‹ Aymar (volume 2)Chapitre 2 sur 2 · COMPLICES · texte numérisé non relu

COMPLICES

Qui donc Pavait découvert? Qui donc Pavait dénoncé?

Aymar laissa sur son lit la liste des prévenus tout près d''un exemplaire de Pordonnance du préfet de police, afin que ces deux papiers frappassent à la fois les yeux de son chirurgien dès qu'il viendrait renouveler les appareils de sa blessure.

— Monsieur ! dit l'homme de l'art en saisissant les rapports que ces deux pièces

faisaient naître : ceci ne sera jamais en France qu'une gratuite infamie. On pourra trouver des hommes pour contresigner de pareilles lois, on n'en trouvera pas pour les exécuter.

— Oh! docteur, s'*écria Aymar, que votre courroux me fait de hien ! Si vous avez quelque opération douloureuse à me faire subir, commencez : je n'en sentirai rien. Et puis, faites-moi porter où vous voudrez; je sens à votre indignation que vous ne refuserez pas l'hospitalité au républicain.

— Seulement, dit le docteur, attendons la nuit , et mettez vos gens en garde contre une femme dont je rencontre trop souvent l'équipage aux environs de cet hôtel!

Aymar consulta sa bien-aimée Christiane sur les impressions que lui pourraient causer cette nouvelle : elle ne parut répondre à aucun soupçon, à aucune conjecture de son âme candide. Et cependant en revenant plusieurs fois sur cette importune image, la figure d'Aiabelle grandissait ter-

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rible et menaçante à ses côtés. Elle se garda de faire part de cette terreur; mais le soir même le jeune couple avait changé de retraite. Peu de jours après, grâce à l'habileté de Tart, et à la puissance des soins de l'amour, le blessé avait assez de force pour penser à gagner sous un déguisement la rade de Rochefort.

— Pour un temps cruel mais rapide , dit-il, ô ma bien aimée !

Christiane pleurait.

— N'essayez pas, lui dit le médecin,, de le faire changer sur le projet de ne point vous expatrier avec lui, de ne point associer à son sort deux faibles têtes. Ce soir il vous présente à l'autel : ce soir le saint abbé de Laroche-Aulnay, Fancien ami de votre famille, consacrera votre union : il sanctifiera les serments échangés. Vous recevrez au gré de vos vœux, de vos droits, noble fille , le nom si honorable d'un enfant du peuple. Mais n'*insistez pas pour accompagner son exil, Madame. Seul, on

échappe quelques fois aux pièges -. trois êtres réunis éveillent les inquisiteurs. Ce n''est pas la première fois, les misérables, qu'ils ont épié la tendresse des mères et rendu Tamour dénonciateur. Le fait seul de votre présence autour du banni serait un indice à compromettre sa liberté et peut-être sa vie.

— Je n'aurai jamais le droit d'exposer ses jours, dit Christiane, en affectant la résignation , mais ce soir celui de sacrifier pour lui les miens.

Supprimons les détails du pieux mariage. Ce sacrement fut modeste comme ces secrètes cérémonies où le Christ se cachait naguères devant les hommes d'intolérance révolutionnaire. Passons les timides et brûlants adieux : que les tendres imaginations les comprennent !

Cinq jours après, un navire américain ,^ I'Alcyon, sortait de la rade déserte de Kochefort. Il allait franchir la passe.

L''ancre avait été levée à minuit.

Le canon de partance qui ébranle toujours la résolution des voyageurs avait retenti avec plus de solennité encore dans l'âme d'Aymar. Debout, arrêté surParrière de ce na.vire, le proscrit découvrit avec respect sa tête : et en apercevant aux dernières clartés qui tombent des étoiles les rivages déjà lointains de la France :

— Adieu, dit- il, mon doux berceau , mon souvenir, mon paradis perdu !

Si je ne dois jamais te revoir, tu obtiendras, de moi une larme de tristesse , mais non de repentir. Je devais fidélité à cette cause malheureuse. J''emporle une conscience sereine, et ne saurais me sentir humilié d'être au nombre des vaincus.

La victoire et la justice n'habitent pas toujours sous le même drapeau. Il faut marcher au combat la statue du destin voilée. Tout un peuple a beau sembler infi-

dèle à ses propres actions, devais-je imiter un exemple que mon honneur réprouve?

Crédulité des nobles cœurs ! Je t'ai cru régénérée , ô France, rajeunie par la victoire, et rendue à la virginité des nations : je te comparais après ton divorce à une victime qui sacrifiée à une première alliance forcée retrouve enfin sa liberté avec ivresse; mais tu cours d''un lien à un autre , d'un esclavage à un joug; à peine échappée à un vieillard, tu en prends un second. Es-tu donc la grande prostituée des couronnes ? es-tu la fille de joie de la royauté?

Adieu , nation morte pour un temps à tout ce qui donne du prix à Texistefice : le dévouement , l'abnégation de soi et l'enthousiasme. Peuple qui t'abandonnes toimême , semblable au fainéant Charles VII dit le Victorieux , où trouveras-tu Agnès , dame de beauté , pour te faire rougir ? Où trouveras-tu la fille pure du laboureur pour te défendre ?

Il s'arrêta. Il pensa à son fils : Fimage de Christiane amollit un moment son cœur.. Puis reprenant ses idées graves et améres :

La mémoire de ce peuple est bien courte ! — 11 laisse une vie entière d'hypocrisie se laver par un jour de dévouement hypocrite. Il estime tout ce qui réussit; il pardonne vite à ceux qui le trahissent et le déshonorent. Lâche au civil autant que valeureux sur un champ de bataille, il n'a pour ses ennemis comme pour ses sauveurs , ni haine généreuse , ni reconnaissance durable. Vieille France ! car tu marches à la décrépitude , puisque Pindifférence est déjà chez toi décorée du nom de sagesse , et que tes enfants ne comprennent plus que Pégoïsme des vieillards. Ah! la jeunesse seule veut, pour trouver du goût à un breuvage , qu'il soit partagé avec des frères ! Il n'est qu'un âge pour l'esprit des

sacrifices ; il n'est qu'un sentiment digne de Dieu : c''est le dévouement. Pourquoi regretterais-] e un sol où Ton est déjà réduit à savoir que la majorité des vivaifts est du parti de la mort de Pâme ? S'associer à cette majorité, c'est se déclarer du parti de l'inertie contre le mouvement, l'allié des Miguel, des Nicolas, le mainteneur des traités signés dans la poussière de Waterloo. Puis-je appeler mon départ un exil quand tu n'es plus la France.^ Mais ils passeront ces nuages où s'éclipsent toutes nos pudeurs , ils finiront ces sommeils de la brute qui digère; elle aura un terme cette somnolente époque, et la postérité n'y croira pas, j'espère, pour l'honneur des ancêtres. Les années qui se traînent après 1830, seront le temps fabuleux des lâchetés françaises, la mythologie de l'égoïsme.

La voix de l'honneur éveillera quelque jour un écho au milieu de ce désert; le temps fera sa justice et ne perpétuera

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pas à toujours les mêmes noms et les mêmes coffres : citoyens avares, hommes à deux charnières et à serrure. Leur Justemilieu finirait par prendre pour son héros Thersite et Harpagon pour roi, France!

tu as été assez punie par le poids des tristes êtres qui te gouvernent. Tu ne peux être condamnée à finir sous le supplice infligé jadis à la femme adultère : celui d''être étouffée dans la boue.

Je reviendrai chercher nos foyers quand ces foyers seront un asile; quand, plus vile et plus lâche que l'inquisition espagnole, leur police aura cessé d''être la fille chérie du pouvoir; quand la corruption ne sera plus le rouage essentiel de la monarchie; quand on cessera de rencontrer la corruption à domicile ; la corruption au collège électoral; la corruption dans les cachots; la corruption au chevet des malades; la corruption au lit des mourants dans les hôpitaux. Quand Faction de trahir ne sera

plus, non seulement encouragée , mais proposée, mais imposée dans le texte des lois. Impérissable France ! espère ; l'avenir est à toi. Les marchands, pour s''être emparés du temple , ne l'auront pas détruit. Aimer la liberté ne sera pas toujours se passionner pour un rêve , brûler pour un cadavre comme la lampe suspendue dans les tombeaux romains. Laissons-les passer les réactions de la peur contre le courage , des hommes d'argent contre les hommes de cœur. L''adversité a ses chances, et les revers leurs profits. Ce n'est plus malheur aux vaincus qu'ail faut dire , ô Gaulois que vous êtes; mais malheur à qui ne sait pas être vaincu : à qui il manque la dignité de la défaite et la patience des mauvais jours. L''adversité est un bien pour les partis destinés à gouverner Favenir : elle les éclaire et leur enseigne déjà la clémence. Quelle fortune que Tennemi ait eu le temps de dévoiler son injustice et de

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donner au pays la mesure de ses impuissances et de sa mauvaise foi ! Que Fadversité soit bénie : elle est le vent qui force à s''attacher au sol les plus généreuses racines; elle est la m^r profonde où les perles sont cachées. Le succès ne fera pas toujours la moralité des causes : demain , le temps viendra où les actions humaines seront appréciées par leur inspiration. La superstition des faits accomplis sera renversée après Texemple de tant de généreux vaincus et d''abominabIes vainqueurs. Pourquoi respecter Pinjustice et Tinfamie qui triomphent? La cause de Caton est plus juste que celle des dieux. Crachez au front de la Victoire , si elle est impie ; protestez contre la Providence , si vous avez le malheur de ne pas savoir qu'en permettant pour un jour le succès d'aune injustice relative , la Providence a les vues lointaines d^me équité future. Les noms les plus honorables dans l'histoire seront ceux que la

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défaite a sanctifiés : ce sera Léonidas, ce sera Hoffer le tyrolien , ce sera le Polonais Kosciusko. Et qui voudrait déjà échanger la croix d*'or et les ordres en diamants d'un Metternich , contre les fers chrétiens de Silvio-Pellico ?

0 mes camarades , ne perdons point courage. Songez que la plus noble des couronnes antiques fut celle dont on orna le front de ce consul qui n''avait point désespéré de la fortune républicaine, Il fallait que vous fussiez opprimés, persécutés , méconnus : pensez-vous qu''une religion eût fait le tour du monde si ses disciples n''eussent jamais été offerts en sacrifice ? Eh bien ! notre temps d''épreuves est venu. Notre religion, à nous, combat dans le cirque. Nous sommes des novateurs? parce que nous revenons aux principes éternels de la liberté de Thomme et de l'égalité de ses droits. Vous subirez Favare Galérius, et les prétoriens de la ban-

lieue, et les épiciers de la grand\ille, et la massue des autorités instituées pour protéger la paix.

Mais il naîtra dVutres soleils : attendez les prochains retours du sort. « L''arbre exhausse le nid de Foiseau^même pendant qu'il dort, la tête abritée sous son aile. » Amis, ne perdez point la foi; vous reprendrez votre attitude de libérateurs au premier signal de la guerre. Mon pays , tu redeviendras la France au premier cri : AUX ARMES ! qui retentira des deux extrémités de cette vieille Europe abrutie par les rois.

Puis il reporta sa pensée vers sa chère Pologne :

Elle aussi renaîtra ! Cette nation est trop nécessaire à FEurope. Au milieu des caducs états , elle représente le siècle. L''opprimer, la décimer, mon Dieu!

ils appellent cela le droit divin! Mais la laisser périr, Dieu juste, ce serait donner

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tort aux. lumières que tu prêtes, aux vertus que tu inspires! Ce ne sont plus quelques chétives provinces que la Russie et PAutriche envient : les princes ne sont acharnés que contre Fesprit de ces populations. Peu soucieux du corps , c"'est l'âme qu'ils veulent tuer. Nos Polonais sont les Croisés contre l'absolutisme. Ils servent la grande cause de l'avenir, et voilà Punique secret de la haine des trônes et de la sympathie des peuples. Aussi que quelque monarque ait grimacé un moment un semblant d"'affectiftn pour eux, il s''est bientôt associé aux persécuteurs et il a continué Poppression par Postracisme. Mais encore une fois : (( la Pologne ne périra pas. » Ce que la royauté a dit, la démocratie le fera. Le mensonge royal deviendra une vérité par la démocratie.

La frégate en ce moment doublait le cap. Aymar, pours''exhausser, s'élanoasur PalTùt d un canon; et derrière les forts qui dé-

fendent Fembouchure de la Charente, il put, entre les îles de Ré et d''01eron , revoir encore une fois la cote de^France.

Adieu donc pour un jour, terre qui recelles dans tes entrailles tant de hércfs , et qui en montres si peu à ta surface : terre aimée du soleil , parée de feuillages , exempte de poisons , de tigres, u de serpents aux cercles sonores, » comme a dit le plus chéri de mes poètes.* Je rêverai de ton ciel gris et tendre sous le torride azur des Antilles , et de tes ombreuses forêts , et de tes frais ruisseaux qui parlent de somîneil. Je puis languir, mourir, épuisé là bas d''attente et de jours oisifs : que fait la vie d''un homme? Qu''est-ce que la durée d''une génération pour Tinfaillible avènement d''un progrès politique? Mais j''emporte la certitude que tu vivras régénéré et libre pour les jours destinés à mon fils, o vaste empire qui baises en ce moment * André Chénier.

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les fers dorés qui te servent de bandeau. Galilée serait mort avant que la réflexion etPexperience eussent confirmés sa raison : Christophe Colomb pouvait succomber sous la révolte de son imbécille équipage : Tun se fût-il moins endormi consolé par la certitude des mouvements du globe, et Fautre par l'existence dVin hémisphère nouveau ?

Le soleil se levait.

A qui n'a pas vu le disque en feu sortir des abimes, comment peindre ce spectacle? Comment le retracer à qui l'a vu une fois?

Rien n'apparaissait à l'horizon, si ce n'est une frêle barque de pêcheur. Mais de moment en moment et à Toeil nu même, on pouvait y découvrir trois navigateurs, battus par une mer furieuse. Le premier rayon du jour oblique frappait juste les flancs du bateau.

Le capitaine de la frégate monta en ce moment sur le pont.

5^8 CHAPITRE xvr.

— D''où vient donc, dit-il à son mystérieux passager, que vous contemplez avec tant dVttention ce point noir?

— Parce que là, répondit Aymar, j''ai entrevu une femme et son enfant. J''admirais ce courageux amour de la famille qui ne veut pas d'un moment quitter le pauvre pêcheur. Elle s^associe à ses travaux, à tous les instants de cette vie périlleuse. Tant de dévouement, Capitaine, n'habite pas toujours nos cités !

— Nous allons approcher Fembarcation, dit roiïicier, et vous pourrez juger

rv vous-même des vrais sentiments qui animent ceux qui la montent.

La côte avait fui, et la frégate et le bateau se rapprochèrent rapidement.

Bientôt : — Aymar! cria au dessus du bruit des flots une voix éperdue.

Aymar se précipita : on lui tendait son enfant.

Il le reçut dans ses bras.

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— El maintenant, dit Christiane en se pressant sur son cœur : Séparez-nous si vous l'osez!

Mais TAlcyon reprit sa marche. Le canon du fort annonçait en vain qu''il était poursuivi :

— Oh! 1"" Américain, dit Modeste, a la supériorité des voiles.

€@M^LTOÎI(D)M.

Le procès cFAymar, enlevé au jury contre toute équité politique, fut poursuivi en Tabsence de Paccusé , et sa fortune avait en vain été donnée. Les condamnés sont solidaires. On prouva à Chalamel qu'' Aymar n'avait pas eu le droit de disposer de son bien durant Tinstruction judiciaire. Le gouvernement du juste-milieu dépouilla donc le plus zélé de ses capitaines pour acquitter les frais de ce procès immense. L''homme aux matériels profits, l'avare et cupide bourgeois se vit réduit à la privation des seuls biens qu''il eût jamais compris.

Alors il fut contraint de quitter à son tour FEurope. Il opposa à la mauvaise fortune Finsensibilité du cœur plutôt que le courage ; et n'ayant plus que lui à pour-

voir, on dit qu'il est allé à Euénos-Ayrès commencer sans capital un métier nouveau. Là, il s''est fait courtier. 11 écrit quelquefois, non à sa famille de factieux dont il n''a plus rien à attendre, mais à quelques négociants dont il recherche le crédit.

« Si le climat ne devient un trop rude obstacle à ma persévérance , mandaitil dernièrement à un riche pharmacien en gros, j''espère , Monsieur, être à la fin de la prochaine année en état de lever pour mon propre compte une boutique. Je tiendrai assortiment de plantes médicinales ; et je vous donne cet avis par la présente en vous priant d''en tenir bonne note , comme aussi dVn faire part à vos correspondants et connaissances. »

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