A1MAR
les hommes de loisir ne pouvaient promener hors des remparts, circuler dans les rues, exercer l'égoïsme. Et il vau mieux, comme on le sait très-bien à Paris, subir l'invasion étrangère que des privations si douloureuses! En vain le peuple accourait au secours de l'armée. Le spectacle du carnage n'arrêtait pas le dévouement des femmes. Les ateliers étaient déserts, les pauvres artisans déblayaient l'avenue de Praga, brisaient les chariots pour ouvrir aux soldats le passage, et faute de chevaux, ils traînaient les canons euxmêmes. Mais assez longtemps les marchands avaient fermé boutique pour se réfugier dans les caves ; assez longtemps l'aristocratie debillon avait, sous le nom d'anarchistes ^ maudit les libéAteurs, les vengeurs et les braves.
Christiane n'écouta qu'avec saisissement la douteuse nouvelle de la mort d'Égidius. Mais ces récits expédiés mystérieusement au château s'arrêtaient à la prise de Varsovie. Elle ignora les événements qui s'étaient accumulés depuis le départ de l'envoyé, et jusqu'au sort même de Muranoff. On n'avait point de renseignements, du moins le pensait-elie, sur ce qu'était devenu le prince depuis son passage sur le territoire de Prusse avec le corps qu'avait commandé Gielgud.
Suppléons à son incertitude.
Lorsque, le 8 au lever du soleil, les défenseurs de Varsovie furent convaincus que les hostilités ne seraient pas reprises, le deuil et la consternation se peignirent sur leurs visages. Les restes de l'armée chargée de veiller sur les remparts jusqu'au jour jetèrent un dernier regard sur la plaine où l'ennemi fatigué se reposait sur des cadavres; puis on se replia sur Praga. Les plus faibles blessés sortaient des hôpitaux pour ne pas tomber au pouvoir du vainqueur, préférant mourir libres que d'implorer la pitié de ces esclaves. Les mères emportaient leurs enfants. On respecta, aux termes d'une capitulation vendue, les fortifications de Praga ; mais l'abandon de cette terre sacrée où dormaient tant de cendres fut un sacrifice déchirant. La marche de l'armée avait un caractère de tristesse religieuse. Les plus vieux, les plus riches citoyens, les plus délicates femmes qui allaient partager le sort des défenseurs fidèles, cheminaient en silence et à pied; les chevaux les plus rares avaient été donnés à l'artillerie. On s'entretenait encore de combats nouveaux et d'impérissables espérances. Le chant national : « La Po-
logne n'est pas encore perdue ! » résonnait solennel et grave le long des chemins déjà couverts des feuilles de l'automne.
Quand Pazkievicz entra le lendemain dans la ville, sur beaucoup de maisons étaient écrits encore deux beaux vers de Mickievicz : « Salut, aurore de la liberté, suivie du soleil de la délivrance! » Les Kalmouks effacèrent l'inscription à coups de lance et frappèrent les plus inoffensifs habitants. Ils enlevaient les vierges et les épouses; ils poursuivaient jusqu'aux enfants du pauvre, occupés sur les bords de la rivière à ramasser ce sable fin qu'ils vendent péniblement pour vivre. Enfin les temples profanés sont ouverts : l'incendie éclate ; voici le meurtre, voici le sacrilège, voici l'horreur... Écoutez la voix d'un ministre de France : L'ordre règne à Varsovie!
Si la Pologne n'avait pu sauver sa propre cause, du moins avait-elle mis à couvert pour un moment bien des libertés menacées en Europe.
Cette nation se reprochera d'avoir traité ses laboureurs avec trop d'inégalité politique, d'avoir abusé de la liberté des autres avant de réclamer la sienne; mais la France, qui pouvait donner à la Turquie l'utile signal d'attaquer le colosse de neige; la France, qu'un traité cimenté par le sang de tant de générations, attachait à son alliée fidèle; la France, qui s'est laissé défendre par Dombrouski et dont le salut a jeté Poniatovvski dans l'Elster, devait-elle abandonner aussi lâchement le malheur? « Chaque fois qu'on parlera de la Pologne, les Français baisseront le^ yeux. »
Aymar, dirigé sur la forteresse de Modlin, assista au conseil de guerre où fut agitée l'élection d'un nouveau commandant en chef. On voulut maintenir à ce poste le sénateur octogénaire qui avait servi de chaperon à l'envahissante autorité de Kroukovieski : « — J'ai signé, dit-il, de mes larmes la prétendue capitulation; elle était une conséquence des malheurs et des arrangements accomplis. Prouvez au monde et à l'ennemi que le capitaine polonais ne doit se laisser entraîner dans aucune sorte de capitulation Otez-moi ce pouvoir dont j'ai abusé ; frappez-moi d'une punition que je mérite, et laissez par la condamnation du vieillard, un exemple aux jeunes gens qui viendront après lui. »
Mathieu Rybinski fut donc élu, et la première inspiration de son jeune courage frappa l'armée d'une étincelle éiectri-