‹ AymarChapitre 2 sur 13 · A Y 31 AU · texte numérisé non relu

A Y 31 AU

l'avait passé sa mûre un anneau d'or autrefois apporté d'Espagne; mais ce bras était cruellement entamé. L'habile chirurgien qui vint poser les nouveaux appareils était ce même chef de l'Hôtel-Dieu qui avait dit aux blessés du 27 :

— Ah! vous souffrez, misérables? C'est bien fait!

A ceux du 28 : «

— Étourdis, qu'alliez-vous faire là?

Et enfin à ceux du 29 :

— Venez! héroïques vainqueurs, nous vous sauverons comme vous avez sauvé la France!

— Que ce peuple a été brave et clément, disait la jeune fille quand son hôte s'informait des résultats de la victoire. Attaquer presque sans armes et se jeter avec tant de désintéressement au-devant de la mort! Gela est beau! Et vous êtes de ces hommes, monsieur! ce ne sont donc pas des républicains? car les républicains ne sont avides que de sang et de pillage.

Le blessé souriait tristement, et l'abusée patricienne déchirait ses châles les plus précieux pour en entourer sa blessure ouverte. En allant chercher, pour l'emploi d'une potion calmante, quelques feuilles d'oranger dans le parterre, elle vit venir, sous le péristyle, une femme qui observait tout, hésitait à entrer et avait l'attitude de cette anxiété qui brûle d'interroger et qui n'ose. La fierté des traits de l'inconnue la frappa; elle crut retrouver sur ce front et dans cette taille je ne sais quelle ressemblance qui l'attira; et au moment où elle allait s'enhardir à lui adresser obligeamment la parole, l'étrangère contemplait elle-même la jeune fille avec des yeux empreints d'admiration.

Ces deux femmes firent simultanément, pour se rapprocher l'une de l'autre, la moitié du chemin. Enfin plus frappées de leur aspect mutuel à mesure que la distance s'effaçait :

— Vous vous nommez Ghristiane , mademoiselle? dit l'étrangère.

— Oui, madame; et il est ici, répondit candidement la jeune fille.

Puis elle précéda l'inconnue vers le lit où souffrait son libérateur.

— Aymar ! • • j l ;

— Ma mère! — quel hasard vous a conduit ici?

— - Tu crois donc, dit madame Beauval, penchée sur le

front du malade, et l'entourant délicatement de ses bras, et le couvrant de son souffle, tu crois donc qu'on peut cacher quelque chose à sa mère?

Le comte reparut au chevet du républicain et renouvela fastueusement ses actions de grâce pour le service qui lui avait été rendu.

— $e calomniez personne pour me louer, dit Aymar; aucun de mes amis n'eût agi contre un homme sans défense.

M. de Claremond donna à sa ligure l'expression du doute; et, promenant sur le riche mobilier qui les entourait un regard de suspicion, il revint à exprimer une dernière fois sa gratitude.

Aymar pouvait s'irriter, mais Christiane ajouta :

— Et nous avons besoin encore de votre présence, monsieur. Si vous avez l'insouciance de ne pas voir que l'action de vous transporter loin d'ici serait mortelle, en l'état où vous êtes, comprenez au moins que votre présence est ici une sauvegarde pour mon père...

Et son regard timide ajouta... et pour moi.

Aymar, par une rapide inconséquence de son esprit, se laissa persuader. Il avait consulté sa mère d'un coup d'œîl, et celle-ci avait approuvé l'avis de Ghristiane, comme si, dans un autre instinct, elle n'eût pas été moins prompte à comprendre que son fils avait plus de chances à guérir dans cette atmosphère-là qu'en tout autre.

— Mais mon père? demanda Aymar.

— Il vient de rentrer chez lui, répondit madame Beauval. Pierre, qui avait son secret, me donne cette assurance; c'est Pierre qui doit présider ici à tous les secours que pourra nécessiter ton voyage.

En disant ces paroles, la mère s'éloigna comme pour éviter le regard interrogateur de son fils. Elle sortit même tout àfait pour quelques minutes de l'appartement où entrait Pierre.

— Qu'est-il donc arrivé h votre maître pendant ces deux jours? poursuivit Aymar, dès qu'ils furent seuls : je dis seuls, car je ne compte pas Modeste, bien que l'assiduité de cet enfant fût touchante auprès du blessé.

— Rien, monsieur, dit le domestique.

Et il ne put réprimer un mouvement des muscles de la bouche qui porta successivement sa joue gauche vers la clroite; puis la joue droite vers la gauche.

— Ma mère dit que votre maître s'est absenté de la maison.

— Monsieur Aymar, répliqua Pierre avec une gravité qu'il eût désiré ne pas démentir, il est vrai que monsieur a éprouvé une grande défiance. Je ne sais pas qui, ici, avait persuadé comme ça qu'on voulait faire un mauvais parti à tous les amis du Château et qu'il fallait se cacher des bons enfants; mais il ne s'est pas cru assez en sûreté sous la maison; il a disparu, et nous n'avons pas pu deviner ce qu'il était devenu pendant vingt-quatre heures.

— Enfin ?

— Enfin, j'ai reçu tantôt, par un enfant qui s'était glissé comme une anguille entre toutes ces pierres dérangées, le petit billet que voilà. Il y a seulement : « M. Pierre Coumoul est invité à se rendre sans délai chez madame Abeille, carrefour Buci, 30, septième étage au-dessus de l'entresol. »

— Tiens! me suis-je dit, qu'est-ce que j'ai à démêler avec cette aventurière? Est-ce un piège qu'on nous tend? Il y a peut-être quelque enjôleuse qui voudrait profiter de la révolution pour me séduire. Je vais vous la remettre à sa place. Et j'y suis allé tout droit. Ils verront, me disais-je, que je n'ai pas perdu la tête comme Polignac, et ne me laisse pas enfoncer comme la monarchie!

Monsieur, quand je suis entré dans cette allée obscure ou il me fallait monter cent vingt-cinq marches, j'ai eu une émotion tout de même. On est sûr de soi ; mais on n'est pas à l'abri d'un guet-apens. On sait des femmes qui font voir mille et mille couleurs à d'aucuns benêts, voyez-vous!

Enfin je grimpe ; et sur une porte grise au haut de l'escalier, je lis : — Lucrèce, femme Abeille, élève de M. Gilbert, médecin de la Maternité. Je sonne de toutes mes forces.

Une dame de la seconde jeunesse, avec un tablier, des boucles d'oreilles et des battant-l'œil à sa coiffe de dentelles, vient comme une furie sur le palier.

— Quel est le butor qui fait ce tapage? qu'elle dit. Ne savex-vous pas, mon garçon, que vous pouvez causer ici des saisissements et faire avorter des jeunes personnes? Il csi; défendu de faire du bruit autour des accouchées. La police n'a pas même le droit de pénétrer dans nos maisons ; cl vous venez carillonner comme si le feu était à l'entresol. Qui ètes-vous, benêt ?

— Ma foi, madame , que je dis, je suis un homme assez

embêté de votre mauvaise grâce , voyez-vous, et si vous ne vouliez pas de moi, il ne fallait pasm'envoyer quérir.— Voilà! Je lui montre le papier , et tout à coup c'est un sucre. — Par ici, mon petit homme, fit-elle ; il y a là une personne qui sera ressuscitée de vous voir.

— Nous serons deux, que je me dis en moi-même. —Monsieur, madame Abeille me fait pour lors entrer dans sa plus belle pièce , et j'aperçois le pied d'un lit passant au bout d'un grand paravent à fleurs, qui servait à envelopper la personne.

— C'est Pierre ! dit de loin la sage-femme avec une voix de réglisse : c'est le fidèle Pierre.

Point de réponse.

— On aura mal dormi cette nuit, ajoute en se tournant vers moi la matrone; on repose sans doute un moment; asseyez-vous là , mon amour, ma cliente veut vous voir et vous parler elle-même. Prenez patience.

Monsieur , j'allais trouver une réponse sévère, mais la supérieure était déjà adroitement partie. Alors je me lève et je m'approche sans précaution du lit. 11 y avait là, enfoncée dans une demi-douzaine d'oreillers au moins, une figure... que je ne reconnus pas d'abord ; figure , certainement bien respectable, mais si embéguinée décoiffes, monsieur, de collerettes, et un tel nœud de rubans bleus sur l'oreille, que je n'ai jamais rien vu de si... je veux dire de si singulier. — C'était ? — Vous comprenez ?

Nullement.

— Eh! c'était monsieur votre père, devina Modeste en éclatant de rire.

— Hélas ! oui, monsieur, déclara Pierre ; il s'était déguisé comme ça et réfugié si haut, de peur de la bagarre et de la liberté.

Aymar fit jurer au domestique et à Modeste de n'ouvrir jamais la bouche sur cette aventure ; et il sonnait pour se débarrasser de leurs offensantes assurances de discrétion et de dévouement, quand M. Chalamei entra lui-même dans la chambre de son fils.

— Victoire ! s'écria-t-il. Nous avons tout culbuté. Il fuit, ce roi parjure ! ce monarque des étrangers, ce vil instrument de la sainte-alliance ! A bas la chose légitime et vive à jamais, à jamais, le peuple souverain !

Modeste pirouetta sur le talon de ses bottes trop larges, et le blessé arrêta un long regard sur sa mère. 11 y avait au Tond de ces yeux-là une confusion profonde, et comme l'amertume d'un indicible reproche.

— 0 mon (ils ! continua le bourgeois triompheur, vous êtes le brave des braves! Je sais de vos exploits, et je suis lier de votre naissance ! Mais , ajouta-t-il aussitôt , en contemplant tout autour de lui , avec le sentiment d'une protection dédaigneuse : Que faites-vous chez un carliste ? Tu ne saurais conserver plus longtemps cette position sans te compromettre , il faut sortir au plus vite , mon ami, et retourner ce soir même...

— À l'hôpital ? demanda Aymar à sa mère.

— Chez ton père, ajouta l'homme amoureux de discipline privée comme d'ordre public. Je veux que mon salon soit disposé pour te recevoir , et que ce soit là que tu puisses accueillir tous ceux qui sauront ta conduite , et viendront me féliciter.

— Le docteur donnera sou avis , dit avec conciliation la mère.

Mais le mari ne vit qu'avec chagrin reculer le moment de son succès personnel. Cette lièvre si dangereuse qui suit l'atteinte des coups de feu tempéra forcément, durant quelques jours, l'impatience de l'un et remit en péril l'existence de l'autre. Enfin la jeunesse , le bonheur de la victoire et peut-être avant tout la douceur des soins dont il était l'objet, ramenèrent Aymar à la vie. Il ne perdit point ce bras qui avait été menacé par Fart des Dupuytren ; et pour avoir préféré les hasards du combat aux périls de la chirurgie, il avait bien mérité cette chance miraculeuse.

Ainsi se passèrent dix premiers jours de convalescence ; et au milieu du trouble des esprits, du désordre causé dans toute la maison du comte par l'événement d'une si grande perturbation, Ghristiane se trouva souvent auprès du blessé. L'appartement où il avait été recueilli dominait le quai d'Orsay ; c'était celui-là môme que Ghristiane avait habité dans son enfance. Une gouvernante âgée, trésor de charité chrétienne et modèle de curiosité bavarde, lui disait : — Venez avec moi, mademoiselle, visiter le malade; il s'ennuie, ce brave jeune homme, et il faut le distraire un peu.

Le soin avec lequel Christine veillait sur la souffrance

d'Aymar et les conversations dont elle essayait à consoler ce qu'elle croyait être son ennui, se prolongeaient quelquefois durant des heures entières , sans que personne et la jeune fille même eût à soupçonner l'ombre d'un danger pour sa sereine innocence. Élevée à l'institution du Sacré- Cœur, maison qui, pour les familles les plus liées à la légitimité , avait remplacé, depuis 1814 , l'impériale école de madame Campan -, instruite au fond de cette rue deVarennes, où les traditions d'Ecouen s'étaient de beaucoup épurées au feu des dévotions les plus exaltées et au contact des blasons le plushaut placés, Ghristiane avait contracté les principales dispositions de l'âme qui forment encore aujourd'hui le caractère des disciples de cet établissement. Ainsi elle traitait tout autour d'elle et spécialement les inférieurs, avec grâce et aplomb. L'expression de sa figure n'était pas étrangère à quelque habitude de dédain , mais d'un dédain protecteur et pour ainsi dire bienveillant. Jamais intolérante bien qu'assidûment dévote , tous les devoirs de l'Église et toutes les distractions du monde se conciliaient pour elle sans efforts. Elle était si calme et si pure, qu'elle n'eût pas évité puérilement l'apparence d'un tort et le danger de se compromettre. Là où quelque bourgeoise timide se fût retirée hâtivement, Ghristiane n'opposait que la libre simplicité de son maintien. On aurait pu même, quelquefois, s'étonner de tant de sécurité, si la pudeur n'avait son effronterie et la vertu sa fatuité.

De tous les tableaux successifs que l'étude avait fait passer sous ses yeux, le long des annales de la France, c'était l'époque des croisades , et particulièrement les quinzième et seizième siècles qui avaient charmé cette jeune et virginale imagination. Elle et ses compagnes n'étaient de notre époque que par leur existence matérielle ; ç r leur goût, leur pensée et toutes les électives affinités de leur âme religieuse appartenaient au moyen âge et à l'ère poétique de la renaissance. C'étaient les pittoresques temps de la chevalerie qu'elles voulaient ranimer: c'était Dieu, mon prince, ma dame, largesse au peuple, lointains voyages ; de vieilles basiliques et de jeunes épées. C'étaient elles qui avaient envoyé secourir les Grecs et poussé des vengeurs en Alger ; elles qui, du fond de leurs salons catholiques , auraient secouru la Pologne et sauvé l'honneur du drapeau qu'elles brodaient.

Christiane et toute cette génération de dix-huit ans conspiraient à refaire une France à l'image de leurs rêves ; à restaurer les anciennes vertus et les anciens arts. Parées comme la Féronnière et chastes comme Yalentine de Milan, il fallait à ces Manches demoiselles une patrie qui servit comme de cadre au tableau dont elles étaient les personnages. Mais leur avenir n'était que le passé ; et elles croissaient dans l'imprévoyance, comme sur nos vieux remparts, ces hautes fleurs à qui demain la terre va manquer.

— Oh! messieurs les vainqueurs, combien de belles choses vous avez détruites! disait mademoiselle Claremond avec un soupir. Que mettrez-vous à la place de la monarchie?

— La liberté, répondait Aymar : le droit, l'émulation des intelligences, le gouvernement de l'égalité, digne de la parole du Christ; car Dieu n'a dit à aucun : Tu seras le maître et ta tyrannie sera héréditaire. Tous ne seront plus la proie de quelques-uns, mademoiselle. Dieu n'a pas fait toutes ses créatures pensantes pour n'être que le troupeau de quelquesunes? Cette discipline qui vous effraie, elle est déjà partout à votre insu ; elle bat dans vos idées, elle circule dans vos mœurs, elle est la vie de l'avenir, ou l'avenir ne serait encore qu'un combat. Allez demander au testament de Napoléon s'il n'a pas tiré cet horoscope de la France : — Dans vingt ans, républicaine ou cosaque?

— Et d'où vient donc, monsieur, que je sens tout s'ensevelir avec un trône de quatorze siècles?

— Erreur! se régénérer n'est pas mourir. Est-ce notre faute, à nous qui sommes d'hier, si l'ancien élément royal se retire, si les princes s'en vont? La factice énergie du galvanisme ne saurait parvenir qu'à faire grimacer un cadavre; et ces sortes d'expériences sont hideuses. Si l'ancre de salut était brisée, d'où naîtrait donc l'allégresse du peuple? Écoutez les cris iustinctifs de sa joie! D'où vient que les cœurs se dilatent? Voyez sur la double rive de ce fleuve ses pas égarés de plaisir. Entendez-vous ces chants nouveaux, inspirés aux Parisiens par des espérances nouvelles? Ce que nous aurons conquis sera pour vous et pour nous; car nous nous enrichirons sans appauvrir nos frères et sans contester à personne une parcelle de l'héritage commun. Deux principes se disputent le monde politique et la lutte est engagée depuis plus d'un demi-siècle : malheur si nous ne triomphons pas encore

cette fois! car ceci, voyez-vous, c'est un duel à mort entre l'affranchissement et les privilèges, l'absolutisme et la liberté, Vingt millions de familles et une seule famille. Pourriez-vous être du parti de l'injustice?

— Hélas ! monsieur, dit Ghristiane, que j'entrevois de sang et de guerres.

— Et depuis quand, reprit Aymar, la justice a-t-elle été consacrée sans efforts, et la liberté acquise sans victimes? Pour gravir la montagne, mademoiselle, le moindre chasseur de chamois ensanglante ses mains déchirées; et Israël, pour arriver à la terre promise, quelle mer fut-il obligé de traverser? Mais cette mer Rouge, elle est franchie. L'horrible tribut, la France l'a payé en 1793; et l'on ne doit plus, quand on a si chèrement payé!

— Donc, pour renverser ce qui existe, objectait Ghristiane, vous vous être crus plus sages que nos pères?

— Pieprendre son bien n'est pas changer l'ordre éternel, mademoiselle, c'est y revenir. Les seigneurs et les serfs ne sont pas d'origine divine. Il n'y avait, au commencement, que des patriarches et des enfants. Quand la force vint à dominer la terre, peut-être fut-elle un moment protectrice; peut-être, à de lointaines époques, des rois plus instruits que les peuples ont pu servir à les défendre, à diriger les entreprises, à féconder les industries; mais les temps ont marché. L'intelligence se déplace; les plus opprimés ont acquis la sagesse, tandis que, engourdies dans le hien-êlre, les majestés se sont affaiblies et effacées. L'invincible nature des équilibres reverse aujourd'hui le pouvoir aux esprits contre lesquels il fut hostile trop longtemps. Cette réaction est forte, et elle grandira d'autant plus qu'elle peut rencontrer encore quelques obstacles d'un jour. Mais les princes et leurs universités s'efforceraient en vain d'abolir encore la science et la pensée, afin que les peuples demeurent dans la dépendance du bon plaisir. La royauté, dans l'État, n'est plus qu'un parti. Elle gouverne pour le moindre nombre; ni affection ni prestige ne s'attachent plus à elle. Il lui faut tromper, il lui faut corrompre pour gouverner. Il ne lui reste que ces deux ressorts du pouvoir, plus faibles encore qu'ils ne sont odieux. Savez-vous, mademoiselle, que, maître hier des Tuileries, le peuple a éloquemment placé sur le trône un cadavre?

— On va donc, dit la gouvernante, recommencer la Convention.

— Eh quoi! monsieur, ajouta Cliiïstiane, ce fut pourétaycr de monstrueux abus que Bavard tombait à RavennesH que M. de La Rochejaquelein couvrait de son sang les bruyères de la Vendée ?

— Bayard mérita de rendre son âme à Dieu comme il le fit : sans peur et sans reproche. M. de La Rocheinqueiein est un martyr digne de notre admiration républicaine. Nous ne confondons pas avec une institution devenue absurde les vertus qui la défendirent. Marc-Aurèle fut pieux, qui adorait les divinités fausses; et si vous avez pour votre religion et votre roi une affection aussi désintéressée que celle que nous portons à la patrie, où prendre le droit de vous mésestimer ? Non, vous n'êtes pas plus touchée que moi de l'héroïsme de d'Elbée et de la résignation de ces paysans de Savenay, qui agenouillés avant de combattre, se relevaient armés de la faux ou du bâton pour aller enlever nos formidables artilleries. Cela est beau, mademoiselle! Et il n'y a rien de plus beau sur la terre que l'abnégation de soi-même et le sacrifice de tout bien pour assister ses frères , maintenir son culte, offrir le sanglant hommage de sa vie à sa conscience. Car la conscience, voyez-vous, c'est l'indication de la volonté de Dieu.

— Vous êtes donc Vendéen? s'écria Christiane.

— Je ne suis, reprit Aymar en souriant, que l'admirateur de tout ce qui est noble. L'égoïsme, depuis que je respire, m'a paru la plus abjecte des infirmités comme il est le plus stupide des calculs. Partout où je vois la sincérité des dévouemens, j'éprouve une sympathie, je reconnais une âme sœur de la mienne.

Et la jeune fille pressait involontairement la main douloureuse du blessé, sans que l'élève de Manuel eût senti autre chose que la douceur de l'étreinte.

— Je ne mets, poursuivit-il avec un plus doux enthousiasme, Bonchamp, qui réclama à son dernier soupir la grâce de ses prisonniers de Saint-Florent, ni au-dessous de Hoche abandonnant au péril de sa tète, le commandement après Quiberon, ni au-dessous de Marceau qui brava la hache pour sauver une pauvre fille prise les armes à la main dans les rangs de Stofflet... Mais ce souvenir vous émeut, mademoiselle... A

votre tour, les larmes vous viennent aux yeux : vous êtes donc républicaine?

Ghristiane rougit. C'était la mobile franchise de l'enfance, c'était l'image d'un jour d'avril mêlé de rayons et d'ondées; c'étaient les deuxsentimens de l'espoir et la pitié réunis dans un seul ange.

— Hélas! reprit Aymar, vous n'êtes encore au milieu du chaos politique qu'un rayon de clarté propre à faire croire à l'ordre futur. Mais la justice peut renaître et deux religions se réconcilier un jour, qui professent la même horreur del'égoïsme. Il y a un lien déjà entre nous : c'est la sympathie des haines généreuses contre Un instinct abject; c'est l'alliance des passions et des idées contre la ligue des intérêts. Dans un ciel de ténèbres, déjà c'est une bienfaisante étoile. Si le hasard vous a placée parmi les dominateurs, une fois du moins l'injustice admise, une fois le privilège consacré par le pouvoir de ce temps qui, aujourd'hui les renverse tous, vous êtes la divinité qui console. Au milieu des rigueurs féodales, Ja châtelaine qui descendait de sa cour essuyer les larmes, c'était vous; c'est vous qui gagniez le cœur du pauvre et du chevalier; vous étiez la grâce du mal et la poésie de l'oppression. Mais avant la fille du suzerain, effleurant sous les pieds de sonpalefroila mousse des forêts et des collines pour aller, au travers des joies de lâchasse, réparer l'incendie des chaumières ou doter l'indigente bachelette, il y a de plus beau la fille du citoyen présente au Champ-de- Mars, portant des balles dans son tablier, déchirant la moitié de ses voiles pour le soldat qu'on traîne à l'ambulance.

Ghristiane écoutait ces discours, et surtout cette voix. Elle se rappelait, languissamment baissée, qu'elle avait à envier, pour son parti, les efforts que les républicains venaient de tenter. Elle gémissait sur l'absence des antiques enthousiasmes de sa race, usés dans la possession des richesses et l'apathique orgueil d'une aristocratie qui ne demandait plus au trône que sa protection pour des usurpations caduques, et cette garantie honteuse dont un maître est obligé de couvrir ses esclaves. Pendant qu'elle se jugeait humiliée sous les regards si attentifs de son hôte, lui, il ne considérait plus que la pureté du gracieux profil et ce duvet que la joue des vierges emprunte à la rondeur veloutée de la pêche. Il était prêt à se demander, comme le poète des Mille et une Nuits :

« Mais, qui donc a jeté dans ses yeux cette poudre enchantée ? qui donc a recueilli, pour en orner la rose, le coloris et la fraîcheur de son front? » Elle le releva bientôt avec orgueil, ce front rougissant et pur, et elle dit ;

— Si nous devions, monsieur, être supplantés dans l'avenir ; si la gloire devait être maintenant exclusivement acquise par une autre caste, la noblesse de France n'a-t-elle pas fait assez jadis pour subir patiemment ce triomphe, et laisser prendre au tiers-état sa revanche?

— Oh ! oui, dit Aymar, et nous envions de vous les pages militaires de votre histoire. Vos exploits nous forceront de créer de nouvelles annales pour obtenir des succès encore inconnus. Nous irons rendre au genre humain ses droits, aux créatures de Dieu leur dignité, la pudeur aux tyrans, une patrie à chaquepeuple. L'heure de la résurrection va sonner. Si la France pouvait être infidèle à cette victoire ou la laisser avorter dans son sein, elle serait lâche et parjure envers l'humanité. Elle aurait trahi l'avenir de l'univers. Ce serait démentir la protection du ciel, ce serait forfaire à l'honneur, ce serait abaisser le courage à n'avoir été qu'un leurre misérable, et le triomphe un piège. Oh ! nous placerons sur des frontières reconquises le drapeau de l'affranchissement. La religion de la liberté aura partout ses apôtres. Grèce, Italie, Pologne, Espagne, levez-vous ! Que les ouvriers de Paris appellent l'Europe entière au travail! que la rêveuse Allemagne nous comprenne ; que sa philosophie revête enfin un corps, et que partout la pensée s'élève à l'action ! S'il restait sous les neiges du pôle quelques tribus engourdies encore aux superstitions de l'autocratie, un gouvernement intéressé à l'abrutissement des peuples, porté aux cruautés infâmes, avide de tortures et de larmes, nous irions le vaincre. Nous irions, par une juste réaction de l'intelligence et des arts attaqués tant de fois par la barbarie du nord, reporter la conquête au nord, refouler dans leurs repaires les Vandales, écraser le nid sanglant des czars, et apprendre à ce hideux despote, colosse et pygmée à la fois, à débarbouiller ses Baskirs avant d'essayer à se mêler des affaires de l'Europe intelligente. Lui ! dont l'empire avorté n'est que ce monstre dont a parlé le poète : horrible, informe, immense, et à qui la lumière est ravie... Oh! mais pardon, mademoiselle; je m'emporte à vous adresser un langage fait pour un club

plutôt que pour ce salon; destiné à nos camps plutôt qu'à vos organes inaccoutumés et délicats. Un temps luira peutêtre où la parole du patriotisme ne semblera rude à aucune oreille française !

La gouvernante pensa que ce grave jeune homme devait avoir étudié pour être prédicateur.

— Mais pourquoi, dit Christiane, outrager de vénérées idoles et profaner les saintes reliques de l'histoire? Là-bas, tenez, sur la statue de notre Henri IV, je vois jurer vos trois couleurs. Ali ! la fidélité n'en avait besoin que d'une seule pour suivre à la victoire le panache du Béarnais.

— Je les vois aussi sur le vieux Louvre, dit Aymar, ces trois couleurs ; l'azur et le blanc effaceront peut-être la pourpre que la Saint-Barthélémy a laissée sur ce palais.

Mais Chalamel visitait souvent le vainqueur ; et Aymar, encore exalté par ses espérances et tout enivré despropres images qu'il avait créées, se hâtait da s'enquérir des actions nouvelles qui s'accomplissaient.

— Victoire ! répétait fastidieusement Chalamel.

Son fils aspirait à suivre la marche de ces événements que son courage avait préparés avec tant de désintéressement. Il eût voulu, jour par jour, saisir la progression des faits. II frémissait bien d'une contrainte et d'une pitié mal déguisées quand son père venait lui réciter la prise du Louvre, extraite des gazettes, et dire par quels traits de son audace le drapeau blanc était tombé à jamais du sommet des Tuileries. 11 avait fallu au jeune homme plus que du respect humain, plus que de l'abnégation filiale pour écouter : — Nous reprenons les armes ! nous nous levons alors ! nous mettons en fuite les soixante-dix mille hommes de la garde royale.

-7- Ah ! vous et moi, général? disait Modeste à demi-voix.

Mais la curiosité d'Aymar était si vive, son intérêt si pressant!

— De quoi s'occupe-t-on pour l'avenir du pays? demandait-il, préférant encore être abusé en quelques détails au malheur d'ignorer toutes les actions publiques. Que fait-on pour ce peuple, si supérieur en sa clémence à la conduite des chefs ?

— On fait un roi, dit triomphalement Chalamel.

— Quoi! déjà? Mais Paris a-t-il seulement une armée préparée contre le retour des traîtres? Ainsi, pour la" fu-

ture splendeur de cette nation qui s'est rajeunie, on fait ?. . — - Un roi, répétait le financier.

— Mais qu'opposer à l'Europe absolutiste, aux Prussiens, aux Cosaques, qui peuvent être lancés contre nous, comme des dogues serviles ?

— Un roi. Et nous l'aurons dans deux jours.

— Qui l'improvise? dit Aymar.

— La chambre de vos députés. Et de plus, nous aurons une constitution dimanche.

— L'assemblée constituante, remarqua Aymar, mit deux ans au môme travail, et elle avait pour auxiliaires Tronchet, Mirabeau, Duport et Sieyès. Votre chambre des députés était dissoute dans ses six cent soixante et tant de membres.

— Il s'est retrouvé deux cent dix-neuf personnes de bonne volonté.

— Sur trente millions de citoyens?

— Sans compter quatre-vingts pairs de France et l'honorable M. de Talleyrand.

— Qui donc a vérifié l'élection? Qui donc a donné à ces bourgeois étrangers aux vainqueurs, le mandat de troquer une dynastie contre une autre dynastie? Je ne savais pas qu'on eût eu besoin pour s'affranchir de quelques avocats à paroles vides. Ces hommes de proie et de sophisme, qui leur a donné mission de recrépir ce qu'aucun d'eux n'avait eu le courage de renverser ?

— La dynastie nouvelle a été acceptée en comité particu lier, mon ami. Elle ne s'était .point montrée ambitieuse, celle-là! Elle n'a été vue ici ni le 26, ni le 27, ni le 28, ni le 29 ; mais, arrivée au Palais-Royal vendredi au soir, elle est venue partager nos périls.

— Comment ?

— Elle a dit sur une affiche : — « Je viens partager vos périls. » Supérieure, mon garçon, au respect inutile qu'on doit à un roi déchu, fut-ce un parent et un bienfaiteur; elle a ajouté : — Et la charte sera une vérité, à présent.

— Le pouvoir nouveau va signaler sans doute son arrivée à la tète d'un peuple plus grand que tous les monarques du monde, par des dispositions dignes de l'événement qui le place en un poste glissant ?

— En doutez-vous ! On a déjà rendu une ordonnance par laquelle ou permet à la nation de prendre ses couleurs.

On a fait grand-croix de la Légion monseigneur le duc de Chartres et monseigneur son frère puîné,

On a prescrit a l'Académie des beaux-arts de proposer des plans pour les monuments funéraires qui vont être élevés sur-le-champ et dans tous les lieux où reposent tous les citoyens morts pour la patrie.

Toutes les forteresses de la Belgique, on va les faire niveler.

Enfin, M. Plougoulm est chargé de la narration officielle de tous les traits d'héroïsme et d'humanité qui ont honoré la France. Vous serez sur la liste de l'avocat Plougoulm, mon fils ! — Connaissez-vous M. Plougoulm?

— Pas plus que le roi, dit Aymar en se retournant sur l'ottomane où il souffrait.

Mais le père, animé par cette affamation de servir, si éminemment française, et qui est toujours prête à grandir quand il s'agit d'un maître nouveau :

— Croiriez-vous bien qu'au milieu du concours unanime de tant de fidèles, il s'est trouvé un ingrat, un homme, un officier, un général, qui a osé douter de la bonne foi d'un prince, dix jours après les ordonnances de Charles X? Il a poussé l'indélicatesse jusqu'à soupçonner la candeur d'un Bourbon ; il a dit. au duc à l'Hôtel-de-Ville : — « Tenez vos serments, monsieur ; vous voyez comme nous arrangeons ceux qui les violent. Vous connaissez nos besoins et nos droits ; si vous les oubliez, nous vous les rappellerons. »

De telles paroles à un prince qui honore Lafayette et le consulte ! qui a dit à M. Bérard : — « Comment trouvez-vous Dupont de l'Eure, qui a la prétention d'être plus libéral que moi? » Un prince qui pleure de reconnaissance pour Laffite, donne la main au premier venu, et chante la Marseillaise mieux que celui qui Fa composée ?

— - Mon Dieu ! dit Aymar, je voudrais bien un peu d'air.

La vaste chambre où il reposait s'ouvrait par deux hautes croisées sur des jardins. Qui n'a pas remarqué la solennelle grandeur des dix à douze hôtels dont la façade domine ce quai d'Orsay ? Ils ne sont séparés de la riyière que par la seule voie qui mène au pont royal, leurs perrons déserts, quelques grands arbres, et des massifs de fleurs qui semblent éclore là sans culture, comme autour du palais des Fées. A passer en hiver sur cette large et silencieuse rive,

ou sent le nord plus aigu, on voit la course des Ilots plus rapide. Les lignes architecturales dont cet horizon se compose ont une dignité sévère, une noblesse rigide, propres à faire rêver des grèves de la Néwa et de la féodalité moscovite. Au printemps, vous croiriez, à la fraîcheur de l'ombre et au parfum des jasmins, être transporté vers ces rives de l'Arno, qui, abritées du soleil de Florence sous les ailes du palais Corsini, s'offrent à conduire le promeneur jusque sous l'ombrage des Gassines. La similitude des lieux est frappante.

Christiane, pour obéir aux vœux du malade, ouvrit un store; elle s'appuya sur le balcon et s'oublia à contempler les Tuileries. Là, aux approches du soir voltigeaient comme à l'ordinaire les tourterelles des maronniers et les corbeaux des combles, seuls hôtes restés fidèles à cette dangereuse demeure. Aymar s'approcha aussi à pas tardifs ; sa tête, encore pâle, était plus inclinée vers le sol, et il aperçut descendre sur le cours transparent de la Seine un bateau. Le bateau vaste et péniblement chargé, était surmonté de crêpes attachés à des branches de chêne ; il était goudronné de noir, et une toile immense et noir aussi couvrait sa cargaison mystérieuse. Un seul marinier suffisait è, guider sa marche. Le chargement s'élevait vers le milieu en pyramide, les bords laissaient çà et là traîner dans la rivière des vêtements rougis, des bras abandonnés. A l'arrière deux jeunes hommes, sous l'habit national, n'interrompaient par intervalle leur recueillement profond que pour rappeler aux passants, un moment arrêtés de stupeur sur l'une ou l'autre rive, qu'ils oubliaient de découvrir leurs fronts. — Les chapeaux bas ! disaient-ils pour toute oraison funèbre et pour toute éloquente prière.

— Qu'est-ce, mon Dieu? demanda Christiane. Je ne vois point de prêtre. On dirait la fable du Styx.

Aymar avait compris. Ces voyageurs sous un linceul étaient des compagnons emportés de l'Hôtel-Dieu vers le Champ-de-Mars, pour y trouver une sépulture commune. Leurs restes devaient s'oublier là, dévorés bientôt par la chaux vive ; et avant que Christiane n'eût, après un cri d'effroi, laissé retomber le store afin de dérober à tous les yeux ce spectacle :

— Voilà peut-être, avait dit Aymar, les seuls heureux qu'auront faits nos jours de victoire !

Les mots qui venaient d'échapper au blessé dans une disposition toute mélancolique, n'étaient pas l'expression de sa pensée habituelle. Sa pensée, au contraire était naïve encore de sécurité et d'espoir. Il croyait l'effort qu'il avait vu faire au peuple une régénération complète. L'humanité lui semblait réhabilitée tout entière ; et volontiers il eût pris le drapeau qui flottait dans les airs avec ses diverses couleurs, pour le signe renouvelé d'une alliance entre le ciel et la terre.

Avant de fermer cette âme à de généreux sentiments, il eût fallu qu'elle rencontrât une défection double, là où elle s'ouvrait simultanément aux affections privées et aux espérances politiques. Et il en était encore, malgré ses premiers mécomptes, à opposer aux menaces de l'avenir les crédulités de son cœur, aux prévisions de l'expérience son optimisme de jeune homme : honorable duperie que la vertu imposera toujours,

— Je vais quitter Paris, monsieur, lui disait un jour le comte de Claremond. Depuis la retraite du roi, ce parti est irrévocable ; je n'ai point perdu de temps ; nos passe-ports sont prêts, mes préparatifs achevés. J'ai vendu l'hôtel qui portait le nom de mes pères.

— Eh quoi ! émigreriez-vous encore, monsieur le comte ?

— Non pas comme vous venez de le comprendre. Si j'avais une patrie, je ne la quitterais pas. S'il restait au vieux gentilhomme la force de soutenir une épée, il ne déserterait point le champ de bataille. Partout il y a malheur à subir : et il le supporterait mieux de la part des Français que chez nos ennemis naturels. Je sais s'il est amer le pain de l'étranger ! Mais quand on n'appartient plus à l'espéraoce, n'est-on pas étranger même à sa terre natale ? Je ne veux rien ; je ne demande rien... qu'éviter l'aspect d'un lieu désolé et les horreurs prochaines de vos guerres civiles. Je ne vais pas

rejoindre un fugitif qui s'est abandonne lui-même, mais retrouver, non loin de Wiloa, le dernier parent qui me reste : un frère retiré là depuis le premier sacrilège commis ici., en 92, par des insensés sur leur prince. Lui, ce frère qui n'a jamais laissé corrompre son cœur par une coupable indulgence, ni par un lâche espoir de redevenir Français, il sera, pour quelques jours encore après moi, la providence de Christiane.

— Mais que pensez-vous donc, dit Aymar troublé de cette résolution de partir, que va devenir notre pays?

— Un abîme, monsieur, un chaos. Quel avenir peut espérer une nation qui perd son frein, sa foi, sa moralité, ses croyances? Heureux qui, prêt à changer encore d'exil, va être bientôt absous de la peine de vityc.

— Sa foi, dites-vous ? mais, sommes-nous coupables des agressions d'autrui ? Et si dans cette religion qui précéda le Christ, il était déjà établi que Jupiter ôte la raison à ceux qu'il veut perdre, est-ce notre faute?

— 11 fallait, tout en chassant les ministres, respecter le prince et son droit.

— ... Divin, n'est-ce pas ? La grâce de Dieu ne se retire-tellc jamais du parjure?

— Mais l'enfant, dit Claremond avec solennité, n'était-il pas innocent?

— Mais la France n'était-clle pas innocente aussi ? et fautil à l'intérêt d'un enfant immoler la durable sûreté d'un grand peuple ?

— Ce n'est point que je doute, reprit le vieillard, du retour de l'héritier royal!

— - Pourquoi vous éloignez-voas donc? Je ne vois cette nécessité pour vous dans aucune des chances de l'avenir; dans tous ic^> cas, la royauté vous reste à ce qu'il parait. Est-ce l'homme ou le principe qui vous attache?

— L'homme est le principe : c'est la légitimité que je révère.

— Il y a quelque chose, dit Aymar, qui avant toutes les royautés du monde fut légitime : c'est la liberté. Eh bien ! moi, monsieur,qui crois juste un autre pouvoir que l'autorité d'un seul, et meilleure que tout autre l'administration du pays par le pays lui-même, je doute de ce retour. La paix sera votre ennemie,et je renoncerai même à l'avènement de mes théories

si l'homme qui vient d'être obligé de choisir entre le trône et l'exil, unecouronne et un passe-port, continue à marcher dans ses premières voies. J'aimerai toujours mieux, j'en conviens, le gouvernement de Washington que celui de la plus saine des majestés; mais si le prince persiste à demeurer citoyen, son pouvoir a des chances viables. Il accueille, dit-on, les travailleurs et se confond avec eux; il sort sans carrosse, porte le parapluie, la cocarde bourgeoise, et ne demande point de liste civile : que ferait de mieux le président de l'Union ? Ce système vaut le gouvernement de l'avenir, à plus forte raison celui du passé: la seule manière de jouer au roi, au dix-neuvième siècle, est de rester national. Si celui-ci la comprend, je crains franchement qu'il ne renverse à la fois vos utopies et les miennes.

A entendre parler ainsi Aymar, après sa conversation avec son père, qui n'eût pas lu dans son âme aurait pu penser le surprendre en flagrante contradiction de conscience. Erreur ! c'est qu'affamé d'impartialité, il se défendait encore d'accueillir le découragement ; c'est qu'il eût été bien fâché de convenir avec un adversaire qu'il n'y avait rien à attendre de la commotion de juillet.

— On changera, dit le comte. Il faudra tôt ou tard aux Français l'obéissance; quiconque restera leur égal est perdu, et quand il s'agira de prendre un maître, on préférera le mien.

— Il est peut-être vrai, soupira le démocrate, qu'il y a quelque chose de plus redoutable ici que la présence d'un roi pour opérer le retour de la tyrannie : ce sont les dispositions de ce peuple toujours porté à prendre sa facilité à servir pour le génie transcendant d'un chef. Ici on est toujours plus enclin à être esclave qu'aucun prince à devenir despote. Il y a des individus résignés à recevoir un affront avant que qui que ce soit songe à le leur imposer. Bonaparte n'a-t-il pas été incité à se perdre par la servilité des ministres et le mutisme de son sénat? Quelque chose est plus haïssable qu'un roi qui opprime, monsieur, c'est une nation qui se laisse opprimer. Agrandir son pouvoir, c'est le métier de ce magistrat fragile qui souffre qu'on l'appelle majesté, mais se laisser avilir justifie infailliblement l'abjection qu'on inflige aux sujets. Si la France de 1830 devait se rapetisser jusqu'à l'égoïsme étroit d'un chef de dynastie, c'est du parti de l'écornifleur que je voudrais être !

— Il y a dans les bibliothèques royales beaucoup de traductions du Prince de Machiavel !

— Ne nous quittez pas, monsieur : tout vase transfigurer. L'Europe entière va reconnaître nos principes de probité et de bonne foi; et cela à la vue seule de nos plénipotentiaires ; car il faudra à la France, redevenue jeune et sans tache, des ambassadeurs purs comme elle et d'une exemplaire probité.

— On vient, -dit le comte, d'envoyer à Londres le prince de Bénévent.

— Sans doute, c'est un mal que le peuple ait vingt ans et son gouvernement soixante-dix. Les jeunes rois du moins appartiendraient mieux aux idées de leur temps, ne fût-ce que par les passions. La vieillesse pourrait ne sentir plus qu'un besoin : celui du repos; un seul amour : celui de l'argent; mais désabusé par le conseil des plus vrais représentants du siècle, le duc reviendra à des pensées actuelles et françaises.

Ainsi l'honnête homme se confiait à sa propre candeur. Tromper la jeunesse, c'est couper l'arbre qui croît, c'est étouffer la poule aux œufs d'or.

— La cour, ajouta Glaremond, restaure déjà les errements héraldiques; n'a-t-on pas offert vingt croix aux trois Écoles?

— Mais les trois Écoles ont refusé. Elles déclarent qu'elles n'ont fait que remplir un devoir national, et que d'ailleurs tous les élèves se sont également acquittés de ce devoir.

— Que diriez-vous si l'instinct de sa conservation personnelle unissait demain l'héritier des barricades à la cause des autocrates?

— Calomnie ! Des courtisans dépossédés ont pu seuls répandre ces craintes.

— Monsieur Aymar ! vous êtes plus jeune que votre âge. Et on se laisse en attendant, et sans un congrès préalable, placer à la tête d'une monarchie.

— ... Entourée d'institutions républicaines. Un sourire échappa au comte.

— Gela n'est pas plus absurde à espérer, dit-il, que de maintenir la virginité d'un harem pratiqué par des janissaires. Si vous croyez ù certaine innocence, je commence à croire à la vôtre.

— Entre le malheur d'être dupe et celui de soupçonner la probité,acheva Aymaiynon choix est fait. J'attendrai cette ca-

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laittUc qu'on appelle expérience, etrtcnia déciderai qu'après elle. Je neveux rien préjuger.

Et Ghristiaoe allait partir. Aymar, réinstallé dans la maison de son père, était déjà en dissidence de vœux avec les amis qui le venaient- voir. Cette courte séparation du monde, opérée par une maladie de quelques semaines, avait suffi à le jeter dans un désaccord avec des intentions déjà rétrogrades. 11 se sentait une solitude de cœur qui glaçait ses résolutions. Tout esprit conséquent à ses principes et fidèle à sa conscience tombera ainsi promptement dans cette misanthropie. Il perdra vite l'intelligence du langage vulgaire et deviendra un paria dans nos sociétés mobiles. Il peut finir par se troubler sur lui-même et douter de sa propre raison à force de voir la rapidité des inconséquences d'autrui. Dès qu' Aymar voulut rentrer dans la circulation des idées flottantes et se reprendre à marcher sur ce sable ondoyant qu'on appelle l'opinion publique, il se crut injuste. 11 douta de la portée de son jugement quand il n'avait, hélas! à condamner que l'improbité générale. Le premier homme supérieur qu'il avait rencontré lui avait dit avec un sérieux qui déguisait mal son contentement :

— Eh bien, jeune homme! quinze jours encore, et nous en aurons fini avec l'héroïsme. J'espère que vous n'avez pas été atteint de cette courte épilepsie?

— Pardonnez-moi, dit Aymar avec gravité.

— Tant pis; elle n'avait pourtant aucune chance de vivre. Il n'y a point d'effets durables où manque l'intensité de la cause. Et d'abord les femmes n'étaient pas pour vous; or, il n'y a rien à faire dans ce pays-ci sans les femmes. Je ne sais, ma foi, si l'absence d'une cour effraie; si l'émulation qu'éveille en certaines classes élevées le poste des Gabrielle et des Maintenon entretient dans beaucoup d'esprits de secrètes et ambitieuses espérances, mais, en général, le sexe ne goûte guère la sévérité qu'on attribue aux mœurs de Brutus.

— Parlez pour les duchesses.

— Non, toutes ont un peu de rancune contre vos trois journées. Au fait, on s'est fort peu occupé d'elles pendant soixantedouze heures; et dans quelques mois l'état civil rendra témoignage d'une remarquable indifférence.

— Vous êtes jovial, remarqua Aymar, pour un philosophe, un professeur, un grave partisan des pudicités britanniques.

AYMAR 4i

Le personnage, en effet, était cet homme à la taille grêle, au teint scolastique, aux lèvres pincées, et dont toutes les habitudes, même corporelles, étaient, comme elles le sont demeurées, plus étrangères à la gaieté française qu'à la raideur d'outre-Manche. C'était ce pédant conîri dans l'histoire d'Angleterre, et figé à ce premier progrès de la science politique où le représentatif et l'aristocratie ont comploté leur alliance; cloué enfin au millésime de 1688. comme l'est à la porte d'un vieux castel la chouette; c'était celui dont on peut dire : sa philosophie se compose d'une idée retournée en un kaléidoscope, ses discours sont des variations sur le même motif; c'est l'art de faire une perruque avec un seul cheveu et de se draper avec une ficelle. Son érudition? Fagots assez mal liés, coupés dans la grande forêt de l'histoire.

— Je suis gai, dit-il, parce que j'ai foi dans l'avenir. Jamais le besoin du pouvoir ne s'était fait mieux sentir qu'au bout de cette crise démagogique. Dites-moi, s'est-on demandé autre chose, dès que la fumée du canon a été dissipée, si ce n'est : Qui sera roi? On s'est préoccupé de cette nécessité bien plus que d'avoir du pain dont Paris pouvait manquer. Voyez : le gouvernement populaire est de tous celui qui a le moins de popularité. Les hommes d'ordre sont déjà rentrés en place, comme nos pavés; et les routes de la monarchie se trouvent déblayées des trois seuls obstacles qui pouvaient entraver sa marche : une charte, un roi tombé en enfance et un dauphin qui n'en est jamais sorti. Gloire à l'événement qui a produit de tels résultats! — Ètes-vous déjà présenté au Palais-Royal?

— Je ne crois pas, dit Aymar.

— Tant pis. Soyez des nôtres.

— Je n'ai pas la modestie d'aspirer à une préfecture.

— Prenez-en deux. Il faut devenir membre de la gouvernementabilité ; et par sa'position, imposer toujours autour de soi quelque respectueuse... intimidation. Car, quel est le plus fort des liens qui attachent l'homme, même à Dieu?

— C'est l'amour.

— C'est la crainte. Le peuple qui a eu velléité de se mêler de ses affaires est moquable à miséricorde. Fiien se peutil constituer sans aristocratie? Étudiez les Anglais : leur gouvernement est un modèle pour tous les siècles. Le plus grand homme de la physique, c'est Xevrton ; ceux de la politique, Castlereagh, Àucillon, Metternich. Trois tètes mènent

l'humanité. Il n'y a point de peuples, il n'y a que des cabinets. Et remarquez ce qu'on a épuisé déjà de vains efforts et même de talents dans les premiers jours d'un établissement où s'agite encore la mauvaise queue du libéralisme? un ministère ne dure pas six semaines et un orateur pins de trois discours. Cette fièvre de perfectibilité détrairait tout et ferait bientôt de nos assemblées un désert. Elle emporte une renommée comme était dévoré un régiment du temps de Bonaparte. On disait alors, je crois, chair à canon, on dirait bientôt chair à tribune. Mais juillet lui-même nous délivrera de ses enfants. Déjà il avachit vos avocats, il accule vos poètes : on ne peut suffire à lui en mettre aux pieds. — Il faut penser à vous faire un majorât, monsieur Aymar !

— Comment! dit celui-ci, vous vous occuperiez déjà, au milieu de tant de changements?...

— Il n'y a rien de changé, enfant que vous êtes. Encore un peu de temps, et vous le reconnaîtrez. Écoutez donc ce qui se passe autour de vous. Nous rebrodons de vieux habits dont l'étoffe est toujours la même, et jamais les grenouilles de La Fontaine n'avaient fait de si unanimes pétitions.

— Je ne sais quelle grue est déjà votre maître, reprit Aymar; mais nous resterons ses juges. Oubliez-vous que c'est le peuple qui est devenu roi?

— Ce sera bientôt un roi fainéant, dit le député en tournant les épaules.

Il s'éloigna avec cette morgue qui a mérité à toute son école cette populaire épigraphe : Suffisance et insuffisance.

Ce n'est pas que cet homme manquât de facultés hautes ; mais l'esprit engagé dans l'étude de son caduc système, son obstination à fermer les yeux au jour présent, le rendaient presque d'un autre temps, d'une autre nature quelles nôtres. Apologiste de féodalité, roturier anti-égalitaire, aristocrate de nature, il prenait le droit pour la révolte. Il s'appliquait à s'écarter de l'instinct des masses et à enrayer tout progrès politique. Ce n'est jamais sur les faits qui s'accomplissent et le monde tel qu'il marche qu'il médite : il étudie le passé, expérimente sur le cadavre. Ses idées les plus nouvelles traînent dans les bouquins usés d'histoire. L'actualité lui est indigeste. Son vœu est de commander bien plutôt que de gouverner, entretenir les partis pour se rendre nécessaire : désunion fait sa force. Sa fatuité principale, c'est d'être impopu-

laire; et plutôt que de reconnaître ce qui raille sous le nom de volonté nationale, il abîmera tout comme un homme d'église. Sa fermeté, c'est la colère; sa justice, une vengeance. On a dit avec raison que si la liberté et J'égalitéétaient d'autrefois, il les eût apprises dans les livres : mais c'est l'aristocratie qui est ancienne, et il est fatalement voué aux institutions périmées. Le gouvernement rétrospectif que sa coterie appelle doctrine dort dans les chroniques du moyen-âge, ou ne se conserve que chez l'étranger : imiter le Nord et réédifier les privilèges héréditaires, c'est renoncer à être Français par l'intelligence. Avec une majorité de dix boules parlementaires, minorité si effrayante au milieu de la nation, ce ministre, tour à tour blanc ou tricolore, selon la température de Gand ou de Paris, peut-il jamais parvenir à s'asseoir en politique autrement que sur la lame d'un couteau ?

Il s'était éloigné de quelques pas, puis il ajouta, en revenant encore vers Aymar, car il tenait à le recruter pour sa future presse officielle :

— Soyez à nous pour la dernière fois : nous vous ferons un bel avenir.

Le naïf radical se rappela le bourreau de Philippe H disant à don Carlos : — Laissez-vous faire, monseigneur : tout ce qui se prépare là, c'est pour votre bien.

— Voudriez -vous doncs répondit Aymar en souriant, essayer, sur moi un peu de corruption?

— Non, certes ! car je vous connais. Mais ne dîtes pas de mal de ce moyen. La corruption, voyez-vous, il ne faut pas s'en laisser atteindre ; la probité personnelle est un très-bon calcul, quand elle ne serait pas une vertu ; mais comme ressource d'homme d'Etat, on peut l'employer. Il faut donner de l'argent et n'en pas prendre. L'habileté consiste à faire porter sur autrui la corruption et à ne pas s'en salir soimême.

— Cet austère intrigant a dû autrefois, pensa Aymar en le voyant partir, professer la morale à l'Académie des bonneslettres.

Le lendemain, quelqu'un se jeta précipitamment sur les pas de notre ami et presque sur ses épaules. C'était un trèspetit homme, encore jeune, à la tenue demi-gasconne et à l'accent deux fois gascon. A l'exiguïté de sa taille, à la nerveuse impétuosité de sa parole et de ses gestes, on l'eût pris

pour un écolier de Carpentras. Ancien condisciple du républicain et autrefois soldat comme lui de la presse libérale, ce bébé avait la bouche grande, les sourcils relevés à la Mépbistopbélès, et sa voix était bizarrement remarquable. Cette voix arrivait à l'oreille, souterraine et voilée, à peu près comme l'accent d'un ramoneur qui, déjà parti pour gravir au sommet de sa tache, s'arrête à recommander une précaution oubliée, pendant qu'il n'est encore qu'à la hauteur de la glace qui pare votre cheminée.

— Eh bien ! cher, dit-il ; à nous enfin le tapis politique ! Les blancs ont usé le leur jusqu'à la corde sans avoir su gagner la partie. Ne nous laissons pas décaver.

— Êtes-vous sûr, dit Aymar, que de nobles actions seront une fois profitables?

— Mais cela servira d'abord, dit l'autre, à répartir le bienêtre, la fortune un peu moins injustement par le passé. L'or reprend son équilibre, la race des millionnaires va être croisée.

— Obtiendrons-nous le Rhin pour frontière ? L'interlocuteur, comme un homme qui croit qu'on veut

le railler, leva les épaules et répondit : — Nous obtiendrons les portefeuilles et les hôtels.

— Effacerons-nous les traités de 1815?

— ■ Nous effacerons nos dettes du livre impertinent des créanciers. La société se régénère : cette révolution sera sociale un peu aussi bien que politique. La justice distributive va être une bonne fois à la mode. Est-ce que nous ne saurons pas mieux jouir des biens de ce monde, nous qu'on appelait hier encore les prolétaires, que cette race de possesseurs titrés, lesquels sont tombés depuis cent ans dans leurs châteaux à l'état de crétins ? A nous les châteaux ! les villas! les lacs transparents ! Nous avons des facultés fraîches pour comprendre ces bienfaits de la Providence, des sens et quelque esprit aussi pour en jouir. Tout cela manque aux hommes encroûtés de mollesse et de bonheur. A nous les chevaux du Yorkshire, les maîtresses espagnoles, la tiède température des salons, et pour nous reposer les sophas embaumés, les tapis d'Orient 1 Mon cher, sous ces appartements à vastes cerveaux, les idées grandissent, l'âme s'élève avec les plafonds. C'était là le rêve de mes nuits provençales : atteignons à cette poésie, 11 est bien temps que notre tour arrive et que

notre volonté se fasse. Mais, à propos, on dit que vous vous 6tes battu comme un lion: quel emploi avez-vous? Est-ce que je ne rencontre pas des vieux qui se plaignent d'avoir perdu leur place possédée depuis quinze ans! — Eh ! vénérable sot, c'est parce que tu l'as depuis quinze ans qu'il est Lien temps de la céder à d'autres. J'entends dire que Mirabeau a eu tort de se donner à la cour pour un million : oui, certes! et je suis de cet avis s'il en pouvait demander quatre. Adieu, féal, nous nous retrouverons. Ne me retenez pas, je cours chez mon banquier de la rue d'Artois, j'ai eu le bon sens de m'impatroniser là depuis dix-huit mois. Ce n'est qu'un pauvre honnête homme, mais il sait les finances, et je le pompe ! Nous n'aurons eu que deux contemporains, mon brave : Bonaparte et avant lui Talleyrand. Bonaparte avait couïume de dire que sa dynaslie deviendrait la plus vieille de l'Europe, j'espère me tromper moins eu prédisant que nos mansardes deviendront avant peu les plus riches hôtels de la Ghaussée-d'Antin.

11 y a donc quelque chose, pensait Aymar, pendant que ce demi-personnage s'éloignait, il y a quelque chose de plus profitable que d'écrire l'histoire ! c'est d'arriver de la campagne le lendemain du jour où l'histoire s'est faite.

îl se faisait ainsi, pour lui même, allusion à d'inflexibles souvenirs, car il savait qu'il avait été rencontré, le 30 au soir, allant à Neuiily à travers des plaines alors pacifiques, deux voyageurs assez frais sortis d'une prudente retraite choisie auxBatignolles. L'un avait un faux air de Jésus-Chris!, l'autre ne ressemblait pas mal à l'édition in-32 de Gusman d'Alfarache. Aymar prévit que le Tite-Live, révolutionnaire un moment par spéculation, agirait bientôt contre le système dans lequel il avait écrit et brillé, et déchirerait, l'ingrat, la dépouille qu'il se disposait à quitter. Mais plus Aymar se recueillit, moins une indignation bien sérieuse put s'emparer de son esprit, parce qu'il se rappela encore que le champion des trois jours obéissait peut-être aussi à une secrète et invisible pente de sa nature en subissant l'attraction des richesses. Sa mémoire lui retraçait certaine soirée où le goût de la phrénologie avait retenu un peu tard et après tous les autres adeptes un certain nombre d'amis chez le docteur Spurzheim. L'hominicule était là. Ce fat à qui présenterait son crâne au docteur, tant chacun était empressé de con-

naître sa prédestination organique. Spurzheim, qui montrait d'abord peu d'envie de satisfaire à cette curiosité, céda enfin, à la condition, quelles que fussent les explications données, ' qu'on ne s'en formaliserait point. Le futur conseiller du trône apporta sa tête spirituelle : on lui reconnut l'aptitude, l'astuce, puis tant de prédispositions incohérentes , que les gouttes de sueur lui montaient au front. Enfin, il allait sortir de l'épreuve, moitié maltraité, moitié caressé par la science, quand l'élève de Gall ajouta, en laissant retomber sur sa cuisse la main qui avait longtemps interrogé le crâne, et avec l'accent d'une bonhomie toute allemande :

— Dites donc ? Vous avez dû être un fameux chippeur dans votre enfance !

Et si pourtant, pensait Aymar, celui-là arrivait jamais au pouvoir ! Sa maxime favorite est qu'il faut, pour réussir,, soutenir l'opinion des sots, parce que c'est celle qui fait la la puissance des fripons. Il qualifie de duperie les sentiments désintéressés, il appelle niais l'empire de la conscience. Dans quel bourbier aurait-il donc ramassé son âme, si ces déplorables axiomes de perversité n'étaient pas le cynisme affecté d'une immoralité bavarde, un esprit de paradoxe et de forfanterie? Ordinairement les fripons ne crient pas : Mettez vos mains sur vos poches. Il vaut mieux qu'il ne veut le paraître. Mais je m'y fierais peu si jamais il venait à se dire honnête homme î II serait ministre à faire tirer sur les citoyens, et député à restaurer les lois de censure.

Peu de jours après, Aymar qui, pour respirer un autre air que celui de Paris, voulait gravir les buttes de Saint-Ghaumont, de si belliqueuse mémoire, vit débusquer vers lui, du fond de la rue de Latour-d'Auvergne, un rêveur. Son cœur se dilata au seul aspect de cet ami. Le solitaire murmurait des vers. Ce ne pouvait être qu'un refrain digne d'Horace ou de Tyrtée. Sa tête chauve penchait sur l'épaule gauche : il portait des lunettes trois fois grandes comme ses yeux; toute sa personne accusait en même temps quelque chose de la malice de Rabelais le buveur et du dormeur la Fontaine.

Aymar s'arrêta à lui barrer doucement le passage ; et quand le promeneur leva son regard distrait, Aymar lui tendait déjà une main affectueuse.

— Ah ! ah ! fit le grand poète, vous paraissez soucieux :

voulez-vous que je traduise ce qui se lit sur votre front par un seul vers d'une chanson populaire? Il est écrit en épigraphe entre vos deux sourcils : « Epicier, tu nous as trompé. « Ce qui souffre en vous, ami, c'est la logique. Eh ! patience; avez-vous jamais vu planter un peuplier sans qu'il n'y soit venu quelque chenille en dévorer les feuilles? Laissez cuver l'égoïsme et déposer la peur. Quasi-légitime, quasiquelque chose, c'est-à-dire rien, peut-il durer? Mais n'exigez donc pas qu'une plante prospère en peu de jours, surtout quand ses racines n'ont pas rencontré un sol préparé. Il vient, voyez-vous, des époques de sommeil pour une nation comme pour un homme. 11 faut subir des périodes de vertige. Qui nous aurait dit, par exemple, que les magnanimes ouvriers de juillet voudraient se venger du choléra sur les riches ; qu'ils prendraient les flâneurs de Paris pour des empoisonneurs, et frapperaient, en vrais sauvages, les premiers inconnus qu'ils verraient s'arrêter sur un trottoir? Il y a des pages inintelligibles dans l'histoire du monde. Mais, patience, vous dis-je : les masses effarées de terreur se trompent de point d'appui. La sécurité n'est point où ils la cherchent, ils l'apprendront plus tard. Je ne blâme nullement leur désir de la paix ; mais on frappe à une porte qui n'a qu'une aumône passagère à offrir. Peut-être aussi l'Europe, qui ne peut nous empêcher d'être toujours un pas en avant, ne se soucie-t-elle pas de nous en laisser faire deux à la fois. Attendons que d'autres États nous rejoignent. Quand les Espagnes, par exemple, arriveront au système parlementaire, il sera temps, pour nous, de gagner un terrain nouveau. Je ne nie point qu'il serait de la charité politique de tendre la main aux autres après avoir passé un fossé, mais il faut se garder aussi de compter sur des infirmes à qui les jambes n'ont pas poussé encore. Se hâter lentement n'est pas un précepte exclusivement applibable aux arts. Que de progrès partiels sont désirables avant le grand progrès! D'abord il faudrait apprendre à ce pays-ci, grand niais d'enfant de famille à peine majeur, à régler ses affaires lui-même ; car une maladie de noire France, c'est de vouloir toujours être administrée, gouvernaillée ; d'avoir un tas de commis et de rouages parasites. En législation comme dans l'art de guérir, les plus simples agents sont, je crois, les meilleurs. Quel besoin l'administration de ce coin de terre a-t-ellc toujours de

deux millions de lois? Mon vieux médecin était Corvisart : il purgeait peu, laissait agir, observait et ne contrariait pas la nature des sujets qui lui étaient confiés. Leur juste-milieu, comme ils disent, est déjà Purgon etSangrado à la fois. Déjà des ressources exceptionnelles!

— Seignare, dit Aymar, purgare, clysicrium donare ! Leur Chambre veut incessamment pwgare, la police seignare et M. le maréchal Lobau...

— Mais, interrompit le modeste penseur, on reconnaît un bon mécanisme au petit nombre des moyens qu'il invoque. Quel progrès n'a pas fait la machine de Marly depuis qu'on a supprimé cent cinquante roues. Nous en sommes encore à Ja machine de Marly administrative. Frottement, efforts stupides, résistances forcées dans l'appareil. Le meilleur gouvernement est celui de Dieu, je suppose ? Eli bien ! celui-là, on ne le sent guère ; sa volonté se révèle par un ordre immuable et la police infaillible des saisons. k\x lieu de peser, cette volonté se dissimule à force d'intelligence et de bon vouloir. Le plus bel hommage rendu à ce gouvernement-là, n'est-ce pas la voix de l'athée qui nie son existence?

— Nous feront-ils, dit Aymar, regretter les jésuites ? La crainte du diable est moins abjecte que l'amour de l'argent. Envierons-nous même le temps de la régence? Mieux vaut être gouverné par la beauté que par l'avarice. Il y a, dit M. Heine, moins de bassesse dans un boudoir de catins que dans un comptoir d'agioteurs.

— Mais à qui confier votre gouvernail? Voulez-vous qu'on s'embarque sans l'espoir d'un prochain rivage et sans bien savoir où l'on va?

— - C'est un inconvénient, avoua Aymar; et pourtant vous ne comprenez pas mieux que moi la patience de ces gens qui aiment mieux s'acclimater dans la fange que risquer, en essayant d'en sortir, de tomber sur quelques ronces et des cailloux. Il y a ici des cœurs sales et froids, dont l'inertie s'arrange toujours du présent, quel qu'il puisse être, et du fait le plus honteux, dès qu'il existe. Ils s'engraisseraient là, et y dormiraient comme- certains animaux dans la première bauge qui se présente. Hommes de chair, gens d 'arrière-boutique, ils craignent surtout la peine physique, prêchent la docilité à tous les jougs, et, après toute première révolution, ils en rendent une seconde nécessaire.

AYMAR Vj

— Ah ! concourir à une autre forme cie gouvernement, mon cher, embarrasse la paresse de ces foites têtes. Les classes dites élevées sont soumises à l'influence d'un amour d'ordre qui ne signifie guère autre chose que la continuation de leur bien-être au milieu des souffrances publiques. Quand Jes hommes de cœur se lèvent, et que le peuple s'émeut, il y a pour eux pertubatiori I Ils croient naïvement que ce monde appartient aux poltrons, aux sots, aux avares, aux intrigants ; et ce monde civilisé ne rentre selon eux dans l'ordre, que lorsqu'il revient de nouveau aux intrigants, aux avares, aux sots et aux poltrons.

— Après quarante ans de lutte et vingt millions de citoyens sacrifiés sur les champ de batailles contre les trônes, est-ce qu'on veut encore, dit Aymar, de la royauté absolue?

— Visionnaire ! il n'y en a plus en France, nos mœurs s'y refusent ; la royauté est un mensonge. On vous a promis je ne sais quelle monarchie entourée d'institutions républicaines, — je vous la souhaite; mais ce que vous aurez certainement pour quelques instants encore, c'est une république de fait entourée d'abjections monarchiques. 11 y a ici un commis choisi par la peur à la hâte ; ce n'est peut-être pas là de toutes les origines royales la plus épique, car on a vu des trônes fondés par le courage, d'autres par l'autorité des vertus, le libre choix des diètes, la reconnaissance des populations : ici l'égoïsme du riche a été le fondateur, et l'avocat de cette peur un paysan de la Nièvre, rivière qui ne coule pas précisément tout à côté du Danube. Mais, encore une fois, on ouvrira les yeux. Ce n'est pas du reste que les torts soient tous du côté du chef. N'a-t-il pas raison de les gouvernera son profit, puisque c'est à leur profit seul qu'ils l'ont cherché? 11 les prend pour lui, comme ils l'avaient pris pour eux. Le troupeau avait besoin d'un berger, le berger tondra ; et qu'ils rendent grâce à Dieu que le boucher ne soit pas venu : car leur imprévoyance l'avait mérité. Allez, le temps remet beaucoup de choses à sa place ; c'est un « galant homme, que le temps, » disent les Italiens. J'ai lu quelque part : « Si quelqu'un renverse une borne, il vient quelqu'un qui la relève, tandis que si chaque jour le frottement l'amoindrit et la dégrade, elle ne sera jamais remplacée. C'est là mon opinion. Laissons faire et passer. Il faut se résigner, perfectionner nos mœurs et mériter un meilleur avenir.

Prenez patience, trop vif jeune homme, ajouta l'interlocuteur avec un sourire où perçait plus de mélancolie qu'il ne s'efforçait de montrer d'espérance. Prenez patience! ce n'est que l'affaire d'un demi-siècle.

Et les amis se séparèrent.

Il ne disait pas toute sa pensée, l'humble sage dont la raison fut toujours supérieure même au talent. Mais était-ce à lui, dont la voix a le mieux consolé la patrie dans ses désastres, à prédire ici des malheurs sans gloire? Le poêle qui avait tant influé sur le réveil de la France en 1830, le citoyen qui avait donné depuis de si hauts conseils à des ministres, n'avait-il pas acquis le droit du repos? L'alcyon qui a chanté dans la tempête cherche le rivage. Déjà elle avait hâte, cette lyre, d'aller se réfugier aux bords de la Loire : c'est là qu'elle devait échapper aux soupçons des moindres récompenses, aux menaces de la croix d'honneur, aux pièges d'une souscription à son profit, aux inconstances même de la gloire, et à l'infaillible ridicule des Académies. Le philosophe savait bien que l'exemple de sa modestie n'aurait jamais le danger d'être contagieux.

Et d'ailleurs, dans cette exagération, sous ce délai de cinquante ans, demandé comme crédit au bon sens public, il se cachait peut-être l'exacte sagesse ; mais cette vertu convenait-elle à l'emportement du caractère d'Aymar? Il est des consolations qui abattent ; il est tel sermon sur l'espérance, après lequel on regarde la rivière. Proposer aux jeunes courages la temporisation, la prudence à l'impétuosité, c'est demander à l'homme de vingt ans d'en avoir soixante ; aux cheveux noirs de se couvrir de neige en une seule nuit. Quand Aymar vit que les plus fermes amis de sa religion demandaient sursis et se réfugiaient dans l'avenir, il baissa la tête et pleura. Les trois hommes qui l'avaient abordé successivement résumaient pour lui de grandes classifications dans l'opinion flottante. Il y voyait représenté d'abord l'entêtement systématique qui veut étouffer l'avenir dans son germe; ensuite la cupidité habile se frottant les mains des misères publiques, professant cette maxime : que l'intérêt privé est d'instinct, et l'intérêt général une chimère; puis enfin venait cette prudence qui, n'ayant à vivre qu'un jour de revers, est patiente comme l'éternité ! Il se frappa de doute et de tristesse. Tantôt sa crédulité première faisait place à l'irritation,

et tantôt il gémissait à l'idée de se sentir aussi seul au milieu de ses frères. Il était comme tel généreux sous-lieutenant qui, élancé à la tète des bataillons, se croit suivi des siens, et qui, une fois au milieu des rangs ennemis, se retourne pour voir loin derrière lui ses camarades et même son vieux colonel. La fatale intelligence de son cœur lui faisait sentir avant tout ce que l'avenir réservait à la France, et ces abaissements, ces lâchetés qui ne devaient être de notoriété européenne que trois ans plus tard. Il comprit dès lors que le nouvel état allait s'appuyer sur les mauvais sentimens du cœur de l'homme, cultiver la crainte, l'avarice, la dureté de l'âme ; et qu'après l'action royale qui avait mitraillé un peuple, il y avait une plus infâme politique : c'était de l'abrutir.

Déjà les étudiants qui, aux premiers cris de fraternité poussés par les Lombards et les Espagnols, s'étaient empressés de voler à leur secours, qui chargeaient les impériales de diligences, n'emportant qu'un fusil et leur courage, étaient partout refoulés aux frontières par le même ministre dont les instigations avaient encouragé leur départ. Trahis par Son Excellence à deux masques, ils revenaient sans pain vers ce Paris déjà fermé aux assemblées civiques, et empoisonné par l'ironie des vertus désintéressées.

Aymar, attentif, haletant d'espérance comme devant un spectacle nouveau, tenait les yeux ouverts sur la scène politique. La table est rase, se disait-il, que va-t-il apparaître de grand sur ce vaste horizon? 11 n'apercevait que de vieilles et boiteuses figures. Partout ressuscitaient ces magistrats usés par cent tyrannies, ces maréchaux vendus, ces courtisans fatigués d'adorer par derrière tant de fortunes tombées. Employer ces hommes, n'est-ce pas une injure à la probité, un soufflet adressé à la victoire.

Chaque jour apportait à Aymar un désenchanteniem. Tous ceux qui le connaissaient à la ville et dans la banlime, le plus équivoque cousin de province, sa dernière et sa plus vague connaissance au fond d'un village dont il savait à peine le nom, se précipitaient chez lui, soit par l par présence réelle, afin de mendier sa protection. On sayait sa conduite aux jours du péril, on lui supposa élu crédit ; et alors des extrémités de France et de .Navarre, il fondit au domicile de M. Ghalamel, orgueilleux de cette nuée de sollici-

m AYMAR

teurs, des myriades de médiocrités plus avides de proies que les corbeaux de L'hiver. Jamais l'espèce n'avait semblé à Aymar si abjecternent livrée à l'empire des appétits ignobles, des passions voraces. 11 pensait, lui, qu'il faut mériter pour obtenir. Il ne pressentait pas que tout étant imitation d'en haut chez ce peuple de singes, l'égoïsme, comme une lèpre féconde, allait gangrener à vue d'œil une foule de cœurs. Si le crédule enthousiaste se trouvait un moment au sein d'une réunion d'hommes de son âge, il était frappé des ambitions positives et des matérielles rêveries de ses compagnons. On parlait spéculations, profits, peu d'acquérir un nom recommandable, beaucoup de gagner des trésors. On ne s'enivrait guère qu'avec les espérances de fortune ; l'orgie n'était plus comprise que dans des flots d'or. Imagination, amour, ardeur aventureuse, tout était à ce nouveau culte.

— Qu'aliez-vous devenir? di?ait-on au fils d'un vieux général.

— Agent de change.

— Et toi, enfant des arts ?

— Avoué. J'achète une étude, quelque femme la payera de sa dot; puis, vivent les cigares et les affaires !

Les affaires! c'est-à-dire le bien d'autrui!

Aymar espéra que les lettres conserveraient du moins leur philosophique dignité dans ce désastre moral, dans cette défection des intérêts élevés. Hélas! là aussi, il vit la spéculation grandir aux dépens de l'art, et le but commercial remplacer toutes les préoccupations du talent. La littérature prenait l'emploi d'amuser les sots au lieu d'éclairer les grands et de protéger les faibles. Elle inondait de stériles romans des esprits affamés d'écrits virils. Et puis la corruption vint l'attaquer dans son germe; la corruption, poison officiel, inventé durant les restaurations royales, et qui consiste à détourner d'une pénible, mais généreuse carrière, des esprits qui sauraient un jour s'y distinguer laborieusement, en les séduisant dès leur début par une tache facile et l'appât de quelque salaire escompté. Il vit des hommes d'avenir se faire journalistes ; des poètes, commis de ministres et valets delà pensée d'autrui. Après la retraite des Lafntte et des Dupont de l'Eure, tel bureau prit à sa solde toute une conscription de bacheliers ; car il fallait des pourvoyeurs à Féloquence officielle et leur fabriquer les improvisations de la

tribune. A l'un étaient confiées les réponses parlementaires

d'une modération hypocrite, à l'autre la cojère du pouvoir. Celui-ci était à la guerre, celui-là à la marine ou à l'ordre public; Tel était réservé pour l'insulte au parti national, et tel pour flagorner la cour. Il vit prendre à ce guet-apens,

s'enfoncer en ce Parc-aux-Cerl's, d'abord les envieux, les médiocres, ceux qui savent écrire et non penser, des parasites de coulisses, des jugeurs sans titre, enfants caducs, germes flétris, sceptiques universels, qui ne s'intéressent à rien et surtout à la probité ; puis eniin il vit tomber là des plumes élégantes, espérance de notre avenir. Pour un demifranc la ligne, le mérite pauvre écrivit sans inspiration, se laissa prendre à l'heure et imposer des passions menties.

Un jour qu'il rencontra un publiciste longtemps fameux par son idolâtrie en faveur de la légitimité, Aymar se sentit embarrassé à formuler que-ques condoléances ; il craignait de voir entreprendre une difficile apologie du passé. Le valet de plume le prévint avec une assurance stoïque : Appuyezmoi, lui dit-il : j'ai bien servi l'autre, que pourrait me reprocher celui-là! La presse n'est pas un sacerdoce, et le pouvoir est mon client. L'avocat élève bien la voix, alors môme que le prévenu est un homicide : moi, partout où le vainqueur se trouve, je lui dois aide, assistance et dévouement. Je suis conséquent dans cette vocation.

Devant l'effronterie de ces sophismes, Aymar gardait le silence. Lui qui, de toutes les puissances humaines, considérait l'esprit comme la faculté la plus haute et la plus chaste, l'autorité de la presse comme la plus incorruptible magistrature, il s'éloignait de dégoût. Ignorait-il donc, pour consoler sa pudeur, combien sont en secret misérables ces trafiquants de la pensée, fanfarons d'improbité, espèce de condottieri voués à soutenir l'injuste, à trouver le fait accompli moral, et l'oppresseur clément? L'écrivain soldé a beau faire accroître ses gages et fleurir en ce bazar, il est suivi en tous lieux parla déconsidération et l'ennui. Nul ne s'identifie à ses travaux. Une fois établi en servilité, le pied sur les dalles froides île l'antichambre, il n'a plus d'individualité. L'art et les lecteurs disparaissent. Tout s'anéantit, même son inspiration, s'il fut un moment touché du feu sacré, ou bien les facultés qui lui restent le dévorent. Ses patrons eux-mêmes détournent les yeux de leur éloge obligé, et, au milieu du

bruit qu'on lui commande de faire, son nom ne s'entend pas. Au foyer des lumières factices, il ne peut éclairer son obscurité. 11 dispense les gloires et ne s'en réserve aucune. Parodiste, ou insulteur, il fait des vœux pour que tout soit mal, et ne se sent à l'aise que quand il peut flétrir. Le dégoût reste sa seule muse. Son métier devient à la poésie ce que la prostitution est à l'amour. Artiste apostat, il se prend à la misologie par l'opinion qu'il a des travaux qu'il encense ; et à l'humanité tout entière il étend la mésestime et l'ennui qu'il s'inspire à lui-même.

Si nous allions, réfléchissait Aymar, voir la France reculer jusqu'à cette époque de l'histoire d'Angleterre où l'avènement de Guillaume jeta presque tout ce qui avait combattu les Stuarts dans les profits du pouvoir ! où tant d'écrivains descendirent aux places! Si nous n'offrions qu'une contre-preuve des années 1688 et 1689 !

Afin de chercher une diversion à ses émotions fatigantes, Aymar se présenta quelquefois à l'hôtel de Glaremond. Un soir, il apprit avec stupeur que Ghristiane et son aïeul étaient partis depuis plusieurs jours. Ingrate ! murmura-t-il, en ne croyant prononcer que le nom de la jeune fille. Il lui sembla que ce départ était une trahison. Et cependant de quoi me plaindrais-je? ajoutait-il. Elle n'a manqué à rien; que m'avait-elle promis ? Parce que nous nous sommes rencontrés dans une fête, puis à de pieux concerts? que pour la revoir je l'ai suivie aux cérémonies de la cour et jusqu'aux offices du Sacré-Cœur? est-ce une raison d'obtenir ses égards ? Je l'ai sauvée : mais les grands sont-ils obligés à la reconnaissance, même à la politesse? Parce qu'elle m'a quelquefois adressé un regard... Hélas ! le comprenait-elle elle-même? Il se croyait résigné depuis trois mois à cet événement. Il s'était surpris à en causer avec tranquillité devant l'orpheline ; mais dans ses dispositions présentes, tout lui semblait apostasie. Il lui avait même dit une fois : — J'irai vous retrouver en Pologne, Christiane, si la France nous devient hostile. Accueillerez-vous le voyageur? Mais vous vous marierez infailliblement dans ce pays-là?

La noble fille n'avait répondu à ces deux questions que par un sourire mêlé de rongeur. Elle avait touché l'enfant du peuple : mais, soit que la distance sociale qui semblait les séparer interdit au jeune homme toute idée ardente, ou plutôt

que cette âme fût déjà distraite* et emportée par les vicissitudes d'une passion plus haute, il était demeuré jusque-là près d'elle sans oser lai adresser ces deux mots si doux et si hardis : Je t'aime! Et puis, comment savoir bien son propre secret quand on n'a pas encore souffert ?

Pour Ghristiane, elle avait répondu à certaine question que lui adressait quelquefois sa conscience : — Je lui porte la plus vive estime; mais pour l'aimer, il n'est pas gentilhomme ! — Il y a des cœurs de femme qui s'ignorent longtemps ; ils ne se croient pas la puissance d'enfermer un feu bien dévorant, du moins, avant certaines épreuves de la vie... mais une lueur tendre les illumine assidûment. Ainsi la flamme que traîne après soi le ver des nuits de la Saint- Jean n'est à vos yeux qu'une frêle étincelle, mais elle ne s'éteindra jamais.

Aymar vivait de ses aspirations vers l'avenir plus que des immédiats intérêts du monde ; son âme abstraite semblait n'avoir fait qu'effleurer son corps ; il démentait l'idée matérialiste de leur réciproque dépendance ; il lui fallait un intérêt intellectuel. Ses facultés étaient plus grandes que la vie qui nous est accordée. Meilleur que les bons, mais sans indulgence pour les lâches, la première des vertus humaines, la patience, lui manquait. Il voulait des actions rapides comme son instinct à bien faire. Ses ennemis étaient le temps, le froid et les sots. Il manquait de toute tolérance pour la médiocrité. Ce libéral de cœur était insolemment aristocrate devant les facultés de l'esprit. Il aimait la contradiction et allait volontiers au devant, mais n'endurait pas le moindre manque de logique. Il supportait courageusement le malheur, et était vaincu par la déplaisance. Une épingle lui eût fait plus de peur qu'un poignard. S'il eût été appelé, celui-là, clans les conseils de la France régénérée, il aurait contribué à faire abolir une science dont il se raillait autant que de l'astrologie judiciaire, et qu'il méprisait comme la mauvaise foi pédante : c'était la diplomatie. Ministre, il aurait envoyé des passe-ports à tous les espions masqués du nom d'ambassadeurs, et pour toute chancellerie, il se fût abandonné aux gazettes de l'Europe.

Ses répulsions comme ses amitiés, il ne pouvait les déguiser, même quand cet instinct s'exerçait contre les personnes, qu'il aurait, selon le monde, dû entourer de plus de

respect. Ainsi, dans sa propre famille, il avait rencontré des antipathies déplorables : M. Chalamel, lui-même, son père, n'avait pu échapper à je ne sais quel éloignement de ce cœur instinctif.

— Ma mère, avait-il dit un jour, en se jetant dans le sein de sa seule amie : ai-je donc le cœur méchant et dénaturé? Dis-moi ce qui se passe en mes réflexions, à mesure que j'avance en âge. Pourquoi ne puis-je sentir envers cet homme aucun attachement filial, aucun respect affectueux? Suis-je dépravé au point de le haïr ?

— Non, tu ne le hais pas, ce serait être injuste : il est inépuisable de bonté pour nous.

— Oui, mais de cette bonté qui s'occupe du vivre matériel, qui soigne vos besoins, mais qui froisse votre âme. 11 s'intéressera à mon sommeil, il voudra savoir si l'appétit ne m'a pas manqué : et je succomberais de désespoir à ses côtés avant qu'il s'en doutât, ou voulût le savoir.

— Pensez qu'à son âge on est positif, et qu'on ne comprend guère plus les malheurs que les honheurs de la jeunesse.

— Vous les comprenez bien, vous, ma mère î

— Vous êtes choqué à tort de ce qu'il ne partage pas vos idées, mon fils : les siennes sont peut-être meilleures, car les vôtres vous font souffrir.

Je n'aime pas ce qu'il dit ni ce qu'il fait, reprit Aymar. Lorsqu'il perdit ce frère que nous n'avons pas connu, souvevous-vous que je le supposais inconsolable; je le plaignais et je m'enhardis à lui dire : Vous devez être bien affligé ! — Je n'ai pas le temps, répondit-il; les affaires me donnent tant d'occupations!

Et moi aussi, ma mère, je comprends l'industrie, le commerce et j'honore leurs succès; mais se tourmenter autour de l'argent, le pressurer pour en extraire vingt fois le suc, le couver nuit et jour pour lui faire éclore un nouveau million qu'on ne destine qu'à soi seul, c'est recommencer la religion du bonze, qui s'adorait lui-même, et faisait consister son culte dans l'action béate de contempler son nombril éternellement. M. Ghalamel ne demande-t-il pas à quoi sert le beau, et ce que rapportent les arts ? Il a dit devant l'Apollon et l'Hercule du palais Fornèse : A quoi cela sert-il ? Que fait donc là ce grand drôle qui tend le bras et ce fort de la halle inutile ? Mais il estimerait une cariatide, par cela seul qu'elle

parait du moins servir à porter quoique chose. Ma mère, je ne ressemble pas à cet homme.

— Tu me ressembles à moi, enfant, dit la pauvre femme, et j'en suis bien heureuse et bien fière, car je te trouve beau.

— Pardonnez-moi donc, continua Aymar; je voudrais penser autrement, mais je ne le puis, et ce n'est pas ma faute.

— Ce irest pas la sienne non plus, dit la mère en baissant la tète.

— Je m'éloignerai, acheva le jeune homme : l'espace me manque ici, on ne respire pas, comme le dit en quelque beau livre madame de Staël, assez d'air, assez d'enthousiasme, assez d'espoir. Mais je ne confie ce projet qu'à vous seule; car, éloigné de cette ville assoupie, je ne serai absent que pour vous.

Le combattant du Louvre avait déjà refusé l'éphémère décoration bleue liserée de rouge. En sa modestie naturelle, en sa judicieuse raison, il répugnait à toute distinction d'imitation monarchique. Un soir, il trouva chez lui un brevet et les insignes de la Légion d'honneur. La disposition de son humeur blessée influa-t-elle sur le parti qu'il se hâta de prendre? Il avait commencé par froisser le parchemin et juté la banale étoile. Il les ramassa, ouvrit le diplôme avec un sourire et se prit à le déchiffrer attentivement. Il y rencontra peu d'obstacles à la plus innocente et à la plus dérisoire des supercheries; et furtivement il alla déposer tout le ministériel envoi sur le comptoir de son père. Louis- Antoine-Honoré-Philippe Ghalamel ne trouva peut-être pas là exactement tous ses noms; mais, malgré cette irrégularité, attribuée à l'ignorance des bureaux, il ne douta pas un seul moment de L'identité de sa personne avec cette faveur, car il était entré depuis la veille dans l'état-major de la garde nationale; il avait même défilé à la parade devant le château. Le lendemain, lorsque le nouveau chevalier voulut paraître devant sa famille, orné de cette récompense dans laquelle il ne lui vint pas même à la pensée que la conduite de son lils put entrer pour quelque chose :

— Monsieur, dit madame Beau val, Aymar est parti cette nuit pour un voyage. Sa santé le lui rendait nécessaire. 11 vous fait ses excuses, et reviendra bientôt.

— Aurait-il quitté la France? demanda avec distraction le radieux décoré.

— Il me l'aurait dit, répondit la mère.

Mais cette seule supposition l'avait fait pâlir.

C'était dans de telles dispositions qu'Aymar s'était éloigné de Paris. Fatigué des routes battues et des questions d'oisifs qu'on n'évite nulle part moins qu'en diligence, il quitta bientôt sa direction première et prit, à quelques lieues au delà de Tours, le chemin diagonal qui unit les routes de Bordeaux et de Toulouse. Puis, l'abandonnant lui-même pour des sentiers tout à fait agrestes, il tourna brusquement à droite vers la hauteur d'une citadelle où la vieille famille des Ghâtillon a pris naissance. Là, il s'enfonça dans une contrée inculte, appelée la Brenne. C'est une région toute à part de la riche province de Berry.

La Brenne est un désert dans un pays fécond : c'est, par antiphrase, une affreuse oasis qui porte au sein d'une zone riante l'échantillon des thébaïdes, la désolation des lieux maudits, le deuil d'une nature marâtre. A mesure que vous avancez vers le sud, la végétation s'appauvrit, les arbres s'affaissent, le chemin s'évanouit lui-même : vous voilà entré dans les brandes. La brande ou lande est une terre primitive, ordinairement sablonneuse et que n'a jamais entamée la charrue ni la bêche, ou bien, c'est la place incendiée de quelque forêt druidique. Océan de verdure, héritage sans produit, plaine sans fin , désert infertile et fleuri, là, nulle plante ne s'élève au-dessus d'une autre : pas plus qu'entre elles les vagues de la mer. La bruyère, le houx, la fougère et les genévriers composent un taillis flexible et épineux qui arrive aux genoux du chasseur. Nulle cime n'attire à l'horizon vos regards : la plus haute serait celle d'une croix moussue, ou le front couronné de ce poirier sauvage qui se meurt làbas devant une large pierre, la seule qui se rencontre bien loin et où le pied de la mule de Notre-Seigneur est marqué. Là, des étangs bleus dorment à fleur de terre, des nuages

blancs marquent leur ombre sur la plaine où la bergère promène ses ouailles en rêvant; le lièvre y songe, le raie de genêts y chante, la perdrix rouvre y cache ses œufs tachetés, et la buse au loin bat des ailes. Le jour, la nuit, l'hiver, l'été, passent sur la brande sans en varier jamais l'aspect.

Engagé ainsi entre l'Indre et la Vienne par les capricieux ennuis d'un voyageur, Aymar remarqua bientôt le singulier caractère de ce pays. Dans quelques parties plus ingrates encore, le sol composé d'argile, de marne et de grès agglomérés, n'est pénétré qu'avec peine par les eaux pluviales et ne peut se dessécher que par de lentes évaporations. De là, au coucher du soleil, des vapeurs errantes et malsaines. A'ers les hameaux de Neuillay, Migné, Douadic, tout à la vue offre une même couleur. Les murs du village, la terre et le ciel, tout est d'un gris humide, quelque temps qu'il fasse. Dans les guérets où se hasarde la culture, voyez languir le seigle et le sarrasin : quelques pauvres champs de rabette composent les uniques tapis de fleurs. Aux bords des eaux dormantes errent des moutons grêles et quelques vaches maigres comme celles de la vision de Pharaon. Elles paissent le glayeul, Thypne, l'ortie, le triste nympheea. Habituellement traversées par les vents du nord-ouest, appelé galerne, ces silencieuses solitudes sont les Marais-Pontins de la France, moins le buffle et le bandit qui animent au moins les campagnes de Rome. Ici, nulle végétation parfumée : pas un acacia qui fleurisse, pas un rossignol qui chante près de l'église, pas un ver luisant sur les tombeaux.

— Ah ! monsieur, disait la bonne femme qui avait accueilli Aymar dans une assez chétive métairie, à quelques portées de fusil de l'abbaye de Maubec, ceci est un pays oublié du bon Dieu, voyez-vous; le diable a craché dessus en volant : ne vous y arrêtez pas.

Mais cette désolation même et l'abandon dont la Brenne semble chargée, composaient l'attrait qui y retint le voyageur quelques jours. D'abord, il trouva cet exil en harmonie avefc sa pensée : c était un lieu dépouillé comme sou nvm', déshérité comme ses espérances. Aymar se complut à voir cette dérision qu'affectait la Providence pour une portion du sol de sa patrie, ailleurs si prodigalement favorisé.

Dans ces campagnes sans rivière, il se traîne, sous le nom de la Glaise, un fossé vaseux dont l'œil ne saurait deviner le

coups et qui, ne pouvant suffire ni à vider ni à contenir les eaux que lui versent tant de fondrières, inonde les routes mouvantes et les rend impraticables. La Glaise n'arrose pas, elle submerge; elle ne désaltère pas, elle empoisonne; elle n'a jamais fécondé, mais elle pourrit les pâturages.

Parli pour aller visiter ou Venise ou Madrid, ou les riches colonies américaines, Aymar trouva un plaisir amer à languir ainsi à deux pas de cette capitale, d'où il avait pris son essor. Il comparait le terme de celte course à ses projets naguère immenses; et il se promettait de Faire avorter les fruits de sa jeunesse comme on en avait déjà glacé la fleur. Il trouvait là le secret d'une ironie profonde et il se mit à en cultiver le poison. Errant dans ces monotones parages, il remarquait souvent près du laboureur, traçant péniblement sou sillon, les taureaux, compagnons de sa tâche, aussi abattus que leur maître, et comme lui vaincus par la secrète influence qui ravage cette terre enveloppée d'invisibles fléaux.

De l'église, couverte en pierres tachetées de lichens, et où nulle décoration ne se voit qu'un crucifix ensanglanté d'ocre; du cimetière établi dans les ronces, où ne fleurit point la scabieuse sauvage, où ne vient jamais la cigale, abritée partout sous les ruines, il se rendait au bord de ces grands viviers, qui ne se comptent guère là par moins de cinq cents. Dix mille arpents d'eau en quelques lieues ! Là, près de la croix de la bonde courbée comme un ancêtre du village, il s'oubliait d'un soleil à l'autre à voir glisser la hise et ondoyer les joncs, à écouter les flots dans leur clapotement éternel. Aux approches de l'orage, l'hirondelle de mer crie, effleure de ses ailles cette mate étendue de jachères humides, ouhien le héron cendré se dresse sur ses longues jambes, comme un pédagogue en courroux.

Nul rire d'enfant n'interrompait jamais les méditations du promeneur désœuvré. L'enfant ne vient là au monde que pour souffrir : on n'y connaît point la jeunesse, et la vie décroît à trente ans. Le stériles ajoncs, des eaux, du silence : homme et végétaux consternés ! Là, les principes même d'une existence si rapide sont attaqués sans cesse par l'impérieux besoin de se désaltérer, car les fontaines élaborent des décompositions délétères. La gaieté du vin est à peine connue : point de chants, rarement l'accent de la cornemuse. Nul ha-

bit de fête, nul bouquet pour les fiancés : partout le bonnet malade, l'air piteux, les frileuses mains dans les poches, Je.; pas traînards et le langage plaintif. On ne tente rien en Brenne pour arrêter la course de ce vieux fossoyeur qu'on appelle le temps. La mauvaise santé, qui en tous lieux est une partie de la mort, là en est le grand commencement.

Aymar arriva vite à sentir, et d'abord par l'atonie même de ses forces physiques, un découragement de tout vouloir, et ce moral dégoût de notre condition, qui faisait au dernier siècle encore, au milieu d'une jeunesse occupée du moins à la guerre, envier le refuge du cloître. Il n'en eût accepté ni les rigueurs stériles, ni les jeûnes fastueux, ni les macérations fanatiques et ces interminables prières qui supposent en Dieu l'oubli de ses créatures, ou les misérables distractions de la pensée humaine ; mais qu'il eût acceuilli avec joie tout divorce avec le monde ; qu'il eût béni quelque enceinte murée, volontaire tombeau qui avertit à toute heure qu'il n'y a rien à chercher entre les étroites parois de l'existence de l'homme !

Hélas! que d'exilés de leur siècle semblent, à l'heure où nous voilà, vivre encore dans son tourbillon, qui déjà sont étrangers au milieu de leurs frères! Que d'àmcs bannies comme la sienne de leur enthousiasme et chassées de leur vertu, parce qu'elle a été prise en dérision !

Aymar croyait ne regretter que sa mère. Voyager avait été un préiexte; il n'attendait ni les mobiles impressions, ni les distractions puissantes que ce plaisir accorde ou suppose, il n'avait désiré que de fuir. Eh bien ! pensait-il, ne suis-je pas ici au bout de l'univers, et plus retranché contre les lâches de cette génération que dans un exil au delà des Alpes, un sépulcre que leur désœuvrement viendrait peut-être fouler et leur curiosité décrire? Dans quel espoir marcher encore, et pourquoi la peine d'aller plus loin ? Demeurons ici : aussi bien, nul lieu de ce globe n'est qu'une tente d'un jour ; la terre est un hôpital, non une hôtellerie; un lieu pour mourir, et non pour vivre.

Il médita de se laisser éteindre à Maubcc, eu un pays où tout conspirait à une telle (in. On lui croira J'ànie faible : erreur! seulement celte vie, qui jamais ne lui avait semblé précieuse et solennelle autant que l'estime le vulgaire, lui paraissait désormais sans but. C'était moins par le vêtement

de chair qu'il était accablé que par l'hôte qu'enfermait fou corps. 11 résolut de s'en dépouiller : non pas à la manière des furieux qui portent une main rapide sur le poignard ou le poison, et n'attaquent que l'enveloppe où manquait une âme ; d'ailleurs, il lui restait sa mère, et il ne pouvait renoncer au devoir de lui fermer les yeux ; mais ce fut cette âme elle-même qu'il conspira à détrôner. Use flatta de l'anéantir ; il entreprit de tarir peu à peu cette source de toutes ses douleurs, cette dupe, cette victime qui avait osé concevoir une autre destinée que celle des hommes de son temps. Révoltée contre les fins d'une vie lâche que Fégoïsme appelle raisonnable, cette âme avait rêvé une carrière, une sagesse, autres que celles du monde. Il voulut châtier l'orgueilleuse, comme la volonté de Dieu a jadis frappé les anges rebelles. 11 voulut humilier et perdre ses facultés, ou les forcer à s'enfouir dans les appétits de la matière. Enfin, saisi de la triste émulation de ressembler à tous, il tenta de vaincre ce qu'il appelait ses ennemis : c'est-à-dire son cœur, l'instinct de la gloire, ses nobles souvenirs, et l'amour de la patrie. C'était un abrutis*sèment moral, c'était un suicide intellectuel qu'il voulait s'appliquer à commettre. Et cela, par dérision de sa loyauté trahie ; et cela, pour venger des inspirations généreuses étouffées par l'époque où il avait le malheur de vivre.

A ce siècle, en effet, il appartenait de créer pour la jeunesse une mélancolie plus dévorante que les regrets de Werther, un ennui plus rongeur que le mal de René :c'est le supplice de sentir inhumer dans son âme toute vérité. A Werther il manquait l'amour, à René la poésie : c'était une partie qui manquait à Aymar. Hélas ! devant la monarchie des Tarquins, Brutus ne s'était fait qu'insensé : le jeune Français résolut de se faire cadavre devant cette France qui finit à 1830.

— Non, je ne saurais, se disait-il, m'interesser à rien, plus à rien sur ce sol de servage et de profit. Il est évident que je ne suis point de la race des trafiquants qui vivent en même temps que moi. Croupir dans leur matériel bien-être et, pour amasser l'or des boutiques, oublier ou trahir le passé; végéter pour soi seul et méconnaître jusqu'à la signification de quelques mots jadis français : enthousiasme, désintéressement, honneur ! c'est une existence impossible; car elle est indigne du Dieu qui nous a prêté l'intelligence et nous a séparés des animaux par les besoins du cœur. On nous ravale aux ins-

tincts de la brute. Je sortirai, par la pensée du moins, d'une terre de sujets, d'une fange qui ne porte plus le nom de patrie ; où se professe, hors l'argent, l'indifférence en matière de tout ; où Ton s'informe, avant d'aller secourir des frères, combien il y a de lieues jusqu'au pays où on les égorge.

Aymar n'écrivit plus, ne recul aucune lettre, n'ouvrit aucun journal, ne fit aucune question à personne. 11 invoquait et il pratiquait déjà l'oubli. 11 espéra qu'ainsi l'insensibilité pourrait bientôt l'atteindre, l'ennui lui arracher la mémoire, la végétation s'attacher à son cœur. Il se demanda pourquoi il n'obtiendrait pas, dans un prochain avenir, ce bienfait de l'état fossile où arrive une poignée de sable, un rameau plongé dans la mer, un patient lésardencloîtré clans sa roche. Mais il avait beau s'isoler, la poésie le suivait encore : ces étangs profonds, lacs immobiles appelés le Bizon, le Grand-Mé, la Mer-Rouge, conservaient leur majesté, le murmure des joncs était encore un concert. Les nuages lui parlaient de Dieu, le lever du soleil le réveillait homme ; et la nuit, quand sur ces mornes ondes il avait vu flotter les étoiles comme des fleurs marécageuses, s'il relevait les yeux vers le ciel, il y retrouvait deux images : l'image de Ghristiane et l'image de sa mère. — Ne pourrai-je me faire enfin, pensait-il, oublieur et stupide comme le musulman engourdi d'opium ? le ver enfermé dans l'aveline des bois, le prince dans sa liste civile ?

Enfin l'aspect de cette nature ingrate, tardant trop à opérer l'anéantissement qu'il invoquait, Aymar résolut de pratiquer les hommes, car il les crut avec raison plus propres encore qu'aucune autre influence à lui désenchanter la vie. Il rechercha les assemblées, les réunions foraines, et jusqu'à ces sombres cabarets où l'on s'abrutit sous la ramée. Si, dans ses courses sans but, il rencontrait un berger, c'est-à-dire un rustre qui, maigre, le tein bilieux, l'air méditatif et l'œil au ciel, a donné aux autres rustres la crainte qu'il pourrait bien leur jeter uu sort, il s'arrêtait pour comprendre comment on sait borner sa mission à se faire suivre d'un chien, à lancer quelques mottes de terre à son troupeau, et à se méfier incessamment du temps qu'il va faire, comme du seul ennemi qui puisse vous menacer. A l'orée des bois, rencontrait-il le laborieux charbonnier? Qu'il eût voulu être cet homme qui couvre à demi de terre le circulaire édifice de son bûcher, s'édifie une cabane de feuilles, et là passe les veillées solitai-

res à voir la fumée lourde et rêveuse monter vers les nuages, â celte place même où s'éleva autrefois l'encens des sacrifices gaulois. Quelquefois Aymar parvenait à engourdir ainsi tout son être; il aimait à subir ces jours d'inertie, où le soleil et le temps passent sans mesure sur notre tète; où l'on a pour objet d'attention une paille volante, un sureau dépouillé, l'obélisque de luzerne élevé près de la ferme voisine; où l'on écoute sans distraction le petit bruit du chaume qui pétille sous la chaleur de midi. Et pourtant, si le moindre artisan parlant de son métier lui révélait involontairement tel mystère delà nature dont la prévoyance ou la grâce lui étaient inconnues, il se rattachait par l'admiration à la Providence. Le pauvre pêcheur de la Glaise cherchait-il un appât pour ses hameçons? il montrait le fragment d'une petite branche d'aulne qui, cassée aux articulations, enferme un insecte fluvial. Ces légers vaisseaux sont creusés et flottants. L'insecte a remplacé la moelle du rameau, il a fermé par les deux bouts les ouvertures, et il se fait ainsi transporter sans fatigue. Vient-il à déboucher une des écoutilles afin de laisser pénétrer l'eau? c'est qu'il désire tomber à fond pour chercher sa nourriture, ou éviter les crues subites qui pourraient l'entraîner trop loin. Les braconniers lui apprenaient que de tous les oiseaux du ciel, le coucou voyageur est le seul qui n'ait pas tout le temps d'être mère, parce qu'il est condamné à errer comme le juif de l'Ecriture. Mais innocent du moins des ruses dépravées qu'on lui attribue, il se borne à placer ses œufs entre ceux de la bergeronnette, et n'est coupable que d'imiter ces femmes qui mettent leurs enfants en nourrice. Il y avait, à quelques milles de la demeure d'Aymar, un homme qu'il se résigna à rechercher. C'était le modèle de toute monacale inertie; un sexagénaire passant l'hiver au coin d'un feu de tourbe et les jours de soleil sous l'ombrage d'un coudrier; car il ne verdit point de treille sur ce sol déshérité. L'arbre s'arrondissait en tonnelle au fond de l'inculte jardin du cénobite. Son coudrier et lui n'étaient qu'une môme végétation. Ainsi, au temps des Hamadryades, tel saule et tel Sylvain ne formaient qu'un seul être. Il aurait pu, le curé de Méziêres (car c'était un curé), il aurait pu, s'il avait su écrire, procéder comme le philosophe Socin, rival de Luther, qui datait ses lettres d'un chêne, son plus habituel domicile, h quelque distance de Sienne ; ex ilice

toscana. Mais le pasteur du Bas-Berry s'était bien gardé d'acquérir la coupable activité d'esprit de l'hérésiarque. Il ne prenait de distraction qu'à distribuer quelquefois lui-même le chenevis aux oiseaux de sa basse-cour. Aymar remarquait qu'apporté en Europe par les jésuites, certain oiseau noir vêtu de sa soutane, sa soutane moirée, marchand en prélat, portant à sa tête la pourpre de cardinal, imite assez bien dans toute sa démarche un peu gauche la gravité du clergé campagnard.

De quelle bonne vie et mœurs le curé de Mézières n'édifiai t-il pas ses paroissiens, en attendant là le royaume des cieux! Les mouches qui bourdonnaient autour de son sommeil, de son front demi-chauve, de son nez coloré de pourpre, agitaient entre elles plus d'idées que ne le faisait le saint homme. Moins végétative était la pariétaire, qui avait le temps de pousser sous ses pieds avant qu'il les dérangeât une fois par jour.

— Monsieur, c'est le climat qui m'engage à boire, disait-il à Aymar. L'eau est partout l'ennemi de l'homme, et l'eau de ce canton surtout. Nos puits, pratiqués près des habitations et des étables, sont creusés dans la marne, et, loin de s'y purifier, les sources deviennent laiteuses et nauséabondes. Il faut toujours un peu de vin pour corrompre l'eau.

Aymar, qui brûlait de recourir aux espérances de la foi, amenait souvent l'entretien sur ses aspirations vers une meilleure vie. Le. bon curé ne comprenait pas même le doute. Il citait la date des conciles et montrait son bréviaire. Rassurer une àme lui eut peut-être semblé un sacrilège. Une fois, il avait laissé sans secours un enfant tombé au fond d'un marais, croyant plus saintement agir en allant célébrer sa messe, dont il entendait la cloche retentir. Quand on lui parlait de mystères, il répondait : — Je crois.

— Vous croyez croire! répliquait impatiemment Aymar. Car il s'irritait de cette foi si aveugle et toute traditionnelle, qu'il eût mieux mérité de sentir que le prêtre.

Mais l'automne avançait : l'exilé volontaire accompagnait quelquefois les travailleurs, afin de suivre leurs taches; car rien n'endort l'esprit comme l'intérêt qu'on prend à voir labourer ou bâtir. Il s'obstina à passer l'hiver au même lieu. Il y attendait la fièvre comme une immanquable récolte de la Bretme.

Un soir, le vent de décembre faisait plus plaintivement crier les chaumes; les corbeaux noircissaient les chênes, et les nuées commençaient au-dessus de la plaine ces évolutions qui présagent les tempêtes. Enfermé près de son âtre mal clos, Aymar se demandait ce qui pouvait occuper à cette heure ses compagnons d'un moment d'énergie.

Ils courent au théâtre, ils jouent à la revue, ils se rendent aux festins de la cour. Voilà cette mobilité frivole, cette défection qui fait douter de la sainteté des causes, met au rang des duperies la conviction, rend les morts ridicules et insulte à d'héroïques tombeaux. Français que vous êtes ! à quel usage flétrissez-vous l'uniforme que vous osez appeler national?

L'heure était avancée. On avait déjà éteint les feux du village, et il restait à peine une lumière dans la cabane d'Aymar, quand il entendit s'arrêter à sa porte des pas pressés, mais appesantis. Sa tête, appuyée contre la haute pierre de la cheminée, se redressa, et il retint son haleine pour saisir la moindre indication qui se manifesterait de nouveau. Il faut avoir ainsi vécu mort, s'être cru à jamais oublié sur cette terre, pour comprendre ce qui se passa d'anxiétés laborieuses dans un esprit qui n'attendait rien. L'œil ouvert, le souffle arrêté, on prête à de vagues révélations une oreille qui ne saisit que le mouvement de l'horloge, le chant du grillon dans le foyer, le bruit des battements de son cœur. En quelques secondes, il passa par l'imagination du solitaire une foule de suppositions bizarres, depuis l'arrivée de sa mère, jusqu'à l'attaque de quelque nocturne malfaiteur.

Mais on frappa au petit contrevent brun de la seule fenêtre qui, pendant le jour, éclairât sa chambre, et il ne fit pas attendre sa réponse à cette interpellation :

— Ouvrez !

— Que veut-on ?

— L'hospitalité.

À ce mot dont l'élégance n'appartenait guère au langage des naturels du pays, Aymar se leva et courut tirer le verrou grossier qui assurait sa porte. Il en avait déjà ouvert la partie supérieure, hérissée de clous symétriques, quand il fit la reconnaissance de deux hommes. L'un se tenait étendu sur le banc de pierre près du seuil, et l'autre passait avec empressement par-dessus sa tête la bandoulière d'un fusil dont il voulait avec évidence, ou se débarrasser, ou se servir.

— Qui êtes-vous? demanda Aymar.

— Un invalide et son compagnon de route.

L'aspect des voyageurs n'était pas fait pour inspirer la sécurité à leur hôte. L'un, celui qui avait porté la parole, avait bien l'extérieur assez ouvert et quelques indices de brusque franchise ; mais sou camarade, épuisé de fatigues, cachait tant de douleurs sous un front grisonnant, qu'on eût pris pour des remords la pensée ardente dont l'exécution paraissait prête à lui échapper. Qui donc saura jamais lire à travers nos enveloppes de chair, et trouver sous les rides de l'âge ou dans les traces de la souffrance les primitives inspirations du cœur? Cet homme, un vieillard, un étranger à la moustache rude et blanchie, à la joue balafrée et qu'on eût pris peut-être pour un contrebandier échappé à plus d'une sanglante rencontre, la France l'avait vu, jeune et intrépide, entrer, il y avait vingt-deux ans, dans les rangs de ses plus infatigables lanciers. Il portait déjà sur la poitrine la croix gagnée à Lutzen, lorsqu'il avait défendu les murs de Paris en 1814; et cette cicatrice que vous lui voyez au poignet gauche, c'est le souvenir d'un dernier coup de sabre reçu entre Aulnay et Versailles, sous les yeux du générai Excelmans, qui remporta là le dernier de nos avantages. Ce voyageur affaibli, ce mourant, était uq Polonais. Le cri qui venait d'être poussé à Varsovie, le 29 décembre, l'avait réveillé au bord de la tombe. Il traversait la France avec une force retrouvée, mais tout artificielle, toute nerveuse, une volonté dernière de l'âme qui faisait obéir ce corps si chancelant.

— Monsieur, dit-il (soutenu avec peine par le bras de son compagnon), j'irai... j'irai, ne fût-ce que pour une seule bataille, au devant des animaux à face humaine qui ne connaissent que deux choses : czar et knout! Les Russes sont une nuée d'esclaves qui massacreraient cent mille hommes pour plaire à un seul. Vous savez ce qui est arrivé depuis deux mois?

— Pas encore, dit Aymar.

— Lorsqu'on a voulu nous faire marcher contre vous. Pavant-garde s'est retournée contre le corps d'armée, monsieur, et les enfants de Kosciusko ont encore une fois protégé la France. Ah! jeune homme, quand j'ai appris à quatre cents lieues de Varsovie qu'il y aurait encore une Pologne,

j'ai senti la joie d'un enfant qui verrait ressusciter sa mère. 11 n'y a que nous, voyez-vous, qui donnions à la patrie ce nom de mère. Mais l'Europe se souviendra, n'est- ce pas, que Sobieski a sauvé la chrétienté devant Vienne ? et la France surtout ne peut pas oublier que, sur tous tes rivages, depuis le Nil jusq'au Niémen, notre sang s'est mêlé au sien.

— Ami, dit le guide qui accompagnait le vétéran, calmezvous et reprenons un peu de forces, puisque nous sommes assez heureux pour avoir trouvé un gîte en ce pays perdu.

On aida, après un frugal repas, le Polonais à se débarassor de ses vêtements, parmi lesquels Aymar remarqua un petit sac de cuir qui avait été suspendu au cou du voyageur. Le voyageur suivit de l'œil le mouvement de son compagnon, jusqu'à ce que celui-ci eût rangé cette espèce de relique sur le paquet des bardes, et il parut satisfait du soin religieux: qu'il en avait pris. Alors il se laissa placer dans le lit de son hôte, et le sommeil, comme un manteau chaud et doux, enveloppa encore une fois le courageux malade.

On mit auprès de lui une garde, et lorsque les deux Français eurent repris place au coin du feu ranimé, l'homme qui portait en bandoulière un fusil de chasse dit au bienveillant colon de la Brenne :

— Monsieur, je ne suis qu'un officier de santé, jadis au service de l'empereur. J'habite un petit coin du Languedoc, où, retiré depuis le licenciement de l'armée de la Loire, je partage mon pain avec ce brave. Non pas qu'il m'ait été à charge : car c'est lui seul qui cultivait notre jardin et le pauvre champ qui me vient de mon père, pendant que je parcourais à cheval nos campagnes, portant des conseils aux malades, et en guise de pistolets, deux flacons de thériaque et d'éther dans les fontes de ma selle à la hussarde. Notre connaissance avec Casimir date de Wilna, où je fus reçu par billet de logement dans sa famille, et traité par lui avec une loyauté fraternelle. Aussi me suis-je attaché pour jamais à son sort depuis 1814, époque où notre régiment fut licencié. On a parlé mal de cette opération, devenue nécessaire peutêtre, puisque le roi restauré n'avait pas rapporté la pensée française de se réfugier lui-même au camp de la Loire. Mais on a eu tort d'en vouloir à Macdonald, jusqu'à dire que c'était la première armée qu'il eût défaite. Il a dû lui sembler plus pénible d'exécuter un ordre pareil que d'assister à trois

batailles perdues. Quand on "nous eut donc renvoyés... — Casimir repose. — Ecoutez-vous mon bavardage?

— En doutez-vous! lit Aymar.

... — Chacun de nous reprit la direction de sa province. Un grand nombre suivait d'abord la même route, et puis chaque jour le détachement diminuait. Qui à droite, qui à gauche, retrouvait des embranchements qui menaient au clocher de son village. Toute la troupe s'arrêtait quand nous allions perdre un camarade, et c'étaient des adieux, des embrassements bien tristes : quelquefois une courte station à la dernière Croix-d'Or, mais le plus souvent un regard et une poignée de main. « Les brigands de la Loire » rapportaient plus de glorieux coups de lance chez eux que de pièces de vingt francs. C'était un spectacle attendrissant, allez, monsieur, que de voir ce vieux nid d'aigles poursuivi par tant de vautours. Les proscrits regagnaient les hameaux en cachant leurs blessures. Pour nous, nous descendions silencieusement le Rhône, et enfin, le 17 septembre, en sortant de Valence, nous n'étions plus que trois. Un fourrier des environs de Privas nous quitta à Loriol, et quand je me disposai moi-même à prendre le sentier qui mène à ma pauvre retraite, Casimir, que je n'avais jamais vu se troubler, même h la retraite de Moscou, me prit la main.

— C'est singulier, dit -il ; jej vous aurais vu périr tous, les uns après les autres sur le champ de bataille, que je vous aurais simplement regrettés; et ici je me sens fendre le cœur. Je serai donc le dernier ! abandonné de tous les bons enfants! La Grande-Armée finit en moi. Hélas ! je devais m'y attendre; eh bien ! je ne peux pas m'y résigner. Tout ingrate qu'elle soit, vous avez au moins une patrie, vous autres; et moi, que vais-je devenir, étranger que je suis?Le -15e étaitma famille.

— Sur ta feuille de route, lui dis-je, n'as-tu pas Tordre d'embarquer à Bordeaux pour Kœnigsberg? Le détour est fort, et pour cause. L'on te fait éviter bien des pays que nous avons traversés en maîtres ; mais enfin tu reverras Eylau, et ton vieux faubourg de Praga.

— Ce n'est plus là mon pays, dit-il : c'est la possesion des Russes. À qui parlerai-je de nos campagnes? à qui montrer mes blessures ? à qui les faire panser ?

— Si le cœur t'en disait, repris-je, songe que la chaumière et l'amitié du chirurgien de campagne sont à toi.

Casimir ne me laissa pas achever : il déchira sa feuille de route, et nous ne nous sommes pas quittés, monsieur, depuis quinze ans. C'était un agneau dans la maison, le plus sage de tout les pays; c'était le gâte-enfant du village; laborieux comme une abeille, et résigné comme un chartreux. Mais quand il a entendu parler du soulèvement de la Pologne, quand il a lu, dans une gazette que nous prête le maire, que le czarewitz était chassé du Belvéder et que ses compatriotes couraient aux armes, il a été impossible de le retenir aux arrêts dans la paroisse. Il s'est échappé, oubliant son âge et ses blessures. Il n'avait plus ni rhumatisme aux articulations, ni anévrisme au cœur. Car, monsieur, sa vie est à chaque instant menacée. Il a résolu de traverser la moitié de l'Europe sans ressources et sans passe-port. Je l'ai suivi ; que voulez-vous? c'est mon frère. On est plus lié par la passion de la liberté qu'on ne le serait par les nœuds du sang. Jusqu'où il ira, j'irai. J'ai entendu dire que l'armée insurrectionnelle manquait de chirurgiens : les États de Wurtemberg, du pays de Bade et la Prusse se soucient peu de voir des soldats venir au secours des opprimés; mais ils laisseront passer peut-être des chirurgiens sur leur terroir, quelques hommes de l'art, dont l'humanité rougirait de priver des chrétiens. J'ai repris le diplôme, et me voilà prêt à offrir à nos alliés (car ils le sont bien, ceux-là ! ) les restes de ma force. J'espérais que la France de Juillet les réclamerait pour son compte.

Aymar n'avait rien appris encore de la révolution commencée par les porte-enseignes et les étudiants. Il s'émut aux détails de ces événements grandioses, et sentit au fond de son âme qu'il était moins mort qu'il ne se flattait de l'être. Quelle joie d'entendre dire qu'il y a encore une nation qui respire, et raconter l'élan des patriotes et les terreurs de Constantin; car il avait fui, l'ignoble prince, à travers ses jardins, enveloppé d'un manteau de nuit. Il dormait pendant que la liberté réveillait ses vengeurs. Stupide comme le fauve pris dans les filets du chasseur, on dit que cette figure de singe et d'hyène était plus ridicule encore au delà des remparts que lorsque, sur la place de Saxe, étouffé à la parade dans son pédantesque uniforme, il portait sur l'œil gauche ce chapeau tartare dont la troisième corne se dressait eh l'air comme l'aile d'un moulin. Les noms de Wysocki, Lelewel ,

Dwernîcki, Ostrowski el Miekiewiez Le grand poëte , se révélèrent à Aymar pour la première fois comme des noms amis. Enfin il apprit avec transport qu'une poignée de ces Taillants soldats que cette nation, tant de fois égorgée et réduite à peine à quelques millions d'hommes, allait ouvrir la campagne contre la Russie. La Russie! le plus énorme des colosses armés ; la Russie! qui forme à elle seule la septième partie delà terre! Il se confia à l'énergie populaire, parce qu'il était instruit qu'une nation possède des ressorts que ne connaissent, pas les plus nombreux et les plus disciplinés bataillons. Il espéra dans la fortune de l'aigle blanc contre le vautour noir à deux têtes.

Mais, durant ce récit, prolongé longtemps et détaillé au gré de l'auditeur avide, le vieux lancier s'agitait parfois sur le lit de la chaumière, dans un épuisement douloureux. Ces symptômes effrayaient le docteur.

— Ah ! monsieur ; il parie , c'est mauvais signe , vint dire tout à coup la peureuse métayère qu'on avait été chercher pour le veiller. Bonne sainte Vierge! la mort le mène ; écoutez-le donc, il demande des choses impossibles.

— Pourquoi, murmurait le patient, laissez-vous échapper la czarewilz? Fermez les grilles du Belvéder. Pactisez- vous donc avec le Moscovite? Quoi! il passerait le Bug... et avec armes et bagages!... C'est une insuite au peuple, c'est le soustraire à la justice du peuple.

— Voilà peut-être, prédisait le chirurgien, le dernier éclair d'une raison fidèle, la clarté du flambeau qui meurt.

Et la paysanne enfonçait sur ses yeux le couvre-chef de sa capiche de droguet.

— Les monstres, reprit le Polonais, ils enlèvent vos enfants! ils portent dans les marchés de la Lithuanie les boucles d'or avec les oreilles arrachées aux femmes !

— Oh! réveillez-le, monsieur, proposa Aymar, réveillonsle, au nom du ciel !

— Voyez, dit son guide, le sourire revient sur ses lèvres, et il répète avec extase le même mot : Oyczyzna. Ce mot signifie patrie, jeune homme, et patrie , pour un Slave , euferme tout ce qui peut nous attacher à la terre, à nos frères , à la religion. Il est bien autrement étendu que l'expression française. Fanatisme! diront les prétendus sages. Celui-là. du moins, n'a jamais fait rougir la philosophie.

Tl AYMAR

Mais Casimir, en effet, avait souri, bien que sa main ne cessât de presser avec effort son cœur. Et il disait :

« Où vont ces moines, ces enfants, ces vieillards, la pioche et la bêche à la main? Rétablir les anciennes fortifications de Praga! Oh ! soyez bénis, enfants ! et vous, qui sanctifiez la défense de mon pays par la présence de la croix ! Voyez les femmes: elles vendent leurs croix aussi, voyez les saintes cloches : elles descendent de la cime des tours. Elles vont vomir la mitraille sur les masses de l'ennemi ! »

Il parlait ainsi en langue polonaise; et Je docteur traduisait à peu près à Aymar le sens de ses paroles. Puis tout à coup le mourant ajouta, mais cette fois dans l'idiome de la France :

« Gloire à Dieu ! Pendant que les Russes mettront en mouvement toutes leurs forces, le roi de Suède, un Français, un parvenu qu'ils voulaient détrôner tôt ou tard, va frapper le colosse au cœur !... — Dieu! que je souffre au cœur !.. . — et il s'emparera de Saint-Pétersbourg. — Bernadotte ! tu as donc saisi enfin l'occasion de replacer la Suède au rang des puissances, et toi-même au rang des hommes? »

— Son délire augmente, observait le chirurgien , vous le voyez ; et je crains de plus en plus cette funeste exaltation , elle fait crisper ses nerfs , elle peut rompre un des faibles vaisseaux où se gonfle tant de sang autour de l'aorte.

L'homme de Part n'avait pressenti que trop juste; et pendant qu'Aymar atteniif s'ingéniait à trouver quels secours étai t pourrait encore essayer d'offrir, Casimir se tut. Mais sa face devenue livide, ses membres se raidirent, il poussa un soupir profond. Il n'était plus !

— Et des lâches, soupira Aymar , des égoïstes inutiles au monde prolongeront au delà du terme leur dégoûtante existence !

— - Ne le plaignez pas, mon fils, dit le docteur. 11 e§t mort, celui-là, sans être désabusé de son espoir; il emporte une patrie au tombeau ; nous pourrons l'ensevelir avec le plus précieux des biens de l'homme : ses illusions. Il ne faut pas gémir sur lui, mais envier son sort.

Et le lendemain, quand il fallut rendre au soldat les suprêmes honneurs, on envoya chercher le curé de Mézières. On le trouva endormi encore! non plus sous son coudrier dépouillé de feuilles, mais toujours à côté du vin préser-

vateur et les pieds engourdis sur ses hauts landiers de fer. Il ne consentit à partir qu'après avoir dévotement frotté d'ail une petite croûte de pain noir et jeté leur provende aux favoris de sa basse-cour.

D'abord il éleva bien quelques scrupules sur le manque de l'extrême sacrement imposé aux chrétiens ; mais on vainquit son hésitation par le récit du foudroyant trépas. Puis le chirurgien posa sur les paupières à jamais fermées un peu de cette poussière qu'enfermait le sachet suspendu ordinairement à la poitrine du soldat.

— Quelle est, se récria le prêtre, cette profanation?

-— Ceci, reprit Aymar, informé delà coutume polonaise, est un peu du sol natal. Nesavez-vous pas que ces pieux étrangers, enrôlés sous l'aigle de Napoléon, emportaient tous ainsi une poignée de leur terre sacrée, afin d'en couvrir les yeux de leurs camarades tués dans les pays lointains. Connaissezvous, monsieur, dans le rituel romain, beaucoup de cérémonies aussi touchantes que cette superstition? Soyez donc indulgent : lorsque jadis un de leurs rois , qui avait remis à Paul V les drapeaux pris sur les païens, demanda des reliques en retour : — Est-ce que chaque fer de bêche enfoncé dans votre sable n'en fait pas mouvoir? dit le pape. Ce sont les cendres et les larmes de vos pères, les plus glorieux martyrs de la foi.

On enterra le Varsovien sous le chétif gazon de la Brenne, le front tourné vers le nord ; et quand les deux nouveaux amis furent rentrés sous le toit rustique, Aymar était changé, transfiguré, comme le pécheur qui s'est repenti et accusé. L'arrivée des deux pèlerins avait brisé son projet, l'avait interrompu dans sa mort; elle avait rendu le courage et la vie à cette àme, comme agirait sur l'asphyxie matérielle un événement qui ferait pénétrer l'air dans la chambre fermée du suicide. Il commença à regretter les jours qu'il avait passés là, sans les avoir vécu. Il se disait : Les misérables ! ils m'auraient fait une existence qui bientôt ne se serait composée que de haines, moi, qui n'ai encore aimé que ma mère î

— Monsieur, qu'allez-vous faire ? demanda-t-il à l'officier de santé, dont le front restait attaché à la terre.

— Je ne sais, dit le docteur.

— Vous n'avez plus le choix de votre destinée. .Yavcz-vous pas promis de servir la cause de votre compagnon ? Vous ne

pouvez trahir ses mânes et affliger dans le tombeau un ami qui vous regarde. Cette religion est aussi la mienne. Partout où l'on défend la liberté, c'est mon poste. L'espoir du soldat ne sera point déçu. 11 n'y aura pas un combattant de moins sous son drapeau. Venez, je remplirai sa tâche. Le conscrit prendra la place du vétéran ;et s'il succombe à son tour, le jeune homme, eh bien ! vous lui rendrez, sous quelque arbre noir de la Pologne, l'asile qu'il a creusé ici pour l'étranger. Ils partirent. Et Aymar avait ramassé avec respect le bon vieux sabre du Polonais.

Il y a plus loin des mœurs du Nord à celles de la France que ne semble l'indiquer la séparation des pays. La distance morale est plus marquée que l'éloignement des lieux.

Il s'était déjà passé près de deux mois depuis que le comte de Claremond avait pour ainsi dire enlevé Christiane ; leur course avait été une fuite plutôt qu'un voyage, à travers la Prusser hénane, la Saxe et la Silésie. Il tardait au vieux gentilhomme d'avoir abordé une de ces contrées où la noblesse conserve encore l'autorité intacte de ses privilèges et la magie de ses antiques prestiges. Plus d'une fois, le long de la route, il avait pris pour les marques d'une déférence en faveur du carrosse armorié qui le portait l'empressement du peuple des villes à s'approcher du relais où l'attendaient les chevaux. Il n'avait lu sur aucun visage de ces oisifs l'intérêt de curiosité qu'excitait l'aspect seul de deux voyageurs venant de France. A son insu, il avait inspiré l'admiration, l'attente et je ne sais quelle terreur mêlée d'espoir, par sa qualité unique de Français. Pour quelques citadins, tantôt il avait été un ambassadeur russe chassé par le peuple victorieux de Paris, et pour d'autres, c'était Lefayette lui-même se rendant à Saint- Pétersbourg, aiin de décider le czar à donner à ses Baskirs la charte-vérité jurée par Louis- Philippe.

Pour Christiane, emportée sans intérêt comme sans sommeil à travers ces routes uniformes, à peine son esprit s'étaitil intéressé à un séjour de vingt-quatre heures fait à Dresde.

Et encore, les statues, les tableaux du plus riche musée de l'Europe avaient passé devant ses yeux avec une rapidité éblouissante. On aurait dit, à la voir, la Lénore de Biirger entraînée par le cadavre habillé en chevalier vengeur. Elle n'avait gardé de toutes ces images que le confus souvenir que laisse un rêve poétique. Quand l'Oder fut franchi, l'orpheline n'avait aperçu, à travers les glaces de la berline ternies déjà par la température hostile du dehors, que des solitudes infinies. Point de villes à l'horizon, point de villages : des plaines de sable bornées par de noires forets, des flaques d'eau dans les joncs, des neiges dans les bois et sur ces collines où le châtaignier à larges feuilles s'essaie à côté du pin pyramidal. Mais les rares habitants qu'elle avait rencontrés contrastaient par leur vivacité et leur air de bonheur avec le sol cultivé à peine. Si des chevaliers croisaient ou devançaient l'équipage sur de petits chevaux infatigables, souvent un violon était suspendu à l'arçon de la selle ; et quand le cavalier faisait halte, il n'était pas rare qu'il ne se mît à jouer gaiement du modeste instrument qu'il avait fabriqué lui-même. Ghristiane avait remarqué des paysannes qui, les cheveux flottants et enlacés de rubans, portaient le corsage rouge, chamarré aussi de cordons, et dont le jupon court laissait voir un pied digne des femmes de Cadix.

Le comte avait eu hâte d'arriver au palatinat de Novogrodek. Là, son frère possédait de vastes domaines, et les voyageurs n'avaient fait que traverser Varsovie. Ghristiane, à l'aspect de quelques riches édifices et de la montagne de Nassau pittoresquement couronnée de ruines, entre Tamka et la colonne de Sigismond , le Belvéder et la splendide église d'Alexandre, avait maudit la pente du terrain qui, incliné jusqu'à la Vistule, favorisait encore la rapidité des chevaux de poste, et ne lui laissait pas considérer au gré de son intérêt cette ville qui préparait déjà une statue à Poniatowski ; cette ville, qui fut la patrie des Jagellons, vit des czars traînés à la suite de ses palatins vainqueurs, et enfin s'honora des triomphes deSobieski, Jean Sobieski qui arracha la civilisation à la conquête des Turcs. L'image de Sobieski sur un pont fut le dernier objet qui frappa la vue de Ghristiane.

Le comte de Claremond et son frère aine, le duc, s'étaient retrouvés après quinze ans d'absence, plus affligés que jamais de la situation politique de l'Europe. Le comte qui, pendant

la restauration, avait éb ré ché, par dévouement monarchique, quelques parties de sa fortune, conduisait sa petite-fille avec joie sous la protection du grand-oncle ; et celui-ci, prévenu de l'autorité qu'on voulait lui laisser prendre sur sa nièce, avait d'avance tout décidé et réglé touchant son sort. Ainsi il lui avait choisi un époux : c'était un puissant seigneur polonais; tous deux avaient échangé leur parole, et le contrat était disposé pour ce mariage avant môme que la fiancée eût passé la frontière.

Une dot restreinte était assignée à Christiane, mais la fortune entière des Glaremond passait au castellan de Muranoff, dans un cas prévu et désiré.

A peine au sortir du traîneau qui avait achevé à travers les neiges une route commencée en calèche entre les grands ormes qui bordent les chemins de France, le duc parla de l'importante affaire et de la nécessité d'en accélérer l'accomplissement.

— Ambroise ! objecta le comte, pourrions-nous déjà nous occuper de ces soins, au milieu du deuil qui emplit toutes les âmes dévouées à la cause des rois? Quoi ! la prospérité et les revers : la proscription pour nos maîtres et l'allégresse dans nos familles !

Le duc avait serré la main de son frère. Il répondit avec un grave sourire : — C'est à cause de l'adversité qui poursuit une auguste race que je veux confier à un sûr protecteur le soin de cette enfant, afin de t'emmener en mon pèlerinage. Établissons Christiane dans une noble maison ; et nous, mon frère, allons dans leur exil visiter les descendants de saint Louis. Nous leur offrirons nos dévouements déjà éprouvés. Faudrait-il mourir sans avoir accompli un tel devoir? Nos princes quittent l'Ecosse et c'est à Prague qu'ils se réfugient : faisons la moitié d'un chemin qui les rapproche de nous.

Adam Oswald, fait tout récemment prince de Muranoff par une grâce du maître de toutes les Russies, fut mandé aussitôt au château d'Yélva. La future épouse arrivait à peine. Il était venu le front sérieux, l'esprit distrait ou tellement occupé de projets confus et mystérieux, qu'il oublia de faire à Christiane cette cour d'une galanterie si affectée, qui caractérise les seigneurs de cette nation. Là, en effet, les manières de la France sont plus parodiées qu'imitées. Christiane vit le prétendu, qu'on supposait possesseur de trente villages,

sans se rendre compte de l'idée que son avenir pût si brusquement dépendre de lui. C'était un homme de trente-huit ans, constitution blonde et déjà fatiguée, plante étiolée avant l'automne, comme les courtisans de Saint-Pétersbourg. La richesse de ses fourrures bizarres, l'affectation de ses grâces de cour et l'odeur d'ambre fortement imprégnée à toute sa personne, frappèrent la jeune fille plus que l'imminence des projets qu'on avait sur elle. L'indifférence, ou, disons mieux, la sécurité deChristiane furent complices d'une action dont elle pouvait se repentir. Une autre eût élevé des objections bien fortes ; la plus simple enfant d'une pauvre famille eût consulté ses souvenirs et ses penchants avant que d'abandonner une main si blanche et si glacée ; mais l'héritière d'une colossale fortune, mais le dernier rejeton d'une maison illustre, a-t-elle jamais d'autre volonté que celle de ses proches? Victime respectueuse, statue d'or, automate obéissant, le devoir lui ferme les yeux, le cœur et l'avenir. Ghristiane demanda une fois si l'on recevait encore des nouvelles de la France...

— Peu, dit son aïeul; mes relations sont finies avec cet ingrat royaume.

— Et madame Ancelin, ma gouvernante, nous rejoindrat-elle bientôt? Savez -vous ce que devient M. Aymar?...

— Je ne sais de lui qu'une chose : c'est qu'il s'est éloigné de Paris. On le croit embarqué pour les Antilles.

Ghristiane inclina sa tête comme le voyageur qui voit tout à coup à l'horizon pâlir la lumière qui pouvait encore guider sa route; comme le matelot dont l'ancre de salut vient de se briser. Le comte ne remarqua pas même la tristesse de sa petite-fille; cette tristesse n'occupa guère plus sa pensée que la précaution de consulter l'orpheline sur son mariage. Pouvait-il la soupçonner malheureuse ? on allait la donner à un prince.

Les deux vieillards étaient si frappés d'ailleurs du dessein qu'ils allaient suivre de leur côté, et si émus déjà de leur prochaine et solennelle démarche, qu'ils remarquèrent peu combien le castcllan de Muranoff écoutait mal leurs paroles, si ce n'est quand le duc énumérait les avantages que l'époux devait trouver dans leur alliance, et supputait complaisammerit les richesses de la jeune pupille. Muranoff avait signé que les biens dotaux ne seraient dévolus à sa maison que par

la naissance d'un héritier maie, et qu'il joindrait alors à ses armes les armes des Glaremond. C'était là principalement ce qu'on voulait de lui. Ils ignoraient, ces incorrigibles émigrés toujours inhabiles à apprendre, qu'une agitation profonde minait déjà cette terre de Pologne où ils venaient chercher asile; ils étaient loin de soupçonner que leur allié hésitait encore à prendre un parti dans la lutte prête à s'engager.

A travers les préparatifs de ce mariage, le castellan fit en secret un rapide voyage à Wilna, où se trouvait l'empereur ; et,dès qu'il fut revenu, les deux Français se hâtèrent de faire achever les formalités commencées, tant ils avaient l'espoir de porter les premiers à Charles X l'assurance que Nicolas rendrait la Belgique à Guillaume et irait châtier le peuple insolent de Paris. Le czar devait, en avril 1831, passer l'Oder; en juin, le Rhin, et être au pied de la colonne brisée de la place Vendôme pour le premier anniversaire dejuillet.

Mais, à l'époque où Ghristiane s'était laissé conduire à l'autel, la terreur croissait dans Varsovie. Les Juifs, espions des Russes, traversaient par milliers les provinces troublées et méritaient cet odieux éloge que le czar leur donna plus tard dans un remercîment public : — « Je suis content de votre fidélité; persévérez, et surtout n'ayez jamais rien de commun avec l'esprit de ces maudits Polonais. » Déjà aussi les sociétés secrètes étaient organisées : dans les écoles on déchirait ces catéchismes où il est ordonné d'adorer l'autocrate. Au fond des campagnes, la dent des herses, aiguisée finement, armait le bout d'une lance soigneusement cachée sous des gerbes. Le dard recourbé des faucheurs était auprès. Parmi les seigneurs, ou starostes, car c'est ainsi que sont désignés les possesseurs de fiefs, riches de paysans comme on l'est ailleurs de troupeaux, quelques-uns voulaient la régénération entière du pays ; mais le plus grand nombre ne faisait consister la nationalité qu'à secouer le joug des Russes. Et encore ! ceux-là ne voulaient-ils peut-être que l'exercice un peu plus libre de leur aristocratie sous un protectorat moins immédiat. A ceux-là deux cent mille riches paraissaient constituer la nation. Ils n'avaient jamais daigné s'apercevoir que les laboureurs étaient plus esclaves autour d'eux que les noirs ne le sont à la Martinique. L'éloquente voix de Rousseau leur criait encore en vain depuis l'année 1768 : « Nobles Polonais, soyez hommes : alors seulement vous serez heureux et

libres ; ne vous flattez jamais de l'être, tant que vous tiendrez vos frères dans les fers ! »

Au nombre de ces personnes immobiles d'esprit à vues oppressives et sordides, était Muranoff, objet des faveurs de l'autocrate. Il faisait, en son âme de prince, des vœux pour la domination des étrangers. -D'autres brûlaient d'imiter la France en ses beaux jours d'illusion récente, ou d'emprunter aux Amériques quelques institutions progressives. Ils avaient deviné, ceux-là, le secret de la dernière et stérile guerre de la Russie contre la Porte. Elle n'avait été entreprise et combinée, d'un commun accord par les deux despotes, que pour débarrasser les deux empires des sujets séditieux. Là devaient être employés les esprits turbulents. Il convenait de part et d'autre d'envoyer à la mort les hommes dangereux : libéraux russes, ou partisans des janissaires ; et ni l'une ni l'autre des deux puissances ne devait perdre une lieue de terrain durant ce massacre prémédité. Les esprits les plus avancés avaient l'orgueil de prétendre à leur tour donner un exemple, et quand on leur disait: — Voulez-vous donc bouleverser l'Europe? — Pourquoi non? répondaient-ils: nous sommes de la patrie de Kopernic, qui a changé une fois le système du monde.

Mais le mariage, accompli seulement par le prêtre, avait été fait dans la nuit même où le vice-roi fut chassé de Varsovie. La nouvelle de ce grand événement était parvenue à Muranoff par un courrier expédié en toute hâte; on ne sut si c'était de la part des Russes ou des patriotes. Les deux parents de la jeune fille étaient montés en voiture au sortir de la chapelle, et le castellan lui-même avait voulu les accompagner à plusieurs lieues en se dirigeant vers sa propre résidence seigneuriale, afin, disait-il, de mettre cette antique forteresse plus en état de recevoir la nouvelle châtelaine. Ainsi la pauvre Ghristiane se trouva abandonnée, le soir même de ses noces, dans l'immense domaine d'Yélva appartenant à sa famille. Elle resta sans défenseurs entre des carlistes que leur devoir appelait en Bohême et ce sauvage époux que lui avaient donné des volontés qui n'étaient pas la sienne.

De longs et tristes jours s'écoulèrent ainsi Ils répondaient h ceux qu'Aymar avait passé en Brenoe. "fendant l'intervalle, la Pologne avait encore une fois relevé son front cicatrisé;

l'aigle de la Vistule livrait aux vents d'avril son aile blanche. Varsovie appelait aux champs de bataille la fraternité de l'Europe : et, non moins glorieux martyrs que les confesseurs du Christ, ils allaient combattre et mourir aussi pour leur religion, ces Polonais confesseurs delà patrie.

Muranoff, qui avait attendu les événements avant de se prononcer à travers les partis, avait choisi enfin celui qui semblait en ce moment le plus fort. 11 s'était déclaré Polonais : il avait arboré les couleurs de l'affranchissement ; car le premier élan de la vengeance et l'énergie de la révolte semblaient devoir entraîner la victoire de ce côté. Le prince ne soupçonnait pas lui-même, malgré son esprit pervers, qu'à la honte de toutes les populations européennes, cinq ou six familles royales qui se partagent cette Europe avilie viendraient, par une neutralité hypocrite, se faire les valets du bourreau moscovite. Il crut qu'il était temps d'agir. Alors il envoya au château d'Yélva un jeune porte-enseigne, son plus cher vassal, et le chargea de lui amener la timide épouse, qu'il était loin d'avoir oubliée, mais qu'il avait tenue à distance jusqu'ici, par le plus obscur et le plus impérieux des motifs. Au milieu des partisans qui se combattaient et des troupes opposées qui tenaient la campagne, pouvait-il plus longtemps la livrer aux hasards d'une séparation si périlleuse?

Egidius Ogenski était un de ces élèves de l'Université qui, dans la nuit du 29 novembre , avaient des premiers couru aux armes. Il était neveu du général Klopicki, élu tout d'une voix par les insurgés pour commander l'armée polonaise ; et, depuis cette promotion , Muranoff s'était souvenu que lui-même était parent d'Egidius. Il lui avait donc offert un drapeau dans la division qui, sous ses ordres, devait occuper un défilé assez important , voisin des frontières de Lithuanie ; et Egidius avait accepté , sans voir autre chose dans cette faveur que l'avantage pour lui de rencontrer l'ennemi plus tôt. Mais l'ennemi n'abordait pas encore ce point militaire ; le porte-enseigne, que l'ennui gagnait quelquefois au milieu des longs repas et des orgies qui se succédaient au château de Muranoff , saisit donc avec empressement l'occasion de faire un voyage qui lui présentait deux attraits : celui du péril avant tout.

Il partit suivi d'une escorte assez nombreuse pour se présenter devant Ghristiane comme un envoyé sûr et un libé-

rateur; mais il fut reçu avec un sentiment de crainte si profonde, que l'orpheline ne sut pas le dissimuler.

Néanmoins, sur les lettres de son époux inconnu, l'épouse se décida à suivre le guide qui venait la réclamer au nom des droits les plus absolus ; et, dès le lendemain au point du jour, elle fut prête à se joindre à l'espèce de caravane qui devait la défendre contre les pièges et les ennemis dont les défilés étaient couverts. Ce voyage pouvait durer plusieurs journées avec des chances assez hasardeuses.

Le printemps rendait les chemins pénibles : ils auraient même été impraticables pour un équipage de luxe à la marche rapide et réglée. Il fallut monter à cheval. Ghristiane s'y résigna sans effort; et quand on amena pour elle, devant le vieux perron du manoir , un de ces coursiers de l'Ukraine dont la race est si célèbre depuis l'aventure de Mazeppa, elle sentit le premier mouvenent d'enfantine joie qu'elle eût éprouvé depuis son départ de France. Elle admirait, en voyageant, des aspects tout nouveaux pour elle : tantôt des lacs couverts de cygnes sauvages, quelques roches d'un granit vert, parées de ces mousses du nord où le pâtre enfonce jusqu'aux genoux, et dont quelques-unes offrent une nourriture ; tantôt le houx et ses feuilles lustrées, les genévriers à fruits noirs et enfin les sapins polonais qui rendent autour d'eux l'atmosphère odorante , et dont le bruit des rameaux imite les gémissements d'une mer, qui manque, hélas ! à ces contrées pour assurer leur indépendance.

Egidiusne pouvait se défendre d'une émotion vive à voir Ghristiane, confiante et délaissée jeune fille, s'abandonner aux hasards de son sort. Mais comme elle vivait sans espoir encore et sans intérêt dans la vie, elle était aussi sans suspicion bien durable, à force d'innocence. Cette femme déjà épouse et bannie , elle était si jeune : elle avait seize ans ! Egidius était dans le secret des peines qui pouvaient l'attendre sous le toit conjugal ; il savait quelles amertumes devaient composer son avenir ; et quand il appelait du nom de princesse la femme d'un courtisan ruiné et livré à mille désordres , il se surprenait à hésiter, comme s'il lui eut échappé une ironique injure.

Le premier jour, il avait parlé à Ghristiane sans embarras : puis la timidité lui vint. Enfin, devant tant d'innocence, à force de la voir jolie à rendre un évêque infidèle, il s'épril

de vagues espérances , et telles que la conduite de l'époux absent pouvait les rendre un jour moins téméraires.

Les voyageurs arrivèrent aux bords d'une rivière peu profonde et dont les marges fleuries n'inspiraient de toutes parts que de pacifiques et riantes idées. Ghristiane s'arrêta à demander son nom. Elle le fit pour tirer de sa rêverie son guide autant que par un sentiment de curiosité.

— Son nom! G'est le Niémen , répondit Egidius avec un belliqueux éclair dans les yeux.

— Quoi ! ces eaux si modestes ont vu des empereurs conférer sur les destinées du monde ? et deux fois Napoléon les a franchies : en vainqueur et en fugitif ? Mais cette statue , dites-nous, qui , placée à la tête de ce pont étroit, semble présider à ce formidable passage , est-elle aussi l'image d'un guerrier? Ce n'est pas la première fois , ce me semble , que je remarque aux bords des eaux que nous avons déjà passées une figure à peu près semblable ?

— Il y avait une fois , répliqua Ogenski , un pauvre chanoine de Prague , confesseur à la cour de l'empereur Winceslas, roi de Bohême. Il possédait la confiance de l'impératrice Jeanne, et Winceslas était jaloux. L'odieux mari fit venir le moine et lui ordonna, sous peine de la vie, de révéler la confession de sa pénitente. Le prêtre résista, et le tyran, pour punir cette vertu , le fit précipiter dans la Moldau. Le confesseur y trouva la mort. Le confesseur s'appelait Népomucène ; et c'est depuis ce temps que la coutume de nos pays de loyauté et de foi est de placer la figure de ce martyr de la discrétion aux passages les plus fréquentés des rivières. On assure que ce culte est conservé et encouragé surtout par les dames.

— Eh! pourquoi, dit Ghristiane, mêler la raillerie à cette légende? Ya-t-iltant d'hommes au monde restés fidèles à la défense de la faiblesse, et qui se soient montrés dignes de la confiance du malheur ?

— Si jamais, osa murmurer Egidius d'une voix basse et émue , j'avais à espérer l'inestimable trésor d'un secret... je souffrirais mille morts avant de le trahir.

— Bien! reprit la jeune Française avec l'expression d'une indifférence polie. Ne désespérez pas , dans cent ans , d'obtenir pour votre portrait la survivance de toutes ces statues.

Mais, durant la soirée , les vents qui avaient jusque-là soufflé de l'ouest passèrent tout à coup au nord, et vinrent en quelques instants durcir la terre sous le pied retentissant des chevaux : ainsi, dans ces latitudes, le printemps sourit au matin, avec le soir revient l'hiver.

— Voilà, dit quelqu'un de la troupe, un zéphir échappé des glaces de la Sibérie. Celui-là, j'en suis sûr, a caressé en passant les clochers blancs de Kaluga et de Tobolsk. Si le seigneur porte-enseigne voulait en croire ma vieille barbe, nous n'irions pas plus loin.

— Conrad ! répliqua Ogenski, vous êtes un peu, mon cher, de la famille des corbeaux qui nous suivent depuis la dernière montagne; vous annoncez les mauvais augures.

— Les corbeaux savent ce qu'ils font, mon maître; et il y a des chevaux dans l'escadron qui pourraient bien avoir cette nuit le ventre de ces oiseaux pour litière. N'allons pas plus avant sur les hauteurs ; abritons-nous derrière ces bouleaux. Voyez-vous là-bas cette barre cuivrée qui se forme au couchant? elle annonce des vents furieux. Vous entendrez au beau milieu se mêler le tonnerre ; vous verrez les éclairs et la neige. Je vous promets une de ces nuits où le diable change de femme et marie sa fille.

Une rafale élancée au même moment et comme pour appuyer l'opinion du piqueur , emporta la pelisse de Chris* tiane. Parti de l'angle d'un bois ce simoun glacé avait détaché d'un pin gigantesque le vêtement de neige qui le couvrait, et il tomba sur la troupe comme un fantôme qui vole. On rit de l'incident, on secoua les manteaux ; Egidius posa le sien légèrement sur les épaules de Christiane ; mais en peu de temps la nuit fut close et il ne se présenta devant les pèlerins que des déserts de sable et des steppes sans limites. Les chevaux qui étaient guidés au nord refusèrent de faire tête à l'orage et de percer tant de ténèbres. On s'égara: et on fut contraint, au bout d'une heure , de jeter les brides sur le cou des cognats, dont l'instinct fidèle a plus d'une fois sauvé les voyageurs dans une pareille détresse. Ces intelligents compagnons ramenèrent leus maîtres sur la lisière d'une forêt, où l'on s'enfonça à travers les rameaux brises pour chercher du moins quelque rempart contre la tourmente.

— Qu'allons-nous devenir? dit Egidius.

— Ah! il y avait plus de ressource à la première station, reprit Conrad avec flegme ; mais nous trouverons encore peut-être ici, au pied de ces rochers, quelques graines de kloukva pour madame : c'est une petite baie qui n'est pas sans saveur : elle a le goût des fruits du mûrier. Quant à nos chevaux, voyez comme ils déchirent déjà les écorces de tous ces arbres.

— Gloire à Dieu ! gloire à Dieu ! s'écria jusqu'à trois fois l'aumônier qui faisait partie de la troupe. Il y a non loin d'ici des chrétiens. J'ai entendu, dans l'intervalle de deux coups de l'ouragan, retentir la cloche de bois qui appelle les fidèles à la table ou à la prière. Que quelqu'un de nous se détache dans cette direction de gauche ; il y a, à peu de distance, un village ou un camp.

— Et si c'étaient les Russes ? murmura Conrad.

— Poltron! Ils sont à dix journées encore de marche. Avançons.

L'aumônier n'avait pas fait deux cents pas, qu'on entendit retenir un énergique qui vive? puis deux coups de feu partirent presque aussitôt; mais Egidius se prit à chanter ou plutôt à crier gaiement les premiers vers de l'hymme patriotique : « Non, tu n'es pas sans défenseurs, ô Pologne chérie ! »

Il avait reconnu des accents amis. C'était, en effet, une troupe assez nombreuse de Lithuaniens nouvellement insurgés, qui allaient au-devant des drapeaux de Gielgud, et marchaient dans la direction d'Ostrolenka.

On mena Christiane et les deux femmes qui la servaient devant le chef de ce bivouac, afin d'obtenir plus tôt sa protection. Le chef se leva à la vue des vêtements inattendus, et vint obligeamment conduire les voyageuses devant le feu de genévriers qu'il avait fait entretenir à grand soin.

Cet officier paraissait à peine toucher à l'adolescence. Il laissait, sous de longs cheveux blonds, percer un regard plein de mélancolie et d'audace. Il s'aperçut bientôt de l'effroi de Christiane au milieu de bataillons étrangers et d'une réunion de soldats qui, pour la plupart , vêtus de peaux d'élan, d'ours et de loup, ressemblaient à des bandits, bien plutôt qu'aux possesseurs, qu'ils étaient, de tous les châteaux voisins. Alors il se rapprocha d'elle en souriant, retira deux mains douces et blanches de ses gants fourrés "de zibeline, saisit la main transie et embarrassée de Christiane; puis rejetant au loin

son cigare pour s'approcher de l'oreille de la jeune Française :

— Ce familier capitaine, lui dit-il, le chef de toute cette compagnie de chasseurs, voulez-vous savoir son nom? il s'appelle Émilia Plater.

— Comtesse! s'écria l'épouse de Muranoff, est-il possible? quoi! ce dévouement se rencontre dans un être si faible. Je croyais fabuleux le récit qu'on nous faisait de votre présence à l'armée.

— Est-ce bien, répondit l'amazone, à une femme de France à s'étonner que sous un corset vulnérable il batte un cœur résolu? Et Jeanne d'Arc! et Jeanne Hachette! et votre admirable Charlotte Corday.

Ghristiane devint de plus en plus attentive.

— Si le monde, ajouta Émilia avec embarras, ne suppose point qu'il soit permis d'entreprendre la tâche de sauver son pays sans toutes les conditions que possédaient vos pures héroïnes, au moins je n'aurai pas eu l'hypocrisie de les affecter. Non, acheva-t-elle, en portant un regard d'affection chaste et brûlant sur un officier, compagnon de ses courses, je ne me vante point d'une idolâtrie aussi exclusive et aussi désintéressée : j'ai suivi un autre instinct encore. C'est la fidélité de mon cœur qui m'a conseillé cette carrière où l'honneur emportait déjà la moitié de moi-même. C'est d'un sentiment de faiblesse que je tiens mon courage. Il fallait, ou vivre malheureuse et inutile au sein d'une famille qui ne pardonne aucune faute, ou braver les préjugés de la société. J'ai choisi : je me suis réfugiée contre elle au milieu des dangers ; j'ai quelquefois voilé mon existence sous la fumée des champs de bataille, et je me suis vengée de nos villes indiscrètes en défendant leurs remparts. Du reste, ce n'est pas la gloire que je cherche, mais le pardon d'avoir été heureuse.

Émilia prit les soins les plus affectueux de la voyageuse égarée : elle fit approcher le charriot de cuir qui, selon l'usage du pays, contenait un lit portatif; A les deux amies improvisées dormirent dans le même manteau, auprès d'un foyer de bivouac. Quand il avait fallu toutefois se placer aux côtés de son protecteur, faire toucher aux vêtements de drap, aux gances d'or et aux brandebourgs les plis légers de la soie, Ghristiane avait hésité. Singulière image que le tableau de ces deux têtes : femme et capitaine sur un même coussin!

Quand le froid les réveillait, Tune contemplait pour se rassurer les étoiles qui avaient reparu scintillantes au firmament, et l'autre parlait avec calme des chances de la guerre. Terre et ciel, sérénité et faiblesse! D'un côté, les terreurs de la femme et presque de L'enfance; de l'autre, l'héroïsme inspiré par de mâles projets. A les voir ainsi rapprochées, on n'eût pas dit que tant d'éléments de distance séparaient ces deux étrangères; mais la guerre rapproche, et l'hospitalité est le premier des liens.

— Savez vous qui le premier, disait la guerrière, m'a enseigné l'amour du pays? C'est Plutarque. Bien plus que l'Italien qui a chanté Glorinde, il est le poëte du dévouement; il attache à l'histoire de toutes les causes malheureuses. J'ai été attendrie, dès mon enfance, du vœu qu'il fait pour que la terre natale soit appelée, au lieu de patrie, matrie. Ah! mère, c'est en effet le plus doux nom qu'on puisse donner et recevoir. Hélas! le ciel n'a pas tout accordé à mes prières! Vous, madame, vous serez un jour plus heureuse que votre imagination même ne vous le promet; car il n'est pas vrai, voyez-vous, comme on le dit sans cesse, que la grâce de la fleur soit seulement dans ses boutons, tout le bonheur dans les projets qu'on forme et l'espoir qu'on en a.

Christiane écoutait peu ; car elle tressaillait en entendant de distance en distance et à travers les mugissements de l'orage des voix qui répétaient : Batz-Notz! Sentinelles, prenez garde à vous!

— Ah! de combien de héros, continuait mademoiselle Plater, Plutarque n'u-t-il pas peuplé pour moi les grandes chambres du manoir de mon père! Lorsque, le soir, nos feux de résine jetaient leurs reflets le long des murs, mes sœurs n'osaient regarder; et moi j'espérais toujours voir descendre des tapisseries quelques guerriers républicains avec leurs glaives vengeurs : soit l'Américain Paul Jones, soit l'Athénien Harmodius.

— Mon Dieu, madame, interrompit Christiane, ne vois-je point là-bas, dans un rayon de la lune, quelque chose de sanglant comme une dépouille qui se dresse au dessus de la neige?

— C'est une touffe de sorbier avec ses fruits écartâtes.

— Qui s'avance de notre côté? Est-il vrai que les loups habitent ces grandes forêts?

— C'est l'officier do ronde qui vient à moi pour demander le mot d'ordre.

— Mais ce bruit rauque et intermittent qui tinte si souvent vers la droite, sous cette épaisse feuillée?

Emilia sourit :

— C'est le choc des verres entre quelques soldats qui veillent. Nos gobelets sont de ferblanc, et le vin arrive de Hongrie voilà toute la magie de cette agitation pour ce soir. Ah ! princesse, intéressez-vous à la Pologne. Elle a perdu des mois irréparables, les deux premiers surtout de son affranchissement. Que n'a-t-elle usé du primitif enthousiasme et retenu le czarewitz en otage, au lieu de lui envoyer une députation pour traiter ! Que ne s'est-elle inspirée de l'esprit de Lelewel ! Constantin disait à ce docte professeur : — Qui osera, monsieur, se placer entre la constitution de votre maître ? — Ceci, répondit Lelewel en faisant briller la lame de son sabre ; et Constantin recula d'effroi. Si, au lieu d'attendre les Russes, on eût pris l'offensive, si on eût armé les peuples, organisé des gardes nationales à l'instar de la France républicaine, nous n'aurions pas donné à nos divisions intestines le temps de naître, et à vos misérables ministres le loisir d'annoncer que « la Pologne était destinée à périr. » Mais on a créé une dictature; mais les princes se sont mêlés des affaires du peuple : Radziwil, Czartoryski ont voté dans nos conseils, et tout est encore en question . Ainsi Waterloo a été perdu parce que des sous-lieutenants ne commandaient pas l'armée. Si vous aviez entendu nos braves paysans crier : Allons à Wilna ! 11 fallait qae Klopicki passât ce Niémen que vous avez traversé hier. Il fallait réduire le tigre couronné qui nous attaque, à défendre ses propres déserts. Mais n'importe, des alliés nous arrivent : il nous reste Dwernicki, le fournisseur de canons ; les Mazurs, les Krakus sous les yeux de qui nous allons combattre, et nous serons encore vainqueurs, j'en accepte l'augure!

Christiane, sans envie de sommeiller, fermait souvent les yeux le plus fortement qu'elle pouvait, afin de ne pas saisir quelque objet d'épouvante nouvelle; mais involontairement elle se laissa aller à considérer le sommet d'un chêne , parce qu'il s'y agitait une forme haute et noire. La comtesse, qui suivait la direction de son regard effrayé, reprit d'une voix à demi railleuse :

— C'est la cigogne, que nos laboureurs appellent pieuse. Elle habite volontiers la cheminée des chaumières ; elle s'approche de nous à cause du feu, ou bien elle aura pris cette clarté pour celle de l'aurore. Mais notre officier attend sa consigne : quel mot d'ordre allons-nous donner à mes chasseurs? Il faut deux noms, madame : choisissez l'un, j'indiquerai l'autre. Voyons ! un terme de France et un terme de Pologne. Vous hésitez? et bien ! je vous confierai un nom de baptême, si vous m'en voulez avouer un autre.

Christiane rougit.

~ Je ne saurais... dit-elle.

— Le nom que vous avez aimé le mieux à prononcer en France ? Voilà, reprit la Livonienne, des discrétions qui ne sont pas de ce pays-ci. Adoptons donc Seine et Vistule : et dormons, s'il se peut, sous les auspices de cette alliance loyalement renouée.

L'officier s'était approché en ce moment de son chef, et lui avait fait un court rapport en des paroles plus mystérieuses et plus sourdes que le frôlement des ailes d'un papillon de nuit. Cet officier était celui-là même que la guerrière avait regardé avec complaisance et qu'elle appelait ordinairement Stasio, diminutif caressant du nom de Stanislas.

Les avant-postes recommencèrent à se répondre, et on entendait au loin répéter : — Sentinelles, prenez garde à vous !

Le rapport que la comtesse venait d'écouter contribua à lui tenir les yeux ouverts, ou bien l'intarissable amour de sa cause lui rendit encore une fois la parole.

— Vous allez dans un palatinat où l'indécision dure encore. Usez de votre influence, madame, autour de vous. Maintenez Muranoff dans l'exacte fidélité au serment qu'il a faits devant la diète. Il a hésité.

Et Ghritiane comprenait à peine qu'on voulût l'associer à des intérêts si étrangers aux habitudes de son esprit et de ses préjugés.

— Je vous parle de tout cela, poursuivit mademoiselle Piater, parce que la Pologne c'est la France. Plusieurs de vos concitoyens sont venus déjà prendre part à notre défense ; ils regardent notre liberté comme leur cause. Il y a des Français jusque dans les rangs de mes chasseurs.

Ghristiane s'émerveillait à cette nouvelle, et se surprit à

faire pour la première fois des vœux en faveur d'une entreprise où des compatriotes venaient se joindre.

Mais, au lever du jour, quand on eut sonné le réveil, quand les fifres eurent fait retentir la marche de Dombrouski, Egidius s'approcha du gracieux commandant de la brigade :

— Capitaine ! il serait prudent de faire prévenir le castellan de Muranoff que sa femme et ses officiers ont été retardés dans leur voyage, et qu'il convient de leur envoyer des guides et un renfort. Je viens d'apprendre par un de vos soldats, qui tous ont fait cette route, que le seul chemin qu'on puisse suivre à cheval nous sépare encore du château pour deux journées, tandis qu'un fantassin pourrait franchir en peu d'heures la distance en passant à travers des bois non frayés et sur le bord des fondrières. Voulez-vous nous permettre de disposer d'un homme de bonne volonté ?

— Que ce soit un Français ! demanda Ghristiane.

La comtesse consentit à cette double demande, et on alla chercher un Français.

C'était un tambour. Tel qu'il se présenta, il était de petite taille, vif, alerte; et il arrêta assez effrontément ses yeux sur Christiane qui semblait chercher à le reconnaître par la seule raison qu'on lui avait (ait dire que c'était un enfant de Paris.

— Tu sauras, dit Ogenski, remplir ta mission en ordonnance discrète et fidèle ?

— Oui, mon camarade.

— Vous ne redoutez, monsieur, ajouta timidement Christiane, ni les lacs cachés sous de trompeuses verdures ni la rencontre des Russes ?

— Pas plus, mademoiselle, que je n'ai eu peur, dans la rue de Lille, des mouches de plomb qui volaient en juillet.

— Elle arrive ce soir? Eh bien ! je veux à Tintant partir.

Ces mots étaient répétés par lady Buccleugh, en frappant du pied et en élevant de plus en plus la voix. Le pied était joli, la voix sonore; mais la contraction des muscles, aperçue

alors dans le satin noir, éloignait toute image de volupté furtive; et l'organe harmonieux s'éraillait insensiblement à monter par tous les tons de la colère.

— Arabelle ! vous n'y pensez pas, répondit Muranoff.

Il était pâle d'inquiétude mais aussi de colère, à voir avec quelle sécurité de domination cette femme proclamait sa volonté devant lui. Depuis quatre ans, l'étrangère était la maîtresse du prince. Elle portait ce nom de Buccleugh, comme celui d'un noble écossais dont elle eût été veuve ; elle se disait née aux environs du lac de Garry ; mais à l'éclat doré de ses belles épaules, aux tons fiers et verdâtres qui se mêlaient tout à coup et selon ses émotions changeantes aux roses de son teint, plus d'un courtisan de Muranoffla soupçonnait Italienne. Personne ne savait au juste si elle n'avait pas quelque intérêt à déguiser un mystère touchant sa naissance et sa vie passée. On ignorait enfin sous quel ciel s'étaient ouverts de si grands yeux noirs.

Une voiture sortit, attelée, d'un hangar pratiqué en face des fenêtres mêmes de la galerie où avaient été attirés les deux personnages suivis alors de quelques indiscrets amis; et six chevaux de front, faisant voler leurs vastes crinières, s'animaient à partir, comme si les issues eussent été possibles dans ce moment de dégeL Malgré l'absurdité du départ avec un tel équipage, Muranoff ne soupçonna aucune ruse. Il semblait dans son trouble n'apercevoir que la femme de confiance de lady Buccleugh, déjà occupée dans la cour d'honneur à faire attacher des cartons sur l'impériale de la calèche anglaise.

— Vous ne voulez pas notre séparation et ma mort? repritil en touchant le bras de lady Arabelle.

Son caractère de Tartare était dompté. D'ordinaire impétueux comme un torrent d'hiver, il demeurait en ce moment humble et consterné devant cette femme.

— Pourquoi m'en avoir fait un mystère? Ainsi, sans cet étourdi soldat qui est venu réclamer tout à l'heure vos bons offices pour « madame la princesse de. Muranoff, » comme il le répétait avec l'insolence de son pays, je pouvais donc ignorer un événement prêt à s'accomplir ? être surprise ici par cette étrangère?

— Je devais vous en parler ce matin. Je n'ai jamais vu dans cette arrivée un motif de votre éloignement, Arabelle.

Vous savez si je vous ai fait un secret de toutes mes démarches, si je vous ai consultée sur la nécessité d'un acte tout politique où mes créanciers m'ont poussé. L'ai-je épousée sans votre aveu, cette inconnue? ne savez-vous point mes raisons comme moi-même? Enfin, si vous n'avez point conseillé ce parti rigoureux, ne vous y êtes-vous pas du moins résignée?

— Je n'ai jamais supposé, dit-elle, qu'elle approcherait de notre résidence.

— Où lui trouver désormais un autre asile? Vous comprenez les hasards de la lutte, les probabilités d'une invasion... Elle vient ici comme otage; mais elle y restera plus séparée des habitudes de notre vie accoutumée qu'aucune autre personne de ce château.

— Monsieur! reprit Arabelle, j'ai bravé pour vous l'exil loin de la cour, toutes les privations de cette solitude, les inconvénients de la guerre, les dangers et les ennuis de toute espèce au milieu de cette place forte, où la soldatesque abonde et où les Français vous protègent ; mais ce dernier coup de la fortune, ce dernier affront épuise mon courage. Je pars.

Le castellan pâlit. Il avait rencontré cette brillante femme dans un des plus hauts cercles de la société de Saint-Pétersbourg. Son protecteur était un rabbin de soixante ans, riche comme la mer; et le czar lui-même n'avait pas été, dit-on, insensible à la séduction de cette beauté. Muranoff s'éprit d'une grâce si altière avec toute la rapidité d'une passion du Nord, et Arabelle le soumit à un joug aussi dur que. celui que le féodal seigneur imposait lui-même à se^ serfs. Résistait-il à ses volontés? elle parlait de se laisser mourir : et lui ne rêvait plus que poisons mystérieux cachés dans les plis de ses vêtements ou enfermés sous l'émeraude de ses parures. Manquait-il à prévenir un de ses caprices? elle était résolue à fuir le monde; le repentir l'obsédait, la grâce avait parlé en elle; elle allait entrer dans un couvent et prendre à jamais le voile, pour élever d'éternels remparts entre sa faiblesse et l'ingrat qui abusait de tant d'amour!

— Enfin, monsieur, répéta-t-elle, pourquoi garder le silence avec moi sur cette subite résolution?

— Par la seule raison qu'on balance à parler d'une chose qui déplaît et qu'on en recule involontairement l'heure.

— Non, non, je connais votre caractère mobile ; j'ai éprouvé cette faiblesse que tous les hommes décorent du beau nom de pitié. D'abord, je veux le croire, vous serez' pour l'orpheline un maître assez dédaigneux; peut-être avez vous encore pour moi quelque reste de tendresse qui plaidera contre elle; mais un jour vous serez touché de son abandon, puis atteint de quelques accès de sensibilité romanesque et de protection généreuse; un autre jour frappé de sa jeunesse et de sa beauté, car peut-être est-elle belle; personne n'a osé me le dire! Puis, attiré enfin par l'attrait capricieux d'une possession nouvelle, vous vous souviendrez que cette femme est la vôtre. Vous croirez lui devoir des consolations, parce ^que la fatuité vous fera supposer qu'elle souffre de votre indifférence ; vous irez la visiter dans le donjon où elle languira. Autour de vous on s'intéressera à elle, et vous subirez la contagion; car les hommes sont ainsi faits, que leur admiration a besoin pour naître des hommages qu'obtient leur conquête. Les désirs qu'excite au loin leur maîtresse animent, irritent, exaltent leur misérable amour. Enfin vous tomberez h ses pieds. Pendant que je gémirai, elle sourira; et la misérable amie qui vous adore sera sacrifiée à une ingratitude que vous nommerez devoir. Des reproches et des larmes de la victime fidèle, vous passerez dans les bras de la jeune fille coquette, et vous appellerez ce libertinage une vertu!

— Que faut-il faire pour te rassurer?

— Il n'en est qu'un moyen. Une seule barrière, infranchissable peut-être, peut s'élever entre vous et ma rivale; mais avez-vous assez de dévouement et de force d'âme pour essayer cette épreuve?

— Laquelle?

— Je répugne à le dire. Cette hésitation même est déjà un indice, ou de remords pour moi, ou de lâcheté en vous... qui ne devinez rien. Laissez-moi partir.

Elle se précipitait sur l'escalier qui, enveloppé de tapis et embaumé de fleurs, laissait voir par ses doubles croisées une campagne encore en deuil, lorsqu'un bruit retentissant et soudain l'arrêta sur la dernière marche. Elle demeura sans mouvement, comme une statue de plus dans ce bizarre péristyle.

— Et pourquoi ces tambours? s'écria Muranoff, parlant à son lieutenant Wilfrid, qui avait peine à entendre sa voix,

feint les fanfares grondaient de plus en plus sous les voûtes sonores du portail. Messieurs! d'où vient qu'on bat aux champs?

— J'entends aussi, dit Wilfrid, des pieds de chevaux retentir sur le pont.

— On ne rend cet honneur qu'à vous-même et aux vôtres, fit observer avec amertume Arabelle. Je vous défends d'aller savoir qui arrive.

— L'insolent qui a donné cet ordre le payera de sa tête ! reprit Muranoff, en s'élançant vers les cours.

Mais il se sentit arrêté dans son mouvement de courroux par un faible bras tout-puissant et un artificieux sourire. Arabelle, qui jamais n'avait voulu partir, sentait combien sa présence était en ce moment nécessaire devant la timide femme qu'elle appelait son ennemie. Elle lit d'un geste éloigner sa suite, rentrer son propre équipage, et, appuyée sur le bras du suzerain, elle regagna les appartements mystérieux, sa résidence habituelle.

Christiane ne vit venir à sa rencontre qu'une cohue indisciplinée et curieuse de gens de guerre et de serfs à l'œil hébété. Elle crut le castellan en voyage, à la chasse, ou à L'armée; elle osa s'en informer à peine, soit par effroi, soit par retenue ou par indifférence; et les soins empressés d'Egidius et de toutes les personnes de son escorte, dont quelques jours de voyage lui avaient fait autant d'amis, ne lui laissèrent point désirer un autre accueil. D'ailleurs, elle était distraite par les objets extérieurs qui surprenaient ses regards et occupaient sa mélancolie. Elle avait vu aux alentours de ce camp tumultueux où elle arrivait, tant de déserts, une pauvreté si lamentable près de cette pompeuse habitation, qu'elle était affligée autant que surprise d'un tel spectacle. Plus, en effet, elle avait approché du belliqueux manoir, et plus elle avaiî vu, le long des chemins semés de touffes d'absinthe et d'immortelles jaunes, pareilles à celles dont on couronne nos tombeaux, s'augmenter les distances entre les chaumières, qui ont elles-mêmes la forme des tombeaux. Quatre ou cinq de ces huttes basses et enfumées composent un village. Le temple n'est qu'une pauvre cabane couverte de mousse, élevée sur un rocher. Au lieu du bruit des abeilles, du vol des pigeons, qui entourent de leur cercle le toit du paysan de France, le vent seul gémissait à l'angle de ces

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retraites crevassées, comme les concerts du loup. Sur ce toitt au lieu des branches caressantes de l'arbre fruitier, la neige pesait de son poids immobile ; et derrière l'habitation rustique, à cette place accoutumée de nos chenevières et de ce petit jardin si cher aux enfants, où la rose et les choux vivent en si bonne intelligence, Ghristiane n'apercevait qu'un pauvre champ de pavots. Cette plante est cultivée là, comme ailleurs un précieux légume ; elle entre dans tous les aliments et dans tous les breuvages du pauvre, afin sans doute de contribuer à lui faire oublier le sentiment de sa misère.

Lorsque la voyageuse avait découvert à un horizon fort rapproché les bâtiments mêmes du fief de Muranoff, elle avait été choquée de leur incohérence, lndigeuce et faste, du marbre et des chaumes. De grands corps de logis où les poutres de sapin sont dressées et demeurent apparentes, comme aux plus chétives constructions des fermes de la Suisse, et le dôme doré d'une chapelle. Ici le fronton en granit rouge d'un atrium dans le goût de Pompeïa, et là, tout auprès, les chenils en désordre d'une meute de chiens affamés. Christiane ne fut artistement satisfaite que d'un pavillon séparé, essai d'architecture tentée il y avait un demi-siècle par un ingénieur français qui avait séjourné dans cette contrée. Au millieu de son aventureuse odyssée, il avait eu l'idée nouvelle de copier les images familières à ce climat, au lieu d'imiter les natures grecque et orientale, infailliblement reproduites d'après les monuments de Gorinthe. Donc, au lieu des palmiers et de l'acanthe, ces colonnes et leurs ornements rappelaient l'attitude des mélèses et les galbes particuliers de la végétation du nord. L'écureuil qui habite les bouleaux de la Finlande était sculpté au milieu du chapiteau, à la place où les Grecs ont indiqué le nid de la colombe. Le novateur avait assis là le plus agile des quadrupèdes avec sa queue touffue en forme de plumet sur sa tête. L'étonnement admiratif de Ghristiane eût été plus profond et plus doux encore, si elle avait su que cet ordre nouveau était dû à la fantaisie rêveuse de Bernardin de Saint-Pierre, à l'auteur de Paul et Virginie, amoureux à Varsovie et aimé longtemps d'une princesse polonaise.

Mais sur tous les passages intérieurs qu'il fallut parcourir à l'étrangère pour se rendre à son appartement, dans les escaliers, le long des corridors et dans les antichambres dé*

meublées, elle rencontra des hommes ou plutôt des esclaves confusément couchés sur les dalles nues, et essayant un sommeil interrompu à toute heure. Ces malheureux, qui peuplent comme valets la demeure des nobles, n'ont ni lits, ni chambres qui leur soient destinés ; ils se dérangent sur les passages du service moins complaisamment que les animaux domestiques; et aussi le moindre serviteur revêtu d'une charge au dessus de leur emploi, s'épargne pour les écarter ou les réveiller, s'il a besoin de leur aide, moins de brutalité qu'envers le chien qu'on n'oserait mettre dehors. Ces serfs ne prennent de femme que quand les seigneurs les ont refusées pour maîtresses, et il n'y a pas longtemps qu'on leur retirait leurs noms de famille en entrant au service, pour les remplacer par des numéros, afin de leur faire perdre sans doute jusqu'à l'idée de l'humanité. Ghristiane se sentit à ce spectacle la crainte et la mort dans le cœur.

Le reste de cette première journée s'écoula vite. Dans le pays des aurores boréales, les soirs n'ont point de crépuscule, et lorsque l'opulente épouse, la haute et puissante châtelaine de Muranoff, ainsi que la nommait dans ses illusions lointaines l'aïeul absent qui l'avait mariée, eut changé d'habits, reposé sa fatigue et regardé par ses croisées un bastion assez éloigné où elle aperçut, non sans surprise, flotter le drapeau tricolore, elle se vit entourée de subites ténèbres. La nuit de ces climats tombe avec ses ailes noires comme un oiseau de proie sur la campagne. Elle cria d'effroi. Les femmes qui la servaient s'approchèrent. Madame Ancelin lui parla de prendre quelque nourriture : elle demanda une heure encore, et ayant fait allumer les poêles piêts à s'éteindre, elle voulut, tout en regrettant la pensive lueur du foyer, demeurer seule avec ses souvenirs.

Pendant ce temps, un splendide souper se préparait pour les hôtes de ce singulier séjour. Mille flambeaux étincelaient dans les glaces d'un salon immense. Le parquet s'était jonché du menu feuillage des pins de Nonvége, et les quatre parties du monde semblaient avoir contribué à compléter la richesse du festin. Le gibier du Midi , les poissons de la Baltique, les liqueurs américaines, les vins d'Espagne, devaient assouvir la voracité des convives du Nord, « hommes nés pour manger, » comme dit Juvénal. Mais, selon l'usage russe, aucun des mets brûlants, aucune des viandes énormes

n'étaient d'avance étalées sur la table de soixante couverts. On n'y voyait ni le barche ni les kisiels , qui cependant devaient être servis successivement. Le barche , un potage composé de moelle de bœuf, de betteraves marinées, de lard et de crème; et les kisiels où abondent la cannelle et l'épinevinette. Point d'agneaux rôtis tout entiers , de chevreaux avec leurs cornes ornées de branches de buis et de romarin. Cette longue table n'était chargée que de cristaux enfermant les conserves , de fruits nouveaux aux robes colorées , d'ananas gigantesques , et enfin de deux babas symétriques de la hauteur d'un enfant : gâteaux qui ne pèsent jamais moins de vingt livres. Et puis partout des fleurs rares , épanouies sous la neige ; car tout vient en serres chaudes dans ce pays : civilisation et végétaux.

Dans le salon silencieux encore, les convives s'avançaient successivement en cérémonie, saluant, selon la coutume, les vieux portraits des ancêtres suspendus aux murailles, avant les maîtres de la maison : portraits tout bardés de fer, affublés de perruques, chargés de fraises et de canons , attestant sept cents ans de noblesse et par conséquent d'ineptie. Quelques femmes arrivaient à leur tour , posant la main droite sur le cœur et s'inclinant à la manière des religieuses. Les plus jeunes occupèrent un côté , les matrones se rangèrent de l'autre. Les cavaliers , debout , tenaient le milieu de l'enceinte ; mais tous semblaient attendre, pour reprendre la vie; la présence d'un être supérieur qui disposait des volontés universelles : on se regardait mystérieusement sans oser parler encore.

QuandMuranoff entra, il étaitsoucieux.ApeineWilfridosa-t-il lui demander si les officiers étrangers étaient invités à cette fête.

— Non , dit-il : ces Français ont des mœurs de prude, et ils dédaigneraient ce qu'ils appellent nos orgies.

Mais lady Buccleugh ! Voilà lady Buccieugh ! Quand elle apparut, ses yeux avaient un éclat inaccoutumé; son sourire était royal : on voyait à son assurance combien elle était satisfaite de son teint et de sa parure. Le satin lamé d'or ondoyait autour de ses formes circassiennes ; un long cercle de diamants lui composait un diadème, et quelques plumes de héron, audacieusement placées sur sa brune chevelure , ressemblaient au panache du commandement dans un jour de victoire.

Toutefois, elle regarda autour d'elle avec une modestie affectée, prit possession du second fauteuil à gauche de la cheminée, en affectant de laisser libre la première place , et allant au-devant d'une question que se faisait en secret toute l'assemblée :

— Où donc, dit-elle avec un ton de déférence protectrice, est la princesse de Muranoff ?

Cette demande, directement faite au castellan, le fit frémir. Il adressa à son despote un regard de supplication muette et de détresse ; mais le regard qui lui fut renvoyé était aussi inflexible que le silence obstiné de cette foule de curieux convives.

— La personne dont vous parlez, madame, dit-il avec une lenteur où l'indifférence était mal accentuée, aura l'honneur de vous être présentée plus tard. Elle se repose de son voyage.

— Elle ne sait point, dit Arabelle, quelle affectueuse impatience nous avons tous de la voir ; elle se fût prêtée à recevoir nos sincères hommages. Voulez-vous que le comte Ogenski me donne la main pour me présenter devant elle? J'irai la supplier de se rendre à nos vœux et d'octroyer sa présence à nous tous, ses vassaux fidèles.

Au lieu de répondre, Muranoff, consterné, sortit comme un banni et monta en silence à l'appartement de Ghristiane.

Quelques commensaux avaient été choqués de l'insistance effrontée de lady Buccleugh ; mais le plus grand nombre admirait sa puissance et se félicitait déjà de lui devoir un curieux spectacle. Domitien affermit son règne par des fêtes où figuraient des productions rares ; Néron était populaire parce qu'il donnait aux oisifs les jeux sanglants du cirque.

— Votre supériorité est-elle bien généreuse, madame ? dit Ogenski avec une inflexion de voix moitié galante et moitié ironique.

— Messieurs, répliqua Arabelle, mais en s'adressant à tous ses flatteurs : séparée de nous, cette prétendue souveraine peut être à craindre ; il faut la rapprocher pour la mettre à sa place. Je ne veux atteler personne à mon char, mais je répugne à combattre un adversaire dans l'ombre. De loin, c'est quelque chose...

— Et de près ce n'est rien, acheva Wilfrid avec une doucereuse bassesse.

Ogenski gardait le silence. On avait voulu en vain lui faire donner quelques détails sur la figure et l'esprit de l'épouse nouvelle ; il s'était renfermé dans une affectation de respect pour celle qu'il avait escortée avec tant de sollicitude. Depuis la fin du voyage, la vie de ce jeune homme semblait être terminée.

Murauoff, en abordant Ghristiane, se surprit ému du rôle qu'où lui faisait jouer. Quelle que soit la dépravation d'un cœur et l'abaissement où le fasse tomber le joug qu'il subit, il y a en vous une telle disposition à se sentir le protecteur de la faiblesse et le défenseur de la femme qui porte votre nom, que l'amant d'Arabelle reprit en l'absence de son démon fascinateur quelques dispositions passagères d'une bienveillance mêlée de pitié. Toutefois, ce sentiment n'alla pas jusqu'à affranchir Ghristiane de la tyrannie qu'il supportait lui-même ; mais il approcha avec déférence, lui adressa plusieurs questions affectueuses et lui remit une lettre du comte de Glaremond, que la pupille ouvrit à la hâte.

Ghistiane avait aussi de son côté l'instinct de se chercher un appui au milieu de l'abandon dont elle se sentait entourée. Elle éleva sur lecastellan des regards non moins indifférents, mais moins distrait qu'au château d'Yélva. L'uniforme que portait Muranoff rendait à tout son maintien un peu de cette fierté grave dont il avait paru si dépourvu sous les habits de la cérémonie nuptiale. Elle n'éprouva pour lui aucun attrait de l'épouse à l'époux, car les sens plus que le cœur encore dormaient en cette froide jeune fille; mais elle contempla son protecteur avec moins d'effroi qu'à l'ordinaire, sans partialité comme sans répugnance.

Le castellan lui présenta la main pour descendre. Alors la noble fille étrangère, sans soupçonner en quelle compagnie on allait la conduire, se laissa guider dans l'innocence de son âme et toute la simplicité de sa parure virginale. Elle avait une robe blanche fourrée de cygne, une toque du même velours ornée d'une seule tresse de perles, et elle portait un très-petit bouquet d'anémones que peut-être lui avait envoyé Egidius.

Quand elle pénétra dans ce salon tout embrasé d'or et de bougies, ses yeux furent blessés; elle se rejeta en arrière et tourna vers le prince un regard interrogateur; mais celui-ci avait déjà les yeux occupés ailleurs. Néanmoins, Ghristiane

avança sous la protection du maître : celui-ci, pour abréger ses propres angoisses et s'épargner des cérémonies qui lui paraissaient redoutables, conduisit brusquement à la table la princesse, la fit asseoir à la place d'honneur, et proclama lui-même, comme eût fait le maître d'hôtel, que les dames étaient servies. Il prit la main d'Arabelle et la fit mettre à sa droite, pâle et déconcertée, en face même de sa rivale.

Au premier aspect de l'étrangère, l'assemblée avait été instictivement séparée : les hommes étaient pour elle, et les femmes déguisèrent mal leur dépit. En la voyant si pure, Arabelle se repentit de l'avoir fait appeler. Mais elle dissimula ce mécompte, et d'une voix qu'elle voulait rendre calme, elle dit à l'oreille du prince, de manière à être entendue plus loin :

— Vous aviez raison : elle est gauche et sans usage. Je rends justice au désintéressement de ce choix, et -pour ne point m'humilier, il y a là une délicatesse dont je vous remercie.

Elle avançait, en prononçant ces paroles, une lèvre dédaigneuse; ses paupières se courbaient; la fossette du menton s'élevait sans grâce, et les narines étaient plus ouvertes.

— Madame, dit le prince à l'abusée jeune fille, la plus franche et la plus rapide manière de faire connaissance avec de nouveaux amis, c'est de les rencontrer à table. Je vous présente les miens. Ces temps de batailles, d'embûches, de défection et d'incertitude ne sont guère propres au cérémonial et à l'étiquette; mais je ne puis m'empècher de recommander au moir*6 à votre bienveillance particulièrement lady Buccleugh que voilà. Elle est ma parente et celle de toutes qui m'est le plus chère.

L'assemblée entière se prit à sourire.

Ghristiane chercha naïvement à rencontrer le regard de l'Anglaise, afin de laisser lire dans ses yeux sa cordiale envie de former des amitiés prochaines; mais Arabelle adressait déjà au loin à Wilfrid des regards d'une coquetterie non équivoque. Muranoff s'en aperçut et murmura.

Ghristiane était destinée à voir s'établir autour d'elle d'étranges disparates entre les mœurs de son élégant faubourg et les incohérentes façons de cette société plus moscovite encore que polonaise.

— Une autre fois nous aurons des Parisiens, madame, dit

LofC.

Arabelle. Pourquoi n'avoir pas, monseigneur, fait une invitation spéciale au commandant... Olgar... Oscar... comment rappelez -vous? Un grand et remarquable jeune homme , ma foi !

La consonnance de ce nom indécis frappa fugitivement l'attention de Ciiristiane; mais elle était distraite par mille objets bizarres et choquants !

C'était tantôt une large coupe circulant pour être épuisée par chaque convive en l'honneur de l'amphitryon; c'étaient les dames se passant, pour s'associer à de tels vœux, un tout petit verre de cristal, et puis les clameurs unanimes de ce fameux toast polonais, où tout le monde se lève et répète : « Aimons-nous ! aimons-nous! t, Tantôt, pour plaire à la fois à la maîtresse et à l'épouse, les courtisans écorchaient l'idiome de Paris, et tantôt enfin pour épancher leurs plus libres idées, ils reprenaient la langue naturelle. Vers le milieu de ce festin tout homérique, voilà qu'on déposa en grande cérémonie devant Arabelle, et sur un plat d'or, un mets d'apparence sauvage, lequel n'avait de forme, de goût, de nom peut-être que dans la gastronomie de ce climat.

— Qu'est-ce c'est que cela? dit l'étonnée lady, en repoussant l'hommage.

— Comment, madame ? fit observer Wilfrid ; mais c'est un mets d'honneur !

— Et vous appelez ce fragment de gibier tout hérissé de longs poils noirs?

— Une patte d'ours, milady.

— Ah ! l'horreur ? fit la dédaigneuse Anglaise.

— Et la patte droite de l'animal! ajouta un voisin-, ce n'est pas la moins délicate, C'est celle que Tours a coutume de lécher avec le plus de complaisance.

— Je ne saurais, dit un des moins affamés convives, m'empêcher de me souvenir ici et devant ces dames de certain passage d'un de nos poètes : « La nature a mis les pierreries en Orient, les fruits délicieux au Midi ; en Occident, l'industrie et les arts ; mais elle a plus fait pour le Nord : elle lui a donné les plus belles femmes du monde. »

— L'à-propos est d'autant plus heureux, fit remarquer lady Buccleugh, que la princesse et moi nous sommes nées dans des contrées méridionales.

Les compagnons ordinaires des soupers de Muranoff com-

mencèrent dès lors quelques hourras de joie et ils se versèrent des rasades plus larges encore que leurs sourires.

— Je suis aussi le parent du libérai seigneur, ajouta le ma: ladroit parasite en élevant son verre du côté de Ghristiane, comme pour lui dédier un toast, mais surtout afin de faire diversion aux quolibets dont il était le plastron.

— Mon parent? dit Muranoff : toi, Zabiello ? 11 s'en faut de plus de cent fagots que nous soyons de la même branche. Toi, qui, pour avoir voulu postuler le gouvernement de Zamosc, t'es trouvé accusé devant la diète de je ne sais combien de rapts et de viols !

— Ce ne sont point là, monseigneur, dit le noble Polonais, des fautes vulgaires, ni les travers d'un petit esprit. Diable! le rapt et le reste , mais n'a pas cela qui veut sur le corps, non plus que des habits de France. C'est un remords trèsbien porté !

Ghristiane, de plus en plus interdite, comprenait à peine de telles mœurs et un tel langage. Elle cherchait autour d'elle quelque regard sympathique pour la rassurer ou la plaindre : tout était distrait ou hostile. Elle se tint alors songeuse et immobile comme la pauvre folle qui commence à clouter de sa raison. Enfin elle rencontra un rapide coupd'œil d'Egidius ; mais il était si triste et si plein de compassion pour elle, qu'elle se prit à pleurer tout à coup au milieu de cette joie universelle.

Allons, petite, point d'efforts de complaisance. Allez sommeiller, dit l'orgueilleuse Anglaise dont le rire de corail et de perles ne s'effaçait plus guère de ses lèvres que pour accueillir le cristal où pétillait le vin de Sillery. Vous devez être épuisée des fatigues du voyage, enfant. Faites descendre sa bonne, Muranoff. Douchinka, galaubka maia, mon âme, mon pigeon, ajouta-t-elle en flattant de l'œil et de la voix le Tartare, délivrez-vous de la vierge terrestre.

Muranoff hésita.

— Aimez-vous mieux, poursuivit la courtisane, qu'un de vos officiers remplisse la charge de camériste.

— Le conseil que vous donnez, dit Muranoff en se levant subitement de table avec une gaieté fausse et bruyante, est bon à suivre pour tous. Debout, mes camarades! Que ceux qui n'y pourront rester gagnent leur appartement; accordons trêve aux dames ; mais qu'on brûle du punch pour les braves

qui nous tiendront fidèle compagnie! Que fais-tu ià, mon faux parent? ajouta-t-il en s'adressant au citateur des poètes. Celui-ci laissait glisser au fond de sa poche profonde deux couverts de vermeil.

C'est pour me souvenir de vous, monseigneur, répondit le convive sans se déconcerter. N'est-ce pas là un ancien usage de nos pères? Largesse mon prince ! et vive la liberté nouvelle comme aussi les franchises de Page d'or!

Christiane s'était enfuie à travers tout ce désordre. Elle effleura d'abord en passant dans les corridors noirs, un homme arrêté dans l'ombre d'un pilier, et qui sembla de l'œil accompagner au loin sa fuite. Était-ce Égidius? non : elle l'avait laissé au festin. L'inconnu d'ailleurs était de la taille de Muranoff. Elle redoubla de vitesse, elle crut entendre des mots qu'on lui jetait dans les ténèbres, des mots français : — « Courage ! on veille sur vous ! » Mais elle fut bientôt rejointe par ses femmes et madame Ancelin; et déjà elle était à l'abri des propos de l'ivresse et des regards insolents des convives, que lady Arabelle,qui la croyait encore à ses côtés, lui adressait par-dessus l'épaule ses conseils :

— La compagnie de ces Polonaises ne vous convient pas, mademoiselle ; ces gentilshommes sont grossiers. Allez, retirez-vous, ma chère; j'irai vous voir demain, et mériter votre confiance. Je connais l'homme qui brûle de rencontrer près de vous un bonheur dont la moitié vous attend... mais votre ignorance nous fatigue , votre présence nous nuit. Allez rêver du beau pays de France, et comptez sur ma protection.

— Je lui redirai vos paroles exactement, interrompit WiLfrid qui n'en avait pas perdu en effet une seule, tant il se tenait pressé contre le fauteuil de la belle lady, et caressait de ses regards et de son souffle les trésors que son insouciance laissait dévoilés.

— C'est vous? dit-elle, les yeux demi-clos et abandonnant une main tiède et sans résistance. Où donc est notre tyran ?

— Près de sa gente épouse apparamment, dit avec nonchalance Wilfrid.

Arabelle se leva à ces paroles comme l'ombrageuse tigresse à qui on voudrait disputer sa proie.

Muranoff qui, loin d'être absent, était là ému du même sentiment en voyant si près de sa maîtresse l'homme qui

lui inspirait à ia fois le plus de confiance et de suspicion jalouse, s'approcha du goupe pour le séparer.

— Je vous croyais, dit lady Buccleugh, dans des préoccupations conjugales.

— Je ne suis occupé que de vous, ingrate ! Je ne rêve que vous. Je ne désire que vous plaire.

Arabelle pria Wilfrid de s'éloigner par un regard de discrétion encourageante, puis elle répondit au prince : — Monseigneur, séparation absolue et divorce inflexible tant que l'infranchissable barrière dont j'ai parlé n'aura pas été élevée entre la Française et vous.

— Vous m'avez annoncé déjà, eu effet, dit Muranoff, des conditions que j'accepte avant de les entendre, des scrupules inconnus, des difficultés que je brave. Connaissez-vous un péril que n'affronte un conquérant pour garder son empire ? un genre d'épreuves que ne subisse avec joie le néophyte à qui le paradis va s'ouvrir ?

— Jurez d'accomplir le serment que je dicterai.

On apportait en ce moment le bol de punch avec toutes ses flammes ruisselantes.

— Je le jure, s'écria le prince avec le mauvais goût des Sarmates, par cet incendie moins brûlant que mon cœur! Mais ce nectar qui sera garant de ma promesse ; savez-vous, madame, poursuivit-il, comment vous pourriez le consacrer? Imitez la coutume des Slaves, honorez nos antiques usages !

— Le thé, le rhum et le sucre, objecta Arabelle, ne sont pas, que je pense, d'un temps bien immémorial.

Nous parlons d'une liqueur quelconque ; fût-ce l'eau du Borysthène, mais qui peut, si vous voulez, approcher du breuvage même que versent nos Walkiries dans le palais d'Odin. Nous avons depuis nos pères, voyez-vous, la religion d'une beauté spéciale, l'idolâtrie des pieds de femmes. Nos pères, pour marquer leur respect, s'inclinaient jusqu'à prendre le bas de la jambe de leurs princesses, et se prosternaient pour leur presser le pied. Les Polonaises possèdent le privilège de leur petitesse ; ell-es sont au dessus de toutes les femmes de l'Europe, et vous Arabelle vous surpassez toutes les Polonaises C'est une aristocratie dont vous êtes la reine! Voyez si vous n'êtes pas douée de deux trésors à loger dans une seule et la plus coquette des pantoufles de France. Et

vous êtes née, Arabelle, dans cette Angleterre où les ladies des Trois-Royaumes ont des bases de statues, des pieds à dormir debout. Ah! consentez, madame... /

— Oui ! s'écrièrent tous les officiers encore présents à cette fin du banquet, car tous avaient compris l'erotique transport de leur maître.

Muranoff fit chercher un précieux vase de la Chine trois fois plus profond que la première coupe brûlante ; il y versa plusieurs bouteilles d'arach protégées encore du cachet de la Jamaïque ; et quand le mélange des deux températures arriva à la douce tiédeur d'un bain parfumé, il obtint la faveur de dérouler, à genoux, sur la jambe d'ivoire, le bas brodé que portait lady BuccJeugh. La belle et folle Anglaise se prêta, au gré de mille instances amoureuses, à effleurer le punch de l'extrémité de ses doigts craintifs ; et la liqueur, désormais consacrée ainsi, acheva d'embraser la tête de tous les convives.

— Qu'avez-vous maintenant à m'ordonner ? reprit le brutal esclave hors de raison.

Arabelle le conduisit dans sa propre chambre, au pied de cette alcôve dont la présence seule et les indicibles parfums enivraient les souvenirs et irritaient les espérances de Muranoff : là, elle le considéra avec ces longs regards empoisonnés de douceur qui signifient : M'aimez-vous ? et elle hasarda, à travers mille détours, cette étrange proposition :

— Consentirais-tu, lui dit-elle, à partager la possession de ta maîtresse? souffrirais- tu, même un moment, la crainte vague qui mettrait incessamment ce soupçon dans ton esprit, Oswald ?

— Ah ! vingt fois, dit le prince, mon sabre dans le cœur des deux coupables.

— Eh bien ? vous croyez-vous plus d'ardente affection que je n'en ressens moi-même? Je vous veux sans les tortures de l'inquiétude ; comme je suis à vous : sans rivale, monseigneur. 11 faut m'affranchir du doute qui me tuerait, et, pour être à moi sans retour, il faut...

— Abandonner la Pologne ? dit-il.

— Non, céder Christiane à un autre.

Le misérable prince fut abasourdi de cette parole. Elle fit tomber une partie de son ivresse. Il sentit tout à coup, par une de ces infortunes de cœur, de ces contradictions du vouloir

de Fliomme, s'éveiller pour la Française une prédilection spontanée. Une jalousie bizarre le surprit, un vif amour s'improvisa dans son cœur ; il la préféra en ce quart d'heure, et parce qu'on la lui demandait, à l'idole qui disposait de sa vie et pour laquelle il eût épuisé tout à l'heure son sang. Mais, frappé brûlant du vent de Sibérie, il put dire encore assez tranquillement :

— Gela est inutile. Et d'ailleurs, elle n'y consentirait pas.

— Gela est inutile : et elle n'a pas besoin d'y consentir. Ecoutez, monseigneur : il faut me perdre cette nuit même, ou me donner, cette nuit, la sécurité que je veux bien asseoir sur votre délicatesse, le sacrifice une fois consenti. Agissons : il faut, sans retard, à l'épouse un époux ; elle n'en soupçonnera pas rechange ; il y a des circonstances perdues et des occasions différées que n'expliquent jamais ni le monde, ni la plus innocente des fiancées. Je suis soigneuse de vous conserver tous les honneurs de votre réputation , monseigneur. Je dois savoir mieux que personne combien il est difficile de prendre un autre cavalier pour vous ; mais Ghristiane ne vous connaît pas. L'effroi des jeunes épouses est peu clairvoyant, les ténèbres sont complaisantes, et il y a un proverbe français favorable à tout ce qui se présente dans lesténèbres. En un mot, tel est mon plaisir, achevât-elle en souriant : c'est mon ultimatum, comme disent les puissances de la terre.

— Mais, répliqua le morne castellan, qui accueillait volontiers ce ton inattendu de plaisanterie pour fléchir la terrible volonté de cette femme, je vous ai juré, Arabelle, et je le jure encore par le salut de mon âme, de n'être jamais qu'un étranger pour Ghristiane.

— Bien ! dit audacieusement lady Buccleugh et avec un de ces lestes sourires que les jeunes hommes seuls échangent entre eux dans leurs confidences de galanterie : la victime dévouée à votre abnégation très-héroïque ne sera jamais initiée aux révélations de la vie ; elle ignorera les consolations du monde et remportera au ciel sa vertu pour satisfaire à votre décorum. Elle trompera les volontés de Dieu pour satisfaire à l'amour-propre d'un homme, et d'un homme qui lui sera resté étranger. Je reconnais bien à cette prétention la justice qui a présidé à l'arrangement des mœurs de ce monde et l'équité d'une société disciplinée par le plus fort. Je ne

saurais trop admirer votre grandeur d'âme! Mais j'ai lu, moi, le contrat qui vous unit à l'étrangère. Je sais à quelles conditions vous est assuré son patrimoine : un héritier. Et si vous avez le désintéressement de me sacrifier une si vaste fortune, je ne dois pas consentir à cette imprévoyance. C'est à moi de me souvenir de tous ces détails, et je le fais. Maintenant, monseigneur; c'est à vous seul de choisir à qui dans les nombreux amis qui vous servent, vous voulez déléguer votre pouvoir de prince, et à qui vous consentez à devoir l'accomplissement de vos prospérités héréditaires.

Muranoff fit à ce propos une si pâle et si triste figure, que l'Anglaise se sentit obligée de se détourner pour dérober un sourire.

Et cependant il restait muet.

— Voulez-vous d'Egidius ? reprit Arabelle : c'est un jeune homme sans conséquence et que je crois éminemment docile. Déjà un voyage que vous lui avez fait faire a dû préparer quelque sympathie. 11 vous est dévoué sans réserve; il a i'œil noir, la figure noble : je sais qu'il ne déplaît pas aux dames, et l'épouse répudiée ne sera pas partagée plus mal que si ses amis ou' son inclination avaient choisi pour elle.

Cet éloge d'un autre dans la bouche de sa maîtresse ramena aux pieds de l'artificieuse courtisane tout l'amour frénétique de l'amant dépravé.

— Eh bien ! je m'abandonne à la destinée dont vous êtes le Dieu , dit-il en étreignant sur son sein lady Buccleugh, avec plus de fureur que de passion. Attendez-moi ; je vais chercher Wilfrid... et mes secrets du moins ne passeront pas en un autre sein qu'en celui de l'homme qui m'est le moins suspect parmi toias ces chrétiens.

Wilfrid était doté d'une taille élégante et haute ; mais sa figure, assez repoussante, restait sillonnée de nombreuses cicatrices. Ce fut celui-là que son maître choisit.

Quand son maître lui expliqua la commission dont il le chargeait, à travers la double intempérance qui les faisait chanceler tous les deux, le lieutenant ne trouva qu'une grave objection à faire et qu'un délai à demander : celui qu'il fallait pour réparer sa toilette. Ce héros des bals de Wilna ne fut frappé que de l'inconvenance d'aller en conquête avec du linge fané, une chevelure en désordre, et autrement enfin que dans toute la fraîcheur qui accompagne

ÀYMAH 107

le sortir du bain. Ii s'empressa d'affirmer qu'il allait obéir; mais il se promit bien de ne négliger sur sa personne aucune des précautions élégantes et des soins minutieux qui caractérisent un gentilhomme en bonne fortune.

Ghristiane cependant avait semé dans plus d'un cœur l'intérêt vif et profond que sa situation méritait. Elle avait paru à peine devant les habitués de ce château, dont grand nombre môme avait échappé à ses regards, et plusieurs dévouements qui s'étaient spontanément créés autour d'tëgidius, s'expliquaient par la beauté de la fiancée et la grâce de son infortune. Egidius était sorti delà salle du banquet presque en même temps que l'effrayée jeune tille. 11 ne pouvait s'approcher d'elle ; mais il errait seul sur les remparts, afin de contempler du moins les croisées de l'appartement où elle était captive.

La nuit était rigoureuse, les dards de la gelée pénétraient les membres de l'officier ; le vent faisait bruire les plis du manteau qu'il lui disputait, et son chapska se couvrait de neige, sans qu'il s'aperçut de l'âpreté du temps. Une faible lampe, distinguée à peine à travers l'azur des rideaux, était plus éclatante à ses regards que toutes les étoiles qui parfois venaient à reparaître un moment dans l'air épuré.

Oh! se disait-il en regardant malgré lui cet astre qui porte un nom d'amour et indique une heure favorable, être transporté avec elle dans ce monde nouveau, si c'est un monde, ou enseveli dans ce brillant abîme, si ce n'est rien qu'un globe de feul Sa fraîche imagination reliait le souvenir des fictions du Tasse à ce vœu insensé, et il allait se répéter à demi-voix les paroles qu'Olinde adresse à Sophronie sur le bûcher qui va les réunir, quand il heurta un promeneur, apparemment distrait autant qu il l'était lui-même. 11 faillit le prendre pour un spectre à la singulière légèreté de sa fuite.

Mais bientôt Muranoff vint à son tour errer sur les glacis. Il parut s'arrêter avec affectation au pied d'une tour dont l'escalier mystérieux conduisait dans l'intérieur de la forteresse. Egidius, étonné de le voir, s'éloigna pour ne pas faire soupçonner que la moindre indulgence de Ghristiane encourageât son indiscrétion. Ainsi les amoureux pensent toujours que les indifférents lisent dans leurs cœurs ouverts, tandis que cette faculté n'est donnée qu'à la femme qu'on aime. Mais la femme qu'on aime sait votre secret avant vous.

Le prince se morfondit trois quarts d'heure à attendre là

le confident de sa lâche condescendance. Il avait monté l'escalier de la tour, il était resté absent vingt minutes ; et enfin, redescendu, il frappait ses pieds d'impatience autant que de froid, lorsqu'il saisit par son manteau un officier qui passait près de lui sans s'arrêter.

— Wilfrid! dit le prince, en étreignant son homme dans une main de fer : c'est moi. Que craignez-vous donc? pourquoi vous débattre et où voulez-vous aller ? Vous êtes si maladroit et si lent que vous alliez passer sans me voir, si je n'avais des yeux meilleurs que les vôtres. Écoutez : le temps presse ; Ghristiane attend son époux; je me suis présenté à elle, et tout est préparé pour qu'elle vous reçoive à ma place: sans surprise, sans inconvénient pour tous trois. Je me confie à vous, Wilfrid !... — pourquoi des armes ?... — mais si jamais vous compromettiez d'un mot ou d'un geste le secret où mon bonheur est engagé, au lieu du grade que l'empereur victorieux vous confirmera bientôt à ma recommandation, je vous fais égorger comme un chien. Songez à la profondeur des fossés du château. — Vous dites?... Silence! Ghristiane n'a gardé qu'une lampe ; vous l'é teindrez en entrant chez elle.

Il poussa son complice sous l'étroite poterne; puis, refermant discrètement l'issue, il se prépara à quitter les remparts.

Gomme il s'éloignait, un survenant à la démarche vive et pimpante, bien qu'un peu avinée, s'approchait à sa rencontre. Il causa à Muranoffun vif mouvement d'humeur. Lecastellan ne douta point que ce ne fût là un de ces Français, ses auxiliaires malgré lui, dont le général Dembinski avait voulu fortifier la position que défendait son château, un de ces étrangers haïs qui se fourrent partout, et qu'il appelait, avec ses courtisans, des hôtes embarrassants et indiscrets. Pour marquera la fois son autorité et sa colère, Muranoff s'arrêta, arma brusquement deux pistolets qui ne quittaient guère sa ceinture, h la façon des Tartares, et il cria d'une voix insolente :

— Qui vive?

— Le comte de Wilfrid,répondit d'un ton mielleux le nouvel arrivant.

— Plaît-il?...

— Votre plus dévoué serviteur et le plus honoré de la confiance de son maître.

Lecastellan stupéfait toucha de ses deux mains la tête et les épaules de Wilfrid, pour s'assurer qu'il n'était point la proie d'un rêve et que le lieutenant n'était pas une ombre. Il tourna ensuite les yeux vers la poterne, se demandant si l'homme qu'il venait d'introduire n'était pas déjà ressorti, ou s'il était double par la puissance de quelque infernal génie. Il ne savait, dans son trouble, à quelle supposition s'arrêter, quand une question de Wilfrid confirma pleinement la méprise qu'il venait de commettre.

— Arrivai-je trop tôt? dit celui-ci. Lady Buccleugh m'a fait demander : était-ce parles ordres de Votre Altesse, et devais-je me rendre à son invitation? J'ai craint de faire attendre mon prince.

— J'ai attendu, en effet, dit Muranoff avec l'accent d'un courroux étouffé.

11 agitait alors dans sa pensée s'il ne déclarerait pas qu'il avait changé de projet, et ne congédierait point le malencontreux fat qui le jetait, par ses lenteurs, dans cet inextricable abîme. Mais une ardeur de vengeance et de meurtre lui lit bientôt abjurer cette dissimulation, et il avoua toute la vérité à son complice.

— Ah! malédiction! s'écria Wilfrid. L'aventurier ne peut être qu'Égidius.

Muranoff posa fortement sa main sur la bouche du lieutenant, et réfléchit avec rapidité à la vraisemblance de cette supposition. Elle n'avait riéïi qui contrariât trop d'indignes projets. Il pensa que s'il pouvait maintenant associer Wilfrid à sa rage d'avoir été trompé, il verrait s'accomplir presque à la fois deux actions qui lui seraient favorables. D'ailleurs, était-il temps d'arrêter l'inconnu dans une entreprise dont l'époux lui avait lui-même tracé le plan et la marche ? Il leva son regard sur les croisées de l'appartement de Ghris- Uane, le dernier flambeau qu'elle eût conservé s'éteignait.

110 A Y M Al;

— Je ne saurais, Wilfrid, dit-il, les dénis serrées, différer de me rendre près d'Arabelle. Ses soupçons contre moi viendraient augmenter infailliblement le trouble de cette situation et la rendraient ignominieuse pour nous deux. Je te charge du soin de la surveillance. Demeure au pied de cette tour, et quand l'insolent qui nous a joués l'un et l'autre sortira triomphant de cette enceinte...

— Il ne portera pas loin le secret de son bonheur. Je vous réponds de sa discrétion.

Le castellan s'était dit : Que celui-là me délivre de l'inconnu; je saurai à mon tour me défaire de lui-même, et mon secret me restera.

Wilfrid, malgré les travers de sa fatuité et le ridicule de ses efféminées prétentions, était un sabreur intrépide, un soldat aguerri; et la cruauté autant que la valeur l'animait en cette circonstance. Muranoff s'attendit bien que son lieutenant lui apporterait en peu d'heures le mot de l'énigme et la nouvelle d'une satisfaction sanglante. Mais à la pointe du jour il n'avait point paru. On le cherche, on le fait appeler... Xulle réponse. Le prince impatient alla, aux premières clartés de l'aube, au-devant de l'ennemi dont il désirait si ardemment la mort... Ge qu'il rencontra sur les marches froides de l'escalier de la tour, ce fut le corps gisant de Wilfrid.

On s'empressa autour du misérable lieutenant. On le porta sur son lit non dérangé, circonstance qui compliqua les conjectures de la foule, et le premier soin de Muranoff, au milieu de ses efforts pour le rendre à la vie, fut de promettre dix mille florins d'or à qui découvrirait l'assassin de Wilfrid.

Il restait à Muranoff un autre moyen de pénétrer la vérité.

m Faites venir devant moiEgidius, dit-il.

— Monseigneur, il est parti.

— Depuis quand ?

— Au milieu de la nuit dernière.

C'est cela ! réfléchit le prince. Il aura été blessé dans la lutte. Il eût fallu expliquer sa blessure; il a quitté le château pour ne pas exposer l'honneur de Ghristiane.

Ghristiane cependant n'avait pas même le soupçon qu'un autre que son époux eût pu aborder l'impénétrable retraite où elle était cachée. Son innocence et son effroi avaient été de puissants auxiliaires dans cette trahison. Elle était restée dans sa pureté naïve; mais toute son âme allait bientôt changer. L'a-

AYMAK 111

bandon de son être et un don, moitié volontaire et moitié arraché, donnent tant de résignation, tant de soumission pudique à la plus froide! La victime sent toujours que sa colère expirante peut absoudre le vainqueur,et lesacrifice accomplidonne du charme au devoir. Ce maître si farouche et si dédaigneux au milieu de la foule qui les séparait, elle l'avait retrouve si ému près d'elle ! Il tremblait à ses pieds, il gardait le silence ; ses soupirs étaient doux, ses mains délicates, ses caresses timides et brûlantes. Aussi, quand Muranoff, parut pour la première fois devant Gbristiane à la clarté du jour, lui dédia-t-elle, dans un regard confus et languissant, tant de reconnaissance, qu'il sentit à la fois deux lames glacées : le remords et la jalousie s'enfoncer dans son cœur.

Wilfrid revint à la connaissance dès qu'on eut arrêté son sang. Il fut interrogé en secret et dans la plus vive anxiété par le prince.

— • C'était Égidius, n'est-ce pas?

— Je ne le suppose point, dit le vaincu.

Le vaincu n'avait point reconnu le fugitif enveloppé d:uu large manteau. C'était dans les plis de l'étoffe que son épée à lui, s'était embarrassée par la précipitation de son attaque. L'inconnu s'était dégagé avec vigueur et Pavait frappé entre les côtes, après l'avoir désarmé. Le lieutenant était tombé en travers de l'étroite porte; mais son vainqueur lui avait appuyé le pied sur la gorge pour franchir les derniers degrés de l'escalier. — - Le mystérieux aventurier, ajouta-t-il, était un homme d'une taille moins frêle et d'un bras plus vigoureux qu'Égidius ; car j'aurais vingt fois triomphé du jeune porte-enseigne. Notre ennemi ressemblait davantage à mon prince dans toutes les proportions de sa personne.

Arabelle ne douta point, de son côté, que l'homme qui avait pénétré chez la princesse (si pourtant son ordre avait été exactement suivi) ne fût le docile et mourant Wilfrid. Mais, connaissant le caractère de Muranoff , elle pensait qu'après l'obéissance arrachée à l'amant en un moment, d'ivresse, le prince s'était repenti de sa condescendance ; qu'il avait rougi de sa honte ! et qu'alin d'en ensevelir à jamais les traces, il aurait aposté quelque obscur séide pour assassiner son confident. Elle croyait se rappeler que. dans la nuit qui avait prêté son ombre à tant de complots, le prince n'avait pu feindre même un instant de sommeil. Elle

allajusqu icrla longueur du te avaitmis

oux à la rejoindre le se préoccupi plus

nais - - événements aiurd modifiés, le

lau méditait d'autres projeta pour l'avenir, et n'était

pas détaché à jamais de la lâcheté de revenir à sa

fem:

jpdius reparut au bout de quelques jours. 11 semblait mité absolue, et il parvint à expliquer .-on abiaturellemenl : mais il était devenu plus que jam. ur.

fût, de la chaste <t tendre Christian». . habitait le chat isentir parfois d'étranges sentiments de douleur et de contrainte. La pauvre abusée s obstinait à ne irritation apparente de son époux contre elle. Elle n'élevait nulle impossibilité entre son maintien d'apparat e 3

venirs de cette femi :it plus puissants

■/ait moins à la réalité qu'a l'éloquence . qu'elle aurait pu appeler son rêve. Elle continuait d'entourer un étranger d'une affection sentiment I ws et cultivé par ell mme i .:ine d'un instinct un moment éveillé dans les dernières

jour en France.

L'inconnu . qui découvrit peut-être une anomalie si bi-

1 n . devait se dire : Je l'ai possédée et je ne suis rien pour

tte noble créature est à moi. et c'est un autre qu'elle

aime. Si j'ai été heureux dans ses bi jc par le

rd seul et par un crime ! 11 n'y avait donc, dan-

ions dont je l'ai senti palpiter, rien qui me fût attri-

rien qui pût être rapporté à mon existence? le n'étais

pas même pour elle un songe vain: j'étais l'homme que je

je méprise : et me voilà réduit à

.:. .- jaloux de moi-même, torture par les plus divins sou-

[uel aoi-aï mfer-1; a-t-il jamais été ré-

11 devait s'avouei inssi .. «ut-

prés de l'indig te époux ne Tétait pas : suit la vic-

L'i l'occt -ion. la jeunesse n'expliquent pas toute

....... . honneur de n'abandonner

mais, lès le lendemain, on ap- .. -:.-..' .- lui . sentait l'impulsion du cou-

rage; et l'inconnu oublia ou plutôt brava tout pour assister à la première bataille. Muranoff ne se décida qu'après deux longs mois d'hésitation lâche ou perfide, à rejoindre les troupes dispersées. Les derniers volontaires : Lithuaniens, paysans du Borysthène , montagnards descendus des Karpathes, et surtout les officiers français, avaient déjà rejoint les étendards de Gielgud.

Christiane apprit la tardive résolution de l'époux qu'elle voyait à peine dans les courtes apparitions qu'exigeait le cérémonial, et elle s'affligea de son départ. Elle avait pensé quelquefois à lui écrire ; elle méditait durant les longs jours sur la nécessité de solliciter un entretien où tout son avenir paraissait intéressé. Pauvre jeune femme, elle était devenue souffrante. Elle sortait rarement des appartements où elle était confinée, et pourtant d'inguérissables lassitudes assoupissaient déjà tous ses membres. Du sommet de la haute terrasse qui dominait sa tour, elle eût voulu parcourir l'horizon entier des campagnes , suivre les chasseurs au delà des rivières... et ses genoux fléchissaient quelquefois sous le seul et si léger poids de son corps. Elle refusait de s'asseoir devant la table préparée , puis elle enviait aux serfs ou aux soldats leur pain noir. La voilà peureuse /distraite, abattue. Elle craint de mourir. Elle s'intéresse à tout ce qui souffre avec une pitié plus facile que jamais. Quand elle est seule et enfermée , elle se surprend à couper ses tissus les plus riches et à partager ses dentelles.

Un jour au coucher du soleil , assise près de sa fenêtre, elle pensait à la France, sans se trouver trop malheureuse de son établissement en Pologne. Le paysage était pittoresquement encadré pour elle dans la baie rétrécie de cette fenêtre, et la pâle châtelaine s'oubliait dans sa rêverie. Les hirondelles venaient d'arriver ; les violiers sauvages fleurissaient entre les pierres des murs. Des chants de moines, partis d'une chapelle attachée aux rochers voisins comme un nid, s'étaient longtemps balancés au-dessus de sa tête. Célébraient-ils, ces chants, un événement heureux ou des funérailles? Christiane, toujours seule, était dans cette situation d'âme : mélange d'espoir et d'appréhensions, attente de notre sort qui oppresse et enivre sous le nom ûe pressentiment. Elle avait bien une intime révélation de félicité, mais non encore ses apparences extérieures. C'est ainsi qu'il y a

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des jours de mai pleins d'une chaleur déjà embaumée, pendant que la terre est encore sans verdure et les arbres sans fleurs ; le printemps plane sur vous, le deuil couvre encore nos vergers.

La jeune épouse reprit son travail. Tantôt elle s'interrompait pour écouter les lourdes oscillations d'un beffroi qui comptait les minutes, et elle se rappelait d'avoir entendu dire dans son enfance : ce C'était une de ces vieilles horloges qui plaisent aux fantômes : elle avait un son lugubre, sourd, et frappait si lentement, si longuement, que le voyageur pensa qu'elle n'en finirait jamais. Le voyageur compta jusqu'à ce qu'il fût bien sur d'avoir compté treize ; et alors l'horloge s'arrêta : » Tantôt elle contemplait sur la flèche d'un paratonnerre le dernier corbeau resté dans la contrée : « un de ces vieux oiseaux gris, dit Jean-Paul, qui, ayant bec comme pioche, suivent les semailles du laboureur et savent dextrement choisir sous la terre entre le froment et le sarrasin. » À l'apparition de ces pèlerins, réfléchissait Ghristiane, les anciens attachaient des augures, et aujourd'hui l'incrédulité s'en raille. Pourquoi le vol des oiseaux n'apporteraitil pas, en effet, un avertissement delà Providence? Chaque climat a ses prophètes qui annoncent les révolutions de la nature, proclament le beau temps, ou s'écrient que l'orage va commencer. On a eu raison de croire qu'ils avaient quelque chose de merveilleux, ces voyageurs qui, arrivés de si loin, avoisinent les régions du ciel et s'arrêtent pour nous parler du haut de tous les anciens arbres. Celui-là. vient peut-être de France !

Et le hibou î II habitait peu, je crois, la transparente Attique ; il n'eût osé effrayer des nuits si belles, se poser sur les corniches du marbre de Paros. Il vieillissait là, sous le tronc des oliviers, dans une attitude si raéditativement symbolique que ces peuples en avaient orné le casque de leur Sagesse ; mais ici, sous ce ciel de brumes, quand il traverse nos ombres si épaisses, déploie son vol oblique, découpe sa silhouette sur notre pâle soleil, s'abrite sous nos porches entre les lierres et aux pieds des saints de nos cathédrales moussues, comment croire que du sein de telles demeures, du sommet des croix de fer qui dominent les sépultures, le hibou n'est pas chargé de prophétiser des malheurs ? Oh ! quel fils ne tremble pas aussi pendant qu'il veille auprès du

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lit de son père, si le hibou est venu frapper aux vitres? Elle aurait pu, la naïve et timorée solitaire, ajouter, si elle l'avait su, que l'orateur romain déclare la superstition un monstre qui vous poursuit et vous presse de quelque part que vous vous tourniez. La rencontre d'un devin, un présage, une victime immolée, un oiseau, un Ghaldéen, un aruspice, un éclair, la foudre, un événement que le hasard accomplit comme il a été prédit, le jetait dans une incertitude profonde. Le sommeil, qui devrait faire oublier tant de peines, grandit les terreurs par de sinistres images; le jour et la nuit servent à nous tromper. Et il ne faut pas croire que ces faiblesses sont le partage des esprits bornés, car presque tous les hommes à la tête des peuples ont été superstitieux : voyez Thémistoele, César, Auguste, Louis XI, et jusqu'à Bonaparte. Elle eût pu invoquer les sentiments de Montaigne. « Si autrefois, dit-il, j'oyois parler des esprits » qui reviennent ou du pronostique des choses futures, en-

> chantements, sorcelleries, ou faire quelque aultre conte » où je ne puisse pas mordre, il me venoit compassion du » pauvre peuple, abusé de ces folies ; mais à présent je » trouve quej'estoy pour le moins autant à plaindre moiiî même. La raison m'a instruit que de condamner ainsy ré-

> solument une chose pour faulse et impossible, c'est se » donner l'avantage d'avoir dans la teste les bornes et limi- » tes de la volonté de Dieu. » Ghristiane aurait ainsi, sans s'humilier, retranché ses terreurs derrière l'opinion du sage qui, sur presque toutes les choses de ce monde, a dit : Que sais-je ? Mais déjà la peur s'est emparée d'elle la méditation l'abandonne ; car elle a entendu toucher d'une main rapide et sûre la clef qui ouvre son appartement.

Ce fut Muranoff qui se présenta devant elle. En le reconnaissant, elle se leva avec empressement de son siège ; puis elle y retomba sans force, et la vive rougeur qui l'avait animée fit place sur son front à une pâleur mate et craintive. Si vous avez, pendant l'orage, vu tomber sur la rose du Bengale un éclair, s'il Ta blanchie d'un reflet et s'il a incliné sa tête, vous comprenez la subite impression qu'accusa le visage de l'innocente épouse. Elle avait vu entrer le prince avec un secret étonnement de joie; elle avait senti l'orgueilleux espoir de lui causer une satisfaction qu'elle n'osail accueillir elle-même ; mais d'un seul regard elle lut dans ses

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yeux qu'ils seraient éternellement étrangers l'un à l'autre. Elle demandait protection, elle lut sévérité ; Agar implorait de Feau dans le désert, la foudre grondait sur sa tète.

— Madame, dit le castellan à qui Arabelle venait de dicter son rôle, je vais quitter cette résidence et me rapprocher de Varsovie. J'ignore quelle destinée me réservent les chances de la guerre, car je m'exposerai comme un soldat, mais quelque événement qui arrive, j'ai voulu vous avertir avant mon départ que je confie l'autorité de cette maison à lady Buccleugh, ma parente. Elle vous protégera. Avez-vous quelque vœu à former, quelque plainte à élever sur vos esclaves, quelques paroles à me confier ?

— - Oui, dit Christiane avec effort.

— Parlez : je craignais que vous n'eussiez laissé en France votre franchise et que vous ne lissiez aucune exception dans vos dédains pour tous les habitants de ce lieu. Parlez : je serai charmé d'obtenir enfin votre confiance.

Il prit un siège et Christiane pleura.

Cependant elle se remit de son trouble. Les caractères timides ont celte faculté imprévue de passer plus rapidement que les autres aux résolutions que le malheur inspire. Elle avait souffert de son abandon, et elle sentait s'agrandir encore par ce départ l'immensité du désert où elle avait attendu, sans trop espérer, sans la désirer bien assidûment, l'heure qui les mettrait tous deux en présence ; mais le laisser partir et succomber peut-être sans lui révéler un secret qu'elle n'aurait plus le temps de se rendre à elle-même moins douteux, cela n'était plus possible. Les paroles qui lui pesaient à prononcer lui semblaient un devoir, et elle était résolue à l'accomplir. Mais ces paroles se refusaient à sortir de sa bouche. Elle n'avait pas prévu qu'il lui faudrait chercher des mots... nouveaux pour elle. Elle se taisait; l'oppression soulevait sa poitrine, et pendant ce temps le castellan, balançant son pied d'impatience, faisait sonner l'étoile d'acier qui armait ses larges éperons.

Un moment, la victime eut la pensée de retenir son aveu ; elle se sentait irritée, indignée tellement de cette tranquillité insultante, qu'elle chercha dans son esprit quelle question ou quelle plainte elle pourrait substituer à son secret; mais, comme entraînée à cette révélation sacrée, elle ressentit en ce moment même une impulsion dont elle n'avait jamais eu

encore le sentiment énergique. La secousse nerveuse fut si forte et si douce que Christiane chancela. Il lui échappa je ne sais quel cri d'étonnement, de douleur ou de joie ; puis sa tête se pencha sur son épaule, son corps s'affaisa tout entier et elle allait, la noble et l'adorable martyre, tomber aux genoux de l'infâme qui n'était pas digne de baiser la poussière de ses pieds, quand il la retint par un mouvement machinal, plus involontaire qu'il n'était humain.

— Eh! mais, qu'avez-vous donc? demanda-t-ii avec une curiosité froide et toute la dureté de l'impatience.

— Hélas! monsieur, balbutia Christiane, je crains... je sens... je crois que je suis mère.

Muranoff oublia qu'il était complice d'un ténébreux attentat ; qu'il ne devait point témoigner une impolitique surprise ; il ne se souvint pas même que l'intérêt de sa fortune pouvait être attaché au succès du crime.

— Vous ! dit-il avec l'explosion de l'épouvante et de la fureur.

Et, devant la parole qui est la joie de l'époux, qui fait rayonner tout son être et le porte à se rapprocher dans son orgueil de la sérénité du Créateur, le vil courtisan baissa la tête.

— Eh bien! madame, acheva-t-il avec égarement, malheur à vous , si Dieu permet que cet événement soit possible, car je déclare que je ne vous suis rien !

Ce fut tout ce que sa honte lui permit de dire : il prit la fuite et il alla se cacher au fond de Tappartement d'Arabelle.

Là-bas, tout là-bas, sur la lisière de ce bois de mélèzes, voyez-vous, non loin d'un ruisseau dont les détours sont déjà dessinés dans l'air par les blanches vapeurs élevées au matin, un groupe de soldats qui s'éveillent? Ce sont les avantpostes d'une division polonaise parvenue aux frontières de la Lithuanie. Vous voilà près d'un bivouac composé de quelques glorieux combattants d'Ostralenka , d'insurgés nouveaux, de Français réunis sous un même chef. Que de costumes divers ! Que de bizarres contrastes entre le courage de ces hommes et les ressources quils se sont procurées à la hâte pour tenir cette périlleuse campagne ! Les deux pièces d'artillerie qu'ils possèdent, prises à la bataille de Waver, ils les tiennent de Dwernicki. Quelques officiers n'ont encore que des épaulettes de papier d'argent. Tel soldat est vêtu à

peine, et tel autre a sur son uniforme tous les vains ornements de la coquetterie varsovienne. Ce fantassin ne possède d'arme qu'une faux emmanchée droite au bout d'une forte branche d'aulne, et ce cavalier étale les richesses du plus théâtral uniforme. Les faucheurs n'occuperont que le troisième rang de l'infanterie : les services qu'ils espèrent rendre, en coupant les jarrets des chevaux ennemis, ne seront pas en rapport avec leur dévouement sans réserve. Pour les chasseurs à cheval si redoutés, ces impétueux partisans, la fleur des guérillas du Nord, ce sont les Krakus. Le Krakus, enfant de Kracovie, porte à sa lance une flamme aux couleurs nationales, le blanc et le ponceau ; il saute sur un cognât dont la rapidité fait tout le mérite. Il abordera les escadrons russes, il s'enfoncera tête baissée dans les masses ennemies en fredonnant la Krakovienne : « Barbares ! fuyez dans vos déserts, le Krakus vous poursuit. » L'originalité des habits de cette troupe et sa manière indépendante de servir a décidé plus d'un enfant de Paris à changer de régiment pour se faire incorporer là, Je ne sais si vous devinez à quelle nation appartient l'aventureuse vedette que voici à trente pas en avant du premier poste; mais l'assurance et presque la fatuité de son maintien attestent que ce cavalier est satisfait de son sort. Il a mis pied à terre pour soulager son compagnon de périls. Placé devant lui, un sabre recourbé à la main, il écoute, tout en regardant fixement l'horizon, le frémissement des banderolles de sa lance. Sa lance est plantée dans la terre : la banderolle dépasse de trois pieds le front du petit coursier qui hennit. Sous le manteau de lourd drap noir à longs poils, le nouveau Krakus porte la redingote blanche à collet cramoisi. C'est une sorte de tunique dont les coins sont brodés et qui se serre par une ceinture armée de pistolets. Sur la poitrine sont dix petits fourreaux symétriques destinés à recevoir dix cartouches. Le pantalon turc a de larges bandes ; le bonnet polonais, avec ses quatre pointes qui semblent défier les quatre parties du monde au combat, repose sur une couronne de fourrure noire, et au-dessus trois plumes de paon se hérissent. Le personnage qui occupe vos regards voit s'approcher avec quelque plaisir l'heure qui finira sa faction. Remarquez avec quelle dignité protectrice il reçoit la vivandière qui s'avance vers lui un gobelet de fer à la main.

— Que portes-tu dans ce baril, Norka.

— De l'hydromel, monsieur, à votre service.

— Foin de toutes les boissons de ton pays, excepté l'eaude-vie de Dantzick !

— En voilà ; et des harengs, des cigares, des obajanki.

— Donne-moi trois cigares et un de tes fameux gâteaux.

— Direz-vous encore aujourd'hui qu'il n'y a point de beurre dedans ?

— Ce serait une injustice, reprit Modeste ; on le sent d'ici, mon enfant.

Plus loin, des officiers forment un cercle, et l'un deux, qui sera célèbre plus tard, ce Stasio que nous connaissons déjà, lieutenant aux chasseurs de Plater devenus 25e régiment de ligne, accourt en élevant au-dessus de sa tête une lettre qui porte un timbre étranger.

— Amis ! amis ! des nouvelles heureuses ! Je vous apporte plus que l'espoir et des consolations. Voilà qui nous assure une prochaine et glorieuse patrie. Ne dites plus : « Dieu est trop haut et la France est trop loin. »

On se serra pour mieux entendre.

— Le roi Philippe, poursuivit-il, a déclaré que la nationalité polonaise ne périrait jamais. Il l'a déclaré devant les représentants du grand peuple. Dans son affection pour nous, ce libéral prince a supposé ou anticipé une complète victoire des Polonais ; et la nouvelle de ce triomphe, annoncé à Paris sur le front de bandière de la garde nationale, à l'anniversaire de juillet, a produit l'enthousiasme. Ainsi nous sont assurés tous les secours des riches et des commerçants de cette capitale : une population belliqueuse et désintéressée ! Messieurs, c'est pour sauver la Pologne qu'on fait régner Léopold en Belgique. Enfin, m'écrit-on, le prince de Taileyrand engage nos envoyés à Londres à se rendre à Bruxelles pour accélérer l'acceptation dés vingt-cinq ou trente protocoles, en assurant qu'aussitôt après, l'Angleterre et la France s'occuperont d'affranchir notre pays. Un diplomate élevé si haut par l'intelligence et la fortune, un prince, un ancien prêtre voudrait-il tromper la religion d'un peuple et exploiter ses malheurs ! L'avenir, messieurs, est assuré pour nous désormais, sous l'appui royal de la France : n'estil pas vrai, capitaine?

Tous les yeux se tournèrent vers le Français qu'inlerpellait

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le lieutenant Stasio. Il était grave et pensif. Son attention, après quelques paroles de la lettre, n'était pas demeurée soutenue; mais il avait compris sa mission, et, persuadé que l'homme qui porte le découragement dans les âmes patriotiques commet le plus froid homicide, il répondit :

— Le prince s'honorera par cette résolution s'il y demeure fidèle. Nous saurons ce que vaut la parole d'un roi. Surtout, messieurs, mettons en nous-même et dans nos épées la confiance de l'avenir , inspirez-vous du génie républicain de vos ancêtres ; soyez vainqueurs, et vous aurez des amis : car les neuf dixièmes des hommes ne sont que les valets du bonheur. Mais, dites- moi, messieurs, ce qu'on répète venant du camp russe s'est-il confirmé? Est-il certain que Diébitsch et le prince Constantin aient été frappés de mort à quelques jours d'intervalle?

— Parbleu ! rien de moins contesté, répliqua Dembinski, commandant une des brigades de ce corps, appuyé en ce moment sur le Niémen. L'intérêt du czar explique trop cette double catastrophe pour qu'elle soit douteuse. Nous avions, pendant huit mois, rendu stériles tous les efforts de son feld-maréchal, franchisseur de Balkans, et on a commencé à se souvenir qu'il était d'origine allemande dès qu'il a cessé d'être heureux. Les généraux russes jalousaient sa survivance. Pour Constantin, notre très-gracieux maître, que faire d'un vice-roi si on a projet d'anéantir le royaume ? Constantin avait semé des inimitiés dans le passé et il gênait Tavenir : le choléra devait l'atteindre.

— Vous appelez choléra, dit Égidius, l'aide de camp de l'empereur qui a visité ces deux hommes l'un après l'autre pour leur porter les instructions de l'autocrate ? Je croyais qu'il se nommait Orloff.

— Quoi qu'il en soit, reprit l'officier déjà interrogé, nous avons depuis deux mois affaire à un adversaire nouveau, et celui-là ne s'endort guère. Mais qui de nous devine où nous conduit de ce pas notre général en chef à nous, Frédéric Gielgud ?

Dembinski leva les épaules.

— Il me semble, poursuivit le Français, que lui et Dwernicki suivent des directions bien excentriques : l'un se dirige sur la Prusse et l'autre vers le territoire autrichien. Je suis loin d'être un tacticien habile; mais il paraît qu'on eût

pris un grand avantage à s'établir plus au centre de ces vastes contrées qui composent la Pologne russe : par exemple, général, à occuper les marais de Pinsk. De toutes les parties de la circonférence Iihuanienne les insurgés auraient pu ainsi s'appuyer au centre.

Dembinski frappa sur l'épaule du capitaine avec un sentiment qui voulait s'épargner des paroles, mais qui déjà était une dérogation remarquable aux coutumes militaires. Dans cette guerre, en effet, les officiers de tout grade conféraient fraternellement sur les intérêts du pays. Point de cette hiérarchie pédante, attribut des armées au service des princes.

— On nous mène, déclara le premier qui avait parlé, vers un certain château où brûle de s'établir notre quartier-général. Cette résidence porte par hasard le nom du chef; et Gielgud n'est pas fâché d'avoir à dater ses ordres du jour du château de Gielgudiski.

— Vanité ! s'écria le colonel volhinien Rogland ; peut-on se ménager les satisfactions de l'amour-propre quand il s'agit du salut de tous ? Gielgud n'est pourtant pas un traître.

— Si je l'avais soupçonné, dit Stasio en portant la main sur ses armes...

— Eh, messieurs! contesta un autre, nous sommes dirigés vers Mémel. Après la malheureuse affaire de Wilna, on a hâte de se porter sur la Baltique pour s'emparer de Polangen ; car il nous faut bien un port de mer. Un vaisseau chargé de munitions attend que nous soyons maîtres delà place pour y débarquer ce qu'il apporte.

Sécurité admirable et folle !

Cependant, et malgré les doutes énoncés, la lettre venue de Paris répandit au loin ses nouvelles. Des témoignages de joie éclataient de toutes parts; les maisons blanchies des villages voisins se parèrent de branches vertes; les paysans apportaient leurs fruits; les filles déposaient leurs anneaux d'or, et le drapeau de France fut enlacé au même faisceau que les étendards lithuaniens et l'aigle blanc de la Pologne. Sublime bannière ! Dembinski la portait, celle-là, devant les Russes, avec une inscription évangélique : « Pour votre liberté et pour la nôtre. » Et votre était la première parole !

Mais le bruit se répand tout à coup qu'on va être cerné : plusieurs paysans, éclaireurs volontaires de la colonne de Gielgud, avaient vu se glisser sur la lisière de tous les bois

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prochains des juifs, aux vêtements sinistres, au jupon noir à larges manches, qui étaient partout espions du Moscovite. Ils précédaient assidûment les marches comme le chien devance les chasseurs. Puis l'action s'engage-t-elle ? ils se retirent derrière les fourgons et se trouvent alors mêlés aux bandes de vautours qui flairent les batailles avec moins de voracité qu'eux.

Aymar reprenait son animation à chaque approche du péril : le péril et son charme pouvaient seuls l'arracher à son habituelle mélancolie.

— Vous êtes amoureux, commandant! lui disait quelquefois Égidius.

Aymar ne se trouvait à l'aise qu'en présence des Russes ; car il haïssait chaque jour plus généreusement ces automates du czar que les autres rois appellent mon frère : les vils bourreaux qui venaient d'ensanglanter si froidement les murs d'Oschmiana ! Et chaque jour il apprenait à estimer davantage la nation sarmate, la Grèce du Nord. Il avait vu avec attendrissement la commémoration funèbre célébrée à Varsovie en faveur de Pestel, Mourawief et les autres conspirateurs russes morts pour la liberté en 1826. Plus d'une fois, en traversant les hameaux, surtout après la nouvelle de quelque sanglant avantage remporté par Werzoulinn ou Pazkiewicz, Aymar avait vu accourir les enfants sur le passage des troupes polonaises,

— Nous irons chez vous! criaient ces innocents soldats qui faisaient l'exercice avec des bâtons.

Les uns, avec leur figure ronde et leurs yeux brillants, montaient sur les toits de chaume pour voir un peu plus long- temps les Krakus; les autres suivaient les cavaliers en les priant de les prendre en croupe. Ils s'attachaient, tout essoufflés, aux chevaux dont à peine ils pouvaient atteindre la crinière. Quelques-uns enfin se glissaient jusque sur les chariots de fourrage afin de se faire emporter à la bataille.

Modeste s'était rendu populaire dans son régiment par plusieurs succès comme maraudeur et fourrageur. Personne ne savait mieux que lui apprivoiser un canard ennemi ou couper la barbe d'un pré devant les Cosaques.

— Tu seras surpris quelque jour ! l'avertissait Aymar.

— Mon commandant, le faubourien a toujours un œil sur le dos : soyez tranquille.

Chaque jour l'armée insurrectionnelle, bien qu'affaiblie dans sa confiance par l'évidente incapacité du chef et quelques revers récemment éprouvés devant Kavno, remplissait vaillamment son devoir. Retranchée souvent dans les bois d'aulnes, elle attendait, l'arme au bras, pour attirer l'ennemi à elle ou prendre l'offensive, l'occasion d'une manœuvre favorable. C'est un solennel instant que celui où règne encore le silence quand la canonnade va s'ouvrir. Les cœurs battent et les paupières tremblent. Le plus intrépide au milieu de l'action ressent, avant qu'elle commence, une appréhension instinctive.

Aymar, qui faisait cette guerre en partisan, se trouva un jour, en un de ces moments, près du premier escadron des chasseurs libres de Plater, et il adressa en souriant la parole au capitaine de la première compagnie.

— Avez-vous peur, mon officier?

— Pas aujourd'hui, reprit la comtesse : nous avons une revanche à prendre. Mais je ne cache pas que la première fois que j'ai vu autour de mou cheval voler la terre et le gazon sillonné par la mitraille, j'ai senti mes nerfs tressaillir. Je me souviens que je me suis mise à rire par faiblesse.

— Les femmes de ce pays, poursuivit Aymar, apprennent donc qu'elles sont Polonaises avant de connaître le sexe?

— J'aime la patrie comme nous autres nous savons aimer. Et puis, eu Pologne, voyez-vous, le courage, c'est la coquetterie des femmes.

Muranoff, qui se rapprochait volontiers des Français quand il le pouvait sans être remarqué, était aussi alors arrêté près du même groupe. Il conseilla la retraite à la comtesse.

— Pourquoi persister en un métier si rude, madame? Conservez votre santé qui nous est précieuse. Aurez-vous long-temps la force de passer tant de nuits sans sommeil ? Sauriez-vous, si nous étions défaits, franchir les marais, traverser laWillia à la nage?

— Ma vocation, est d'être soldat, mon prince. Sans doute, je suis faible et ne croisrpas mes armeâ bien redoutables: ces pistolets, par exemple, je ne les porte guère que pour me défendre. d'un danger personnel, et ce poignard uVst desiine qu'à m'empècher de tomber vivante au pouvoir des Russes, niais c'est quelque chose que de donner certains exerpples, D'ailleurs, puisque je suis femme, éurieuse, et je rie unirais

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vaincre ma curiosité d'assister aux prochains combats pour être témoin de votre courage. Assez d'autres filles ou épouses se sont résignées à ne point tenter les mêmes hasards et méritent d'être heureuses dans la retraite. Je pense, en disant ceci, à la timide compagne que la France vous a donnée. Puisse-t-elle bénir son sort! Vous en avez de récentes nouvelles?

La fusillade s'engageait en cet instant sur toute la ligne, et les deux interlocuteurs de la comtesse s'élancèrent en même temps pour aller prendre part à l'attaque. L'émotion de l'un et de l'autre était visible; mais telle est apparemment la diversité des courages qu'Aymar partit, la pourpre au front, l'éclair dans les yeux, et que le visage de Muranoff était couvert de pâleur.

Aymar, chargé bientôt de diriger les pièces d'une batterie dont le commandant venait d'être emporté, ouvrit en tête un feu dont l'ennemi fut ébranlé. On pouvait, en serrant alors les masses, couper Kourouta de ses retranchements pratiqués à la hâte devant la petite ville ouverte de Schaolé, et l'acculant à un lac, le forcer de mettre bas les armes ; mais Gielgud hésita et perdit le temps à se déployer. Puis il prit sur la gauche une direction tellement malheureuse, qu'Aymar s'emporta à dire en passant au galop devant l'état-major : Ne veut-on pas se diriger du côté du péril ! Cette parole hardie arrêta tout un escadron en désordre : il était composé de cent hommes résolus tous à vaincre ou à périr ; ils se jetèrent, précédés du Français, à travers les colonnes russes, et pénétrant dans les redoutes, jetant l'épouvante un moment dans toute l'armée du czar, ils firent plus de prisonniers qu'ils n'étaient de combattants. Tel cavalier ramenait à lui seul jusqu'à six Cosaques attachés par le cou avec des courroies et accouplés ainsi à la queue de son cheval.

Mais pendant que ces événements s'accomplissaient à la droite et que Dembinski montrait là une habile et courageuse tactique, Gielgud se retirait avec les troupes du centre. Les chasseurs de Plater n'étaient pas de leur côté soutenus. Criblé par l'artillerie, bientôt il ne resta plus de ce régiment que le tiers des soldats.

— Des cartouches ! s'écria-t-on de toutes parts.

— Il n'y en a plus, mes amis, répondait avec accablement le faible et magnanime capitaine.

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Tant qu'il leur était resté des munitions, les dévoués camarades d'Emilia avaient bravé les forces de Kourouta; mais la confusion se mit dans les rangs éclaircis. Le commandant ne cédait qu'avec des larmes et faisait payer cher à l'ennemi chaque pied de terrain qu'il abandonnait. La courageuse Livonienne se jeta à pied avec quelques hommes d'élite au milieu d'une terre labourée et récemment imprégnée de pluies abondantes, afin de retarder la marche de la cavalerie russe qu'elle attirait sur ses pas. Mais, épuisée enfin de fatigue et ne pouvant soulever l'épée qu'elle portait, elle allait se précipiter sur les lances de la garde impériale, afin de ne laisser qu'un cadavre, quand Aymar la rejoignit : il lui fit accepter son cheval à la place du sien qui s'était enfui.

Gielgud était un de ces généraux gourmés, formés à l'école de Constantin. Le czarévitz avait été si fier de ses élèves comme manœuvriers, que, lorsqu'ils remportaient quelque avantage au commencement de la campagne, le burlesque prince se frottait les mains d'orgueil et prophétisait des revers à tous les officiers moscovites.

— Allez, disait-il : mes Polonais vous frotteront !

Gielgud était un homme irrésolu, lent dans l'exécution, incapable d'inspirations soudaines. Insouciant et dormeur, quoique doué de vaillance personnelle, les cris d'indignation de toute une armée le réveillèrent trop tard. On assembla, pour le déposer, un conseil ; mais il se prêta presque volontairement à sa déchéance.

C'est alors qu'il fallut songer à cette retraite devenue une des gloires de l'armée. 11 s'agissait de ramener au secours de Varsovie ces bataillons d'abord agresseurs et de les conserver du moins pour défendre leurs familles et leurs foyers. Dembinski fut chargé de regagner la capitale par les routes déjà parcourues*, Clapowki dut marcher vers la Vistule par le palatinat d'Augustoff, et Rohland s'emparer de Polengen. On brûla tous les bagages et on libéra les prisonniers : on se consolait des pertes par l'espoir de laver bientôt les revers de Gielgud. On allait revoir des drapeaux fraternels! Aymar s'attacha à la fortune de Dembinski -, ce fut Glapowski qu'Émilia voulut suivre : Clapowski avait le premier obtenudes victoires avec les insurgés de sa chère Lithuanie ! Deux nuits d'une marche forcée donnèrent quelque sécurité aux Polonais, et l'armée découvrait déjà en imagination la terre où elle

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voulait retourner combattre, lorsqu'à vingt pas devant soi et à travers les brumes d'une matinée pluvieuse on aperçut les poteaux de la frontière prussienne. Gielgud déclara que Tunique chance de salut était désormais la protection de l'étranger. La comtesse résolut de s'éloigner à l'instant même, et de poursuivre sa mission tant qu'une goutte de sang réchaufferait ses veines.

Rogland arriva le lendemain aux mêmes limites; mais il refusa de les franchir. IL se flattait, hélas! de passer le Niémen ! à la vue de cette colonne résistant à imiter l'exemple de la veille, les soldats de Gielgud voulurent reprendre les armes qu'ils avaient déposées : leurs chefs les arrêtèrent; mais quelques canons furent néanmoins réattelés pour accompagner les intrépides voyageurs. On criait de toutes parts à la trahison... et à l'instant où la colonne de Rogland défila pour continuer sa route à la vue du corps réfugié, Stasio sortit des rangs. Au galop d'un cheval fougueux, il arrive sur le groupe d'officiers où se retranchait Gielgud, et d'un coup de pistolet il le renverse mort. Le malheureux général protesta de son innocence en tombant; mais telle était l'horreur qu'inspirait le seul soupçon d'un parjure envers une cause malheureuse, que les officiers demeurèrent tous immobiles, et l'assassin put, sans être inquiété, regagner son régiment et le suivre.

Cependant il dut, deux jours plus tard, accepter une mission périlleuse et expier ainsi une action coupable par l'abandon de son plus cher compagnon d'armes.

Maintenant, laissons à d'autres la tâche de retracer, jour par jour, les opérations de cette retraite où Aymar marchait à l'avant-garde. Ce fut un fait d'armes, prodige de valeur et de prudence. Le général Dembinski échappa à la captivité qui atteignit ses collègues ; et, parti avec quatre mille hommes seulement et six pièces de campagne, il sut rallier les traîneurs le long des lacs et sur la chaussée des marais, enrégimenter les insurgés, traverser un fleuve, dix rivières, faire cent trente milles en vingt-cinq jours; et sans laisser entamer ses troupes, il causa des pertes considérables à l'ennemi. Tel écrivain d'académie se trouvera un jour pour peser ces détails; il les appréciera froidement, contestera peut-être du fond de son cabinet l'habileté des plans et il sera appelé un historien. Le vulgaire lui décernera sa considération s&ns le

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lire : mais nous, poursuivons noire carrière d'entraînement et de sympathie. Honorons le dernier germe d'une vertu pFête à s'étouffer dans tous les cœurs : l'amour du pays; nous ne sommes que des romanciers futiles.

Aymar précédait les Polonais dans une double disposition d'esprit dont la moitié seule était avouée : c'était le regret des pertes militaires et l'espoir douteux de sauver cette terre adoptive. Seul, en longeant les colonnes de marche, ou aàsSs le soir près des bivouacs, quelques accents français, quelques chants parisiens, avaient la puissance d'écarter ses peines. Le vieux chirurgien qu'il avait accompagné depuis les jachères de la Brenne passait pour mort, et on ignorait depuis deux jours ce qu'était devenu Modeste.

Une nuit qu'après le passage du Bug, l'arrière-garde avait eu a soutenir encore une attaque contre les ulhans de Doctoroff, Aymar entendit un soldat qui en grondait un autre, mais avec un peu plus de déférence qu'il n'en est employé d'ordinaire en ces sortes de discussions. Il lui parut évident que le premier discoureur employait l'idiome français pour flatter son partner, ou étaler des connaissances encore mal acquises; et celui qui affectait de répondre en polonais était un Franc qui se vengeait apparemment sur la langue alliée. du déplaisir d'entendre écorcher la sienne.

Les Russes envoyaient encore de l'autre côté du Bug, et audessus du pont qui venait d'être incendié, de lumineux obus qui se dessinaient clans le crépuscule.

— Pourquoi avoir donné votre cheval, et revenez-vous ainsi l'habit déchiré?

— Laisse-moi donc, Durack, regarder ce feu d'artifice. Les boulets ordinaires ne volent dans l'air que comme une nuée de pigeons, et ceux-là filent comme des étoiles. J'aime ça! Ce sont les éclairs et le tonnerre des hommes.

— Vous ne répondez pas aux questions.

— Eh! tu me fends la tète. La plus mauvaise cheville de la charrette est toujours celle qui fait le plus de bruit.

— Quand on donne des chevaux de paysans, même à Finfanterie, pour aller un peu plus vite, vous qui êtes cavalier, vous voilà à pattes !

— J'ai rendu le cheval à son maître : il n'était pas à moi. je ne Lavais pas pris sur l'ennemi.

— Et cet habit dont la doublure manque?

— Va demander à Doctoroff de quoi étaient faites les gargousses qui lui ont été expédiées tantôt. Il y en a hien d'autres que moi, et des officiers, de dédoublés!

— Voulez-vous, dit le Varsovien en tirant des cartes, jouer au drongebartun moment?

— Connais-tu, toi, un moyen de se procurer un bateau pour repasser le Bug? Nous irions chercher un camarade blessé, Durack.

Aymar se rapprocha des causeurs.

— Durack! Durack! reprit le Parisien manqué,, c'est un mot que vous employez à tort et à travers. C'est une expression russe qui signifie à peu près imbécile.

— Je le savais bien, dit Modeste.

— Modeste! C'est donc toi? s'écria avec contentement Aymar.

— Ah! mon colonel! — car sur le champ de bataille même de Schaloë, Aymar venait d'être promu à ce grade — c'est la bonne Vierge noire de ce pays qui nous réunit. Venez! venez! Faisons un radeau avec quelques planches demi brûlées qui s'arrêtent encore là-bas dans ces joncs; et nous irons la sauver ou l'ensevelir avec honneur.

— Qui? demanda Aymar.

— Hélas! le capitaine de la ire compagnie du 25e. Ils passèrent à l'instant le fleuve.

Pendant qu'ils approchaient dans les ténèbres du lieu qu'avait bien remarqué Modeste, le Krakus démonté racontait ceci à voix basse :

— Si vous saviez dans quel état de souffrance et de faiblesse j'ai rencontré par hasard cette courageuse femme ! Elle, un guide dévoué, son amie Maria Raszonovicz et son cousin César Plater, marchaient à travers les broussailles. Ils n'ont pu réussir à traverser les grands bois d'Augustoff, gardés impitoyablement partout, et ils se sont rabattus de ce côté. La perte de l'officier que vous savez bien, M. Stasio...

— Non, j'ignorais ce malheur.

— ... N'a pu anéantir tout le courage de la comtesse. — Mais elle-même connaît-elle son sort?— Quand je l'ai trouvée, elle marchait avec peine : ses brodequins étaient remplacés par des sandales d'écorce de tilleul. Elle est amaigrie, ses pauvres jambes sont déchirées; mais elle cachait encore avec soin sous un pli de son vêtement la batterie d'un fusil

de chasse pour en préserver la poudre de toute humidité. Je lui ai rendu son cheval qui s'était dérobé au milieu du feu et que j'avais trouvé. Le vôtre est mort de fatigue. Oh! qu'elle aura de ioie à vous revoir!

— Mais nous ne découvrons aucune chaumière, dit Aymar en cheminant rapidement.

— C'est qu'on n'ose allumer du feu de peur d'être découvert au fond de ces marécages. Je vois bien la touffe d'arbres fruitiers qui cache la masure : ce sont de mauvais pommiers sauvages et des aliziers aigres. C'est la retraite d'un garde forestier. Tenez, l'apercevez-vous ? la voilà.

— Ceci, mon cher camarade?

— Ah ! dame ! c'est bâti avec de la terre glaise et un peu de paille hachée. Baissez donc la tête pour entrer sous la porte.

Quel spectacle! Sur un peu de luzerne recouverte d'un manteau troué, expirait de fatigues et d'épuisement la généreuse Érnilia. Elle n'avait pas cru, celle-là, qu'on dût attendre la certitude de sauver la patrie pour l'entreprendre. La victoire, pensait-elle, dépend de la providence : le succès n'est pas un devoir, mais le devoir est de se dévouer jusqu'à mourir.

Et la mort était empreinte sur tous ses traits. La fièvre la dévorait; elle reconnut Aymar, tendit la main et lui demanda de l'eau.

— Je n'implorais qu'une seule chose, dit-elle : Varsovie! et la vue encore d'un drapeau polonais ! C'en est fait de moi ; continuez voire route. Vous ne l'abandonnez pas, n'est-ce pas, cette Pologne, si fidèle à vous autres Français de tous les temps. Ah ! ce sont les nouvelles du prétendu réveil de la France, ce sont les déceptions de juillet qui ont conduit ce pays à sa perte. Quel piège, monsieur, que l'exemple du courage, quand il ne doit durer que trois jours ! Chez nous, la patrie ne se plaindra pas à l'histoire du dévouement de ses enfants. — Faites venir un prêtre. — La Pologne meurt sur la croix. Puisse son sang du moins, comme celui du Christ, être utile à l'humanité!

Quand elle s'aperçut qu'Aymar s'occupait de ses douleurs physiques et cherchait à améliorer la couche où sa tète repolit à peine :

-}se me plaignez pab; dès mon enfance je me suisaccou-

130 AYMAK

îumée au mai. Je meurs à l'ambulance : c'est, après le champ de bataille, la plus belle fin d'un soldai.

Mais le jour commençait à luire et elle se sentait éteindre. Elle voulut revoir son cheval. Elle demanda aussi ses armes, et encore une fois avec un sourire, elle les pressa d'une main défaillante. Elle ne put retenir des pleurs en formant le vœu qu'elles fussent enterrées près d'elle : — Stasio... — Ma Pologne! — Ingrate Europe ! et puis : — Sauvez-vous, exprima-telle enfin par un signe fait à Aymar.

Le prêtre vint. C'était un dominicain nommé Jasinsid. Luimême avait porté un étendard au milieu des insurgés d'Oechmiana. Elle osa donc lui confesser son nom, ses vertus, sa seule et pardonnable erreur. Mais quand les deux Français voulurent rentrer sous la cabane, un flambeau de résine brûlait au dehors. Quelques paysans, les hôtes de cette chaumière, étaient agenouillés là et les mains jointes.

Aymar refusa de partir avant que les derniers honneurs fussent rendus à la victime. Il relira de la main déjà froide, et pour le conservera jamais, l'anneau de fer qui avait remplacé pour elle cette bague d'or dont toutes les jeunes Polonaises avaient fait don à la patrie. On l'enterra furtivement ; car cette terre qu'on ouvrait pour elle était toute sous la domination du czar. Dans une bruyère abandonnée, entre des mousses grises et des ronces, ce corps fut déposé comme une relique qu'on voudrait dérober aux impies. Personne n'osa même, de peur de profanation, graver là un nom de baptême et déposer une croix de bois noir.

Heureuse encore ! toutefois, pensait Aymar, elle a fermé les yeux sans avoir vu les calamités qui peuvent atteindre ce pays*, et celui qu'elle croit devancer l'attend déjà dans un monde meilleur.

Mais l'espérance avait ranimé tout pendant ce temps au camp de Dembinski. Le Bug avait semblé la dernière barrière qu'on peut croire invincible pour se rapprocher de la ville natale. — Varsovie ! — Ce cri s'éleva en tous lieux comme celui du matelot qui appelle terre! quand le rivage est encore indécis dans les lointaines vapeurs. Cependant, au moment de toucher au port, voici venir un autre écueil. On se croit asssailli de nouveau par un ennemi formidable. Devant les avant-postes polonais, d'autres grand'gardes se rencontrent. On crut à la présence acharnée des Russes et l'on se prépa-

rail à combattre avec l'énergie du désespoir..* C'étaient des amis, des compatriotes! C'étaient les troupes de Rosyski accourant au devant de leurs frères d'armes. Oh î que l'ivresse fut vive de part et d'autre! On se questionne, on s'embrasse. on môle les drapeaux et les armes.

« J'avais écrit à Dembinski lui-même, ramené des soldats destinés à la Sibérie au sein de leurs familles. Les hommes et l'honneur étaient sauvés. Il m'est impossible de décrire le sentiment que j'éprouvai en retrouvant des compatrioteaprès avoir eu contre nous tant de chances de péril. Il faudrait, pour trouver des situations semblables, les chercher entre des marins naufragés. »

La population de Varsovie arriva tout entière. Elle accourut jusqu'à Praga au devant de ses défenseurs si miraculeusement conservés. Le chef montrait au peuple ses Qffkiers avec orgueil et il n'oublia pas Aymar.

Lui, rèAreur et inquiet, eût désiré échapper à l'enthousiasme public, et cependant il partageait du lond de l'ame cette pure allégresse. Les femmes voulaient avoir toutes quelques fragments des vieux uniformes : elles enlevèrent et mirent en lambeaux les épauletfces de Dembinski. Que de cris de reconnaissance ! que de pleurs de joie montaient au ciel!

— Espérons, pensait Aymar : une nation qui sait récompenser ainsi doit-elle jamais périr !

Mais que se passait-il, durant ces graves événements, au Foûd du château quitté par Muranoff ?

Christiane était restée sous le coup de la révélation qu'un mari lui avait osé faire. Et telle avait été l'intelligence rapide de la double antipathie des personnages depuis ce moment décisif, que malgré l'étrangeté des faits supposés par la déclaration, il ne vint pas même à l'idée de la vic'ime de douter de la véracité du bourreau. 11 ne se pouvait pas que l'homme dont elle avait surpris le regard et étudié Pexptession à l'instant de cette conlidence, eut été jamais en un in-

m AYMAR

lime rapport avec elle. La vérité terrible à travers ce voile de mystère avait un caractère tel, que Ghristiane ne se débattit point contre l'évidence. Mais il lui restait, dans l'horreur de sa situation nouvelle, dans l'abîme de ses suppositions sans limites, une autre vérité plus obscure et plus amère à découvrir : Qui donc avait été le possesseur de l'épouse si outrageusement sacrifiée ? Quels motifs avaient pu se compliquer et quelles perversités s'entendre pour qu'un pareil forfait s'accomplît? La première torture qui se présenta à l'imagination de la malheureuse, fut la croyance qu'elle avait été livrée à un esclave, abandonnée à la discrétion de quelque domesticité bien abjecte et bien muette. Puis, en se rappelant, non sans rougir, les délicates hésitations, toutes les approches de l'apparition aérienne, l'idée d'un piège grossier et d'une profanation immonde ne put se concilier avec ses souvenirs. Enfin, avait-elle pensé en frémissant, si le ravisseur, si le coupable et intrépide adultère n'avait eu de complice que moi-même ? si, avant moi,- l'époux eût été outragé ? Ah ! sans doute à cette découverte Muranoff se sera hâté de venger son honneur ; et l'être inconnu qui s'est placé malgré moi dans nos destinées, qui m'a associée à la sienne sans plus de volonté de ma part que n'en ont les yeux pour réfléchir le jour, et les couleurs pour teindre les objets qui nous frappent , cet homme inspiré par les esprits de l'enfer est mort! On l'aura frappé avant qu'il eût réconcilié son âme avec Dieu, et que même son repentir ait atténué le crime. Effroyables images ! Le supplice de celui à qui j'appartiens malgré moi, et la tombe éternellement sous mes yeux du damné qui a laissé la vie dans le sein de sa victime. — C'était peut-être lui dont les moines célébraient naguère les funérailles ?

C'était Arabelle qui avait exigé l'aveu sans pudeur fait par le prince à sa rivale, tant elle était inquiète de l'avenir et tant elle avait été jalouse de cette soumission chaste montrée d'abord par l'épouse devant le maître à qui elle se croyait liée. Mais n'ayant jamais pu éclaircir les mystères de cette première nuit, par la raison bien simple que Muranoff ni Wilfrid n'avaient pu les percer eux-mêmes, et n'osant interroger Ghristiane, de qui du reste n'eût pas obtenu plus de clartés, elle était revenue obstinément à croire : Wilfrid n'aura dû les blessures dont il a failli mourir qu'à un bonheur

propre à éveiller de sanglantes jalousies. Las d'être obsédé sans fin sur cette aventure, le courtisan lui-même avait fini, moitié par esprit de vengeance contre la Favorite, et moitié par la faiblesse de son caractère avantageux, par n'opposer sur sa prétendue bonne fortune que des dénégations ambi guës. Mais du moment où Arabelle lut évidemment dans le trouble de Muranoff qu'il ignorait bien véritablement quei personnage avait joué dans ce drame le rôle de son lieutenant, elle résolut d'aborder Ghristiane et de la circonvenir avec tant de soins, que, fùt-elle encore elle-même dans l'ingénuité de son ignorance, et sans partage dans le secret de son complice, elle parviendrait à lui faire deviner l'énigme à son profit. Elle s'était promis enfin la moitié d'un trésor que son adresse saurait faire découvrir.

Dès que le prince eut donc quitté la forteresse, Arabelle avait pénétré, sans se faire annoncer, jusqu'au pavillon reculé ou languissait Christiane.

Quel prestigieux éclat est-il donc attaché au front de l'innocence et quel stigmate réside infailliblement sur celui du coupable, pour qu'au premier regard échangé entre deux êtres pareils, et dès les premiers mots qu'Arabelle osa risquer, elle se crût obligée de procéder par sa justification : elle, la puissante et la forte, devant la faible et l'opprimée?

— Madame, vous me croyez à tort votre enemie, dit-elle. Je voudrais, au contraire, vous aider à recouvrer une liberté perdue; car je pense bien qu'aux termes où vous en êtes avec le maître, vos vœux et vos projets doivent se tourner tous vers la France.

— Quei ordre avez-vous, madame, à m'intimer de la part du prince?

Cette question était faite avec frayeur plutôt que par le désir d'humilier lady Buccleugh. Mais celle-ci ne comprit d'explication à cette demande que dans le sens où son caractère impérieux la lui aurait fait hasarder à elle-même; et Me répondit, en modérant toutefois beaucoup le ressentiment qui germait dans son esprit :

— Je donne quelquefois des ordres ; je n'en porte ni n'en reçois jamais. Je ne me suis jamais établie auprès de Muranoff ni le ministre de ses ressentiments, ni même de ses faveurs. Il consulte mon amitié sur ses plus chers intérêts. Il n'a point de secret à me dérober, et si je n'agis pas ici par

ses intercessions, peut-être y suis-je venue pour rendre plus facile votre affranchissement et notre repos... à tous... pour peu que vous vouliez me faire connaître l'objet de vos prédilections mystérieuses; car je puis faciliter votre départ à tous deux.

Hélas ! quand la jeune Française aurait pu s'ouvrir les portes de ce lieu d'exil, vers quel pays adresser ses pas aujourd'hui? Quel avenir lui reste, quel appui se présenterait à elle? Elle sentit toute l'amertume des offres, peut-être fausses, que lui faisait l'Anglaise, et elle répondit avec une calme dignité :

— Je ne vous comprends point, madame.

— Si on vous accuse à tort, si Muranoff veut repousser l'être innocent qui lui doit la vie, comptez sur mon assistance pour vous défendre. Les femmes se doivent un mutuel secours. 11 est si ordinaire, madame, de voir, par la bizarrerie de leurs caprices et pour mettre à l'aise leurs infidélités, des hommes répudier les conséquences de l'intimité et sacrifier jusqu'à l'honneur de l'époux à la liberté de l'amant ! Si vous êtes soupçonnée sans raison, parlez ; vous n'aurez pas de plus résolu défenseur.

Arabel le hésita; puis :

-—11 n'est pas vrai, n'est-ce pas,ajouta-t-elle, mais en baissant tout à coup la voix, que Muranoff n'ait été votre époux qu'à la chapelle ?

— Il le dit, madame.

— Mais non pas devant vous ?

— Il me l'a déclaré ici à moi-même.

Arabelle respira, Alors, d'un accent qui tremblait moins, elle poursuivit :

— Gonfiez-vous à moi tout entière, enfant. Tenez, ne dissimulons rien ici : je vous ai redoutée et vous croyez que je vous suis contraire ; eh bien ! quand notre double prévention l'une contre l'autre serait explicable et aurait existé, tout n'est-il pas changé dans nos rapports ! Que désirez-vous ? Vous affranchir de la position où vous voilà placée, et moi favoriser les moyens qui vous éloigneront de cette résidence. Dites vos secrets à une indulgente compagne. Nous ne mettons guùre à toutes ces choses la même solennité que les maris. Nous ne voyons souvent qu'erreur ou malheur la où ils inventent un crime. Quel est-il le mortel favorisé qui vous

a Tait manquer à vos serments ? Qu'il profite de l'absence du maître pour vous soustraire à un tel pouvoir.

— Je n'ai manqué à aucun serment.

— 11 y avait au nombre des officiers qui commandaient le bataillon auxiliaire envoyé au secours de cette forteresse, plus d'un de vos compatriotes ; ne pouvait-il s'en rencontrer que vous eussiez connus en France ? N'avez-vous jamais inspiré de témérité folle et d'attachement romanesque?

Gliristiane se perdit dans un étonnement rêveur. Elle sembla oublier la présence même de son ennemie pour ne se saisir que de la supposition qu'on ouvrait à ses incertitudes. Mais Arabelle avait trop d'expérience et d'astuce pour ne pas voir que la jeune épouse descendait avec une sécurité innocente dans cette conjecture vague, et qu'il n'y avait aucune complicité de sa part en une intrigue ainsi improvisée par elle.

— On dit, poursuivit l'Anglaise, ens'asseyant sur le même divan que la princesse, et affectant les manières et le ton qui peuvent le plus témoigner la confiance et l'inspirer, on dit que votre aventure en ce pays est tout un roman. Le sylphe qui vous visite serait apparu sous les traits de l'époux, vous auriez été dupe de la ruse, et l'heureux téméraire, disparu avant le jour, ne vous aurait laissé de sa présence que les dangers d'une position équivoque. Mais, ma chère, c'est là l'histoire de Psyché : c'est l'ancienne espièglerie de Cupidon, dont la naïve maîtresse ne s'apercevait pas même qu'il avait des ailes. 11 s'en allait par les airs, et la curiosité de la fille du roi grec ne s'irrita qu'assez tard pour réveiller l'inconnu par une goutte d'huile brûlante. Les femmes de notre temps sont plus jalouses de s'instruire, n'est-ce pas, Ghristiane ? et si vous ne saviez pas, en vérité, quel a été le larron de votre innocence, dites-moi quelque chose sur sa personne et sur ses manières : je connais les gentilshommes qui habitent ou qui ont habité depuis trois mois ce château ; je puis vous aider peut-être à démêler le coupable pour le punir... ou pour lui pardonner.

Ghristiane, humiliée d'une infortune qui l'exposait à de telles enquêtes, résolut subitement de ne plus répondre. Toutefois, elle arriva à comprendre la possibilité de parvenir, pour elle-même et pour elle seule, à soulever quelque voile par l'indiscrétion effrontée de la courtisane. Les chagrins changaient déjà son caractère, les heures de la solitude et de

la méditation avaient éveillé son esprit. L'esprit que le bienêtre peut endormir, l'adversité du moins le féconde.

Elle persista donc à garder le silence ; mais elle se laissa interroger, en se promettant bien de feindre par le calme du maintien et l'indifférence du regard, si son adversaire arrivait à saisir le moindre indice qui la pût mettre, avant elle, sur la trace du complot. Quelle femme, au reste, et la plus rusée de toutes, ne court le risque, lorsqu'elle entre en lutte avec une autre femme et la plus innocente, de rencontrer ruse contre ruse et à trompeur, trompeur et demi?

— Mon enfant, poursuivit Arabelle avec un demi-sourire, l'usurpateur n'avait-il pas dans toutes les habitudes de son maintien quelque chose de brusque et de maladivement nerveux ?

Christiane avança imperceptiblement sa dédaigneuse lèvre inférieure; car elle avait reconnu déjà à ce signalement l'importun Wiïfrid, qui l'obsédait de ses assiduités depuis quelque temps et comme à l'instigation d'Arabelle.

— Portait -il alors en toute sa personne un vague parfum d'ambre, ou plutôt cette senteur de l'essence de nos bouleaux estimée en France sous un nom russe? ou bien ses cheveux, ses vêtements n'étaient-ils pas imprégnés de cette fumée légère du tabac de la Havane qui envahit aujourd'hui jusqu'au boudoir des femmes ?

Lady Buccleugh avait détourné les yeux en prononçant ces dernières questions, parce qu'elle avait rassemblé là plusieurs traits d'une similitude qu'elle tremblait de faire retrouver. Mais la princesse ne répondit pas ; elle devinait que la jalousie de cette femme revenait encore à l'interroger sur Muranoff,

— Enfin, acheva l'imperturbable inquisiteur, ce démon familier, c'était peut-être un être timide avec des mains remarquablement féminines ?

La candide accusée se troubla. Aucun remords n'assaillissait ici plus directement sa conscience ; mais elle avait observé en effet les blanches mains d'Ëgidius Ogenski. En cela il ressemblait à son fantôme. Elle n'éprouvait pour son guide, autrefois si dévoué, si attentif, qu'un intérêt presque fraternel ; et cependant elle rougit de l'avoir reconnu à l'élégance de sa personne, quand elle croyait ne se souvenir que des qualités de son cœur.

— Assez, madame! dit-elle avec l'irrésistible autorité de la pudeur blessée. Si d'infâmes trahisons demeurent cachées sur la terre, rien n'est dérobé à Dieu ; et quand les hommes me refuseront croyance, protection et justice, lui me croira. Il me couvrira de sa grâce et m'assignera un refuge de paix, quand même, à force de malheur, je devancerais le jour qu'il a marqué pour me rejoindre à ma mère.

— J'estime ce courage, diten seretirant Arabelle. J'ai aussi dans le cœur la résolution de ne me jamais laisser abattre par l'infortune. Nous nous reverrons, bonne Christiane.

Ces mots passèrent entre les lèvres de lady Buccleugh sans les avoir déchirées ni fait changer de couleur : et cependant ils avaient l'âpreté des poisons, l'hostilité du poignard.

Wilfrid, resté seul dans le ; château pour y représenter le maître, se trouvait plus à portée, sur les frontières de la Lithuanie, de suivre avec Saint-Pétersbourg certaines négociations que l'indigne Muranoff avait entamées. Arabelle pensa à s'attacher cet homme ; et, bien informée de sa situation double entre une passion naissante et une trahison diplomatiquement commencée, elle lui fit demander un entretien, vers la chute du môme jour. Cette démarche contraria vivement le courtisan : aussi, dès que lady Buccleugh entra dans le salon qui servait de bureau stratégique à son espèce de ministère, il congédia tout son monde, et avançant obséquieusement un fauteuil, il s'écria :

— Ah ! madame! que je suis heureux de vous recevoir!

— Entre nous, monsieur, dit Arabelle, pas plus de compliments que de confiance. Je viens vous parler d'affaires ; écoutez-moi.

— Obéissance facile, madame; et vous parlez si bien...

— Vous me haïssez, Wilfrid.

Wilfrid dénia par un geste empressé et éleva la main au ciel.

— Vous me haïssez, reprit l'Anglaise; mais je vous le rends bien ; et quand je vous fais l'honneur d'en convenir, nous pouvons examiner ensemble si nos intérêts communs ne pourraient pas nous répondre l'un de l'autre, à défaut de toute autre espèce de garantie.

— Expliquez-vous, milady.

— Vous aimez en secret la femme de Muranoff: et n'osant soutenir à vous seul les risques et périls tlo cette fantaisie,

vous entretenez au fond du cœur de son mari une pitié lâche pour le sort de Chrisfiane. Vous ne seriez pas lâché qu'un jour le prince perdît assez la mémoire pour se rapprocher de la Française ; et alors vous vous établiriez en cette petite cour où je vous fais ombrage, dans toutes les riches et honorables fonctions de sigisbé. Wilfrid voulut interrompre.

— Comment ne devinez-vous pas, reprit l'Anglaise, que les suites d'une spéculation aussi folle sont à craindre pour vous autant que pour moi ?

— Je comprends, madame, dit l'officier qui cherchait à se remettre, que vos intérêts soient engagés dans ce qu'il vous plaît de rêver comme une infidélité du prince; mais je ne vois pas que les miens...

— Je vais vous l'expliquer. Je vais vous montrer votre position clans tout ceci; je vais vous raconter votre propre histoire, et mieux peut-être que vous n'oseriez vous en rendre compte à vous-même.

— Bien reconnaissant! madame, dit Wilfrid: l'humble héros se recommande à l'impartialité de l'historien.

— Le premier embarras qui vous menace, Wilfrid, c'est la connaissance que je possède de votre neutralité commode entre la cause polonaise et les promesses que vous ont faites les Russes. Vous pensez qu'un rapprochement du prince vers l'étrangère ne serait qu'un de ces mouvements passagers, un de ces actes de convenance qui rendent le confident plus nécessaire, par les craintes qui naissent au maître d'une indiscrétion dangereuse : là, vous vous êtes trompé. Je l'ai vue cette jeune Ghristiane; j'ai pu longtemps l'entretenir : j'ai rougi devant elle; et l'effet de cette honte a peut-être changé l'objet de ma haine.

— Eh bien, madame?

— Eh bien! monsieur, croyez-moi; si jamais MuranofT connaît bien sa femme, elle se fera aimer de lui; et il peut un jour éloigner tous ses amis pour elle, sacrifier ses engagements les plus sérieux.

— Yain fantôme de votre jalousie !

— Elle nous supplantera tous. J'ignore en quelle complication vos intrigues ourdies à plaisir, ou sottement déjouées, ont pu la compromettre; mais q\\q est innocente et pure, et le prouvera quelque jour, croyez-en ma pénétration. Alors,

rentrée dans sa puissance de princesse, le premier usage de son autorité sera de chasser sa rivale... et les courtisans qui se sont prêtés à conspirer contre elle.

— Je serais encore, madame, assuré de toute la protection de notre ami : pourrait-il oublier...

— Que vous aurez contribué à le réconcilier avec sa femme? Je m'en souviendrai mieux que lui. Mais le prince qui vous a mis hier dans une confidence misérable, demain rougira de vous avoir eu pour complice. Et que deviendra votre crédit, monsieur, dans le camp moscovite? lequel crédit ne s'appuie que sur votre commandement dans cette forteresse ? et votre ambition, Wilfrid, et ces dotations immenses déterres et de paysans que vous promet la nouvelle protection de Pazkievicz ?

— Gomment ! madame, vous prétendez savoir...

— Je sais tout. Ne vous gênez pas. Réfléchissez tout haut devant moi sur vos intérêts les plus pressants. 11 faut choisir ici entre les millions qui vous attendent avec l'ascendant que nous conserverons sur l'esprit du prince et votre fuite, ou peut-être un sort plus rigoureux assez souvent réservé aux transfuges. Je vous avertis de vos péchés, et je viens vous demander si nous n'avons rien à résoudre ensemble.

— Vous voyez l'avenir sous de sombres couleurs, madame! je puis attendre et me plier docilement aux événements quels qu'ils soient que nous enverra la Providence.

— Oui ! si personne ne vous dénonce; mais cherchez bien dans ce portefeuille vert que vous cachez là-bas, là, sous cette peau de martre où vos pieds reposent habituellement, si aucune pièce de votre correspondance ne vous manque.

Wilfrid réprima le mouvement involontaire qu'il avait fait pour y courir.

— Le messager ordinaire de vos dépêches possède encore d'autres secrets; et il les vendra si on lui donne plus pour vous trahir que vous ne lui promettez pour se taire. Eh bien! moi, j'y emploierai toute ma fortune ; et à l'heure où je vous parle on négocie déjà auprès de lui. 11 faudrait avoir bien du malheur, vous en conviendrez, Wilfrid, si Cbristiane, Ketler. .. n'est-ce pas Ketler que se nomme votre courrier?... et moimême enfin nous ne parvenions pas à vous voir... un peu... compromis.

— Songez, madame, qu'un homme de mon rang...

— Servirait d'exemple mieux qu'un autre. Et il serait de toute justice que la dernière journée d'un courtisan des Russes servît du moins à quelque chose.

— Eh bien ! dit Wilfrid avec une gaieté forcée, je veux être... tout ce que vous dites, si je comprends un mot à tant d'irritation. Gomment! le sacrifice de votre fortune...

— N'est pas le seul que je sois décidée à faire. Quoi ! seigneur comte, un homme si souple que vous, si complaisant à se vouloir substituera la place d'un autre, ne sait pas trouver de ressource dans son courage quand il s'agit de défendre ses propres intérêts, sa vie peut-être?

— Je me confie, madame, dit avec un sourire le lieutenant évidemment troublé, aux intentions pures qui m'animent.

— Eh bien ! moi, si j'échoue dans la démarche assez humiliante que je fais aujourd'hui près de vous, j'ai résolu de m'en punir. J'ai toujours prévu un de ces moments dans la vie où le malheur deviendrait plus fort que la résistance ; et je porte sur moi un moyen sûr de m'en affranchir.

Le lieutenant devint pensif.

— Wilfrid! reprit Arabelle.

— Madame ?

— Regardez cette bague.

— La plus rare et la plus étincelante que j'aie admirée de ma vie !

— C'est un présent du prince. Je l'ai reçu dans un de ces jours où le don de tous ses domaines lui eût paru indigne de récompenser son bonheur.

— Elle est bien belle, madame! et presque digne de la main qui la porte.

— Quand le cœur de l'infidèle viendra à m'échapper, me suis-jedit souvent, au lieu de rejeter cet anneau, j'aurai su me le rendre plus inséparable que jamais ; j'ai voulu en faire l'image du sentiment qui peut me perdre. Cette pierre, creusée avec peine, recèle un de ces talismans qui guérissent tous les maux de l'ingratitude.

— Je ne saisis pas bien : cette bague ? dites-vous, si richement montée et si brillante...

— Oui, brillante... et trompeuse comme une espérance de l'amour. Elle vous attire, vous séduit, vous éblouit un instant., elle porte la mort avec elle.

— Se peut-il ?

— Là est caché ce que l'Italie a de plus subtil poison.

— Cet anneau?...

— Enferme ce qui suffit à un malheureux pour se délivrer de lui-même... mais après qu'il ne découvre autour de lui aucun ennemi qui lui soit plus dangereux encore.

— Et vous me la confieriez?

— Au profit de nos intérêts communs.

— A quel emportement le délire et la jalousie peuvent-ils conduire! Qui ne vous connaîtrait pas, madame, vous supposerait des résolutions que je ne veux pas traduire.

— Ali! vous faites de la vertu, Wilfrid? vous! et si près du pays des czars où la fin de presque tous ces princes indique les mœurs de vos palais ?

— Donnez, dit le lieutenant; défaites-vous de cette arme funeste. Le prince ne me pardonnerait pas de laisser un tel instrument dans vos mains.

On frappait à la porte. C'était Ghristiane elle-même.

Wilfrid, en la voyant paraître, se promit bien de protéger tant d'innocence, si la jeune femme devait consentir à en immoler une part à sa passion de plus en plus croissante. Son adresse à défendre ce trésor pourrait défier alors toutes les ruses et tous les ressentiments d'une rivale. Mais le choix de Ghristiane entre deux destinées également menaçantes était-il un bienfait ? offrait-il une résignation possible ?

Elle venait, la touchante captive, dire que des bruits sinistres pénétraient jusqu'à elle, s'informer du sort de Varsovie. En effet, des rumeurs, mal étouffées depuis la veille par la politique ou l'effroi de Wilfrid, annonçaient la capitulation de l'armée et des malheurs incalculables autour de remparts si héroïquement défendus. Le lieutenant voulait feindre et douter lui-même de la vérité avant d'avoir pris ses précautions pour en tirer profit; mais une estafette arrivait dans la cour du château; et avant que les dépêches fussent ouvertes, les questions de tout le monde et l'anxiété même du soldat expédié en ordonnance avaient éclairci bien des doutes.

Depuis le passage de la Vistule opéré par les Russes sans avoir rencontré Skryneski, le généralissime polonais, la défiance et les dissensions avaient grandi chez tous les citoyens de la ville assiégée. Cet officier, obstiné à ne pas combattre, avait été déposé. Dembinski lui avait surcédé provisoirement :

puis Kroukovieski s'était élevé à une puissance à pou près dictatoriale. Varsovie avait été tournée par un mouvement de l'ennemi fait au village d'Osiek, tout près des limites prussiennes, et là des pontons avaient été fournis à Pazkieviez. En vain ce passage avec parc, hôpitaux, fourgons, avait duré trente-six heures; en vain l'occasion d'attaquer séparément les trois corps qui composaient l'expédition russe s'était offerte à Skryneski, rien n'avait pu arracher ce chef et la Diète à un système de temporisation fatale et au déplorable espoir d'être secouru par des négociations. Ce n'était plus du côté de Praga, faubourg déjà si célèbre par la défense de Kosciusko et les cruautés de Souwaroff que les Varsoviens attendaient les barbares, mais à l'opposite, par les barrières de Jérusalem et de Wola. La rive gauche de la Vistule, plus élevée que la droite, cette partie de la capitale qui ressemble à un parc plutôt qu'à une ville, ces hautes promenades plantées de tilleuls et les jardins abandonnés où la population était venue naguère voir la bataille de Grokoff, s'étaient en vain fortifiés de retranchements ; le terrain des nouveaux combats, le champ de la dernière résistance avaient été changés et comme librement choisis à l'avantage des agresseurs. On avait dit hautement que Skryneski s'était laissé séduire par les promesses, l'or ou la corruption des cours. Elevé au premier grade d'une armée où il avait été simple soldat, il n'aurait pu, ajoutait-on, se voir entouré de princes qui lui servaient d'aides de camp sans que la tôle lui tournât. Il prescrivait moins de manœuvres qu'il n'écrivait de lettres; il ordonnait plus de messes au milieu du camp pour s'attirer la faveur du ciel qu'il ne savait prendre de dispositions militaires. Ainsi, quand nos divisions de Lithuanie revinrent à leurs foyers pour les défendre et tenir tête aux assiégeants, on trouva à peine des vivres pour sept jours. La dispersion de plusieurs corps essentiels à la défense réduisit une armée qui s'était trouvée plusieurs fois supérieure en nombre devant les Pvusses sans les avoir attaqués, à ne présenter plus que trente-trois mille hommes contre cent mille. Varsovie était tellement serrée par l'ennemi que son gouvernement n'exerçait de pouvoir que dans une lieue étendue. Alors la terrible nuit du 15 au 16 août se leva, transparente et sinistre ! Elle poussa à la vengeance une population sacrifiée. Les prisons regorgeaient de traîtres. Tant que la

victoire avait couronné les étendards populaires, on avait oublié ces hommes ; quand les événements menacèrent, les regards s'étaient tournés vers cette foule qui n'attendait que le moment de la délivrance pour peser de nouveau sur la nation vendue aux oppresseurs. En vain chercha-t-on à réprimer les premiers élans de la colère nationale. Quatre soldats, qui la voulaient exercer, avaient pénétré dans une maison. Us y cherchaient une victime. Un général les suit et les arrête. —Je pourrais vous faire fusiller tous les quatre, dit-il; mais je ne fais à ce mouchoir qu'un seul nœud. 11 le cacha dans sa main, et présentant aux soldats les quatre pointes réunies : Choisissez. Et le malheureux à qui le nœud tomba fut passé par les armes.

Malgré cet exemple, on se rua sur les apostats dévoués à la vindicte générale. On avait refusé si longtemps au peuple justice, qu'il eut la fatale pensée de se la faire lui-même, et de fournir aux ennemis qui l'abrutissent une occasion de plus de calomnier un malheur. Ainsi Jankoski, ayant pu culbuter Rudiger et ne l'ayant pas même attaqué, fut traîné dans la boue et frappé: Birbaum, un juif délateur, et un Cosaque qui avait torturé des enfants, subirent le même sort. On vit à la chaîne d'un réverbère se débattre un espion déguisé en femme. Les formalités judiciaires et la protection des nobles avaient jusque-là protégé ces coupables. Les nobles polonais qui composaient la partie influente du gouvernement, semblaient avoir pris à tâche, par mollesse, de justifier les emportements de la foule, et d'expliquer le règne de la Terreur durant la révolution de France. On n'avait pu obtenir aucune résolution ni mâle ni impartiale de cette caste de parchemins, de ces esprits blasonnés. Les gentilshommes à épaulettes étoilées guerroyaient tous à contrecœur. — À quoi servirait, avait dit le général Milberg, de détruire une armée russe? il en reviendraient d'autres à sa place. Un tel propos ne peut-il éclaicir bien des doutes? L'histoire dira si l'aristocratie cherchait autre chose qu'à replacer sur un front privilégié la couronne qu'on avait fait tomber de la tête du czar. Depuis le commencement de cette révolution, les aciions éclatantes avaient été presque exclusivement dues à la bravoure des soldats.

Aymar s'était trou\é, le (5 septembre, près du vitttx général Sowinski, héros qui avait laissé sa meilleure jambe à la ba-

taille de Mosaïk, gagnée eu 1812, sous les ordres de Napoléon. Le 6 septembre, les Russes attaquèrent dès la pointe du jour le village et la redoute de Wola ; deux mille hommes seulement et vingt-trois canons de remparts eurent à soutenir l'effort de toute l'armée ennemie. Dès que l'artillerie polonaise fut démontée, des bataillons russes avaient franchi les parapets, et quelques soldats effrayés demandèrent quartier : les officiers polonais les tuèrent de leur propre main. Là, avouent les bulletins russes eux-mêmes, les assiégés se défendirent jusqu'au dernier homme. Aymar dut son salut à l'évanouissement où le jeta une profonde blessure dont on le crut destiné à mourir; et Sowinsfci, les cheveux blancs ensanglantés, la poitrine ouverte <par'v trois coups de lance, alla tomber derrière l'autel de la petite église dont il s'était fait une citadelle. Deux fois sommé de se rendre, le vétéran n'avait répondu qu'en lançant aux Moscovites le dernier tronçon de son sabre. Vers le soir, Ëgidius Ogenski voyant que la redoute n° 13 n'était plus défendue que par des cadavres, l'avait faut sauter avec les Russes, en incendiant un magasin de poudre. Il voulait lui-même périr là glorieusement.

Dans la nuit suivante, Dembinski, vers lequel Aymar s'était traîné pour concourir à l'assaut du lendemain, proposa de tomber sur l'ennemi à la baïonnette... Mais malheureusement après dix heures de combat et le feu terrible de deux cents pièces de canon, Pazkievicz commençait à s'intimider, et les négociations furent reprises.

— Pourquoi des négociations? disait Aymar. Vous comptez encore sur vos ageuts diplomatiques rabaissés au rôle de quêteurs de pitié? Vos véritables ennemis, messieurs, sont vos flatteurs. Ils vous endorment par l'espérance que l'Autriche vous secourra, que le premier courrier doit vous apporter la reconnaissance de l'Angleterre et de la France, et que l'Europe viendra h s'émouvoir au récit des horreurs qu'on épuise contre nous. Flétrissez de votre mépris le piège de ces promesses. Les peuples n'ont rien à attendre des troupeaux monarchiquement asservis; l'humanité est morte au sein des cours, la diplomatie n'est qu'un instrument de torpeur homicide : repoussez sa voix infernale. Un peuple qui s'éveille n'a rien à attendre que de lui. Qu'il s'apprête au combat à mort. Les trônes conspirent tous contre l'avenir; tous sont en insur»

contre l'intelligence. L'absolutisme a sa propagande, et l'hydre de la royauté soutient ses mille têtes.

— Mais Sébasïiani nous a fait promettre qu'on interviendrait si la Pologne tenait deux mois encore.

— 11 y en a six que l'époque est dépassée ! N'espérez rien d'un Corse : ministre du juste-milieu, il est aimanté par la peur; il se tournera incessamment vers le Nord.

— Hélas ! c'était pour vous que nous combattions !

— Défendez-vous pour vous-mêmes. Le joug de Nicolas vous attend, défendez-vous; ou il vous faudra, selon l'image d'un de vos propres poètes, reprendre la servitude comme ces robes de soufre que Néron faisait revêtir aux premiers chrétiens pour qu'ils servissent de flambeaux à ses fêtes.

Sous le prétexte de maintenir la tranquillité de la ville, deux régiments des plus aguerris avaient été retirés du champ de bataille. Quand ces braves rentrèrent consternés dans les remparts, on criait sur leur passage : — Vivent les lanciers!

— Meurent les lanciers, répondaient-ils, pourvu que la Pologne vive !

On paralysait les gardes nationales et on désarmait les citoyens; Kroukovieski avait, dans la nuit du 7, conféré enfin directement avec Pazkievicz. Et pourtant, les généraux russes étaient réduits à conduire eux-mêmes, les étendards à la main, leurs esclaves à de nouvelles attaques. Dans les jardins des faubourgs, le combat se ranimait enfin de plus en plus acharné... quand les Polonais reçurent l'ordre d'abandonner les retranchements en vertu d'une convention occulte.

— Pouvais-je l'aire ressusciter le cadavre qu'on m'avait confié? disait insolemment Kroukovieski. Et Varsovie, au contraire, si elle eût été défendue par un général digne d'elle, était destinée, aux yeux du monde, à surpasser l'exemple de Saragosse. La Pologne sans secours gardait sa résignation : elle semblait dire à l'égoïste Europe, comme autrefois les martyrs du cirque à César : — Ceux qui vont mourir te saluent.

Après les négociations cauteleuses* et ces paroles de Nicolas : « Qu'ils se fient à moi, ils seront heureux ; qu'ils se fient à la parole d'un monarque qui sait ce que c'est que s l'honneur », une des plus fortes influences sur la reddition de la capitale fut celle des bourgeois empressés de reprendre les douceurs de la vie oisive. Le luxe manquait à leur table,

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