ce cœur où elle eût voulu pénétrer tout entière. La mâle beauté d'Aymar , sa farouche insensibilité devant toute coquetterie avaient irrité les ambitions d'une femme qui voulait par tout régner et séduire.
Aymar eût voulu à cet aspect inattendu, à ce contre-temps , enfermer pour jamais dans son sein la voix humaine, et refuser sa paupière au jour.
— Je vous entends penser, reprit Arabelle. Ce qu'on vous a dit est peut-être un mensonge. Nous sommes si calomniés^ nous autres êtres faibles et toujours esclaves ! L*'injustice contre nous est si facile et la vérité si rebelle !
Cette parole arriva à Aymar comme la première brise du printemps après nos rigoureux hivers. Elle lui parut douce autant que le fut un soir à votre oreille , vous en souvenez-vous? votre nom de jeune homme prononcé pour la première fois à voix basse par une coquette. Esprit flottant des faibles hommes ! entendrons-nous toujours l'accent qui nous flatte mieux que Tavertissement sévère qui conseille la sagesse , c'est-à-dire la défiance. Quelle existence peut donc s'asseoir entre la crédulité et la foi? quel pacte peut donc intervenir entre la vérité et le mensonge ? La sagesse crie à l'homme : Connais I vas jusqu'au fond de la douleur , il y a là un trésor à saisir : c''est le vrai. C^st dans le gouffre des mers que s''ense'-
velit la perle, descends la chercher; meurs ou guéris; point de lâches illusions; rapporte le trésor qui se cache, ou reste à jamais dans l'abîme.
— Oh! plaintif jeune homme! dit Arabelle en se rapprochant d''Aymar. Puis voulant prendre sa main que celui-ci retira involontairement : Enfant irrité, ajouta-telle, dont on a brisé Fidole, à qui Ton a retiré son jouet, ne saurait-on vous le rendre un jour? Pleurez guerrier, cela console et mène aux belles actions. Vous avez bien raison d'être inconsolable ! ces événementslà, mon ami, ne sont jamais arrivés qu'à vous. Faut-il donc pour un mécompte fermer à jamais son âme ? outrager toutes les beautés de la terre pour se vouer à l'exclusive adoration d'un faux dieu ?
Aymar se crut insensé en écoutant ces irrévérentes paroles de la femme sans cœur. Il avait passé de Pespérance à la honte d'être raillé ; il hésitait dans son maintien, il balança sur la première dé-
marche à faire ; et un seul mot échappait malgré lui entre ses lèvres pâles : Egidius !
— Egidius? répéta lady Buccleugh : vous voulez Pinterroger peut-être? Il ne peut ni ne doit répondre. Le tuer serait la seule chose qui fût à peu près à votre discrétion. Mais qu'obtiendrez-vous de la mort? La mort. Tandis qu'il peut rester à votre âge la gloire et ses consolations. Ah! si j'avais votre confiance!.
Aymar releva malgré lui la tête. L'astucieuse séductrice triompha de cet éclair de pouvoir ressaisi. Elle semblaitjouer avec ce cœur de jeune homme comme le chat cruel et plein de grâce avec Toiseau qu'il a surpris au bas de l'arbre où reposait hier son nid.
— Il faut nous garder, dit-elle , de divulguer les sentiments qui nous oppressent, Monsieur, et les secrets qui nous appartiennent. Observez ; attendez du temps quelques éclaircissements. Là vos amis peuvent vous servir, et même ceux que vous vous obstinez le plus à méconnaître. Si vous pro-
mettiez seulement quelques jours de prudence et de temporisation salutaires., on pourrait, Aymar, offrir en attendant une occupation à votre oisif courage.
— Comment? dit le jeune homme.
— Savez-vous, ajouta lady Buccleugh , en saisissant le bras de Pofficier avec une énergie sérieuse, savez-vous ce qu'enferment nos souterrains : mines ténébreuses;^ odieux cercueils creusés pour ainsi dire sous vos pieds?
— Des esclaves , Madame ; des paysans abrutis sous le joug de vos Seigneurs.
— Des Français! cria Arabelle.
— Que dites-vous?
— Des Français : qui n'attendent pour échapper à la servitude et regagner leur pays qu'Hun chef moins épris d'une femme infidèle.
— Madame!
— Ah! si j'avais rencontré sur cette terre déserte une âme que j'eusse été fière de comprendre, et qui m'eût rendue à
son tour quelque hommage digne de moi ! A quelles nobles entreprises cette imagination qui se déprave ici ne se fût-elle pas élevée !
— Des Français, dites-vous? mes propres compagnons..
— . . languissent sous vos pieds qui foulent nos gazons.
— Conduisez-moi à leurs secours. Je jure de tout abjurer pour les servir.
— Et MuranofF! un favori du sort qui n'*a pris que la peine de naître ! A moi ce souverain sans génie! un courtisan cruel, un tyran médiocre qui ne sait mettre que sa volonté à la place de la raison et commander au lieu d'hêtre supérieur. Un prince !
— Oh ! achevez : quels chemins peuvent conduire au secours des Français?
— Et Christiane ! être de faiblesse, esclave étouffée avant de vivre sous les préjugés de sa naissance : une femme seulement ! Mais deux amis pleins de flamme et d''in-
telligence qui auraient grandis l'un pour l'autre et se seraient entendus afin d''accomplir le bien, n*'est-ce pas vous, Aymar? n'est-ce pas moi peut-être? Une anglaise comprend la patrie; et je sens que je me fusse élevée à la hauteur de votre génie.
Aymar laissa échapper un mouvement d'étojinement, de répulsion, d''indignation! et Arabelle le lut parfaitement dans ses regards. Mais sans se décourager en des projets de plus d'une nature, elle reprit la gravité des paroles solennelles, et dit en s'éloignant sans attendre de réponse :
— Aujourd''hui : aujourd'hui même; à midi, à l'heure des occupations, des distractions de tout le monde, en ce moment sans mystères où chacun dispose de ses loisirs sans avoir à en rendre compte à personne, trouvez -vous dans la forêt qui s''étend à votre gauche a m delà du lac de Loga. Arrêtez-vous prAs d'un carrefour appelé LE TERTRE , où sout peiutcs Ics armcs du
comté sur une barrière; et là votre fermeté pourra être mise à Tépreuve , Monsieur.
Un seul événement au monde devait distraire le trouble d"'Aymar, et offrir alors un moment de calme à son esprit, en attendant riieure où il repousserait ou accepterait Toffre qui lui était faite. Cet événement, c'était une lettre de sa mère : et il trouva ce trésor sur sa table quand il alla s''enfermer pour réfléchir. C'était Arabelle qui avait fait déposer là ce papier; il était arrivé sous le couvert du prince : la police russe était censée en avoir brisé le cachet; mais intact ou non, Arabelle en avait pris lecture , et satisfaite apparemment de Finnocence du correspondant, elle avait permis à l'exilé de se rattacher à des souvenirs affectueux.
« Mon enfant, écrivait M™« Beauval, où es-tu? la guerre est tout à fait terminée en Pologne. Cette terre de victimes, le Czar Ta décimée, dit-on; la Sibérie et la France
en ont reçu les débris : et je ne te vois point revenir ! Mes rêves te suivent quelquefois dans des déserts, quelquefois je te vois mourant sur un champ de bataille. Ah!
reviens nous rendre ta vie qui ne peut plus se dévouer à la gloire. Pai interrogé sur ton compte notre ministre des Affaires-étrangères; il m''a dit qu'il eût été informé de ton sort s''il t''était arrivé malheur, et que sans doute tu te reposais encore de tes fatigues dans quelque château hospitalier. Je t''écris au même lieu d''où ta dernière lettre est partie. Du reste, Tordre règne toujours , répète son Excellence. Vingt mille familles exilées lui semblent avoir laissé le pays le même qu''avant la guerre. Et cet homme a combattu autrefois avec les Polonais î Mais si tu savais, mon fils, combien tout s'oublie, se dégrade ici et devient rapidement abject! Qu''importe le reste, pourvu que ces Messieurs occupent les grands hôtels ! Reviens te consacrer à moi puisque le succès fuit vos
drapeaux. Vivez poui la famille, jeunesgens, s'il vous manque une patrie. Ah! pauvre génération de passage, hommes de transition nés entre l'abus des conquêtes et le fanatisme du repos honteux, dérobez-vous à la contagion dans le sein de vos mères. Vous n'êtes pas coupables de votre destinée : pour en être responsables, il faudrait avoir choisi Tépoque de Fhistoire où Ton voudrait placer son courage. Il vous reste à aimer et à rendre heureux les vôtres : accomplissez cette mission qui vient aussi de Dieu. Enfants à qui ce siècle aura refusé d'être hommes , que vos mères ne peuvent-elles vous replacer dans le berceau pour vous faire vivre au moins de sourires et de caresses!
« As -tu quelquefois obtenu des nouvelles de M"® Christiane de Claremond?
car je ne sais plus quel nom elle porte à présent, la chère enfant, la pauvre princesse! M. Chalamel se félicite toujours de la prospérité de sa fortune. Il spécule sur
les emprunts que font les rois par le moyen des juifs. Il est monté en grade dans sa légion. Moi, je n'ai que ta pensée pour vivre. »
A cette lettre était jointe une traite considérable au profit d'Aymar, mais elle était tirée sur un banquier de Krakovie , et bien que cette ville fût encore déclarée neutre et indépendante, il n''était pas sans danger pour un combattant échappé des plaines de Tobolsk de se présenter en personne pour réaliser cette valeur.
Aymar partagé entre l'appel d'une mère et son amour pour Christiane qui l'avait ramené, qui Tenchaînait en Lithuanie, et Tespoir d''être encore une fois utile à des français, ne pouvait hésiter long-temps.
Aussi, un peu avant Theure prescrite, il était au rendez-vous de la forêt.
Une forêt de Lithuanie ressemble peu aux plus grands bois qui couvrent notre sol de France. Chez nous la terre où croissent les plus hautes futaies est encore
revêtue d'un tapis de verdure; il y a des fleurs dans les clairières et çà et là d''odorants fraisiers. Le long des colonnes de nos chênes le chèvrefeuille monte jusqu'^au nid des oiseaux : tout est flexible, harmonieux, ondoyant, touché par le soleil : et là-bas tout est sombre et mort. Sous les ombrages silencieux, la terre n'est jonchée que des débris durs et jaunissants de la feuille du sapin, des fruits du mélèze. Nulle végétation printanière n''aborde le pied des pins rigides. La nuit règne sous les dômes, et de longues mousses balancées au front des arbres chevelus les font ressembler à des vieillards éplorés.
Aymar remarqua autour de lui des tertres soulevés comme par le mouvement d''un volcan funeste, ou plutôt l'action d''avoir creusé là de récentes et gigantesques tombes. 11 s''étonnait qu'une femme Pattendit en ce lieu; et cependant il découvrit à peu de distance , sous Tabri d'une roche, Arabelle qui paraissait soucieuse»
L''aventureux étranger fut saisi à cet aspect d'un souvenir de ses lectures passées : il revit une de ces images que le talent sait graver plus profondément dans la mémoire que ne saurait faire Texistence réelle. C'était une médaille frappée par Chateaubriand : le gaulois se crut en présence de A'^elléda.
L'anglaise pourtant n'offrait de ressemblance que par la beauté et la fierté du maintien. Elle fit de la main au survenant ce signe d'impatient accueil dont les voyageurs ont remarqué Thabitude chez les femmes de Rome ou de Florence; et détachant dVine branche élevée où il semblait dérobé à tous les yeux un cor de chasse, elle pria Aymar d''en tirer quelques sons graves et prolongés.
Alors il vit sortir avec précaution de la terre un homme, .^on front était sévère, sa figure presque masquée d''une teinte maladive et terreuse.
— Voilà notre guide, déclara en riant Arabelle : il ne s'agit plus que de descendre à deux mille six cents pieds sous terre.
La peur qu'acné sentait déjà et qii''elle espérait ainsi faire partager à son protégé exagérait un peu ce calcul de lady Buccleugli; mais il était certain que le gouffre où elle était résolue à pénétrer à ses côtés était celui du globe où l'homme a osé le plus avant pénétrer les entrailles de la terre. Là, il les déchire à plus de profondeur que pour chercher autre part l'argent du Potose et les diamants de Golconde : et il n''en retire , hélas ! que cette substance utile, le sel, que les gouvernements vendent si cher au pauvre.
— Vous avez à choisir, Starostine , dit le mineur armé, et désigné en secret par Muranoff pour accompagner ce voyage, vous avez à choisir entre deux façons de faire la route : ou suivre de pallier en pallier l'inclinaison de nos échelles , ou vous embarquer dans la nacelle suspendue que voilà. Elle descendra au moyen des poulies jusqu''au plus inférieur étage qui est occupé en partie par un lac.
— Es-tu chargé de m''efFrayer? dit en pâlissant Arabelle. Allume ta lampe sépulcrale et qu'on me laisse entrer la première.
— Oui I dit Aymar, le chemin le plus court.
Arabelle avança vers la béante ouverture où le premier moyen de descendre était pratiqué; mais quand elle aperçut les ténèbres de Pabime et la fragilité du support où il fallait se confier, elle se sentit saisie d'un vertige et ne put retenir un cri , comme si elle eût été au seuil de l'enfer.
— J'aime mieux, dit-elle, le péril où je n'ai qu'à me résigner sans agir, et la mort courageusement immobile : entrons dans la nacelle.
— Ah! là, dit le guide, il y a peu de risque de se heurter contre les parois du puits, quand même nos étourdis de conducteurs mèneraient trop vite la descente ; j''ai une rame de fer pour diriger la balançoire, prévenir les chocs et empêcher qu'elle se brise.
Aymar présenta à Arabelle une main qu'elle ne voulut plus quitter. L''homme souterrain s*'assit à l'autre bout de son bateau porté par un câble. Il sembla un moment attendre un dernier pèlerin. Puis à son défaut apparemment, il plaça une lourde pierre destinée à faire contre poids. Il jeta un papier allumé dans le gouffre pour servir peut-être de signal , et après quelques minutes assez longues à compter, les vovaijeurs commencèrent à s'eneloutir lentement au bruit monotone de la chanson du mineur.
(( Ne nous oubliez pas , Jésus , parce que nous vivons plus loin du ciel que nos frères !
a Le mineur renonce à la clarté du bon dieu pour nourrir ses enfants. Ses peines sont grandes et ses jours sont aveugles. Sa hache est sa femme, sa lampe son soleil, Saint Antoine son patron. Le laboureur effleure la terre ; et nous , nous allons chercher notre vie dans les plus profondes
veines de la mère commune. Le mineur est probe et croyant, mais la fatigue lui courbe les os avant Tâge, et le temps ne Toublie jamais.
(( Ne nous oubliez pas, Jésus, parce que nous vivons plus loin du ciel que nos frères !
« Il est pur le sel de la terre. C'est Fœuvre des anges. 11 fait vivre Thomme et n'alimente point d"'animaux vils : point le crapaud qui se gonfle, point la souris aux dents venimeuses, point le ver qui ronge les morts. Là-haut tout change : nuages, couleur des arbres, l'été, Phiver, lumières, ténèbres; ici toujours les mêmes choses. Ici le temps n'a point d'heures, ici point de saisons. Du fond de nos ateliers nous ne découvrons qu'un pauvre coin du ciel, mais les étoiles y brillent pour nous seuls aussi bien le jour qu''à minuit. Point d'ambition dans nos familles, point de grêle ni de tonnerre sur nos tètes; ici Pair est sain, les âmes sont tranquilles. Mais si le gaz s'en-
flamme , si la poudre qui nous aide dans nos travaux ébranle la voûte du mineur...
« Ne nous oubliez pas, Jésus, parce que nous mourrons plus loin du ciel que nos frères! »
L'embarcation arrêtée quelques minutes au premier plan laissa voir d'abord une chapelle avec ses colonnes, son autel, sa chaire , la statue d'^un roi de Pologne, Auguste II, et jusqu'à deux enfants de chœur sculptés en sel transparent. Un torrent tombait à côté des voyageurs, et lorsque leurs yeux mesuraient l'ouverture des corridors creusés à droite et à gauche, ils apercevaient dans un prolongement sans limite les mineurs qui , portant leur lampe le long des murs étincelants et soutenus par leurs échelles élevées, ne ressemblaient qu'à des vers luisants. Ces demi-ténèbres rendaient plus vastes la hauteur et la profondeur des galeries et des salles dont quelques unes avaient servi à donjier des fêtes. Un luxe
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bizarre aussi était celui des chevaux employés là à faire mouvoir une roue et des pompes. Enfin on arriva au lac. Douze cents hommes travaillaient le long de ses rives, et Teau était si lourde et si noire dans ses quarante - deux pieds de profondeur , qu'un radeau avait peine à la sillonner. Mais les plus nouveaux et les plus sévèrement partagés des travailleurs ouvraient la terre plus bas encore. Aymar voulut y parvenir, car l'accent allemand avait presque seul frappé son oreille, et il soupçonnait que ses compatriotes occuperaient le dernier cercle de cet épouvantable enfer. Hélas ! on dit qu'yen réunissant la longueur des souterrains qui se croisent aux différents étages, ils n''o{it pas moins de cent vingt lieues! Mais lorsqu'en effet Aymar arrivait à peine au plus profond des abîmes, il entendit distinctement prononcer des mots français, et dire d'un accent presque jovial : — Ah! ah! messieurs les curieux, vous voilà sous le lac! Arabelle effravée d'un tel avertissement,
leva les yeux comme pour vérifier l'assertion et s*'assurer que la masse des flots n''allait pas s''épancher sur leurs têtes. Elle ne vit que d'^énormes stalactites pendantes au plafond des voûtes; mais c''était déjà le produit des infiltrations secrètes.
Pour Aymar, à la première intonation de cette voix , il avait reconnu un ami : cœur dévoué, soldat sans souci, philosophe à son propre insu, et opposant un éternel, un infatigable courage aux plus rigoureuses phases de son sort : c'était lui.
— Mon pauvre Modeste ! s'écria le colonel en serra,nt affectueusement la main de l'apprenti mineur.
— Tiens! dit Penfant de Paris, ne voilàt-il pas qu''il nous survient un sauveur comme à la fin des mélodrames? Quand j'ai vu jouer les mines de Pologne à TAmbigu-comique , monsieur Aymar, je ne me doutais guères que j'aurais là quelque jour un rôle véritable.
L'ex-sous-officier de Krakus souriait encore; mais sa figure était hâve et souffrante. Ses mains saignaient sous PefFort trop constant de la lourde pioche.
Aymar la lui arracha comme pour le remplacer dans sa tâche et \e soulager un moment.
— Ce n''est pas moi qu'il faut plaindre, reprit l'enfant; mais ce bon vieux, votre compagnon , qui n'a plus la force de saper les murs et qu'ils feront succombera traîner des fardeaux pénibles.
En disant ces paroles, il montrait au visiteur le docteur Berthomier qui assis un moment sur Pun des bras de sa brouette, levait les yeux vers le ciel absent, comme pour lui demander un terme à tant de maux .
— Arrivé ici. avant moi? dit Aymar. 0 mon sauveur! Mes amis, ajouta-t-il en les réunissant , en les serrant tous deux contre lui, il n'est pas temps de se résigner encore à mourir. 11 va encore la lumière et la France î C'est un miracle qui iWn con-
duit jusqu'ici , et dieu ne laissera pas sa miséricorde imparfaite.
Lady Buccleugh s"'étaitéloignée dès qu'elle avait vu l'aventureux officier reconnaître des compatriotes : soit qu'elle voulût éviter par sa présence démettre quelque obstacle aux moyens de s'entendre et de rompre l'esclavage, soit qu'elle craignit d'entrer trop directement ainsi dans un complot contre l'autorité du prince; soit qu'enfin elle se réservât de déjouer un jour toutes ces espérances.
— Mon sauveur ! répétait Aymar essuyant la sueur qui ruisselait sur le front du vieillard, je vous sauverai à mon tour! mais n'accusez pas la providence d'une rigueur exclusive : il y a bien des maux aussi à la surface de la terre , et qui sont éclairés par le soleil ! Nous le fuirons ce pays deux fois maudit, docteur. Oublier est le seul paradis qui nous reste.
Pendant cet entretien, on entendait toujours le bruit sourd et lugubre de la
pioche et de la sonde des ouvriers. On avait depuis le matin chargé plusieurs mines, et selon les précautions d''usage on éteignit toutes les lumières avant de les faire sauter. Aymar profita de cette obscurité plus complète pour se rapprocher encore, et toujours dirigé par Modeste, des autres français. Il s''engagea à leur faire parvenir assez d'argent pour corrompre les gardiens, et indiqua un rendez-vous dans un lieu désigné de la forêt à un mois juste de distance. Ainsi des avis, des mots d''ordre furent donnés, reçus, échangés, pendant qu'*Arabelle cherchait en vain son protecteur dans les ténèbres ; et tout était convenu entre le libérateur et les captifs , quand Pexplosion s''opéra. Elle fut précédée d'aune clarté sinistre et comme infernale. Toutes les voûtes frissonnèrent. La détonnation mate et terrible ne fut répétée par aucun écho; mais la vibration du sol , la réaction des masses ébranlées se firent plus long-temps sentir qu'à l'éruption des volcans. Cette
fois l''immersion du lac était imminente. Le guide n''avait presque jamais quitté Aymar depuis le moment de leur descente; il Pobservait et semblait régler ses pas sur les siens. Le français l'eût remarqué dans un autre moment , mais au milieu des vives préoccupations qui lui faisaient battre le cœur d*'espérance, à peine s''il avait vu le manche d'un stylet mal caché sous la blouse entr''ouverte de cet homme. Cet homme, tantôt pâlissant et tantôt frappé d''immobilité , paraissait manquer de résolution.
— Il faut partir enfin, dit Arabelle, de ce ton que donne Tassurance d''avoir rempli les vœux d*'un nouvel ami et mérité sa gratitude.
— Non pas seuls! répondit Aymar.
— Je vous promets pour demain la liberté des deux français dont vous hésitez à vous séparer, mais encore faut-il Tagrément du possesseur de ce sombre royaume. Attendez à demain, Aymar. Mieux vaut
douceur que violence. Laissez-moi employer Fun de ces pouvoirs avant de tenter Pautre.
Elle congédia alors de la main les deux captifs par un signe si affectueux que le vieillard osa y croire, et que le parisien n''osa railler. Aymar la saisit cette main : il réprima la pensée enthousiaste de la porter à ses lèvres, mais il ne put se défendre de la presser avec reconnaissance. Et ce sentiment pur interprêté au gré des vœux d''Arabelle colora dVm vif incarnat son front radieux. Si Aymar eût rencontré ces yeux-là, peut-être eût-il baissé les siens.
•Lorsqu''on transmit au guide l'ordre de remonter, il hésita. Ce rustre était inexplicable. On eût dit qu''il luttait entre la peur et l'appât d'un salaire à gagner tout seul.
— Il est d'usage , dit-il , Madame , que les voyageurs attendent pour sortir d''ici que d'autres voyageurs descendent. îl n'eu coûte qu'Hun seul effort et les deux pesanteurs s'entr''aident. Arabelle déjà arrivée au dessous de l'ouverture d''où elle vit pa-
raitre et disparaître le jour presque en même temps, allait s''irriter et ordonner que tout obstacle cédât à sa volonté, quand il tomba à ses pieds un papier enflammé assez semblable à celui que le tçuide avait laissé cheoir lui-même au moment du premier départ.
— Nous sommes servis , dit le conducteur devenu docile ; embarquons-nous : voilà ce que j'attendais.
Arabelle reprit quelque sécurité durant la lente et graduelle ascension qui Fentraînait. Non que les dangers fussent moindres, car elle était toujours suspendue par un fil au dessus du gouffre; mais au lieu d'aller au mystère, à l'inconnu, aux ténèbres, elle marcliait vers la clarté. Mille illusions naissaient déjà devant elle. Le mystère, c'est tout le secret des terreurs de Ja mort, n'est-ce pas? et si dieu n'eût point entouré ce bienfait de doute et d'obscurité, n''eussiez-vous pas déjà été au devant de l'avenir? La romanesque étrangère admi-
rait l'immuable silence qui régnait autour d"'elle et les reflets des cristaux qui brillaient tour à tour en imitant la topaze ou les grenats , suivant qu'ils étaient frappés de la lueur des lampes; puis ces laborieux parias s''éclipsant comme des ombres, et enfin et surtout le front si noble de son compagnon, rayonnant parfois des éclairs du courage et se voilant parfois aussi d''une mélancolie si profonde.
— Aymar! dit-elle, je vous devrai donc une émotion que je ne croyais pas réservée à la créature humaine : c'est la joie d'une résurrection. A qui consacrerons -nous la vie nouvelle? car pour moi je me sens régénérée. J'ai rejeté loin de moi une partie de moi-même : les vulgaires ambitions. Je laisse au fond de ce tombeau des affections vieillies; j'ai dépouillé la première femme. 11 ne flotte plus dans mon sang ni l'amour de l'or ni des honneurs. Je n'ai qu'une seule passion ; celle d'agir dans vos' intérêts. Je me sens fatiguée de mon inutilité
passée : je veux désormais servir vos projets et vous seconder dans la gloire. Si la gloire, ajouta-t-elle, doit vous occuper seule, ce sera Tunique rivale dont je promets de n'être pas jalouse.
On entendait au dessus du bateau et sur la tête même des voyageurs si diversement émus, retentir le pieux refrain du cantique que le guide avait psalmodié en pénétrant dans la caverne.
— Ce sont là, dit le guide, des employés, des émissaires de notre maître qui ont des ordres à échanger avec moi dans le passage. Nous allons nous rencontrer à la moitié juste de la hauteur. Occupez, Madame, le milieu de la nacelle. Courbez-vous, s'il vous plaît, et n''allez pas vous alarmer du moindre choc.
(( Ne nous oubliez pas, Jésus, murmurait la voix sinistre qui descendait, parce que nous allons mourir plus loin du ciel que nos frères î »
Lady Buccleugh leva la tête, et à peine les deux nacelles, en se croisant, arrivaient-elles à la même hauteur, s'ëcl^irant l'une l'autre de leur torche rougeàtre, que parmi les cinq hommes qui survenaient, la maîtresse du prince reconnut une face hideuse, et à elle trop familière : AlfF, le cosaque, l'exécuteur sanglant des œuvres de MuranofF.
Le guide d''Aymar voulut pour s''arréter saisir au passage la balançoire opposée à la sienne. Il jeta un grappin à travers les câbles , à peu près comme fait le corsaire pour tenter l'abordage j mais Arabelle a tout vu. Elle a, par Pintelligence acquise de la perversité du prince, compris qu''il avait ordonné un meurtre. Elle devine que le français était destiné, ou à rester au fond de la terre sous le stylet de leur conducteur , ou faute de cette réussite , à être frappé dans les airs , comme le milan l'est quelquefois par le vautour, puis précipité dans les mines. Sa mort pas-
sera pour Teffet d\ine chute malheureuse. Aymar insouciant tournait le dos à ce lâche -péril. Arabelle , avec la hache du mineur, se mit en devoir de couper rattache qui liait déjà les deux embarcations Tune à l'autre. AlfF averti qu'on allait le séparer de sa victime, eut l'audace de passer de son bateau dans l'autre. Il calcula que son poids allait réentraîner la barque ascendante et qu'il suivrait le condamné replongé dans les mines et incapable d'échapper désormais à deux bourreaux. Tv'ais Arabelle était entre Aymar et l'assassin. Que ne peut la présence d'^esprit d'une femme , terrifiée tout à Theure par la seule action de son voyage, et armée maintenant de la puissance d'une passion qui grandissajt dans son cœur. Arabelle se sentant déjà redescendre eut la pensée de faire rouler la pierre énorme dont le poids avait été estimé pour ne pas donner un trop rapide mouvement d'ascension à la nacelle. Elle la souleva en effet,
et la précipita de ses mains délicates et tout à coup si fortes. La pesanteur du cosaque remplaçant à peine la gravité du lest perdu, le bateau d"" Aymar devait remonter : et il remonta en effet si rapidement qu'il ramena à la fois à la lumière le français et Passassin troublé, indécis, immobile sous le regard d'Arabelle. Ce regard fut impérieux et fascinateur comme celui de la hyène qui défend sa famille. Alff et le guide se sauvèrent en mettant le pied sur la terre sans oser de nouveau regarder les voyageurs.
Arabelle résolut de demander le soir même leurs têtes à Muranoff : et les deux esclaves se promirent d'être plus heureux une autre fois.
Aymar n'avait donc point soupçonné son danger. Il avait bien vu autour de lui des mouvements incohérents et rapides; mais les intérêts de son cœur étaient si vifs que sa raison n'avait pu saisir ce que ses yeux avaient perçu. Ne connaissez- vous pas ces moments de méditation abstraite , de rêves éveilles , de somnambulisme moral où
les gestes et les actions d''autrui passent devant vous comme les images du sommeil?
Et puis le courage et la loyauté seront toujours aveugles devant la perfidie. Le français n'eut point l'idée d'^un piège, famant trahi de Christiane ne supposa pas qu''il pût autour de lui rôder une autre menace du sort. Comme si le proverbe grec n'avertissait pas au contraire votre défiance une fois éveillée : ^ Heureux le malheur qui n'est pas accompagné d'un autre! » Mais l'intrépidité n'est pas en garde contre les traîtres, la fidélité contre le parjure. Si la profonde amitié ne se protestejamais, c''estparce que la plus grande assurance qu''elle offre est d''ignorer qu'ion puisse douter d''elle.
— Et vous nous oublierez, disait langoureusement Arabelle en regagnant le château, dès que vous aurez retrouvé votre France ingrate?AIlezrevoirunemère,carje suppose que c'est elle qui vous écrit; allez rendre une famille à ces bannis qui placent en vous leur confiance; mais revenez vers une con-
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trée sérieuse où nos affections, à nous, sont invariables. Là-bas vous serez méconnu, peut-être calomnié ; ici vos talents seraient entourés d^estime et d''honneurs. Ici vous seriez civilisateur et prophète. Adoptez la Pologne , et laissez-nous vous consoler des passagères rigueurs d'aune première destinée . L*'horizon était pur, Pair embaumé. Au sortir d\ine caverne, Aymar eût respiré avec joie les parfums du soir, s''il restait sur la terre une jouissance possible au cœur torturé de jalousie, à Fesprit fasciné d''amour. Hélas! il ne voyait pas même la pourpre du soleil mourant, il n''entendait pas les oiseaux qui deux à deux s'endormaient sous les charmilles; il ne sentait pas sur son bras le bras d''Arabelle dont la pression s''approchait de son cœur. Il était loin toutefois de vouloir blesser cette dangereuse personne. Il se fût accusé plutôt d''ingratitude : car il comptait sur elle pour favoriser l'évasion promise, et peut-être avant tout pour arriver à la connaissance
complète de la vérité touchant Christiane.
ïl allait donc répondre avec courtoisie, quand lady Buccleugh abaissa vivement le bras de son compagnon sous Peffort du sien , et d'un regard oblique lui commanda le silence. Aymar, de plus en plus distrait, Aymar dont Tâme était bien loin, nVvait rien vu, rien entendu autour d'yeux; et la fille d''Eve savait déjà qu'un jaloux , se croyant caché à tous les regards, était à quelques pas devant elle.
D'où vient cette supériorité d'intuition accordée à votre sexe. Madame, et pourquoi une telle subtilité d'organes départie exclusivement à vous et à une seule autre créature de dieu? A Tune pour escorter, à Tautre pour éviter les pas de son maître? Cette seconde vue, cette divination toute mystérieuse, pourquoi n'est-elle tombée en partage qu'à la coquetterie de la femme et à la fidélité de l'épagneul? Car pour nous, à peine si nous possédons une fois dans notre rapifle jeunesse cette révélation de la pré-
sence. Aussi tu aimes à te souvenir encore, Nodier, qu''autrefois au travers cFune fête , au milieu d'une foule entassée au théâtre, tu te sentais tout à coup averti par un magnétisme inexpliqué, instinct de désirs , subite émotion d'aune fibre sympathique, et que tu me disais en promenant autour de toi des regards avides et sûrs : - Elle est là ! Arabelle dirigea ses pas sans affectation vers une statue, ornement d'un quinconce , derrière laquelle le Castelan retranché, le cou tendu et l'oreille ouverte, cherchait à saisir au passage quelques mots d''un entretien déjà changé. Elle manœuvra avec une lenteur si adroite; elle tourna si stratégiquement la position , qu'elle se trouva face à face avec le jaloux honteux.
— Je vous cherchais, dit-elle.
— Au fond des souterrains dont vous sortez. Madame?
— Et pourquoi aurions-nous désespéré de vous rencontrer là. Monseigneur? nous y avons bien trouvé un de vos serviteurs
aflicîés, un des Pages que vous honorez le plus souvent de vos confidences : AlfF.
Le prince baissa les yeux. Satisfaite de l'avantage de Pavoir fait pâlir, Arabelle quitta vite et cérémonieusement le bras d'Aymar pour s'enchainer avec une familiarité caressante à celui du maître; et elle dit vite encore, afin de calmer la fièvre de soupçons qui agitait déjà le cerveau de l'amant tartare :
— ■ Le colonel va partir. J'ai senti pour vous la vanité de lui faire connaître une des singularités de ce palatinat. 11 convient que les étrangers apprécient les ressources de notre Lithuanie , et que Monsieur puisse attester à la famille de Claremond la prospérité de vos vastes domaines. Cette partie de plaisir, dont je vous avais parlé, Oswald, nous Tavons exécutée à Timproviste. En < seriez-vous contrarié?
— Moi ! Pendant ce temps , murmura le prince, des envoyés de Varsovie investissaient le château et le soumettaient à
leur visite pour y rechercher des Français.
— Je le savais, dit effrontément Arabelle. Cest pour cela même que nous avons disparus un momejtit afin de vous aider dans un généreux mensonge à éconduire des importuns. Et., ajouta-t-elle négligemment, que vous ont-ils appris de nouveau ^
— Que Wilfrid n'est point arrivé au but de son ambassade, Madame. On soutient même qu'il n''est jamais parti. Sur cette disparution, ajouta- t-il en regardant fixement Aymar, il y a de singulières conjectures : elles vont s'éclaircir.
Et Muranoff alla s'enfermer avec lady Buccleugh. Leur conversation, fut orageuse. Quelle volonté ne faut-il pas à une femme pour ne prêter sa patience aux efforts qui sont faits pour ressaisir son amour qu''afin d''obtenir pendant ce supplice quelque indirecte lumière sur Tobjet récent de son idolâtrie ! Arabelle n*'écoutait le prince que pour être informée sur Aymar. Elle disait à Aymar, par la pensée, pendant que
le prince l'interrogeait : - Je le hais et le méprise de tout l'amour que j'ai pour toi !
Le lendemain Arabelle rechercha de nouveau Aymar, mais cette fois elle avait au front un air de souci et de mystère qui ne déguisait point ses craintes. Et cependant elle commença l'entretien par des paroles de sécurité et de séduction. Ce qu'elle allait lui dire, elle l'avait depuis longtemps au fond du cœur; mais cette pensée elle était résolue la veille encore à la retenir, à la laisser mûrir quelque temps, de peur de choquer au lieu de séduire. Enfin excitée de plus en plus à vaincre, poussée par les obstacles même et mille appréhensions inattendues, elle hasarda cette confidence :
— Quand je vous parlais du dessein de vous fixer ici, dit-elle, peut-être avezvous taxé cette proposition de parole vaine, de capricieuse idée, de projet sans consistance? Ecoutez-moi : voyez si je n'ai point souci de l'avenir comme le pourrait faire
une tête déjà accoutumée aux calculs et aux cheveux blancs. MuranofF est destiné à un commandement considérable, et il n'a pas auprès de lui un ofîicier qui puisse couvrir de son savoir la nullité de son éducation militaire et sa vanité d'Altesse : vous et moi nous gouvernerions le gouverneur.
— Servir les Russes! dit Aymar; déserteur de son pays , renégat de sa loi politique pour entrer sous une domesticité de prince !
— Jamais vous ne porteriez les armes contre la France. Le Czar n''envie que la Perse et ne menace que la Turquie. Mais comment me faites-vous l'injure de supposer que je veuille placer au dessous d''un seul homme celui que mon admiration élève au dessus de tous. Ici vous deviendriez notre égal. Le prince possède une jeune sœur ; j*'ignore si l'on vous en a parlé, par la raison simple qu''elle est éloignée d''ici, placée au couvent de la visitation à Wilna et que Tambition de son aîné , le
dérangement de sa fortune, réservent, je crois, la pauvre fille à Phonneur d*'être un jour chanoinesse ; mais nous pourrions faire rapporter cette loi d''exil. La novice n''a que dix ans. C'est une enfant, une poupée encore que nos usages ne permettraient d''épouser que pour la replacer dans la sainte demeure en attendant sa nubilité. Ce sont donc trois années , au moins, qui seraient données ainsi à vos regrets, à vos libres courses en France, et à l'espérance pour vos amis de cultiver en paix votre affection. Que pensez-vous de ces projets?
— Qu''ils sont graves , Mylady, dit doucement Aymar. Je &uis touché de votre sollicitude; mais malgré ma déférence extrême pour la gracieuse ambassadrice, je demande le temps de réfléchir.
— Vous aimez toujours Cliristiane î
— J'espère que non , dit Aymar.
— Eh bien , il faut choisir aujourd''hui même entre la paix et la guerre : les honneurs ou la persécution. Le temps a marché
rapidement depuis hier ; on vous accuse et je veux vous sauver. Il faut, je vous le dis maintenant sous l'impérieuse loi de la nécessité, contracter alliance avec le prince. Vous êtes libre , vous êtes riche et vous le pouvez faire. Il y va de vos jours et de ma sécurité.
— Je ferais beaucoup pour assurer votre repos ouïe défendre. Madame : car je vous devrai l'accomplissement du seul projet qui m'intéresse. Vous avez créé dans mon âme un but nouveau, un motif de vivre. Mais je protégerais nos jours, s'il le fallait, autrement que derrière un autel et à Fabri d\in serment imposé.
— Vous la reverrez, Monsieur, cette beauté si pure ! Le prince est informé de votre récente et périlleuse visite. Vous la reverrez : nous le désirons. Votre égarement, votre vanité peut-être luttent encore contre Taveu d''une honte et l'autorité de cette accusation qui dut coûter bien cher à l'époux qui l'a portée ! Vous pourrez in-
terroger encore une fois l'objet de votre aveuglement j et juger par vos yeux de la confiance qu''une telle femme mérite.
Aymar tressaillit d''espérance , puis d'émotions pénibles, de doutes, de combats contre lui-même. Il n'osa demander d'abord ni comment , ni dans quels délais , ni par quel moyen on le ferait parvenir jusqu''à la captive ; et lorsqu'il retrouva enfin assez de résolution pour élever la voix , lady Buccleugh avait disparu. Elle avait disparu , la colère dans les yeux et les lèvres contractées.
C'était une lettre , écrite simplement par Christiane à Muranoff pour réclamer sa liberté avec le droit de retourner en France qui avait commencé la découverte de ces mystères. Des entretiens où Tun mettait tant de fourberie, d'avarice rusée, et l'autre tant de francbise innocente , avaient achevé d'éveiller des soupçons funestes.
Sur le sort de Wilfrid , on ne savait rien de positif encore , si ce n'est que des bijoux et une précieuse montre de fabricatioiî
russe ayant appartenus au lieutenant , venaient d''être entrevus dans les mains d'un juif de Witepsk. Personne, excepté Christiane peut-être , ii''aurait pu indiquer une trace de révénement et aider à remonter à la source d'une pareille obscurité. Et encore avait-elle vu je ne sais quelles actions s'engager sous ses yeux sans en saisir la complète intelligence et comme on suit , dans les longues nuits de novembre, l'inexplicable absurdité du cauchemar.
Une nuit que restée appuyée sur sa fenêtre , car elle était privée depuis long-temps de tout repos à cause de la mortelle inquiétude de son avenir et de l'absence d'Aymar dont elle n''entendait jamais parler, dans une de ses nuits de silence et de solitude , elle avait été, ou elle avait cru être témoin d'une apparition étrange.
A riiorizon, la forêt était alors plus enveloppée de brumes qu'à l'ordinaire, et à ses pieds dormaient ces eaux du fossé boi-^ dées de leurs roseaux, demi-couvertes des
palmes du glayeul et des mille petites feuilles de la lentille des fontaines. Quand la lune perçait les nuages par intervalle, sa clarté glissait sans laisser saillir sur cette morne surface d'autre objet qu''un point noir légèrement hors de Feau, arrondi dans ses contours comme les flancs du brochet mort, ou le plumage flottant de la sarcelle que le chasseur n'a pu faire rapporter par son chien craintif. Cet objet, impossible à distinguer nettement, occupait involontairement les regards de Christiane qui se rappelait avec anxiété les instants de cette autre nuit qui avaient précédé le retour d'Aymar. Sans pouvoir en raisonner les causes , son attention était ramenée incessamment là avec une impression de curiosité poignante. Durant le jour, les hirondelles ne passaient qu'en criant sur cette partie du marécage , et le soir les corbeaux décrivaient au dessus de vastes cercles comme pour s'appeler et s'encourasjerles uns les autres. Quand trois
heures sonnèrent à l'horloge de la forteresse, Christiane voulut s'éloigner. Depuis la paix, les sentinelles étaient retirées au lever du jour; et bien que la clarté de l'aube ne parût pas encore, Christiane avait vu lelever le dernier factionnaire. Peu après elle entendit un léger mouvement , un frôlement dans les herbes renversées : c''était l'étroit bateau qui vieillissait oublié sur le bord opposé qui s"'émut. Il s''avança avec précaution. Un seul homme le montait. Était-ce un soldat chargé d''une ronde secrète? Était-ce un pêcheur qui venait nuitamment s'emparer des tranquilles hôtes de ce vieil étang? Il ne portait ni nasse ni flambeau. Ce nocturne aventurier aborda le point noir dont Christiane remarquait l'immobilité. Il se pencha sur l'eau, releva brusquement la tête comme si quelque émotion repoussait son courage ; puis il attirai! lui, sans peine d'abord, et ensuite avec de pénibles efforts un objet d''une dimension inattendue. Christiane reconnut
un manteau, puis des formes humaines , et ne put douter enfin que ce ne fût tout un cadavre. Toujours enchaînée à ce spectacle par une force de fascination , elle vit le pêcheur fouiller dans des habits en lambeaux. Une grande quantité de pièces d''or roula dans la barque à faire frémir de joie et de crainte aussi le spoliateur. Elles brillaient à la lueur des étoiles. Puis avec une indicible et croissante horreur qui rendait ses yeux fixes et glaçait sa voix, Christiane vit l'inconnu tirer un large et luisant couteau , appuyer le corps sur le bordage de la barque et séparer du poids , qu*'il laissa retomber sous un boulet, quelque chose qu'il plia dans ses vêtements et emporta dans le même silence , dans le même mystère qui avaient accompagné la venue.
Le juif détenteur des bijoux et de la montre russe jeté en prison, Aîff fut dénoncé pour le vendeur de ces dépouilles. Alff déclara d''abord qu'il les avait trouvées dans un bois : une autre fois
CHAPllRli XI. iOi
au bord des fossés du château. S*"!! n\vait rien dénoncé , c'était dans l'appréhension qu''on ne le soupçonnât d''un meurtre. On chercha vainement dans ces eaux profondes , on ne découvrit rien que des ossements dispersés. Les poissons avaient rongé la chair. Les os pouvaient avoir appartenu à un ennemi tué dans un siège aussi bien qu'à un ami assassiné lâchement , ou même à quelque pacifique animal , tant était étrangère à tous les habitants de ce château perdu la moindre science anatomique. Nulle tête n'avait été retrouvée. La mission donnée au cosaque, et que nous avons vu échouer , n'était-elle pas une épreuve à subir, une tâche imposée au bandit pour racheter l'indulgence de son maître? D'où provenaient les soupçons attachés si mystérieusement sur Aymar?
Pendant ce temps , Egidius Ogenski languissait oublié et seul. Tantôt il allait en chassant s'égarer au loin dans les neiges, tantôt il s'enfermait en un lieu retiré de
i02 CHAPITRE XI.
la citadelle, et laissait dans une immobilité complète se succéder ses nuits et ses journées. Un jour il voulait visiter la France, un autre il craignait de franchir l'enceinte même qu'il habitait. Où irais-je? soupiraitil. Ici j''habite un tombeau, mais j*'habite auprès dVlle. Le jour renait pour tous deux. La cloche du soir nous parle de prière en même temps. Cet air qui l'a pressée dans son vol est tout chargé de mes vœux , il est le confident de ma pensée et il les lui reportera peut-être. Oh! qui nommera le plus à plaindre entre celui qui perd le bonheur connu et celui qui aura passé sans être compris à côté du cœur dont la possession eût fait sa vie?
Egidius fut tout à coup appelé auprès du prince et comblé d''honneuis.
— Ecoute, lui dit Muranoff : il végète ici un être qui m'attendrit et m''importune. Il doit avoir plus d'empressement que moimême à se voir affranchi : il faut lui rendre la liberté II faut lui proposer ton secours à
mon insu , et comme si loin de prêter les mains à sa délivrance , je désirais le priver éternellement de sa patrie.
— Je comprends mal, Monseigneur...
— 11 s*'agit de la femme qui porte mon nom. Tu sais dans quels bizarres rapports d''autres affections me placent vis à vis d"'elle ; le rôle de geôlier me fatigue. Qu'elle s'éloigne; que sous tes auspices elle regagne la France. Je seconderai au lieu d'entraver ce moyen de recouvrer tous deux de meilleurs jours. Enlève-la mystérieusement. Cette affliction m'embarrasse, je ne veux retenir personne dans la tour du NORD. C'est une mode usée dans les romans anglais; ces brutalités, je le répète, n'ont pour moi aucun profit.
— Je croyais, dit naïvement Egidius que sa surprise et son émotion avaient fait trembler à cette parole, qu'il était attaché pour vous, Monseigneur , d'immenses avantages à cette alliance?
— Erreur î La présence de la fran-
104 CHAPlTRli XI.
çaise devient de moment en moment plus incompatible avec la sécurité d''Arabelle; et j''aime mieux la paix que la richesse , le bonheur présent que les éventualités d'un très équivoque avenir. Il faut me délivrer de cette femme: formez un complot contre moi-même. Cest Pépoux qui se chargera de récompenser le ravisseur.
Le pale officier crut pressentir un piège dans cette proposition si inattendue; rien ne lui sembla vraisemblable dans la sincérité d''une telle mission ; mais pour échapper à l'inertie où s'engourdissaient ses jours , revoir Christiane , approcher d"'elle et l'entretenir un moment sans témoins , quels hasards n'eût-il pas affronté? Il arrêta sur le Castelan un profond regard : celui-ci ne détourna point les yeux, et saisissant la main de son agent , plus troublé encore que docile . — J'ai compté sur ton dévouement, dit-il. Voilà une clé , voilà de Tor : que îa célérité du servi(;e rendu soit digne de la confiance qu''ii suppose.
CHAl'lTlUi XI. 105
"—Mais, Monseigneur. ..
— Encore des hésitations? Et quand je ne dirais pas tout au Porte-enseigne ?
quand • la politique d'un chef garderait quelque réserve nécessaire, est-ce un motif pour balancer à le servir? Rendre une exilée à son pays , Monsieur , et à sa famille , est-ce une action indigne de votre chevalerie? Est-ce une entreprise au dessus de ton courage ?
•Egidius frémit du doute seul élevé sur sa résolution.
— Eh bien , propose-lui ton aide , ne néglige aucune instance pour la décider à te suivre. Il suffit à ma responsabilité que je ne puisse être soupçonné jamais d'avoir pris part à cet événement et d'en avoir eu la plus indirecte connaissance.
— J'irai , dit Egidius. Dès ce soir..
— Pas avant minuit , répéta MuranofF.
Et sous le prétexte d''une ronde , il conduisit l'ofFicjer au bout du mur du rempart qu'Aymar connaissait bien. — Soup-
i06 CHAPITRE XI.
çonnerail-on, dit- il , qu'il y ait là une ouverture? Cest une issue apparemment pratiquée quand on a bâti cette forteresse, soit pour favoriser la sortie des assiégés, soit pour quelque autre mystérieux projet. ' Ces deux larges pierres tournent sur leurs bases et livrent un passage qui, imperceptible au dehors , communique avec la tour par un escalier ménagé dans l'épaisseur des murs.
La nuit vint, et dès que la lune fut cachée , Arabelle chercha Aymar et lui proposa de réaliser sa promesse de lui faire revoir Christiane.
Le français eut peine à retenir un cri de joie : puis il se sentit humilié de sa faiblesse, car le souvenir des accusations qu'il avait entendues le fit rougir , et il pensa à refuser. Mais pendant que sa volonté hésitait encore, sa marche involontaire s'attachait aux pas de son guide.
— Entrez, dit lady Buccleugh, lorsqu*'arrivée à la porte de Tappartement re-
culé , elle vit le français tout à coup pâlir : puis prêter une inquiète oreille , et marquer enfin du geste un ardent désir d'absolu silence.
— Qui peut vous arrêter?
Aymar avait posé la main sur la poignée de cette porte, comme pour défendre de poursuivre l'entreprise. Au bout d''un moment, il sembla résolu à faire tourner les gonds. Mais Arabelle à son tour s'y opposa.
— Écoutez !
— Cest la voix de Christiane. A qui peut-elle ainsi parler à cette heure?
— Écoutez!
— Noble cœur, disait la captive , étaitce de vous que je devais recevoir le plus éclatant témoignage de dévouement? Comment! le sacrifice de votre chère Pologne...
— Si je ne vous quittais pas. Madame, répondait-on, que parleriez-vous de sacrifice?
— Paurais désiré sans doute partir.
J'espérais bien être retirée de cet asile où
mon honneur et ma conscience ne me permettent plus de demeurer; mais...
— Vous connaissez donc un être qui ferait plus volontiers pour vous Tabandon de sa vie? qui consentirait à payer plus cher le bonheur de vous avoir servie?
— Je ne m^'appartiens plus, éluda Christiane, et c'est à moi d'*attendre. Dieu qui a disposé de mon sort se lassera peut-être de me frapper par tant d'épreuves. Mais vous vivrez, vous, dans mon éternel souvenir.
— C'est Egidius ! prononça Aymar avec accablement. Puis sans se souvenir d'Arabelle et sans avoir remarqué son maintien, il s'éloigna. Il descendit avec un profond sentiment de dégoût, et alla seul, sans projet, errer sur les bords de cet étang où il avait précipité Wilfrid. Qu''il eût voulu changer son sort pour celui de sa victime!
Arabelle ne devait pas tarder à venir aigrir le sanglant dépit d'Aymar et à empoisonner sa blessure. Elle le chercha.
Mais trop expérimentée pour le froisser dans son amour-propre et Tamener peut-être par la contradiction du cœur de l'homme à défendre l'objet de sa propre rage si elle l'attaquait , elle ne chercha à Pattirer à elle que par des flatteries et le souvenir du prix que le prince mettrait à le compter dans sa famille.
— Notre jeune sœur arrive aujourd'hui, lui apprit-elle. Honorez, croyez-moi, la maison d'un prince en consentant à en faire partie. L'occasion est belle pour montrer que la fortune d''un homme tel que vous a d''éclatantes revanches à prendre !
Aymar renferma ses sentiments aussi bien que ses projets. Il ne défendit point qu''on parlât pour lui à Muranoff, et cependant s''il n''avait pas promis de s'associer dans peu de jours à févasion de quelques frères d''armes, peut-être n'eût-il pas retardé d'une heure Finstant de s'éloigner. 11 alla dans cette forêt où se creusait rentrée des mines avec l'espoir de renouer
ses intelligences, et hâter le jour du salut des travailleurs.
Là, abrité au pied d'^un chêne, il tomba peu à peu dans une mélancolie noire. De tous les sentiments de l'homme en est-il qui trouble sa raison et métamorphose aussi rapidement les objets que la fièvre d''un esprit jaloux? Cest le prisme décomposant la plus pure lumière , c'est la goutte de ciguë qui peut changer en poison les rayons du miel. Christiane ! cette fille d''une illustre maison, ce trésor de pureté, cette sainte résignée à mourir comme Thermine plutôt que de tacher sa robe d'innocence , il se la représenta fausse et parjure, il la voyait armée de pièges et de déceptions. 11 blasphémait alors . . et puis pour revoir au dessus des arbres le château qui la renfermait, il essuyait fréquemment ses yeux. Enfin il se jugeait bientôt lui-même objet d''une trahison, victime d''un ridicule, et son orgueil s'exaltant jusqu''à la fureur lui conseillait les plus étranges vengeances. La plus sûre
était de se montrer insensible et déjà consolé par un autre avenir du renversement de cette affection si mobile.
Mais il vint à entendre au loin le bruit des cors et de confus appels qui se répondaient de presque tous les points de Phorizon. Un cheval auxhennissements sauvages, et tels que les poussent dans leurs steppes de ronces les ardents poneys de rUkraine, passa tout à coup à ses côtés. Il prit cette réalité pour une apparition^, tant Pessor du coursier avait été rapide. Il lui sembla entrevoir une toute jeune et intrépide fée, avec un habit de religieuse et des ailes, emportée par cette monture , et qui au lieu de s'effrayer de la vélocité surnaturelle de sa course, Texcitait encore parles sifflements d^ine branche de coudrier. Ce fol écuyer rappela à Aymar les traditions de nos provinces , où des farfadets vêtus de rouge affectionnent la jument du pâturage, vont l*" abreuver aux sources où croît le baume, et lui tressent dans la crinière des nœuds
ii2 CHAPITRE XI.
qui serviront d''étriers. Disparaissant à travers les crins vagabonds et les cris folâtres, ce fut comme une vision fantastique. Un ruisseau cependant se présentait au milieu du sentier , et arrivé sur le talus , le coursier s'allongea en flèche; mais au moment où lui et le cavalier passaient sur Tautre rive, la masse unie jusqu''alors se sépara en deux parts, et au dessus de la tête de Tindompté serviteur vola , noir et blanc, un poids léger qui alla se poser sur la fougère. Les rires n'en furent pas interrompus.
Aymar s''approcha vivement, et il crut à une illusion nouvelle en trouvant sur l'herbe deux frêles personnages fraternellement renversés. L'un était un enfant de neuf à dix ans, petite fille riant encore dans sa robe de visitandine et tenant dans ses bras sa compagne; Tautre , qu''on eût pris pour sa sœur, impassible beauté aux couleurs immobiles, aux cheveux blonds mêlés , aux yeux un peu trop brillants et
fixes, n'était que la poupée, inséparable amie que portait devant elle à cheval la propre sœur du prince Muranoff.
Dès qu''Aymar s'élança pour relever son Altesse :
— N'est-elle point blessée ? dit-elle ; n'at-elle perdu ni son bouquet, ni ses bras, ni son tablier? Pauvre Casakina! elle a eu bien peur, allez î Sommes-nous loin du château?
— Eh! quoi, mon enfant, dit Aymar avec bonté, vous seriez?...
— Lolenka : la sœur unique du prince.
Ah I cette maudite escorte, elle m''a fait périr d''ennui ! - J''ai bien faim aussi î - Je viens pour me marier, savez-vous? - Etes-vous notre vassal, vous? - Mon futur est beau, n'est-ce pas ? - Vous pourrez baiser ma main dès qu'elle aura reçu un anneau d'or. - Ah! tenez, voilà mon cheval qui s'arrête; mais nous ne voulons plus remonter dessus, n''est-ce pas, ma fille? - Envoyez-nous donc deux esclaves pour nous porter.
— Je ferai tout seul cet office, dit le français. Et il s'empara lestement de la princesse qu'il éleva à la hauteur de son cou , tandis qu''elle-même emportait Casakina par un geste pareil.
A les voir ainsi tous trois arriver dans les cours du château , Arabelle prit l'occasion de remarquer que cette rencontre ne pouvait être l'effet d''un simple hasard, et elle parla de sympathie, de prédestination.
— Comment! dit Lolenka qui mettait assez de complaisance à rester dans les bras de l'officier, c'est celui-là qui serait mon mari? Ah! tant mieux. Il est un peu grand, mais il est gentil. Nous nous aimerons bien. Il a déjà été bon pour nous !
Et elle se préparait à lui faire embrasser Casakina, lorsqu'elle rencontra un coup d''œil sérieux de son fi^ère qui déconcerta un peu sa confiance.
Accomplirais-je ce singulier projet? me marierais-je loin de ma mère? puis-je me lier d'*adoption à une patrie nouvelle, et
CHAIMTUK XI. il5
pour des avantages que je méprise, des honneurs qui me font pitié, me séparer des souvenirs que je révère? Ce n'était pas à toutes ces questions qu'*Aymar se répondait, mais seulement à celle-ci : - Christiane le saura- 1- elle? Il était si impatient de lui porter ce coup, de lui apprendre à la fois quHl n''était ni sa dupe, ni sa victime , qu'il ne se refusa point à être fiancé sur le champ, selon les usages de la Lithuanie avant même que les actes et les consentements venus de France pussent donner un caractère authentique à cette alliance à lui suggérée. 11 espéra rencontrer Christiane dans la chapelle où il était venu une fois pour elle braver la mort. Il pensa que son rang , son droit, lui commanderaient inévitablement de prendre part à ce fait si solennel . Mais il ne put supposer quand il alla devance visiter Tautel à la lueur des flambeaux qu''elle était là déjà obscurément réfugiée en une tribune. Tout était silencieux , morne et glacé dans cette enceinte.
Les sentiments étaient faux, de même, dans les cœurs des autres personnages. C'était Pavarice et la crainte qui allaient faire agir MuranofF, une passion honteuse et ardente couvait dans le cœur d'Arabelle,;et la vengeance animait Aymar. Seule Lolenka était heureuse et sincère ; et si ses préoccupations n''étaient pas précisément celles d\ine épouse, du moins n'affectait-elle et ne dissimulait-elle aucune de ses impressions. Son humeur était naïvement mêlée de tristesse et de joie. Sa joie, c'^était la satisfaction d''être belle : car elle portait une robe de drap d''or qui ne formait aucun pli , et sous laquelle elle s''avançait comme sous Tabri d'une cloche. Sa tête figurait l'anneau resplendissant; et puis un grand chasseur à plumes vertes et rouges venait à la suite qui portait respectueusement son missel. Sa tristesse? c''était l'absence de son amie, car on n'avait pas voulu consentir à ce que la discrète confidente pénétrât dans la chapelle. Et cependant la parui e de ce
témoin ii'*avait pas été moins soignée que celle de la princesse. Avec quelle attention surtout n'avait-elle pas fait attacher sur le front verni la moitié de sa couronne de fleurs d''oranger ! Mais Aymar avait remarqué les yeux rouges, il avait vu les gentilles lèvres s'allonger ; et dans les plis d'une pelisse envoyée à la future épouse par une femme de chambre , il avait réuni les deux inséparables à l'autel.
— Oh! merci, cria la fiancée un peu trop haut. Elle en devait être aussi, n'estce pas? Nous aimerons notre mari de toute notre âme!
Mais la décisive raison qui allait faire céder Aymar aux sollicitations d''Arabelle, il faut la dire.
— Le projet des français est découvert, lui avait annoncé Tanglaise le matin :
n''allez pas en accuser ma discrétion , mais la propre étourderie de vos compatriotes. Du reste, ne paraissez point vous inquiéter de l'événement. Le prince n'a rien
il8 CHAPITRE XC.
à VOUS refuser en un tel jour, et je lui donnerai ridée de vous offrir lui-même leur liberté ce soir.
Au moment d^aborder le temple , Aymar fut arrêté sur le seuil par les gestes mystérieux d'^un homme accablé par Tàge et dont tout l'extérieur était courbé.
— Un juif! dit le courtisan qui suivait. Il vous proposera sans doute quelque orfèvrerie venue d^Angleterre.
— Et en ma qualité de prétendu, je ne saurais réconduire, répondit Aymar, qui sous ce déguisement avait déjà reconnu Tintrépide Modeste.
Il le suivit en effet à l'écart, averti qu'il était déjà du péril de la petite colonie française.
Et Christiane? Que faisait cependant Christiane? Ce n''était plus la femme indolente et timide comme au temps où son sort avait reposé plus en sa famille qu'en elle - même. Elle avait dans l'abandon retrouvé Ténergie et le vouloir. Pauvre
plante trop soutenue par plus cfun tuteur, elle avait d'abord incliné la tête , puis appris enfin à porter le faix de sa propre existence. Calme et comme insensible avant que la vie ne l'eût blessée , elle s'était réveillée sous la douleur. Les angoisses qu'acné avait senties, l'amour qu'on lui avait pour ainsi dire imposé avaient métamorphosé ce caractère et transfiguré cette âme. A peine autrefois osait-elle dans la création tenir la place d'aune victime , aujourd'hui elle réclamait pour deux une place au soleil.
Mais le Pope, au casque dWdes Hébreux, aux habits semés de pierreries , chargé de la bénédiction nuptiale , occupait déjà le milieu de l'autel. MuranofFprit lui-même la main de sa sœur pour la présenter à Aymar, et s'associer à la question qu''allait prononcer le prêtre. — Tout à Theure quand on demandera : Prenez-vous le colonel Aymar pour époux, que répondras -tu?
— Oui : se pressa de dire Lolenka avec
la candeur accoutumée de son sourire.
Mais répoux manquait. Il était attendu à différents degrés d'impatience et peutêtre de terreur. Un mouvement se fit tout à coup dans l'assemblée. Les têtes s*'élevèrent, tout le monde pensa que le personnage qui s'avançait de la profondeur du sanctuaire était Aymar, et plusieurs même prononcèrent le nom du français.
— Eh! non! dit Lolenka de sa voix claire et pure : c'est une Dame. Elle est bien belle et bien pâle !
La démarche de la jeune femme était pénible; mais que son ^ front était calme et noble!
— Christiane ici! murmura le prince.
Que prétendez-vous faire?
— M'opposer, dit-elle, à ce mariage.
Un frisson parcourut rassemblée.
— Eh! pourquoi, Madame? demanda le saint ministre.
— Parce que le colonel Aymar est déjà répoux d'une autre.
— D''où vient donc, interrompit Muranoff, qu''on a laissé cette femme folle descendre des appartements qu''elle habite?
— Elle! dit avec compassion Lolenka.
— Et qui, ajouta dédaigneusement le maître, atteste ce prétendu mariage?
— Moi, dit Cliristiane, qui suis sa femme.
— 0 folle ! soupira la fiancée.
Muranoff jouait la tranquillité, la compassion même; et ses lèvres étaient blanches. Sa main convulsive errait de sa poitrine déchirée à la poignée du sabre qui le quittait rarement.
— Vous savez mieux qu\in autre, Prince, que vous n''étes point mon mari. J'ai dû être livrée à un étranger : Dieu seul a pris soin de me donner à celui à qui il m'avait destinée.
Muranoff fit un signe aux soldats qui lui servaient d'escorte.
— Et vous, ministre du ciel, poursuivit la jeune mère , au lieu de prêter ici votre office à un sacrilège, prononcez mon divorce ;
autorisez mon départ. Je demande à l'instant même à descendre de mes honneurs de princesse pour devenir à jamais la compagne d'un proscrit.
Un affreux tumulte s''éleva dans la chapelle. Le pope éteignit les flambeaux.
En ce moment rentrait Aymar. 11 n'entendit, et sans les comprendre, que les derniers accents de cette parole ,• et l'unique objet qui attira ses yeux fut la rapide image de Christiane. Il ne Tentrevit que d'un demi-coup d'œil, et comme s'efface dans les ténèbres d'un orage la blanche statue qu''était venu frapper l'éclair. Mais , ô pouvoir de la jalousie! il vit aussi, pour arrêter son involontaire élan vers elle, un bras mieux armé que par une épée nue. C'était le bras d'Egidius servant de soutien à la défaillante opprimée.
A cet aspect, il demeura immobile.
— Mon Dieu ! criait en pleurant la petite fille , vous verrez que nous ne serons point mariés du tout! Ce sera la faute de la
folle. Allons- nous- en nous déshabiller.
Les soldats de Muranoff formèrent à Tins-
tant un cercle de fer et arrêtèrent Aymar.
— Un mot! dit le Castelan, un mot, Monsieur le colonel. Vous êtes prié de donner à ses amis des nouvelles du lieutenant Wilfrid.
A ce nom, irrité des souvenirs d''une rivalité déjà odieuse et exaspéré par Tadversité présente de son sort et de celui des autres français ;
— Je l'ai tué , dit avec un froid orgueil l'amant de Christiane.
— Egidius ! acheva le prince , reconduisez en paix les affligés. — Et vous, mon père , préparez cet homme à çiourir. - Je vais envoyer AlfF.
' — Eh bien! comte Ogenski?
— Quand il m''a vu entrer dans sa prison, Madame : Venez -vous, m'a-t-ii dit avec un accent provocateur, m''apporter quelque pitié que je repousse? me proposer un secours dont je ne voudrais pas pour sauver ma vie, quand même la vie me serait chère? Retournez à celle qui vous en-
voie , et dites-lui que ma consolation de ne jamais revoir la France est que je serai dispensé de parler d''elle.
— Et vous comprenez de pareils sentiments?
— Je comprends peu Tingratitude. Je sais seulement qu''il est , Madame , des hommes qui donneraient pour un regard de vous leur part de Tautre monde. Et celui que TOUS aimez vous soupçonne !
— Arabelle ! . laissa échapper la pauvre Christiane.
— Du reste, poursuivit Egidius , Pesprit du prisonnier me paraît troublé sur plusieurs points. 11 ne sait rien de ce qui s'est passé hier dans la chapelle; il paraissait désirer avidement l'apprendre, mais plus visiblement encore ne point vouloir le tenir de moi.
Madame, il faut quitter cette contrée.
Je ne vous ai rien laissé ignorer des facilités qui vous sont offertes et...
— Il me soupçonne !
— Partez : dussiez-vous choisir un autre guide pour ce projet et repousser jusqu'au dévouement fraternel., qui vous serait acquis.
— Jevoudrais,réponditChristiane, parler une fois encore au Prince. Aplanissez-moi jusqu''à lui des chemins qu'on dit hérissés de gardes et d''espions.
— Le prince, Madame, est mourant.
L'ignoriez-vous? et depuis hier, presque au sortir de la chapelle , personne n'a pu approcher de son lit sanglant.
— - Quels malheurs ignorai-je donc encore ?
— On cherchait en tous lieux un esclave : AlfF; et son maître irrité d''une absence inexplicable, a voulu prendre part aux explorations qui se faisaient pour le retrouver. Il le soupçonnait dans une caverne de la forêt où quelques chasseurs portent quelquefois de Peau-de-vie forte, entassent leurs provisions sauvages et s''enferment jusqu''à ce que les convives aient perdu tous la raison et presque l'apparence
humaine. On n'y a trouvé que des ossements fraîchement dépouillés de leur chair, des cendres rouges et un commencement d'^incendie qui gagnait déjà notre plus haute futaie de bouleaux. Mais en retraversant le désert qui enveloppe cette retraite, un coup de carabine qui semblait partir de la terre est venu frapper le prince. On ne sait encore à qui attribuer cette action : les uns disent à des français menacés dans leur liberté ou jaloux de venger le colonel Aymar ; les autres à la perfidie d''Arabelle, impatiente de régner ici en souveraine exclusive. D'^autres enfin ont soupçonné AlfT lui-même comme auteur ou du moins exécuteur du complot. Ce qui mêle à ces soupçons jusqu''au nom de lady Buccleugh, Madame, c'est l'absence de cette étrangère. Elle n''a point reparu près de la victime depuis qu''elle est en danger de succomber.
Christiane n''en écouta pas davantage , et oubliant qu'elle demandait tout à Theure
CHAPiTRi: xn. 129
un appui afin d''arriver jusqu''à MuranofF, elle s'élança pour s'y rendre seule, et n''eut besoin que de cette volonté ferme et de ce dévouement qui ne rencontre pas d''obstacle tant qu''il nVn sait point prévoir.
Quel tableau! L''appartement du maître était abandonné. Dans les convulsions de son mal et de sa colère, Muranoff avait tellement effrayé ses propres domestiques et repoussé leurs soins, qu''il était livré à un délaissement absolu. Tombé de son lit en désordre sur le parquet, il avait ensanglanté les rares fourrures et les meubles venus de Londres. Seul avec lui dans cette vaste chambre, une enfant se tenait ou plutôt se cachait dans un angle, nVsant remuer que les yeux ; et il était facile de voir que la difficulté de sortir la retenait là plus encore que le zèle. C'était Lolenka, impuissante à porter secours : et la présence de Christiane vint encore paralyser ses dernières forces.
i50 CHAPITRE XU.
— La folle I ne put-elle s'empêcher de dire en la voyant paraître.
La déplorable épouse s''acquitta de devoirs courageux. Sa présence rappela les serviteurs, les chirurgiens posèrent un premier appareil, et le Castelan lui-même abusé par les préventions de son esprit et le délire de sa fièvre, s'abandonna à des mains qu'il crut reconnaître pour celles d''Arabelle.
Mais il fallait pourvoir à la délivrance des français. Christiane éprouvait à ce sujet une incessante anxiété; et bien qu'acné eut pressenti qu''une puissance supérieure à celle de Muranoff et capable de museler Alff, veillait sans doute à la conservation d"" Aymar, elle ne pouvait dans son émulation jalouse différer aussi d''agir. Ce fut à Lolenka qu''elle résolut de confier cette difficile entreprise.
— Écoutez, enfant, lui dit-elle : Savez-vous que l'officier français que vous attendiez hier à réglise est enfermé dans un cachot noir?
— Lui! mon mari? et pourquoi cela?
— Il ne sera jamais votre mari. On vous a trompée et je ne puis vous confirmer ce mensonge; mais il faut le délivrer, car on veut sa perte, et c''est à vous seule peutêtre qu''il peut devoir un pressant service.
Lolenka attribuait à Pétat où elle supposait rétrangère cette dénégation pour elle du titre de son époux au colonel ; mais elle resta persuadée qu''Aymar était réellement en péril, et elle fut touchée de pitié pour son sort.
— Que faire? demanda-t-elle avec empressement.
— Vous emparer, parmi les doubles clés ([ue voici rangées là et qui ouvrent toutes les portes de la citadelle , de celle où le mot PRISON est écrit. Tenez, c'est celle-là. Puis avoir, cette nuit même, le courage de vous en servir. Je ne puis, moi, quitter le prince dont je suis Tunique secours pour celui qui rejette les miens. Le prisonnier n''aura pas en vous voyant la pensée de refuser la liberté et la vie. Allez.
i52 CHAPITRE XH.
— Faudra-t-il qu'il vienne vous parler?
— Hélas! c''est tout ce que je souhaiterais au monde ! Mais une heure , une minute de retard peut être fatale à son sort. Qu'il me croie coupable et soit sauvé; qu'ail parte avec ses erreurs , qu'il devienne libre et que je reste calomniée. Ne parlez de moi à personne. Le plus sage serait de vous borner à faire glisser, en rassemblant toutes vos forces, le penne de la lourde serrure, et de laisser en vous retirant la porte entr'ouverte. Dieu fera le reste et vous bénira, ma mignonne. Les maris ne sauraient vous manquer.
— Oh ! celui-là ! dit la petite fdle , c''est celui-là que je veux.
— Sauvez-le donc, dit Christiane!
Ce hardi complot essayé par de si frêles moyens réussit. Modeste, échappé à toutes les surveillances, rôdait sans cesse et comme une âme en peine dans les plus obscurs corridors, afin d''épier un moyen d''être utile aux prisonniers. Il causa une vive
frayeur à Lolenka; mais elle la lai rendit quand les deux jeunes et dévoués agents se rencontrèrent d''abord dans les ténèbres. Puis Modeste , dès qu''il Peut reconnue, vint heureusement à son secours pour faire tourner la clé couverte de rouille. Elle céda aux deux petites mains posées l'une sur Fautre. Aymar ne dormait pas. La responsabilité qu''il avait prise du salut de ses compatriotes tenait son insomnie si attentive qu'il saisit le premier bruit libérateur; et Lolenka surprise de sa propre action , tremblante de son propre courage, était à peine rentrée dans Tappartement où Tattendait Christiane, que des cris échangés, renvoyés par les sentinelles, apprirent aux deux timides conspiratrices que les remparts étaient franchis par leurs protégés. Le nombre des coups de feu tirés en des directions diverses indiqua aussi que les fugitifs étaient nombreux ; enfin cette fusillade prolongée au loin et à des intervalles de plus en plus longs, disait encore
que le but des surveillants était manqué.
Aymar en effet partit. Plus heureux de la liberté d'autrui que de la sienne, il avait assez d''or et de résolution pour assurer la retraite; et muni de ce double passeport il| ne pouvait manquer de gagner la France. Il partait croyant devoir la liberté à Arabelle. Derrière lui d'odieux soupçons contre Christiane Fexcitaient à quitter ja Pologne, et devant lui se dessinait déjà Pimage chérie de sa mère qui Tappelait les bras ouverts.
Cette fuite fut à peine connue , que lady Buccleugh résolut de suivre Fobjet de sa récente et folle idolâtrie. Il lui fallait s'attacher à ses pas ou mourir; car les passions d'une telle femme ne connaissent d'obstacle ni dans les peines ni dans les crimes. Elles braveraient les distances, elles affronteraient réchafaud. Mais ce que tout le monde ignorait encore, c''est qu''Arabelle était l'héritière de Muranoff. Celui-ci n''avait pu disposer de ses biens avant d''avoir
contracté le mariage français destine a restaurer sa fortune ; mais depuis les événements attachés à cette fatale alliance , désespérant de tirer jamais profit de Théritage des Claremond, il avait aliéné les propres débris de son patrimoine. Vaincu par les captations de Pavide anglaise , il avait simulé pour elle un acte de vente de ses châteaux, forêts, esclaves : lesquels, pour un prix qu'il était censé avoir reçu, devaient passer au prétendu acquéreur à sa mort. Enfin la révélation du fictif contrat devait tenir lieu d*'un testament où Arabelle eût été déclarée légataire universelle. Personne, disons-nous, qu''une seule créature de lady Buccleugh n''était informé d'un acte si périlleux., car si demain il fallait partir, Panglaise voudrait-elle s''éloigner les mains vides?
La nuit qui suivit Tévasion d''A\mar rendit enfin un peu de repos à Pesprit de Christiane. Le bruit s''était répandu dans le château que le Castclan touchait à sa
dernière heure; et on Pavait encore une fois abandonné aux soins uniques de sa pieuse protectrice. Mais la crise qui passait pour mortelle prenait au contraire une issue heureuse , et il devenait probable que le sommeil en se prolongeant rendrait au blessé quelque force et peut-être sa raison égarée depuis trente heures. Lolenka toujours un peu effrayée d'avoir entendu parler de Christiane comme d''une personne en démence et qu''on avait fait reconduire à sa tour , s'était pourtant accoutumée à la voir. Elle se sentait plus d'attraction pour elle que pour tout autre habitant de ce sombre lieu. Elle voyait sa folie si douce ! Elle eût voulu se montrer pour elle aussi bonne qu^elle la surprenait pour les autres, son frère, et les prisonniers. Elle avait pris émulation et confiance à voir quels services constants étaient rendus à un si terrible malade. Puis elle en était venue à rechercher à ses côtés une place, à suivre en tous lieux cette compagne, à en solliciter quelques
unes des caresses que Ja calinerie d'un enfant demande ordinairement à sa grande sœur. Dans cette nuit donc , ni l'une ni Tautre n'avait voulu regagner sa chambre éloignée , se déshabiller et se mettre au lit ; mais toutes deux sentaient leurs membres s''appesantir et leurs yeux se fermer. Le silence lointain et le recueillement intérieur qui les entouraient devenaient plus solennels à mesure que marchaient les heures. Ce grand appartement de prince était seulement éclairé par une lampe d''albàtre dont les rayons allaient mourir. L''odeurde Pambresi chère aux Russes épaississait Pair que 'respiraient les deux femmes. Christiane , la tête demi-renversée sur le dossier d''un gothique fauteuil, laissait errer son regard tantôt sur les reflets capricieux du plafond , tantôt sur une panoplie , où les armes turques et les armes tartares formaient de bizarres contrastes. Puis c'était là-bas une carte de la France lointaine dont les contours familiers, la déchirure des mers
'138 CHAPllKE Xil.
si connue, occupaient mollement ses souvenirs. Commentsans entendre le mugissement des grèves, et respirer le parfum des genêts retrouver la forme de cette Bretagne qui pose un pied si hardi dans l'Océan comme pour aller défier l'Angleterre? Que de doux rêves à suivre pour l'exilée en côtoyant les roches de Noirmoutiers, les plages vendéennes!
Voici les deux bouches fécondes de la Loire et de la Gironde. Voilà ce Roussillon aimé du soleil qui affecte une courbure empressée pour aller toucher l'Espagne, comme Famoureux danseur avance le pied pour rencontrer plus tôt le pied de sa maîtresse. Enfin ce golfe de Marseille aux ondes bleues et aux franges d*'argent, c*'est lui qui depuis Nice jusqu''à Narbonne appelle le voyageur sur son rivage courbé en demi-cercle comme les bras ouverts d'un ami.
Christiane eût bien voulu changer la position où elle se sentait allanguir, maisLolenka, étendue sur le tapis blanc à fleurs écarlafes , avait posé sa tête sur les pieds de
sa nouvelle amie et le sommeil l'avait surprise et saisie là, comme un souffle de décembre engourdit un jeune ruisseau. Dors, lui disait dans sa pensée la future mère , et oublie que nous vivons, enfant. Puis Fimmobilité Penvahissait à son tour : ses yeux errants se réfugiaient sous les blanches paupières aux cils noirs, et bientôt, pour tout bruit, la double haleine des deux sœurs hospitalières se mêla à des intervalles aussi égaux que les oscillations de la pendule.
Alors une femme entra. Elle marchait sur la pointe des pieds, et elle s'arrêta échevelée et pâle à quelque distance du lit où gisait MuranoiF. Cette image appartenaitelle à la réalité, ou à quelque songe de Christiane ? La femme, après avoir contemplé tout autour d*'elle avec une expression de menace, aborda le lit d'un pas impassible et comme un étranger qui s'attend à ne rencontrer là qu''un cadavre. Cependant elle fit le tour de cette couche somptueuse quVlle semblait connaître, et ne s'ap-
procha que par Tétroit passage laissé le long de la muraille. Elle eût pu échapper ainsi aux regards des témoins , si le sommeil en avait laissé auprès d''elle. Elle se baissa derrière le rideau , courbée en deux à la hauteur des oreillers et un bras étendu. Nul bruit ne vint à elle. Elle se baissa davantage : d'une main, elle rejeta brusquement derrière son oreille une touffe de ses cheveux et de Tautre , fortement posée sur son propre sein , elle essaya d'en comprimer les battements. Nul bruit ne s''éleva encore. Alors ses yeux s'^animèrent et s'^agrandirent. Elle poussa avec précaution la soie sur sa tringle d''acier, mais non si doucement qu'Hun anneau ne vint à gémir. A ce murmure , Muranoff ouvrit subitement les yeux. L''apparition recula et avec cette horreur précipitée que cause au voyageur la découverte du serpent sur lequel il va marcher. Le prince étendit la main et prononça faiblement un nom cher à sa mémoire. La femme fut comme obligée dVprr
proclier vers lui son lîont et de forcer ses lèvres à sourire. Puis, comme sous la puissance d'un élastique ressort, sa taille se redressa. Elle fit un pas en arrière pour aller chercher Tabri du rideau; et là, les bras tordus sur la poitrine, elle maudit Dieu. Toute sa personne se recueillit dans une expression de désespoir et de perversité à faire frémir un assassin. La plus horrible surtout des émotions qui se succéda sur ce mobile visace fut un éclair de joie quand sa main retrouva dans la mousseline croisée sur son sein Pépaisseur d"'un flacon qu''elle y avait caché. Elle Touvrit.
Christiane, durant cette apparition, poursuivait ses rêves, si toutefois il est exact d'appeler rêves quelques unes des perceptions envoyées d''en haut pour annoncer l'avenir, ou donner aux absents Timmédiate connaissance de quelque fait qui s''accomplit loin d''eux. Combien de fois, plus prompt que tous les télégraphes humains, le sentiment d''un malheur n''a-t-il pas traversé
les mers pour aller se révéler à un fils avant que la cendre de son père ne fût refroidie? Qui ne se souvient d'avoir rencontré dans les moindres événements de Texistence vulgaire des hasards attendus , des circonstances pressenties et qui éveillaient en nous plutôt un souvenir qu'un étonnement? Telle figure que vous voyez pour la première fois vous est déjà familière : ce paysage où vous n''avez jamais voyagé vous en connaissez les détours ; ces paroles qui vont vous être dites, vous les saviez d'avance et vous vous attendiez à les entendre. Tout cela vient d'un monde où vous avez déjà passé : c''est le monde des rêves. Vous vous souvenez, au lieu d'apprendre. Et il y a d'assez systématiques esprits, d''assez obstinés sceptiques pour né voir en ces prévisions que les aveugles jeux du hasard, sans acception d'aucune vue de la providence !
Christiane dans une église de Prague, sur une tombe où se lisait le nom de son aïeul,
CUAPITRE XII. 145
voyait pleurer un autre vieillard. Elle reconnut son oncle. 11 l'appela de son doigt amaigri et lui fît signe de venir joindre ses prières aux siennes. Quand ce devoir fut rempli, il lui donna un papier et lui dit : - Il est parti le premier, lui qui était le moins courbé par l'âge. Le Roi a pleuré. Je vais le rejoindre avec bonheur. Je partirai le 27 février. Tous les titres de nos biens, réservés pour toi seule, sont déposés à Paris chez le notaire Daloz. Ma fdle, vivez fidèle à votre prince et à votre Dieu.
Et Christiane devait avant la nuit prochaine recevoir effectivement une lettre du notaire Daloz. Elle y était priée de faire connaître ses intentions d'héritière. Son grand oncle^était mort le 27 février.
Mais elle s''était réveillée frémissante, car elle avait cru voir encore le dernier des Claremond s'approcher d'elle et poser affectueusement une main sur son front pour la bénir. Cette main paralysa son cerveau; elle crut avoir été touchée par
la mort même et elle se leva. La tête de Lolenka glissa alors sur la prochaine rosace du tapis et elle éleva les bras en souriant. On eût dit une pastourelle étendue sur les prés, tant étaient vives et variées autour d'elle les fleurs du beau tapis français, coloré à Aubusson dans les eaux de notre Creuse.
Quand Christiane, dans sa première sollicitude, jeta soudain les yeux vers le blessé, elle vit s''éloigner de lui une ombre. Plutôt qu''une retraite, c'était là une fuite, une disparution de fantôme : et derrière les pas rapides volaient les plis d''un voile blanc semblables aux dernières vapeurs qui composent une nuée dVrage, ou Téblouissement qui marque le sillage d\ui éclair. L''épouse effrayée approcha du prince. Elle fut frappée de rintelligence rendue à son regard, puis de l'étonnement qu''il témoigna de la voir. Le cerveau reprenait ses fonctions, la fièvre cédait, la crise s'était donc achevée complète et favorable.
Mais Muranoff aussitôt d''un accent de voix tout ensemble menaçant et craintif:
— Que faites-vous là? dit-il. Ai-je demandé vos secours? Ai-je besoin de votre assistance? Il n''est pour moi qu'une providence seule, un seul ange consolateur et gardien : et celui-là ne m''a pas quitté depuis que je souffre. 11 vient encore de verser le baume et le soulagement en moi.
— Sortez! Il va revenir. — Comme il a su tempérer ma soif! — A-t-on laissé là, pour Fapaiser encore?..
Le malade se souleva en faisant cette question et reconnut avec joie qu'un second verre de son breuvage avait été coloré du même élixir dont il parlait avec reconnaissance. — Je lui devrai la vie, ajoutat-il. On croirait boire la force, et le nectar préparé pour les bienheureux.
Lolenka jeta un regard de curiosité et de convoitise sur cette liqueur : elle avait la transparence de Témeraude,
— Lady... Buccleugh... osa demander Chiistiane, est donc venue ici?
Et elle s''efforçait de cacher toute son émotion au milieu des soins qu'elle prenait de recouvrir les pieds du malade.
— Retirez-vous : répéta Muranoff.
— Ne puis-je aider à vous servir?
— Non. Votre présence me fait mal. Je me sentais, il y a un moment encore, nager dans le bien-être : le calme a déjà disparu. Je souffre. Il me semble que ma poitrine est en feu.
Au bruit dVm cristal déplacé sur le marbre, Christiane se retourna avec effroi et vit Lolenka en souriant porter le gobelet vert à ses lèvres. Elle le saisit, Farracha à Tenfant et le jeta par une fenêtre ouverte.
— Pauvre amie ! pensa la visitandine friande, ne guérira-t-elle jamais de sa folie?
— Sortez ! Sortez donc ! reprit avec rage Muranoff .- c'est vous qui me causez ces tortures. Mon sancç bout, ma blessure se
rouvre, les membres se tordent et Pestomac se déchire. Je sens toutes les douleurs des martyrs et tous les supplices de Tenfer. Oh ! c'est dix fois mourir. Sortez!
Christiane en effet était sortie; mais pour aller faire part de ses terreurs au chirurgien de la forteresse.
L'^homme de Fart les confirma, et prépara en hâte un antidote puissant.
Le Castelan se refusa à le prendre.
— Vous voulez m''empoisonner! criait-il.
Je ne veux de secours que de la main d^Arabelle.
Et il Fappela long -temps. Ce nom seul interrompait les menaces et les blasphèmes. Arabelle ne vint pas : la mort seule accourut. La mort seule put mettre un terme aux souffrances du misérable abusé. Il devait succomber ainsi pour avoir dépravé sa confiance et placé son absurde amour.
A peine ses yeux qu'aucune main n''avait pu fermer furent-ils devenus immo-
i48 CHAPITRE XII.
biles, que deux esclaves se piésentèrent pour ensevelir le favori du Czar, Quelqu\iM était pressé de dérober ses restes à tous les yeux et de faire dominer dans ce château une volonté sans rivale. Lady Buccleugli n''attendit pas que la terre de Pologne se fût refermée sur son maître d^hier, elle partit. Mais elle avait laissé un dépositaire de ses droits chargé de les faire reconnaître. La roue de sa voiture effleura le cercueil, et déjà elle était emportée sur la route de France que le glas de la chapelle retentissait encore. L'agent chargé de ses intentions et de ses titres n'était autre qu''un certain Zabiello, parasite du mort et se disant son parent, lequel nous avons déjà rencontré dans le festin où s''inau£;ura l'arrivée de Christiane. Il avait depuis vendu son àme à l'or mal acquis de la courtisane. 11 se présenta devant la veuve et lui déclara en montrant les actes qu''elle eût à sortir du château.
CHAPITHE XII. 149
— EtLolenka? dit Christiariepour toute réponse à cette iniquité, pour toute sollicitude de Favenir.
— Elle sera reconduite à Wilna, Madame, et rendue au couvent qu'elle n'aurait jamais dû quitter.
— 11 est heureux, pensa la française, qu'on n'ait pas disposé en faveur de cette enfant du moindre débris de fortune : elle eût été livrée comme épouse à un Zabiello.
— 0 mon Dieu , Christiane ! pleurait la pauvre chanoinesse, dès qu'elle connut sa destinée : Que vais-je devenir sans vous? J'ai appris à t'aimer. Tu n'es qu'une étrangère ,• mais je te préfère à eux tous. Emmenez-moi, Madame, j'aurai soin de vous.
Ils ne vous ont peut-être pas dit, ou vous l'aurez oublié que votre raison... eh bien! je serai là, moi, si elle vient à vous manquer. Toi , tu ne m'aimes donc pas ?
Vous avez peur que je vous importune.
Je ne demanderai rien. Je n'emporterai avec moi ni mes joujoux ni mes parures.
150 CHAPITRE Xlï.
— Ne regretteriez-vous pas demain votre patrie ? répondit Christiane en Fembrassant.
— Tu n'en sauras rien, dit-elle; je ne pleurerai que quand tu dormiras.
La noble épouse, ainsi renvoyée sans suite ni asile, et n'ayant pour ressource que les diamants, qu'un jour plus tard on lui eût enlevés sans doute, ne disait pas à son innocente amie toute l'incertitude de son propre avenir et l'embarras de sa situation présente. L''lîeure de la maternité approchait pour elle , et à quel seuil iraitelle frapper à Paris quand elle y arriverait calomniée.
— Retournez à Wilna, dit-elle, enfant; et laissez-moi d''abord chercher et trouver un refuge pour toutes deux.
L'enfant recommençait ses pleurs.
— Eh bien ! qae vos vœux soient donc entendus et vos larmes exaucées, termina Christiane : Je vous emmènerai. N''apprenez jamais à douter de deux choses : la bonté de Dieu , la fidélité d'une sœur.
CHAPlTrxE XII. 151
Christiane voulut obtenir un jour de plus pour se préparer à un si pénible voyage et s''assurer que rien ne manquerait à sa pupille. Zabiello et deux de ses complices pénétrèrent au milieu de la nuit même dans Tappartement où veillait la veuve. A la lueur de quelques flambeaux épars elle rassemblait les plus indispensables ressources aux besoins et aux fatigues d'une route si longue.
— Partez, Madame : — Avant le lever du jour, dit impérieusement Zabiello. Un carrosse est déjà préparé; et d''ici vous pouvez entendre les chevaux frapper la neige.
— Et Lolenka? dit encore Christiane.
— Partez. Votre intérêt le commande.
On dit que mon maître est mort empoisonné., et vous n''avez point cessé de veiller auprès de sa couche !
La stupeur ôta la parole à Christiane.
Elle pensa ensuite à répondre : - Est-ce lady Buccleugli qui me fait transmettre cette indulgence? Mais elle n'en eut pas la
force. La menace lui parut redoutable : elle avait plus d'une existence à protéger.
Et d'ailleurs pour trancher toute hésitation , les satellites se préparèrent à la porter, s''il le fallait, jusque dans les cours ténébreuses.
Afin de se ménager toutefois une dernière espérance d''accomplir sa promesse , elle demanda à adresser au moins du regard un dernier adieu à Lolenka dans son sommeil. Elle voulait, si elle ne devait rien obtenir de plus , elle voulait qu'en ouvrant les yeux aux premières lueurs du lendemain, l'enfant trouvât sur son lit une chaîne d'or et de topazes dont elle avait aimé tant de fois à faire jouer les cercles autour du cou de sa compagne.
Mais quand on laissa, avec un ironique sourire , pénétrer Christiane dans cette chambre, elle n''aperçut qu'un lit désert. La sœur du prince avait été chassée la première.
Xllî
Aymar fut, dans sa retraite, assailli de nombreux obstacles et de chagrins de cœur. Et pourtant il s*'éloignait ! Christiane n''était-elle que la première femme et non la première chose qu''il aimât? Il savait déjà quels rapides dangers menaçaient les libertés de laFrance.Luisera-t-il pardonné d''avoir préféré à tout la patrie, et à nous de n'en
joi CHAPITRE XIII.
avoir fait qu^in homme, au lieu d'un héros de roman? Toutes les polices des États quil lui fallait traverser étaient hostiles aux défenseurs de la cause polonaise. Partout où un brave était soupçonné sous le déguisement le plus obscur, il devenait Pobjet d'une inquisition inexorable. Le nombre de ses compatriotes , qu"'il «wiait d'ailleurs sagement dispersés, avait par le partage égal des deniers réduit ses propres ressources à la solde exiguë du fantassin, à l''étape rigoureuse; et les journées à pied sont longues pour le solitaire qui rumine les amertumes de sa vie passée ! Tantôt il lui fallait acheter un gîte à un prix onéreux, tantôt il était forcé à s''étayer d''une fable. Quand son hôte, désigné chaque soir par le hasard, lui adressait un geste, un coup d''œil interrogateur, il n''osait s''informer de leur signification secrète , de peur de découvrir qu''il était pris pour un contrebandier, ou pis encore : quelque ténébreux émissaire. Un soir qu'il approchait
(lu but, mais qu''il avait été repoussé à coups de fusil par les douaniers de la ligne française, en cherchant pour s''abriter durant la nuit un chêne neutre, un fossé inoffensif, et se souvenant de l'éloquente peinture du martyr mourant sans patrie entre la double borne de deux héritages, il entendit tout à coup retentir à vingt pas de lui une voix fraîche et vibrante. Cette voix adressait au ciel une hymne, et les accents étaient polonais. 11 s''avança et reconnut dans rémigré à qui Papproche de la France avait peut-être déjà rendu l'espoir et le courage un de ses plus jeunes compagnons dans la retraite de Dembinski : c*'était le poète Zavisza. 11 était destiné à se créer à Paris des amitiés parmi nos artistes et nos philosophes , à toucher la docte main de Ballanche : hélas ! et il devait ensuite, pour être retourné trop hâtivement vers sa chère Varsovie , rencontrer là un affreux supplice. Ce banni était assis indolemment sur la mousse, et Taccent de
iS6 CHAPITRE XIII.
cette voix n'était pas sans grâce, bien qu'elle étonnât un peu les échos étrangers. Il chantait dans le mâle idiome des Slaves ;
La Vistule au flot libre a ralenti son cours.
Quel fléau l'engourdit? L'Hiver. Pour quelques jours
Sous un réseau glacé THiver la tient captive :
Le mouvement, la vie ont déserté sa rive.
Le tyran qui triomphe a dit : — Fleuve insolent , Toi qu'a rendu trop fier ton rivage sanglant, Te voilà sous mon joug. Le passant te méprise , Le dernier des Baskirs sous son coursier te brise. Plus de cris insensés : sous mes liens couvert , Silence et mort ! Subis le sceptre de l'hiver.
Et sur son urne assis au front du mont Karpalhe Le fleuve a répondu : — Que ta furie éclate ! Ton pouvoir d'un moment ne peut m'atteindre au cœur. De la voûte de marbre incessamment vainqueur, Mon cours suit ses destins. Sous leur cuirasse épaisse Mes flots vont à la mer. Que le soleil renaisse. Et tu verras demain tes fragiles remparts A son premier rayon crouler de toutes parts. Les neiges dont ta main comble les précipices A mon vol plus hardi s'associeront propices.
Souffle , endurcis la terre, excite les autans : Qui peut dans son retour enchaîner le Printemps? Il vient .' Au nord fangeux déjà l'Hiver recule , Et la Vistule encor restera la Vistule.
Les deux compagnons d''armes se reconnurent, et ils s''étaient à peine serré la main qu'une troisième personne parut devant eux. C'était un paysan avancé en âge et portant sur répaule un fagot de sapins : « un pauvre bûcheron tout couvert de ramée, n comme eût dit La Fontaine. Mais il conservait dans sa démarche quelque chose de grave et de cadencé, décelant le soldat accoutumé à mesurer son pas symétrique ; il avait en effet un reste de bonnet de police, et dès qu''il fut en présence de Zavisza :
— Vous êtes du pays des braves, dit-il. Je comprerids peu votre langue, mais je l'ai si souveTît entendue que j''en connais la musique. Elle me remue le cœur. Avezvous appétit d'un bon feu, d\me pauvre soupe aux choux, d'un matelas étendu près de ràtre? Venez. Paul aussi sera bien aise
de vous voir. Nous avons fait la guerre dans votre pays , nous deux , et nous avions un ami dans les lanciers rouges. — Nous servions dans Partillerie, nous autres. — Un brave ami celui-là! Il se laissait appeler Casimir, et j'espère bien qu''il est en vie encore. Comme il s''est battu pour la France! Venez, on ne vous demandera aucune feuille de route par la passe où je vous ferai filer; et demain quand il sera jour vous vous trouverez avoir mangé la frontière. Ça dispense de bien des curiosités sur les malheureux voyageurs! Moi, je sais qui vous êtes tous deux : Polonais , enfants d''un pays écrasé par les infâmes Russes : ça suffit. Approchez à Tordre.
— Je ne suis pas son compatriote , dit modestement Aymar.
— Eh bien! laissez-vous accueillir sous la protection polonaise. Si vous avez servi . vous devez savoir qu'il n''y a point d'affront.
Quand Tancien artilleur apprit par Zaviszaà quel français il offrait aussi asile, ses
ciiAiMinr. XIII. lo9
brusques cordialilés se tournèrent vers le volontaire parisien.
— Oh ! que vous êtes de braves jeunes gens! disait-il. Mon frère Paul vous verra aussi avec plaisir ! Nous aussi nous avons été Volontaires dans notre temps. Nous avons aiguisé la pique dès 1792 et nous avons débuté sous le ci-devant marquis de Custine. Mais que diable ! il s'agissait pour lors de défendre nos champs, nos sœurs, nos mères. Nous étions sur ces frontièresci plus intéressés que d''autres à nous débarrasser des Hanovriens , Kaiserlitzs et le reste. Mais vous, sans y être obligé, faire quatre cents lieues pour aller donner un coup de main à des frères. Cest joli ça, Monsieur ! laissez-moi vous le dire en face.
L'ancien soldat laissa tomber à ses pieds son fagot, ôta son bonnet de police et découvrit sa tète toute blanche. S'il avait su qu'Aymar avait de ses mains rendu les derniers devoirs à son cher Casimir; qu'il s'était fait dans Tarmée son remphjçant:
i60 CHAÏMTRE XIII,
Aymar évita d'apprendre au troupier que son vieil ami n'était plus.
Paul et Sébastien Massard étaient jumeaux. Ils avaient servi côte à côte; leurs congés étaient de la même date; et rentrés le même jour au pays, ils habitaient une seule maisonnette assise au versant méridional de la première des montagnes d'Alsace. On disait qu'ils avaient aimé la même fille, Anna Mûlberg, et qu'afm de ne pas la voir devenir un objet de désunion entre eux, ils l'avaient dotée à frais communs et fait épouser à Peter Drucken , le marchand forain. Leur sœur unique, qui demeurait à trois lieues de là, était économe à Thospice de Saverne.
Aymar ne put fermer les yeux dans cette nuit de retour. Il était partagé entre deux émotions incohérentes : son corps se sentait avec joie rentré en France et son âme était restée en Lithuanie. Il eut le temps d'admirer à la clarté du sarment le calme ûe cette demeure si probe, l'ordre de Tin-
CHAVlTRli XIII. 161
digence, le luxe de la propreté. Deux lits de camp tout pareils occupaient un enfoncement tapissé de batailles enluminées et décoré d'un buste fêlé du Premier consul. Entre la muraille et Fefïigie, la sœur avait glissé des branches de buis devenues jaunes et devant lesquelles Paul s*'était contenté de dire, en les respectant, toutefois:
— Cest des lauriers qu''il faudrait là!
Une source échappée de la montagne était reçue à travers la muraille , au moyen d'un sureau dépouillé de sa moelle ; et fraîche en été, tiède en hiver comme la plupart des eaux thermales épanchées dans cette contrée, elle passait à travers la maison |sous quelques dalles dont la plus longue se levait pour les usages du manoir d"'hermite.
Parmi les images qui occupèrent Finsomnie d'Aymar, deux lithographies dont le mérite d''exécution et de pensée formait contraste avec le reste de ce musée sans art, fixèrent son attention. C'étaient deux scènes
162 CHAPITRE XUI.
des premières guerres de la république.
Là était représenté avec la supériorité d''éloquence que le crayon a si souvent sur la plume tout le grotesque et le sublime dévouement de ces soldats enlevés la veille à la charrue.
Dans Pun des dessins on voyait, à Tabri d*'une colline, la halte d''un bataillon dans un marais. Les fantassins ont de Feau à mi-cuisse et leur préoccupation unique est de garantir les armes. Un représentant du peuple, résigné comme les autres, ceinturonné et empanaché au milieu du bain, les harangue sans exciter ni Finsubordination ni le rire :
« L''ennemi ne se doute pas que nous sommes là. Il est sept heures, nous le surprendrons demain à quatre ' heures du matin ! w
Dans l'autre, des vétérans coiffés de lambeaux, moins couverts d'habits que de blessures , sans pain , sans souliers, et accablés de privations et de fatigues, lais-
sent enfin tomber leur mousquet au pied du général.
(( De quoi vous plaignez-vous? répond celui-là. L'ennemi menaçait la France :
vous vous élancez, il est foudroyé. Les peuples gémissaient dans Pesclavage, ils vous tendent les bras et vous les affranchissez du joug qui les opprime. Le drapeau tricolore couvre de ses plis les capitales conquises par vous, et vous murmurez... quand il n'est pas un mortel qui ne vous porte envie ! ! >'
Et quand on pense, réfléchissait Aymar, que cette apparence de fanfaronnade n*'était que la vérité; que ces braves avaient fait tout cela comme on le leur dit, on se demande s''ils renaîtront un jour.
Mais pendant que Tamant de Christiane touchait là enfin au terme de Tune de ses peines , dans sa famille où son sort n''était pas soupçonné, on était diversement occupé de lui. Sa mère eût payé de son propre
d(>4 CHAPITRE XIII.
sang le moindre avis consolateur, et M. Chalamel affirmait gravement qu'il était indispensable qu'on fiit renseigné enfin touchant le futur héritier d'une dot considérable.
Un matin le digne bourgeois , électeur de plus en plus zélé et toujours garde national, entra dans la chambre de son ÉPOUSE, et s'excusant de s'y présenter à huit heures sur la rigidité de ses devoirs qui rappelaient avec son bataillon au poste de la place Vendôme , il la pria de l'écouter avec beaucoup d'attention. Il avait un air solennel et soucieux: ce maintien qui pronostique à la fois un malheur et une bêtise. Tel enfin que le savent prendre les orgueilleux maladroits : depuis le général qui veut attribuer à la trahison la perte d'une bataille, jusqu*'à Fenfant qui dira d'un précieux cristal : Il s'^est cassé tout seul. Pour déduire son cas , Chalamel s'était mis sur la plus rigoureuse tenue : il avait Fextérieur respectable et jusciuVi
GIUI'ITKK XIJI. ^65
rintlexion de voix patriarcale. C"'était l'idéal de l'importance bourgeoise , le symbole complet de Pégoïsme de boutique , l'incarnation de l'Ordre public. Sous le bonnet à poil passaient à peine quelque s cheveux poudrés : du reste , le ventre était correctement coupé sous le baudrier , comme un porte -manteau par sa courroie; et le capitaine Chalamel n'avait presque rien alors des habitudes un peu relâchées du défenseur de comptoir. Il était ce jour là très militaire. Le Journal de Paris venail de lui apprendre que la chaleur et la hauteur de la rivière étaient moyennes; on comptait douze degrés et un quart au thermomètre de l'ingénieur Chevallier, température de vers à soie ; et rofficier n'était ni sans col, comme on se le permet quelquefois au temps de la canicule , ni armé de chaussons de lisières par dessus ses bottes, ainsi que manœuvrent quelques-uns de nos prudents Césars aux mauvais jours du verglas.
166 CHAPITRE XUI.
— Madame, comme aça-t-il avec dignité, je vais être Receveur-général. Le gouvernement rend enfin justice à mon zèle, et il veut le récompenser.
Il s'arrêta pour recevoir d''abord des félicitations; mais la mère d''Aymar baissa seulement la tête afin de marquer qu'elle avait compris.
— Vous prenez, continua-t-il, bien peu de part à tout ce qui m'arrive ! Déjà, quand on m'a accordé le ruban de la Légiond''Honneur, vous y avez été assez insensible.
— Pardonnez-moi, Monsieur; cela m'a fait de la peine. Mais, ajouta-t-elle avec un triste sourire qui voulait faire pardonner l'ironie, c'était une disgrâce, il fallait bien s'y résigner. Chacun porte sa croix.
— Vous êtes malveillante et injuste.
J'aurai , Madame , dans mon nouvel emploi , besoin d'un cautionnement considérable et de faire d'importantes avances. Il sera utile que vous passiez chez notre commun notaire, il est prévenu, afin de signer
CUAPIIKL XllI. 167
là un acte par lequel les fonds dotaux dont vous vous êtes toujours réservé le capital seront mis à ma disposition. Je puis les faire valoir désormais plus avantageusement que personne.
— Je n'en doute pas. Mais ces fonds ne m'appartiennent plus depuis la majorité de mon fds. Je lui en ai fait l'abandon; et le portefeuille dont le dépôt vous fut autrefois confié en Espagne est devenu sa propriété. Vous ne l'ignorez pas : nous ne pouvons donc sans lui...
— Pardonnez-moi. Vous avez reçu une procuration de sa part, en^^yée il y a six mois de je ne sais quel pays où il lui a plu d'^aller promener ses caprices. Où est-il seulement à Theure qu'il est?
— La question est dure adressée à une mère! Monsieur.
— Il ne nous donne plus signe de vie ! Qui sait si , au lieu d'être son mandataire et le représentant de sa fortune, vous n'êtes i)as même en ce momciit-ci...
— Quoi?
— Son héritière.
— Ah ! Monsieur !
— Est-il possible que les lubies et les absences d'un garçon sans état fassent manquer ici des opérations superbes et les profits les plus clairs? Il nV nul esprit de conduite en vérité. Et quel intérêt a-t-il eu à faire ce pèlerinage de Pologne?
— L'intérêt de sa cause , Monsieur, de sa foi politique : la défense du faible, Tamour de rhumanité. Il y a des hommes, je le sais, dont le but unique est de s''enrichir, dont le courage même serait un calcul, mais il est aussi
— . . des fous qui se mêlent de ce qui ne les regarde guères et passent à attaquer les moulins un temps où ils pourraient grossir leurs rentes, sans mettre le pied hors de leurs pantouffles. Les Polonais? Eh pardieu ! et moi aussi j'ai pris part à leurs malheurs. On n''a pas donné cet hiver à leur profit un concert, un bal, un repas, que je n'aie contri-
bué à la souscription. Mais avais-je à faire davantage? Est-ce notre faute, à nous, s'ils ont perdu les batailles? Je suis très philantrope, Madame, et très sensible : mais fautil que je quitte ma maison pour les étrangers? Chacun chez soi, a très bien dit M. Dupin. C'est comme les indigens : je ne suis pas obligé d*'aller mendier pour eux peut-être? Les Polonais! mais de quoi se plaindraient-ils? On les a applaudis, on s'est intéressé à leurs succès , à leur nationalité; on a sympathisé avec leurs espérances : ne sont-ils pas contents ?
— Ils auraient tort, dit la mère irritée de la prédiction sinistre contre son fils. C'est comme nos malheureux ouvriers : vous avez souscrit, dîné en leur faveur, et les misérables ont encore faim !
— Trêve d''ironie, ma femme : qu'Aymar revienne et tout lui sera encore pardonné. On le mènera dans le beau monde : nous le présenterons chez les banquiers, chez les notaires...
— Oui, dit M^^ Beauval, ((gens comme il faut chez qui on dine et qui n''escomptent qu''à dix et demi pour cent. » Monsieur, je connais mon fils : il aura peut-être peu de vocation pour cette société nouvelle . Il ne lui appartient guères de faire le gentilhomme ; mais je m'accuse de lui avoir transmis une qualité de sang et une disposition d'esprit à ne le rendre que juete envers les hommes du nouveau privilège. Nous les croyons, nous, d''assez mauvais cœur et d''assez mauvais goût. La classe moyenne, voyez-vous, devenue puissance se fait chaque jour exclusive, intolérante. Elle est haïe d'abord par l'aristocratie dont elle a pris l'héritage, et ensuite par le peuple dont elle repousse les droits, dont elle écarte les capacités. Je vois qu'elle ne lui laisse ni place aux élections, par exemple, ni à renseignement.
Votre bourgeoisie est étrangère aux nobles efforts ; elle est gauche partout. A la tribune, elle s'*embarrasse dans ses harangues, au Champ-de-Mars dans son épée. Elle a donné
son nom dans les arts à des prédilections équivoques! On dit très significativement en peinture le goût bourgeois. En province elle ne nomme guères ses députés que pour avoir un pont, un chemin, et jusqu''à des souliers achetés à Paris pour les femmes et les filles de ses principaux électeurs. Elle ne comprend que son endroit, jamais la patrie. La France n'est pour elle ni un objet de respect, ni un but d'honneur. La patrie commence à son champ ou à son comptoir et finit à son pré ou à son usine. Elle n''est pas une idéale possession , un terrestre olympe dont elle soigne et reflète la gloire. Monsieur : c''est un terrier où elle se loge ; c'est un fromage où elle se creuse un trou.
— C'est un peu, ditChalamel, qui n'^était si patient à écouter que parce qu'il avait besoin d'un portefeuille , c'est un peu avec cette morgue là , Madame , que Monsieur Aymar s'est fait quelques ennemis dans notre société !
— Les ennemis honorent. Malheur au
172 CHAi'lïRE XllI.
cœur sec qui n''a jamais fait d'ingrats , à l'esprit médiocre , au caractère de coton qui n'*a pas un ennemi au soleil !
— Et pourquoi, ditChalamel, s'est-il fait mal voir de notre ami Sénégal qui avait une si belle dot à donner à sa fdle?
— Parce que votre ami Sénégal qui n'a pas même vu la révolution par une fenêtre donnant sur le derrière s'est fait d''abord homme du lendemain, Jobard de la victoire, protecteur des blessés : et que trois mois après il traitait de misérables à tuer dans les rues ceux qui avaient mis à votre disposition, Messieurs, devant toute PEurope, la revanche possible de Waterloo.
— Les vainqueurs de la rue Fromanteau n''étaient pas en efFet grand'chose î
— Qu'étaient donc les vaincus ? dit M™^ Eeauval; et ces intrigants qui depuis ont pipé le triomphe, sacrifiant tout à Pignoble paix du foyer domestique? Un Sénégal ! bon à patrouiller, homme qu'on regarde sans voir, destiné à périr d'indigestion dans un
banquet patriotique, qui après avoir exploité la faim des travailleurs ses égaux, se fait souche d'aristocratie , épicier féodal, qui se pose adversaire de tout ce qui vit par le cœur et par la pensée ?
— Mais ce pauvre Sénégal est précisément une des personnes que mon crédit de Receveur-général aidera des premiers à relever. Madame. Cest un honnête négociant, car il est ordinairement heureux. Il n'a eu que le tort de spéculer sur les Bons espagnols. Mais se fier à des Cortès ! aune assemblée du peuple !
— Si j'avais bonne mémoire, répondit la mère d*" Aymar, qui autrefois avait habité Madrid, cetemprunt aurait eu du crédit. Monsieur, tant que l'honnête Ferdinand resta occupé au château de Valençay à broder des jupons pour la Vierge et des drapeaux destinés à la fête de saint Napoléon, patron de son geôlier? Ce ne fut, je crois, qu''à la restauration de ce prince que les créanciers de l'avance faite pour le nourrir et pour parer
aux frais de la guerre de l'indépendance désespérèrent de recouvrer leurs fonds ?
— C'est j uste . Mais plus tard, et Ferdinand mort , rétablissement du gouvernement constitutionnel avait redonné de Timportance à ces valeurs... et nous avions pu les négocier.. . Elles viennent de tomber de nouveau.
— Pourquoi ?
— Eh! que sais-je? parce qu'ion parle... sourdement... de la rentrée possible de Don Carlos , un prince légitime.
— Et tout est perdu? dit M™^ Beauval.
Vous voulez que je plaigne la cupidité bourgeoise victime de Timprobité royale ! Non, Monsieur. Les gens qui se défient du désintéressement des pauvres et parlent sans cesse de la loi agraire, fantôme créé par les fripons pour faire peur aux sots, ont bien mérité de savoir une fois quelle différence il y a entre la parole d'un prince et la conduite d''un peuple. Je ne les plains nullement.
— Mais vous avez tort, Madame ! je suis peut-être de ces gens-là.
— Vous? Monsieur.
— Hélas, Madame, il n'est plus temps de le dissimuler. Ce n''est pas de votre désintéressement d'ailleurs, de votre générosité, de votre grandeur d'âme que je puis concevoir la moindre défiance. J''ai éprouvé d''épouvantables revers ! Il est bien vraique j''ai la promesse d''être fait Receveur-général, et je me relèverai sans contredit; mais on ne donnerait pas un emploi lucratif à qui n'établirait point qu'il possède déjà une grande fortune; et sans vous donc, sans la disposition de la dot, je serais., absolument... ruiné.
— Cette dot est à Aymar, Monsieur, je le répète. Mais je ne doute nullement qu''il ne s'empresse, à son retour, de disposer en votre faveur de presque tout ce que nous possédons.
— Ah ! que de reconnaissance ! - Mais où diable est-il ce garçon-là?
176 CHAPITRE XllI.
— Moins loin que vous ne le supposez peut-être. J'en ai reçu des lettres. Les promesses qu'il me donne sont encore vagues : vous savez si une mère ose éventer ses espérances,- elle craint qu''une indiscrétion ne les profane, que sa confiance n''avertisse le sort de la trahir; mais enfin je me flatte que bientôt...
— Quel timbre portait sa dernière , s''il vous plait?
— Un timbre de France.
— Combien coiitait-elle? car s'il n''est pas éloigné...
— Monsieur, écoutez!
— Elle sera...
— Paix ! Laissez-moi prêter Toreille.
— ... peu taxée.
— Entendez - vous ? Une voiture entre dans cette cour!
— Oui, mais ce n^est qu''une citadine, ma chère amie. Voilà un homme étranger qui en sort. Comme il s''élance ! Le manteau qu'ail porte a fait du service !
— C'est mon fils ! Monsieur.
— Vous croyez?.
— J'en suis sûre !
— Ah ! que ce serait à propos.
— Je Pai reconnu là, dit-elle.
Et la main sur son cœur, la pauvre et défaillante Laurence retomba sur son fauteuil, là, près de la croisée solitaire où elle avait passé tant de jours à attendre.
Après les premiers moments écoulés dans rivresse maternelle , après les mille confidences touchant Christiane : confidences où le jaloux fut surpris, mais charmé de voir sa seule amie prendre la défense de la jeune femme et la protéger contre ses soupçons; après les assurances données et les engagements pris de fournir dès qu''il le faudrait le cautionnement du futur Receveur-
480 CHAPITRE XIT.
général, Aymar revint s'occuper de l'état présent de la France, objet si constant de ses sollicitudes. Il avait hâte d'interroger l'opinion. Il alla revoir ses anciens^ amis, car il se sentait par reffet du temps préparé à rindulgence , et il espérait bien confirmer cette expérience qui nous fait aimer nos compatriotes en raison du nombre des étrangers que nous avons connus.
Hélas ! cette crédulité était une déception encore. Que de progrès n''avait pas fait ce pays quitté depuis moins de deux années, mais dans un sens rétrograde ! Égoïsme de citoyens et corruption gouvernementale :
partout l'autorité nouvelle avait étendu sa propagande. Son but était Targent, sa providence la police. Toute confiance dans l'avenir avait disparu , et à la place de Testime que le peuple s'inspirait naguères à lui-même, il s'était glissé dans tous les esprits des suspicions dégradantes. L'abattement était sur bien des visages ; et sur les lèvres du pouvoir <( la grimace d'une hypo-
CHAIMTRE XIV. Igi
crisie triomphante et ricaneuse. » Dans les rues, les poignées de mains royales étaient remplacées par les coups de sabre , et la fraternité par les assommeurs. Un banquier sans idées nationales, homme d'argent et de colère , Perrier, avait été le chef de ce dur cabinet, si humble devant les étrangers. Qu''avait-on fait d'*un puissant moyen de gouverner, l'enthousiasme : par qui étaient désertés naguères les ateliers, les études, les comptoirs et les champs? Ce grand pays mourait étouffé sous une petite coterie. On trafiquait du peuple par protocoles ; et devant ces affranchis d'hier qui se laissaient insulter, Aymar était frappé de stupeur : cette stupeur qui attrista une fois Macbeth devant les fantômes de Glamis. Aymar n'osait croire vivants tant de citoyens livrés à la dérision de l'Europe par un gouvernement né des révolutions; et il était tenté de dire aussi aux Français avec l'accent du doute superstitieux de Macbeth ; — Existez-vous?
S*"!! passait devant les tombeaux improvisés où dormaient ses frères au Louvre, tout était indifférent. A peine un fils, un ami venaient-ils furtivement et à Finsu de la foule déposer là une couronne ou une larme; mais le pas de Tégoïste et le char de la fortune passaient sans souvenir et sans pudeur. — Ce cimetière, c'était la France.
Certes, notre voyageur n*'avait point supposé retrouver de grandes choses en un pays qui ii''avait su ni déchirer de honteux traités ni ressaisir les frontières du Rhin, garantie si nécessaire de la sécurité de PEurope et de notre propre dignité. Qu"'attendre d''une nation avilie depuis trente ans par ses gouvernements successifs? amas d''hommes où végètent pèle - mêle trois générations de dupes diversement corrompues par PEmpire, la Restauration et vos cancres du lendemain de Juillet? Ces trois siècles ontépuisé tous les parjures qui brisent les croyances. L''exemple des gouvernants devait finir
par amener les gouvernés à croire qu**!! n\ a d''utile que la fortune privée, d''essenliel intérêt que le profit individuel. A force de calquer ses mœurs sur le pouvoir qu''il subissait, le misérable troupeau qui avait eu un sabre au côté sous Napoléon , un cierge à la main devant Charles X, devait maintenant cacher sous la mamelle gauche un coffre au lieu de cœur. Mais Aymar ne supposait pas toutefois son pays tombé si bas. Son pays! son idole, son premier amour! Cet objet de ses dévouements jusqu'à la mort, il le comparait dans son humeur d''artiste à Timage inverse qu''offrit la statue de Pigmalion . Sa Galatée à lui, si animée à force de vœux, si brillante d*'espoir et d''avenir tant qu''aucun roi ne siégeait aux Tuileries, elle était devenue statue. De moment en moment la voilà qui s''immobilise et le marbre lui monte au cœur. La vie restait à peine dans son cerveau mercantile. Naguères, à défaut de vertu, nous avions Tinstinct militaire, le désintéressement etle
184 CHAPITRE tiy.
courage; depuis 1830 tout était détrôné par l'ignoble idolâtrie des intérêts matériels.
Au moins dans Pintervalle on aura bien, supposait-il, livré quelques portions de récompense aux vainqueurs si désintéressés.
L'impudeur de quelques lois anciennes n''aura pu manquer de fléchir devant cette révolution si clémente aux oppresseurs.
Ainsi la liberté des enseignements sera assurée : on aura aboli ce joug et ces rétributions universitaires qui empêchaient de profiter de l'instruction ceux qui en ressentaient le plus ardent besoin.
On aura modifié Pimpôt qui frappait spécialement la boisson du pauvre et n'était légère que pour les vins du riche.
On aura affranchi le sel, si nécessaire à l'agriculture et à l'alimentation des indigents, d'une taxe de dix mille pour centqu'il subissait depuis de si longues années royales . On aura supprimé le droit sur les portes et les fenêtres qui vendait l'air et la lumière à l'ouvrier.
CËAPITRE XIV. 185
On aura fermé le tripot de la Bourse , proscrit Tagiotage , ouvert au crédit des débouchés moins immoraux.
On aura déclaré incompatibles les fonctions salariées et les devoirs législatifs.
On aura garanti la liberté individuelle des mauvais vouloirs d''un commissaire de police ou d''un paltoquet de substitut, lesquels pouvaient emprisonner sans réparation aucune, en casd''erreuretd''innocence. On aura délivré la presse de Fodieuse confiscation sous le nom de Saisie, et affranchi du Timbre insolent et avare Tintelligence humaine.
On aura restitué aux membres de la cité Timprescriptible droit de s'associer et de se réunir.
Enfin on aura reconnu que tout français, âgé de vingt et un ans , est électeur et éligible.
Point ! Aucune de ces justices n'avait été tentée. Tous les droits, tous les programmes restaient trahis. L'autorité issue du
peuple suivait la route des rois chassés. On gouvernait par la rue de Jérusalem et le boulevart des Capucines : Pintimidation et la fraude. Espions de rues, espions de palais, mouchards en longues redingotes ou en habits habillés, envoyés crottés ou musqués : c''étaient les errements légitimes, toujours la même moralité. On osait préconiser la délation à la tribune. - Faisons servir, disait un législateur de Béziers, la cupidité au bien pubhc : la légalité nous tue. Tout allait encore au seul riche : Taristocratie de billion s''essoufflait à remplacer Faristocratie de naissance. Rien n''était acquis au travail, rien à Thonneur, rien au talent. Dans ce pays où pour confier votre fortune et votre réputation à un avocat vous ne lui demandez guères s''il est riche, mais habile ; la vie de votre enfant à un médecin, combien il a de rentes, mais s^il est éclairé , on ne pouvait encore remettre à personne qu''à un propriétaire , solliciteur ué, ou à un salarié du pouvoir, le soin de
discuter l'économie des deniers du pauvre. Combien possédez-vous d''écus? C'était toujours là la question qui précédait ou plutôt remplaçait les autres. C'était toujours même monopole, grosseur de sac, affaire de métal. Jean-Jacques n*'eût pas plus été membre de la cité après la révolution populaire que sous le ministère d''un Polignac. Au plus gros détenteur d''espèces, fût-il un crétin, les privilèges intellectuels : le collège électoral, la tribune, le droit de la pensée acquis par un cautionnement. Ainsi le banqueroutier demeuré riche, le prévaricateur absous, l'assassin blanchi, Fhéritier stupide d''un homme démérite, l'accapareur décoré, le négrier retiré du commerce , tout ce qui avait la vertu unique : Fargent, gardait ses droits à Pexclusion des parias pourvus de probité et de lumières seulement. On administrait pour ceux qui digèrent, au profit de ces hommes de loisir, classe repue que Guizot appelle le pays légal, convives qui demandent la paix à l'ouvrier sans travail
188 CHAl'lTRlî XIV.
avec le respectable sentiment qui fait précisément désirer la même chose au chien possesseur d''un os , au corbeau jïiaître de sa charogne. Cette classe dite moyenne, et si exclusivement couvée sous les prédilections doctrinaires, était celle qui déjà avait fait hausser les rentes en 1815, à l'entrée des Russes à Paris, et qui devait, le 9 mai 1837, les faire baisser devant une amnistie. Afin d'humilier Phabit du soldat, on Pavait fait porter spécialement à des boutiquiers. L'esprit militaire de la garde nationale consistait à demander la paix. On entendait des héros sous le colbac à poils d''ours et le glaive au flanc implorer ie statu quo , utile à l'étranger. Ces casaniers, gens de tranquillité frénétique et de modération écumante, poussaient quelquefois Pamour de POrdre jusqu'à Passassinat.
Mais une vérité pénible à démêler d'abord était que le gouvernement avait^moins de propension encore à l'oubli d''un passé illustre et de toute dignité nationale que la
tourbe inintelligente n'était portée vers le système qui lui laisserait gagner de Por et cultiver les instincts sordides. Ces intérêtslà bouillonnaient tous à la surface. Tout était devenu supputation, bourse, agiot, calcul. Un ministre avait défini la prévarication : l'art de grouper les chiffres. L'avenir inassuré, le passé glorieux, qu'étaient-ils devant le présent tout matériel? On eût dit des pères sans famille et des enfants sans pères. L'armée, étrangère encore à toute émulation : une magistrature éreintée de serments faux, de palinodies honteuses et telle qu'un des rhabilleurs de la charte Pavait maintenue en 1830 pour l'honneur de la morale : une administration recrutée en elle-même, c'est-à-dire parmi les valets de toutes les tyrannies fourbues : les arts distraits de la cause philosophique , ou vendus à des pensions liquidées sur le produit des jeux, voilà ce qui se présenta à Aymar. Oh ! disait-il, si quelque mâle talent osait tracer le portrait de ce peuple tel qu'ail est devenu
en deux ans sous Finfluence de Tavarice , et changé par la peur, et défiguré et vieilli par les reflets du Juste-milieu., ce peuple reculerait devant sa propre image ! Que répondrait, mon Dieu ! l'année où nous voilà à Tannée 1789, si l'énergique millésime disait à ce temps où nous sommes : - Montrez-moi les enfants de nos pères. Était-ce pour ces calculs de Pharisiens, pour cette adoration de l'or que j'avais levé le front et prodigué le sang.'' Cette semence-là ne devait-elle faire germer ici que la servitude et récolter la honte àPétranger? Qu''avez-vous fait de la France, ô troupeau de marchands peureux, synagogue de juifs, tribut de Carthaginois? Etes-vous bien la descendance des hommes de cœur, de fer et de raison qui ont accompli la première phase révolutionnaire? Etes-vous la postérité de Bailly et de Mirabeau , vous, pauvres couards qui croyez fléchir FAulrichien , vous sauver du knout et conserver long-temps une paix demandée à genoux? Voyez donc ces Car-
CIIAVITRE XIV. 191
thaginois dont nous parlions! Ils furent, comme vous le devenez, une nation industrielle; ils étaient voués au négoce, au bien-être ; ils voulaient le repos des foyers, ils louaient des soldats pour se défendre : comment ont-ils fini? Les monuments de leur capitale appartiennent aux couleuvres, la mémoire de leurs annales aux pédants , leur bravoure est un problême, leur foi s'appelle punique.
L''homme des illusix)ns courageuses ne pouvait plus se dissimuler quelle plaie corrodait toute vertu en France : Tunique soif de Targent. Il se souvint de la description d'une maladie observée au temps du Bas-Empire où les viscères de Tabdomen se gonflaient si démesurément qu'ails finissaient par étouffer le cœur. Les anciens ne manquèrent jamais de signaler ces infirmités viles. Celui-là, ditCicéron, qui fait consister le souverain bien dans ce qui est utile, et non dans ce qui est beau et élevé, ne
pourra être long- temps ni juste, ni géne»reux, ni brave.
Mais, quelques propres que soient les couleurs d'aune cour à déteindre sur tout un peuple , Aymar, qui ne se pouvait lasser d'espérer, voulut interroger les pudeurs privées, aborder les professions libérales, et selon ses goûts particuliers , sonder la conscience des lettres. Hélas! il trouva partout la préoccupation des choses petites, partout la disposition à se laisser discipliner. Ici, le peintre, jaloux de gagner et non de bien faire, mendiait des tableaux pour les galeries de Versailles : car le bourgeois ne payait plus la Gloire, ne commandait plus la Victoire ni la Liberté, comme il avait sous Charles X entretenu les Vierges et fait renchérir les Pères éternels. Et hors quelques pinceaux libres et fiers, que d'ouvriers en couleurs entraient sans foi dans les églises, et se poussaient pour monter sur un de ces échafauds de palais , où Jean Goujon
rencontra une balle catholique. De souples écrivains faisaient industriellement des Contes pour distraire les vieilles femmes de l'Émeute et médire de la Résistance antifaslîionable. On traitait tout moyennant finances. Pendant les convulsions de la liberté proscrite , aux cris de la Pologne ensevelie , aux râlements des ouvriers de Lyon disputés à la mort de la faim par le canon gouvernemental, on cherchait la vogue drolatique. A travers les barricades, on demandait quelle serait la littérature de Tannée prochaine, sans s''informer s''il y aurait une patrie. Un livre paraissait-il? il ne s''agissait ni de sa portée, ni de la conscience de l'auteur. — Se vendra-t-il? Tout jugement devait ressortir de la réponse à faire. Au théâtre? on ne s'occupait nullement du progrès quHm drame pourrait imposera la morale ou à Tart; mais : — Cela fera-t-il de Pargent? Les critiques se résumaient à vérifier ce fait; et pour établir incontestablement devant la France la
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valeur d'un œuvre destiné à remplacer au répertoire Athalie, le caissier publiait le chilFre des recettes : 2,332 francs 54 centimes. Le génie contrôlé par l'arithmétique. Un monument était-il découvert : — Qu'a-t-il coûté? — Si on voulait vendre aux Anglais la colonne de la place Vendôme, combien en donneraient-ils? Voilà Fépoque.
Et il naissait sous cette influence-là des génies, demi-génies, quarterons de génie, qui à peine éclos de la coquille collégiale brûlaient de l'ambition de placer à intérêts leur faconde en bavette. Ils rêvaient le salaire avant le succès. Ils s'indignaient qu'ion n'*eût pas prévu leur naissance et subventionné leur berceau. Dignes enfants de ce siècle ! Ou en voyait courir à l'argent les yeux à peine ouverts, comme les jeunes canards à la rivière. Ils voulaient se faire défrayer aussi du voyage à Rome, et commander leurs inspirations; ils voulaient tirer un matériel profit de Fimmatérielle pensée.
Ingrats qui demandez l'aumône au pouvoir,
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et à la poésie autre chose que le bonheur qu'elle donne à la cultiver, méritiez-vous ce don si précieux de Dieu : la faculté de rêver qui console de vivre? A qui parler, se demandait l'amant de Christiane, dans ce bazar où toute existence qui n'est pas vouée au gain reste incomprise ou dédaignée? où Ton ne professe plus qu'un seul culte : celui du veau d'or?
Pour la critique , elle était exercée sans impartialité ni amour par plus d'un enfant inhabile à produire. D'^associations de conscience qu'ils avaient été, que de journaux s''effaçaient en spéculations commerciales. Sous la restauration, c'^étaient des convictions et des courages sHmissant, faisant faisceau autour d^ine idée; aujourd'hui, sans attraction d"'intelligences , sans fraternité même d''erreurs, ce sont les bourses qui se cotisent : Tunique intérêt c'est le lucre. Ct st là la seule franc-maçonnerie sur laquelle on se rapproche. Le patriotisme lui-même tombait
eu commandite. Ce n'est plus une opinion qu'on soutient, c'est une boutique qu*'on ouvre. Il ne s'^agit pas d'éclairer, mais d'exploiter les lecteurs : ce n'est plus à un triomphe mais à une fortune qu'on aspire. Aux mauvais jours des premiers Bourbons, au temps où coulait le sang de Ney et de Labédoyère, quelques probités indigentes s''étaient entendues: elles soutenaient en leurs écrits les intérêts de la France contre Fémigration. Le talent, le courage et les fonds sortaient de la même source. C'était alors à force de raison et non à coups de charlatanisme et d''Annonces qu''on obtenait des suffrages. Dans ces fédérations toutes de conscience, il fallait, pour être journaliste à côté de Sénancourt, JBonald, Benjamin Constant, Chateaubriand, autre chose que sa propre intrigue et Pargent d''autrui. Aujourdliui on a supputé le profit des Oppositions, coté la valeur des convictions changeantes et pesé toutes probabilités dynastiques , depuis Christine
jusqu''à Carlos, depuis Saint-Cloud jusqu'à Goritz.
L''entrepreneur de succès ne dit plus combien il a prouve de fois son mérite par des articles supérieurs et son courage à soutenir d''honorables procès contre Barthe, mais combien dVcTiows il saurait placer en trois semaines; combien d''entreprises semblables il a déjà vendues. En ces sortes de spéculations, souvent plus Tesprit s''économise, plus le talent est évité, et plus elles ont de chances de succès devant le somnolent public. Ainsi La Mennais, Sand, Petetin, Charles Didier échouent : la médiocrité fait ses dividendes. La gloire ne consiste plus en France à enfoncer les lignes autrichiennes, mais les niais actionnaires. Jadis il y avait à pratiquer la presse quelque chose du dévouement si généreux de don Quichotte, c'est aujourdMiui le rôle des Macaires.
Aymar, pour une gazette des tribunaux, en retrouva douze. Il était né une émulation
d98 CHAPITRE XIV.
d'amuser le vice oisif par le piquant narré des désastres du vice maladroit, Pexamen jovial des causes qui mènent aux peines infamantes. Nous avions dépassé de beaucoup le plaisir espagnol de voir combattre des taureaux. Ces sortes de parodies ne se publiaient plus pour éclairer Tinnocent sur les pièges d''un réquisitoire, et les impatiences d''un Substitut à succéder à son chef de parquet, mais elles étaient faites pour populariser le scandale et aiguiser Fappétitdusang. Quelques honnêtes stagiaires passaient Fennui des audiences à esquisser le scandale correctionnel, à croquer le vol domestique, à faire la charge de l'adultère, à caricaturer le témoin qui vient de faire prononcer la mort contre une accusée d''infantici'de. On ne daignait plus s''apercevoir que cette publicité aggrave toute peine en violation expresse de la loi; qu'yen fournissant au lecteur tant de bassesses, de filouteries ou d''assassinats à manger sur le pain de son déjeuner on l'expose à prendre quel-
CHAPITRK XIV. 199
que jour pour le nom du condamné celui de la victime. Tel bourgeois n''osera contracter affaire ou alliance avec un nom prononcé par la gazette judiciaire. Il y a confusion dans sa tête; il craint de prendre le volé pour le voleur. Faites-vous le vengeur de la vertu publique ! Mais il fallait bien et avant tout dans ce pays désintéressé de lui-même , distraire les dépravés, les blasés, les corrompus. Le Palais de justice exerçait les plumitifs repoussés du Vaudeville ; faute du théâtre des Variétés, on écrivait pour la Grève.
L'absent demanda quelle avait été depuis deux ans l'œuvre d'art exécuté spontanément par le seul et libre instinct de la conscience, sans empressements de calcul, sans inspiration métallique. On lui nomma quelques livres consciencieux, quelques tableaux non commandés, mais ce fut avec l'obligation d*'ajouter que ces productions sincères n'étaient pas celles qui avaient rencontré le plus d'^éloges au Louvre, le plus
200 CHAl'ITRE XIV.
de concurrence en librairie, les sympathies enfin les plus nombreuses dans la tourbe efféminée de consommateurs d''émotions.
Tout s'^entachait d''industrialisme et de mercantilerie.
Seule, une poignée de jeunes braves entretenait le feu sacré. Aymar les connaissait tous : ils se serraient la main en silence comme pour protester, et se promettre un jour prochain de satisfactions guerrières. Vous les eussiez devinés, s''ils avaient au lieu de la manifester voulu cacher leur désaffection, à une démarche fière , à leur distraction dans vos joies publiques, à leur silence au théâtre, à leurs rêveries dans nos promenades écartées. Le front couvert de la pâleur des études et par les généreuses insomnies de la conscience, tels devaient errer sous les cyprès du céramique, Harmodius et Aristogiton. Ici étrangers pour être restés Français, nos parias ne marchaient guères par la ville autrement que la tête inclinée et regardant les pavés, comme pour recon-
naître par où ils pourraient se soulever encore. C'étaient les meilleurs officiers de Fartillerie du Louvre, si récemment et si peureusement licenciés. C'était un jeune savant, émule de Cuvier, réformateur aux yeux bleus , à la figure blonde et pâle, modèle de patience et de véhémence à la fois. Cétait un médecin, digne enfant de^ cette province qui vit naître Charlotte Corday. C'était un publiciste aux idées grandes et à la probité pure comme les montagnes et les neiges de sa chère Auvergne. C'était, du moins à cette époque, Penthousiaste et habile dramaturge qui épuisait en un jour toute sa stabilité politique. C'était le dernier rejeton d''une famille illustrée à Naples et dans la Convention : austère et courageux partisan, si reconnaissable aux naïfs contrastes de son extérieur avec les graves habitudes de sa méditation : longues et flottantes moustaches , front farouche et les yeux bonnes gens. Vêtements négligés, réterncl brùle-guculc à la bouche, et aux
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mains des gants beurre-frais, toujours un peu longs pour ses doigts. Avec la botte à récuyère, Téperon de cuivre luisant, le chapeau de côté, vous eussiez dit un troupier inculte : c''était un homme de style et un législateur. Ce prétendu buveur de sang se désaltérait de lait d*'ànesse. Puis, parmi plusieurs enfants du Rhône , c''étaient deux tribuns dignes de réaliser, Fun par la plume et Tautre par la parole, tout le succès qu''a promis Royer-Collard aux prolétaires éloquents. Puis un piquant écrivain de la Tribune, esprit de soudaineté,"corps paresseux, mais toujours prêt comme le musulman dont sa figure rappelle le type, à quitter la guitare et Tottomane pourlecombat.Cétaitjléguantses croyances à Tenfant qui devait naître de lui, un intrépide étudiant qui devait bientôt dans la mort être atteint par un réquisitoire : car Martin du Nord ou Girod voudront exhumer un crime dans son admirable testament.; Puis un philologue des bords de
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TAin, à qui les sciences humaines sont venues en dormant. Altiste avec Gigoux, savant près d''Arago, flâneur avec tout le monde. Distrait comme La Fontaine, observateur rusé autant que Pascal ou Champfort, celui-là a travaillé à presque toutes les réputations des contemporains, excepté à la sienne. Il avait horreur de trois choses : un trône occupé, une pipe vide et la solitude. La solitude était son ennemie personnelle; il eût combattu en pleine rue, un contre mille, plutôt que rester seul en sa docte mansarde.
Enfin c'était cet officier si vivace alors et que nous pleurons aujourd'hui : jeune sage au teint espagnol, à la taille chevaleresque, représentant plus vrai de la France à lui seul que les quatre cents députés du privilège, et la pairie caduque, et cette monarchie repoussée comme un champignon sur la terre républicaine. Ce publiciste militant, au style clair et brillant comme une épée , est-il besoin de son nom glorieux pour
le faire ici reconnaître? Hélas ! dans son humeur susceptible et la prodigalité trop généreuse de sa vie, il était destiné à périr sans gloire, et sa perte à réjouir quelques courtisans. Lâches cœurs assez aveuglés pour ne pas prévoir que le caractère d'un tel médiateur pouvait leur servir de rempart un jour contre les premiers sentiments du courroux national !
Ces esprits virils étaient Tespérance d'Aymar. Il lui composaient les restes d'une patrie; mais ils se rassemblaient rarement, car Tabsurde loi de Persil contre Pimprescriptible droit de se réunir tendait un piège perpétuel à ces généreux associés . Les autres vivants étaient devenus étrangers aux yeux du voyageur. Qui eût-il osé aborder dans ce désert d''hommes? Sa voix ailleurs eût retenti sans réponse : sa vertu était un exil. On aurait pu calomnier sa tristesse , le prendre pour un méchant et supposer qu'il souffrait de haine , quand c''était d''amour et de regrets que ce noble cœur était opprimé.
Ailleurs il aurait pu s''écrier comme le poète latin exilé chez les Barbares : Cest moi qui suis Pétranger : quia non intelligor illis.
Cette situation notait pas non plus sans analogie avec celle du pâtre de Mantoue, alors qu'Octave eut écrasé l'Italie sous son pied d'Empereur. Dans le néant ^ comme aujourd'hui, de toutes les croyances, Virgile promenait son deuil pour échapper àla prose du présent; et cette âme sans compagne et qui se mourait d'inanition , aspirait aussi à une religion nouvelle et la prophétisait.
Aymar, au sein d''une ville si étrangère à son propre honneur, éprouvait de fréquents retours vers ce malaise contre lequel il avait tant lutté autrefois. C'était là le fond de son caractère. Bientôt fidèle à lasolitude, il alla chercher à quelque distance la vallée où il avait passé son enfance. De là il écrivait à sa mère pour s'*informer des événements du dehors, et il s'inquiétait incessamment de Christiane. Il ignorait encore qu'elle fût veuve, mais il sentait son amour
20G CHAPITRE xiy.
grandir : peut-être à cause de Tabsence, peut-être à cause de quelques remords éveillés dans ses souvenirs. Enfin il s'accusait de crédulité depuis qu'il avait consulté sa mère. Il eût voulu ressaisir Torpheline, expier à ses genoux des torts; et joncher de jours heureux la vie de celle dont il était aimé. — Être aimé et chercher une autre fin ! — Ingratitude !
Christiane, pendant ce temps, avait poursuivi son destin. En commençant son voyage elle s''était demandé si elle se réfugierait au château d''Yélva, propriété de sa famille, ou tenterait directement de regagner Paris. Elle hésita peu; et bientôt elle eut franchi presque tout Pespace qui la séparait de son pays. Mais là son bonheur sembla Fabandonner de nouveau, car presque au terme de la course, près d'entrer sur le territoire de France , sa chaise se brisa quand elle n'était plus qu'à moins d'une lieue du terme si désiré.
C'était le soir. Des croisées de raubei^e étrangère elle voyait briller, de Tautre coté d''une rivière étroite, quelques feux des cabanes qui s'élevaient sur le sol chéri.
Demain je serai là, pensait-elle. Et appuyée sur le rustique avancement du perron, elle laissait errer son regard sur les toits, les arbres, les montagnes qui lui paraissaient plus beaux que les arbres, les toits, les montagnes qui appartiennent aux étrangers. Elle tomba dans des rêveries sans nom, puis» dans une extase où quelque être envoyé du ciel communiquait avec son existence et Penlevait à toutes les peines de la vie. Une douleur vive et poignante la ramena sur la terre. Elle cria. Puis, portant les deux mains à son front d'où la pensée semblait vouloir fuir : Mon Dieu! si j'' allais être trahie, se ditelle; et après tant de résignation et de fatigues voir échapper Fespoir que je nourrissais ! Non, je veux qu''il naisse Français, mon enfant : je veux que le ciel qui frap-
peia le premier ses yeux nous donne la même patrie à tous trois. Et la courageuse jeune femme s''enveloppant à la hâte d'un long schall, suivie d''une seule servante qui ne portait qu''une valise, mais qui se crut associée, à cause de la récompense, à la mystérieuse action de quelque transfuge , Christiane alla s''arrêter à la modeste porte d''une maison élevée sur Pautre rive.
La servante prussienne, dans la crainte d''étre compromise, ou saisie par une ronde militaire, se sauva précipitamment.
Christiane frappa.
— Frère, fit une voix rude et étonnée , regarde un peu qui diable peut s'adresser ici à cette heure
Le frère regarda.
— Ce ne peut être que la femme ou la fille d'un proscrit. A ces voyageuses-là il n'y a rien à demander.
Il ouvrit
Christiane se trouvant seule devant deux hommes, recula d'effroi; elle hésitait à
entrer; elle voulut revenir sur ses pas, mais la souffrance avait déjà abattu ses forces , et sa compagne était bien loin.
— N''avez - vous , dit-elle, ni épouses, ni sœur?
— Vous êtes bien malade , Madame. Entrez d''abord et reposez-vous.
De deux lits jumeaux on n'*en fit qu'un à la hâte, et les deux hôtes sortirent pour se procurer de Feau pure et fraîche qu'ils auraient su puiser sans sortir de la petite maison.
— Et puis nous allons quérir notre sœur. Tranquillisez -vous et prenez patience, Mademoiselle, dit Fun des frères en rassemblant près de la malade tout ce qu''il croyait utile à ses besoins. C'est une infirmière , qui saura bien vous porter secours.
Christiane, au milieu de ses angoisses, entendait à peine leurs paroles -, etFauié s''empressa d''emmener Paul avec lui , après Favoir grondé du regard et d''un geste d'épaules . ]N''avait-il pas, dans son empressement
maladroit, coiffé du chapeau de la jeune femme le front penseur du Premier consul ! L''infirmière se rendit bientôt aux vœux des vieillards; mais tout en protestant de son manque d"'expérience.
— Je suis accoutumée aux maux des hommes, à leurs façons, aux blessures des troupiers comme vous, mes enfants, leur disait-elle : ça me connaît; mais j''ai les mains bien rudes pour une si belle Dame !
Quand les trois bonnes gens rentrèrent dans leur gîte, il y régnait un absolu silence. La pâle Christiane paraissait immobile et morte.
— Qu''a-t-elle donc , bonne Vierge ? dit la sœur saisie d''effroi.
— Voilà le nom de sa maladie, dit gaiement le plus zélé des frères en apercevant l'enfant qu'*il voulut saisir.
La sœur l'arrêta : elle-même sembla hésiter. Elle était embarrassée de sa contenance et flottait entre la pudeur et la charité; mais enfin elle approcha. L'en-
fant était un sçarçon, et cette découverte rendit son assurance à la religieuse.
La valise fut vidée sur le lit au profit du nouveau né. On y choisit, entre les brassières de flanelle , les petits bonnets à rubans bleus , les pelisses bleues garnies ^e cygne, ce qui pouvait le mieux convenir à sa taille et le garantir de Pair froid des montagnes. On lui mit des colliers préparés depuis bien long-temps ; puis quand il fut déposé près du sein, déjà empressé mais craintif, Sébastien apporta discrètement une jatte de vin brûlant et épicé. Il tenait à en faire boire un peu à son nouvel hôte avant de vider le reste en famille, et à la santé de Pheureuse mère.
Mais qu''ils parurent longs à Christiane les jours de la convalescence ! Que de fois elle se reprocha de ne souffrir qu''impatiemmentles soins toujours plus affectueux des deux frères , dont Punique conversation était la guerre ! Ils composaient à eux deux un vrai ménage : le plus robuste avait
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pour l'autre les délicates attentions qu''on a pour une femme âgée . Deux Philémons vivaient là sans aucune de ces querelles qui durent aborder, quelquefois, la cabane de Baucis. Christiane , qui s'était entourée de toutes ses ressources en faisant venir sa voiture dans la grange prochaine, comblait de mille présents ses deux hôtes. Elle ne leur causa qu'une seule contrariété : celle d''ajourner le baptême de son fils ; car Paul aurait bien voulu donner son nom à ce gentil français de plus.
— Adieu , leur dit-elle enfin , aux derniers jours du mois de mai, adieu, hommes dignes d'avoir été soldats , braves gens si hospitaliers , premiers bons cœurs que j'aie rencontrés à mon retour, et qui porterez bonheur à mon voyage. Adieu, je n'oublierai jamais cet asile.
— Dis donc, Sébastien, interrompit Paul s'adressant à son frère , remarques-tu que Madame élève trop haut aussi le peu que nous avons fait pour elle , et prend congé
de nous presque dans les mêmes termes que le voyageur qui a passé ici avec le polonais? il y a deux mois.
— Vous avez reçu un polonais , un fugitif, sans doute? Comment s'appelait-il?
— Ils étaient deux, Madame : il y avait aussi un parisien. Leurs noms m'échappent; mais ilsjont voulu les laisser là sous le manteau de ^çette cheminée.
La jeune mère s'approcha.
— A droite ! dit Sébastien.
Christiane était mue par un vague sentiment de curiosité affectueuse : elle regarda; mais elle ne put s''empècher de prononcer tout haut : — Aymar î
— Dieu vous récompensera , dit-elle , mes vieux amis î Cest le bon ange de ma destinée qui m''a conduite sous votre toit.
Puis elle déposa un baiser plus ardent , plus plein d'espérance sur le front de son fils , le prit dans ses bras et s'élança pour partir à Finstant même.
Mais dans sa solitude, Aymar usait la patience d'un courage deux fois éprouvé. Là, cette âme qui ne pouvait trouver à s'occuper d'idées grandes , à lutter contre de nobles obstacles , s'épuisait sur de petites et misérables choses. Faute d''aliments dignes d'elle, elle se passionnait, elle se tarissait contre des intérêts frivoles. Car il faut tou-
jours que les cœurs généreux s''occupent : soit à aimer, soit à haïr. Ainsi dans leurs bastilles, moins pénibles peut-être que les captivités de Tâme, on a vu les prisonniers s''impressionner futilement. Pélisson s'affectionnait à une araignée; Latude avait pris en haine les étoiles.
« Tu veux savoir ce que je deviens? écrivait Aymar à sa mère. Je suis errant dans les bois et désoccupé constamment : demande au chevreuil ce qu'il fait de ses heures vagabondes. Je ne me rappelle pas plus l'emploi de mes jours que la merne.se souvient de ses naufragés. Je suis tombé ici dans une série de ces moments difficiles à passer que tout le monde connaît trop bien. Tout semble n'exister que pour vous nuire : les bruits qu'on entend sont propres à rendre sourds et n'ont pas d'autre but. Chaque action est pénible. Telle porte semble difficile à ouvrir autant que de / pratiquer une brèche dans les murs d'une
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place assiégée. La foule la moins serrée paraît un bataillon carré à vaincre. N'astu pas remarqué alors que les meubles sont durs , froids , mal contournés pour ' ton usage ? L'étoffe à qui tu veux donner certain tour ne consent jamais à le prendre; la mouche qui vole s'attache à vous comme l'esprit d'un contradicteur ou l'ombre de votre ennemi. On croirait qu'il faut se venger de la création. Si l'on osait passer les doigts dans les cheveux d'une tête chérie, on les tirerait peut-être; et pour moi, je n'oserais, de peur de les égratigner, caresser aujourd'hui les joues si fraîches et si rondes d'un enfant.
(c Je comptais, à cette campagne, me rafraîchir le sang , trouver le calme des nerfs : je n'ai rencontré là que contrariété nouvelle et ennui imprévu : c'est le désenchantement des lieux et la lutte ouverte du mauvais goût contre la simplicité. Imagine-toi qu'on essaie à changer la physionomie de ta vallée. Cettesolitude où nous avons vu se
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lever de si tranquilles soleils , subit en ce moment un singulier fléau : le luxe. On perfectionne ton paysage. C'est la médaille que pour faire reluire on etFace. Des propriétaires d'hier ont remplacé les anciens : la prétention bannit le goût, l'or succède à la poésie. Les enjoliveurs champêtres pensent faire ici bien mieux que le bon Dieu, et substituer l'importance de leur apparition récente à la religion du passé. D'un hameau consacré par le séjour du plus modeste des grands hommes, les opulents sont venus faire leur chose ; le souffredouleur de leur apprentissage dans l'art de composer une contrée postiche. Ne serait-ce pas une question de délicatesse et de probité assez élevée que d'examiner, ma mère, jusqu'à quel point l'argent a le droit de subordonner à son goût équivoque le primitif aspect d'un site, d'anéantir le prestige d'un beau lieu , la grâce d'une nature spéciale ? C'était ce caractère sauvage et recueilli qui t'avait fait choisir ce coin de
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terre pour asile : et voilà qu'on t'arrache cette patrie de nos vieux jours. Invasion des parvenus ! Dans ce vallon de paysans et d'artistes, tout se refait aujourd'hui pour Texclusif usage du carrosse. 11 semble à Mondor que l'homme n'arrive à l'état normal que porté sur quatre roues. Ceux qui se servent encore de leurs jambes sont une exception à dédaigner. Aussi on détruit nos chemins ; on retire de dessous nos pieds la terre ferme, le gazon solidifié, pour en exhausser le dos d'âne de la voie équestre. On précipite dans les pauvres demeures les eaux pluviales et ménagères. On fait un village pour ceux qui passent, on le détruit pour ceux qui l'habitent. Nous n'avions pas dit , comme Horace : « Je hais le vulgaire et je le repousse; )) mais bien modestement : J'ai peu de goûts pour les turbulents désœuvrés , depuis le Calicot jusqu'au Courtisan, et je m''écarte de leurs rendezvous. Tout à coup on élargit pour cette foule nos sentiers. Hier, c'était ici un
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désert, aujourd'hui, c'est Loiigchamp, c'est le Jardin-Turc. Il avait échappé deux arpents de bruyères à la banalité des joies du dimanche , à la poussière des courses au clocher; voilà qu''on ouvre à la canaille ivre ou dorée ce vallon secret : on prostitue notre mystère.
« Je ne demande pas si un possesseur nouveau a le droit de gâter son domaine ; je ne conteste à aucun Érostrate bourgeois la liberté d'anéantir du même coup, s''il le veut, son château et son lac en précipitant ses tours dans ses eaux. Mais de Pautre côté des murs de son enceinte , est -il le maître de Phorizon? Qui l'a institué le tyran du paysage, le pacha de cette banlieue? qui lui a inféodé cette terre libre? Avez-vous à disposer du passage de tous , des vagues et riants carrefoui^, de la dimension des champs, de Pombre et des clairières, de la racine des arbres qui abritaient le voyageur? De quel droit touchez-vous, à ce qui ne peut vous^
appartenir? Ce recueillement, cette paix agreste, cette chasteté du silence des bois, sont-ils à vous pour les exiler?
(( Il nous est venu de la cour une Marquise qui, faute d''aimer les petits chiens, d'avoir pu se faire dévote, prendre intérêt à renseignement des enfants pauvres et aux souffrances des vieillards infirmes, s''amuse à corriger notre pays. Elle le barbouille comme on ferait de la décoration dVm opéra sifflé. Comme si abaisser une montagne n''était pas une prétention plus vandale que de refaire un chant d''Homère, ou une églogue de Virgile. Elle sème la commune de terrassiers chargés d''aplatir nos coteaux. Pour rendre les allées plus larges à son ennui en berline, elle fait rogner la terre du pauvre, à peu près comme certains industriels empiètent sur nos monnaies.
Le promeneur ici n'a plus que la boue des hivers et la poudre des étés. Cette Pénélope qui fait et défait nos routes, ne crois pas que Tamour.de féconder le sol
Toccupe : elle ne cultive que la voie publique. Son parc est en friche, elle ne fait de Pagriculture que par les chemins. On écorclie pour elle la lisière des prairies, on châtre les buissons, on apprend à la fleur des champs à se régler sur un cordeau. La pâquerette qui étoilait jadis nos voies vertes, la pâquerette que j''ai vue au matin ouvrir les yeux pour te voir, la pâquerette est proscrite. Le serpolet est consigné à trois pouces et demi des murailles dans une espèce d''ourlet de verdure où les brins d"'herbe sont comptés,- on fauche la pervenche indisciplinée; on court sus à la primevère qui dépasse la ligne symétrique : la violette est écrasée comme Fimportune vermine des sentiers.
(( Nos ennemis du naturel, nos paysagistes à quatre épingles n''occupent à rien d''utile la force des ouvriers : intelligence de vieux soldats ou patience de laboureurs. Ces hommes utiles, on les voit user une vie monotone à fossoyer à la manière des Trap-
pistes. Toujours le front courbé et le dos en Pair, ils sont dans la campagne Punique point de vue des perspectives de la Marquise. Une faut plus que le chasseur ou les amoureux essaient ici de suivre la trace d'un pied de biche, ou Pempreinte chérie d''un pied de femme : le râteau efface perpétuellement tout sous ses dents stridentes. Nos allées sont sans vestiges comme le cœur des ingrats. Cette légitimiste qui passe sa vie en usurpation contre la première des xMajestés : celle de la nature , pourrais-tu la voir sans sourire , une houlette à la main, enterrer la moindre feuille qui tombe , faire rentrer sous le sable la protubérance d''un caillou , et procéder elle-même aux funérailles de tous les petits papiers errants dans nos bois ? Pai peur que ce ne soit à cet usage que Dieu pour la punir ne lui fasse employer dans une autre vie Timmortalité de son àme. En attendant, notre compagne incessamment tourmentée, agisiée comme la lave ou la mer, ne présente
2î24 CHAPITRE XV.
que ridée d'un chaos. Cest l'^aspect d'aune ébauche, c''est un brouillon de paysage. Ce genre de cauchemar est aussi assommant que les divagations d''un esprit doctrinaire. Partout sables mouvants, tremblements de terre, mobilité sinistre d'un cimetière. « Ah î qui laissera ce lieu que tu aimais redevenir village I qui nous restituera le studieux silence qui appelait les artistes ! Rendez-nous les peintres sur nos collines, les nids dans nos buissons, les fleurs devant nos portes et la religion des anciens jours. Respectez ce hameau , Riches : ménagez rherbe où la fiancée est venue s'asseoir, laissez debout le chêne que le penseur a vu se couronner. Remarques-tu le singulier emploi de cette figure (couronner) dans la réthorique que se fait le bon sens du peuple? Un arbre qui perdant sa valeur commence à mourir par la cime, on l'appelle couronné. Ce beau coursier qui tombe et vient, eu marquant ses genoux d"'une blessure ignoble, d^avilir tout son prix :
couronné! Riches, le calme et le silence qui vous enveloppent ici ne sont pas votre proie; l'efFort n''est pas la grâce; le fard n'est pas la beauté. Rendez au pauvre ce qui était au pauvre. Laissez à Lazare ce qui appartient à Lazare.
« Eh ! Messires, libre à vous d*'agir en vos enclos, de montrer le patriotisme des chalets suisses et Fhospitalité des pièges à loups : mais laissez la France dans nos villages et l'accueil amical sur ces reposoirs verts où nos quatre chemins se coupent en croix. Ici c'est la patrie des arts; vous Tapproprierez-vous en la profanant? Vous ne chasserez pas plus de ces bois le souvenir du grand homme, que Philippe n'a remplacé Louis à Versailles.
« Je n'oserais, du reste, confier à un autre qu'à toi, ma mère, ce genre de regrets. Ils-^^ paraîtraient bizarres à des gens qui ne le sont guères. On appelle communément romanesque tout ce qui est élevé et délicat. Que diraient-ils de ces plaintes qui n'é-
chappent que de l'âme, les hommes positifs de notre époque? Cœurs de justemilieu, sensibilité d'administrateurs, gens de bon ordre et de confort, jusqu''à croire la fauvette mieux dans leurs cages dorées qu'en son nid d'herbes sèches et de laine ramassée aux buissons; les poissons expatriés d'*un étang bordé de cressons et de mauves pour être portés dans un bassin de pierre tracé au compas. Le monde s''informe du cours des Changes, il se partage sur les variations de la Bourse : peu d'êtres s''associent aux idées puisées près de la nature, aux trésors du sage, aux amours du poète.
On jette la glaadée à la faim du pourceau :
Mais pour le rossignol qui cherche un vermisseau !
« Et puis la sèche opulence offense volontiers Timaginalion. Les despotes secondaires aiment à blesser des susceptibilités dont ils ne sauraient comprendre la grâce. N'attendez rien du marquis de Carabas.
Il faut être Alexandre pour s'écarter du soleil de Diogène. »
Par un exprès envoyé en toute hâte , Aymar reçut à cette lettre une réponse imprévue et toute mystérieuse :
« Accours, mon fils. Reviens, crois ta mère qui te rappelle,* crois qu'elle a souffert plus que toi de tes chagrins. Crois que si elle te dit ; Espère, il faut espérer. Aymar, que je puisse une fois sur ton visage voir un rayon de joie et de bonheur; que ce front, plissé avant Tâge par les soucis, devienne uni enfin sous le regard de ta mère! Ah! il y a du bonheur, va, sur la terre. Sois donc heureux, toi ! La mort même peut contribuer à faire fleurir une destinée. Te souviens-tu, Aymar, qu'il y avait dans le premier livre où je t''ai appris à épeler, ce mot d'un pauvre meunier indien que tu as répété si souvent avec des rires d'enfant? « Ne meurs
M pas, ô mon âne : le printemps viendra, et (( avec lui poussera le trèfle. »
(( Eh bien î pendant que tu redeviens enfant boudeur, que tu t'occupes à des riens, que tu t''irrites contre de puérils ridicules, la fortune le sourit malgré toi : le bonheur t*'arrive en dormant. Oh ! reviens donc, et sans perdre une minute : Paris est plein d'espérances et de félicités. Mon Dieu que j'en éprouve moi-même! Puisse le ciel ne te punir jamais de ma joie ! »
Aymar fit plus d'une pressante question au messager. C'était un mercenaire, étranger à la maison. Il ne put rien apprendre de nouveau, si ce n'est que vers la fin de cette journée même on avait rendu les derniers honneurs à un général, et qu'un grand concours de citoyens avait suivi le convoi.
Le combattant de la Pologne se reprocha d'avoir négligé d'assister à cet hommage d'exemple qu'on doit à la mort pour encou-
rager aux vertus de la vie. Mais la nuit tombait : il retint l'envoyé et se promit de partir aveclui au premier rayon du jour.
Il partit en effet. Il était à cheval, et le long de la route il songeait à Tillustre chef, homme d'intrépidité et d'^esprit qui avait si bien défini autrefois leur paix mendiée ; « une halte dans la boue. » Aymar apprit que la police avait troublé ses funérailles. Dans l'irritation du contraste que formaient ici la spontanéité des respects et l'immensité de la foule avec le deuil officiel du convoi récent de Perrier ( Perrier mort à la peine de faire reculer la pensée française), on avait jeté les subordonnés de Vidocq entre la reconnaissance du peuple et un tombeau. Des milliers de soldats avaient été requis pour commencer la guerre civile à défaut de la guerre étrangère. Le cercueil avait été insulté au pied de la colonne : et Tépée qui couvrait ce cercueil avait contribué à fournir le bronze immortel î Vainement
de grands citoyens, des capitaines connus de l'ennemi avaient tenu les coins du drap noir; et les Écoles, et les réfugiés de tous pays s'étaient rassemblés là pour honorer leur éloquent défenseur àla tribune. On avait vu d''anciens gendarmes provoquer les étudiants; un drapeau tricolore déchiré par des espions, et un inconnu à figure de police promener sinistrement un étendard couleur de sang.
Avant qu'avertis d''un guet-apens, ceux qu'on voulait faire passer pour agresseurs eussent arraché, comme unique défense, quelques tuteurs des jeunes arbres du boule vart Beaumarchais, la police avait crié aux boutiquiers sur le passage du char :
— Prenez garde au pillage!
Placés en embuscade et à Finsu de l'autorité militaire, quelques troupes avaient tiré sur les masses inofFensives. Les jeunes gens avaient enfin couru aux maisons prochaines chercher des fusils plutôt que se laisser égorger lâchement; et sans
avoir rien médité, concerté, préparé, une poignée de braves se trouvait en insurrection par le seul et légitime instinct de la défense.
Aymar espéra d'abord que le tumulte serait passager.
Mais quand il entra dans Paris, je ne sais quelle tristesse était dans Tair. Au bourdonnement de la cité , aux rapides évolutions d'un peuple qui va, vient, se croise, s'agite comme la fourmillière où le pied d'un rustre a pesé, il était facile de comprendre qu'il se préparait une calamité de plus. Les gens du roi disaient pour exciter de vagues colères, que c'était là un mouvement carliste : les partisans du Bourbon d'hier contre le Bourbon d'aujourd'hui. Mais Aymar en voyant ceux qui fermaient leurs portes rentrer pâles, les bras levés, et ceux qui sortaient marcher vite et les yeux étincelants de courage , devina la vérité.
De temps en temps un coup de feu isolé.
l'inégal appel du tocsin apporté ou dispersé par les vents lui servaient de guide. La cité murmurait toujours.
Avez-vous vu venirPouragan sur les grèves de Penmarck? Avez-vous respiré l'air des Calabres quand le stromboli va éclater?
Qu'est-ce que ceè effrois passagers devant TefFroi d''une Émeute !
L''attente de Tévénement était si solennel ici , qu''Aymar crut les révoltés innombrables. Mais seule, l'autorité de la raison, l'intrépidité du dévouement donnaient ce caractère à la lutte. Aymar avait déploré l'issue des précédentes , il résolut d'employer ses efforts à neutraliser celle-là. 11 oublia tout, subitement, jusqu''à la lettre même de sa mère qui l'avait préoccupé la nuit entière, et il se rendit dans le quartier où les plus nobles hommes de juillet se retranchaient contre cette mobile cohue qu'eux seuls avaient rendue naguères victorieuse.
C'était cette portion du vieux Paris,
dédale de rues sombres, de passages sans noms, de défilés à double issue assez propres à établir une résistance armée. Là, nulle régularité n*'est suivie dans les masses ar-chitecturales, la voie étroite serpente en sinuosités imprévues, les pignons surplombent, et brisent la ligne de mire à chaque portée de pistolet. Là, mille négociants qui végètent sans air, entre leurs huiles, leur sucre et leurs grossiers alcools, aspirent vingt ans à quitter ce populeux cloaque. Ce lieu fera, pour le marchand, de la moindre maison dans la plaine et du plus monastique jardin un paradis terrestre.
Quand pourra-t-il voir un sureau grandir, s'épanouir de front deux basilics, un jasmin élancer ses étoiles jusqu''à sa croisée entr'ouverte?
Mais Aymar trouvalà,déjàconstruitesquelques barricades destinées à se couvrir de sang. Durant la nuit on avait militairement occupé les positions circonvoisines et l'enceinte d'une petite église réservée aux
blessés des deux camps. Les principaux retranchements n'avaient pas moins de six pieds d'épaisseur sur cinq de haut^ et dans les maisons les plus proches, formant quartier général , les balcons étaient hérissés de pavés soutenus par les barres d'appui. Derrière apparaissaient parmi les spectateurs des femmes î Quand Aymar se présenta aux avant-postes, il fut reconnu, admis, entouré, embrassé. Quelques-uns pleurèrent à retrouver un compagnon si remarqué dans la récente querelle, et se flattèrent d''une nouvelle victoire. Ces associés d'un premier triomphe, ces intimes amis que la liberté avait faits pour s'être rencontrés un seul jour, qu''ils se connaissaient bien ! Ils s'étaient triés au milieu du champ de bataille, dans la confusion des pavés, des balles sifflantes, et chacun savait exactement ce que l'autre pouvait valoir. Le péril qui classe les hommes avait bien ici dérangé un peu quelques rangs préétablis par les habitudes sociales; mais le courage
est une aristocratie tellement incontestable, que nul n'était humilié des honneurs qu'il avait vus mériter sous ses yeux. L''émulation de vaincre était encore Punique sentiment d'envie qui les animât tous. C'étaient, depuis les plus hautes fortunes jusqu'aux moindres conditions, des ouvriers, de riches fils de famille , des imprimeurs , des élèves d'Alfort, et des écoles polytechnique , de droit, d'architecture et de médecine; quelques enfants des officiers de l'empire , des clercs, d'anciens troupiers, des écrivains contemporains de l'avenir, et enfin beaucoup de ces combattants qu'on n'avait plus retrouvés dans Paris dès que l'heure de mourir avait été passée. Tombés du ciel en 1830 comme la foudre, et évanouisi aussi vite que les courtisans du roi déchu, on les eût cherchés en vain dès que l'horizon s'était éclairci de la fumée des mousquets. C'étaient ces naïfs travailleurs qui avaient dit après la défaite des premiers Bourbons : — Notre tâche esl finie : aux
236 ciiAriTnE xv.
savants à faire le reste. Et n'était-il pas juste en effet que ceux qui venaient de vaincre cédassent la place à ceux qui allaient triompher? Nul ne peut tout accomplir à la fois ; et si quelqu'un sème en ce monde, ne faut-il pas qu'un autre récolte? Cependant parmi les plus jeunes néophites, et surtout en la portion semi-docte, il s''était glissé des travers dont Aymar fut d'abord frappé. Il remarqua en quelques groupes certain pédantisme uni à la licence. On buvait mal, mais on discutait immodérément. Plus dVn sophisme obscurcissait parfois Patmosphère autant que la fumée des cigarettes. La morgue et l'enfantillage n'étaient pas toujours étrangers ici l'un à Tautre. Quelques enthousiastes jouaient à la république plutôt qu''ils ne comprenaient encore la gravité d'aune mission si ardue. Il perçait là enfin à singer d'anciens révolutionnaires une tendance qui parut à l'observateur aberration fatale ou puérile. Plusieurs se proposaient un rôle. Les gilets
s'épanouissaient en longs revers pointus , les opinions s''enfermaient dans la forme d'un chapeau, éclataient par la couleur d'un pantalon.
— Je te reconnaissais à peine, disait tel bachelier ès-lettres à un étudiant de première année : Qu'as-tu fait de ta carmagnole et de tes cheveux applatis sur Toreille à la façon des Montagnards? Te voilà presque un petit maître, avec ta rose à la boutonnière.
— Mon cher, je ne fais plus Saint-Just ; Il y a déjà un Saint-Just, trois Dantons, deux Legendres : Je fais Camille Desmoulins, le paresseux, le voluptueux Camille !
Aymar eût été bien surpris de ne pas retrouver Modeste en un lieu où Ton se préparait à combattre : aussi Pex-Krakus fut-il une des premières figures qu'il vit accourir près de lui.
De tous côtés on entoura le colonel polonais, et Ton voulut recueillir ses conseils
sur la manière de prendre TolTensive ou de se retrancher dans cette circonstance. Aymar promena autour de lui un mélancolique regard; et sentant bien qu'il n''avait plus de moments à perdre , il dit d''un ton affectueux mais pénible :
— Ne tentez point ce soulèvement, mes amis. Gardez-vous de vous montrer braves aux dépens de la cause à laquelle nous sommes dévoués pour toujours, a Vous êtes trop pour mourir, pas assez pour vaincre. »
— Et cependant , Monsieur , nous vaincrons, dit Frédéric Lionne, un des plus dévoués soldats de la presse.
— J*'en doute : et si vous ne réussissez pas, qu^llez-vôus produire? L'affermissement d'un mauvais pouvoir. Le moins qui puisse résulter de notre défaite sera de décourager l'énergie des résistances. Les craintes que vous inspirez sont encore une garantie contre beaucoup d'envahissements. Ici le jour et le terrain ont-ils été choisis par vous? Prenez garde! Et après de témé-
raires épreuves , avez-vous bien le droit d''étre encore vaincus? C'est exposer l'avenir par un courage stérile : le sang doit rapporter le triomphe et non pas le découragement.
Il se fit quelques minutes de silence. On s'observait, on échangeait des regards de doute. Mais bientôt la résolution fut reconquise, et ceux qui étaient assis sur la terre , occupés à fondre des balles et à envelopper des cartouches , demandèrent un peu d'eau pour s'encourager.
— Nous savons bien, dit Victor Rodde, un homme de bon sens et de coup de main , que si la fortune n'est pas pour nous nous n'aurons fait qu'une faute. Du haut de leur dignité très prudente, de prétendus patriotes eux-mêmes nous désavoueront ; mais il y a un proverbe : Fais ce que dois ! Je ne suis point Bayard arrêtant seul une armée sur un pont, mais peut-être un des trois cents qui ne combattirent pas en vain contre les esclaves du roi des Perses.
240 CHAPITRE XV. î
— Avons-nous des éclaireurs? demanda Aymar à un jeune homme aux yeux bruns qui paraissait commander les barricades.
— Oui.
— Et quand croyez-vous être attaqués ?
— Pas avant sept heures.
— Il n''en est que six, remarqua paisiblement Aymar.
Et Pentretien continua.
— Attendre est ennuyeux, dit Modeste.
Modeste avait pour camarade un élève
d'Alfort dont Thabitude était d''avoir un refrain de chanson à la bouche. Celui-là reprit brusquement la parole en s'écriant :
— Nous voulons la république !
— Pourquoi? dit Aymar.
— Parce que c'est le meilleur des gouvernements.
— Peut-être.
— Il fera le bonheur du peuple. Et quant à moi , fredonna-t-il :
J'ai pris goût à la république Depuis que j'ai vu tant de rois.
CHAPITRK XV. 241
— Ce gouvernement, mon brave, ne sera bon que quand les masses le voudront comme vous. Il faut faire désirer même le bonbeur avant de le dispenser. Ce qu''on ne désire pas peut-il jamais porter ce nom? Mon Dieu ! il n'y a pas long-temps que j''étais abusé par vos illusions : mais j''ai vécu, j''ai souffert, jVi réfléchi... et je pense qu''il convient d''attendre.
— que les courtisans replantent leurs racines ?
— Tâchons , répliqua affectueusement Aymar en s''asseyant sur un tambour, tâ-
■ chons de comprendre cette question et de la poser sans déception pour nous-mêmes. Que le pays ne se soucie pas de ses institutions caduques : je le crois. Mais veut-il déjà d''un autre système? Hier ne reviendra plus, mes amis; mais demain n''est pas venu encore. Le pays conserve du passé ce qu'il en subsiste , par la raison que cela est, ou^se tient à peu près debout; mais il a aussi plus d^une juste appréhension de l'avenir.
242 CIIAPITUF. XV.
Parce qu'on a été trompé par les princes , faut-il qu'on se fie aux roturiers? Parce qu''on a été exploité par les riches , doit-on en aveugle se livrer au désintéressement du pauvre ? Eh quoi ! les petits seront sans vices parce que les grands en avaient beaucoup ? Faible logique ! Les hommes nouveaux n'ont pas touj ours été irréprochabl es ! Je vois bien. Messieurs, les nombreux motifs de répudier Pancien régime : mais je n'en aperçois pas encore assez de hâter le régime futur. — Modeste, voyez aux avantpostes.
— Personne n'ose approcher, mon colonel.
— Vous voulez dire, objecta un polytechnicien, que beaucoup d'écoles sont à faire et d'erreurs à subir? Possible : mais je crois qu'il faut d'abord faire primer l'opinion qu'on juge la meilleure; et quand cette opinion aura vaincu, la perfectionner. Car si vous voulez la rendre sage quand elle marche , vous l'empêcherez d'arriver.
L''éducation d''un enfant ne commence pas dans . le sein de sa mère ; il faut d'*abord qu'ail soit né et accoutumé au jour : — - Ouvrons les yeux de la république ! Il s'agit, puisqu'on veut nous frauder, d'achever Pœuvre de nos pères : la révolution de 89. Elle fut légitimement faite, apparemment, contre les privilèges de la noblesse et du clergé , par la classe moyenne et le peuple? Seule, la classe moyenne a tiré profit; et elle se cramponne aujourd''hui à l'omnipotence politique dans un esprit d''exclusion pour tous. Elle a fort bien accueilli le premier acte du drame : mais elle ne veut plus qu''il se poursuive. Il faut que tous cependant aient part aux fruits de la victoire de tous. Cette moyenne classe qui a dépouillé les hommes de race historique prétend aujourd''hui empailler ses privilèges d''hier ! Elle a aidé à ce qu''on promenât le niveau sur le front des ducs, mais elle en veut défendre à cette heure le chef des épiciers.
i44 CHAPITRE XV,
agents de change, et tous détenteurs exclusifs de droits qui appartiennent à tous.
— La première aristocratie , dit Aymar, n''avait été qu*'injuste, la seconde est ridicule : c'en est fait de Taristocratie.
— 11 y avait une fois, contredit le même adversaire à pantalon bleu et bandes rouges , ( un artilleur) un peuple qui croyait avoir accompli sa résurrection. On le mystifla une fois , etj'escamoteur s''appelait Bonaparte. Deux fois : le jongleur en guêtres se nommait Louis XYIII. Trois fois : le chevalier jésuite, mangeur d'hosties et chasseur de lapins, était désigné par le peuple sous le nom deRobin-des-Bois. Quatre fois : et les hommes d''hypocrisie et de gros sous s'appelaient... Messieurs! quand l'occasion s'offre au peuple de ressaisir son bien , il a le droit de le prendre.
— Qu'est-ce qui tire ces coups de fusil?
— Des imprudents amis, dit Modeste, qui ne peuvent retenir leur impatience.
— Mais, ajouta Aymar, ce peuple au
nom duquel vous parlez ne vous comprend même pas encore, mes camarades. Au lieu de la confiance, vous ne lui inspirez que TefFroi. On lui répète par cent mille bouches salariées que vous êtes des gens de désordre et de cupidité.
— Oui, 93! La langue des poltrons n'a qu''un mot, un chiffre : 93! C'est l'argument très loyal avec lequel les Gérontes qui ont laissé faire cette époque accablent les enfants qui n^étaient pas nés : 93! Cest ce retour impossible, c''est ce stupide épouvantail, ce fabuleux Croque-mitaine qui sert à donner la colique à tout un peuple de braves. 93! C'est la faute de Voltaire, c'est la faute de Rousseau ! Mais , mort de ma vie! à cette période qui n'a duré que quelques mois la France a dû des frontières devant lesquelles Napoléon est bien petit. Le règne de cent rois s'étend sur dix siècles oubliés; celui de la république sur un an à peine, et un an semé de gloire dont on parlera à jamais. La république ne vient-ellû
pas encore d''occupertroisjoui S admirables!
— Vous n''en êtes pas moins des dresseurs d''échafauds, mes frères : vous qui hors du combat n''avez pas versé une goutte de sang ; et dont le parti, s'il arrivait au pouvoir, voudrait consacrer son horreur pour ce lâche et si facile moyen de gouverner : le sang; vous dont le premier acte législatif serait l'abolition de la peine de mort, fûtce en matière de parricide. Oui, mes amis, que la révolution de 1789 s*'accomplisse ! Mais pas d"'impolitiques étoarderies; ne faites pas avorter les fruits de l'avenir. Je ne calomnie pas Fimpatience , mais je la redoute. Cet événement s''achèverait sans vous; attendez votre auxiliaire. Le temps n'adopte pas ce qui se fait sans lui.
— Endormeur! dit uncanonnier.
— Il n'y a qu'un fait dominateur et progressif, poursuivit Aymar : c'est la révolution. Sans elle, tout n'est rien. Son dénouement est infaillible comme Tenfantement d'une mère, comme la fin d'un mortel dès qu'il a.
reçu le jour. Tout ce qui s''est opéré depuis cinquante ans, tout ce qu'il adviendra jusqu*'à la fin de Tère présente , ne sera (conséquence ou obstacle) que le complément de cette action. Chaque jour ce mouvement approche de son but et il ne s''arrêtera que dans le dernier coin de TEurope, Cest le Juif-errant du dix-neuvième siècle ! Certes, Bonaparte était si bien dans le secret de cette fatalité, Messieurs; il savait si parfaitement que le monde parcourrait cette route, dût-elle le conduire aux abîmes, qu''il a respecté régalité. Il s''est flatté plus d''une fois de vaincre TEurope : jamais la révolution. Elle s''achèvera. Ses adversaires le savent , 1^ résistances vous prêtent de rénergie, le temps combat pour vous; mais laissez au navire qui vient de heurter un écueil le loisir de s''orienter ; il n'a pa? perdu sa route.
— Mais les obstacles renaissants...
— Il faut les user.
Aymar, on le voit,,n''était déjà })lus Tadolcs-
24^ CHAPITRE xr.
cent qui s'irritait des conseils de Béranger; il avait à son tour appris la longanimité courageuse; et expérimenté par le malheur, il en avait acquis la défiance : c''est à dire la condition de réussir.
— Il faut que les trôneurs soient connus, poursuivit-il, et le meilleur moyen c''est de les laisser faire. Voyez le personnel de cette institution qui se fonde sur la grâce de Dieu! Qu'imagineriez- vous de mieux pour la déconsidérer que Phistoire de ses gestes.^ Y a-t-il un homme qui trahisse la confiance d''un pupile et jure sur les Saintes Écritures de maintenir la loi qu''il veut trahir? Il s''appelle Miguel. Un autre, moitié dans les traces du po|0on royal et moitié dans le sang des sujets, se saisitil de la couronne d^in frère? C'est le Czar. Un troisième gouvernement, chargé de succéder à un prince qui mitraille le peuple, commet-il l'attentat plus grand de l'abrutir?.. Laissez achever Péducation de la France.
• — En attendant, dit un autre, nous
aiAi'iTUF. XV. 249^
sommes représentés ici , nous , comme des brigands, mis au ban de Fopinion flottante; nous n'avons aucune patrie dans ce royaume affranchi hier par nos mains. Et parce que nous avons été désintéressés, nous voilà sans héritage. Désireux toujours de Uberté et de travail , nous n''avons plus d'asile, plus même de nom en ce pays qui est le nôtre un peu mieux que celui de ces princes, nos créatures d''hier. Il nous est défendu de confesser la religion paternelle. Tout homme peut librement ici se déclarer athée ,^ royaliste , manichéen ; mais nous, nous ne pouvons nous dire ce que nous sommes : républicains! Les vaincus ont ici une retraite , les vainqueurs n''en ont pas. Polignac est retranché contre la colère de la populace , et nous , nous sommes livrés aux assommeurs publics, aux assassins officiels.
— Parbleu! dit Achille Roche, on a ameuté contre la république tout ce qu'il y avait de peureux en France : jugez quelle
opposition elle rencontre ! Les courtisans nous calomnient, les agioteurs nous haïssent et les épiciers nous traquent.
— Je ne sais, dit Aymar charmé de voir un peu se détendre la gravité de cette espèce de conseil de guerre, je ne sais pourquoi on fait de cette classe de si paisibles industriels le type, le symbole, le mythe des résistances au gouvernement de l'avenir : une classe qui connaît si bien le peuple en détail! Us n'*ont point de haine ces bonnes gens, mes amis; mais beaucoup d'entre eux sont figés dans la peur. Que voulezvous? c''est une suite naturelle de leur gissement topographique. L''épicier habite le rez-de-chaussée. Il vit de plain-pied avec rémeute : Témeute et son argent ne sont séparés que par une planche. Le moyen qu'il ne coure pas aux armes le premier, dès que l'infanterie est révoltée. Ah! si seulement les factieux étaient à cheval ; si leur tête montait à la hauteur de Tentresol , Pépicier ne verrait menacer là
que la famille , la bonne , les marmots , madame son épouse qui se défend quelquefois, mais le magasin est en bas : c'est là que repose l'avenir ; c''est là que sont empilés la considération et le poivre.
Du reste, en cette masse de trafiquants à mains grosses et couvertes d''engelures, il s''enfouit cependant des citoyens pleins de qualités essentielles, beaucoup de vieux et solides militaires. Mais il faut Pavouer, il y entre quelques individus qui n'appartiennent à l'existence que par la digestion, qui attendent pour avoir une idée qu'elle soit venue à un autre, et à qui il faut mâcher la vie intellectuelle presque aussi péniblement que le grognard triture le tabac de la régie qui lui est vendu en détail. Cest la portion qui vous en veut, peut-être; mais celle-là nV point de système, elle n'a que des intérêts. Vous y voyez un parti? C'est jine congrégation de pot au feu , c'est une opinion de rez-dechaussée.
Un homme abordait en ce moment le& insurgés. Il avait dépassé cinquante ans. Grande propreté, grande politesse, mais sourire trop habituel pour être sincère. Il sembla choqué d''abord de Paspect de cette réunion sans hiérarchie : fracs noirs , casquettes de loutre, apprentis pairs de France, élèves menuisiers , forgerons , ou docteurs. Mais en observant la tenue du camp improvisé, il prit confiance. Il allait de groupe en groupe , cherchant à se faire une clientèle d'entraînement. C'était un de nos adversaires énervés, mais rusés, qui auraient secondé une des victoires populaires comme moyen de s''ouvrir une troisième restauration. Le carliste venait là, à la porte des dangers, faire à la république la politesse de la laisser passer la première.
— Comme on vous a trompés ! dit-il à quelques sous-officiers. Ah ! si Marmont avait eu des hommes tels que vous ! Un autre temps viendra. Tout ce qui appartient à la gloire
du pays doit être récompensé par l'avenir. Ces malheureux princes ont méconnu le terrain : s''ils revenaient jamais, le Rhin et la Belgique nous seraient rendus, mes chers compatriotes, et nous aurions le suffrage universel. Cest là la dot qu'il faudrait rapporter de Fexil !
— Aveu remarquable : fit observer un journaliste.
— Ainsi soit-il! bâilla Modeste.
— Messieurs, continua un peu plus loin la même voix caressante, vous ne réussirez peut-être pas aujourd''hui faute d''un chef : un lieutenant-général, unprince! En France, voyez-vous, on ne saisit guères les idées, on ne comprend que les personnes. Il faudrait incarner cette révolution pour qu'elle n'avortât pas encore. Attendez : choisissez quelque bonne tête à tant de bras et de cœurs généreux.
— Je vous vois venir, gentilhomme, dit un imprimeur aux moustaches blondes à l'air moitié £;oouenard et moitié farouche ,
n''étiez-vous pas de ces courtisans, aujourd'hui nos alliés malgré nous, qui disiez hier en parlant du peuple : Plus de concessions ?
— Je ne cache point que je suis noble et pourvu d'une charge à la cour.
— Eh bien ! moi, je ne connais de noble que celui qui sert PÉtat pour rien .
— 11 y a cependant alliance possible entre nous, balbutia le légitimiste un peu fourvoyé dans la bagarre : nous voulons également l'honneur du pays , bien qu''établi sur des bases différentes. Le feu et Teau s'unissent pour édifier les grandes choses;] mais sur la boue du juste-milieu que bâtir?
Tous les partis ont une âme, une poésie, un dévouement, un but intellectuel : celui-là n''en a point. Cest un monstre impuissant, sans sexe politique. Il ne sait, pour récolter Por, que semer le fumier.
— Oui ! mais mes opinions sont de mon choix. Vicomte , appuya le contradicteur, et les vôtres sont de votre naissance.
Je suis ce que je suis par ma volonté; vous.
par le hasard. Me voilà républicain avec connaissance de cause et un peu à mes risques et périls à ce qu'il paraît : vous, vous êtes religieux et monarchique pour être venu au monde dans un hôtel de la rue de Varennes et avoir été baptise à la paroisse Saint-Thomas-d*'Aquin. Vous voudriez que la loi fût Pœuvre d'un seul, nous , Texpression des volontés de tous ; la puissance divine, nous, qu''elle fût nécessaire; qu''on aimât le Roi a son maître, » nous, qu'on respectât seulement le chef animé de justice. Vous trouvez le peuple grossier, sauvage , et nous l'admirons, nous, den''être pas méchant et dangereux, étant le produit des institutions passées. Il pourrait, élevé comme il Test dans les rues ainsi qu''un dogue abandonné, privé depuis tant de siècles par vos monopoles d'instruction et d'intelligence , se retourner contre ses abrutisseurs et les réduire en poussière. Vous vous accommoderiez de la dîme, de l'impôt, des apanages..
236 CHAMIKE XV.
et nous, nous saurions nous en passer, Qu''y a-t-il de commun entre ces deux natures? Vous désirez jouir, et nous mériter : faire les courtisans , et nous combattre. Otez-vous donc un peu de là, Monseigneur, je crois que nous allons commencer.
Et en effet, on voyait par la rue des Arcis débusquer une colonne de la garde nationale.
— La voilà , dit Aymar , cette troupe de janissaires bourgeois qui s''est dépouillée en presque toutes circonstances de la faculté d''apprécier et de réfléchir pour secourir les tyrannies triomphantes; qui a conduit Louis XVI à Téchafaud; qui a laissé faire le deux septembre ; qui a servi de police à Saacken ; qui s'est laissé licencier par Villèle ; qui était absente aux jours de la chute des Bourbons aînés ! Il fallait compromettie ici son habit, la faire attaquer la première.
— Venez, petits, petits Saints, dit
Modeste, Anges gardiens des boutiques!
La colonne approcha. On la laissa dépasser la première barricade, et les insurgés eux-mêmes se taisaient. Rien n'ébranlait l'air que le monotone appel du tocsin qui indiquait aux hommes de cœur le lieu de la résistance commencée.
— Qui vive ! cria enfin avec calme le chef des barricades .
— Amis !
— Mais encore? Etes -vous partisans de Thiers, Guizot, Montalivet?
— Républicains.
— Vive la garde nationale !
Parvenus au deuxième retranchement,
les assiégeants s"'élancent pour le franchir : — Ah! brigands! s'écria Tadjudant-major qui les commandait, nous vous tenons enfin!
— Feu! mes amis, sur les traîtres.
Et Padjudant-major tomba. Les assaillants plièrent, la mousqueterie des fenêtres seconda merveilleusement les coups tirés à bout portant, et les assiégés n^avaient pas
T. II. if
â38 CHAPITRE XV.
eu le temps de recharger leurs armes que déjà les grenadiers citadins avaient fait une savante retraite.
Ce premier assaut repoussé, voilà un autre parlementaire.
Celui-ci témoigna avec quelque aplomb qu'il espérait interposer son éloquence en faveur du licenciement volontaire de la petite armée. Habit à longues basques, la cravate blanche, Pair oratoire et paterne, c'était un ancien libéral. C'était un de ces apostats plus haïs de tous les gens de conscience que les émigrés et les chouans. Cette variété du lâche, placée sous les majestés légitimes dans l'impossibilité d''obtenir des places, avait fait de l'opposition un métier. Aujourd''hui ils abandonnent leur fière attitude d'indépendance parce que la chance s*'entr''ouvre pour eux d'être décorés et soldés à leur tour. Ils n'ont jamais combattu la cour au profit d''intérèts généraux; mais telle cour
CHAi'lTUE XV. 2a9
au profit de leur avancement personnel. Us se disaient ennemis de Taristocratie ; mais de telle aristocratie dont ils n''étaient pas encore membres. Et ils s'imaginent aujourd''hui, ces spéculateurs démasqués, avoir conservé quelque crédit sur des imaginations dont ils ont régenté la jeunesse, en qualité de professeurs. Celui-là, reconnu pour une girouette voulut parler, et il fut hué dès Fexorde de son discours. Il ne perdit toutefois ni sa contenance, ni son espoir d'être convertisseur. Mais, s'il radotait 92, on rappelait Terroriste; Napoléon? flatteur; Louis-Philippe? ganache.
— Eh ! pourquoi , dit-il , vous armeriezvous, mes enfants?
— Pour nous défendre, par exemple.
— N''avez-vous pas tout ce que vous pouviez désirer?
On sourit.
— Oui ! dit Ricard Farat, frêle et bienveillant dauphinois , élevé pour être séminariste et que la franchise de son carac-
260 CIIAPITUE XV.
tère natif avait jeté ici au premier rang .- Dupin, lui deux cent dix -neuvième, a tracé la limite des vœux universels : et la Charte-Bérard a prévu tout ce que pourrait réclamer l'avenir. Ces gaillards-là ont, ma foi , posé les colonnes d'Hercule î
— Ne vouliez-vous pas un gouvernement à bon marché?
— Et ce qu''il a coûté au prince réalise exactement ce vœu, n'est-ce pas?
— Le pain n"'est pas cher !
— Conune si on vivait seulement de pain ! N'a-t-on jamais besoin d'émotions nobles et de sentiments élevés. Monsieur? L''âme aussi a faim et soif! Le pain est le droit du peuple; mais il n'est pas le seul pour être le premier.
— Vous ne pouvez souffrir aucun chef.
— Erreur î La démocratie n'*est pas ennemie du pouvoir. Elle se livre à lui quand elle le croit agissant pour le bien public , quand elle le sent animé de l'honneur national, Vovez le Premier consul î
CHAinruL XV. ^61
Tant qu""!! a représenté la France, il a été secondé. Marengo était une victoire française. Mais quand il a fini par n''ètre qu'un prince à ambitions dynastiques , quand Sarragosse^ Cassel et Moscou ne furent plus que des massacres égoïstes au profit du trône de ses frères : abandonné. Peut-il se plaindre de son sort?
— Séparez-vous, mes enfants, je le répète dans vos seuls intérêts. Et c''est aussi Tavis du général Lafayette.il m'a prié...
— Je le croirais assez, interrompit Jeanne.
— Écoutez donc sa voix î
— J'ôte d'abord mon chapeau de cuir au souvenir de sa jeunesse; mais je demande ensuite la permission de mie souvenir un peu que je suis enrhumé. Il y a d'autres héros que votre Marquis , Monsieur : révolutionnaire en gants blancs, cheval blanc et cheveux blancs. Son zèle philosophique s'est arrêté à toutes les époques à la classe ouvrière., exclusivement.
262 CIIAPITUE XV.
Cest un radical de salons. Je plains totxjours la seconde enfance de Fhomme , mais je ne saurais superstitieusement la vénérer. Nous n'allumerons point de verres de couleur en signe de réjouissance à la mort d*'un ami de Washington : mais nous n'épuiserons pas non plus nos larmes sur la fin d'une vie qui n''aura rien de prématuré. Les sauvages de la Floride, Citoyen, hommes primitifs et fils de la nature, ont une coutume admirable. Afin d''honorer la vieillesse, ils ne permettent jamais qu''elle se démente et se dégrade. Quand un de leurs sachems est arrivé à Fâge de l'égoïsme et de la faiblesse, on le conduit au pied d'un grand peuplier. Là, il est prié de gravir, pour témoigner que la force et la vigueur lui restent. Parvenu au sommet, les enfants ébranlent énergiquement l'arbre d'épreuve. Si l'ancêtre se soutient et demeure à cette élévation, il est ramené en triomphe et reconduit à la cabane qui sert de palais au chef. S'il chancelle, on juge
sa carrière finie : et ces enfants dévoués, ces respectueux antropophages le mangent, afin (Fenfermer en eux et de s''assimiler ses vertus. J'ai cru, depuis THôtel-de-Ville , que le père de la meilleure des républiques ne se tiendrait pas sur le peuplier.
Voilà.
— Vous marchez à votre perte ! L''autorité, Messieurs, tarde encore à déployer contre vous ses rigueurs : le pouvoir vous donne encore le temps de réfléchir paternellement... mais...
— Le pouvoir! Tel que vos ministres l'ont fait, il est insolent comme un parvenu et sanglant comme un terroriste : il erre dans la ville un glaive en une main et la clé des cabanons dans l'autre. Il parle de Bicêtre, de visites domiciliaires, il se retranche derrière les réquisitoires et les fossés. Le gouvernement des Guizot, Soult et Persil (on juge d'un système par les hommes qu'il emploie) entretient plus de mouchards qu'autrefois la Régence ne soldait de
catins.Le vice d''aujourd''hui est plus immoral : on se défait des filles, on ne licencie jamais toute une armée d'espions. 11 faut entretenir cette plaie-là une fois ouverte. Adjoints une fois à votre autorité, ces collaborateurs n'ont plus pour vivre et se réhabiliter qu'un moyen : c'est de se faire voleurs. Mon cher, comme un chien fidèle, le peuple avait rapporté dans sa gueule la couronne : votre pouvoir la lui a volée, et on le renvoie aujourd'hui sans lui donner un morceau de pain dont il est affamé.
— Mais rOpposition saura faire marcher le ministère !
— Les opinions sont libres , dit un sténographe à l'air bonhomme, soupçonné de travailler à un petit journal : je respecte infiniment la vôtre. Monsieur; mais je la déclare absurde et stupide.
Aymar sourit comme les autres de l'indiscipline de ces hommes appelés spécialement à la discussion et à l'égalité.
— Votre opposition? la gaucherie? Mai&
ce n'est qu'une bouderie d''appaiat, courtisanerie farouche, calculée pour arriver aux portefeuilles nantie d'un pacte nouveau. Voyez vos assemblées enfantées par cent quarante mille électeurs seulement sur trente-quatre millions de citoyens : quelle médiocrité flagrante ! quel digne produit des suffrages de l'argent î Chacun de vos députés a son parti, la France seule n'en a pas.
— On peut avec le bon vouloir le plus manifeste..
— On a craint de jouer la réhabilitation d\in grand peuple contre la conservation d'une maison. Et ce baptême de gloire, Monsieur Toptimiste, qui consacre tous les pouvoirs nouveaux , est-ce dans notre sang ou dans celui des Prussiens qu'on ira le chercher? Attaquera-t-on les ouvriers, ou les Russes? Est-ce Vienne ou Lyon qu'on va bombarder?
— La majorité, Messieurs! la majorité
2(>() CnAl'lTRE XV.
est pour le système, et le respect est dû...
— Chez un peuple encroûté de servilisme depuis quatorze siècles, qu''est-ce que le plus grand nombre? N'est-ce donc pas un poète du juste-milieu qui a dit :
Les sots depuis Adam sont en majorité?
— Enfin il faut respecter la société basée sur les lois écrites.
— Votre société? telle que l'ont combinée les anciens vainqueurs, hommes de féodalité? Cest la richesse, la force, les doux loisirs, le luxe, la culture de l'esprit d''un côté, et de Fautre le travail, les besoins, l'ignorance et les impôts.
— Votre société ! appuya Tartilleur déjà signalé parmi les argumentateurs en plein vent. <f C'est la sainte alliance des égoïsmes contre le droit de tous, c'est Punion de ceux qui possèdent contre ceux qui méritent. » Allez-vous-en, Monsieur, et que la paix vous suive!
L''apôtre du château fut hué de plus
belle, et se retira. Mais il méditait ses vengeances, et murmurait à voix presque intelligible :
— Qu'est-ce que leur rapportera tout ce courage?
— Vous me rappelez, dit un rapin de récole de Gros , qu'Hun bourgeois demandait un jour devant l'Apollon du Belvédère à quoi cela sert. — A être beau, Citoyen : vous ne servirez jamais à cet usage.
— On veut retourner à Robespierre , ditil : à dix-sept cent quatre-vingt-treize.
— Encore et toujours la même et calomnieuse bêtise! Mais enfin 93, époque impossible parce qu''elle a été , était-elle au dessous du régime que vous voulez nous faire , vous ? Le vice est-il un progrès sur le crime .'* Robespierre croyait à ce qu'il a dit. Monsieur. L''intention qui faisait mouvoir ce monstre était au moins pure à ses yeux, bien qu''elle soit horrible aux nôtres. Il croyait bien faire, lui; mais vous, vous comprenez que vous agissez mal ef que
208 (ÎIAIITRE XV.
VOUS trahissez. Vous êtes ignobles, et vous le savez. Cest la différence de l'absurde à rinfàme.
L"'ex-libéral pressait le pas alors et se retirait vivement, car il entendait résonner la charge du côté de la rivière.
— A celui-là, dit Modeste en le voyant fuir, on ne mettrait pas un grain de millet., n'importe où.
Mais les légions de la banlieue, allumées par des proclamations menteuses dénonçant les insurgés pour des carlistes, avançaient.
Si cette milice, si pacifique aux Prussiens en 1815, avait déployé alors, pensait Aymar, la moitié de l'ardeur qu'elle montre contre des concitoyens , jamais la France n'eût subi Finvasion étrangère !
On essuya le feu des villageois : mais il y fut répondu avec tant de justesse que la débandade se mit presque à l'instant parmi les héros basanés.
— Hourra sur les Bédouins î crièrent les
cii.u>iT[;{: XV. '^i^
gaiiiiiiâ qui rechargeaient les armes de leurs frères.
Puis, ralliés sur la place du Châtelet par * les baïonnettes croisées de la Ligne , les Bédouins reparurent une seconde fois pour fuir plus vite encore et plus en désordre. Ils jetaient leurs fusils, leurs sabres et des cris très bizarres.
— Quels moyens emploiera-t-on pour nous procurer de l&ft part une troisième visite? demanda certain officier de hussards, le brave des braves. Ramassons leurs armes, camarades. Les gibernes sont à moitié pleines encore. Vivent nos amis de la campagne! c'est toujours de là que viennent les fournisseurs. Aujourd''hui , au lieu de fruits et de légumes, ils nous apportent leur plomb. Les prunes que voilà valent bien celles de la reine Claude !
Modeste vint offrir à Aymar une blouse qui, choisie parmi les dépouilles, se trouva doublée de cartouches sur la poitrine : mais on les tirait lentement.
— Eh ! revètissez la blouse entière, mou colonel, ce sera plus tôt fait!
Aymar suivit ce conseil : et Fenfant s'applaudit d'avoir fourni à la fois des munitions à son chef et une sorte de déguisement propre à empêcher de reconnaître le plus dangereux des adversaires.
Quand le terrain fut déblayé de morts et que les gibernes des assiégeaqts eurent été vidées au profit des assiégéi|p
— Eh bien donc ! nous serons vainqueurs ! pérora un homme au regard louche sous ses besicles bleues, il faudra profiter de la nuit pour envelopper le château. Il est mal gardé du côté de la rue de Rivoli, parce qu'on ne croit point qu'il puisse être attaqué parla. Je sais un passage à s'^introduire dans le jardin par les souterrains du limonadier qui tient le bail des chaises. Qu'est-ce qui veut venir avec moi?
— Ceci, dit Prosper Canleit qui venait de perdre un bras, m''a l'air d''un piège.
— Moi ! reprit en pâlissant le zélateur;
je ne suis pas suspect. Vivent la nation et la république ! Ah! s'il y avait ici dix gaillards comme moi, notre ennemi serait demain à Pombre. Il n'y aura de repos pour la France que quand on aura encore fait justice d'un roi : tuer un roi n'est pas un crime ! Il faut faire réimprimer là dessus un livre ancien fort utile et les discours prononcés au parlement d'Angleterre parle fameux Milton.
Est-ce que Parsenic a été inventé pour les chiens? Quand le roi sera mort, nous serons tous riches ! 11 faut organiser une bonne machine infernale.
— Qu'est-ce qui connaît cet homme?
demanda Aymar en le saisissant au collet. Comment , tu viens parler d'assassinat devant des hommes qui ont les armes à la main et qui combattraient, s'il le fallait, un contre dix mille? INous prends-tu pour des sbires , ou des élèves de jésuites ? Croistu trouver ici des Ravaillac ou des chevaliers de Lorraine? Nous combattons, nous n'assassinons pas ! On pourra relever tan-
tôt sur ce pavé nos dépouilles , mais on ne nous traînera jamais, pour des complots delâches, devant la chambre des pairs. Nous n'aurons jamais à entrer en intimité avec nos juges à mort; nous n'échangerons point contre leurs complaisances des portraits et dès autographes. Nous n''achèterons jamais par des dénonciations Fhonnête faveur de partager avec une prostituée la dernière nuit que nous aurons à passer sur la terre. De quelle abominable action te fais-tu ici l'agent provocateur ?
— Mais croyez-vous, Messieurs, dit l'inconnu évidemment éperdu, et essayant toujours à se remettre, que si la police a le dessus, vous serez épargnés? Elle entrera dans les maisons où vous vous serez retranchés : elle égorgera jusqu'aux femmes et aux enfants; on vous traînera dans des cachots; on vous refusera vos juges naturels, et on vous déportera, si Ton n"ose vous tuer. Ce sera le supplice sans fin, la mort de tous les jours. Songez-y.
— Mais qui es-tu donc? répéta Aymar d'une voix terrible.
— Voilà ses papiers , répondit un chasseur de la troisième légion qui pendant les explications avait ouvert Fhabit du personnage avec la pointe de sa baïonnette, et découvert dextrement, sans le blesser, la poche du portefeuille. On y trouva une petite carte signée d''Argout, une médaille d''argent portant pour exergue : Brigade de sûreté, et pour armes parlantes un œil ouvert.
— A la lanterne ! crièrent cent voix confuses. L'assassin devait être de la police.
A voir rélan d'indignation qui se manifestait, et cet homme enlevé comme une feuille par un vent d'orage, Aymar accoutumé aux réminiscences épiques, se rappela les paroles d'un illustre romancier anglais, le révérend Mathurin, pour peindre le destin d'un infâme tombé aussi devant la justice du peuple. Il le voyait déjà « foulé sous mille pieds , devenu un tas de boue
sanglante, une masse de chaii meurtrie... » Mais sa crainte fut vaine : le mépris avait fait grâce à ce digne auxiliaire du ministère TREIZE MARS.
Cette scène toutefois avait redoublé Firritation des hommes de juillet : cet essai de corruption sur leur conscience exaspéra les plus résignés. Il nV eut plus qu''une voix pour n'entendre à aucune capitulation. De mdment en moment on venait dire à la petite troupe : - Les sympathies s'éveillent : le peuple s'est retrouvé! Et l'espérance de la victoire enflammait de plus en plus les courages.
— Le bon droit est pour nous : Aux armes ! Défunt la France va ressusciter.
— Eh! mes amis, essaya encore Aymar :
c'est parce que vous avez raison, cent fois raison qu'il faut attendre pour l'avoir à propos. Ce quHls appellent votre émeute, c''est le produit de leur mauvaise foi et de leurs pièges. C'est le pouvoir qui est en révolte; car votre opposition, à vous.
c''est rinsurrection de l'intelligence contre le néant du cœur et de la pensée. Vous attaquer, c'est vouloir commettre Tassassinat de Tàme d''un peuple : action plus coupable que celle de tirer sur lui. Mais encore n''avez-vous pas le droit d"'être vaincus. Ce nombre qui vous accable aujourd'hui , demain sera pour vous. Laissezlui le temps de s'éclairer. Le temps est un grand politique! et entre Fabjection présente et la réhabilitation du caractère français, il n'y a que l'épaisseur de quelques cheveux blancs. Laissez passer les restes d'une génération flétrie : laissons mourir en paix et ensevelir ces ruines de citoyens : ensuite vous retrouverez la France.
— Oui , dit rétudiant aux refrains :
Nous enlrcrons dans la carrière Quand nos aînés n'y seront plus.
— Oui ! eh bien ! attendez! dit un octogénaire qui semblait sortir du tombeiiu , tant
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&a figure et jusqu'à ses habits retraçaient une autre et lointaine époque. Attendez! et rien ne viendra. Les Girondins nous tenaient le même langage il y a quarante ans. Si on vous apprend à vous reposer de votre salut sur un autre secours que le vôtre? Crime d''endormeur ou de visionnaire.
Poursuivez de votre mépris les donneurs d''espérances , ou plaignez -les! Assez de temporisation. — Quand un peuple se réveille, il doit tout accomplir par le mouvement qui a agi le premier, et ne poser les armes que quand tout a cédé. — Si ce conseil eût été suivi en 1792, il n\ aurait pas, entre ce jour néfaste et les nobles rêveries de Yergniaud, mon collègue, dix millions de victimes sacrifiées déjà sur l'échafaud, ou mortes dans les champs de bataille.
On toisa Aymar avec insolence et on soupçonna son courage.
Mais les mourants croissaient en nombre, et les blessés étaient portés dans la petite
église où le camp. décimé vint tenir conseil.
Le prêtre de cette petite église s''avança entre deux assauts.
Il était six heures du matin. Il marcha droit à l'autel pour dire sa première messe, paisible comme si l'enceinte eût encore été à peu près déserte, ou mieux, que le grand nombre des fidèles eût témoigné d'une foi naïve et d'une confiance absolue dans son pasteur.
-— Que vient faire celui-là? demanda.
Lionne.
— Au large le masque î dit un autre. A bas la calotte !
— Je crois , Dieu nous damne î qu''il prétend chanter I'angelus.
— Où allez-vous, monsieur Tabbé?
— L'abbé I nous avons un autre culte à desservir.
— L'abbé I nous avons d'autres saints à fouetter.
— Eh! quoi, dit Aymar, nous sommes intolérants. Messieurs?
— Non , non ! Laissons faire le bon homme, reprit un autre, et continuons nos préparatifs. Chacun son affaire.
Et Famateur de refrains :
Qu'on puisse aller. . même à la messe ! Ainsi le veut la liberté.
— La philosophie de l'Évangile, cria Achille Roche, est essentiellement démocratique, Messieurs. Cest le prêtre qui le premier a remis en honneur Fégalité : c'est lui qui a fait agenouiller le noble devant le vilain, et placé le lévite au dessus du Roi.
Le curé se mit sans trouble à préparer tout ce qui était nécessaire à l'accomplissement de son devoir.
— Honneur au culte de Jésus-Christ !
— Un Dieu républicain! ajouta le naïf Roche.
— Place et respect au confrère de La Mennais.
— Alors , qu'il prie donc au moins pour nous , objecta un adepte de la politique
nouvelle, pauvre jeune ouvrier aux mains déjà usées par le travail , et qui n'avait pas encore eu le temps d''apprendre à lire.
— Et pas de latin pour aujourd'hui, monsieur le curé.
— Oui, oui ! qu'il officie pour le triomphe de notre cause.
— Faites décider Dieu en notre faveur : le Dieu des armées, brave homme. Entendez-vous ?
— Je prierai comme de coutume , dit le prêtre : pour les opprimés , les victimes et même pour les oppresseurs aveugles, afin que leurs yeux soient ouverts.
— Il faut qu''il s''engage à nous confesser tous, marier et enterrer, quand il nous plaira, et sans contestation.
— 11 est libre de ses actes comme vous des vôtres, fit observer Aymar. Pourquoi prétendrions-nous qu'ail obéît et allât à nous, si nous n''allons jamais à lui? Commande-t-on l'amour, la charité? — Nous ne vous troublerons en rien , mon père : pour-
280 CHAPITRE tV.
Suivez; et excusez une nécessité qui fait un moment de cette demeure un asile, un retranchement pour les hommes de Juillet, déjà proscrits dans leurs foyers.
Le curé déploya les saints langes et prit Fhostie et le vin, symboles de la présence de Dieu sur l'autel.
— Oui , mon vieux , fais ton petit ménage, dit Modeste à voix basse.
Mais le bruit diminua sensiblement autour de Pautel. Quelques uns s'éloignèrent par respect afin de continuer leur conciliabule ; d'autres s'agenouillèrent, et quand le sacrifice divin ftit accompli :
— Monsieur le curé , dit Aymar, priez pour nos frères. C'est moi qui vous le demande; et ce soir, s''il y a lieu, ne nous refusez pas la sépulture.
La garde municipale se présenta alors et fut à son tour repoussée, mais après un combat plus meurtrier que les précédents. Celui qui avait si long- temps déconseillé
rémeute, était partout le premier au feu, maintenant que le sort en était jeté. Quand l'ennemi abordait de trop près le fragile rempart des assiégés, c'était la voix d'Aymar qu'on reconnaissait toujours dans le formidable cri : — A la baïonnette !
— Si j'avais à présent un morceau de pain! dit un des vainqueurs.
— Est-il bête , celui-là ! fit Modeste.
— Attends une heure, conseilla Jeanne : ni toi ni moi nous n'aurons faim, mon brave .
Enfin le dernier moment de ces Thermopyles approchait. Une armée tout entière, des canons, un maréchal de France, et plus qu'il n'eût fallu à Napoléon pour un autre Austerlitz, attaqua de toutes parts ce foyer de résistance républicaine. Les républicains se comptèrent et ne désespérèrent point ; ils étaient encore soixante !
Modeste qui venait d'être placé malgré lui en réserve à l'une des fenêtres du quartier général, descendit alors et se rangea près du chef de son choix.
— Assez, dit-il, du métier de combattant en chambre. J'ai entendu tousser le brutal. Je viens aussi au de^-ant du grand Maréchal aux fourgons espagnols : je veux voir Tofficier qui fit remarquer si amèrement à Waterloo l'absence du prince Berthier, dont il tenait la place.
— Notre entreprise était folle, dit un ingénieur en soupirant.
— Pour qui eût prétendu vaincre : mais non pour qui ne voulait que léguer un souvenir à ses frères, et apprendre au pouvoir absolu qu''on ne fusille pas les idées.
— Bonaparte et Charles X ont fait aussi tirer le canon dans Paris, fit remarquer ({uelquVin : où sont-ils morts ?
— Emparons-nous de leurs canons !
Quelques femmes étaient aux fenêtres ,
qui pleuraient et souriaient devant ce courage des assiégés.
Victoires du nombre, qu'êtes-vous devant cette noble défaite !
ciiAi'iTui; XV. 285
Mais dans une maison assez voisine du quartier général et qui appartenait à un négociant ami de M. Chalamel, Aymar crut distinguer tout à coup deux figures : celle de sa mère, et près d'elle, à ses côtés, une autre et plus insaisissable forme. Cette apparition fut rapidement effacée par la fumée du combat : mais un souvenir poignant avait traversé la pensée d'Aymar. Il écarta cette double fascination., et cependant il ne put étouffer un soupir. Ses yeux se voilèrent, et malgré lui il sortit de sa poitrine deux mots si confus qu''il crut les entendre comme si un autre les eût prononcés à son oreille :
. — Adieu, Christiane.
Quand Tennemi repoussé encore , mais pour la dernière fois , se fut allé rallier à quelque distance, on vit à la cime de la barricade depuis si long-temps assiégée, un drapeau rouge et un bonnet rouge !
— Qui de vous a placé là ces déplorables insignes? demanda Aymar en courroux.
— Personne, répéta chaque soldat citoyen, chaque ouvrier de Tavenir.
— Lâches adversaires ! soupira Aymar. Ils voudraient calomnier jusqu'à notre mort.
Modeste s'élance à Tinstantau sommet de la pyramide de pavés, arrache les signaux, et adressant aux fugitifs une pantomime d'écolier où il entrait plus d'insouciante audace que de convenance :
— Voilà une cible que vous n'avez pas encore vue, cria-t-il : Si vous savez tirer, faites-le voir!
Mais dans son impatience à jeter dans la boue le bonnet d'Hébert et de Marat, il perdit un moment Téquilibre ; et bien qu'à force d'agilité, il se rattrapât aux escaliers chancelants , il ne put éviter de descendre un peu plus vile qu''il n'eût souhaité; et il tomba du côté du rempart occupé par la troupe de ligne.
— Que faire de ce gamin? demanda un caporal qui Tentraîna avec lui , tout étonné de voir tomber du ciel un tel ennemi.
— Laissez-nous faire, nous autres! dit en se hâtant d'accourir un Sergent de ville mêlé à la troupe.
Le vétéran de la police approcha, et donna à Tenfant désarmé un rude coup de crosse au beau milieu de la poitrine.
— Dieu vous le rende ! dit froidement Modeste.
— Faut-il le renvoyer par dessus la barricade?
— Oui !
— Non ! non !
— Laissez-le donc fuir, proposa alors le sergent de ville au troupier.
Et le troupier ne pouvant se résoudre à voir frapper un conscrit, écouta cette parole comme un conseil de grâce.
— Va-t-en , traître.
— C'est faux, dit Modeste.
— Mauvais sujet!
— C'est juste.
Mais à peine avait- il pris sa volée à cinquante pas, que le suppôt de Vidocq
tira ignoblement sur le prisonnier qui s''échappait.
Par un étrange hasard , Tenfant de Paris qui avait en courant mis le pied dans un trou de pavé profond, tomba sous la douleur d'une entorse en même temps que résonnait Je coup de fusil qui lui était adressé : et personne ne douta qu''il nVût été atteint.
Aymar à cette vue oublia toute prudence. Il franchit le retranchement; et seul au milieu de tant de fusils abaissés pour vomir la mort sur un seul point, il s"'a~ vança le front nu , l'épée haute , releva le transfuge involontaire , et le chargea sur ses épaules.
Tant d"'abnégation de soi frappa les deux camps. On suspendit un moment toute hostilité , car cet homme au paternel courage fut pris pour le chef de l'émeute , et il y eut dans les rangs du juste-milieu un moment de consternation admirative.
Les femmes battirent des mains, de vieux
GHAPlTRli XV. 287
soldats pleurèrent. Il échappa à des épaulettes étoilées de dire avec un blasphème :
— Ces brigands là sont admirables T Tout fit hommage à tant de valeur. Les
croisées s''ouvrirent et les têtes s''avancèrent pour mieux voir. Seule, une persienne demeurait obstinément fermée , bien qu'il fût facile de voir qu''il se cachait derrière ce rempart l'extrémité d'un mousquet à raffut menaçant, appartenant à quelque combattant fortifié. Le groupe avait dépassé cette fenêtre et nul ne songeait à s'opposer à sa retraite , quand il sortit de là tout à coup un furtif éclair.
Aymar fut frappé d''un coup de feu au dessous de Fépaule droite : il tomba.
— En avant! commanda le généralissime au service de la cour.
Et ce solennel signal décida enfin le dernier, le victorieux assaut des a&siégeants. L'artillerie tonna plus formidable , les boulets s'enfoncèrent dans les vieilles murailles du cloître, les retranchements furent
emportés , la mitraille marqua au front la demeure des citoyens qui n'avaient pu rester neutres, et avaient précipité leurs meubles sur les innombrables vainqueurs.
Tout céda, tout fut dispersé en un moment; car la force des agresseurs était cent fois centuple. Et le seul événement militaire qui rappelât notre gloire à l'Europe , depuis 1815, s'acheva au fond des corridors, en des maisons disputées chambre par chambre et étage par étage . Le plus pur sang de la France se tarit sous Tignoble épée des sergents de ville.
Les républicains avaient tenu vingt-six heures. Leurs barricades étaient couvertes de cadavres, au pied comme au sommet.
Après leur défaite, on mit Paris en état de siège.
Mais pendant tout le temps qu'une armée entière s'était ruée par l'étroite issue où gisait Aymar, Modeste l'avait protégé et couvert de son corps. Il était resté foulé sous des milliers de pieds errants pour défendre
Fincertain espoir de sauver à son tour son sauveur. Cette force, il l'avait trouvée dans rémulation de son ardeur à remplir un devoir, et aussi dans l'émotion surnaturelle que lui avaient causé les deux cris élancés à la fois de la maison homicide , au moment où ie républicain succombait.
Ces deux voix avaient dominé le tumulte par le lamentable accent de leur prolongement. Ainsi, plus sinistres encore que les plaintes de la tempête et les déchirements du rivage, s'élèvent le cri de la fiancée et le désespoir de la mère qui voient s*" abîmer leur vivant trésor.
En peu d''instants le tumulte avait fait place au silence , et le champ de bataille était devenu désert. Les vainqueurs étaient allés presque tous défiler au Carrousel et tendre une main avide à des décorations qu'on ne cherchait autrefois que dans le sang de Tétranger. Modeste, tant qu'il était resté la providence d'Aymar, n'avait pas
pensé à s'éloigner, et cependant il ne concevait plus Tespoir de ranimer ses jours. Pour lui , que d'horribles dangers grandissaient à chaque minute ! Il ne s'agissait plus des chances du combat, mais de Papproche des égorgeurs et de la perspective de l'échafaud. Il avait porté jusqu''à la muraille prochaine le corps inanimé et Pavait appuyé là doucement. Courbé devant lui, et comme lui privé de respiration apparente, il le contemplait dans une immobile anxiété. Tout à coup il frissonna :
— Merci ! et sauvez-vous ! lui avait dit une voix épuisée.
Il leva la tête pour comprendre qu'on fût arrivé jusqu'à lui sans retentissement de pas, sans frôlement d''habits,- et saisissant la main glacée qui lui était tendue :
— Ah ! Madame , dit-il en la posant sur le cœur du blessé, s''il doit battre encore, c''est sous cette main-là.
— Aymar! m''entendez-vous? dit doucement M""^ Beau val agenouillée près du corps.
cnAi'iTRE XVI. 295
Aucun souffle.
Alors Modeste jetant une partie des vêtements qui pouvaient le faire reconnaître, s'engagea dans un obscur passage dont les détours à lui connus devaient, s'il était suivi, donner quelque embarras aux explorateurs. 11 était temps ! Car s'il venait de reconnaître avec attendrissement une seconde femme qui suivait les pas de la première, du côté opposé de la rue s'avançait un harnais militaire. Avec le col noir et le ceinturon sur une longue redingote croisée, l'homme qui le portait était pâle : il avait les yeux hagards .
L'homme marcha vers le républicain dont la blessure rougissait les pavés.
— A moi le révolté, le bouslngot, le buveur de sang! s'écria-t-il de loin.
Il fit un pas encore, mais n'osa mettre sur Aymar sa main de bourreau; car il avait rencontré un regard de femme qui lui lit retirer cette main et baisser jusqu'à ses yeux effrontés.
Toutefois le familier de la police se remit bientôt, parce qu''il avait, comme un lâche, calculé déjà qu''il serait le plus fort.
— Allons , ôtez-vous de là , Madame , et n'empêchez personne de faire son devoir. Je veux bien ne pas vous demander qui vous êtes, ne point faire de procès-verbal ou de rapport contre vous, mais laissez-nous empoigner cet homme. Ne savez-vous pas qu'il y a deux mille francs de récompense pour chaque scélérat qu'ion pourra livrer?
— Vivant... répondit son adversaire; mais celui-là?..
Et la voix qui articulait ces paroles , c'était la voix de la mère.
— En êtes-vous bien sûre au moins? dit FoiTicier secret.
— Eh ! cette chaîne vaut le triple de sa rançon, ajouta la plus jeune femme, laisseznous le porter dans une maison voisine.
— Où! demanda M™* Beauval en adressant à sa compagne un regard de recou-^ naissance et de désespoir.
— Ma foi, dit le confident du cul de sac de Jérusalem , toutes ces bicoques sont percées à jour, ou bien nos camarades les occupent. Je ne vois guères que ce grand hôtel en face dont les vieilles gouttières nous tirent la langue.
— Horreur ! dit M™« Beauval qui suivait des yeux le geste.
Elle avait reconnu la maison d'où le plomb mortel était parti contre son fils , et s'*était remise à genoux.
— C'est sur une lettre de moi, dit-elle à Christiane, c'est pour vous voir qu'il a quitté sa retraite !
— Eh bien , dans Téglise donc ! reprit Tagent secret en serrant prudemment le riche collier de topazes. Au fait, l'église a servi d'ambulance à tout le monde, et on ne saura pas pour quel parti tenait ce combattant qui, du reste, n''est plus très redoutable.
Les deux femmes soulevèrent la tête chérie, tandis que Tauxiliaire passa un de
ses bras soas les reins du blessé, etFautre sous ses genoux. Le cortège arriva ainsi au pied du maître-autel. Le prêtre venu là le matin y récitait alors et tour à tour Toffice des morts, la prière des agonisants.
Le honteux émissaire s''échappa vite pour aller découvrir, s'il se pouvait, et vendre une autre victime.
Mais plusieurs gardes nationaux entraient aussi dans Téglise : et l'un d''eux en triomphant disait aux autres :
— Vous Pavez vu! vous l'attesteriez au besoin. Le coup est bien parti, jeTespère, de rhôtel n» 54 , deuxième croisée du premier étage. J'étais seul là, et il ne peut y avoir contestation ni prétention pour personne à me disputer la victoire.
— Oui , mais le chef tombé s'est enfui , dit un bourgeois jaloux du succès de son collègue.
— Ou bien le diable aura pris ton mort aux dents, dit un autre. Nous n'avons retrouvé encore ni lui ni sa blouse verte.
— Il était reconnaissable à cette blouse brodée en vert, n^st-ce pas, Messieurs?
reprit Chalamel. On Taura peut-être déposé ici : approchons.
— Que cherchez-vous? dit M™" Beauval en s'avançant du pas de la lionne prête à déchirer le ravisseur de ses petits.
— Vous! Madame.
— Est-ce votre victime ?
Et la mère écarta d''un geste délirant Ghristiane penchée sur le front d'Aymar. Puis s''efFaçant à son tour pour, laisser découvrir toute Phorreur de ce corps ensanglanté, elle ajouta :
— Regardez bien.
— Mon fds! s*'écria le vainqueur épouvanté.
— Silence !
— Mon fils...
— Non!
Et Paccent dont cette dénégation fut prononcé était si plein d''autorité et de vengeance que le désespoir seul d'une mère
298 CHAPITRE XVÎ.
et la certitude (Fen mourir pouvaient en expliquer Pamertume.
— Mon fils...
— Non! Encore une fois, non! Rassurez-vous, Monsieur. Vous nVvez épuisé en ce jeune homme que le sang de Léonce ; vous n'avez frappé que le plus généreux des citoyens de cette lâche cité. N'était-ce pas servir vos opinions?.. Allez, défenseur de l'Ordre, réjouissez-vous et enrichissez vos états de services : vous n''étes pas si coupable, vous n''êtes qu'un assassin !
Et Laurence, abattue de délire, tomba sur le corps de son fils.
— Morte! dit un inspecteur de la voie publique. Placez-les tous deux sur le même brancard.
— Monsieur., est un parent qui demande à se charger des sépultures, dit le docteur Berthomier, qui depuis long -temps interrogeait Partère de l'intrépide vaincu.
— Monsieur? dit le magistrat, ancien huissier-priseur, et en désignant Chalamel
qu'il connaissait. Cest un très brave homme : Adjugé î .
On emporta la mère à côté de son fils.
— Si avant douze minutes je puis ouvrir la veine de notre ami, nous le sauverons peut-être encore , dit Berthomier bas à Christiane.
— Oh! tout de suite! s'écria la jeune femme dans l'ivresse de son espoir.
— Prenez garde ! Je ne le sauverais ici que pour le livrer à l'échafaud. Qu'il ne sorte de la mort des braves que pour la liberté et pour vous., car Finfortuné.. — il a perdu sa mère î
Christiane frémit.
Chalamel balbutia pour qu''on prît la route de sa maison du faubourg Saint-Germain.
Christiane arrêta le cortège et le fit présenter à la fatale mais prochaine maison ; la maison de Sénégal. Elle était déjà fermée, déserte, abandonnée; et la jeune femme se tordait les bras de désespoir.
Le vieux chirurgien soupirait.
Il fallut marcher. Cliaque fois qirun obstacle nouveau venait arrêter le convoi et retarder le zèle des porteurs, quelle angoisse atteignait Fâme de Christiane ! quelles poignantes impatiences la faisaient pâlir et trembler ! Toute sa vie était enfermée dans douze minutes. Et tantôt c''était un groupe de marchands qui, osant enfin rouvrir le magasin pour se demander des nouvelles du combat terminé, encombrait la rue.
Tantôt c''étaient les deux carrosses d'un ministre et d'un banquier qui se poussaient de front sur toute la largeur du passage afin d'arriver plus vite au Château et à la Bourse. Plus loin , voilà le bulletin déjà officiel de la victoire épaississant la coliue des badauds. Pauvre Christiane ! chaque seconde perdue pouvait mettre Féternité entre elle et son époux. Le plus misérable contretemps coûter l'existé nce à son dieu. Elle perçait la foule la première ; elle allait de l'un à Fautre des quatre hommes qui portaient le fardeau, les encourager,
augmenter le taux des récompenses promises, livrer son mouchoir et son voile pour étancher la sueur qui ruisselait de leur front. Sa fd^'tune ! son salut ! pour trois secondes abrégées sur le supplice dVine double agonie !
Enfin on arrive. Les témoins éconduits, les portes closes , et sans permettre que le blessé franchisse le péristyle, là, au pied de l'escalier , le chirurgien saisit le bras d''Aymar : il l'ouvre., et sans oser par excès d''émotion consulter le patient lui-même, il attache son regard sur Christiane. Christiane ne respire plus : mais tout à coup ses yeux grandissent, son front se colore, on dirait qu'elle reçoit un sang nouveau dans ses veines.. c''est celui de son époux! il coule • Bertlîomier n''a plus de crainte.
— Sauvé! dit-il.
Aymar, en effet, a soulevé la paupière; mais il n''a rien vu , pas même sa mère : et déjà cette paupière est refermée.
— Pourra-t-il reprendre sa connaissance
avant trois jours? dit le docteur .j'en doute. QuVn ne lui parle point, que nul bruit ne se fasse entendre; il échappera peut-être encore aux dangers de cet effroyable coup de feu... et aux espions de la bonne cause, ajouta- t-il après un moment de silence.
Chalamel baissa la tête. Christiane pria et remercia Dieu.
Personne, dans Texcès de la joie que donne une espérance si inattendue, personne, excepté Berthomier, ne remarquait un inconnu glissé jusques-là, et demeuré inaperçu durant l'opération. Il s''éloigna alors en ouvrant une porte de service dont il paraissait connaître le secret; et Berthomier, seul encore, saisit les derniers bruits qu'il laissa sur sa retraite. C'était comme le rire du hibou, le cri léger et railleur que pousse la hyène quand elle est joyeuse.
M"e Beauval, sans éclat et sans coûteux honneurs, fut rendue à la terre. Elle laissait un testament qui suivant les droits ré-
serves par sou contrai de mariage, attribuait exclusivement ses biens à son fils.
Chalamel, oublié dans le moniteur du lendemain, où il avait droit à une nomination de Receveur-général et au nom de Bru tus immolant &a race, déserta l'hôtel qui cessait de lui appartenir, et alla cacher son zèle et son avarice trompés dans un quartier voisin du Château.
Christiane, errant naguères dans le monde, et étrangère au sein de cette famille que la fatalité poursuivait, se trouva seule et maîtresse en un instant dans une maison qui renfermait tous les intérêts de son cœur. Mais, hélas! c''était un époux à qui la douleur et la fièvre étaient la pensée , et un enfant , chez qui cette pensée n'était pas développée encore. Elle allait de Tun à Tautre , les surveillait dans leur sommeil; et par la conformité des amours qui se confondaient pour elle en ces deux êtres, elle puisait tantôt quelque sécurité sur l'état d'Aymar à voir briller
de santé et de beauté son fils, et tantôt elle sentait des appréhensions pour lui à Taspect languissant de son père. Quand elle avait long-temps considéré avec efFroi Timmobile léthargie du blessé, elle allait réveiller l'enfant pour s''assurer qu''il n''était pas en danger aussi. — Au prix de ton repos, rends- moi le mien, disait- elle tout bas, toi qui ressembles tant à celui qui souffre. Puis, quand elle le voyait sourire, il ne lui semblait plus qu''il fût menacé d''être orphelin. — Dieu ne voudrait pas, pensait-elle, laisser lajoieàFenfantqui demain doit être privé de son plus sûr appui, Berthomier avait été arrêté comme complice de ceux dont il avait fermé les blessures. Et bien qi\e cent gardes nationaux, cent soldats convalescents eussent offert de témoigner que Tofficier de santé n''avait choisi dans la poussière que les uniformes les plus ensanglantés , il était retenu dans Tespérance qu'on obtiendrait de lui quelques révélations à force d''obsessions insidieuses.
Enfin dans la troisième nuit de son agonie, Aymar soupira. Christiane, à la clarté d"'une lampe demi-voilée, approcha. Suspendue sur un pied tremblant, elle attendait quels signes de retour à la vie allaient échapper à ces lèvres si pâles.
— Ma mère ! dit Aymar.
— Oh! mon Dieu! qui mirait dit, pensa la jeune femme, que la première parole qu''il prononcerait dût me déchirer rame !
Elle laissa tomber ses bras et devint immobile comme cette statue de Canova qui pleure à Rome sur le tombeau de Ganganelli.
— Qui donc êtes-vous? reprit le mourant; et dans quel lieu suis-je moi-même? Appelez ma mère.
La veuve de Muranoff se pencha : Il ne la reconnut point.
— Vos parents dorment à cette heure , dit-elle.
— Etes-vous l'Ange, vous, destiné à
me conduire hors de cette vie? Partons. Il souleva une main débile , et Christiane la saisit avec un sanglot.
— Où suis-je? demanda-t-il encore.
Christiane posa le doigt sur sa propre
bouche en signe de discrétion.
— Est-ce encore la Pologne? — Dieu merci je deviens insensé!
— Cest moi, x\ymarl
— La maîtresse d'Egidius?.. dit-il.
Se défendre est un instinct des nobles cœurs; mais il avait été interdit de parler au mourant, et plutôt mille fois endurer la calomnie qu'exposer un de ses jours.
Cependant Fivresse de cette résurrection^, Timpossible vertu de vivre sous une idée qui tuait sa pudeur, son orgueil de mère peut-être , égarèrent les idées et les pas de la jeune femme. Dans son besoin d'une protection, elle alla en silence chercher son fils , Tenleva du berceau et l'apporta tout endormi devant l'accusateur.
Aymar regarda autour de lui , de ce re-
gard qu''attachera un jour la résurrection aux choses de la terre. Il y avait, dans sa première et surnaturelle idée, de la joie et de la terreur. Il sembla chercher des souvenirs., puis contempla Tenfant encore., et d'aune voix intelligible à peine :
— Son nom? dit-il.
— Mon fils : répondit Christiane.
Carie frêle exilé n'avait pas encore reçu
de nom au baptême, tant la mère était jalouse qu'il ne fût nommé qu'yen France.
— Ah! Madame, demandez pour moi à Dieu le bienfait de Terreur et le bonheur de Taveuglement, dit Aymar. lia permis un miracle en vous rapprochant de nous. Abusez-moi, ou laissez-moi mourir. Cest le sang de rétranger, n'est-ce pas? Cette créature, adorable ou maudite, dites-moi son nom!
— Ton fils! dit Christiane. Et elle le déposa avec toute l'adroite et maternelle douceur dans les faibles bras d''Aymar, en sV penchant elle-même.
Le blessé s''évanouit.
'W<5 CHAPITRE XVT.
Mais il reprit ses sens presque aussitôt, car la faiblesse du bonheur ne saurait être longue ni funeste.
— Et! ma mère, dit-il, est-elle heureuse?
— Ah! souvenez-vous, dit Christiane, de la joie qu'enfermait sa lettre, quand elle vous rappela il y a quelques jours à Paris.
Puis se retraçant à elle-même que cette protectrice était déjà perdue pour elle, ses pleurs recommencèrent à couler.
Que sut donc inventer une ingénieuse tendresse pour abuser le cœur d''un fils sur Tabsence de sa mère ? que peut-on dire qui semble naturel à tant d'impatiente inquiétude? Cest un secret inexpliqué.
Il avait fallu appeler près d''Aymar un chirurgien nouveau , et cette nécessité pouvait entraîner des périls. Sous les inspirations d'un gouvernement de police , un magistrat n''avait-il pas osé prescrire, par une ordonnance , aux médecins de dénoncer leurs malades? Et pendant que
cet homme prenait la corruption par entreprise sous le nom assez ridicule de Gisquet, on allait élaborer une loi où la prison était jugée douce et Pexil clément. Il s''agissait d''associer ces deux châtiments en un seul : la déportation, c'est-à-dire la prison dans Fexil ! Et pour la présenter cette loi , on n''attendait que Tavènement au ministère d''un courtisan officieux, d''un amiral dont le nom réunissait, tout exprès, les idées les plus douces et les plus fleuries : ROSA-31EL. L''eff'roi qu'inspiraient les vaincus même après la victoire , était tel, que Paris allait se ceindre de forts détachés.
Il fallut changer de domicile.
Chalamel, soit qu''il n''eùt pas osé faire valoir le dernier service qu''il avait failli rendre à la monarchie, soit que le ministère sachant cet homme désormais acquis dédaignât d''employer avec lui Tappât des récompenses et la corruption des places , Chalamel ne fut pas nommé Receveur-général.
Alors et en vertu d'un jugement, ses créan-
ciers parlèrent de s'emparer de son hôtel.
Il fallut bien apprendre à Aymar que cette propriété était la sienne; hélas! et que par conséquent il avait perdu sa mère. Tristes mouvements de la vie : Cachez les plaies qui nous sont faites par de délicats efforts, il vient un grossier motif qui les dévoile et les déchire. Intéressez le cœur à se taire, Tintérêt brutal parlera. Et les sentiments de l'homme sont gouvernés ainsi. Il les a subordonnés aux seuls intérêts vulgaires. On se déplace peu pour une vertu, un frère malade, des confidences de cœur à échanger; mais qu*'il s''agisse de recouvrer quelques piastres, on devra tenter le tour du monde entre des écueils et la peste.
— Avez-vous pu me le cacher? disait Aymar à Christiane avec un indéfinissable accent de plainte.
La pauvre orpheline était réduite à dérober encore d''autres secrets. Aymar ne devait savoir la vérité sur sa naissance
que quand il aurait touché un autre hémisphère .
Mais elle lui révéla tout ce qui la concei nait elle-même, montra avec candeur Tespérance de porter bientôt son nom ; puis , en exposant Pétat de la fortune de son fils, elle mit quelque complaisance à détailler les avantages faits, les précautions prises par les Claremond en faveur de cet enfant. Elle voulait arriver à conclure en conseillant à Aymar de faire à M. Chalamel l'abandon de tout Fhéritage maternel.
Aymar avait eu cette pensée : et Chalamel accepta dans Tignorance où il savait le donateur des rapports qui existaient entre eux. Aymar n'avait pas encore appris en effet ni quel était son père, ni quel était son meurtrier. C'est lui qui consolait Chalamel. Il se sentait humilié de l'abaissement où se courbait devant lui cette tête chauve. 11 ne parvint à calmer enfin son remords qu'en lui abandonnant sa fortune tout entière.
La plupart des amis du blessé le croyaient perdu. Lui ne songeait plus qu''à choisir un asile , une contrée riante où , avec la jeune mère et son fils, il put attendre de meilleurs jours, quand il vit paraître son nom sur la liste des proscrits. Ce fut un journal du matin qui lui apporta cette nouvelle , et à l'heure où Pâme reposée s'ouvre après le sommeil au bien-être de la convalescence.
Déclaré contumace, il n'en était pas moins poursuivi , et il sut qu''on se flattait même de pouvoir bientôt le réunir à ses