juin
AYMAK 1R1
La nuit tombait; l'inconnu mit son cheval au galop dans l'allée sablonneuse d'un bois demi-défeuillé ; et les Français, avec ce caractère de légèreté trop confiante et d'amour constant du péril, se prirent à se devancer les uns les autres pour rejoindre l'escadron qui se tenait masqué, prêt à escorter le capitaine.
— Si nous allions pourtant, murmurait un Normand, rencontrer une embuscade?
— J'ai rêvé, dit un maréchal-des-logis-chef, natif de Cluis- Dessous, que je tombais la nuit dernière dans une couvée d'aspics.
— Rendez- vous, canaille! cria tout à coup avec le pur accent du Caucase une vedette du général Palhen, à moitié invisible sous les mousses flottantes d'un bouleau. On tira un coup de fusil; et à ce signal chaque arbre voisin enfanta un soldat russe. Les Français furent cernés. Leur guide, avec un joyeux rire, fit franchir à son cheval un fossé à gauche de la route et se perdit au milieu des assaillants. Aymar crut l'entendre se réclamer du nom de Muranoff.
Aymar et presque tous ses compagnons sont prisonniers!
Le lendemain ils avaient revu Varsovie. A peine s'ils reconnurent la ville des espérances et des illusions. Elle était froide et immobile comme l'artère d'un cadavre. Des ruines, des cendres, des maisons et point d'habitants, de longs murs noircis par les flammes des cheminées restées seules et debout de loin en loin, comme des colonnes funéraires.
— Mon fils est emmené en exil, disait une mère; eh bien, je n'ai plus qu'un vœu à former : c'est qu'il meure; qu'il meure avant d'avoir oublié qu'il est né libre et Polonais, avant qu'il puisse servir le czar.
Des cercueils se suivaient dans les rues, mais à peine escortés, car on eût dit que les citoyens rougissaient de rendre les derniers hommages à ceux qui étaient morts captifs.
Pendant qu'à un misérable chariot où l'on avait fait monter Aymar près d'un autre prisonnier, on attelait les trois chevaux de front, à l'allure sauvage et aux crins échevelés, qui composent l'attelage si connu d'uiïkibitk, le jeune Français comme insensible à ses propres maux, songeait aux maux de la Pologne. Bien que torturé par de secrètes inquiétudes, il aurait eu pitié de lui si ses blessures avaient saigné plus haut que les calamités publiques.
m ATM A H
— La Pologne, se disait-il, n'existe donc plus que dans le cœur de ses enfants! Dans son naufrage, dans son déluge, elle avait envoyé partout : la colombe n'a rien rapporté. Livrer des combats, défendre ses foyers, c'est la gloire ordinaire; mais le dévouement à la cause de l'humanité, c'est le plus sublime des devoirs. Persévérer dans des vertus travesties en crimes, sortir d'une tombe pour renouveler la lutte au profit de tous; perdre ses forces et jamais sa foi : n'est-ce pas l'histoire de ce peuple? Mais, pour être tombé, hélas! son âme est encore active. Qu'il soit voilé, le soleil existe toujours. Dieu récompensera tant d'épreuves, car le miracle ne coûte rien à Dieu, et la prospérité renaîtra un jour de l'excès du malheur. Gouvernée humainement, cette nation fut restée esclave longtemps et partagée peut-être : assassinée comme elle l'est, égorgée, inhumée., elle reprendra sa splendeur. La résurrection est fille de la mort.
L'équipage s'ébranla.
— Que vas-tu devenir? dit à voix basse Aymar qui se penchait vers un soldat déguisé, lequel s'exposait à la mort pour le voir.
— Ouvrier, bûcheron, pêcheur. Je me rapprocherai d'un château de la Lithuanie : n'est-ce pas le meilleur lieu pour vous attendre?
Aymar soupira. Puis se tournant vers un vieil officier, son compagnon de route et de malheur :
— Où nous conduit-on, monsieur ? lui dit-il.
— En Sibérie.
Pourquoi les rêves ne sont-ils pas la vie?
Aymar s'était enveloppé du manteau que ne lui avaient laissé sans doute ni le désintéressement, ni la pitié des soldats russes formant son escorte, mais peut-être l'effroi presque respectueux qu'inspirait encore ce vaincu. Il s'était engourdi de froid et de sommeil au fond du kibitk à demi couvert qui l'emportait. C'était à l'intérêt du bourreau en chef chargé de conduire les deux exilés, ou plutôt aux soins bien
entendus de cet homme pour lui-même que les captifs devaient cette manière de voyager : car au bas de tous les ordres qui condamnaient les Français à un supplice pareil, il était écrit dans le style de fer des oukases : « A pied. »
Aymar s'était donc endormi. Il luttait contre le découragement : il attachait sa vie à celle d'un autre, il croyait son existence utile et s'efforçait encore de la conserver. Il dormait paisiblement sous le givre, et les ailes d'un songe l'avaient reporté au sein de cette province de France où il allait au temps de ses joies d'écolier passer quelques semaines près de sa mère. Là, il respirait comme autrefois l'encens des fleurs sauvages, il assistait aux vendanges sur les coteaux qui bordent la Creuse, ou bien il se délassait dans ses tièdes ondes. Égaré en des chasses lointaines, le soir, s'il voyait tout à coup reparaître au-dessus des châtaigneraies les ruines de Lys-Saint-Georges ou l'humble clocher de Neuvy-Saint-Sépulcre, sûr de n'avoir plus à effrayer madame Beauval par une longue absence quand la nuit serait tombée, il s'arrêtait à entendre coucher la perdrix, à voir les grands troupeaux en redescendant au vallon fouler ces pâturages en pente qui sont émaillés de colchiques et de. pâles scabieuses. Campagnes de notre vieux Berry! qu'il était heureux l'exilé, de retrouver vos brandes, vos chenevières et vos pommiers fourchus! Loin des routes frayées, aux ornières si profondes, aux flaques d'eau sans fond, se cachent des sentiers étroits qu'ils aimaient à suivre sous une voûte de branches épineuses. 0 chemins verts et perdus où ne voyage jamais personne, où nul pèlerin n'a laissé de trace, à quoi serviriez-vous, si ce n'était aux folâtres courses du lièvre, à la rencontre des esprits et des fées ? Entre vos buissons trop rapprochés l'un de l'autre, quand les soirs de novembre tombent si vite après V Angélus, quels sont donc ces bruits qui flottent autour des ormes étêtés et du caverneux érable? Est-ce le vent qui gémit là-bas si plaintif, ou bien le cri du bétail étranglé par les loups, ou le rire fatal de ce voyageur qui ne sort jamais qu'à minuit des crevasses de la terre avec son manteau écarlate? Sentiers mystérieux, la Fada vous visite lorsque la lune de mai se lève dans son ciel bleu et or. Rustiques images! d'où vient que vous vivez plus longtemps dans la mémoire que les monuments des cités? Les colonnades s'effacent, et on se rappelle à jamais l'effet des
peupliers blancs, des frênes, des cormiers séculaires. Il se peut qu'on oublie les galeries de Dresde et les marbres de Portici : jamais la clairière des bois où le gazon est si menu et tout étoile de marguerites ; jamais les taillis où le merle d'automne ramasse en sifflant les cenelles tombées. Aux savants accords de Pergolèse survit le chant de la fauvette, aux toiles de Claude Lorrain le coucher du soleil sur la métairie; aux parfums de Bagdad la senteur du chèvrefeuille.
Aymar traversait un désert de glace, et il se croyait près d'une fontaine à lui connue qui dort sous un aubier dans l'obscur vallon de Limanges. Une femme digne de ce rêve venait s'asseoir à ses côtés sur le serpolet court et odorant. Il se sentait ému à la fois des regards du soleil de France et par cette présence adorée, quand la fourrure de son manteau glissa. Sa tête se découvrit, et le vent comme un glaive, coupa ses joues rougies. Il ouvrit les yeux pour se défendre. Quel pays que celui où l'air même est agresseur! où toute rêverie est impossible, où chaque battement de l'artère vous rappelle au sentiment de défendre vos jours contre le froid! Rien n'était devant lui que la neige étendue comme un linceul à l'horizon.
Ce n'est pas que dans ses aspects inattendus cette nature du Nord manquât de grandeur : le soleil levant était d'un rouge de feu et le firmament éclatait d'azur. Les arbres semblaient d'argent à feuilles de cristal; mille arcs-en-ciel se courbaient, s'effaçaient tour à tour; et dans ce silence si absolu et si mat, les prisonniers, entourés de la vapeur qu'élevait autour d'eux la sueur des trois coursiers du Volga, avançaient au milieu d'un nuage transparent. Quelquefois une trace bleuâtre dessinée sur cette neige indiquait une ligne d'eau vive, comme se dessine une veine sur les blanches épa^iles de la Gircassienne.
Aymar, malgré son admiration d'un moment, se rappela tout ce qu'il avait entendu dire du pays qu'ils allaient chercher, de ces montagnes de Tobolsk où l'hiver dort depuis tant de siècles, où chaque roche se dresse comme un soldat rigide avec un turban de brouillards. Là, les animaux les plus endurcis sont frappés du climat : les loups y deviennent blancs, l'enfant crie le froid jusque sur le sein de sa mère. Si la chaumière s'entr'ouvre, l'air intérieur se change en flocons de neige; un verre d'eau jeté par une fenêtre tombe
solide ; les poutres se fendent, et partout la terre refuse de s'ouvrir, même pour la sépulture d'un banni.
— Mourir, se disait Aymar, en ce pays d'ignorance et de corruption si barbare ! chez un peuple vieux avant la maturité, sauvage plus que civilisé, idolâtre plus que chrétien, moins européen qu'asiatique, étranger à la virilité des premiers hommes à qui l'Occident fut soumis ; nation sans vertu, sans idées, sans mœurs, et qui n'a pas même dans sa langue un mot pour signifier honneur!
Il se retourna vers son compagnon d'infortune afin de chercher à éveiller quelque sympathie, afin de voir s'il ne rencontrerait pas là une âme en harmonie avec d'autres souffrances que les peines physiques. Les yeux de celui-ci étaient attachés sur tous les mouvements d'Aymar avec une anxiété paternelle.
— Nous ne sommes plus en Brenne, lui dit-il avec un accent de résignation courageuse.
— Vous! s'écria le colonel, le vieil ami de Casimir, et que je croyais mort à la bataille d'Ostrolenka? L'exil nous réunit donc une fois encore !
-— J'en tire un bon augure, répondit l'officier de santé. Dieu ne peut vous punir long-temps d'un dévouement aussi généreux que le vôtre, et peut-être m'a-t-il choisi pour devenir l'instrument de votre délivrance; car ce n'est pas la première fois que je vois le pays où nous sommes. Je m'en suis déjà tiré. Espérons !
Les premières journées du voyage furent semées d'épisodes bien douloureux. Ici des lambeaux de chair étaient emportés aux patients sous les lanières sanglantes du knout. Là, suivies par quelques mères, passaient des charrettes surchargées d'enfants arrachés de la Pologne pour aller coloniser les cimes du Caucase. Cent enfants par palatinat : et puis tout ce qu'on avait pu voler dans les écoles et sur les places publiques de Varsovie. Quelques femmes parvenaient à reprendre un orphelin à l'ogre impérial : d'autres indiquaient en passant à la victime le lit d'un fleuve pour lui conseiller la mort; d'autres la donnaient de leur main à travers les inflexibles barreaux de cette charrette qui, hélas! refusait de les écraser. Et la plupart, épuisées de fatigue et les pieds sanglants, tombaient et mouraient sur la route, les bras tendus vers d'autres petits bras qui les appelaient encore
Le soir dans les villages, c'était l'orgie russe qu'on rencontrait : l'épouvantable joie du Kalmouk. Car, plus hideux que l'anthropophage, et sacrilège autant que son maître, l'esclave de Nicolas aime à déterrer des cadavres. Il les place quelquefois à sa table en des postures horribles, en des contorsions révoltantes, pour leur boire à la face. Le verre à la main, l'écume à la bouche, il triomphe du Polonais qu'il a tué il y a plusieurs semaines. Les chastes filles de la Lithuanie avaient été distribuées à ces monstres, comme on jette la pâture à de féroces animaux. Quelques-uns, à la nourrice qu'on venait de priver de son enfant, osaient offrir leurs chiens à allaiter.
Et aucun chef des monarchies européennes n'intervenait! Et le pape, indulgent à l'empereur schismatique, recommandait l'obéissance aux oukases!
— Pourquoi, disait Aymar à son compagnon, choisissentils les endroits où les grands fleuves sont embarrassés de buissons afin de nous les faire franchir bur des radeaux si peu solides?
— - Ces buissons, répondait le chirurgien, sont la cime d'arbres gigantesques : c'est dans une forêt inondée que nous sommes lancés au hasard.
— Et d'où viennent ces lueurs rougeâtres à l'horizon?
— D'une autre forêt qu'on incendie. C'est l'unique moyen de défrichement à l'usage de ces cultivateurs. Notre route passera entre les sapins embrasés.
Dans des bruyères sans limite on voyait errer des dogues. Comme le gibier qui s'échappe et qu'ils sont chargés de traquer et de mordre, ils cherchaient des fugitifs.
— Et vous avez vu la Sibérie ? disait Aymar au Chirurgien du Languedoc.
— Je l'ai habitée, monsieur; et la vie ordinaire m'est devenue assez facile et douce depuis que j'ai été initié à cette épreuve. — C'était en 1814. Alexandre, que les royalistes de Paris appelaient le Magnanime, expédia vers ce pèlerinage les soldats de ce Napoléon qui avait renvoyé autrefois à Paul Ier ses grenadiers, prisonniers à Zurich, habillés à neuf, équipés et armés. Je fus conduit au delà d'Irkoutz. La route est jalonnée par de longues perches, afin de la pouvoir retrouver en hiver quand tout est nu, aride et sans vie! Arrivé à une plaine immense, un monticule en forme de tombeau
AYMAR m
nous fit reconnaître la butte qui m'était destinée. Au loin, des montagnes inaccessibles, des forets sans issues, des eaux débordées; près de moi, nuls végétaux que quelques lichens sur une terre que Pété rapide ne dégèle jamais qu'à un pied de profondeur ; partout des marais insidieux recouverts de trompeuses verdures. Quel moment que celui où on me laissa seul! Des brouillards s'épaissirent autour de moi comme les vagues d'une mer où j'eusse été enseveli, et dont le roulis perpétuel donnait le vertige. Qn m'avait laissé un briquet, un sac de farine, un mauvais fusil, du plomb et delà poudre pour un nombre de coups mesurés. Chaque mois, je devais rapporter à la bourgade prochaine, éloignée de dix lieues, un nombre égal de pelleteries précieuses ou de plumages d'oiseaux rares. Novice en ce métier, j'arrivai la première fois non en règle, et je fus frappé. J'inventai des pièges; mais la saison arrivait à son époque défavorable, la proie m'échappait souvent, et je n'osais m'approcher du foyer des hommes. Je chassai pour moi des animaux communs, et restai jusqu'à neuf semaines sans sortir du désert. Le croiriez- vous? la solitude me pesa tellement que je finis par braver le knout plutôt que l'abandon absolu. Je savais qu'à la bourgade un châtiment m'attendait. J'y devais être battu et repoussé; j'y allais.
J'acquis quelque expérience à tirer : j'avais le droit de vendre à mon profit les peaux d'hermines et de renards bleus excédant le nombre réglé de mon tribut. Je pus me procurer quelques ressources dans ma vie d'ermite et de martyr. Je n'avais qu'un jour, monsieur, pour m'approcher du village habité; mais je m'y trouvais dès l'aurore. J'entrais dans toutes les boutiques et me gardais bien d'acheter dans les premières, tant j'étais avide de prolonger mes rapports avec des hommes dont je n'entendais pas même le langage, et qui ne pouvaient communiquer avec moi que par des signes équivoques. Je faisais tramer mon séjour le plus possible; puis, quand j'entendais battre le premier tambour de la retraite, j'étais obligé de me sauver comme une de ces bêtes nuisibles que chacun a le droit d'attaquer et de poursuivre.
Quand l'hiver vint tomber sur ma hutte, je fus enfoui ; mais j'avais plus chaud. Il fallut me couper un chemin dans la neige. J'enfonçais d'abord ;jeme fabriquai des chaussures
d'osier, larges comme nos paniers de vendangeurs. La neige durcit, je remontai à sa surface, et je me souviens que je fus frappé de l'incroyable sérénité de Tair et du ciel ; quelques animaux perçaienMa voûte, et les oiseaux de passage emplissaient l'air de chants variés. C'étaient de grands cygnes dont j'ignore le nom spécial, mais qui volent toujours cinq par cinq ; c'était le canard de Perse, couleur de rose, un bec noir, une huppe sur la tête, et qui, toutes les fois qu'on le tire, jette des cris lamentables, même lorsqu'il est manqué. C'était le roucoulement des ramiers sans nombre et l'hymne des grues qui vont passer la mer. Une fois je m'étais égaré, et je passai par dessus la bourgade ensevelie sans la reconnaître. Je ne fus ensuite averti de la présence des vivants que par la fumée d'une cheminée qui seule avait traversé la profondeur des neiges. Je descendis au village par des échelles et des escaliers improvisés.
Ma vie était mêlée d'amertumes présentes et de souvenirs de bonheur plus cruels encore quelquefois. Un jour, monsieur, je sentis dans, la doublure d'un vieux dolman qu'on m'avait laissé par dédain, une épaisseur dont je ne pus pas d'abord me rendre compte. C'était un papier, un papier apporté de France sans doute, et peut-être le gage de l'amitié d'un frère. Que dis-je ? c'était un billet parfumé encore, enfermé là près de mon cœur de jeune homme, afin d'être relu à loisir, il avait été reçu au moment du départ, et l'ingratitude du soldat ou les périls de guerre l'avaient fait oublier. Je le relus en pleurant. L'essence de rose vivait encore légèrement dans ses plis. Je crus m'approcher de celle même qui avait tracé ces lignes furtives. On y parlait d'un bal, on m'indiquait un rendez-vous ; je pouvais, à quelques expressions de tendresse et de trouble, pressentir que le bonheur n'était pas loin. J'étais parvenu enfin à me composer des illusions et à me croire à quelques pas (Telle, quand la porte de ma hutte fut touchée. Je pus reconnaître un soupir poussé près cle cette porte appuyée d'un tronc d'arbre : c'était un ours affamé qui me rendait visite.
— J'espérais, dit Aymar, que vous alliez me faire assister à la scène de votre délivrance.
— Je vous dirai ces détails plus tard, et nous pratiquerons peut-être le moyen déjà employé. Mais voici les poteaux qui marquent le gouvernement de Tobolsk. Soyons attentifs ce
soir aux signaux que vont se faire nos guides et le gouverneur de ces provinces abandonnées. Notre sort dépend du nombre des fusées qui seront tirées à la nuit tombante.
Aymar en compta bientôt jusqu'à sept ; et l'officier de santé ne sut que résoudre.
Et cependant nos voyageurs étaient protégés évidemment par un reste de la terreur que le nom français inspirait. Car il y a des prisonniers placés en cet empire, qui menace de dominer l'Europe, hors de toutes les lois divines et humaines. S'ils sont destinés aux mines, la barbe et les cheveux rasés d'un côté et les narines fendues, ils portent autour du cou une fourche de bois dont le manche leur pend sur la poitrine et jusqu'aux genoux, et dans ce manche deux trous sont pratiqués où leurs mains sont passées de force. Ainsi enchaînés, le voyage à pied peut durer six mois ; et le but de ce voyage est une mine de fer où ils descendront pour ne revoir jamais la lumière. Là l'humanité finit. L'homme perd jusqu'à son nom, remplacé par un chiffre. On dit : — Cinq cents coups de fouet au n° 19. —Le n° 19 est mort. C'est là un des moyens du gouvernement des czars. Effrayé toujours de voir les vaincus s'approcher du vainqueur, ce système, inconséquent dans sa barbarie, réunit pourtant vingt-trois nations sous un même joug, sans pressentir que violer ainsi les nationalités, c'est introduire un dissolvant dans son sein. Yoilà l'esprit du czarisme : obscurité active, propagande de servitude, démon de la contre-liberté des peuples. — Et les peuples ne tenteraient pas de s'affranchir ! disait Aymar.
— Essayons d'abord pour nous-mêmes, reprit le vieux chirurgien.
Cinq mois s'étaient écoulés, et, au fond du château de Muranoff, Ghristiane avait en vain espéré un adoucissement à son sort. Nous avons dit que, quand on avait annoncé faussement la mort d'Égidius, elle perdit l'usage de ses sens. Elle ne savait arrêter sa pensée sur l'image d'aucun homme admis près d'elle, et même dans les jours déjà lointains de la France, sans éprouver un absurde trouble, une obsession d'extravagantes terreurs. A voir tour à tour rougir et pâlir ce front si beau, on eût soupçonné là des remords. En retrouvant plusieurs fois le nom d'Aymar dans les lettres de son aïeul, les yeux de la jeune épouse s'étaient voilés. Elle avait senti s'émouvoir son cœur, comme si les paisibles
caractères avaient eu la puissance d'une révélation et l'hostilité d'une accusation contre elle. Pure, elle traînait l'existence d'une adultère : et cependant, ô mystère du cœur, ce ravisseur inexplicable, cet être inconnu et terrible, elle l'aimait !
— Qui es-tu, se disait-elle, ô maître de ma destinée! C'était là l'objet de sa pensée incessante ; elle le demandait à toute la nature. Les brises du soir qui soupirent, n'est-ce pas sa voix qu'elle entend ? Son regard ne luit-il pas sur elle du haut de cette étoile qui charme et qui fascine les yeux comme un regard humain ? Si dans le silence des vastes cours les dogues ont fait retentir leurs abois, c'est contre lui qui veut réaborder cet asile. Jamais, comme au temps de sa peureuse enfance, la pauvre étrangère n'osait approcher sa couche sans avoir regardé autour. Quelquefois, et depuis surtout qu'elle a perdu madame Ancelin, car la nourrice a succombé au mal du pays : quelquefois, tant la solitude et l'abandon exaltaient sa pensée, Ghristiane allait jusqu'à se croire l'indigne objet d'un miracle. Le ramier, dont le vol blanc croisait devant sa fenêtre, lui rappelait les plus gracieux mystères de la maternité, selon sa religion. Alors, rougissant delà crainte d'être impie, elle tombait à genoux pour prier et pleurer. Enfin, le sommeil l'avait-il un instant surprise, elle se réveillait aux craquements des plafonds, aux frémissements des trophées d'armes pendus aux murailles, à tous ces bruits nocturnes qui ne s'expliquent pas. Elle se roulait oppressée aux deux bords de son lit, ou bien se dressait sur son séant tout à coup, car elle avait senti tour à tour ses lèvres brûlantes d'une caresse, ou glacées par le baiser d'un mort.
— Ils l'on tué ! les lâches. Ces châteaux enferment tant de pièges ! Et elle croyait, aux lueurs de la lampe, voir passer sur les murs une ombre qu'aucun corps ne projetait. Puis, sans se l'avouer, elle pensait encore : — Oh ! s'il était au monde, il reviendrait. Ce bien, quoique indignement dérobé il se souviendrait qu'il est à lui. Il oserait peut-être réclamer les droits d'un crime ! Quelle excuse reste à la témérité, si ce n'est l'excès même de son délire? L'amour seul justifie l'amour. Si je t'appartiens, ingrat, pourquoi mépriser la conquête et abandonner la victime? Mais il a succombé : mon seul époux c'est mon souvenir.
AYMAK 1ti|
Puis, quand l'intime éloquence d'une double vie se manifestait en elle, quand une réponse énergique et douce se chargeait de donner comme un démenti à ses suppositions :
— Non, il se réfugie à la guerre ; il est courageux et dévoué, il prend une part aux grands intérêts qui divisent le monde; Oh! sous quels drapeaux dois-je le chercher ? Dis-le-moi, autre inconnu qui réponds dans mes flancs aux anxiétés de ta mère ?
Parfois elle demandait aussi à Dieu de lui révéler un nom :
— Son nom ! disait-elle, pour que je puisse au moins l'invoquer, rappeler comme un défenseur dans l'exil et un appui dans un monde meilleur.
Si, au tomber du jour, rêveuse et assise sur un banc du jardin, elle dessinait sur le sable quelques contours indécis, caractères vagues, hiéroglyphes inexpliquables à elle-même, elle se surprenait à chercher, à trier des lettres. Et alors, à défaut du nom introuvable, elle écrivait le sien. Elle l'écrivait comme pour le dédier à l'inconnu. Quelque amoureux officier qui aurait cherché les traces de la châtelaine, aurait pu avec étonnement recueillir en quelque allée mystérieuse: ta Christiane.
Ce hasard arriva à Wîlfrid. Il vit là. par je ne sais quel enchaînement d'idées et de conséquences favorables à sa passion, la certitude que la jeune femme ignorait elle-même son secret ; et il bâtit sur cette découverte l'espérance singulière d'attirer vers lui de plus favorables regards.
Tout était rentré dans ce que les courtisans appellent Tordre, au fond de ce manoir dont lady Buccleugh était le vrai seigneur. Muranoff, revenu mécontent de lui-même et des Moscovites, était forcé toutefois, et bien que sous le protectorat du czar, de feindre encore pour la cause polonaise une sorte de prédilection, tant elle eût été exceptionnelle, et par conséquent dangereuse en ce noble pays , une sympathie ouverte pour les vainqueurs, tout vainqueurs qu'ils étaient ! car les populations ne sont pas toutes éprises de l'étranger : partout les femmes ne vont pas, comme on en a vu en Tan d'abjection 1815, jeter leur mouchoir aux héros de l'invasion.
Or, depuis son retour, Muranoff avait à peine revu Christiane. Quand même il eût trouvé contenance auprès d'elle, n'aurait-il pas craint d'irriter là les jalousies d'Arabelle? et
Aràbelle, malgré ces lâches précautions du prince, sentait grandir sa haine contre Ghristiane de jour en jour. Mais ce qui menaçait le plus l'étrangère, c'était l'amour croissant aussi de 1 artificieux Wilfrid.
Descendue un jour à la chapelle afin de prier avec recueillement pour l'âme de sa bien-aimée nourrice, Ghristiane y était demeurée plus longtemps qu'à l'ordinaire. Tous les dangers de sa situation l'assaillirent à la fois. Il y avait si longtemps qu'on n'avait laissé parvenir jusqu'à elle aucun renseignement sur son pays ! elle pressentait déjà la France malheureuse, elle avait entendu dire autour d'elle que quelques-uns de ses compatriotes restaient prisonniers des Russes, ou erraient dans les bois pour échapper à l'esclavage. Elle priait là pour tous les affligés. Oublieuse du temps et du jour qui tombait, elle était perdue en ses méditations pieuses... lorsqu'elle entendit murmurer d'étranges paroles à son oreille.
— Si vous intercédez en faveur de ceux qui vous aiment, disait-on, ne m'oubliez pas dans les vœux que vous adressez au ciel.
Ghristiane s'était crue seule dans le sanctuaire ; du moins n'avait-elle aperçu en entrant, assez loin de la place qu'elle occupait, qu'un esclave lithuanien couvert de vêtements grossiers et paraissant accablé de fatigue. Et c'était derrière elle qu'on parlait î Le serf s'était bien rapproché un peu ; soit pour s'appuyer à l'un des pilastres, soit pour être à portée d'implorer mieux à sa sortie la charité de la châtelaine; mais il se tenait toujours là-bas, vers la droite, demi-caché dans l'ombre ; et le son de la voix inattendue effleurait l'oreille de Ghristiane.
Enfin elle reconnut Wilfrid. Agenouillé près d'elle, le lieutenant lui faisait obstacle à toute sortie de l'étroite église, et les paroles qu'il laissait glisser comme un souffle, il était impossible à Ghristiane de se refuser à les entendre.
— Pourquoi si constamment dédaigneuse ? et envers un homme dont la destinée ne saurait vous être étrangère?
Frappée d'abord d'immobilité, Ghristiane ne put trouver la force de répondre.
— Je vous étonne , continua Wilfrid. Rien ne vous a-t-il donc averti jamais des droits qui me sont acquis ? Si la donation de l'époux n'a pas suffi à les rendre légitimes, ne vous
a-t-oii pas, madame, méritée par un dévouement discret, une adoration muette et infinie? Ali ! que vous êles heureuse ! si le souvenir ne vous met dans aucune dépendance ! Hélas ! j'ai oublié aussi : mais seulement vos froideurs récentes, Fin jure de vos soupçons, tout enfin excepté une heure dans la vie ! Vous m'appartenez, Christiane ; et ce soir je quitte le château. Je m'éloigne pour une mission périlleuse ; il faudra donc devancer l'ordre de mon rappel près de vous puisqu'on s'obstine à le faire attendre, et en dépit d'une impulsion qui, devrait vous parler pour moi?
Christiane eut horreur d'elle-même.
— Préparez-vous à recevoir l'heureux coupable qui vous a possédée. — Je connais les détours qui peuvent ramener à toi !
La jeune mère pensa défaillir ; puis en voyant se pencher vers elle l'usurpateur, elle s'attacha de toute sa force à l'autel, comme pour y chercher un abri.
— Je pars ce soir, ajouta rapidement Wilfrid ; je serai parti pour tout le monde après le couché du soleil. Seriez-vous rebelle, après avoir été docile et tendre? Les motifs qui pourraient encore empêcher nos liens de se resserrer, vous me les direz cette nuit. Attendez-moi vers trois heures.
Lady Buccleugh parut en cet instant même au seuil de la chapelle. Il lui échappa un cri *, car elle avait été, dans ces demi-ténèbres, heurtée par la brusque fuite d'un esclave qu'elle eût fait périr si elle l'avait pu reconnaître. Et la pauvre Christiane, bien que cette rencontre de l'Anglaise, toujours inquiète et errante dans le château, ne lut qu'à peu près fortuite , Christiane regarda subitement cette femme comme un envoyé du ciel venu à son aide.
— Ah ! madame , pitié ! Accordez-moi, s'écria-t-elle , un secours que je n'oserais pas même demander à mon père.
Wilfrid s'était éloigné ; et dans tout le désordre de son effroi, la pâle orpheline transmit à la maîtresse du prince, en la suivant jusqu'en ses appartements. L'épouvantable confidence qu'elle venait de recevoir. — Wilfrid ! répétait-elle.
— Je le savais, dit Arabelle. Était-ce là encore un secret pour vous ?
— Si je Favais soupçonné, dit Christiane, aurais-je laissé vivre et moi-même et l'être qui pouvait un jour connaître ce malheur?
Arabelle frémit de joie. Elle feignit de ne pas comprendre quelle prompte assistance on avait imploré d'elle ; mais habile à profiter de celte première crise du malheur qui laisse peu d'hésitation dans un crime à commettre :
— À votre place, dit-elle, je me vengerais sur le lâche qui aurait osé me rendre ainsi son esclave... J'en aurais justice... aussi vrai que l'anneau que voilà enferme de quoi punir un assassin.
Cet anneau, nous le connaissons. Il reposait là dans une coupe de cristal. Arabelle s'était détournée, avait fait quelques pas dans son boudoir -, et elle s'arrêta à rajuster l'écharpe d'un rideau de soie, jusqu'à ce que Christiane eût eu le temps de faire disparaître la bague italienne.
La nuit fut prompte à envelopper toute la contrée. Christiane se disait : — - Ai-je bien le droit de disposer de deux existences, d'agir deux fois contre la volonté de Dieu?
Elle se rappela les religieux préceptes de son premier âge, les terribles barrières que l'éducation de sa caste avait élevées entre elle et le projet qui fermentait dans ses idées; mais elle avait honte et répulsion de l'enfant qu'elle portait. Les poisons, les serpents l'eussent effrayée moins dans ses flancs. Elle et cet homme associés pour une création !
Dieu ne m'a soumise au martyre que pour que j'y succombasse, sans doute. Il ne peut pasm'avoir défendu d'échapper au sacrilège plus qu'il ne l'a fait pour de saintes femmes : Dorothée, Cécile et ma révérée patronne dont je suis indigne de comparer le martyre à mon sort. Elles pouvaient sauver leurs jours, si un trépas prématuré eût été un forfait irrémissible; il leur suffisait d'un sacrifice aux idoles , d'un mot prononcé conformément à la superstition des païens : Jésus leur a permis de se refuser à cette condescendance, n'était-ce pas le suicide qu'il leur accordait par la main du bourreau? Je puis donc échapper comme elles à la persécution et à la flétrissure.— Il viendra ! — Eh bien, j'aurai jusqu'à son approche la résignation de cette agonie, afin de ne retirer à mon sort aucune chance d'obtenir le pardon. S'il vient, mon arrêt est prononcé. Il n'arrive en ce monde que ce que Dieu permet !
Elle sut disposer avec sang-froid un peu d'eau qu'elle empoisonna, et puis elle attendit. Elle attendit en contemplant autour d'elle, du balcon de sa haute fenêtre, l'horizon endormi des bois. Tout était enveloppé des vapeurs duprin-
AYMAR lb:>
temps; ies brumes dispersaient PenceDS du mélèze; quelques fleurs de nuit s'ouvraient comme des étoiles, et les étoiles se groupaient au ciel comme des bouquets. Un seul rossignol près de sa compagne élevait sa voix pour la couveuse attentive, et la ceinture de pierre des remparts était blanchie sur ses bords par l'éclat delà lune. Nous avons dit que, par exception à tous les châteaux de Pologne, lesquels ne sont guère que d'humbles demeures non fortifiées, l'habitation de Muranoff était une forteresse. Elle possédait jusqu'à deux tours, puis un cercle de murs assez épais pour que les gardes pussent se promener sur cette épaisseur. Ces murs joignaient entre eux les différentes parties de l'édifice militaire. Christiane n'avait jamais compris, dans son inexpérience, ses terreurs, sa passive résignation de fiancée, comment l'époux surnaturel avait pu s'emparer autrefois, puis disparaître de sa retraite, sans pratiquer les issues que gardaient ses femmes. Elle vint à imaginer alors que ce mur de circuit pouvait avoir servi à cette témérité ; et bien que la muraille n'égalât pas toute la hauteur de la tour isolée, elle attacha ses yeux à ce passage, à ce sentier tout aérien, comme si le péril avait dû venir pour elle par une telle voie. Un moment elle espéra que Wilfrid ne paraîtrait point. Sa mission l'aurait emporté; le devoir aurait triomphé des passions. Mais à force de regarder devant elle, elle crut voir enfin s'avancer quelqu'un! Puis la proéminence d'un créneau déroba presque à l'instant dans sa masse noire la rapide vision qui l'avait frappée. Elle écouta : nul bruit nouveau. Toujours les soupirs de foi seau chanteur et le clapotement des eaux vertes étendues au fond des fossés. Enfin cette fois, elle ne s'est point trompée : une personne approche et marche sur l'étroit rempart avec peu de précautions timides , et elle distingue en même temps Phommeet son ombre.
Son ombre, devenue plus vive tout à coup, semble se détacher du créneau pour marcher droite derrière ses pas.
L'ombre glisse légère, et l'officier armé qui la précède accuse dans son maintien lourd l'hésitation que donne une demi-ivresse.
Pourquoi l'ombre est-elle plus élevée que le corps ? L'infaillible distance qui doit les séparer se désordonné ; les deux objets n'en composent plus qu'un seul. Il y a combat et chance de péril entre deux fautômes.
Bientôt Christiane fascinée se recule, car il lui a semblé voir que l'ombre déplacée avait poussé son maître. Et avant que l'orpheline pût fermer précipitamment sa croisée, elle avait entendu le cri d'un homme précipité du haut des remparts et l'écho des eaux profondes où Je corps s'était englouti. Christiane tomba de peur derrière sa fenêtre refermée; mais presque à l'instant arrachée à cette frayeur par une autre, elle vit s'ouvrir sous un ressort ignoré l'un des panneaux delà boiserie, et cène fut pas Wilfrid qui la reçut mourante dans ses bras.
Dès que la jeune femme eut éntr'ouveri les yeux, elle jeta un cri de joie et abandonna le gobelet de vermeil que sa main serrait convulsivement pour y chercher la mort.
— Ne me demandez point, dit le libérateur, quels miraculeux événements me ramènent ici, ni d'où je viens, ni comment j'ai pu vous porter secours. Me voilà.
■— Vous! balbutia Christiane; et j'attendais...
— Je le sais. On voulait attenter à votre honneur. On ne devinera jamais comment je suis informé, quelles distances il a fallu franchir, quels secrets surprendre, quels ennemis renverser, quelles portes ouvrir : il y a un sentiment, voyezvous, qui triomphe de tout, et j'avais mon bien à défendre !
La jeune mère se sentit ranimée jusqu'en ses entrailles.
— J'eusse porté une vie à jamais malheureuse plutôt que de révéler, Christiane, un secret d'où dépendait votre avenir; mais je serais vingt fois mort aussi avant de souffrir que vous soupçonnassiez un autre que moi.
La pauvre sacrifiée résignée à mourir avait au premier, au seul bruit des pas empressés, cm reconnaître... se ressouvenir... ressaisir quelque chose de la première apparition de son époux. Quand Muranoff était venu , elle avait compris avant qu'il parlât que cet homme n'était qu'un bourreau pour elle ; et dès que le providentiel envoyé Peut serrée dans ses bras, elle reconnut son souffle. Elle subit sa domination. C'était Aymar! c'était le père de son enfant sauvé.
Elle le contempla longtemps dans un immobile délire. Au lieu des terreurs que lui inspirait l'orphelin qui allait naître, elle se flatta maintenant de reproduire fidèle une si chère image; elle crut porter un ange dans ses flancs.
Mais la porte de la tour s'ébranlait avec des menaces de fureur.
— C'est la voix de Muranotï ! . . . Fuyez... dit en pâlissant l'innocente épouse.
Le lendemain, au lever du soleil, tout était disposé pour la chasse dans le château que commandait Arabelle. L'altière Anglaise, cependant, laissait encore piaffer son cheval depuis une demi-heure et se refusait à le monter malgré sa mutinerie gracieuse. Elle attendait le prince pour lui faire, avant de partir, passer en revue une troupe de soldats licenciés. Ces soldats de toutes armes et de toutes nations étaient venus de différents côtés, après la dispersion du corps de Muranoff, chercher protection, service ou feuille de route auprès du prince. Us eussent accepté le plus dur emploi avant que de s'exposer encore une fois au joug russe et à la déportation du Caucase. Ces hommes se tenaient confusément rassemblés dans la cour principale, et Arabelle, qui avait les yeux attentivement fixés de leur côté, semblait livrée à des réflexions profondes. Tout à coup elle s'avance vers deux des étrangers qui paraissent converser à voix basse, assis sur la margelle d'un puits et le regard tourné vers les fossés du château. Le plus jeune est couvert d'une pelisse grossière, espèce de bourka emprunté aux froides régions du nord : c'est à lui que s'adressa l'Anglaise.
— Colonel Aymar, dit-elle sans hésiter, pourquoi le déguisement qui vous couvre? Nous auriez-vous supposés assez ingrats pour vous méconnaître? Avez-vous honte d'une défaite après tant de preuves de valeur? Beau et brave, quel officier français peut se cacher longtemps? Pourquoi vous confondre avec le commuu des vaincus et des martyrs? Nous avons pour vous un asile, ou le moyen de vous faire regagner la France.
Aymar fut un instant stupéfait. II ignorait que l'absence de Wilfrid dût paraître un événement naturel et un fait prévu. La double agitation de son âme entre une vengeance accomplie et l'espoir d'un enlèvement qu'il méditait ne lui laissa pas d'abord toute la libre sérénité de son esprit. Cependant
il avait résolu de passer quelques nuits dans cette résidence, ne fut-ce que pour assurer les moyens d'une réussite douteuse, il s'était flatté d'abord de n'être point reconnu, d'agir à l'abri de la protection collective que le castellau ne pouvait guère refuser à d'anciens compagnons d'armes; mais quand il se vit découvert, il accepta la franchise et le grand jour.
— A vous, dit-il, madame, la vertu assez rare de ne point renier le malheur. Il y a tant de femmes dont les yeux ne savent discerner que le rire et les diamants. Permettez, puisque vous ne repoussez point vos alliés sous des bourkas percées de balles, que je vous demande si vous n'auriez point vu en ce château revenir un allié de plus : le docteur Berthomier ?
— IS on.
— C'est lui dont les courageux conseils nous ont tirés de la Sibérie. Nous nous étions promis de nous rejoindre ici en cherchant à regagner le Rhin. Vos anciens hôtes ne pouvaient oublier ces lieux.
— Je le crois, dit soupçonneusement Arabelle.
Muranoff, parut auprès de sa maîtresse, et dès qu'il reconnut à son tour le prisonnier délivré, il ne put retenir le mouvement qui fronça ses sourcils : il s'éloigna rapidement.
— A ce soir, reprit l'Anglaise, s'adressant au fugitif : je vais donner des ordres pour que toute hospitalité vous soit faite.
Elle parla en effet avec autorité à un officier de la suite, et rejoignit au galop ce prince moitié ours et moitié Polonais, que son astuce féminine savait toujours apprivoiser.
— Êtes-vous fou, Oswald? dit-elle dès qu'elle eut placé la tête de son cheval un peu en avant de l'andalou que montait Muranoff. Vous voulez méconnaître ou désobliger un officier que la fortune vous renvoie, malgré les efforts que vous avez faits pour le perdre? Voyez plutôt clans son retour le doigt de la providence. Ce Français connaît la famille de Glaremond : il est instruit sans doute, et peut-être plus que nous le croyons, des mystères de yotre mariage : car ils n'ont été que trop le sujet des conversations dans cette contrée. Il peut nuire à vos intérêts ; dénoncer par ses lettres, ou peut-être dans une rencontre avec votre vieux beau-père l'état de vos ressources et la position de Ghristiane. Il faut gagner cet homme ou le retenir.
Muranoff fit pour toute réponse un geste menaçant.
AYMAR iM
— Des velléités ne sont pas des faits; répliqua Arabelle. Cet étranger est courageux et ne laissera point choir clans un piège. Le temps des oubliettes est passé, monseigneur : l'époque où l'importun et le vassal avaient la complaisance de disparaître au gré du suzerain est infiniment loiu de l'année de grâce 1832, et vous n'auriez aujourd'hui que la police de Pazkievicz qui pourrait au besoin vous rendre le bon office de le confisquer comme Français et relaps. Mais, encore une fois, il peut nous être utle ; il est plus conforme à vos intérêts de le séduire.
— Pourquoi ?
— Eh ! mon Dieu ! pour les raisons que j'ai dites : et aussi pour des soupçons qui me viennent à la tête, des... prévoyances pour l'avenir de Christian e et les chances que peut nous réserver un prochain dénouement conjugal. Mais ce sont là des mystères dont je n'aurai jamais la hardiesse de développer les détails, si vous n'avez pas la bonté dem'encourager un peu pour une moitié... et l'esprit de deviner le reste.
— Est-ce que vous auriez supposé ce Français assez téméraire...
— Pourquoi pas ?
— Gomment! dit Munaroff, cette inextricable énigme...
— Ils sont Français tous deux : c'est déjà une sympathie. Ils s'étaient connus, je le sais, à Paris, au temps de leur liberté complète ; et il y aurait là, voyez-vous, moins de miracle, monseigneur, que dans la moitié de vos livres papistes,
— Mais le moyen de le distraire de la France.
— La lui peindre telle qu'elle est : peu favorable en ce moment aux vœux des patriotes.
— Comment le retenir en Pologne ?
— Sans peine s'il est amoureux; et s'il ne Test pas, en Faccueillant avec distinction.
— - Mais pour approfondir de telles conjectures et le faire convenir de... que faire?
— Le remercier d'un service rendu.
— Nous réfléchirons, dit Muranoff.
Mais le projet sur lequel il avait l'intention de réfléchir était le moyen prompt de se défaire de ce dangereux hôle, de le perdre, d'anéantir jusqu'à ses traces, soit en le faisant obscurément frapper par un Cosaque, exécuteur de ses volontés, soit en le livrant de nouveau au czar.
Pour Christiane, elle avait passé de la captivité à l'amour, des préparatifs de la mort à l'espérance. Il y avait maintenant pour elle un avenir, une patrie. Il y avait plus encore : il y avait la joie d'être mère.
— Auriez-vous dû, avait-elle dit d'abord à Aymar, vous associer jamais à une trahison ?
— Je vous sauvais de Wilfrid.
Réduite par ce mot au silence, elle n'était plus humiliée de sa condition d'épouse trahie, de l'abandon qu'elle avait enduré, de l'outrage d'avoir été vendue. Son maître la consolait de tout. Je reverrai donc la terre où je suis née : oh ! qu'il est affreux de croire qu'on a dit à sa maison les dernières paroles! Mon fils ira donc jouer au soleil des Tuileries! Elle pleurait encore, mais pleurer c'est espérer; pleurer, c'est aimer, c'est croire qu'on triomphera des obstacles qui vous séparent de la félicité complète ; car il n'y a qu'un être qui ne pleure plus, qui ne sait plus d'où proviennent les larmes : le damné.
Quand Aymar avait à son tour reproché à la jeune femme sa résolution de périr, et la crédulité qui lui avait fait accueillir l'imposture de Wilfrid :
— Je ne le croyais peut-être pas, dit-elle. Il n'y avait que des moments. Je ne croyais plus à rien. J'étais si malheureuse ! Pardonnez-moi, Si vous saviez jusqu'à quelle absurdité s'est élevée mon innocence plutôt que de croire à un époux indigne de mon culte !
Mais un des jours suivants, le castellan rencontra Aymar dans une galerie déserte. Le prince était poussé à cette entrevue par le pouvoir des obsessions de sa maîtresse et sa propre curiosité : double et dévorante inquiétude.
Il hésita cependant. Il sembla chercher des mots. Il sentait si incohérentes les choses qu'il fallait dire, il s'embarrassait avec tant d'anxiété dans les préparations d'un entretien pareil, qu'il s'oublia enfin à l'aborder brutalement.
— Vous devez être bien mal satisfait de moi, colonel, ditil, après l'important service que je vous dois. On vous traite ici avec l'apparente insouciance où on laisserait languir un étranger.Maisilfallaitle temps des épreuves. Il convenait d'étudier votre caractère et de s'assurer de votre discrétion. Maintenant, service, faveurs, protection pour faire ici votre fortune ou retourner dans vos foyers ; réclamez tout de Muranoff.
— Je ne demande qu'un peu de repos, répondit Aymar, le temps de fermer quelques légères blessures et surtout de retrouver, s'il se peut, mes compagnons d'exil* Ma fortune est faite : j'ai une patrie et une famille ; il ne nous restera qu'à vous remercier, prince, de toute la loyauté de votre protection.
— Pourquoi voudriez-vous échapper à la reconnaissance.
— Quel service vous ai-je donc rendu ?
— Est-ce pour faire naître ou augmenter ma confusion que vous m'obligeriez à le dire? Il y a en ce monde moins d'événements fortuits qu'on ne le suppose. Mon choix n'a pas été inopportun à tout ce que vous regardez peut-être comme une heureuse fortune : ni les exigences de l'amour que j'inspire à une autre à votre admission près de l'étrangère. De pareils hasards, colonel, on les fait naître quand on le veut résolument; et la politique est ici au-dessus des galanteries passagères. En France, ma conduite semblerait inexplicable ; mais là où la grandeur et l'ambition élèvent davantage la pensée, nos moyens de parvenir s'ouvrent de larges chemins. Que désirez-vous pour récompense?
Le Français le regarda sans répondre.
— Eh! quoi? connaîtriez-vous déjà et mépriseriez-vous assez maintenant l'objet d'une affection d'un jour pour vouloir renier tout rapport avec elle? Etes- vous informé que si elle fut trompée pour vous, elle fut consentante pour un autre? que cette porte qui vous fut ouverte un jour par une complaisance calculée, intéressée... Christiane l'a laissé franchir souvent à un autre pendant votre absence et la mienne?
-— Vous avez menti, dit froidement Aymar.
— J'excuse, monsieur, l'exaltation de l'amour-propre humilié et l'iucrédulité d'une âme qui serait, elle, incapable de trahison. Je ne veux remarquer en tout ceci que la spontanéité de votre aveu loyal. Laissons au temps à faire le reste.
— Christiane est la vertu même!
— Il est généreux de défendre sa conquête et ses compatriotes. Mais si la chaste princesse avait besoin d'un apologiste de plus, vous pourriez dès qu'il reviendra, adjurer le témoignage de Wilfrid.
— Il est trop loin celui-là, dit Aymar ranimé, pour élever sa voix d'imposteur î
17S AYMAK
— Ii reviendra.
— Peut-être.
— A son défaut, dit Muranoff, le jeune Égidius consentirait aussi à dévoiler ses félicités passées. Mais votre front pâlit, monsieur Aymar ; vos genoux tremblent. Je vous laisse. Nous reprendrons une autre fois ce sujet. Bientôt vos sensibilités seront amorties et vos idées de juste ambition légitimement tournées vers l'avenir. Au revoir.
Aymar demeura accablé. 11 ne crut pas d'abord à cette accusation, monstrueuse dans la bouche d'un époux, protecteur à tout prix de la femme qui porte son nom; mais il se sentit dans l'âme glisser un poison amer. Là où il avait pensé qu'on lui disputerait une femme, il en trouvait pour ainsi dire l'offre méprisante et le don couvert d'ignominie. Il avait compté sur des adversaires : c'était l'ignoble complaisance qu'il rencontrait; l'insulte à l'idole au lieu des poignards tournés contrelui.il s'indigna bien de tant de lâcheté incompréhensible ; il sentit bien des colères implacables à l'idée qu'on outrageait dans Christiane l'être faible, la Française, la rivale d'Arabelle et la captive abandonnée ; mais la parole de l'époux tombait foudroyante sur la conscience de l'amant comme la hache sur le front d'un condamné. Hélas! que nous avons de facultés pour la douleur, tandis que la félicité laisse à peine des traces fugitives ! L'état habituel de l'homme, c'est la souffrance. Le bonheur, le plaisir même sont des exceptions ; l'amertume d'un seul moment dure encore que déjà une suite de beaux jours est oubliée. Les Germains avaient coutume de frapper leurs enfants lorsque s'accomplissait devant eux une action pour laquelle on voulait clans l'avenir invoquer leur mémoire. Ils gravaient ainsi dans leurs jeunes têtes ou la honte d'une invasion, ou le supplice d'un criminel, ou la vente d'un héritage ; et ils se seraient défiés de la durée d'un doux souvenir.
Aymar était anéanti. Aussi, dans ses rapides espérances, le pauvre Sibérien délivré en était arrivé à la sécurité absurde. Il était fou, car il croyait au bonheur, Et Christiane! elle se recueillait déjà dans le rêve d'une délivrance prochaine : elle écartait la moindre distraction à la perspective de son sort; elle repoussait jusqu'au sommeil comme un obstacle à sa joie ; elle s'en défendait comme d'un ennemi qui l'empêchait de penser à l'avenir. Christiane se reprochait
AYMAR ir,
même de n'avoir pas assez prodigué de tendresses à celui qui dans ce moment osait peser les probabilités de son innocence. Elle avait raison : N'hésitons jamais à donner, à promettre môme au delà de nos impuissantes facultés. Ne ressemblons pas au médecin qui torture aujourd'hui pour le bien incertain qui résultera d'une souffrance. Ne retenons dans notre âme aucun sentiment affectueux; ne faisons aucune économie d'amour. Rendons heureux l'objet aimé aujourd'hui sans prévoir demain : demain il sera mort, ou il n'aimera plus.
Aymar regretta d'avoir tué Wilfrid. Il eût donné la moitié de son sang pour ressusciter le cadavre. Il lui passa par l'esprit d'aller s'accuser d'un meurtre, de faire rechercher au fond des eaux les hideux restes du lieutenant pour les interroger et les confondre ; et confondre aussi le prince, et attacher ensuite aux informes débris. la personne vivante d'Egidius pour les replonger tous trois dans le gouffre du fossé féodal. Mais quelle force, quels secours, quels droits avait-il pour affronter tant d'infranchissables remparts? Pas même le chirurgien déjà vieux et l'enfant de Paris, ses plus habituels conseillers. Il ne lui restait que son propre courage, dont il ne pouvait enfin raisonnablement évaluer la puissance au delà de celle de dix compagnons. Il se rappela alors qu'il devait son récent bonheur au hasard, et qu'il était échappé à Ghristiane de dire, au moment de son apparition dans la tour : — J'attendais...
— Elle attendait ! — Qui attendait-elle? — Ce ne pouvait être moi! répétait-il avec désespoir.
Et puis ce nom d'Egidius, ce n'était pas la première fois qu'il frappait l'oreille d'Aymar, avec des soupçons. Celui qui le portait était l'un des admirateurs de Ghristiane : Aymar le savait. Il résolut d'avoir une explication avec ce jeune homme, et il se leva pour aller à lui.
— Votre agitation ressemble à du délire, dit tout à coup près de lui une voix caressante et douce. Quelle pourpre sur vos joues! quel feu dans vos yeux! Mon protégé me confierat-il ce qui peut si profondément l'émouvoir?
Cette voix, c'était la voix d'Arabelle. Arabelle savait tout; elle venait d'être instruite par le prince de l'indiscret emportement du Français, et elle accourait profiter de son émotion pour surprendre ce cœur où elle eût voulu pénétrer tout eu-
tière. La mâle beauté d'Aymar, sa farouche insensibilité devant toute coquetterie avaient irrité les ambitions d'une femme qui voulait partout régner et séduire.
Aymar eût voulu, à cet aspect inattendu, à ce contre-temps, enfermer pour jamais clans son sein la voix humaine, et refuser sa paupière au jour.
— Je vous entends penser, reprit Àrabelle. Ce qu'on vous a dit est peut-être un mensonge. Nous sommets si calomniées, nous autres êtres débiles et toujours esclaves ! L'injustice contre nous est si facile et la vérité si rebelle !
Cette parole arriva à Aymar comme la première brise du printemps après nos rigoureux hivers. Elle lui parut douce autant que le fut un soir à votre oreille, vous en souvenezvous ? votre nom de jeune homme prononcé pour la première fois à voix basse par une coquette. Esprit flottant des faibles hommes ! entendrons-nous toujours l'accent qui nous flatte mieux que l'avertissement sévère qui conseille la sagesse, c'est-à-dire la défiance? Quelle existence peut donc s'asseoir entre la crédulité et la foi? quel pacte peut donc intervenir entre la vérité et le mensonge? La sagesse crie à l'homme : « Connais ! va jusqu'au fond de la douleur, il y a là un trésor à saisir : c'est le vrai. C'est dans le gouffre des mers que s'ensevelit la perle, descends la chercher ; meurs ou guéris ; point de lâches illusions; rapporte le trésor qui se cache, ou reste à jamais dans l'abîme. «
— Oh! plaintif jeune homme! dit Arabelle en se rapprochant d'Aymar. Puis, voulant prendre sa main que celui-ci retira involontairement : Enfant irrité, ajouta-t-elle, dont on a brisé l'idole, à qui l'on a retiré son jouet, ne saurait-on vous le rendre un jour? Pleurez, guerrier, cela console et mène aux belles actions. Vous avez bien raison d'être inconsolable! ces événements-là, mon ami, ne sont jamais arrivés qu'à vous. Faut-il donc pour un mécompte fermer à jamais son âme? outrager toutes les beautés de la terre pour se vouer à l'exclusive adoration d'un faux dieu?
Aymar se crut insensé en écoutant ces irrévérentes paroles de la femme sans cœur. Il avait passé de l'espérance à la honte d'être raille; il hésitait dans son maintien, il balança sur la première démarche à faire; et un seul mot s'échappait entre ses lèvres pâles : — Égidius !
— Égidius? répéta lady Buccleugh : vous voulez Tinter-
roger peut-être? Il ne peut ni ne doit répondre. Le tuer serait la. seule chose qui fût à peu près à votre discrétion. Mais qu'obtiendrez-vous de la mort? La mort. Tandis qu'il peut rester, à votre âge, la gloire et ses consolations. Ah ! si j'avais votre confiance...
Aymar releva malgré lui la tête. L'astucieuse séductrice triompha de cet éclair de pouvoir ressaisi. Elle semblait jouer avec ce cœur de jeune homme comme le chat cruel et plein de grâce avec l'oiseau qu'il a surpris au bas de l'arbre où reposait hier son nid.
— Il faut nous garder, dit-elle, de divulguer les sentiments qui nous oppressent, monsieur, et les secrets qui nous appartiennent. Observez, attendez du temps quelques éclaircissements . Là vos amis peuvent vous servir, et même ceux que vous vous obstinez le plus h méconnaître. Si vous promettiez seulement quelques jours de prudence et de temporisation salutaires... on pourrait, Aymar, offrir . en attendant, une occupation à votre oisif courage.
— Gomment? dit le jeune homme.
— Savez-vous, ajouta lady Buccleugh, en saisissant le bras de l'officier avec une énergie sérieuse, savez-vous ce qu'enferment nos souterrains : mines ténébreuses, odieux cercueils creusés pour ainsi dire sous vos pieds?
— Des esclaves, madame; des paysans abrutis sous le joug de vos seigneurs.
— Des Français! cria Arabelle.
— Que dites-vous ?
— Des Français! qui n'attendent, pour échapper à la servitude et regagner leur pays, qu'un chef moins épris d'une femme infidèle.
— Madame !
— Ah ! si j'avais rencontré sur cette terre déserte une âme que j'eusse été fière de comprendre, et qui m'eût rendu à son tour quelque hommage digne de moi! à quelles nobles entreprise cette imagination qui se déprave ici ne se fut-elle pas
— Des Français, dites-vous? mes propres compatriotes....
— ... Langui >us vos pieds qui foulent nos gazons.
— Conduisez-moi à leur secours. Je jure de tout abjurer pour les servir.
— Et Muranoff! un favori du sort qui n'a pris que la peine
de naître ! A moi ce souverain sans génie ! un courtisan cruel, un tyran médiocre qui ne sait mettre que sa volonté à la place de la raison, et commander au lieu d'être supérieur. Un prince!
— Oh! achevez : quels chemins peuvent conduire au secours des Français?
— Et Ghristiane! être de faiblesse, esclave étouffée avant de vivre sous les préjugés de sa naissance : une femme seulement! Mais deux amis pleins de flamme et d'intelligence qui auraient grandi l'un pour l'autre et se seraient entendus afin d'accomplir le bien, n'est-ce pas vous, Aymar? n'est-ce pas moi peut-être? Une Anglaise comprend la patrie ; et je sens que je me fusse élevée à la hauteur de votre génie.
Aymar laissa échapper un mouvement d'étonnement, de répulsion, d'indignation! et Arabellc le lut parfaitement dans ses regards. Mais, sans se décourager en des projets de plus d'une nature, elle reprit la gravité des paroles solennelles, et dit en s'éloignant sans attendre de réponse :
— Aujourd'hui : aujourd'hui même; à midi, à l'heure des occupations, des distractions de tout le monde, en ce moment sans mystères où chacun dispose de ses loisirs sans avoir à en rendre compte à personne, trouvez-vous dans la forêt qui s'étend à votre gauche au-delà du lac de Loga. Arrêtez-vous près d'un carrefour appelé le Tertre, où sont peintes les armes du comté sur une barrière; et là votre fermeté pourra être mise à l'épreuve.
Un seul événement au monde devait distraire le trouble d'Aymar, et offrir alors un moment de calme à son esprit, en attendant l'heure où il repousserait ou accepterait l'offre qui lui était faite. Cet événement, c'était une lettre de sa mère : et il trouva ce trésor sur sa table quand il alla s'enfermer pour réfléchir. C'était Arabelle qui avait fait déposer là ce papier; il était arrivé sous le couvert du prince : la police russe était censée en avoir brisé le cachet ; mais intact ou non, Arabelle en avait pris lecture, et satisfaite apparemment de l'innocence du correspondant, elle avait permis à l'exilé de se rattacher à des souvenirs affectueux.
«Mon enfant, écrivait madame Beau val, où es-tu? la guerre est tout à fait terminée en Pologne. Cette terre de victimes, le czar l'a décimée, dit-on ; la Sibérie et la France en ont reçu les débris : et je ne te vois point revenir! Mes rêves
te suivent quelquefois dans des déserts, quelquefois je te vois mourant sur un champ de bataille. Ah! reviens nous rendre ta vie qui ne peut plus se dévouer à la gloire. J'ai interrogé sur ton compte notre ministre des affaires étrangères; il m'a dit qu'il eût été informé de ton sort, s'il t'était arrivé malheur, et que sans doute tu te reposais encore de tes fatigues dans quelque château hospitalier. Je t'écris au même lieu d'où ta dernière lettre est partie. Du reste, l'ordre règne toujours, répète Son Excellence. Vingt mille familles exilées lui semblent avoir laissé le pays le même qu'avant la guerre. Et cet homme a combattu autrefois avec les Polonais ! Mais si tu savais mon fils, combien tout s'oublie, se dégrade ici et devient rapidement abject! Qu'importe le reste, pourvu que ces messieurs occupent les grands hôtels ! Reviens te consacrer à moi puisque le succès fuit vos drapeaux. Vivez pour la famille, jeunes gens, s'il vous manque une patrie. Ah! pauvre génération de passage, hommes de transition nés entre l'abus des conquêtes et le fanatisme du repos honteux, dérobez-vous à la contagion dans le sein de vos mères. Vous n'êtes pas coupables de votre destinée : pour en être responsables, il faudrait avoir choisi l'époque de l'histoire où Ton voudrait placer son courage. Il vous reste à aimer et à rendre heureux les vôtres : accomplissez cette mission qui vient aussi de Dieu. Enfants à qui ce siècle aura refusé d'être hommes, que vos mères ne peuvent-elles vous replacer dans le berceau pour vous faire vivre au moins de sourires et de caresses !
« As-tu quelquefois obtenu des nouvelles de mademoiselle Christian e de Claremond? Car je ne sais pins quel nom elle porte à présent, la chère enfant, la pauvre princesse! M. Ghalamel se félicite toujours de sa fortune. Il spécule sur les emprunts que font les rois par le moyen des juifs. Il est monté en grade dans sa légion. Moi, je n'ai que ta pensée pour vivre.. »
A cette lettre était jointe une traite considérable au profit d'Aymar, mais elle était tirée sur un banquier de Kracovie ; et bien que cette ville fût encore déclarée neutre et indépendante, il n'était pas sans danger pour un combattant échappé des plaines de Tobolsk de se présenter en personne pour réaliser cette valeur.
Aymar, partagé entre l'appel d'une mère et sou amour
pour Ghristiane qui l'avait ramené, qui l'enchaînait en Lithuanie, et l'espoir d'être encore une fois utile à des Français, ne pouvait hésiter longtemps. Aussi, un peu avant l'heure prescrite, il était au rendez-vous de la forêt.
Une forêt de la Lithuanie ressemble peu aux grands bois qui couvrent notre sol de France. Chez nous la terre où croissent les plus hautes futaies est encore revêtue d'un tapis de verdure ; il y a des fleurs dans les clairières et çà et là d'odorants fraisiers. Le long des colonnes de nos chênes, le chèvre-feuille monte jusqu'au nid des oiseaux : tout est flexible, harmonieux, ondoyant, touché par le soleil : là-bas, tout est sombre et mort. Sous les ombrages silencieux, la terre n'est jonchée que des débris durs et jaunissants de la feuille du sapin, des fruits du mélèze. Nulle végétation printanière n'aborde le pied des pins rigides. La nuit règne sous les dômes, et de longues mousses, balancées au front des arbres chevelus les font ressembler à des vieillards éplorés.
Aymar remarqua autour de lui des tertres soulevés comme par le mouvement d'un volcan funeste, ou plutôt l'action d'avoir creusé là de récentes et gigantesques tombes. Il s'étonnait qu'une femme l'attendit en ce lieu; et cependant il découvrit à peu de distance sous l'abri d'une roche, Arabelle qui paraissait soucieuse. L'aventureux étranger fut saisi, à cet aspect, d'un souvenir de ses lectures passées : il revit une de ces images que le talent sait graver plus profondément dans la mémoire que ne saurait faire l'existence réelle. C'était une médaille frappée par Cliâteaubriand : le Gaulois se crut en présence de Velléda.
L'Anglaise pourtant n'offrait de ressemblance que par la beauté et la fierté du maintien. Elle fit de la main au survenant ce signe d'impatient accueil dont les voyageurs ont remarqué l'habitude chez les femmes de Rome ou de Florence; et, détachant d'une branche élevée où il semblait dérobé à tous les yeux, un cor de chassé, elle pria Aymar d'en tirer quelques sons graves et prolongés.
Alors il vit sortir avec précaution de la terre un homme. Son front était sévère, sa figure presque masquée d'une teinte maladive et terreuse.
— Voilà notre guide, déclara en riant Arabelle: il ne s'agit plus que de descendre à deux mille six cents pieds sous terre.
La peur qu'elle sentait déjà et qu'elle espérait ainsi faire
partager à son protégé exagérait un peu le calcul de lady Buccleugh ; mais il était certain que le gouffre où elle était résolue de pénétrer à ses côté est celui du globe où l'homme a osé le plus avant pénétrer les entrailles de la (erre. Là, il les déchire à plus de profondeur que pour chercher l'argent du Potose et les diamants de Golconde : et il n'en retire, hélas ! que cette substance utile, le sel, que les gouvernements vendent si cher au pauvre.
— Vous avez à choisir, starostine, dit le mineur armé, et désigné en secret par Muranoff pour accompagner ce voyage, vous avez à choisir entre deux façons de faire la route : ou suivre de palier en palier l'inclinaison de nos échelles, ou vous embarquer clans la nacelle suspendue que voilà. Elle descendra au moyen des poulies jusqu'au plus inférieur étage qui est occupé en partie par un lac.
— Es-tu chargé de m'effrayer? dit en palissant Arabelle, Allume ta lampe sépulcrale, et qu'on me laisse entrer la première.
— Oui ! dit Aymar, le chemin le plus court.
Arabelle avança vers la béante ouverture où le premier moyen de descendre était pratiqué ; mais quand elle aperçut les ténèbres de l'abîme et la fragilité du support où il fallait se confier, elle se sentit saisie d'un vertige et ne put retenir un cri, comme si elle eût été au seuil de l'enfer.
— J'aime mieux, dit-elle, le péril où je n'ai qu'à me résigner sans agir, et la mort courageusement immobile : entrons dans la nacelle.
— Ah ! là dit le guide, il y a peu de risque de se heurter contre les parois du puits, quand même nos étourdis de conducteurs mèneraient trop vite la descente; j'ai une rame de fer pour diriger la balançoire, prévenir les chocs et empêcher qu'elle ne se brise.
Aymar présenta à Arabelle une main qu'elle ne voulu plus quitter. L'homme souterrain s'assit à l'autre bout de son bateau porté par un câble. Il sembla un moment attendre un dernier pèlerin. Puis, à son défaut apparemment, il plaça une lourde pierre destinée à faire contre-poids. Il jeta un papier allumé dans le gouffre pour servir peut-être de signal, et après quelques minutes assez longues à compter, les voyageurs commencèrent à s'engloutir lentement au bruit monotone de la chanson du mineur :
« Ne nous oubliez pas, Jésus, parce que nous vivons plus loin du ciel que nos frères !
» Le mineur renonce à la clarté du bon Dieu pour nourrir ses enfants. Ses peines sont grandes et ses jours sont aveugles. Sa hache est sa femme, sa lampe son soleil, saint Antoine son patron. Le laboureur effleure la terre; et nous, nous allons chercher notre vie dans les plus profondes veines de la mère commune. Le mineur est probe et croyant, mais la fatigue lui courbe les os avant l'âge, et le temps ne l'oublie jamais.
» Ne nous oubliez pas, Jésus, parce que nous vivons plus loin du ciel que nos frères.
» Il est pur le sel de la terre. C'est l'œuvre des anges. 11 fait vivre l'homme et n'alimente point d'animaux vils : point le crapaud qui se gonfle, point la souris aux dents venimeuses, point le ver qui ronge les morts. Là-haut tout change : nuages, couleur des arbres, l'été, l'hiver, lumières, ténèbres; ici toujours les mêmes choses. Ici le temps n'a point d'heures, ici point de saisons. Du fond de nos ateliers, nous ne découvrons qu'un pauvre coin du ciel, mais les étoiles y brillent pour nous seuls aussi bien le jour qu'à minuit... point d'ambition dans nos familles, point de grêle ni de tonnerre sur nos têtes ; ici l'air est sain, les âmes sont tranquilles. Mais si le gaz s'enflamme, si la poudre qui nous aide dans nos travaux ébranle la voûte du mineur...
» Ne nous oubliez pas, Jésus, parce que nous mourrons plus loin du ciel que nos frères ! »
L'embarcation, arrêtée quelques minutes au premier plan, laissa voir d'abord une chapelle avec ses colonnes, son autel, sa chaire, la statue d'un roi de Pologne, Auguste II, et jusqu'à deux enfants de chœur sculptés en sel transparent. Un torrent tombait à côté des voyageurs, et lorsque leurs yeux mesuraient l'ouverture des corridors creusés à droits et à gauche, ils apercevaient dans un prolongement sans limite les mineurs qui, portent leur lampe le long des murs étincelants et soutenus par leurs échelles élevées, ne ressemblaient qu'à des vers luisants. Ces demi-ténèbres rendaient plus vastes la hauteur et la profondeur des galeries et des salles dont quelques-unes avaient servi à donner des fêtes. Un luxe bizarre aussi était celui des chevaux employés là à faire mouvoir une roue et des pompes. Enfin on arriva
au lac. Douze cents hommes travaillaient le long de ses rives, et l'eau était si lourde et si noire dans ses quarante-deux pieds de profondeur, qu'un radeau avait peine à la sillonner. Mais les plus nouveaux et les plus sévèrement partagés des travailleurs ouvraient la terre plus bas encore. Aymar voulut y parvenir, car l'accent allemand avait presque seul frappé son oreille, et il soupçonnait que ses compatriotes occuperaient le dernier cercle de cet épouvantable enfer ! Mais on dit qu'en réunissant la longueur des souterrains qui se croisent aux différents étages, ils n'ont pas moins de cent vingt lieues! Lorsqu'en effet Aymar arrivait à peine au plus profond des abîmes, il entendit distinctement prononcer des mots français, et dire d'un accent presque jovial : — Ali ! ah ! messieurs les curieux, vous voilà sous le lac !
Arabelle, effrayée d'un tel avertissement, leva les yeux comme pour vérifier l'assertion et s'assurer que la masse des Ilots n'allait pas s'épancher sur leurs têtes. Elle ne vit que d'énormes stalactites pendantes au plafond des voûtes: mais c'était déjà le produit des infiltrations secrètes.
Pour Aymar, à la première intonation de cette voix, il avait reconnu un ami : cœur dévoué, soldat sans souci, philosophe à son propre insu, et opposant un éternel, un infatigable courage aux plus rigoureuses phases de son sort : c'était lui.
— Mon pauvre Modeste! s'écria le colonel en serrant affectueusement la main de l'apprenti mineur.
— Tiens! dit l'enfant de Paris, ne voilà-t-il pas qu'il nous survient un sauveur comme à la fin des mélodrames? Quand j'ai vu jouer les Mines de Pologne à l'Ambigu-Comique, monsieur Aymar, je ne me doutais guère que j'aurais là quelque jour un rôle véritable.
L'ex-sous-officier de Krakus souriait encore; mais sa figure était hâve et souffrante. Ses mains saignaient sous l'effort trop constant de la lourde pioche.
Aymar la lui arracha comme pour le remplacer dans sa tache et le soulager un moment.
— Ce n'est pas moi qu'il faut plaindre, reprit l'enfant, mais ce bon vieux, votre compagnon, qui n'a (dus la force de saper les murs, et qu'ils feront succomber à traîner des fardeaux.
En disant ces paroles, il montrait au visiteur le docteur Berthomier qui, assis un moment sur l'un des bras de sa
brouette, levait les yeux vers le ciel absent, comme pour lui demander un terme à tant de maux.
— Arrivé ici avant moi? dit Aymar. 0 mon sauveur! Mes amis, ajouta-t-il en les réunissant, en les serrant tous deux contre lui, il n'est pas temps de se résigner encore à mourir. Il y a encore la lumière et la France! C'est un miracle qui m'a conduit jusqu'ici, et Dieu ne laissera pas sa miséricorde imparfaite.
Lady Buccleugh s'était éloignée dès qu'elle avait vu l'aventureux officier reconnaître des compatriotes : soit qu'elle voulût éviter par sa présence de mettre quelque obstacle aux moyens de s'entendre et de rompre l'esclavage, soit qu'elle craignît, d'entrer trop directement ainsi dans un complot contre l'autorité du prince, soit qu'enfin elle se réservât de déjouer un jour toutes ces espérances.
— Mon sauveur! répétait Aymar essuyant la sueur qui ruisselait sur le front du vieillard, je vous sauverai à mon tour ! mais n'accusez pas la Providence d'une rigueur exclusive : il y a bien des maux aussi à la surface de la terre, et qui sont éclairés par le soleil ! Nous le fuirons ce pays deux fois maudit, docteur. Oublier est le seul paradis qui nous reste.
Pendant cet entretien, on entendait toujours le bruit sourd et lugubre de la pioche et de la sonde des ouvriers. On avait depuis le matin chargé plusieurs mines, et selon les précautions d'usage on éteignit toutes les lumières avant de les faire sauter. Aymar profita de cette obscurité plus complète pour se rapprocher encore, et toujours dirigé par Modeste, des autres Français. Il s'engagea à leur faire parvenir assez d'argent pour corrompre les gardes, et indiqua un rendezvous dans un lieu désigné delà forêt, à un mois juste de distance. Ainsi des avis, des mots d'ordre furent donnés, reçus, échangés, pendant qu'Arabelle cherchait en vain son protecteur dans les ténèbres; et tout était convenu entre le libérateur et les captifs, quand l'explosion s'opéra. Elle fut précédée d'une clarté sinistre et comme infernale. Toutes les voûtes frissonnèrent. La détonation mate et terrible ne fut répétée par aucun écho ; mais la vibration du sol, la réaction des masses ébranlées se firent plus longtemps sentir qu'à l'éruption des volcans. Cette fois l'immersion du lac était imminente.
Le guide n'avait presque jamais quitté Aymar depuis le moment de leur descente; il l'observait et semblait régler ses pas sur les siens. Le Français l'eût remarqué dans un autre moment, mais au milieu des vives préoccupations qui lui faisaient battre le cœur d'espérance, à peine s'il avait vu le manche d'un stylet mal caché sous la blouse entr'ouverte de cet homme. Cet homme, tantôt pâlissant et tantôt frappé d'immobilité, paraissait manquer de résolution.
— 11 faut partir enfin, dit Arabelle, de ce ton que donne l'assurance d'avoir rempli les vœux d'un nouvel ami et mérité sa gratitude.
— Non pas seuls ! répondit Aymar.
— Je vous promets pour demain la liberté des deux Français dont vous hésitez à vous séparer, mais encore faut-il l'agrément du possesseur de ce sombre royaume. Attendez demain, Aymar. Mieux vaut douceur que violence. Laissezmoi employer l'un de ces pouvoirs avant de tenter l'autre.
Elle congédia alors de la main les deux captifs par un signe si affectueux que le vieillard osa y croire, et que le Parisien n'osa railler. Aymar la saisit cette main ; il réprima la pensée enthousiaste de la porter à ses lèvres, mais il ne put se défendre de la presser avec reconnaissance. Et ce sentiment pur, interprété au gré des vœux d'Arabelle, colora d'un vif incarnat son front radieux. Si Aymar eut rencontré ces yeux-là, peut-être eùt-il baissé les siens.
Lorsqu'on transmit au guide l'ordre de remonter, il hésita. Ce rustre était inexplicable. On eût dit qu'il luttait entre la peur et l'appât d'un salaire à gagner tout seul.
— 11 est d'usage, dit-il, madame, que les voyageurs attendent pour sortir d'ici que d'autres voyageurs descendent. Il n'en coûte qu'un seul effort et les deux pesanteurs s'entr'aident. Arabelle, déjà arrivée au-dessous de l'ouverture d'où elle vit paraître et disparaître le jour presque en même temps, allait s'irriter et ordonner que tout obstacle cédât à sa volonté, quand il tomba à ses pieds un papier enflammé assez semblable à celui que le guide avait laissé choir lui-même au moment du premier départ.
— Nous sommes servis, dit le ronducivair devenu docile; embarquons-nous : voilà ce que j'attendais.
Arabelle reprit quelque sécurité durant la lente ri graduelle ascension qui l'emportai!. Aon que les dangers fissent
moindres, car elle était toujours suspendue par un fil au dessus du gouffre; mais, au lieu d'aller au mystère, à l'inconnu, aux ténèbres, elle marchait vers la clarté. Mille illusions naissaient déjà devant elle. Le mystère, c'est tout le secret des terreurs de la mort, n'est-ce pas? Et si Dieu n'eût point entouré ce bienfait de doute et d'obscurité, n'eussiezvous pas déjà été au devant de l'avenir? La romanesque étrangère admirait l'immuable silence qui régnait autour d'elle et les reflets des cristaux qui brillaient tour à tour en imitant la topaze ouïes grenats, suivant qu'ils étaient frappés de la lueur des lampes; puis ces laborieux parias s'éclipsant comme des ombres, et surtout le front si noble de son compagnon, rayonnant parfois des éclairs du courage, et se voilant parfois aussi d'une mélancolie si profonde.
— Aymar ! dit-elle, je vous devrai clone une émotion que je ne croyais pas réservé à la créature humaine : c'est la joie d'une résurrection. X qui consacrons-nous la vie nouvelle? car pour moi je me sens régénérée. J'ai rejeté loin de moi une partie de moi-même : les vulgaires ambitions. Je laisse au fond de ce tombeau des affections vieillies, j'ai dépouillé la première femme. Il ne flotte plus dans mon sang ni l'amour de l'or, ni des honneurs. Je n'ai qu'une passion : celle d'agir dans vos intérêts. Je me sens fatiguée de mon inutilité passée : je veux désormais servir vos projets et vous seconder dans la gloire. Si la gloire, ajouta-t-elle, doit vous occuper seule, ce sera l'unique rivale dont je promets de n'être pas jalouse.
On entendait au-dessus du bateau et sur la tête même des voyageurs si diversement émus, retentir le pieux refrain du cantique que le guide avait psalmodié en pénétrant dans la caverne.
— Ce sont là, dit le guide, des employés, des émissaires de notre maître qui ont des ordres à échanger avec moi dans le passage. Nous allons nous rencontrer à la moitié juste de la hauteur. Occupez, madame, le milieu de la nacelle. Gourbez-vous, s'il vous plaît, et n'allez pas vous alarmer du moindre choc.
— Ne nous oubliez pas, Jésus, murmura la voix sinistre qui descendait, parce que nous allons mourir plus loin du ciel que nos frères!
Lady Buccleugh lève la tête, et à peine les deux nacelles,
en se croisant, arrivaient-elles h la même hauteur, s'éclairant l'une l'autre de leur torche rougeâtre, que, parmi les cinq hommes qui survenaient, la maîtresse du prince reconnut une face hideuse, et à elle trop familière : Alff, le Cosaque, l'exécuteur sanglant des œuvres de Muranoff.
Le guide d'Aymar voulut, pour s'arrêter, saisir au passage la balançoire opposée à la sienne. 11 jeta un grappin à travers les câbles, à peu près comme fait le corsaire pour tenter l'abordage; mais Arabelle a tout vu. Elle a, par l'intelligence acquise delà perversité du prince, compris qu'il avait ordonné un meurtre. Elle devine que le Français était destiné, ou à rester au fond de la terre sous le stylet de leur conducteur, ou, faute de cette réussite, à être frappé dans les airs, comme le milan l'est quelquefois par le vautour, puis précipité dans les mines. Sa mort passera pour l'effet d'une chute malheureuse.
Aymar, insouciant, tournait le dos à ce lâche péril . Arabelle, avec la hache du mineur, se mit en devoir de couper l'attache qui liait déjà les deux embarcations l'une à l'autre, Alff, averti qu'on allait le séparer de sa victime, eut l'audace de passer de son bateau dans l'autre. 11 calcula que son poids allait réentraîner la barque ascendante et qu'il suivrait le condamné replongé dans les mines et incapable d'échapper désormais à deux bourreaux. Mais Arabelle était entre Aymar et l'assassin. Que ne peut la présence d'esprit d'une femme, terrifiée tout à l'heure par la seule action de son voyage, et armée maintenant de la puissance d'une passion qui grandissait dans son cœur. Arabelle, se sentant déjà redescendre, eut la pensée de faire rouler la pierre énorme dont le poids avait été estimé pour ne pas donner un trop rapide mouvement d'ascension à la nacelle. Elle la souleva en effet, et la précipita de ses mains délicates et tout à coup si fortes. La pesanteur du Cosaque remplaçant à peine la gravité du lest perdu, le bateau d'Aymar devait remonter ; et il remonta eu effet si rapidement qu'il ramena à la fois à la lumière le Français et l'assassin troublé, indécis, immobile sous le regard d'Arabelle. Ce regard fut impérieux et fascinateur comme celui de l'hyène qui défend sa famille. Alff et le guide se sauvèrent en mettant le pied sur la terre sans oser de nouveau regarder les voyageurs.
Arabelle résolut de demander le soir même leurs têtes à
Muranoff : et les deux esclaves se promirent d'être plus heureux une autre fois.
Aymar n'avait donc point soupçonné son danger. Il avait bien vu autour de lui des mouvements incohérents et rapides ; mais les intérêts de son cœur étaient si vifs, que sa raison n'avait pu saisir ce que ses yeux avaient aperçu. Ne connaissez-vous pas ces moments de méditation abstraite, de rêves éveillés, de somnambulisme moral où les gestes et les actions d'autrui passent devant vous comme les images du sommeil? Et puis le courage et la loyauté seront toujours aveugles devant la perfidie. Le Français n'eut point l'idée d'un piège, l'amant trahi de Ghristiane ne supposa pas qu'il pût autour de lui rôder une autre menace du sort. Comme si le proverbe grec n'avertissait pas au contraire votre défiance une fois éveillée : « Heureux le malheur qui n'est pas accompagné d'un autre! » Mais l' intrépidité n'est pas en garde contre les traîtres, contre la fidélité le parjure. Si la profonde amitié ne se proteste jamais, c'est parce que la plus grande assurance qu'elle offre est d'ignorer qu'on puisse douter d'elle.
— Et vous nous oublierez, disait langoureusement Arabelle en regagnant le château, dès que vous aurez retrouvé votre France ingrate? Allez revoir une mère, car je suppose que c'est elle qui vous écrit ; allez rendre une famille à ces bannis qui placent en vous leur confiance ; mais revenez vers une contrée sérieuse où nos affections, à nous, sont invariables, Là-bas vous serez méconnu, peut-être calomnié ; ici vos talents seraient entourés d'estime et d'honneurs. Ici vous seriez civilisateur et prophète. Adoptez la Pologne, et laissez-nous vous consoler des passagères rigueurs d'une première destinée.
L'horizon était pur, l'air embaumé. Au sortir d'une caverne, Aymar eût respiré avec joie les parfums du soir, s'il restait sur la terre une jouissance possible au cœur torturé de jalousie, à l'esprit fasciné d'amour. Hélas î il ne voyait pas même la pourpre du soleil mourant, il n'entendait pas les oiseaux qui, deux à deux, s'endormaient sous les charmilles;
il ne sentait pas sur son bras le Itfââ dArabelle dont la pression s'approchait de son cœur. Il était loin toutefois de vouloir blesser cette dangereuse personne. 11 se fût accusé plutôt d'ingratitude : car il comptait sur elle pour favoriser l'évasion promise, et peut-être avant tout pour arriver à la connaissance complète de la vérité touchant Ghristiane.
Il allait donc répondre avec courtoisie, quand lady Buccleugh abaissa vivement le bras de son compagnon sous l'effort du sien, et d'un regard oblique lui commanda le silence. Aymar, de plus en plus distrait, Aymar dont l'âme était bien loin, n'avait rien vu, rien entendu autour d'eux ; et la fille d'Eve savait déjà qu'un jaloux, se croyant caché à tous les regards, était à quelques pas devant elle.
D'où vient cette supériorité d'intuition accordée à votre sexe, madame, et pour quoi une telle subtilité d'organes départie exclusivement à vous et à une seule autre créature de Dieu! A l'une pour escorter, à l'autre pour éviter les pas de son maître? cette divination toute mystérieuse, pourquoi n'est-elle tombée en partage qu'à la coquetterie de la femme et à la fidélité de l'épagneul? Car pour nous, à peine si nous possédons une fois dans notre rapide jeunesse cette révélation de la présence. Aussi tu aimes à te souvenir encore, Nodier, qu'autrefois au travers d'une fête, au milieu d'une fouie entassée au théâtre, tu te sentais tout à coup averti par un magnétisme inexpliqué, instinct de désirs, subite émotion d'une fibre sympathique, et que tu me disais en promenant autour de toi des regards avides et sûrs : — Elle est là!
Arabelle dirigea ses pas sans affectation vers une statue, ornement d'un quinconce, derrière laquelle le castellan retranché, le cou tendu et l'oreille ouverte, cherchait à saisir au passage quelques mots d'un entretien déjà changé. Elle manœuvra avec une lenteur si adroite ; elle tourna si stratégiquement la position, qu'elle se trouva face à face avec le jaloux honteux.
— Je vous cherchais, dit-elle.
— Au fond des souterrains dont vous sortez, madame ?
— Et pourquoi aurions-nous désespéré de vous rencontrer là, monseigneur? nous y avons trouvé un de vos serviteurs affidés, un des pages que vous honorez le plus souvent de vos confidences : Alff.
Le prince baissa les yeux. Satisfaitede l'avantage de l'avoir fait pâlir, Arabelle quitta vite et cérémonieusement le bras d'Aymar pour s'enchaîner avec une familiarité caressante à celui du maître ; et elle dit vite encore, afin de calmer la fièvre de soupçons qui agitait déjà le cerveau de l'amant tartare :
— Le colonel va partir. J'ai senti pour vous la vanité de lui faire connaître une des singularités de ce palatinat. 11 convient que les étrangers apprécient les ressources de notre Lithuanie, et que monsieur puisse attester à la famille de Glaremond la prospérité de vos vastes domaines. Cette partie de plaisir, dont je vous avais parlé, Oswald, nous l'avons exécutée àl'improviste. En seriez-vous contrarié?
— Moi ! Pendant ce temps, murmura le prince, des envoyés de Varsovie investissaient le château et le soumettaient à leur visite pour y rechercher des Français.
— Je le savais, dit effrontément Arabelle. C'est pour cela même que nous avons disparu un moment afin de vous aider dans un généreux mensonge à éconduire des importuns. Et... ajouta-t-elle négligemment, que vous ont-ils appris de nouveau?
— Que Wilfrid n'est point arrivé au but de son ambassade, madame. On soutient même qu'il n'est jamais parti. Sur cette disparition, ajouta-t-il en regardant fixement Aymar, il y a de singulières conjectures : elles vont s'éclaircir.
Et Muranoff alla s'enfermer avec lady Buccleugh. La conversation fut orageuse. Quelle volonté ne faut- il pas à une femme pour ne prêter sa patience aux efforts qui sont faits pour ressaisir son amour qu'afin d'obtenir pendant ce supplice quelque indirecte lumière sur l'objet récent de son idolâtrie! Arabelle n'écoutait le prince quepour être informée sur Aymar. Elle disait à Aymar, par la pensée, pendant que le prince l'interrogeait : — Je le hais et le méprise de tout l'amour que j'ai pour toi !
Le lendemain, Arabelle rechercha de nouveau Aymar, mais cette fois elle avait au front un air de souci et de mystère qui ne déguisait point ses craintes. Et cependant elle commença l'entretien par des paroles de sécurité et de séduction. Ce qu'elle allait lui dire, elle l'avait depuis longtemps au fond du cœur ; mais cette pensée, elle était résolue la veille encore à la retenir, à la laisser mûrir quelque temps, de peur
de choquer au lieu de séduire. Enfin, excitée de plus en plus à vaincre, poussée par les obstacles mêmes et mille appréhensions inattendues, elle hasarda cette confidence :
— Quandje vous parlais du dessein de vous fixer ici, ditelle, peut-être avez-vous taxé cette proposition de parole vaine, de capricieuse idée, de projet sans consistance? Écoutezmoi : voyez si je n'ai point souci de l'avenir, comme Je pourrait faire une tête déjà accoutumée aux calculs et aux cheveux blancs. Muranoff est destiné à un commandement considérable, et il n'a pas auprès de lui un officier qui puisse couvrir de son savoir la nullité de son éducation militaire et sa vanité d'Altesse : vous et moi, nous gouvernerions le gouverneur.
— Servir les Russes ! dit Aymar ; déserteur de son pays, renégat de sa loi politique pour entrer sous une domesticité de prince !
— Jamais vous ne porteriez les armes contre la France. Le czar n'envie que la Perse et ne menace que la iTurquie. Mais comment me faites-vous l'injure de supposer que je veuille placer au-dessous d'un seul homme celui que mon admiration élève au-dessus de tous ? Ici vous deviendriez notre égal. Le prince possède une jeune sœur ; j'ignore si l'on vous en a parlé, par la raison simple qu'elle est éloignée d'ici, placée au couvent de la Visitation à Wilna, et que l'ambition de son aîné, le dérangement de sa fortune, réservent, je crois, la pauvre fille à l'honneur d'être un jour chanoinesse ; mais nous pourrions faire rapporter cette loi d'exil. La novice n'a que dix ans. C'est une enfant, une poupée encore, que nos usages ne permettraient d'épouser que pour la replacer dans la sainte demeure en attendant sa nubilité. Ce sont donc trois années, au moins, qui seraient données ainsi à vos regrets, à. vos libres courses en France, et à l'espérance pour vos amis de cultiver en paix votre affection. Que pensez-vous de ces projets?
— - Qu'ils sont graves, milady, dit doucement Aymar. Je suis touché de votre sollicitude ; mais, malgré ma déférence extrême pour la gracieuse ambassadrice, je demande le temps de réfléchir.
— Vous aimez toujours Christiane !
— J'espère que non, dit Aymar.
— Eh bien, il faut choisir aujourd'hui même entre la paix
et la guerre : les honneurs ou la persécution. Le temps a marché rapidement depuis hier; on vous accuse et je yeux yous sauver. Ii faut, je vous le dis maintenant sous l'impérieuse loi delà nécessité, contracter alliance avec le prince. Vous êtes libre, vous êtes riche et vous le pouvez faire. Il y va de vos jours et de ma sécurité.
— Je ferais beaucoup pour assurer votre repos ou le défendre, madame ; car je vous devrai l'accomplissement du seul projet qui m'intéresse. Vous avez créé dans mon âme un but nouveau, un motif de vivre. Mais je protégerais nos jours, s'il le fallait, autrement que derrière un autel et à l'abri d'un serment imposé.
— Vous la reverrez, monsieur, cette beauté si pure ! Le prince est informé de votre récente et périlleuse visite. Vous la reverrez : nous le désirons. Votre égarement, votre vanité, peut-être, luttent encore contre l'aveu d'une honte et l'autorité de cette accusation, qui dut coûter bien cher à l'époux qui l'a portée! Vous pourrez interroger encore une fois l'objet de votre aveuglement, et juger par vos yeux de la confiance qu'une telle femme mérite.
Aymar tressaillit d'espérance, puis d'émotions pénibles, de doutes, de combats contre lui-même. Il n'osa demander d'abord ni comment, ni dans quels délais, ni par quel moyen on le ferait parvenir jusqu'à la captive ; et lorsqu'il retrouva enfin assez de résolution pour élever la voix, lady Buccleugh avait disparu. Elle avait disparu, la colère dans les yeux et les lèvres contractées.
C'était une lettre, écrite simplement par Ghristiane à Muranoff pour réclamer sa liberté avec le droit de retourner en France, qui avait commencé la découverte de ces mystères. Des entretiens où l'un mettait tant de fourberie, d'avarice rusée, et l'autre tant de franchise innocente, avaient achevé d'éveiller des soupçons funestes.
Sur le sort de Wilfrid, on ne savait rien de positif encore, si ce n'est que des bijoux et une précieuse montre de fabrication russe ayant appartenu au lieutenant, venaient d'être entrevus dans les mains d'un juif de Witepsk. Personne, excepté Ghristiane, peut-être, n'aurait pu indiquer une trace de l'événement et aider à remonter à la source d'une pareille obscurité. Et encore avait-elle vu je ne sais quelles actions s'engager sous ses yeux sans en saisir la complète intelli-
gence, et comme on suit, dans les longues nuits de novembre, l'inexplicable absurdité du cauchemar. Une nuit, que restée appuyée sur sa fenêtre, car elle était privée depuis long-temps de tout repos à cause de la mortelle inquiétude de son avenir et de l'absence d'Aymar, dont elle n'entendait jamais parler, dans une de ses nuits de silence etde solitude, elle avait été, ou elle avait cru être témoin d'une apparition étrange.
A l'horizon, la forêt était alors plus enveloppée de brumes qu'à l'ordinaire, et à ses pieds dormaient ces eaux du fossé bordées de leurs roseaux, demi-couvertes des palmes du glayeul et des mille petites feuilles de la lentille des fontaines. Quand la lune perçait les nuages par intervalle, sa clarté glissait sans laisser saillir sur cette morne sur face d'autre objet qu'un point noir légèrement hors de l'eau, arrondi dans ses contours comme les flancs d'un brochet mort, ou le plumage flottant de la sarcelle que le chasseur n'a pu faire rapporter par son chien craintif. Cet objet, impossible à distinguer nettement, occupait involontairement les regards de Christiane, qui se rappelait avec anxiété les instants de cette autre nuit qui avait précédé le retour d'Aymar. Sans pouvoir en raisonner les causes, son attention était ramenée incessamment là avec une impression de curiosité poignante. Durant le jour, les hirondelles ne passaient qu'en criant sur cette partie du marécage, et le soir, les corbeaux décrivaient au-dessus de vastes cercles comme pour s'appeler et s'encourager les uns les autres. Quand trois heures sonnèrent à l'horloge de la forteresse, Christiane voulut s'éloigner. Depuis la paix, les sentinelles étaient retirées au lever du jour; et bien que la clarté de l'aube ne parût pas encore, Christiane avait vu relever le dernier factionnaire. Peu après, elle entendit un léger mouvement, un frôlement dans les herbes renversées : c'était l'étroit bateau qui vieillissait oublié sur le bord opposé, qui s'émut. 11 s'avança avec précaution. Un seul homme le montrât. Était-ce un pécheur qui venait nuitamnun1 s'emparer des tranquilles hôtes de ce vieil étang? ? 11 ne portait ni nasse, ni flambeau. Ce nocturne aventurier aborda le point noir dont Christiane remarquait l'immobilité. Il se pencha sur l'eau, releva brusquement la tète comme si quelque émotion repoussait son courage; puis il attira à lui, sans peine, d'abord, et ensuite avec de pénibles efforts, un objet d'une
dimension inattendue. Cbristiane reconnut un manteau, puis des formes humaines, et ne put douter enfin que ce ne fut tout un cadavre. Toujours enchaînée à ce spectacle par une force de fascination, elle vit le pécheur fouiller dans des habits en lambeaux. Une grande quantité de pièces d'or roula dans la barque, à faire frémir de joie et de crainte aussi le spoliateur. Elles brillaient à la lueur des étoiles. Puis, avec une indicible et croissante horreur qui rendait ses yeux fixes et glaçait sa voix, Ghristiane vit l'inconnu tirer un large et luisant couteau, appuyé le corps sur le bordage de la barque et séparer du poids, qu'il laissa retomber sous un boulet, quelque chose qu'il plia dans ses vêtements et emporta dans le môme silence, dans le même mystère qui avaient accompagné la venue.
Le juif, détenteur des bijoux et de la montre russe, jeté en prison, Alff fut dénoncé pour le vendeur de ces dépouilles. Alff déclara d'abord qu'il les avait trouvées dans un bois ; une autre fois au bord des fossés du château. S'il n'avait rien déclaré, c'était dans l'appréhension qu'on ne le soupçonnât d'un meurtre. On chercha vainement dans ces eaux profondes, on ne découvrit rien, que des ossements dispersés. Les poissons avaient rongé la chair. Les os pouvaient avoir appartenu à un ennemi tué dans un siège aussi bien qu'à un ami assassiné lâchement, ou même à quelque pacifique animal, tant était étrangère à tous les habitants de ce château perdu, la moindre science anatomique. Nulle tête n'avait été retrouvée. La mission donnée au Cosaque, et que nous avons vu échouer, n'était-elle pas une preuve à subir, une tâche imposée au bandit pour racheter l'indulgence de son maître? D'où provenaient les soupçons attachés si mystérieusement sur Aymar ?
pendant ce temps, Égidius Ogenski languissait oublié et seul. Tantôt il allait en chassant, s'égarer au loin dans les neiges, tantôt il s'enfermait en un lieu retiré de la citadelle, et laissait dans une immobilité complète se succéder ses nuits et ses ournées.Un jour, il voulait visiter la France, un autre, il craignait de franchir l'enceinte même qu'il habitait. Où irais-je?Foupirait-il. Ici j'habite un tombeau, mais j'habite auprès d'elle. Le matin renaît pour tous deux. La cloche du soir nous parle de prière en même temps. Cet air qui l'a pressée dans son vol est tout chargé de mes vœux, il est le
confident de ma pensée et il les lui reportera peut-être. Oh ! qui nommera le plus à plaindre entre celai qui perd ie bonheur connu et celui qui aura passé sans être compris à côté du cœur dont la possession eût fait sa vie?
Egidius fat tout à coup appelé auprès du prince et comblé d'honneurs.
— Écoute, lui dit Muranoff : un être végète ici qui m'attendrit et m'importune. Il doit avoir plus d'empressement que moi-même à se voir affranchi : il faut lui rendre la liberté. Il faut lui proposer ton secours à mon insu, et comme si, loin de prêter les mains à sa délivrance, je désirais le priver éternellement de sa patrie.
— Je comprends mal, monseigneur...
— Il s'agit de la femme qui porte mon nom. Tu sais dans quels bizarres rapports d'autres affections me placent vis-àvis d'elle; le rôle de geôlier me fatigue. Qu'elle s'éloigne; que sous tes auspices elle regagne la France. Je seconderai au lieu d'entraver ce moyen de recouvrer tous deux de meilleurs jours. Enlève-la mystérieusement. Cette affliction m'embarrasse, je ne veux retenir personne dans la tour du Nord. C'est une mode usée dans les romans anglais ; ces brutalités, je le répète, n'ont pour moi aucun profit.
— - Je croyais, dit naïvement Egidius que sa surprise et son émotion avaient fait trembler à cette parole, qu'il était attaché pour vous, monseigneur, d'immenses avantages à cette alliance ?
— Erreur! la présence de la Française devient de moment en moment plus incompatible avec la sécurité d'Arabelle; et j'aime mieux la paix que la richesse, le bonheur présent, que les éventualités d'un très-équivoque avenir, Il faut me délivrer de cette femme : formez un complot contre moi-même. C'est l'époux qui se chargera de récompenser le ravisseur.
Le pâle officier crut pressentir un piège clans cette proposition si inattendue. Rien ne lui sembla vraisemblable dans la sincérité d'une telle mission ; mais pour échapper à l'inertie où s'engourdissait sa vie, revoir Chrisliane, approcher d'elle et l'entretenir un moment sans témoins, quels hasards n'eût-il pas affrontés? Il arrêta sur le castellan un profond regard : celui-ci ne détourna point les yeux, et saisissant la main de son agent, plus troublé encore que docile : — J'ai compté sur ton dévouement, dit-il. Voilà une clef, voilà de
l'or : que la célérité du service rendu soit digne de la confiance qu'il suppose.
— Mais, monseigneur...
— Encore des hésitations? Et quand je ne dirais pas tout au porte-enseigne? quand la politique d'un chef garderait quelque réserve nécessaire, est-ce un motif pour balancer à le servir? Rendre une exilée à son pays, monsieur, et à sa famille, est-ce une action indigne de votre chevalerie? Est-ce une entreprise au-dessus de ton courage ?
Egidius frémit du doute seul élevé sur sa résolution.
— Eh bien ! propose-lui ton aide, ne néglige aucune instance pour la décider à te suivre. Il suffit à ma responsabilité que je ne puisse être soupçonné jamais d'avoir pris part à cet événement et d'en avoir eu la plus indirecte connaissance.
— J'irai, dit Égidius. Dès ce soir...
— Pas avant minuit, répéta Muranoff.
Et sous le prétexte d'une ronde, il conduisit l'officier au bout du mur du rempart qu'Aymar connaissait bien. — Soupçonnerait-on, dit-il, qu'il y ait là une ouverture? C'est une issue apparemment pratiquée quand on a bâti cette forteresse, soit pour favoriser la sortie des assiégés, soit pour quelque autre mystérieux projet. Ces deux larges pierres tournent sur leurs bases et livrent un passage qui, imperceptible au dehors, communique avec la tour par un escalier ménagé dans l'épaisseur des murs.
La nuit vint, et dès que la lune fut cachée, Arabelle chercha Aymar et lui proposa de réaliser sa promesse de lui faire revoir Christiane.
Le Français eut peine à retenir un cri de joie : puis il se sentit humilié de sa faiblesse, car le souvenir des accusations qu'il avait entendues le fit rougir, et il pensa à refuser. Mais pendant que sa volonté hésitait encore, sa marche involontaire s'attachait aux pas de son guide.
— Entrez, dit lady Buccleugh, lorsque, arrivée à la porte de l'appartement reculé, elle vit le Français tout à coup pâlir, puis prêter une inquiète oreille, et marquer enfin du geste un ardent désir d'absolu silence.
— Qui peut vous arrêter?
Aymar avait posé la main sur la poignée de cette porte, comme pour défendre de poursuivre l'entreprise. Au bout
d'un moment, il sembla résolu à faire tourner les gonds. Mais Arabelle à son tour s'y opposa.
— Écoutez!
— C'est la voix de Christiane. A qui peut-elle ainsi parler à cette heure?
— Écoutez !
— Noble cœur, disait la captive, était-ce de tous que je devais recevoir le plus éclatant témoignage de dévouement ? Comment ! le sacrifice de votre chère Pologne...
— Si je ne vous quittais pas, madame, répondait-on, que parleriez-vous de sacrifice ?
— J'aurais désiré sans doute partir. J'espérais bien être retirée de cet asile où mon honneur et ma conscience ne me permettent plus de demeurer ; mais...
— Vous connaissez donc un être qui ferait plus volontiers pour vous l'abandon de sa vie? qui consentirait à payer plus cher le bonheur de vous avoir délivrée ?
— Je ne m'appartiens plus, éluda Christiane. et c'est à moi d'attendre. Dieu, qui a disposé de mon sort, se lassera peut-être de me frapper par tant d'épreuves. Mais vous vivrez, vous, dans mon éternel souvenir.
— C'est Égidius ! prononça Aymar avec accablement. Puis, sans se souvenir d'Arabelle et sans avoir remarqué son maintien, il s'éloigna. 11 descendit avec un profond sentiment de dégoût, et alla seul, sans projet, errer sur les bords de cet étang où il avait précipité Wilfrid. Qu'il eût voulu changer son sort pour celui de sa victime !
Arabelle ne devait pas tarder à venir aigrir le sanglant dépit d'Aymar et empoisonuer sa blessure. Elle le chercha. Mais trop expérimentée pour le froisser dans son amourpropre et à l'amener peut-être par la contradiction du cœur de l'homme à défendre l'objet de sa propre rage si elle l'attaquait, elle ne chercha à l'attirer à elle que par des flatteries, et le souvenir du prix que le prince mettait à le compter dans sa famille.
— Xotre jeune sœur arrive aujourd'hui, lui apprit-elle. Honorez, croyez-moi. la maison d'un prince eti consentant à en faire partie. L'occasion est belle pour montrer que la fortune d'un homme tel que vous a d'éclatautes revanches à prendre !
Aymar renferma ses sentiments aussi bien que ses projets,
11 ne défendit point qu'on parlât pour lui à Muranoff, et cependant s'il n'avait pas promis cle s'associer dans peu de jours à l'évasion de quelques frères d'armes, peut-être n'eûtil pas retardé d'une heure l'instant cle s'éloigner. Il alla dans cette forêt où se creusait l'entrée des mines avec l'espoir de renouer ses intelligences, et hâter le jour du salut des travailleurs.
Là, abrité au pied d'un chêne, il tomba peu à peu dans une mélancolie noire. De tous les sentiments de l'homme, en est-il qui trouble sa raison et métamorphose aussi rapidement les objets, que la fièvre d'un esprit jaloux? C'est le prisme décomposant la plus pure lumière, c'est la goutte de ciguë qui peut changer en poison les rayons du miel. Christiane ! cette tille d'une illustre maison, ce trésor de pureté, cette sainte résignée à mourir comme l'hermine, plutôt que de tacher sa robe d'innocence, il se la représenta fausse et parjure, il la voyait armée de pièges et de déceptions. Il blasphémait alors... et puis, pour revoir au-dessus des arbres le château qui la renfermait, il essuyait fréquemment ses yeux. Enfin il se jugeait bientôt lui-même objet d'une trahison, victime d'un ridicule, et son orgueil s'exaltant jusqu'à la fureur lui conseillait les plus étranges vengeances. La plus sûre était de se montrer insensible et déjà consolé par un autre avenir du renversement de cette affection si mobile.
Mais il vint à entendre au loin le bruit des cors et de confus appels qui se répondaient de presque tous les points de l'horizon. Un cheval aux hénissements sauvages, et tels que les poussent dans leurs steppes de ronces les ardents poneys de l'Ukraine, passa tout à coup à ses côtés. Il prit cette réalité pour une apparition, tant l'essor du coursier avait été rapide. Il lui sembla entrevoir une toute jeune et intrépide fée, avec un habit de religieuse et des ailes, emportée par cette monture, et qui, au lieu de s'effrayer de la vélocité surnaturelle de sa course, l'excitait encore par les sifflements d'une branche de coudrier. Ce fol écuyer rappela à Aymar les traditions de nos provinces, où des farfadets vêtus de rouge affectionnent la jument du pâturage, vont l'abreuver aux sources où croît le baume, et lui tressent dans la crinière des nœuds qui serviront d'étriers. Disparaissant à travers les crins vagabonds et les cris folâtres, ce fut comme une vision fantastique. Un ruisseau cependant se présentait
au milieu du sentier, et arrivé sur le talus, le coursier s'allongea en flèche ; mais au moment où lui et le cavalier passaient sur l'autre rive, la masse unie jusqu'alors se sépara en deux parts, et au-dessus delà tête de l'indompté serviteur vola, noir et blanc, un poids léger qui alla se poser sur la fougère. Les rires n'en furent pas interrompus,
Aymar s'approcha vivement, et iî crut à une illusion nouvelle en trouvant sur l'herbe deux frêles personnages fraternellement renversés. L'un était un enfant de neuf à dix ans, petite fille riant encore dans sa robe de visitandine et tenant dans ses bras sa compagne ; l'autre qu'on eût pris pour sa sœur, impassible beauté aux couleurs immobiles, aux cheveux blonds mêlés, aux yeux un peu trop brillants et fixes, n'était que la poupée, inséparable amie que portait devant elle à cheval la propre sœur du prince de Muranoff.
Dès qu'Aymar s'élança pour relever son altesse :
— N'est-elle point blessée? dit-elle; n'a-t-elle perdu ni son bouquet, ni ses bas, ni son tablier? Pauvre Gasakina ! elle a eu bien peur, allez ! Sommes-nous loin du château ?
— Eh! quoi, mon enfant, dit Aymar avec bonté, vous seriez?...
— Lolenka : la sœur unique du prince. Ah ! cette maudite escorte, elle m'a fait périr d'ennui ! — J'ai bien faim aussi ! — Je viens pour me marier, savez- vous? — Ètes-vous notre vassal, vous? — Mon futur est beau, n'est-ce pas? — Vous pourrez baiser ma main dès qu'elle aura reçu un anneau d'or. — Ah ! tenez, voilà mon cheval qui s'arrête ; mais nous ne voulons plus remonter dessus, n'est-ce pas, ma fille? — Envoyez-nous donc deux esclaves pour nous porter.
— Je ferai tout seul cet office, dit le Français. Et il s'empara lestement de la princesse qu'il éleva à la hauteur de son cou, tandis qu'elle-même emportait Gasakina par un geste pareil.
A les voir ainsi tous trois arriver dans les cours du château, Arabelle prit l'occasion de remarquer que cette rencontre ne pouvait être l'effet d'un simple hasard, et elle parla de sympathie, de prédestination.
— Gomment! dit Lolenka qui mettait assez de complaisance à rester dans les bras de l'officier, c'est celui-là qui serait mon mari? Ah! tant mieux. 11 est un peu grand, mais il est gentil. Nous nous aimerons bien. 11 a déjà été bon pour nous !
Et elle se préparait à lui faire embrasser Casakina, lorsqu'elle rencontra un coup d'œil sérieux de son frère qui déconcerta un peu sa confiance.
— Accomplirais-je ce singulier projet? me marierais-je loin de ma mère? puis-je me lier d'adoption à une patrie nouvelle? et pour des avantages que je méprise, des honneurs qui me font pitié, me séparer des souvenirs que je révère? Ce n'était pas à toutes ces questions qu'Aymar se répondait, mais seulement à celle-ci : — Ghristiane le saurat-elle? Il était si impatient de lui porter ce coup, de lui apprendre à la fois qu'il n'était ni sa dupe, ni sa victime, qu'il ne se refusa point à être fiancé sur-le-champ, selon les usages de la Lithuanie, avant même que les actes et les consentements venus de France pussent donner un caractère authentique à cette alliance à lui suggérée. Il espéra rencontrer Ghristiane dans la chapelle où il était venu une fois pour elle braver la mort. Il pensa que son rang, son droit, lui commanderaient inévitablement de prendre part à cet acte si solennel. Mais il ne put supposer, quand il alla d'avance visiter l'autel à la lueur des flambeaux, qu'elle était là déjà obscurément réfugiée en une tribune. Tout était silencieux, morne et glacé dans cette enceinte.
Les sentiments étaient faux, de même, dans le cœur des autres personnages. C'était l'avarice et la crainte qui allaient faire agir Muranoff, une passion honteuse et ardente couvait dans le cœur d'Arabelle, et la vengeance animait Aymar. Seule, Lolenka était heureuse et sincère; et si ses préoccupations n'étaient pas précisément celles d'une épouse, du moins n'affectait- elle et ne dissimulait-elle aucune de ses impressions. Son humeur se mêlait naïvement de tristesse et de joie. Sa joie, c'était la satisfaction d'être belle : car elle portait une robe de drap d'or qui ne formait aucun pli, et sous laquelle elle s'avançait comme sous l'abri d'une cloche. Sa tête figurait l'anneau resplendissant; et puis un grand chasseur à plumes vertes et rouges venait à la suite, en portant respectueusement son missel. Sa tristesse, c'était l'absence de son amie, car on n'avait pas voulu consentir à ce que la discrète confidente pénétrât dans la chapelle. Et cependant la parure de ce témoin n'avait pas été moins soignée que celle de la princesse. Avec quelle attention surtout n'avaitelle pas fait attacher sur le front verni la moitié de sa cou-
ronne de fleurs d'oranger! Mais Aymar avait remarqué les yeux rouges, il avait vu les gentilles lèvres s'allonger; et, clans les plis d'une pelisse envoyée à la future épouse par une femme de chambre, il avait réuni les deux inséparables à l'autel.
— Oh! merci, cria la fiancée un peu trop haut. Elle en devait être aussi, n'est-ce pas? Nous aimerons notre mari de toute notre âme !
Mais la décisive raison qui allait faire céder Aymar aux sollicitations d'Arabelle, il faut la dire.
— Le projet des Français est découvert, lui avait annoncé l'Anglaise le matin : n'allez pas en accuser ma discrétion, mais la propre étourderie de vos compatriotes. Du reste, ne paraissez point vous inquiéter de l'événement; le prince n'a rien à vous refuser en un tel jour, et je lui donnerai l'idée de vous offrir lui-même leur liberté ce soir.
Au moment d'aborder le temple, Aymar fut arrêté sur le seuil par les gestes mystérieux d'un homme accablé par l'âge et dont tout l'extérieur était courbé.
— Un juif! dit le courtisan qui suivait. Il vous proposera sans doute quelque orfèvrerie venue d'Angleterre,
— Et en ma qualité de prétendu, je ne saurais reconduire, répondit Aymar, qui sous ce déguisement avait déjà reconnu l'intrépide Modeste.
Il le suivit en effet à l'écart, averti qu'il était déjà du péril de la petite colonie française.
Et Christiane? Que faisait cependant Ghristiane? Ce n'était plus la femme indolente et timide comme au temps où son sort avait reposé plus en sa famille qu'en elle-même. Elle avait dans l'abandon retrouvé l'énergie et le vouloir. Pauvre plante trop soutenue par plus d'un tuteur, elle avait d'abord incliné la tête, puis appris enfin à porter le faix de sa propre existence. Calme et comme insensible avant que la vie ne l'eût blessée, elle s'était réveillée sous la douleur. Les angoisses qu'elle avait senties, l'amour qu'on lui avait pour ainsi dire imposé avaient métamorphosé ce caractère et transfiguré cette âme. A peine autrefois osait-elle dans la création tenir la place d'une victime, aujourd'hui elle réclamait pour deux une place au soleil.
Mais le pope, au casque d'or des Hébreux, aux habits semés de pierreries, chargé de la bénédiction nuptiale,
occupait déjà le milieu de l'autel. Muranoff prit lui-même Ja main de sa sœur pour la présenter à Aymar, et s'associer à la question qu'allait prononcer le prêtre. — Tout à l'heure quand on demandera : Prenez-vous le colonel Aymar pour époux, que répondras-tu?
— Oui : se pressa de dire Lolenka avec la candeur accoutumée de son sourire.
Mais l'époux manquait, il était attendu à différents degrés d'impatience et peut-être de terreur. Un mouvement se fit tout à coup dans l'assemblée. Les têtes s'élevèrent; tout le monde pensa que le personnage qui s'avançait de la profondeur du sanctuaire était Aymar, et plusieurs même prononcèrent le nom du Français.
— Eh! non! dit Lolenka de sa voix claire et pure : c'est une dame. Elle est bien belle et bien pâle !
La démarche de la jeune femme était pénible; mais que son front était calme et noble !
— Christiane ici ! murmura le prince. Que prétendez-vous faire?
— M'opposer, dit-elle, à ce mariage.
Un frisson parcourut l'assemblée.
— Eh ! pourquoi, madame ? demanda le saint ministre.
— Parce que le colonel Aymar est déjà l'époux d'une autre.
— D'où vient donc, interrompit Muranoff, qu'on a laissé cette femme folle descendre des appartements qu'elle habite ?
— Elle! dit avec compassion Lolenka.
— Et qui, ajouta dédaigneusement le maître, atteste ce prétendu mariage?
— Moi, dit Christiane, qui suis sa femme.
— Oh! folle! soupira la fiancée.
Muranoff jouait la tranquillité, la compassion même ; et ses lèvres étaient blanches. Sa main convulsive errait de sa poitrine déchirée à la poignée du sabre qui le quittait rarement.
— Vous savez mieux qu'un autre, prince, que vous n'êtes point mon mari. J'ai dû être livrée à un étranger : Dieu seul a pris soin de me donner à celui à qui il m'avait destinée.
Muranoff ht un signe aux soldats qui lui servaient d'escorte.
— Et vous, ministre du ciel, poursuit la jeune mère, au
lieu de prêter ici votre office à un sacrilège, prononcez mon divorce; autorisez mon départ. Je demande à l'instant môme à descendre de mes honneurs de princesse pour devenir à jamais la compagne d'un proscrit.
Un affreux tumulte s'éleva dans la chapelle. Le pope éteignit les flambeaux.
En ce moment rentrait Aymar. Il n'entendit, et sans les comprendre, que les derniers accents de cette parole ; et Tunique objet qui attira ses yeux fut la rapide image de Ghristiane. 11 ne l'entrevit que d'un demi-coup d'oeil, et comme s'efface dans les ténèbres d'un orage la blanche statue qu'était venu frapper l'éclair. Mais, ô pouvoir de la jalousie ! il vit aussi, pour arrêter son involontaire élan vers elle, un bras mieux armé que par un épée nue. C'était le bras d'Égidius servant de soutien à la défaillante opprimée.
A cet aspect, il demeura immobile.
— Mon Dieu ! criait en pleurant la petite fille, vous verrez que nous ne serons point mariés du tout î Ce sera la faute de la folle. Allons-nous-en nous déshabiller.
Les soldats de Muranoff formèrent à l'instant un cercle de fer et arrêtèrent Aymar.
— Un mot, dit le casteilan, un mot, monsieur le colonel. Vous êtes prié de donner à ses amis des nouvelles du lieutenant Wilfrid.
A ce nom, irrité des souvenirs d'une rivalité déjà odieuse, et exaspéré par l'adversité présente de son sort et de celui des autres Français :
— Je l'ai tué, dit avec un froid orgueil l'amant de Ghristiane.
— Égidius ! acheva le prince, reconduisez en paix les affligés. —Et vous, mon père, préparez cet homme à mourir. — Je vais envoyer Mît
— Eh bien ! comte Ogenski ?
— Quand il m'a vu entrer dans sa prison, madame : Venezvous, m'a-t-il dit avec un accent provocateur, nf apporter
quelque pitié que je repousse ? me proposer un secoure dont je ne voudrais pas pour sauver ma vie, quand même la vie me serait chère? Retournez à celle qui vous envoie, et diteslui que ma consolation de ne jamais revoir la France est que je serai dispensé de parler d'elle.
— Et vous comprenez de pareils sentiments?
— Je comprends peu l'ingratitude. Je sais seulement qu'il est, madame, des hommes qui donneraient pour un regard de vous leur part de l'autre monde. Et celui que vous aimez vous soupçonne !
— Arabelle!... laissa échapper la pauvre Ghristiane.
— Du reste, poursuivit Égidius, l'esprit du prisonnier me paraît troublé sur plusieurs points. Il ne sait rien de ce qui s'est passé hier dans la chapelle ; il semblait désirer avidement l'apprendre, mais plus visiblement encore ne point vouloir le tenir de moi.
Madame, il faut quitter cette contrée. Je ne vous ai rien laissé ignorer des facilités qui vous sont offertes et...
— Il me soupçonne !
— Partez : dussiez-vous choisir un autre guide pour ce projet et repousser jusqu'au dévouement fraternel... qui vous serait acquis.
— Je voudrais, répondit Ghristiane, parler encore une fois au prince. Aplanissez-moi jusqu'à lui des chemins qu'on dit hérissés de gardes et d'espions.
— Le prince, madame, est mourant. L'ignoriez-vous? et depuis hier, presque au sortir de la chapelle, personne n'a pu approcher de son lit sanglant.
— Quels malheurs ignorais-je donc encore?
— On cherchait en tous lieux un esclave : Alff ; et son maître, irrité d'une absence inexplicable, a voulu prendre part aux explorations qui se faisaient pour le retrouver. Il le soupçonnait dans une caverne de la forêt où quelques chasseurs portent quelquefois de l'eau-de-vie forte, entassent leurs provisions sauvages et s'enferment jusqu'à ce que les convives aient perdu tous la raison et presque l'apparence humaine. On n'y a trouvé que des ossements fraîchement dépouillés de leur chair, des cendres rouges et un commencement d'incendie qui gagnait déjà notre plus haute futaie de bouleaux. Mais en traversant le désert qui enveloppe cette retraite, un coup de carabine, qui semblait partir de la terre,
est venu frapper le prince. On ne sait encore à qui attribuer cette action : les uns disent à des Français menacés dans leur liberté ou jaloux de venger le colonel Aymar; les autres à la perfidie d'Arabelle, impatiente de régner ici en souveraine exclusive. D'autres enfin ont soupçonné Alff lui-même comme auteur ou du moins exécuteur du complot. Ce qui mêle à ces soupçons jusqu'au nom de lady Buccleugh, madame, c'est l'absence de cette étraugère. Elle n'a point reparu près de la victime depuis que le prince est en danger de succomber.
Ghristiane n'en écouta pas davantage, et, oubliant qu'elle demandait tout à l'heure un appui afin d'arriver jusqu'à Muranoff, elle s'élança pour s'y rendre seule, et n'eut besoin que de cette volonté ferme et de ce dévouement qui ne rencontre pas d'obstacle tant qu'il n'en sait point prévoir.
Quel tableau ! L'appartement du maître était abandonné. Dans les convulsions de son mal et de sa colère, Muranoff avait tellement effrayé ses propres domestiques et repoussé leurs soins, qu'il était livré à un délaissement absolu. Tombé de son lit en désordre sur le parquet, il avait ensanglanté les rares fourrures et les meubles venus de Londres. Seul avec lui dans cette vaste chambre, un enfant se tenait ou plutôt se cachait dans un angle, n'osant remuer les yeux; et il était facile de voir que la difficulté de sortir le retenait là plus encore que le zèle. C'était Lolenka, impuissante à porter secours : et la présence de Ghristiane vint encore paralyser ses dernières forces.
— La folle ! ne put-elle s'empêcher de dire en la voyant paraître- La déplorable épouse s'acquitta de devoirs courageux. Sa présence rappela les serviteurs, les chirurgiens posèrent un premier appareil, et le castellan lui-même, abusé par les préventions de son esprit et le délire de sa fièvre, s'abandonna à des mains qu'il crut reconnaître pour celles d'Arabelle.
Mais il fallait pourvoir à la délivrance des Français. Ghristiane éprouvait à ce sujet une incessante anxiété; et. bien qu'elle eût pressenti qu'une puissance supérieure à celle de Muranoff, et capable de museler Alff, veillait sans doute à la conservation d'Aymar, elle ne pouvait, dans son émulation jalouse, différer aussi d'agir. Ce fut à Lolenka qu'elle résolut de confier cette difficile entreprise.
— Ecoutez, enfant, lui dit-elle : savez-vous que l'officier français que vous attendiez à l'église est enfermé clans un cachot noir?
— Lui ! mon mari? et pourquoi cela?
— Il ne sera jamais votre mari. On vous a trompée et je ne puis confirmer ce mensonge; mais il faut le délivrer, car on veut sa perte, et c'est à vous seule, peut-être, qu'il peut devoir un pressant service.
Lolenka attribuait à l'état où elle supposait l'étrangère cette dénégation pour elle du titre de son époux au colonel ; mais elle resta persuadée qu'Aymar était réellement en péril, et elle fut touchée de pitié pour son sort.
— Que faire ? demanda-t-elle avec empressement.
— Vous emparer, parmi les doubles clés que voici rangées là et qui ouvrent toutes les portes de la citadelle, de celle où le mot prison est écrit. Tenez, c'est celle-là ; puis avoir, cette nuit môme, le courage de vous en servir. Je ne puis, moi, quitter le prince, dont je suis l'unique secours pour celui qui rejette les miens. Le prisonnier n'aura pas, en vous voyant, la pensée dç refuser la liberté et la vie. Allez.
— Faudra- t-il qu'il vienne vous parler?
— Hélas ! c'est tout ce que je souhaiterais au monde ! Mais une heure, une minute de retard peut être fatale à son sort. Qu'il me croie coupable et soit sauvé ; qu'il parte avec ses erreurs, qu'il devienne libre et que je reste calomniée. Ne parlez de moi à personne. Le plus sage serait de vous borner à faire glisser, en rassemblant toutes vos forces, le pêne de la lourde serrure, et de laisser, en vous retirant, la porte entr'ouverte. Dieu fera le reste et vous bénira, ma mignonne. Les maris ne sauraient vous manquer.
— Oh ! celui-là ! dit la petite fille , c'est celui-là que je veux.
— Sauvez-le donc ! dit Ghristiane.
Ce hardi complot, essayé par de si frêles moyens, réussit. Modeste, échappé à toutes les surveillances, rôdait sans cesse et comme une àme en peine dans les plus obscurs corridors, afin d'épier un moyen d'être utile aux prisonniers. Il causa une vive frayeur à Lolenka ; mais elle la lui rendit quand les deux jeunes et dévoués agents se rencontrèrent d'abord dans les ténèbres. Puis Modeste, dès qu'il l'eut reconnue, vint heureusement à son secours pour faire tourner la clé couverte
de rouille. Elle céda aux deux petites mains posées l'une sur l'autre. Aymar ne dormait pas. La responsabilité qu'il avait prise du salut de ses compatriotes tenait son insomnie si attentive qu'il saisit le premier bruit libérateur ; et Lolenka, surprise de sa propre action, tremblante de son propre courage, était à peine rentrée dans l'appartement où l'attendait Christiane, que des cris échangés, renvoyés par des sentinelles, apprirent aux deux timides conspiratrices que les remparts étaient franchis par leurs protégés. Le nombre des coups de feu, tirés en des directions diverses, indiqua aussi que les fugitifs étaient nombreux; enfin cette fusillade, prolongée au loin et à des intervalles de plus en plus longs, disait encore que le but des surveillants était manqué.
Aymar, en effet, partit. Plus heureux de la liberté d'autrui que de la sienne, il avait assez d'or et de résolution pour assurer la retraite ; et muni de ce double passe-port, il ne pouvait manquer de gagner la France. 11 partait croyant devoir la liberté à Arabelle. Derrière lui d'odieux soupçons contre Christiane l'excitaient à quitter la Pologne, et devant lui se dessinait déjà Limage chérie de sa mère qui l'appelait les bras ouverts.
Cette fuite fut à peine connue, que lady Buccleugh résolut de suivre l'objet de sa récente et folle idolâtrie. Il lui fallait s'attacher à ses pas ou mourir ; car les passions d'une telle femme ne connaissent d'obstacle ni dans les peines , ni dans les crimes. Elles braveraient les distances , elles affronteraient l'échafaud. Mais ce que tout le monde ignorait encore, c'est qu' Arabelle était l'héritière de Muranoff. Celui-ci n'avait pu disposer de ses biens avant d'avoir contracté le mariage français destiné à restaurer sa fortune ; mais, depuis les événements attachés à cette fatale alliance, désespérant de tirer jamais profit de l'héritage des Claremond, il avait aliéné les propres débris de son patrimoine. Vaincu par les captations de l'avide Anglaise, il avait simulé pour elle un acte de vente de ses châteaux, forêts, esclaves : lesquels, pour un prix qu'il était censé avoir reçu, devaient passer au prétendu acquéreur à sa mort. Enfin la révélation du fictif contrat devait tenir lieu d'un testament où Arabelle eût été déclarée légataire universelle. Personne, disons-nous, qu'une seule créature de lady Buccleugh n'était informé d'un acte si périlleux... car si demain il fallait
partir, l'Anglaise voudrait-elle s'éloigner les mains vides? La nuit qui suivit l'évasion d'Aymar rendit enfin un peu de repos à l'esprit de Christiane. Le bruit s'était répandu dans le château que le castellari touchait à sa dernière heure ; et on l'avait encore une fois abandonné aux soins uniques de sa pieuse protectrice. Mais la crise, qui passait pour mortelle, prenait au contraire une issue heureuse, et il devenait probable que le sommeil, en se prolongeant, rendrait au blessé quelque force, et peut-être sa raison égarée depuis trente heures. Lolenka, toujours un peu effrayée d'avoir entendu parler de Christiane comme d'une personne en démence et qu'on avait fait reconduire à sa tour, s'était pourtant accoutumée à la voir. Elle se sentait plus d'attraction pour elle que pour tout autre habitant de ce sombre lieu. Elle voyait sa folie si douce! Elle eût voulu se montrer pour l'étrangère aussi bonne qu'elle la surprenait pour les autres, son frère et les prisonniers. L'enfant avait pris émulation et confiance à voir quels services constants étaient rendus à un si terrible malade. Puis elle en était venue à rechercher à ses côtés une place, à suivre en tous lieux cette compagne, à en solliciter quelques-unes des caresses que la câlinerie d'une petite fille demande ordinairement à sa grande sœur. Dans cette nuit donc, ni l'une ni l'autre n'avait voulu regagner sa chambre éloignée, se déshabiller et se mettre au lit ; mais toutes deux sentaient leurs membres s'appesantir et leurs yeux se fermer. Le silence lointain et le recuillement intérieur qui les entouraient devenaient plus solennels à mesure que marchaient les heures. Ce grand appartement de prince était seulement éclairé par une lampe d'albâtre dont les rayons allaient mourir. L'odeur de l'ambre, si chère aux Russes, épaississait l'air que respiraient les deux femmes. Christiane, la tête demi-renversée sur le dossier d'un gothique fauteuil, laissait errer son regard tantôt sur les reflets capricieux du plafond , tantôt sur une panoplie , où les armes turques et les armes tartares formaient de bizarres contrastes. Puis, c'était là-bas une carte de la France lointaine, dont les contours familiers, la déchirure des mers si connue, occupaient mollement ses souvenirs. Gomment, sans entendre le mugissement des grèves et respirer le parfum des genêts retrouver la forme de cette Bretagne qui pose un pied si hardi dans l'Océan comme pour aller défier l'Angleterre ? Que de doux
rêves à suivre pour Pexilée en côtoyant les roches de Noirmoutiers, les plages vendéennes! Voici les deux bouches fécondes de la Loire et de la Gironde. Voilà ce Roussillon, aimé du soleil, qui affecte une% courbure empressée pour aller toucher l'Espagne, comme l'amoureux danseur avance le pied pour rencontrer plus tôt le pied de sa maîtresse. Enfin ce golfe de Marseille aux ondes bleues et aux franges d'argent, c'est lui qui, depuis lîice jusqu'à Narbonne, appelle le voyageur sur son rivage courbé en deini-cercle comme les bras ouverts d'un ami.
Christiane eût bien voulu changer la position où elle se sentait alanguir ; mais Lolenka, étendue sur le tapis blanc à fleurs écarlates, avait posé sa tête sur les pieds de sa nouvelle amie, et le sommeil l'avait surprise et saisie là, comme un souffle de décembre engourdit un jeune ruisseau. — Dors, lui disait dans sa pensée la future mère, et oublie que nous vivons, enfant. Puis rimmobilité l'envahissait à son tour : ses yeux errants se réfugiaient sous les blanches paupières aux cils noirs, et bientôt, pour tout bruit, la double haleine des deux sœurs hospitalières se mêla à des intervalles aussi égaux que les oscillations dé la pendule.
Alors une femme entra. Elle marchait sur la pointe des pieds, et elle s'arrêta, échevelée et pâle, à quelque distance du lit où gisait Muranoff. Cette image appartenait-elle à la réalité, ou à quelque songe de Christiane ? La femme, après avoir contemplé tout autour d'elle avec une expression de menace, aborda le lit d'un pas impassible et comme un étranger qui s'attend à ne rencontrer là qu'un cadavre. Cependant elle ht le tour de cette couche somptueuse qu'elle semblait connaître, et ne s'approcha que par l'étroit passage laissé le long de la muraille. Elle eût pu échapper ainsi aux regards des témoins, si le sommeil en avait laissé là. Elle se baissa derrière le rideau, courbée en deux à la hauteur des oreillers et un bras étendu. ^Tul bruit ne vint à elle. Elle se baissa davantage : d'une main, elle rejeta brusquement derrière son oreille une touffe de ses cheveux, et de l'autre, fortement posée sur sou propre sein, elle essaya d'en comprimer les battements. Nttl bruit ne s'éleva encore. Alors ses yeux s'animèrent et s'agrandirent. Elle poussa avec précaution la soie sur sa tringle d'acier, mais non si doucement qu'un anneau ne vint à gémir. A ce murmure, Muranoff ou-
vrit subitement les yeux. L'apparition recula... avec cette horreur précipitée que cause au voyageur la découverte du serpent sur lequel il va marcher. Le prince étendit la main et prononça faiblement un nom cher à sa mémoire. La femme fut comme obligée d'approcher vers lui sont front et de forcer ses lèvres à sourire. Puis, comme sous la puissance d'un élastique ressort, sa taille se redressa. Elle fit un pas en arriére pour aller chercher l'abri du rideau ; et là, les bras tordus sur la poitrine, elle maudit Dieu. Toute sa personne se recueillit dans une expression de désespoir et de perversité à faire frémir un assassin. La plus horrible surtout des émotions qui se succédèrent sur ce mobile visage fut un éclair de joie quand sa main retrouva, dans la mousseline croisée sur son sein, l'épaisseur d'un flacon qu'elle y avait cachée. Elle l'ouvrit.
Christiane, durant cette apparition, poursuivait ses rêves, si toutefois il est exact d'appeler rêves quelques-unes des perceptions envoyées d'en haut pour annoncer l'avenir, ou donner aux absents l'immédiate connaissance de quelque fait qui s'accomplit loin d'eux. Combien de fois, plus prompt que tous les télégraphes humains, le sentiment d'un malheur n'a-t-il pas traversé les mers pour aller se révéler à un fils avant que la cendre de son père ne fût refroidie ? qui ne se souvient d'avoir rencontré dans les moindres événements de l'existence vulgaire, des hasards attendus, des circonstances pressenties et qui éveillaient en nous plutôt un souvenir qu'un étonnement ? Telle figure que vous voyez pour la première fois vous est déjà familière : ce paysage où vous n'avez jamais voyagé, vous en connaissez les détours ; ces paroles qui vont vous être dites, vous les saviez d'avance et vous vous prépariez à les entendre. Tout cela vient d'un monde où vous avez déjà passé : c'est le monde des rêves. Vous vous souvenez, au lieu d'apprendre. Et il y a d'assez systématiques esprits, d'assez obstinés sceptiques pour ne voir en ces prévisions que les aveugles jeux du hasard, sans acception d'aucune vue de la Providence !
Christiane dans une église de Prague, sur une tombe où se lisait le nom de son aïeul, voyait pleurer un autre vieillard. Elle reconnut son oncle. Il l'appela de son doigt amaigri et lui fit signe cle venir joindre ses prières aux siennes. Quand ce devoir fut rempli, il lui donna un papier et lui
dit : — Il est parti le premier, lui qui était le moins courbé par l'âge. Le roi a pleuré. Je vais le rejoindre avec bonheur. Je partirai le 27 février. Tous les titres de nos biens, réservés pour toi seule, sont déposés à Paris chez le notaire Daloz. Ma fille, vivez fidèle à votre prince et à votre Dieu.
Et Christiane devait, avant la nuit prochaine, recevoir effectivement une lettre de M. Daloz. Elle y était priée de faire connaître ses intentions d'héritière. Son grand-oncle était mort le 27 février.
Mais elle s'était réveillée frémissante, car elle avait cru voir encore le dernier des Glaremond s'approcher d'elle et poser affetueusement une main sur son front pour la bénir. Cette main paralysa son cerveau ; elle crut avoir été touchée par la mort même, et elle se leva. La tête de Lolenka glissa alors sur la prochaine rosace du tapis et elle éleva les bras en souriant. On eût dit une pastourelle étendue sur les prés, tant étaient vives et variées les fleurs du beau tapis français, coloré à Aubusson dans les eaux de notre Creuse.
Quand Christiane, dans sa première sollicitude, jeta soudain les yeux vers le blessé, elle vit s'éloigner de lui une ombre. Plutôt qu'une retraite, c'était là une fuite, une disparition de fantôme : et derrière les pas rapides volaient les plis d'un voile blanc semblables aux dernières vapeurs qui composent une nuée d'orage; ou l'éblouissement qui marque le sillage d'un éclair. L'épouse effrayée approcha du prince. Elle fut frappée de l'intelligence rendue à son regard, puis de Pétonnement qu'il témoigna de la voir. Le cerveau reprenait ses fonctions, la fièvre cédait, la crise s'était donc achevée complète et favorable.
Mais Muranoff aussitôt d'un accent de voix tout ensemble menaçant et craintif.
— Que faites-vous là? dit-il. Ai-je demandé vos secours? Ai-je besoin de votre assistance? Il n'est pour moi qu'une providence seule, un seul ange consolateur et gardien, et celui-là ne m'a pas quitté depuis que je souffre. Il vient encore de verser le baume et le soulagement en moi. — Sortez! Il va revenir. — Comme il a su tempérer ma soif! A-t-on laissé là, pour l'apaiser encore?...
Le malade se souleva en faisant cette question et reconnut avec joie qu'un second \erre de son breuvage avait été coloré du même élixir dont il parlait avec reconnaissance. —
Je lui devrai la vie ajouta-t-il. On croirait boire la force et le nectar préparé pour les bienheureux.
Lolenka jeta un regard de curiosité et de convoitise sur cette liqueur : elle avait la transparence de l'émeraude.
— Lady... Buccleugh... osa demander Ghristiane, est donc venue ici ?
Et elle s'efforçait de cacher toute son émotion au milieu des soins qu'elle prenait de recouvrir les pieds du ttiâlàde.
— Retirez- vous ! répéta Muranoff.
— Ne puis-je aider à vous servir ?
— Non ! votre présence me fait mal. Je me sentais, ii y a un moment encore, nager dans le bien-être : le calme a déjà disparu. Je souffre. 11 me semble que ma poitrine4 e$t en feu.
Au bruit d'un cristal déplacé sur le marbre, Christiane se retourna avec effroi et vit Lolenka en souriant porterie gobelet vert à ses lèvres. Elle le saisit, l'arracha à l'enfant et le jeta par une fenêtre ouverte.
— Pauvre amie ! pensa la visitandine friande, ne guérirat-elle jamais de sa folie ?
— Sortez ! sortez donc ! reprit avec rage Muranoff : c'est vous qui me causez ces tortures. Mon sang bout, ma blessure se rouvre, les membres se tordent et l'estomac ce déchire. h sens tous les supplices de l enfer. Oh ! c'est dix fois mourir. Sortez!
Christiane, en effet, était sortie ; mais pour aller faire part de ses terreurs au chirurgien de la forteresse.
L'homme de l'art les confirma, et prépara en hâte un antidote puissant.
Le castellan se refusa à le prendre.
— Vous voulez m 'empoisonner ! criait-il. Je ne veux de secours que de la main d'Arabelle.
Et il l'appela longtemps. Ce nom seul interrompait les menaces et les blasphèmes. Arabelle ne vint pas : la mort seule accourut. La mort seule put mettre un terme aux souffrances du misérable abusé. Il devait succomber ainsi pour avoir dépravé sa confiance et placé son absurde amour.
A peine ses yeux, qu'aucune main n'avait pu fermer, furent-ils devenus immobiles que deux esclaves se présentèrent pour ensevelir le favori du czar. Quelqu'un était pressé de dérober ses restes à tous les regards, et de faire dominer
dans ce château une volonté sans rivale. Lady Buccleuh n'attendit pas que la terre de Pologne se fût refermée sur son maître d'hier, elle partit- Mais elle avait laissé un dépositaire de ses droits chargé de les faire reconnaître. La roue de sa voiture effleura le cercueil, et déjà elle était emportée sur la route de France que le glas de la chapelle retentissait encore. L'agent chargé de ses intentions et de ses titres n'était autre qu'un certain Zabiello, parasite du mort et se disant son parent, lequel nous avons déjà rencontré dans le festin où s'inaugura l'arrivée de Ghristiane. Il avait depuis vendu son âme à l'or mal acquis de la courtisane. Il se présenta devant la veuve et lui signifia, en montrant les actes, qu'elle eût à sortir du château.
— Et Lolenka ? dit Christiane pour toute réponse à cette iniquité, pour toute sollicitude de l'avenir.
— Elle sera reconduite à Wilna, madame, et rendue au couvent qu'elle n'aurait jamais dû quitter.
Il est heureux, pensa la Française, qu'on n'ait pas disposé en faveur de cette enfant du moindre débris de fortune : elle eût été livrée comme épouse à un Zabiello.
— Oh mon Dieu! Ghristiane! pleurait la pauvre chauoinesse, dès qu'elle connut sa destinée, que vais-je devenir sans vous? J'ai appris à t'aimer. Tu n'es qu'une étrangère, mais je te préfère à eux tous. Emmenez-moi, madame, j'aurai soin de vous. Us ne vous ont peut-être pas dit, ou vous l'aurez oublié, que votre raison... eh bien! je serai là, moi, si elle vient à vous manquer. Toi, tu ne m'aimes donc pas? Vous avez peur que je vous importune. Je ne demanderai rien. Je n'emporterai avec moi ni mes joujoux ni mes parures.
— Ne regretteriez-vous pas demain votre patrie ? répondit Christiane en l'embrassant.
— Tu n'en sauras rien, dit-elle; je ne pleurerai que quand tu dormiras.
La noble épouse, ainsi renvoyée sans, suite ni asile, et n'ayant pour ressource que les diamants qu'un jour plus tard on lui eût enlevés sans doute, ne disait pas à son innocente amie toute l'incertitude de sou propre avenir et l'embarras de sa situation présente. L'heure de la maternité approchait pour elle, et à quel seuil irait-elle frapper à Paris quand elle y arriverait calomniée.
—Retournez à Wilna, dit-elle, enfant; et laissez-moi d'abord chercher et trouver un refuge pour toutes deux. L'enfant recommençait ses pleurs.
— Eh bien, que vos vœux soient donc entendus et vos larmes exaucées, termina Ghristiane : Je vous emmènerai. N'apprenez jamais à douter de deux choses : la bonté de Dieu, la fidélité d'une sœur.
Ghristiane voulut obtenir un jour de plus pour se préparer à un si pénible voyage et s'assurer que rien ne manquerait à sa pupille. Zabiello et deux de ses complices pénétrèrent au milieu de la nuit même dans l'appartement où veillait la veuve. A la lueur de quelques flambeaux épars elle rassemblait les plus indispensables ressources aux besoins et aux fatigues d'une route si longue.
— Partez, madame, avant le lever du jour, dit impérieusement Zabellio. Un carrosse est déjà préparé ; et d'ici vous pouvez entendre les chevaux frapper la neige.
— Et Lolenka? dit encore Christiane.
— Partez. Votre intérêt le commande. On dit que mon maître est mort empoisonné... et vous n'avez point cessé de veiller auprès de sa couche !
La stupeur ôta la parole à Ghristiane. Elle pensa ensuite à répondre : — Est-ce lady Buccleugh qui me fait transmettre cette indulgence? Mais elle n'en eut pas la force. La menace lui parut redoutable : elle avait plus d'une existence à protéger.
Et d'ailleurs, pour trancher toute hésitation, les satellites se préparèrent à la porter, s'il le fallait, jusque dans les cours ténébreuses.
Afin de se ménager toutefois une dernière espérance d'accomplir sa promesse, elle demanda à adresser au moins du regard un dernier adieu à Lolenka dans son sommeil. Elle voulait, si elle ne devait rien obtenir de plus, elle voulait qu'en ouvrant les yeux aux premières lueurs du lendemain, l'enfant trouvât sur son lit une chaîne d'or et de topazes dont elle avait aimé tant de fois à faire jouer les cercles autour du cou de sa compagne,
Mais quand on laissa, avec un ironique sourire, pénétrer Christiane dans cette chambre, elle n'aperçut qu'un lit désert. La sœur du prince avait été chassée la première.
Aymar fut, dans sa retraite, assailli de nombreux obstacles et de chagrins de cœur. Etpourtant il s'éloignait! Ghristiane n'était-elle pas la première femme et non pas la première chose qu'il aimât? Il savait déjà quels rapides dangers menaçaient les libertés de la France. Lui sera-t-il pardonné d'avoir préféré à tout la patrie, et à nous de n'en avoir fait qu'un homme, au lieu d'un héros de roman? Toutes les polices des États qu'il lui fallait traverser étaient hostiles aux défenseurs de la cause polonaise. Partout où un brave était soupçonné sous le déguisement le plus obscur, il devenait l'objet d'une inquisition inexorable. Le nombre de ses compatriotes, qu'il avait d'ailleurs sagement dispersés, avait, par le partage égal des deniers, réduit ses propres ressources à la solde exiguë du fantassin, à l'étape rigoureuse ; et les journées à pied sont longues pour le solitaire qui rumine les amertumes de sa vie passée ! Tantôt il lui fallait acheter un gîte onéreux, tantôt il était forcé à s'étayer d'une fable. Quand son hôte, désigné chaque soir par le hasard, lui adressait un geste, un coup d'œil interrogateur, il n'osait s'informer de leur signification secrète, de peur de découvrir qu'il était pris pour un contrebandier, ou pis encore : quelque ténébreux émissaire. Un soir qu'il approchait du but, mais qu'il avait été repoussé à coups de fusil par les douaniers de la ligne française, en cherchant, pour s'abriter durant la nuit un chêne neutre, un fossé inoffensif, et se souvenant de l'éloquente peinture du martyr mourant sans patrie entre la double borne de deux héritages, il entendit retentir à vingt pas de lui une voix fraîche et vibrante. Cette voix adressait au ciel une hymne, et les accents étaient polonais. Il s'avança et reconnut dans l'émigré, à qui l'approche de la France avait peut-être déjà rendu l'espoir et le courage, un de ces plus jeunes compagnons dans la retraite de Dembinski : c'était le poëte Zavisza. Il était destiné à se créer à Paris des amitiés parmi nos artistes et nos philosophes, à toucher la docte
main deBallanche : hélas! et ii devait ensuite, pour être retourné trop hâtivement vers sa chère Varsovie, rencontrer là un affreux supplice. Ce banni était assis indolemment sur la mousse, et l'accent de cette voix n'était pas sans grâce, bien qu'elle étonnât un peu les échos étrangers, 11 chantait clans le mâle idiome des Slaves :
La Vistule au flot libre a ralenti son cours.
Quel fléau l'engourdit? L'hiver. Pour quelques jours,
Sous un réseau glacé, l'hiver la tient captive :
Le mouvement, la vie a déserté sa rive.
Le tyran qui triomphe a dit : — Fleuve insolent,
Toi qu'a rendu trop fier ton rivage sanglant,
Te voilà sous mon joug. Le passant te méprise,
Le dernier des Baskirs sous son coursier te brise.
Plus de cris insensés : sous mes liens couvert,
Silence et mort ! Subis le sceptre de l'hiver.
Et sur son urne assis au front du mont Carpathe
Le fleuve a répondu : — Que ta furie éclate!
Ton pouvoir d'un moment ne peut m'alteindre au cœur.
De la voûte de marbre incessamment vainqueur,
Mon cours suit ses destins. Sous leur cuirasse épaisse
Mes flots vont à la mer. Que le soleil renaisse,
Et tu verras demain tes fragiles remparts
A son premier rayon crouler de toutes parts.
Les neiges dont ta main comble les précipices.
A mon vol plus hardi s'associeront propices.
Souffle, endurcit la terre, excite les autans :
Qui peut clans son retour enchaîner le printemps ?
Il vient ! au nord fangeux déjà l'hiver recule,
Et la Vistule encore restera la Yistule.
Les deux compagnons d'armes se reconnurent , et ils s'étaient à peine serré la main qu'une troisième personne parut devant eux. C'était un paysan avancé en âge et portant sur l'épaule un fagot de sapins ; « un pauvre bûcheron tout couvert de ramée, » comme dit La Fontaine. Mais il conservait dans sa marche quelque chose de grave et de cadencé, décelant le soldat accoutumé à mesurer son pas symétrique ; il avait en effet un reste de bonnet de police, et dès qu'il fut en présence de Zavisza.
— Vous êtes du pays des braves , dit-il. Je comprends peu votre langue, mais je l'ai si souvent entendue que j'en connais la musique. Elle me remue le cœur. Avez-vous appétit
d'un bon feu, d'une pauvre soupe aux choux, d'un matelas étendu près de l'âtre ? Venez. Paul aussi sera bien aise de vous voir, Nous avons fait la guerre dans votre pays, nous deux, et nous avions un ami dans les lanciers routes. — Nous servions dans l'artillerie, nous autres. — Un brave ami celui-là ! Il se laissait appeler Casimir, et j'espère bien qu'il est en vie encore. Comme il s'est battu pour la France ! Venez. On ne vous demandera aucune feuille de route par la passe où je vous ferai filer ; et demain, quand il sera jour, vous vous trouverez avoir mangé la frontière. Ça dispense de bien des curiosités sur les malheureux voyageurs ! Moi, je sais qui vous êtes tous deux : Polonais , enfants d'un pays écrasé par les infâmes Russes : ça suffît. Approchez à l'ordre.
— Je ne suis pas son compatriote, dit modestement Aymar.
— Eh bien! laissez-vous accueillir sous la protection polonaise. Si vous avez servi, vous devez savoir qu'il n'y a point d'affront.
Quand l'ancien artilleur apprit, par Zavisza, à quel Français il offrait aussi asile , ses brusques cordialités se tournèrent vers le volontaire parisien.
— Oh ! que vous êtes de braves jeunes gens ! disait-il. Mon frère Paul vous verra aussi avec plaisir ! Nous aussi , nous avons été volontaires dans notre temps. Nous avons aiguisé la pique dès 1792, et nous avons débuté sous le ci-devant marquis de Gustine. Mais que diable ! il s'agissait pour lors de défendre nos champs, nos sœurs, nos mères. Nous étions sur ces frontières-ci plus intéressés que d'autres à nous débarrasser des Hanovriens, Kaiserlitzs et le reste. Mais vous, sans y être obligé, faire quatre cents lieues pour aller donner un coup de main à des frères. C'est joli ça, monsieur ! laissez-moi vous le dire en face.
L'ancien soldat laissa tomber à ses pieds son fagot, ôta son bonnet de police et découvrit sa tête toute blanche. S'il avait su qu'Aymar avait de ses mains rendu les derniers devoirs à son cher Casimir ; qu'il s'était fait dans l'armée son remplaçant ! Aymar évita d'apprendre au troupier que son vieil ami n'était plus.
Paul et Sébastien Massard étaient jumeaux. Ils avaient servi côte à côte ; leurs congés étaient de la même mite ; et rentrés le même jour au pays, ils habitaient une seule maisonnette assise au versant méridional de la première des mon •
d'Alsace. On disait qu'iis avaient aimé la même fille, Anna Mtilberg, et qu'alin de ne pas la voir devenir un objet de désunion entre eux, ils l'avaient dotée à frais communs et fait épouser à Peter Drucken, le marchand forain. Leur sœur unique, qui demeurait à trois lieues de là, était économe à l'hospice de Saverne.
Aymar ne put fermer les yeux dans cette nuit de retour. Il était partagé entre deux émotions incohérentes : son corps se sentait avec joie rentré en France et son âme était restée en Lithuanie. 11 eut le temps d'admirer à la clarté du sarment le calme de cette demeure si probe, l'ordre de l'indigence, le luxe de la propreté. Deux lits-de-camp tout pareils occupaient un enfoncement tapissé de batailles enluminées et décoré d'un buste fêlé du Premier Consul. Entre la muraille et l'effigie, la sœur avait glissé des branches de buis devenues jaunes et devant lesquelles Paul s'était contenté de dire, en les respectant, toutefois :
— C'est des lauriers qu'il faudrait là !
Une source échappée de la montagne était reçue à travers la muraille, au moyen d'un sureau dépouillé de sa moelle ; et fraîche en été, tiède en hiver, comme la plupart des eaux thermales épanchées dans cette contrée, elle passait à travers la maison sous quelques dalles, dont la plus longue se levait pour les usages du manoir d'ermite.
Parmi les images qui occupèrent l'insomnie d'Aymar, deux lithographies, dont le mérite d'exécution et de pensée formait contraste avec le reste de ce musée sans art, fixèrent son attention. C'étaient deux scènes des premières guerres de la république. Là était représenté, avec la supériorité d'éloquence que le crayon a si souvent sur la plume, tout le grotesque et le sublime dévouement de ces soldats enlevés la veille à la charrue.
Dans l'un des dessins on voyait, à l'abri d'une colline, la halte d'un bataillon dans un marais. Les fantassins ont de l'eau à mi-cuisse et leur préoccupation unique est de garantir les armes. Un représentant du peuple, résigné comme les autres, ceinturoiiné et empanaché au milieu du bain, les harangue sans exciter ni l'insubordination ni le rire :
« L'ennemi ne se doute pas que nous sommes-là. Il est sept heures, nous le surprendrons demain à quatre heures du matin ! »
Dans l'autre, des vétérans coiffés de lambeaux, moins couverts d'habits que de blessures, sans pain, sans souliers, et accablés de privations et de fatigue, laissent enfin tomber leur mousquet aux pieds du général.
« De quoi vous plaignez-vous ? répond celui-là. L'ennemi menaçait la France : vous vous élancez, il est foudroyé. Les peuples gémissaient dans l'esclavage : ils vous tendent, les bras et vous les affranchissez du joug qui les opprime. Le drapeau tricolore couvre de ses plis les capitales conquises par vous, et vous murmurez... quand il n'est pas un mortel qui ne vous porte envie ! »
Et quand on pense, réfléchissait Aymar, que cette apparence de fanfaronnade n'était que la vérité ; que ces braves avaient fait tout cela comme on le leur dit, on se demande s'ils renaîtront un jour.
Mais pendant que l'amant de Ghristiane touchait là enfin au terme de l'une de ses peines, dans sa famille où son sort n'était pas soupçonné, on était diversement occupé de lui. Sa mère eût payé de son sang le moindre avis consolateur, et M. Chalamei affirmait gravement qu'il était indispensable qu'on fût renseigné enfin touchant le futur héritier d'une dot considérable.
Un matin, le digne bourgeois, électeur de plus en plus zélé et toujours garde national, entra dans la chambre de son épouse, et s'excusant de s'y présenter à huit heures sur la rigidité de ses devoirs qui l'appelaient avec son bataillon au poste de la place Vendôme, il la pria de l'écouter avec beaucoup d'attention. 11 avait un air solennel et soucieux : ce maintien qui pronostique à la fois un malheur et une bêtise, tel enfin que le savent prendre les orgueilleux maladroits, depuis le général qui veut attribuer à la trahison la perte d'une bataille, jusqu'à l'enfant qui dira d'un précieux cristal : il s'est cassé tout seul. Pour déduire son cas, Chalamei s'était mis sur la plus rigoureuse tenue : il avait l'extérieur respectable et jusqu'à l'inflexion de voix patriarcale. C'était l'idéal de l'importance bourgeoise, le symbole complet de l'égoïsme de boutique, l'incarnation de l'ordre public. Sous le bonnet à poil passaient à peine quelques cheveux poudrés : du reste le ventre était correctement coupé sous le baudrier, comme un portemanteau par sa courroie; et le capitaine Chalamei n'avait presque rien alors des habitudes un peu
relâchées du défenseur de comptoir. Il était ce jour-là trèsmilitaire. Le Journal de Paris venait de lui apprendre que
la chaleur et la hauteur de la rivière étaient moyennes; on comptait douze degrés un quart au thermomètre de L'ingénieur Chevallier, température de vers à soie : et l'officier n'était ni sans col comme on le permet quelquefois au temps de la canicule, ni armé de chaussons de lisières par-dessus ses hottes, ainsi que manœuvrent quelques-uns de nos prudents Césars aux mauvais jours du verglas.
— Madame, commença-t-il avec dignité, je vais être receveur-général. Le gouvernement rend enfin justice à mon zèle et il veut le récompenser.
Il s'arrêta d'ahord pour recevoir des félicitations ; mais la mère d'Aymar haissa seulement ta tète afin de marquer qu'elle avait compris.
— Vous prenez, coutinua-t-il. hien peu de part à tout ce quim'arrive! Déjà, quand on m'a accordé le ruban de la Légion d'honneur, vous y avez été assez insensible...
— Pardonnez-moi, monsieur; cela m'a fait de la peine. Mais, ajouta-t-elle avec un triste sourire qui voulait faire pardonner l'ironie, c'était une disgrâce, il fallait bien s'y résigner. Chacun porte sa croix.
— Vous êtes malveillante et injuste.
J'aurai, madame, dans mon nouvel emploi, besoin d'un cautionnement considérable et de faire d'importantes avances. 11 sera utile que vous passiez chez notre commun notaire, il est prévenu, afin de signer là un acte par lequel les fonds dotaux dont vous vous êtes toujours réservé le capital seront mis à ma disposition. Je puis les faire valoir désormais plus avantageusement que personne.
— Je n'en doute pas. Mais ces fonds ne m'appartiennent plus depuis la majorité de mon fils. Je lui en ai fait l'abandon ; et le portefeuille dont le dépôt vous fut autrefois confié en Espagne est devenu sa propriété. Vous ne l'ignorez pas : nous ne pouvons donc sans lui...
— Pardonnez-moi. Vous avez reçu une procuration de sa part, envoyée, il y a six mois, de je ne sais quel pays où il lui a plu d'aller promener ses caprices. Où est-il seulement à l'heure qu'il est?
— La question est dure, adressée à une mère! monsieur.
■ — Il ne nous donne plus signe de vie! Qui sait si au lieu
d'être son mandataire et le représentant- de sa fortune, vous n'êtes pas même en ce moment-ci...
— Quoi?
— Son héritière.
— Ah! monsieur!
— Est-il possible que les lubies et les absences d'un garçon sans état fassent manquer ici des opérations superbes et les profits les plus clairs ? Il n'a nul esprit de conduite, en vérité. Et quel intérêt a-t-il eu à faire ce pèlerinage de Pologne?
— L'intérêt de sa cause, monsieur, de sa foi politique : la défense du faible, l'amour de l'humanité. Il y a des hommes, je le sais, dont le but unique est de s'enrichir, dont le courage même serait un calcul ; mais il est aussi...
— ... Des fous qui se mêlent de ce qui ne les regarde guère, et passent à attaquer les moulins un temps où ils pourraient grossir leurs rentes, sans mettre le pied hors de leurs pantoufles. Les Polonais? Eh ! pardieu ! et moi aussi j'ai pris part à leurs malheurs. On n'a pas donné cet hiver à leur profit un concert, un bal, un repas, que je n'aie contribué à la souscription. Mais avais-je à faire davantage? Est-ce notre faute, à nous, s'ils ont perdu les batailles! Je suis très-philanthrope, madame , et très-sensible ; mais faut-il que je quitte ma maison pour les étrangers? Chacun chez soi, a très-bien dit M. Dupin. C'est comme les indigents : je ne suis pas obligé d'aller mendier pour eux peut-être? Les Polonais! mais de quoi se plaindraient-ils ! On les a applaudis, on s'est intéressé à leurs succès, à leur nationalité ; on a sympathisé avec leurs espérances : ne sont-ils pas contents?
— Ils auraient tort, dit la mère irritée de la prédiction sinistre contre son fils. C'est comme nos malheureux ouvriers ; vous avez souscrit, dîné en leur faveur, et les misérables ont encore faim !
— Trêve d'ironie, ma femme : qu'Aymar revienne et tout lui sera encore pardonné. On le mènera dans le beau monde: nous le présenterons chez les banquiers, chez les notaires...
— Oui, dit madame Beauval, « gens comme il faut chez qui on dîne et qui n'escomptent qu'à dix et demi pour cent. » Monsieur, je connais mon fils : il aura peut-être peu de vocation pour cette société nouvelle. Il ne lui appartient guère de faire le gentilhomme ; mais je m'accuse de lui avoir trans-
mis une qualité de sang et une disposition d'esprit à ne le rendre que juste envers les hommes du nouveau privilège. Nous les croyons, nous, d'assez mauvais cœur et d'assez mauvais goût. La classe moyenne , voyez-vous , devenue puissance, se fait chaque jour exclusive, intolérante. Elle est haïe d'abord par l'aristocratie dont elle a pris l'héritage, et ensuite par le 'peuple dont elle repousse les droits, dont elle écarte les capacités. Je vois qu'elle ne lui laisse ni place aux élections, par exemple, ni à l'enseignement. Votre bourgeoisie est étrangère aux nobles efforts; elle est gauche partout. A la tribune, elle s'embarrasse dans ses harangues, au Champ-de-Mars dans son épée. Elle adonné son nom dans les arts à des prédilections équivoques! On dit très-signifîcativement en peinture : le goût bourgeois. En province, elle ne nomme guère ses députés que pour avoir un pont, un chemin, et jusqu'à des souliers achetés à Paris pour les femmes et les filles de ses principaux électeurs. Elle ne comprend que son endroit, jamais la patrie. La France n'est pour elle ni un objet de respect, ni un but d'honneur. La patrie commence à son champ ou à son comptoir, et finit à son pré ou à son usine. Elle n'est pas une idéale possession, un terrestre Olympe dont elle soigne et reflète la gloire, monsieur : c'est un terrier où elle se loge; c'est un fromage où elle se creuse un trou.
— C'est un peu, dit Ghalamel, qui n'était si patient à écouter que parce qu'il avait besoin d'un portefeuille, c'est un peu avec cette morgue-là, madame, que M. Aymar s'est fait quelques ennemis dans notre société.
— Les ennemis honorent. Malheur au cœur sec qui n'a jamais fait d'ingrats, à l'esprit médiocre, au caractère de coton qui n'a pas un ennemi au soleil !
— Et pourquoi, dit Ghalamel, s'est-il fait mal voir de notre ami Sénégal, qui avait une si belle dot à donner à sa fille?
— Parce que votre ami Sénégal, qui n'a pas même vu la révolution par une fenêtre donnant sur le derrière, s'est fait d'abord homme du lendemain, Jobard de la victoire, protecteur des blessés, et que, trois mois après, il traitait de misérables à tuer dans les rues ceux qui avaient mis à votre disposition, messieurs, devant toute l'Europe, la revanche possible de Waterloo.
— Les vainqueurs de lame Fromanteau n'étaient pas en effet grand'chose !
— Qu'étaient donc les vaincus? dit madame Beauval, et ces intrigants qui depuis ont pipé le triomphe, sacrifiant tout à l'ignoble paix du foyer domestique? Un Sénégal! bon à patrouiller, homme qu'on regarde sans voir, destiné à périr d'indigestion dans un banquet patriotique, et qui, après avoir exploité la faim des travailleurs ses égaux, se fait souche d'aristocratie, épicier féodal, se pose adversaire de tout ce qui vit par le cœur et par la pensée.
— Mais ce pauvre Sénégal est précisément une des personnes que mon crédit de receveur général aidera des premières à relever, madame. C'est un honnête négociant, car il est ordinairement heureux. Il n'a eu que le tort de spéculer sur les bons espagnols. Mais se fier à des Gortès! à une assemblée du peuple!
— Si j'ai bonne mémoire, répondit la mère d'Aymar, qui autrefois avait habité Madrid, cet emprunt aurait eu du crédit, monsieur, tant que l'honnête Ferdinand resta occupé au château de Valençay à broder des jupons pour la Vierge et des drapeaux destinés à la fête de saint Napoléon, patron de son geôlier? Ce ne fut, je crois, qu'à la restauration de ce prince que les créanciers de l'avance faite pour le nourrir et pour parer aux frais de la guerre de l'indépendance désespèrent de recouvrer leurs fond s ?
— C'est juste. Mais plus tard, et Ferdinand mort, l'établissement du gouvernement constitutionnel avait redonné de l'importance à ces valeurs... et nous avions pu les négocier... Elles viennent de tomber de nouveau.
— Pourquoi ?
— Eh! que sais-je? parce qu'on parle... sourdement... de la rentrée possible de don Carlos, un prince légitime.
— Et tout est perdu ? dit madame Beauval. Vous voulez que je plaigne la cupidité bourgeoise victime de l'improbilé royale! Non, monsieur. Les gens qui se défient du désintéressement des pauvres et parlent sans cesse de la loi agraire, fantôme créé par les fripons pour faire peur aux sots, ont bien mérité de savoir une fois quelle différence il y a entre la parole d'un prince et la conduite d'un peuple. Je ne les plains nullement.
— Mais vous avez tort, madame! je suis peut-être de ces gens-là.
— Vous, monsieur ?
— Hélas! madame, il n'est plus temps de le dissimuler. Ce n'est pas de votre désintéressement d'ailleurs, de votre générosité, de votre grandeur d'âme que je puis concevoir la moindre défiance. J'ai éprouvé d'épouvantables revers! Il est bien vrai que j'ai la promesse d'être fait receveur-général, et je me relèverai sans contredit; mais on ne donnerait pas un emploi lucratif à qui n'établirait point qu'il possède déjà une grande fortune; et sans vous donc, sans la disposition de la dot, je serais... absolument... ruiné.
— Cette dot est à Aymar, monsieur, je le répète. Mais je ne doute nullement qu'il ne s'empresse, à son tour, de disposer en votre faveur de presque tout ce que nous possédons.
— Ah! que de reconnaissance! — Mais où diable est-il, ce garçon-là?
— Moins loin que vous ne le supposez peut-être. J'en ai reçu des lettres. Les promesses qu'il me donne sont encore vagues : vous savez si une mère ose éventer ses espérances ; elle craint qu'une indiscrétion ne les profane, que sa confiance n'avertisse le sort de la trahir; mais enfin 3e me flatte que bientôt...
— Quel timbre portait sa dernière, s'il vous plaît?
— Un timbre de France.
— Combien coûtait-elle? car s'il n'est pas éloigné...
— Monsieur, écoutez.
— Elle sera...
— Paix! laissez-moi prêter l'oreille.
— ... Peu taxée.
— Entendez- vous? Une voiture entre dans cette cour.
— Oui, mais ce n'est qu'une citadine, ma chère amie. Voilà un homme étranger qui en sort. Comme il s'élance ! Le manteau qu'il porte a fait du service !
— C'est mon fils, monsieur.
— Vous croyez ?
— J'ensuis sûre!
— Ah! que ce serait à propos.
— Je l'ai reconnu là, dit-elle.
Et, la main sur son cœur, la défaillante Laurence retomba sur son fauteuil, là, près de la croisée solitaire où elle avait passé tant de jours à attendre.
Après les premiers moments écoulés dans l'ivresse maternelle, après les mille confidences touchant Christiane, confidences où le jaloux fut surpris, mais charmé de voir sa seule amie prendre la défense de la jeune Jemme et la protéger contre ses soupçons; après les assurances données et les engagements pris de fournir, dès qu'il le faudrait, le cautionnement du futur receveur général, Aymar revint s'occuper de l'état présent de la France, objet si constant de ses sollicitudes. Il avait hâte d'interroger l'opinion. Il alla revoir ses anciens amis, car il se sentait, par l'effet du temps, préparé à l'indulgence, et il espérait bien confirmer cette expérience qui nous fait aimer nos compatriotes en raison du nombre des étrangers que nous avons connus.
Hélas! cette crédulité était une déception encore. Que de progrès n'avait pas fait ce pays quitté depuis moins de deux années, mais dans un sens rétrograde ! Égoïsme de citoyens et corruption gouvernementale : partout l'autorité nouvelle avait étendu sa propagande. Son but était l'argent, sa providence la police. Toute confiance dans l'avenir avait disparu, et à la place de Festime que le peuple s'inspirait naguère h lui-même, il s'était glissé dans tous les esprits des suspicions dégradantes. L'abattement se lisait sur bien des visages; et sur les lèvres du pouvoir, « la grimace d'une hypocrisie triomphante et ricaneuse. » Dans les rues, les poignées do main royales étaient remplacées par les coups de sabre, et la fraternité par les assommeurs. Un banquier sans idées nationales, homme d'argent et de colère, Périer, avait été le chef de ce dur cabinet, si humble devant l'étranger. Qu'avaiton fait d'un puissant moyen de gouverner, l'enthousiasme, par qui étaient désertés naguère les ateliers, les études, les comptoirs et les champs? Ce grand pays mourait étouffé sous une petite coterie. On trafiquait du peuple par protocoles : et devant ces affranchis d'hier qui se laissaient insulter, Aymar était frappé de stupeur : cette stupeur qui attrista une fois
Macbeth devant les fantômes de Glamis. Aymar n'osait croire vivants tant de citoyens livrés à la dérision de l'Europe par un gouvernement né des révolutions, etii était tenté de dire aussi aux Français avec l'accent du doute superstitieux : — Existez-vous ?
S'il passait devant les tombeaux improvisés où dormaient ses frères au Louvre, tout était indifférent. A peine un fils, un ami venaient-ils furtivement et à l'insu de la foule déposer là une couronne ou une larme ; mais le pas de l'égoïste et le char de la fortune passaient sans souvenir et sans pudeur. — Ce cimetière, c'était la France.
Certes, notre voyageur n'avait point supposé retrouver de grandes choses en un pays qui n'avait su ni déchirer de honteux traités ni ressaisir les frontières du Rhin, garantie si nécessaire de la sécurité de l'Europe et de notre propre dignité. Qu'attendre d'une nation avilie depuis trente ans par ses gouvernements successifs ? amas d'hommes où végètent pêle-mêle trois générations de dupes diversement corrompues par l'Empire, la Restauration et vos cancres du lendemain de Juillet? Ces trois siècles ont épuisé tous les parjures qui brisent les croyances. L'exemple des gouvernants devait finir par amener les gouvernés à croire qu'il n'y a d'utile que la fortune privée, d'essentiel intérêt que le profit individuel. A force décalquer ses mœurs sur le pouvoir qu'il subissait, le misérable troupeau qui avait eu un sabre au côté sous Napoléon, un cierge à la main devant Charles X, devait maintenant cacher sous la mamelle gauche un coffre au lieu de cœur. Mais Aymar ne supposait pas toutefois son pays tombé si bas.
Son pays ! son idole, son premier amour! Cet objet de ses dévouements jusqu'à la mort, il le comparait, dans son humeur d'artiste, à l'image inverse qu'offrit la statue de Pygmalion. Sa Galatée à lui, si animée à force de vœux, si brillante d'espoir et d'avenir tant qu'aucun roi ne siégeait aux Tuileries, elle était devenue statue. De moment en moment la voilà qui s'immobilise, et le marbre lui monte au cœur. La vie restait à peine, dans son cerveau mercantile. Naguère, à défaut de vertu, nous avions l'instinct militaire, le désintéressement et le courage; depuis 1830 tout était détrôné par l'ignoble idolâtrie des intérêts matériels.
Au moins dans l'intervalle, on aura bien, supposait-il,
livré quelques portions de récompense aux vainqueurs si désintéressés. L'impudeur de quelques lois anciennes n'aura pu manquer de fléchir devant cette révolution si clémente aux oppresseurs.
Ainsi la liberté des enseignements sera assurée, on aura aboli ce joug et ces rétributions universitaires qui empêchaient de profiter de l'instruction ceux qui en ressentaient le plus ardent besoin.
On aura modifié l'impôt qui frappait spécialement la boisson du pauvre et n'était légère que pour les vins du riche.
On aura affranchi le sel, si nécessaire à l'agriculture et à l'alimentation des indigents, d'une taxe de dix mille pour cent qu'il subissait depuis tant de longues années royales.
On aura supprimé le droit sur les portes et fenêtres qui vendait l'air et la lumière à l'ouvrier.
On aura fermé le tripot de la Bourse, proscrit l'agiotage, ouvert au crédit des débouchés moins immoraux.
On aura déclaré incompatibles les fonctions salariées et les devoirs législatifs.
On aura garanti la liberté individuelle des mauvais vouloirs d'un commissaire de police ou d'un paltoquet de substitut, lesquels pouvaient emprisonner sans réparation aucune, en cas d'erreur ou d'innocence.
On aura délivré la presse de l'odieuse confiscation sous le nom de saisie, et affranchi du timbre insolent et avare l'intelligence humaine.
On aura restitué aux membres de la cité l'imprescriptible droit de s'associer et de se réunir.
"Enfin, on aura reconnu que tout Français, âgé de vingt et un ans, est électeur et éligible.
Point ! Aucune de ces justices n'avait été tentée. Tous les droits, tous les programmes restaient trahis. L'autorité, issue du peuple, suivait la route des rois chassés. On gouvernait par la rue de Jérusalem et le boulevard des Capucines : l'intimidation et la fraude. Espions des rues, espions de palais, mouchards en longues redingotes ou en habits habillés, envoyés crottés ou musqués : c'étaient les errements légitimes, toujours la même moralité. On osait préconiser la délation à la tribune. — « Faisons servir, disait un législateur de Béziers, la cupidité au bien public ; la légalité nous tue. » Tout allait encore au seul riche : l'aristocratie de billon s'essouf-
fiait à remplacer l'aristocratie de naissance. Rien n'était acquis au travail, rien à l'honneur, rien au talent. Dans ce pays où, pour confier votre fortune et votre réputation à un avocat, vous ne lui demandez guère s'il est riche, mais habile ; la vie de votre enfant à un médecin, combien il a de rentes, mais s'il est éclairé, on ne pouvait encore remettre à personne qu'à un propriétaire, solliciteur-né, ou à un salarié du pouvoir, le soin de discuter l'économie des deniers du pauvre. Combien possédez-vous d'écus? C'était toujours là la question qui précédait ou plutôt remplaçait les autres. C'était toujours même monopole, grosseur du sac, affaire de métal. Jean-Jacques n'eût pas plus été membre de la cité après la révolution populaire que sous le ministère d'un Polignac. Au plus gros détenteur d'espèces, fùt-il un crétin, les privilèges intellectuels : le collège électoral : la tribune, le droit de la pensée acquis par un cautionnement. Ainsi le banqueroutier demeuré riche, le prévaricateur absous, l'assassin blanchi, l'héritier stupide d'un homme de mérite, l'accapareur décoré, le négrier retiré du commerce, tout ce qui avait la vertu unique : l'argent, gardait ses droits à exclusion des parias pourvus de probité et de lumières seulement. On administrait pour ceux qui digèrent, au profit de ces hommes de loisir, classe repue que Guizot appelle le-pays légal; convives qui demandent la paix à l'ouvrier saus travail avec le respectable sentiment qui fait précisément désirer la même chose au chien possesseur d'un os, au corbeau maître de sa charogne.^ Cette classe, dite moyenne, et si exclusivement couvée sous les prédilections doctrinaires, était celle qui déjà avait fait hausser les rentes en 1813, à l'entrée des Russes à Paris, et qui devait, le 9 mai 1837, les faire baisser devant une amnistie. Afin d'humilier l'habit du soldat, on l'avait fait porter spécialement à des boutiquiers. L'esprit militaire de la garde nationale consistait à demander la paix. On entendait des héros sous le coiback à poil d'ours et le glaive au flanc implorer le. statu quo, utile à l'étranger. Ces casaniers, gens de tranquillité frénétique et de modération écumante, poussaient quelquefois l'amour de l'ordre jusqu'à l'assassinat.
Mais une vérité, pénible à démêler d'abord, était que le gouvernement avait moins de propension encore à l'oubli d'un passé illustre et de toute cïignité nationale que la tourbe
inintelligente n'était portée vers le système qui lui laisserait gagner de For et cultiver les instincts sordides. Ces intérêtslà bouillonnaient tous à la surface. Tout était devenu supputation, bourse, agiot, calcul. Un ministre avait défini la prévarication : «l'art de grouper les chiffres. » L'avenir inassuré, le passé glorieux, qu'étaient-ils devant le présent tout matériel? On eut dit des pères sans famille et des enfants sans pères. L'armée, étrangère encore à toute émulation ; une magistrature éreintée de serments faux. & palinodies honteuses, et telle, qu'un des rhabilleurs de la Charte l'avait maintenue en 1830 pour l'honneur de la morale ; une administration recrutée en elle-même, c'est-àdire parmi les valets de toutes les tyrannies fourbues ; les arts distraits de la cause philosophique, ou vendus à des pensions liquidées sur le produit des jeux : voilà ce qui se présenta à Aymar. — Oh! disait-il, si quelque mâle talent osait tracer le portrait de ce peuple tel qu'il est devenu en deux ans, sous l'influence de l'avarice, et changé parla peur, et défiguré et vieilli par les reflets du juste-milieu.., ce peuple reculerait devant sa propre image ! Que répondrait, mon Dieu ! l'année où nous voilà à l'année 1789, si l'énergique millésime disait à ce temps où nous sommes : — Montrez-moi les enfants de nos pères. Était-ce pour ces calculs de Pharisiens, pour cette adoration de l'or que j'avais levé le front et prodigué le sang ? Cette semence-là ne devait-elle faire germer ici que la servitude et récolter la honte à l'étranger ? Qu'avez-vous fait de la France, ô troupeau de marchands peureux, synagogue de juifs, tribu de Carthaginois ? Êtes-vous bien la descendance des hommes de fer et de raison qui ont accompli la première phase révolutionnaire ? Etes-vous la postérité de Bailly et de Mirabeau, vous, pauvres couards qui croyez fléchir l'Autrichien, vous sauver du knout et conserver longtemps une paix demandée à genoux? Voyez donc ces Carthaginois dont nous parlions! Ils furent, comme vous le devenez, une nation industrielle ; ils étaient voués au négoce, au bien-être; ils louaient des soldats pour se défendre : comment ont-ils fini? Les monuments de leur capitale appartiennent aux couleuvres, la mémoire de leurs annales aux pédauls, leur bravoure est un problème, leur foi s'appelle punique 1 L'homme d si illusions courageuses ne pouvail plut
simuler quelle plaie corrodait toute vertu en France : Tunique soif de l'argent. 11 se souvint de la description d'une maladie observée au temps du Bas-Empire, où les viscères de l'abdomen se gonflaient si démesurément qu'ils finissaient par étouffer le cœur. Les anciens ne manquèrent jamais de signaler ces infirmités viles. « Celui-là, dit Gicéron, qui fait consister le souverain bien dans ce qui est utile, et non dans ce qui est beau et élevé, ne pourra être longtemps ni juste, ni généreux, ai brave. » „
Mais, quelque propres que soient les couleurs d'une cour à déteindre sur tout un peuple , Aymar, qui ne se pouvait lasser d'espérer, voulut interroger les pudeurs privées, aborder les professions libérales, et, selon ses goûts particuliers, sonder la conscience des lettres. Hélas ! il trouva partout la préoccupation des choses petites, partout la disposition à se laisser discipliner. Ici, le peintre, jaloux de gagner et non de bien faire, mendiait des tableaux pour les galeries de Versailles : carie bourgeois ne payait plus la Gloire, ne commandait plus la Victoire ni la Liberté, comme il avait, sous Charles X, entretenu les Vierges et fait renchérir les Pères éternels. Et hors quelques pinceaux libres et fiers, que d'ouvriers en couleurs entraient sans foi dans les églises, et se poussaient pour monter sur un de ces échafauds de palais où Jean Goujon rencontra une balle catholique ! De souples écrivains faisaient industriellement des contes pour distraire les vieilles femmes de l'émeute et médire de la résistance antifashionable. On traitait tout moyennant finances. Pendant les convulsions de la liberté proscrite, aux cris de la Pologne ensevelie, aux râlements des ouvriers de Lyon disputés à la mort de la faim par le canon gouvernemental, on cherchait la vogue drolatique. A travers les barricades, on demandait quelle serait la littérature de l'année prochaine, sans s'informer s'il y aurait une patrie. Un livre paraissait-il? il ne s'agissait ni de sa portée, ni de la conscience de l'auteur. — Se vendra-t-il ? Tout jugement devait ressortir de la réponse à faire. Au théâtre? on ne s'occupait nullement du progrès qu'un drame pourrait imposer à la morale ou à l'art; mais : — Cela fera-t-ilcle l'argent? Les critiques se résumaient à vérifier ce fait ; et pour établir incontestablement devant la France la valeur d'une œuvre destinée à remplacer au répertoire Athalie, le caissier publiait le chiffre des recettes :
2,332 francs 54 centimes. Le génie contrôlé par l'arithmétique. Un monument était-ii découvert: — Qu'a-t-il coûté? — Si on voulait vendre aux Anglais la colonne de la place Vendôme, combien en donneraient-ils ? Voilà l'époque !
Et il naissait sous cette influence-là des génies, demigénies, quarterons de génie, qui à peine éclos de la coquille collégiale brûlaient de l'ambition de placer à intérêts leur faconde en bavette. Ils rêvaient le salaire avant le succès. Ils s'indignaient qu'on n'eût pas prévu leur naissance et subventionné leur berceau. Dignes enfants d'un tel siècle ! On en voyait courir après l'argent les yeux à peine ouverts, comme les jeunes canards à la rivière. Ils voulaient se faire défrayer aussi du voyage à Rome, et commander leurs inspirations ; ils voulaient tirer un matériel profit de l'immatérielle pensée, ingrats qui demandez l'aumône au pouvoir et à la poésie autre chose que le bonheur qu'elle donne à la cultiver, méritiez-vous ce don si précieux de Dieu : la faculté de rêver qui console de vivre? A qui parler, se demandait l'amant de Ghristiane, dans ce bazar où toute existence qui n'est pas vouée au gain reste incomprise ou dédaignée ? où l'on ne professe plus qu'un seul culte : celui du veau d'or?
Pour la critique, elle était exercée sans impartialité ni amour par plus d'un enfant inhabile à produire. D'associations de conscience qu'ils avaient été, que de journaux s'effaçaient en spéculations commerciales. Sous la Restauration, c'étaient des convictions et des courages s'unissant, faisant faisceau autour d'une idée ; aujourd'hui, sans attraction d'intelligences, sans fraternité même d'erreurs, ce sont les bourses qui se cotisent : l'unique intérêt, c'est le lucre. C'est là la seule franc-maçonnerie sur laquelle on se rapproche. Le patriotisme lui-même tombait en commandite. Ce n'est plus une opinion qu'on soutient, c'est une boutique qu'on ouvre. 11 ne s'agit pas d'éclairer, mais d'exploiter les lecteurs : ce n'est plus à un triomphe, mais à une fortune qu'on aspire. Aux mauvais jours des Rourbons, au temps où coulait le sang de Ney et de Labédoyôre, quelques probités indigentes s'étaient entendues : elles soutenaient en leurs écrits les intérêts de la France contre l'émigration. Le talent, le courage et les fonds sortaient de la même source. C'était alors à force de raison et non à coups de charlatanisme et d'annonces qu'on
obtenait dos suffrages. Dans ces fédérations toutes de conscience, il fallait, pour être journaliste à côté de Sénancourt, Bonald, Benjamin Constant, Chateaubriand, autre chose que sa propre intrigue et l'argent d'autrui. Aujourd'hui on a supputé le profit des oppositions, coté la valeur des convictions changeantes et pesé toutes probabilités dynastiques, depuis Christine jusqu'à Carlos, depuis Saint-Cloud jusqu'à Goritz.
L'entrepreneur de succès ne dit plus combien il a prouvé de fois son mérite par des articles supérieurs et son courage à soutenir d'honorables procès contre Barthe, mais combien factions il saurait placer en trois semaines; combien d'entreprises semblables il a déjà vendues. En ces sortes de spéculations, souvent plus l'esprit s'économise, plus le talent est évité et plus elles ont de chances de succès devant le somnolent public. Ainsi Lamennais, Sand, Petetin, Charles Didier échouent : la médiocrité fait ses dividendes. La gloire ne consiste plus en France à enfoncer les lignes autrichiennes, mais les niais actionnaires. Jadis il y avait à pratiquer la presse quelque chose du dévouement si généreux de don Quichotte, c'est aujourd'hui le rôle des Macaires.
Aymar, pour une gazette des tribunaux, en retrouva douze. II était né une émulation d'amuser le vice oisif par le piquant narré des désastres du vice maladroit, l'examen jovial des causes qui mènent aux peines infamantes. Nous avions dépassé de beaucoup le plaisir espagnol de voir combattre des taureaux. Ces sortes de parodies ne se publiaient plus pour éclairer l'innocent sur les pièges d'un réquisitoire, et les impatiences d'un substitut à succéder à son chef de parquet, mais elles étaient faites pour populariser le scandale et aiguiser l'appétit du sang. Quelques honnêtes stagiaires passaient l'ennui des audiences à esquisser le scandale correctionnel, à croquer le vol domestique, à faire la charge de l'adultère, à caricaturer le témoin qui vient de prononcer la mort contre une accusée d'infanticide. On ne daignait plus s'apercevoir que cette publicité aggrave toute peine en violation expresse de la loi ; qu'en fournissant au lecteur tant de bassesses, de filouteries ou d'assassinats à manger sur le pain de son déjeuner, on l'expose à prendre quelque jour pour le nom du condamné celui de la victime. Tel bourgeois n'osera contracter affaire ou alliance avec un nom prononcé par la gazette judiciaire. Il y a confusion dans sa tête ; ii craint de prendre
e volé pour le voleur. Faites-vous le vengeur de la vertu publique ! Mais il fallait bierr el avant tout, clans ce pays désintéressé de lui-même, distraire les dépravés, les blasés, les corrompus. Le Palais- de-Justice exerçait les plumitifs repoussés du Vaudeville ; faute du théâtre des Variétés, on écrivait pour la Grève.
L'absent demanda quelle avait été depuis deux ans l'œuvre d'art exécutée spontanément par le seul et libre instinct de la conscience, sans empressement de calcul, sans inspiration métallique. On lui nomma quelques livres consciencieux, quelques tableaux non commandés, mais ce fut avec l'obligation d'ajouter que ces productions sincères n'étaient pas celles qui avaient rencontré le plus d'éloges au Louvre, le plus de concurrence en librairie, les sympathies enfin les plus nombreuses dans la tourbe efféminée de consommateurs d'émotions. Tout s'entachait d'industrialisme et de mercantilerie.
Seule, une poignée de jeunes braves entretenait le feu sacré. Aymar les connaissait tous : ils se serraient la main en silence, comme pour protester, et se promettre un jour prochain de satisfactions guerrières. Vous les eussiez devinés, s'ils avaient, au lieu de la manisfester, voulu cacher leur désaffection, à une démarche fière, à leur ^distraction dans vos joies publiques, à leur silence au théâtre, à leurs rêveries dans nos promenades écartées. Le front couvert de la pâleur des études et par les généreuses insomnies de la conscience, tels devaient errer sous les cyprès du Céramique, Harmodiuset Aristogiton. Ici, étrangers pour être restés Français, nos parias ne marchaient guère par la ville autrement que la tête inclinée et regardant les pavés, comme pour reconnaître par où ils pourraient se soulever encore. C'étaient les meilleurs officiers de l'artillerie du Louvre, si récemment et si peureusement licenciés. C'était un jeune savaut, émule de Cuvier, réformateur aux yeux bleus, à la figure blonde et pâle, modèle de patience et de véhémence à la fois. G'étaiî un médecin, digne enfant de cette province qui vit naître Charlotte Corday. C'était un publiciste aux idées grand à la probité pure comme les montagnes et les neigvs de sa Chère Auvergne. (Tétait, du moins à cette époque, l'enthousiaste et habile dramaturge qui épuisait en un jour toute sa stabilité politique. C'était le ttëfriiéf rejetoti (Tune famille Illustrera flapies et dana h Cem itfâtêre et <••
geux partisan, si reconnaissable aux naïfs contrastes de son extérieur avec les graves habitudes de sa méditation: longues et flottantes moustaches, front farouche et les yeux bonnes gens. Vêtements négligés, l'éternel brûle-gueule à la bouche, et aux mains des gants beurre-frais, toujours un peu longs pour ses doigts. Avec la botte à l'écuyôre, l'éperon de cuivre luisant, le chapeau de côté, vous eussiez dit un troupier inculte : c'était un homme de style et un législateur. Ce prétendu buveur de sang se désaltérait de lait d'ânesse. Puis, parmi plusieurs enfants du Rhône, c'était deux tribuns dignes de réaliser, l'un par la plume et l'autre par la parole, tout le succès qu'a promis Royer-Gollard aux prolétaires éloquents. Puis un piquant écrivain de la Tribune, esprit de soudaineté, corps paresseux, mais toujours prêt, comme le musulman dont sa figure rappelle le type, à quitter la guitare et l'ottomane pour le combat. C'était, léguant ses croyances à l'enfant qui devait naître de lui, un intrépide étudiant qui devait bientôt dans la mort être atteint par un réquisitoire : car Martin du Nord ou Girod voudront exhumer un crime dans son admirable testament. Puis un philologue des bords de l'Ain, à qui les sciences humaines sont venues en dormant. Artiste avec Gigoux, savant prés d'Arago, flâneur avec tout le monde. Distrait comme La Fontaine, observateur rusé autant que Pascal, ou Ghamfort, celui-là a travaillé à presque toutes les réputations des contemporains, excepté à la sienne. Il avait horreur de trois choses : un trône occupé, une pipe vide et la solitude. La solitude était son ennemie personnelle ; il eût combattu en pleine rue, un contre mille, plutôt que rester seul en sa docte mansarde.
Enfin c'était cet officier si vivace alors et que nous pleurons aujourd'hui : jeune sage au teint espagnol, à la taille chevaleresque, représentant plus vrai de la France à lui seul que les quatre cents députés du privilège, et la pairie caduque, et cette monarchie repoussée comme un champignon sur la terre républicaine. Ce publiciste militant, au style clair et brillant comme une épée, est-il besoin de son nom glorieux pour le faire ici reconnaître? Hélas ! clans son humeur susceptible et la prodigalité trop généreuse de sa vie, il était destiné à périr sans gloire, et sa perte à réjouir quelques courtisans. Lâches cœurs assez aveuglés pour ne pas prévoir que le caractère d'un tel médiateur pouvait leur servir
de rempart un jour contre les premiers sentiments du courroux national !
Ces esprits virils étaient l'espérance d'Aymar, lis lui composaient les restes d'une patrie ; mais ils se rassemblaient rarement, car l'absurde loi de- Persil contre l'imprescriptible droit de se réunir tendait un piège perpétuel à ces généreux associés. Les autres vivants étaient devenus étrangers aux yeux du voyageur. Qui eût-il osé aborder dans ce désert d'hommes? Sa voix ailleurs eût retenti sans réponse : sa vertu était un exil. On aurait pu calomnier sa tristesse, le prendre pour un méchant et supposer qu'il souffrait de haine/quand c'était d'amour et de regrets que ce noble cœur était opprimé. Ailleurs, il aurait pu s'écrier comme le poète latin exilé chez les barbares : C'est moi qui suis l'étranger ! Quia non intelligor Mis!
Cette situation n'était pas non plus sans analogie avec celle du pâtre de Mantoue, alors qu'Octave eut écrasé l'Italie sous son pied d'empereur. Dans le néant, comme aujourd'hui, de toutes les croyances, Virgile promenait son deuil pour échapper à la prose du présent ; et cette âme sans compagne et qui se mourait d'inanition, aspirait aussi à une religion nouvelle et la prophétisait.
Aymar, au sein d'une ville si étrangère à son propre honneur, éprouvait de fréquents retours vers ce malaise contre lequel il avait tant lutté autrefois. C'était là le fond de son caractère. Bientôt, fidèle à la solitude, il alla chercher à quelque distance la vallée où il avait passé son enfance. De là il écrivit à sa mère pour s'informer des événements du dehors, et il s'inquiétait incessamment de Ghristiane. Il ignorait encore qu'elle fût veuve, mais il sentait son amour grandir : peut-être à cause de l'absence, peut-être à cause de quelques remords éveillés dans ses souvenirs. Enfin il s'accusait de crédulité depuis qu'il avait consulté sa mère. Il eût voulu ressaisir l'orpheline, expier à ses genoux des torts, et joncher de jours heureux la vie de celle dont il était aimé. — Etre aimé et chercher une autre fin ! — Ingratitude !
Ghristiane, pendant ce temps, avait poursuivi son destin. En commençant son voyage, elle s'était demandé si elle se réfugierait au château d'Yelva, propriété de sa famille, ou tenterait directement de regagner Paris. Elle hésita peu ; et bientôt elle eut franchi presque tout l'espace qui la séparait
de son pays. Mais là son bonheur sembla l'abandonner de nouveau, car presque au terme de la course, près d'entrer sur le territoire de France, sa chaise se brisa quand elle n'était plus qu'à moins d'une lieue du terme si désiré.
C'était le soir. Des croisées de l'auberge étrangère elle voyait briller, de l'autre côté d'une rivière étroite, quelques feux des cabanes qui s'élevaient sur le sol chéri.
« Demain je serai là ! » pensait-elle. Et appuyée sur le rustique avancement du perron, elle laissait errer son regard sur les toits, les arbres, les montagnes qui lui paraissaient plus beaux que les arbr es, les toits, les montagnes qui appartiennent aux étrangers. Elle tomba dans des rêveries sans nom, puis dans une extase où quelque être envoyé du ciel communiquait avec son existence et l'enlevait à toutes les peines de la vie. Une douleur vive et poignante la ramena sur la terre. Elle cria. Puis, portant les deux mains à son front d'où la pensée semblait vouloir fuir : « Mon Dieu ! si j'allais être trahie, se ditelle ; et après tant de résignation et de fatigues voir échapper l'espoir que je nourrissais ! Non, je veux qu'il naisse Français, mon enfant : je veux que le ciel qui frappera le premier ses yeux nous donne la même patrie à tous trois. » Et la courageuse jeune femme, s'enveloppant à la hâte d'un long châle, suivie d'une seule servante qui ne portait qu'une valise, mais qui se crut associée, à cause de la récompense, à la mystérieuse action de quelque transfuge, Ghristiane alla s'arrêter à la modeste porte d'une maison élevée sur l'autre rive.
La servante prussienne, dans la crainte d'être compromise, ou saisie par une ronde militaire, se sauva précipitamment.
Ghristiane frappa.
— Frère, fit une voix rude et étonnée, regarde un peu qui diable peut s'adresser ici à cette heure.
Le frère regarda .
— Ce ne peut être que la femme ou la fille d'un proscrit. A ces voyageuses-là il n'y a rien à demander.
Il ouvrit.
Ghristiane, se trouvant seule devant deux hommes, recula d'effroi ; elle hésitait à entrer ; elle voulut revenir sur ses pas, mais la souffrance avait déjà abattu ses forces, et sa compagne était bien loin.
— JN'avez-vous, dit-elle, ni épouse, ni sœur?
— Vous êtes bien malade, madame. Entrez d'abord et reposez-vous.
De deux lits jumeaux on n'en fit qu'un à la bâte, et les deux botes sortirent pour se procurer de l'eau pure et fraîche qu'ils auraient su puiser sans sortir de la petite maison.
— Etpuis nous allons quérir notre sœur. Tranquillisez-vous et prenez patience, madame, dit l'un des frères en rassemblant près de la malade tout ce qu'il croyait utile à ses besoins. C'est une infirmière, qui saura bien vous porter secours.
Ghristiane, au milieu de ses angoisses, entendait à peine leurs paroles ; et l'aîné s'empressa d'emmener Paul avec lui, après l'avoir grondé du regard et d'un geste d'épaules. N'avaitil pas, dans son empressement maladroit, coiffé du chapeau de la jeune femme le front penseur du Premier Consul !
L'infirmière se rendit bientôt aux vœux des vieillards, mais tout en protestant de son manque d'expérience.
— Je suis accoutumée aux maux des hommes, à leurs façons, aux blessures des troupiers comme vous, mes enfants, leur disait-elle : ça me connaît ; mais j'ai les mains bien rudes pour une si belle dame !
Quand les trois bonnes gens rentrèrent dans leur gîte, il y régnait un absolu silence. La pâle Ghristiane paraissait immobile et morte.
— Qu'a-t-elle donc, bonne Vierge? dit la sœur saisie d'effroi.
— Voilà le nom de sa maladie, dit gaiement le plus zélé des frères en apercevant l'enfant qu'il voulut saisir.
La sœur l'arrêta : elle-même sembla hésiter. Elle était embarrassée de sa contenance et flottait entre la pudeur et la charité; mais enfin elle approcha. L'enfant était un garçon, et cette découverte rendit son assurance à la religieuse.
La valise fut vidée sur le lit au profit du nouveau-né. On y choisit, outre les brassières de flanelle, les petits bonnets à rubans bleus, les pelisses bleues garnies de cygne, ce qui pouvait le mieux convenir à sa taille et le garantir de l'air froid des montagnes. On lui mit des colliers préparés depuis bien longtemps ; puis, quand il fut déposé près du sein, déjà empressé, mais craintif, Sébastien apporta discrètement une jatte de vin brûlant et épicé. 11 tenait à en l'aire boire un peu à son nouvel hôte avant de vider le reste eu famille, et à la santé de l'heureuse mère.
Mais qu'ils parurent longs à Ghristiane les jours de la convalescence ! Que de fois elle se reprocha de ne souffrir qu'impatiemment les soins toujours plus affectueux des deux frères, dont l'unique conversation était la guerre ! Ils composaient à eux deux un vrai ménage : le plus robuste avait pour l'autre les délicates attentions qu'on a pour une femme âgée. Deux Philémons vivaient là sans aucune de ces querelles qui durent aborder, quelquefois, la cabane de Baucis. Ghristiane, qui s'était entourée de toutes ses ressources en faisant venir sa voiture dans la grange prochaine, comblait de mille présents ses hôtes. Elle ne leur causa qu'une seule contrariété : celle d'ajourner le baptême de son fils ; car Paul aurait bien voulu donner son nom à ce gentil Français de plus.
— Adieu, leur dit-elle enfin, aux derniers jours du mois de mai, adieu, hommes clignes d'avoir été soldats, braves gens si hospitaliers, premiers bons cœurs que j'aie rencontrés à mon retour, et qui porterez bonheur à mon voyage. Adieu, je n'oublierai jamais cet asile.
— Dis donc, Sébastien, interrompit Paul en s'adressant à son frère, remarques-tu que madame élève trop haut aussi le peu que nous avons fait pour elle, et prend congé de nous presque dans les mêmes termes que le voyageur qui a passé ici avec le Polonais, il y a deux mois ?
— Vous avez reçu un Polonais, un fugitif, sans doute ? Comment s'appelait-il?
— - Ils étaient deux, madame : il y avait aussi un Parisien. Leurs noms m'échappent ; mais ils ont voulu les laisser là, sous le manteau de cette cheminée.
La jeune mère s'approcha.
— A droite ! dit Sébastien .
Ghristiane était mue par un vague sentiment de curiosité affectueuse : elle regarda ; mais elle ne put s'empêcher de prononcer tout haut : — Aymar !
— Dieu vous récompensera , dit-elle , mes vieux amis ! C'est le bon ange de ma destinée qui m'a conduite sous votre toit.
Puis elle déposa un baiser plus ardent, plus plein d'espérance sur le front de son fils, le prit dans ses bras et s'élança pour partir à l'instant même.
Mais, dans sa solitude, Aymar usait la patience d'un courage deux fois éprouvé. Là, cette âme qui ne pouvait trouver à s'occuper d'idées grandes, à lutter contre de nobles obstacles, s'épuisait sur de petites et misérables choses. Faute d'aliments dignes d'elle, elle se passionnait, elle se tarissait contre des intérêts frivoles. Car il faut toujours que les cœurs généreux s'occupent : soit à aimer, soit à haïr. Ainsi dans leurs bastilles, moins pénibles peut-être que les captivités de l'âme, on a vu les prisonniers s'impressionner futilement. Pellisson s'affectionnait à une araignée ; Latude avait pris en haine les étoiles.
« Tu veux savoir ce que je deviens ? écrivait Aymar à sa mère. Je suis errant dans les bois et désoccupé constamment : demande au chevreuil ce qu'il fait de ses heures vagabondes. Je ne me rappelle pas plus l'emploi de mes jours que la mer ne se souvient de ses naufragés. Je suis tombé ici dans une série de ces moments difficiles à passer que tout le monde connaît trop bien. Tout semble n'exister que pour vous nuire : les bruits qu'on entend sont propres à rendre sourds et n'ont pas d'autre but. Chaque action est pénible. Telle porte semble difficile à ouvrir autant que de pratiquer une brèche dans les murs d'une place assiégée. La foule la moins serrée paraît un bataillon carré à vaincre. N'as-tu pas remarqué alors que les meubles sont durs, froids, mal contournés pour ton usage? L'étoffe à qui tu veux donner certain tour ne consent jamais à le prendre ; la mouche qui vole s'attache à vous comme l'esprit d'un contradicteur ou l'ombre de votre ennemi. On croirait qu'il faut se venger de la création. Si l'on osait passer les doigts dans les cheveux d'une tête chérie, on les tirerait peut-être ; et moi, je n'oserais, de peur de les égratigner, caresser aujourd'hui les joues si fraîches et si rondes d'un enfant.
» Je comptais, à cette campagne, me rafraîchir le sang, trouver le calme des nerfs ; je n'ai rencontré là que contrariété nouvelle et ennui imprévu : c'est le désenchantement des lieux et la lutte ouverte du mauvais, goût contre la simpii-
cité. Imagine-toi qu'on essaye à changer la physionomie de ta vallée. Cette solitude où nous avons vu se lever de si tranquilles soleils subit en ce moment un singulier lléau : le luxe. On perfectionne ton paysage. C'est la médaille que pour faire reluire on efface. Des propriétaires d'hier ont remplacé les anciens : la prétention bannit le goût, l'or succède à la poésie. Les enjoliveurs champêtres pensent faire ici bien mieux que le bon Dieu, et substituer l'importance de leur apparition récente à la religion du passé. D'un hameau consacré par le séjour du plus modeste des grands hommes, les opulents sont venus faire leur chose, le souffre-douleur de leur apprentissage dans l'art de composer une contrée postiche. Ne serait-ce pas une question de délicatesse et de probité assez élevée que d'examiner, ma mère, à quel point l'argent a le droit de subordonner à son goût équivoque le primitif aspect d'un site, d'anéantir le prestige d'un beau lieu, la grâce d'une nature spéciale? C'était ce caractère sauvage et recueilli qui t'avait fait choisir ce coin de terre pour asile : et voilà qu'on t'arrache cette patrie de nos vieux jours. Invasion des parvenus ! Dans ce vallon de paysans et d'artistes, tout se refait aujourd'hui pour l'exclusif usage du carrosse. Il semble à Mondor que l'homme n'arrive à l'état normal que porté sur quatre roues. Ceux qui se servent encore de leurs jambes sont une exception à dédaigner. Aussi on détruit nos chemins ; on retire de dessous nos pieds la terre ferme, le gazon solidifié, pour en exhausser ledos-d'âne de la voie équestre. On précipite dans les pauvres demeures les eaux pluviales et ménagères. On fait un village pour ceux qui passent, on le détruit pour ceux qui l'habitent. Nous n'avions pas dit, comme Horace : « Je hais le vulgaire et je le repousse; » mais bien modestement : J'ai peu de goût pour les turbulents désœuvrés, depuis le calicot jusqu'au courtisan, et je m'écarte de leurs rendez-vous. Tout à coup on élargit pour cette foule nos sentiers. Hier, c'était ici un désert, aujourd'hui, c'est Longchamp, c'est le Jardin-Turc. Il avait échappé deux arpents de bruyères à la banalité des joies -du dimanche, à la poussière des courses au clocher; voilà qu'on ouvre à la canaille ivre ou dorée ce vallon secret, on prostitue notre mystère !
» Je ne demande pas si un possesseur nouveau a le droit de gâter son domaine; je ne conteste à aucun Érostrate bourgeois la liberté d'anéantir du même coup, s'il le
veut, son château et son lac en précipitant ses tours dans les eaux. Mais de l'autre côté des murs de son enceinte, est-il le maître de l'hor'.zon? Qui l'a institué le tyran du paysage, le pacha de cette banlieue? qui lui a inféodé cette terre libre? Avez-vous à disposer du passage de tous, des vagues et riants carrefours, de la dimension des champs, de l'ombre et des clairières, de la racine des arbres qui abritaient le voyageur? De quel droit touchez-vous à ce qui ne peut vous appartenir? Ce recueillement, cette paix agreste, cette chasteté du silence des bois sont-ils à vous pour les exiler?
» 11 nous est venu de la cour une espèce de vidame qui, faute de savoir faire de la tapisserie, d'avoir pu se faire dévot, prendre intérêt à l'enseignement des enfants pauvres et aux souffrances des vieillards infirmes, s'amuse à corriger notre pays. Il le barbouille comme on ferait de la décoration d'un opéra sifflé. Comme si abaisser une montagne n'était pas une prétention plus vandale que de refaire un chant d'Homère ou une églogue de Virgile. Il sème la commune de terrassiers chargés d'aplatir nos coteaux. Pour rendre les allées plus larges à son ennui en berline, il fait rogner la terre du pauvre, à peu près comme certains industriels empiètent sur nos monnaies. Le promeneur ici n'a plus que la boue des hivers et la poudre des étés. Ce désœuvré qui fait et défait nos routes, ne crois pas que l'amour de féconder le sol l'occupe : il ne cultive que la voie publique. Son parc est en friche, il ne fait de l'agriculture que par les chemins. On écorche pour lui la lisière des prairies, on châtre les buissons, on apprend à la fleur des champs à se régler sur un cordeau. La pâquerette qui étoilait jadis nos voies vertes, la pâquerette que j'ai vue au malin ouvrinles yeux pour te voir, la pâquerette est proscrite. Le serpolet est consigné à trois pouces et demi des murailles dans une espèce d'ourlet de verdure où les brins d'herbe sont comptés ; on fauche la pervenche indisciplinée ; on court sus à la primevère qui dépasse la ligne symétrique ; la violette est écrasée comme l'importune vermine des sentiers.
» Nos ennemis du naturel, nos paysagistes à quatre épingles n'occupent à rien d'utile la force des ouvriers : intelligence de vieux soldats ou patience de laboureurs. Ces hommes utiles, on les voit user une vie monotone à fossôyer à la manière des trappistes. Toujours le front courbé et le dos eu l'air, ils
sont dans la campagne Punique point de vue des perspectives. Il ne faut plus que le chasseur ou les amoureux essayent ici de suivre la trace d'un pied de biche ou l'empreinte chérie d'un pied de femme : le perpétuel râteau efface tout sous ses dents stridentes. Nos allées sont sans vestige comme-Je cœur des ingrats. Ce légitimiste qui passe sa vie en usurpation contre la première des majestés, celle de la nature, pourrais-tu le voir sans sourire, une houlette à la main, enterrer la moindre feuille qui tombe, faire rentrer sous le sable la protubérance d'un caillou, et procéder lui-même aux funérailles de tous les petits papiers errants dans nos bois? J'ai peur que ce ne soit à cet usage que Dieu, pour le punir, ne lui fasse employer dans un autre monde l'immortalité de son âme. En attendant, notre campagne, incessamment tourmentée, agitée comme la lave ou la mer, ne présente que l'idée d'un chaos. G'est l'aspect d'une ébauche, c'est un brouillon de paysage. Ce genre de cauchemar est aussi assommant que les divagations d'un esprit doctrinaire. Partout sables mouvants, tremblements de terre, mobilité sinistre d'un cimetière.
» Ah! qui laissera ce lieu que tu aimais redevenir village? qui nous restituera le studieux silence qui appelait les artistes? Rendez-nous les peintres sur nos collines, les nids dans nos buissons, les fleurs devant nos portes et la religion des anciens jours ! Respectez ce hameau, riches ! Ménagez l'herbe où la fiancée est venue s'asseoir, laissez debout le chêne que le penseur a vu se couronner. Remarques-tu le singulier emploi de cette ligure (couronner) dans la rhétorique que se fait le bon sens du peuple ? Un arbre qui, perdant sa valeur, commence à mourir par la cime, on l'appelle couronné. Ce beau coursier qui tombe et vient, en marquant ses genoux d'une blessure ignoble, d'avilir tout son prix : couronné! Riches, le calme et le silence qui vous enveloppent ici ne sont pas votre proie; l'effort n'est pas la grâce; le fard n'est pas la beauté. Rendez au pauvre ce qui était au pauvre. Laissez à Lazare ce qui appartient à Lazare.
» Eh! messires, libre à vous d'agir en vos enclos, de montrer le patriotisme des chalets suisses et l'hospitalité des pièges à loup , mais laissez la France dans nos villages et l'accueil amical sur ces reposoirs verts où nos quatre chemins se coupent en croix. Ici c'est la patrie des arts; vous l'approprierez-vous en la profanant? Vous ne chasserez pas
plus de ces bois le souvenir de Chateaubriand que Philippe n'a remplacé Louis à Versailles.
» Je n'oserais, du reste, confier à un autre qu'à toi, ma mère, ce genre de regrets. Ils paraîtraient bizarres à des gens qui ne le sont guère. On appelle communément romanesque tout ce qui est élevé et délicat. Que diraient-ils de ces plaintes qui n'échappent que de l'âme, les hommes positifs de notre époque? Cœurs de juste-milieu, sensibilité d'administrateurs, gens de bon ordre et de confort, jusqu'à croire la fauvette mieux dans leurs cages dorées qu'en son nid d'herbes sèches et de laine ramassée aux buissons ; les poissons expatriés d'un étang bordé de cressons et de mauves pour être portés dans un bassin de pierre tracé au compas. Le monde s'informe du cours des changes, il se partage sur les variations de la Bourse ; peu d'êtres s'associent aux idées puisées de la nature, aux trésors du sage, aux amours du poëte :
On jette la glandée à la faim du pourceau,
Mais pour le rossignol qui cherche un vermisseau ?
» Et puis la sèche opulence offense volontiers l'imagination. Les despotes secondaires aiment à blesser des susceptibilités dont ils ne sauraient comprendre la grâce. N'attendez rien du marquis de Carabas. 11 faut être Alexandre pour s'écarter du soleil de Diogène. »
Par exprès envoyé en toute hâte, Aymar reçut à cette lettre une réponse imprévue et toute mystérieuse :
« Accours, mon fils ! Reviens, crois ta mère qui te rappelle; crois qu'elle a souffert plus que toi de tes chagrins. Crois que si elle te dit : Espère, il faut espérer. Aymar, que je puisse une fois sur ton visage voir un rayon de joie et de bonheur ; que ce front, plissé avant l'âge par les soucis, devienne uni enfin sous le regard de ta mère ! Ah ! il y a du bonheur, va, sur la terre. Sois donc heureux, toi ! La mort même peut contribuer à faire fleurir une destinée. Te souviens-tu, Aymar, qu'il y avait dans le premier livre où je t'ai appris à épeler ce mot d'un pauvre meunier indien que tu as répété si souvent avec des rires d'enfant: « Ne meurs pas, ô mon âne : » le printemps viendra, et avec lui poussera le trèfle. »
» Eh bien ! pendant que tu redeviens, enfant boudeur, que tu t'occupes à des riens, que tu t'irrites contre de puérils ridicule
242 AYMAK
les, la fortune te sourit malgré toi ; le bonheur t'arrive en dormant. Oh! reviens donc, et sans perdre une minute : Paris est plein d'espérances et de félicités. Mon Dieu, que j'en éprouve moi-même! Puisse le ciel ne te punir jamais de ma joie! »
Aymar fît plus d'une pressante question au messager. C'était un mercenaire, étranger à la maison. Il ne put rien apprendre de nouveau, si ce n'est que vers la fin de cette journée même on avait rendu les derniers honneurs à un général, et qu'un grand concours de citoyens avaient suivi le convoi.
Le combattant de la Pologne se reprocha d'avoir négligé d'assister à cet hommage d'exemple qu'on doit à la mort pour encourager aux vertus de la vie. Mais la nuit tombait : il retint l'envoyé et se promit de partir avec lui au premier rayon du jour.
11 partit en effet. Il était à cheval, et, le long de la route, il songeait à l'illustre chef, homme % d'intrépidité et d'esprit, qui avait si bien défini autrefois leur paix mendiée : « une halte dans la boue. » — Aymar apprit que la police avait troublé ses funérailles. Dans l'irritation du contraste que formaient ici la spontanéité des respects et l'immensité de la foule avec le deuil officiel du convoi récent de Périer (Périer mort à la peine de faire reculer la pensée française), on avait jeté les subordonnés de Vidocq entre là reconnaissance du peuple et un tombeau. Des milliers de soldats avaient été requis pour commencer la guerre civile à défaut de la guerre étrangère. — Le cercueil avait été insulté au pied de la Colonne : et l'épée qui couvrait ce cercueil avait contribué à fournir le bronze immortel! VainemeDt de grands citoyens, des capitaines connus de l'ennemi avaient tenu les coins du drap noir ; et les Ecoles, et les réfugiés de tous pays s'étaient rassemblés là pour honorer leur éloquent défenseur à la tribune. On avait vu d'anciens gendarmes provoquer les étudiants ; un drapeau tricolore déchiré par des espions, et un inconnu à figure de police promener sinistrement un étendard couleur de sang.
Avant que, avertis d'un guet-apens, ceux qu'on voulait faire passer pour agresseurs eussent arraché, comme unique défense, quelques tuteurs des jeunes arbres du boulevard Beaumarchais, la police avait crié aux boutiquiers sur le passage du char:
— Prenez garde au pillage !
Placées eu embuscade et à l'insu de l'autorité militaire, quelques troupes avaient tiré sur les masses inoffensives. Les jeunes gens avaient enfin couru aux maisons prochaines chercher des fusils plutôt que de se laisser égorger lâchement ; et sans avoir rien médité, concerté, préparé, une poignée de braves se trouvaient en insurection par le seul et légitime instinct de la défense.
Aymar espéra d'abord que le tumulte serait passager.
Mais quand il entra dans Paris, je ne sais quelle tristesse était dans Pair, Au bourdonnement de la cité, aux rapides évolutions d'un peuple qui va, vient, se croise, s'agite comme la fourmilière où le pied d'un rustre a pesé, il était facile de comprendre qu'il se préparait une calamité de plus. Les gens du roi disaient, pour exciter de vagues colères, que c'était là un mouvement carliste : les partisans du Bourbon d'hier contre le Bourbon d'aujourd'hui. Mais Aymar, en voyant ceux qui fermaient leurs portes rentrer pâles, les bras levés, et ceux qui sortaient marcher vite et les yeux étincelants de courage, devina la vérité.
De temps en temps un coup de feu isolé, l'inégal appel du tocsin apporté ou dispersé par les vents lui servaient de guide. La cité murmurait toujours.
Avez- vous vu venir l'ouragan sur les grèves de Penmarc'h? Avez-vous respiré l'air des Galabres quand le stromboli va éclater ? Qu'est-ce que ces efforts passagers devant l'effroi d'une émeute ?
L'attente de l'événement était si solennel ici, qu'Aymar crut les révoltés innombrables. Mais seule, l'autorité de la raison, l'intrépidité du dévouement donnaient ce caractère à la lutte. Aymar avait déploré l'issue des précédentes, il résolut d'employer ses efforts à neutraliser celle-là. Il oublia tout, subitement, jusqu'à la lettre même de sa mère qui l'avait préoccupé la nuit entière, et il se rendit dans le quartier où les plus nobles hommes de Juillet se retranchaient contre cette mobile cohue qu'eux seuls avaient rendue naguère victorieuse.
C'était cette portion du vieux Paris, dédale des rues sombres, de passages sans noms, de défilés à double issue, assez propres h établir une résistance armée. Là, nulle régularité n'est suivie dans les masses architecturales, la voie étroite serpente en sinuosités imprévues, les pignons surplombent
et brisent la ligne de mire à chaque portée de pistolet. Là, mille négociants, qui végètent sans air, entre leurs huiles, leur sucre et leurs grossiers alcools, aspirent vingt ans àquitter ce populeux cloaque. Ce lieu fera, pour le marchand, de la moindre maison dans la plaine et du plus monastique jardin un paradis terrestre. Quand pourra-t-il voir un sureau grandir, s'épanouir de front deux basilics, un jasmin élancer ses étoiles jusqu'à sa croisée entrouverte ?
Mais Aymar trouva là, déjà construites, quelques barricades destinées à se couvrir de sang. Durant la nuit on avait militairement occupé les positions circonvoisines et l'enceinte d'une petite église réservée aux blessés des deux camps. Les principaux retranchements n'avaient pas moins de six pieds d'épaisseur sur cinq de haut, et dans les maisons les plus proches, formant quartier général, les balcons étaient hérissés de pavés, soutenus par les barres d'appui. Derrière apparaissaient parmi les spectateurs des femmes ! Quand Aymar se présenta aux avant-postes, il fut reconnu, admis, entouré, embrassé. Quelques-uns pleurèrent en retrouvant un compagnon si remarqué dans la récente querelle, et se flattèrent d'une nouvelle victoire. Ces associés d'un premier triomphe, ces intimes amis que la liberté avait faits pour s'être rencontrés un seul jour, qu'ils se connaissaient bien ! Ils s'étaient triés au milieu du champ de bataille, dans la confusion des pavés, des balles sifflantes, et chacun savait exactement ce que l'autre pouvait valoir. Le péril qui classe les hommes avait bien ici dérangé un peu quelques rangs préétablis par les habitudes sociales ; mais le courage est une aristocratie tellement incontestable, que nul n'était humilié des honneurs qu'il avait vu mériter sous ses yeux. L'émulation de vaincre était encore l'unique sentiment d'envie qui les animât tous. C'étaient, depuis les plus hautes fortunes jusqu'aux moindres conditions, des ouvriers, de riches fils de famille, des imprimeurs, des élèves d'Alfort et des Ecoles polytechnique, de droit, d'architecture et de médecine ; quelques enfants des officiers de l'Empire, des clercs, d'anciens troupiers, des écrivaius contemporains de l'avenir, et enfin beaucoup de ces combattants qu'on n'avait plus retrouvés dans Paris dès que l'heure de mourir avait été passée. Tombés du ciel en 1830 comme la foudre, et évanouis aussi vite que les courtisans du roi déchu, on les eût cherchés en vain clos que l'horizon
s'était éclairci de la fumée des mousquets. C'étaient ces naïfs travailleurs qui avaient dit, après la défaite des Bourbons: — Notre tache est finie : aux savants à faire le reste. Et n'étaitil pas juste en effet que ceux qui venaient de vaincre cédassent la place à ceux qui allaient triompher ? Nul ne peut tout accomplira la fois ; et si quelqu'un sème en ce monde, ne faut-il pas qu'un autre récolte?
Cependant, parmi les plus jeunes néophytes, et surtout en la portion semi-docte, il s'était glissé des travers dont Aymar fut d'abord frappé. 11 remarqua en quelques groupes certain pédantisme uni à la licence. On buvait mal, mais on discutait immodérément. Plus d'un sophisme obscurcissait parfois l'atmosphère autant que la fumée des cigarettes. La morgue et l'enfantillage n'étaient pas toujours étrangers ici l'un à l'autre. Quelques enthousiastes jouaient à la république plutôt qu'ils ne comprenaient encore la gravité d'une mission si ardue. Il perçait là enfin, à singer d'anciens révolutionnaires, une tendance qui parut à l'observateur aberration fatale ou puérile. Plusieurs se proposaient un rôle. Les gilets s'épanouissaient en longs revers pointus, les opinions s'enfermaient dans la forme d'un chapeau, éclataient par la couleur d'un pantalon.
— Je te reconnaissais à peine, disait tel bachelier es lettres à un étudiant de première année : qu'as-tu fait de ta carmagnole et de tes cheveux aplatis sur l'oreille à la façon des montagnards? Te voilà presque un petit- maître, avec ta rose à la boutonnière.
— Mon cher, je ne fais plus Saint-Just : il y a déjà un Saint-Just, trois Dantons, deux Legendres; je fais Camille Desmoulins, le paresseux, le voluptueux Camille!
Aymar eût été bien surpris de ne pas retrouver Modeste en un lieu où l'on se préparait à combattre : aussi l'ex-Krakus fut-il une des premières figures qu'il vit accourir près de lui.
De tous côtés on entoura le colonel polonais, et Ton voulut recueillir ses conseils sur la manière de prendre l'offensive ou de se retrancher dans cette circonstance. Aymar promena autour de lui un mélancolique regard; et sentant bien qu'il n'avait plus de moments à perdre, il dit d'un ton affectueux, mais pénible :
— Ne tentez point ce soulèvement, mes amis, dardez-vous de vous montrer braves aux dépens de la cause à laquelle
nous sommes dévoués pour toujours. « Vous êtes trop pour mourir, pas assez pour vaincre. »
— Et cependant, monsieur, nous vaincrons, dit Frédéric Lionne, un des plus dévoués soldats de la presse.
— J'en cloute; et si vous ne réussissez pas, qu'allez-vous produire? L'affermissement d'un mauvais pouvoir. Le moins qui puisse résulter de notre défaite sera de décourager l'énergie des résistances. Les craintes que vous inspirez sont encore une garantie contre beaucoup d'envahissements. Ici, le jour et le terrain ont-ils été choisis par vous? Prenez garde! Et après de téméraires épreuves, avez-vous bien le droit d'être encore vaincus? d'est exposer l'avenir par un courage stérile : le sang doit rapporter le triomphe et non pas le découragement.
Il se fit quelques minutes de silence. On s'observait, on échangeait des regards de doute. Mais bientôt la résolution fut reconquise, et ceux qui étaient assis sur la terre, occupés à fondre des balles et à envelopper des cartouches, demandèrent un peu d'eau pour s'encourager.
— Nous savons bien, dit Victor Rodde, un homme de bon sens et de coup de main, que si la fortune n'est pas pour nous, nous n'aurons fait qu'une faute. Du haut de leur dignité très-prudente, de prétendus patriotes eux-mêmes nous désavoueront; mais il y a un proverbe : « Fais ce que dois!» Je ne suis point Bayard, arrêtant seul une armée sur un pont, mais peut-être un des trois cents qui ne combattirent pas en vain contre les esclaves du roi des Perses.
jr Avons-nous des éclaireurs? demanda Aymar à un jeune homme aux yeux bruns, qui paraissait commander les barricades.
— Oui.
— Et quand croyez-vous être attaqués?
— Pas avant sept heures.
— Il n'en est que six, remarqua paisiblement Aymar. Et l'entretien continua.
— Attendre est ennuyeux, dit Modeste.
Modeste avait pour camarade un élève d'Alfort, dont l'habitude était d'avoir un refrain de chanson à la bouche.. Celui-là reprit brusquement la parole en s'écriant :
-— Nous voulons la république!
— Pourquoi? dit Aymar,
— Parce que c'est le meilleur des gouvernements.
— Peut-être.
— Il fera le bonheur du peuple. Et quant à moi, fredonnat-il :
J'ai pris goût à la république Depuis que j'ai vu tant de rois.
— Ce gouvernement, mon brave, ne sera bon que quand les masses le voudront comme vous. Il faut faire désirer même le bonheur avant de le dispenser. Ce qu'on ne désire pas peut-il jamais porter ce nom? Mon Dieu! il n'y a pas longtemps que j'étais abusé par vos illusions : mais j'ai vécu, j'ai souffert, j'ai réfléchi... et je pense qu'il convient d'attendre.
— ... Que les courtisans replantent leurs racines?
— Tachons, répliqua affectueusement Aymar en s'asseyant sur un tambour, tâchons de comprendre cette question et; de la poser sans déception pour nous-mêiqes. Que le pays ne se soucie pas des institutions caduques : je le crois. Mais veut-il déjà d'un autre système9 Hier ne reviendra plus, mes amis ; mais demain n'est pas venu encore. Le pays conserve du passé ce qu'il en subsiste, par la raison que cela est, ou se tient à peu près debout ; mais il y a aussi plus d'une juste appréhension de l'avenir. Parce qu'on a été trompé par les princes, faut-il qu'on se fie aux roturiers? Parce qu'on a été exploité par les riches, doit-on en aveugle se livrer au désintéressement du pauvre? Eh quoi! les petits seront sans vices parce que les grands en avaient beaucoup ? Faible logique! Les hommes nouveaux n'ont pas toujours été irréprochables! Je vois bien, messieurs, les nombreux motifs de répudier l'ancien régime : mais je n'en aperçois pas encore assez de hâter le régime futur. — Modeste, voyez aux avantpostes.
— Personne n'ose approcher, mon colonel.
— Vous voulez dire, objecta un polytechnicien, nue beaucoup d'écoles sont à faire et d'erreurs à subir? Possible : mais je crois qu'il faut d'abord faire primer l'opinion qu'on juge la meilleure; et quand cotte opinion aura vaincu, la perfectionner. Car si vous voulez la pendre sage quand elle marche, vous l'empêcherez d'arriver. L'éducation d'un enfan! ne commence pas <\'dw* le sein cte sa mère; il faut d'abord
qu'il soit né et accoutumé au jour. — Ouvrons les yeux de la république ! Il s'agit, puisqu'on veut nous frauder, d'achever l'œuvre de nos pères : la révolution de 89. Elle fut légitimement faite, apparemment, contre les privilèges de la noblesse et du clergé, par la classe moyenne et le peuple? Seule, ]a classe moyenne a tiré profit; et elle se cramponne aujourd'hui à l'omnipotence politique dans un esprit d'exclusion pour tous. Elle a fort bien accueilli le premier acte du drame ; mais elle ne veut plus qu'il se poursuive. Il faut que tous cependant aient part aux fruits de la victoire de tous. Cette moyenne classe, qui a dépouillé les hommes de race historique, prétend aujourd'hui empailler ses privilèges d'hier ! Elle a aidé à ce qu'on promenât le niveau sur les fronts des ducs, mais elle en veut défendre à cette heure le chef des épiciers, agents de change, et tous détenteurs exclusifs de droits qui appartiennent à tous.
— La première aristocratie, dit Aymar, n'avait été qu'injuste ; la seconde est ridicule : c'en est fait de l'aristocratie.
— Il y avait une fois, contredit le même adversaire à pantalon bleu et bandes rouges (un artilleur), un peuple qui croyait avoir accompli sa résurrection. On le mystifia une fois, et l'escamoteur s'appelait Bonaparte. Deux fois : le jongleur en guêtres se nommait Louis XVIII. Trois fois : le chevalier jésuite, mangeur d'hosties et chasseur de lapins, était désigné par le peuple sous le nom de Robin-des-Bois. Quatre fois : et les hommes d'hypocrisie et de gros sous s'appelaient... Messieurs! quand l'occasion s'offre au peuple de ' ressaisir son bien, il a le droit de le prendre.
— Qui est-ce qui tire ces coups de fusil?
— Des imprudents amis, dit Modeste, qui ne peuvent retenir leur impatience.
— Mais, ajouta Aymar, ce peuple au nom duquel vous parlez ne vous comprend même pas encore, mes camarades. Au lieu de la confiance, vous ne lui inspirez que l'effroi. On lui répète par cent mille bouches salariées que vous êtes des gens de désordre et de cupidité.
— Oui, 93! La langue des poltrons n'a qu'un mot, un chiffre : 93 ! C'est l'argument très-loyal avec lequel les Gérontes qui ont laissé faire cette époque accablent les enfants qui n'étaient pas nés : 93 ! C'est ce retour impossible, c'est ce stupide épouvantail, ce fabuleux Croque-Mitaine qui sert
à donner la colique à tout un peuple de braves. 93 ! c'est la faute de Voltaire, c'est la faute de Rousseau ! Mais, mort de ma vie ! à cette période qui n'a duré que quelques mois, la France a dû des frontières devant lesquelles Napoléon est bien petit. Le règne de cent rois s'étend sur dix siècles oubliés ; celui de la république sur un an à peine, et un an semé de gloire dont on parlera à jamais. La république ne vient-elle pas encore d'occuper trois jours admirables !
— Vous n'en êtes pas moins des dresseurs d'échafauds, mes frères : vous qui, hors du combat, n'avez pas versé une goutte de sang, et dont le parti, s'il arrivait au. pouvoir, voudrait consacrer son horreur pour ce lâche et si facile moyen de gouverner : le sang; vous dont le premier acte législatif serait l'abolition de la peine de mort, fut-ce en matière de parricide. Oui, mes amis, que la révolution de 1789 s'accomplisse ! Mais pas d'impolitiques étourderies ; ne faites pas avorter les fruits de l'avenir. Je ne calomnie pas l'impatience, mais je la redoute. Cet événement s'achèverait sans vous , attendez votre auxiliaire. Le temps n'adopte pas ce qui se fait sans lui.
— Endormeur! dit un canonnier.
— 11 n'y a qu'un fait dominateur et progressif, poursuivit Aymar : c'est la révolution. Sans elle, tout n'est rien. Son dénoûment est infaillible comme l'enfantement d'une mère, comme la fin d'un mortel dès qu'il a reçu le jour. Tout ce qui s'est opéré depuis cinquante ans, tout ce qu'il adviendra jusqu'à la lin de l'ère présente, ne sera ( conséquence ou obstacle ) que le complément de cette action. Chaque jour ce mouvement approche de son but, et il ne s'arrêtera que dans le dernier coin de l'Europe. C'est le Juif errant du dix-neuvième siècle ! Certes, Bonaparte était si bien dans le secret de cette fatalité, messieurs ; il savait si parfaitement que le monde parcourrait cette route, dut-elle le conduire aux abîmes, qu'il a respecté l'égalité. Il s'est flatté plus d'une fois de vaincre l'Europe : jamais la révolution. Elle s'achèvera. Ses adversaires le savent, les résistances vous prêtent de l'énergie , le temps combat pour vous; mais laissez au navire qui vient de heurter un écueil le loisir de s'orienter; il n'a pas perdu sa route.
— Mais les obstacles renaissants...
— Il faut les user.
Aymar, on le voit, n'était déjà plus l'adolescent qui s'irri-
250 AYMAli
tait des conseils de Béranger ; il avait à son tour appris la longanimité courageuse ; et expérimenté par le malheur, il en avait acquis la défiance : c'est-à-dire la condition de réussir.
— 11 faut que les trôneurs soient connus, poursuivit-il, et le meilleur moyen c'est de les laisser faire. Voyez le personnel ae cette institution qui se fonde sur la grâce de Dieu ! Qu'imaginerez-vous de mieux pour la déconsidérer que l'histoire de ses gestes? Y a-t-il un homme qui trahisse la confiance d'un pupille et jure sur les saintes Ecritures de maintenir la loi qu'il veut trahir? 11 s'appelle Miguel. Un autre, moitié dans les traces du poison royal et moitié dans le sang des sujets, se saisit-il de la couronne d'un frère? C'est le czar. Un troisième gouvernement , chargé de succéder à un prince qui mitraille le peuple, commet-il l'attentat plus grand de l'abrutir ?... Laissez achever l'éducation de la France.
— En attendant, dit un autre, nous sommes représentés ici, nous, comme des brigands, mis au ban de l'opinion flottante ; nous n'avons aucune patrie dans ce royaume affranchi hier pas nos mains. Et parce que nous avons été désintéressés, nous voilà sans héritage. Désireux toujours de liberté et de travail, nous n'avons plus d'asile, plus même de nom en ce pays qui est le nôtre un peu mieux que celui de ces princes, nos créatures d'hier. Il nous est défendu de confesser la religion paternelle. Tout homme peut librement ici se déclarer athée, royaliste, manichéen; mais nous, nous ne pouvons nous dire ce que nous sommes : républicains ! Les vaincus ont ici une retraite, les vainqueurs n'en ont pas. Polignac est retranché contre la colère de la populace, et nous, nous sommes livrés aux assommeurs publics, aux assassins officiels.
— Parbleu ! dit Achille Roche, on a ameuté contre la république tout ce qu'il y avait de peureux en France : jugez quelle opposition elle rencontre! Les courtisans nous calomnient, les agioteurs nous haïssent et les épiciers nous traquent.
— Je ne sais, dit Aymar charmé de voir un peu se détendre la gravité de cette espèce de conseil de guerre, je ne sais pourquoi on fait de cette classe de si paisibles industriels le type, le symbole, le mythe des résistances au gouvernement de l'avenir : une classe qui connaît si bien le peuple en détail! Ils n'ont point de haine ces bonues gens, mes amis;
AYMAli É5i
mais beaucoup d'entre eux sont figés dans la peur. Que voulez-vous? c'est une suite naturelle de leur gisement topographique. L'épicier habite le rez-de-chaussée. Il vit de plain-pied avec l'émeute : l'émeute et son argent ne sont séparés que par une planche. Le moyen qu'il ne coure pas aux armes le premier, dès que l'infanterie est révoltée. Ah ! si seulement les factieux étaient à cheval ; si leur tête montait à la hauteur de l'entresol, l'épicier ne verrait menacer là que la famille, la bonne, les marmots, madame son épouse qui se défend quelquefois ; mais le magasin est en bas : c'est là que repose l'avenir ; c'est là que sont empilés le poivre et la considération. Du reste, en cette masse de trafiquants à mains grosses et couvertes d'engelures, il s'enfouit cependant des citoyens pleins de qualités essentielles, beaucoup de vieux et solides militaires. Mais il faut l'avouer, il y entre quelques individus qui n'appartiennent à l'existence que par la digestion, qui attendent pour avoir une idée qu'elle soit venue à un autre, et à qui il faut mâcher la vie intellectuelle presque aussi péniblement que le grognard triture le tabac de la régie qui lui est vendu en détail. C'est la pohion qui vous en veut, peut-être; mais celle-là n'a point de système : elle n'a que des intérêts. Vous y voyez un parti? C'est une congrégation de pot-au-feu, c'est une opinion de rez-de-chaussée.
Un homme abordait en ce moment les insurgés. Il avait dépassé cinquante ans. Grande propreté, grande politesse, mais sourire trop habituel pour être sincère. Il sembla choqué d'abord de l'aspect de cette réunion sans hiérarchie : fracs noirs, casquettes de loutre, apprentis pairs de France, élèves menuisiers, forgerons, ou docteurs. Mais en observant la tenue du camp improvisé, il prit confiance. Il allait de groupe en groupe, cherchant à se faire une clientèle d'entraînement. C'était un de nos adversaires énervés, mais rusés, qui auraient secondé une des victoires populaires comme moyeu de s'ouvrir une troisième restauration. Le carliste venait là, à la porté des dangers, faire à la république la politesse de la laisser passer la première.
— Comme on vous a trompés! dit-il à quelques sous-ofticiers. Ah! si Marmont avait eu des hommes tels que vous! Un autre temps viendra. Tout ce qui appartient à la gloire du pays doit être récompensé par l'avenir. Ces malheureux
princes ont méconnu le terrain : s'ils revenaient jamais, le Rhin et la Belgique nous seraient rendus, mes chers compatriotes, et nous aurions le suffrage universel. C'est là la dot qu'il faudrait rapporter de l'exil !
— Aveu remarquable ! fit observer un journaliste.
— Ainsi soit-il! bâilla Modeste.
— Messieurs, continua un peu plus loin la même voix caressante, vous ne réussirez peut-être pas aujourd'hui faute d'un chef : un lieutenant-général, un prince! En France, voyez-vous, on ne saisit guère les idées, on ne comprend que les personnes. 11 faudrait incarner cette révolution pour qu'elle n'avortât pas encore. Attendez : choisissez quelque bonne tête à tant de bras et de cœurs généreux.
— Je vous vois venir, gentilhomme, dit un imprimeur aux moustaches blondes, à l'air moitié goguenard et moitié farouche ; n'étiez-vous pas de ces courtisans, aujourd'hui nos alliés malgré nous, qui disaient hier en parlant du peuple : Plus de concessions ?
— Je ne cache point que je suis noble et pourvu d'une charge à la cour.
— Eh bien ! moi, je ne connais de noble que celui qui sert l'État pour rien.
— Il y a cependant alliance possible entre nous, balbutia le légitimiste un peu foudroyé dans la bagarre : nous voulons également l'honneur du pays, bien qu'établi sur des bases différentes. Le feu et l'eau s'unissent pour édifier les grandes choses ; mais sur la boue du juste-milieu que bâtir? Tous les partis ont une âme, une poésie, un dévouement, un but intellectuel : celui-là n'en a point. C'est un monstre impuissant, sans sexe politique. Il ne sait, pour récolter l'or, que semer le fumier.
— Oui ! mais mes opinions sont de mon choix, vicomte, appuya le contradicteur, et les vôtres sont de votre naissance. Je suis ce que je suis par ma volonté ; vous, parle hasard. Me voilà républicain avec connaissance de cause, et un peu à mes risques et périls, à ce qu'il paraît ; vous, vous êtes religieux et monarchique pour être venu au monde dans un hôtel de la rue de Varenne et avoir été baptisé à la paroisse Saint-Thomas-d'Aquin. Vous voudriez que la loi fût l'œuvre d'un seul, nous, l'expression des volontés de tous; la puissance divine, nous, qu'elle lut nécessaire;
qu'on aimât le roi « son maître », nous, qu'on respectât seulement le chef animé de justice. Vous trouvez le peuple grossier, sauvage, et nous l'admirons, nous, de n'être pas méchant et dangereux, étant le produit des institutions passées. Il pourrait, élevé comme il l'est dans les rues ainsi qu'un dogue abandonné, privé depuis tant de siècles par vos monopoles d'instruction et d'intelligence, se retourner contre ses abrutisseurs et les réduire en poussière. Vous vous accommoderiez de la dîme, de l'impôt, des apanages... et nous, nous saurions nous en passer. Qu'y a-t-il de commun entre ces deux natures? Vous désirez jouir, et nous mériter ; faire les courtisans, et nous combattre... Otez-vous donc un peu de là, monseigneur, je crois que nous allons commencer.
Et, en effet, on voyait par la rue des Arcis débusquer une colonne delà garde nationale.
— La voilà, dit Aymar, cette troupe de janissaires bourgeois qui s'est dépouillée en presque toutes circonstances de la faculté d'apprécier et de réfléchir pour secourir les tyrannies triomphantes ; qui a conduit Louis XVI à Féchafaud; qui a laissé faire le 2 septembre ; qui a servi de police à Saacken; qui s'est laissé licencier par Villèle, qui était absente aux jours de la chute des Bourbons aînés! Il fallait compromettre ici son habit, la faire attaquer la première...
— - Venez, petits, petits saints, dit Modeste, anges gardiens des boutiques !
La colonne approcha. On la laissa dépasser la première barricade, et les insurgés eux-mêmes se taisaient. Rien n'ébranlait l'air que le monotone appel du tocsin qui indiquait aux hommes de cœur le lieu de la résistance commencée.
— Qui vive? cria enfin avec calme le chef des Darncades.
— Amis !
— Mais encore? Ètes-vous partisans de Thiers, Guizot, Montalivet ?
— Républicains.
— Vive la garde nationale !
Parvenus au deuxième retranchement, les assiégeants s'élancèrent pour le franchir : — Ah ! brigands ! s'écria l'adjudant-major qui les commandait, nous vous tenons enfin !
— Keu ! mes amis, sur les traîtres.
Et l'adjudant-major tomba. Les assaillants plièrent,
ÏM AYMAR
mousqueterie des fenêtres seconda merveilleusement les coups tirés à bout portant, et les assiégés n'avaient pas eu le temps de recharger leurs armes, que déjà les grenadiers citadins avaient fait une savante retraite.
Ce premier assaut repoussé, voilà un autre parlementaire.
Celui-ci témoigna avec quelque aplomb qu'il espérait interposer son éloquence en faveur du licenciement volontaire de la petite armée. Habit à longues basques, la cravate blanche, l'air oratoire et paterne, c'était un ancien libéral. C'était un de ces apostats plus haïs de tous les gens de conscience que les émigrés et les chouans. Cette variété du lâche placée sous les Majestés légitimes dans l'impossibilité d'obtenir les places, avait fait de l'opposition un métier. Aujourd'hui ils abandonnent leurfière attitude d'indépendance, parce que la chance s'entr'ouvre pour eux d'être décorés et soldés à leur tour. Ils n'ont jamais combattu la cour au profit d'intérêts généraux, mais telle cour au profit de leur avancement personnel. Ils se disaient ennemis de l'aristocratie, mais de telle aristocratie dont ils n'étaient pas encore membres. Et ils s'imaginent aujourd'hui, ces spéculateurs démasqués, avoir conservé quelque crédit sur des imaginations dont ils ont régenté la jeunesse, en qualité de professeurs. Celui-là, reconnu pour une girouette, voulut parler, et il fut hué dès l'exorde de son discours. Il ne perdit toutefois ni sa contenance, ni son espoir d'être convertisseur. Mais s'il radotait 92, on l'appelait terroriste; Napoléon? flatteur; Louis- Philippe? ganache.
— Eh ! pourquoi, dit-il, vous armeriez-vous, mes enfants? ■ — Pour nous défendre, par exemple !
— N'avez-vous pas tout ce que vous pouviez désirer? On sourit.
— Oui ! dit Ricard Farat, frêle et bienveillant Dauphinois, élevé pour être séminariste et que la franchise de son caractère natif avait jeté ici au premier rang : Dupin, lui deux cent dix-neuvième, a tracé la limite des vœux universels : et la Gharte-Bérard a prévu tout ce que pourrait réclamer l'avenir. Ces gaillards-là ont, ma foi, posé les colonnes d'Hercule !
— Ne vouliez-vous pas un gouvernement à bon marché ?
— Et ce qu'il a coûté au prince réalise exactement ce vœu> n'est-ce pas?
— Le pain n'est pas cher !
— Gomme si on vivait seulement de pain ! N'a-t-on jamais besoin d'émotions nobles et de sentiments élevés, monsieur? L'âme aussi a faim et soif! Le pain est le droit du peuple ; mais il n'est pas le- seul, pour être le premier.
— Vous ne pouvez souffrir aucun chef.
— Erreur ! La démocratie n'est pas ennemie du pouvoir. Elle se livre à lui quand elle le croit agissant pour le bien public, quand elle le sent animé de l'honneur national. Voyez le premier consul ! Tant qu'il a représenté la France , il a été secondé. Marengo était une victoire française. Mais quand il a fini par n'être qu'un prince à ambitions dynastiques, quand Saragosse, Gassel et Moscou ne furent plus que des massacres égoïstes au profit du trône de ses frères : abandonné. Peut-ii se plaindre de son sort ?
— Séparez-vous, mes enfants, je le répète dans vos seuls intérêts. Et c'est aussi l'avis du général Lafayette. Il m'a prié...
— Je le croirais assez, interrompit Jeanne.
— Écoutez donc sa voix !
— J'ôte d'abord mon chapeau de cuir au souvenir de sa jeunesse ; mais je demande ensuite la permission de me souvenir un peu que je suis enrhumé. Il y a d'autres héros que votre marquis , monsieur : révolutionnaire en gants blancs, cheval blanc et cheveux blancs. Son zèle philosophique s'est arrêté à toutes les époques à la classe ouvrière... exclusivement. C'est un radical de salons. Je plains toujours la seconde enfance de l'homme, mais je ne saurais superstitieusement la vénérer. Nous n'allumerons point de verres de couleur en signe de réjouissance ù la mort d'un ami de Washington; mais nous n'épuiserons pas non plus nos larmes sur la fin d'une vie qui n'aura rien de prématuré. Les sauvages de la Floride, citoyen, hommes primitifs et fils de la nature, ont une coutume admirable. Afin d'honorer la vieillesse, ils ne permettent jamais qu'elle se démente et se dégrade. Quand un de leurs sachems est arrivé à l'âge de l'égoïsme et de la faiblesse, on le conduit au pied d'un grand peuplier. Là, il est prié de le gravir, pour témoigner que la force et la vigueur lui restent. Parvenu au sommet, les enfants ébranlent énergiquement l'arbre d'épreuve. Si l'ancêtre se soutient et demeure à cette élévation, il est ramené en triomphe et reconduit à la cabane qui sert de palais au chef. S'il
256 AYMAK
chancelle, on juge sa carrière finie : et ces enfants dévoués, ces respectueux anthropophages le mangent, afin d'enfermer en eux et de s'assimiler ses vertus. J'ai cru, depuis l'Hôtelde-Ville, que le père de la meilleure des républiques ne.se tiendrait pas sur le peuplier. Voilà.
— Vous marchez à votre perte! L'autorité, messieurs, tarde encore à déployer contre vous ses rigueurs : le pouvoir vous donne encore Je temps de réfléchir paternellement... mais...
— Le pouvoir ! Tel que vos ministres l'ont fait, il est insolent comme un parvenu et sanglant comme un terroriste : il erre dans la ville un glaive en une main et la clef des cabanons dans l'autre. 11 parle de Bicêtre, de visites domiciliaires, il se retranche derrière les réquisitoires et les fossés. Le gouvernement des Guizot, Soult et Persil (on juge d'un système par Jes hommes qu'il emploie) entretient plus de mouchards qu'autrefois la Régence ne soldait de catins. Le vice d'aujourd'hui est plus immoral : on se défait des filles, on ne licencie jamais toute une armée d'espions. Il faut entretenir cette plaie-là, une fois ouverte. Adjoints une fois à votre autorité, ces collaborateurs n'ont plus pour vivre et se réhabiliter qu'un moyen : c'est de se faire voleurs. Mon cher, comme un chien fidèle, le peuple avait rapporté dans sa gueule la couronne : votre pouvoir la lui a volée, et on le renvoie aujourd'hui sans lui donner un morceau de pain dont il est affamé.
— Mais l'opposition saura faire marcher le ministère !
— Les opinions sont iihres, dit un sténographe à Pair bonhomme, soupçonné de travailler à un petit journal : je respecte infiniment la vôtre, monsieur ; mais je la déclare absurde et stupide.
Aymar sourit comme les autres de l'indiscipline de ces hommes appelés spécialement à la discussion et à l'égalité.
— Votre opposition? la gaucherie ? Mais ce n'est qu'une bouderie d'apparat , courtisanerie farouche , calculée pour arriver aux portefeuilles, nantie d'un pacte nouveau. Voyez vos assemblées enfantées par cent quarante mille électeurs seulement sur trente-quatre millions de citoyens : quelle médiocrité flagrante ! quel digne produit des suffrages de l'argent ! Chacun de vos députés a son parti, la France seule n'en a pas.
— On peut avec le bon vouloir le plus manifeste...
— On a craint de jouer la réhabilitation d'un grand peuple contre la conservation d'une maison. Et ce baptême de gloire, monsieur l'optimiste, qui consacre tous les pouvoirs nouveaux, est-ce dans notre sang ou dans celui des Prussiens qu'on ira le chercher? Attaquera-t-on les ouvriers ou les Russes? Est-ce Vienne ou Lyon qu'on va bombarder?
— La majorité, messieurs ! la majorité est pour le système, et le respect est dû...
— Chez un peuple encroûté de servilisme depuis quatorze siècles, qu'est-ce que le plus grand nombre? N'est-ce donc pas un poète du juste-milieu qui a dit : — « Les sots depuis Adam sont en majorité? »
— Enfin il faut respecter la société basée sur les lois écrites.
— Votre société ? Telle que l'ont combinée les anciens vainqueurs, hommes de féodalité? c'est la richesse, la force, les doux loisirs, le luxe, la culture de l'esprit d'un côté, et de l'autre le travail , les besoins, l'ignorance et les impôts.
— Votre société ! appuya l'artilleur déjà signalé parmi les argumentateurs en plein vent. « C'est la sainte-alliance des égoïsmes contre le droit de tous, c'est l'union de ceux qui possèdent contre ceux qui méritent. » Allez-vous-en, monsieur, et que la paix vous suive !
L'apôtre du château fut hué de plus belle, et se retira. Mais il méditait ses vengeances, et murmurait à voix presque intelligible :
— Qu'est-ce que leur rapportera tout ce courage?
— Vous me rappelez, dit un rapin de l'école de Gros, qu'un bourgeois demandait un jour devant l'Apollon du Belvédère à quoi cela sert. — A être beau, citoyen : vous ne servirez jamais à cet usage.
— On veut retourner à Robespierre, dit-il, à 1793.
— Encore et toujours la même et calomnieuse bêtise! Mais enfin 93, époque impossible parce qu'elle a été, était-elle audessous du régime que vous voulez nous faire, vous? Le vice est-il un progrès sur le crime? Robespierre croyait a ce qu'il a dit, monsieur. L'intention qui faisait mouvoir ce monstre était au moins pure à ses yeux, bien qu'elle soit horrible aux nôtres. Il croyait bien faire, lui; mais vous, vous comprenez que vous agissez mal et que vous trahissez. Vous êtes ignobles, et vous le savez. C'est la différence de l'absurde à l'infâme.
L'ex -libéral pressait le pas alors et se retirait vivement, car il entendait résonner la charge du côté de la rivière.
— A celui-là, dit Modeste en le voyant fuir, on ne mettrait pas un grain de millet... n'importe où.
Mais les légions de la banlieue, allumées par des proclamations menteuses dénonçant les insurgés pour des carlistes, avançaient.
— Si cette milice, si pacifique aux Prussiens en 1815, avait déployé alors, pensait Aymar, la moitié de l'ardeur qu'elle montre contre des concitoyens, jamais la France n'eût subi l'invasion étrangère!
On essuya le feu des villageois ; mais il y fut répondu avec tant de justesse que la débandade se mit presque à l'instant parmi les héros basanés.
— Hourra sur les Bédouins ! crièrent les gamins qui rechargeaient les armes de leurs frères.
Puis, ralliés sur la place du Chàtelet par les baïonnettes croisées de la ligne, les Bédouins reparurent une seconde fois pour fuir plus vite encore et plus en désordre. Ils jetaient leurs fusils, leurs sabres et des cris très- bizarres.
— Quels moyens emploiera-t-on pour nous procurer de leur part une troisième visite? demanda certain officier de hussards, le brave des braves. Ramassons leurs armes, camarades. Les gibernes sont à moitié pleines encore. Vivent nos amis de la campagne! c'est toujours de là que viennent les fournisseurs. Aujourd'hui, au lieu de fruits et de légumes, ils nous apportent leur plomb. Les prunes que voilà valent bien celles de la reine Claude!
Modeste vint offrir à Aymar une blouse qui, choisie parmi les dépouilles, se trouva doublée de cartouches sur la poitrine : mais on les tirait lentement.
— Eh! revêtez la blouse entière, mon colonel, ce sera plus tôt fait!
Aymar suivit ce conseil : et l'enfant s'applaudit d'avoir fourni à la fois des munitions à son chef et une sorte de déguisement propre à empêcher de reconnaître le plus dangereux des adversaires.
Quand le terrain fut déblayé des morts et que les gibernes des assiégeants eurent été vidées au profit des assiégés :
— Eh bien donc, nous serons vainqueurs! pérora un homme au regard louche sous ses besicles bleues. 11 faudra
profiter de la nuit pour envelopper le château. Il est mal gardé du côté de la rue de Rivoli, parce qu'on ne croit point qu'il puisse être attaqué par là. Je sais un passage à s'introduire dans le jardin par les souterrains du limonadier qui tient le bail des chaises. Qu'est-ce qui veut venir avec moi?
— Ceci, dit Prosper Ganleit qui venait de perdre un bras, m'a l'air d'un piège.
— Moi! reprit en pâlissant le zélateur: je ne suis pas suspect. Vivent la nation et la république! Ah ! s'il y avait ici dix gaillards comme moi, notre ennemi serait demain à l'ombre. Il n'y aura de repos pour la France que quand on aura encore fait justice d'un roi : tuer un roi n'est pas un crime! il faut faire réimprimer là-dessus un livre ancien fort utile et les discours prononcés au Parlement d'Angleterre par le fameux Milton. Est-ce que l'arsenic a été inventé pour les chiens? Quand le roi sera mort, nous serons tous riches! Il faut organiser une bonne machine infernale.
— Qu'est-ce qui connaît cet homme ? demanda Aymar en le saisissant au collet. Gomment, tu viens parler d'assassinat devant des hommes qui ont les armes à la main et qui combattraient, s'il le fallait, un contre dix mille ! Nous prendstu pour des sbires, ou des élèves de jésuites? Crois-tu trouver ici des Ravaillacs ou des chevaliers de Lorraine ? Nous combattons, nous n'assassinons pas! On pourra relever tantôt sur ce pavé nos dépouilles, mais on ne nous traînera jamais, pour des complots de lâches, devant la Chambre des pairs Nous n'aurons jamais à entrer en intimité avec nos juges à mort; nous n'échangerons point contre leurs complaisances des portraits et des autographes. Nous n'achèterons jamais par des dénonciations l'honnête faveur de partager avec une prostituée la dernière nuit que nous aurons à passer sur la terre. De quelle abominable action te fais-tu ici l'agent provocateur?
— Mais croyez-vous, messieurs, dit l'inconnu évidemment éperdu, et essayant toujours à se remettre, que si la police a le dessus, vous serez épargnés? Elle entrera dans les maisons où vous vous serez retranchés : elle égorgera jusqu'aux femmes et aux enfants; o i vous traînera dans des cachots : on vous refusera vos juges naturels, et on vous déportera, si l'on n'ose vous tuer. Ce sera le supplice sans fin. la mort de tous les jours. Songez-y.
— Mais qui es-tu donc ? répéta Aymar d'une voix terrible.
— Voilà ses papiers, répondit un chasseur de la troisième légion qui pendant les explications avait ouvert l'habit du personnage avec la pointe de sa baïonnette, et découvert dextrement, sans le blesser, la poche du portefeuille. On y trouva une petite carte signée d'Argout, une médaille d'argent portant pour exergue: Brigade de sûreté, et pour armes parlantes un œil ouvert.
— A la lanterne ! crièrent cent voix confuses. L'assassin devait être de la police.
A voir l'élan d'indignation qui se manifestait, et cet homme enlevé comme une feuille par un vent d'orage, Aymar, accoutumé aux réminiscences épiques, se rappela les paroles d'un illustre romancier anglais, le révérend Mathurin, pour peindre le destin d'un infâme tombé aussi devant la justice du peuple. Il le voyait déjà « foulé sous mille pieds, devenu un tas de boue sanglante et une masse de chair meurtrie...» Mais sa crainte fut vaine : le mépris avait fait grâce à ce digne auxiliaire du ministère treize mars.
Cette scène toutefois avait redoublé l'irritation des hommes de Juillet : cet essai de corruption sur leur conscience exaspéra les plus résignés. Il n'y eut qu'une voix pour n'entendre à aucune capitulation. De moment en moment on venait dire à la petite troupe : — Les sympathies s'éveillent : le peuple s'est retrouvé ! Et l'espérance de la victoire enflammait de plus en plus les courages.
— Le bon droit est pour nous : Aux armes! Défunte la France va ressusciter.
— Eh! mes amis, essaya encore Aymar, — c'est parce que vous avez raison, cent fois raison qu'il faut attendre pour l'avoir à propos. Ce qu'ils appellent votre émeute, c'est le produit de leur mauvaise foi et de leurs pièges. C'est le pouvoir qui est en révolte; car votre opposition, à vous, c'est l'insurrection de l'intelligence contre le néant du cœur et de la pensée. Vous attaquer, c'est vouloir commettre j'assassinat de l'âme d'un peuple : action plus coupable que celle de tirer sur lui. Mais encore n'avez-vous pas le droit d'être vaincus. Ce nombre qui vous accable aujourd'hui, demain sera pour vous. Laissez-lui le temps de s'éclairer. Le temps est un grand politique! et entre l'abjection présente et la réhabilitation du caractère français, il n'y a que l'épaisseur
de quelques cheveux blancs. Laissez passer les restes d'une génération flétrie ; laissons mourir en paix et ensevelir ces ruines de citoyens : ensuite vous retrouverez la France.
— Oui, dit l'étudiant aux refrains :
Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés n'y seront plus.
— Oui! eh bien, attendez! dit un octogénaire qui semblait sortir du tombeau, tant sa figure et jusqu'à ses habits retraçaient une autre et lointaine époque. Attendez ! et rien ne viendra. Les girondins nous tenaient le même langage il y a quarante ans. Si on vous apprend à vous reposer de votre salut sur un autre secours que le vôtre : crime d'endormeur ou de visionnaire. Poursuivez de votre mépris les donneurs d'espérances, ou plaignez-les! Assez de temporisation. — Quand un peuple se réveille, il doit tout accomplir par le mouvement qui a agi le premier, et ne poser les armes que quand tout a cédé. — Si ce conseil eût été suivi en 1792, il n'y aurait pas, entre ce jour néfaste et les nobles rêveries de Vergniaud, mon collègue, dix millions de victimes sacrifiées déjà sur l'échafaud, ou mortes dans les champs de bataille.
On toisa Aymar avec insolence et on soupçonna son courage.
Mais les mourants croissaient en nombre, et les blessés étaient portés dans la petite église où le camp décimé vint tenir conseil.
Le prêtre de cette église s'avança entre deux assauts.
Il était six heures du matin. Il marcha droit à l'autel pour dire sa première messe, paisible comme si l'enceinte eut encore été à peu près déserte, ou mieux, que le grand nombre des fidèles eût témoigné d'une foi naïve et d'une confiance absolue dans son pasteur.
— Que vient faire celui-là? demanda Lionne.
— • Au large le masque! dit un autre. A bas la calotte !
— Je crois, Dieu nous damne! qu'il prétend chanter VAngelus.
— Où allez-vous, monsieur l'abbé ?
— L'abbé! nous avons un autre culte à desservir.
— L'abbé! nous avons d'autres saints à fouetter.
— Eh quoi ! dit Aymar, nous sommes intolérants, mes sieurs ?
— Non, non! Laissons faire le bonhomme, reprit un autre, et continuons nos préparatifs. Chacun son affaire.
Et l'amateur de refrains :
Ou'on puisse aller... même à la messe!
Ainsi le veut la liberté.
— La philosophie de l'Évangile, cria Achille Roche, est essentiellement démocratique, messieurs. C'est le prêtre qui, le premier, a remis en honneur l'égalité : c'est lui qui a fait agenouiller le noble devant le vilain, et placé le lévite audessus du roi.
Le curé se mit sans trouble à préparer tout ce qui était nécessaire à l'accomplissement de son devoir.
— Honneur au culte de Jésus-Christ !
— Un Dieu républicain! ajouta le naïf Roche.
— Place et respect au confrère de Lamennais.
— Alors, qu'il prie donc au moins pour nous, objecta un adepte de la politique nouvelle, pauvre jeune ouvrier aux mains déjà usées par le travail, et qui n'avait pas encore eu le temps d'apprendre à lire.
— Et pas de latin pour aujourd'hui, monsieur le curé.
— Oui, oui! qu'il officie pour le triomphe de notre cause.
— Faites décider Dieu en notre faveur : le Dieu des armées, brave homme. Entendez-vous ?
— Je prierai comme de coutume, dit le prêtre : pour les opprimés, les victimes, et même pour les oppresseurs aveugles, afin que leurs yeux soient ouverts.
— Il faut qu'il s'engage à nous confesser tous, marier et enterrer, quand il nous plaira, et sans contestation.
— Il est libre de ses actes comme vous des vôtres, fit observer Aymar. Pourquoi prétendrions-nous qu'il obéît et allât à nous, si nous n'allons jamais à lui ? Commande-t-on l'amour, la charité ? — Nous ne vous troublerons en rien, mon père : poursuivez, et excusez une nécessité qui fait un moment de cette demeure un asile, un retranchement pour les hommes de Juillet, déjà proscrits dans leurs foyers.
Le curé déploya les saints langes et prit l'hostie et le vin, symboles de la présence de Dieu sur Fautel.
— Oui, mon vieux, fais ton petit ménage, dit Modeste à voix basse.
Mais le bruit diminua sensiblement autour de Fautel.
Quelques-uns s'éloignèrent par respect, afin de continuer leur conciliabule; d'autres s'agenouillèrent, et quand le sacrifice divin fut accompli :
— Monsieur le curé, dit Aymar, priez pour nos frères. C'est moi qui vous le demande ; et ce soir, s'il y a lieu, ne nous refusez pas la sépulture.
La garde municipale se présenta alors et fut à son tour repoussée, mais après un combat plus meurtrier que les précédents. Celui qui avait si longtemps déconseillé l'émeute était partout le premier au feu, maintenant que le sort en était jeté. Quand l'ennemi abordait de trop près le fragile rempart des assiégés, c'était la voix d'Aymar qu'on reconnaissait toujours dans le formidable cri : — A la baïonnette !
— Si j'avais à présent un morceau de pain ! dit un des vainqueurs.
— Est-il bète, celui-là 1 fit Modeste.
— Attends une heure, conseilla Jeanne : ni toi ni moi nous n'aurons faim, mon brave.
Enfinle dernier momentde ces Thermopyles approchait. Une armée tout entière, des canons, un maréchal de France, et plus qu'il n'eût fallu à Napoléon pour un autre Austerlitz, attaqua de toutes parts ce foyer de résistance républicaine. Les républicains se comptèrent et ne désespérèrent point : ils étaient encore soixante !
Modeste, qui venait d'être placé malgré lui en réserve à l'une des fenêtres du quartier général, descendit alors et se rangea près du chef de son choix.
— Assez, dit-il, du métier de combattant en chambre. J'ai entendu tousser le brutal. Je viens aussi au-devant du grand maréchal aux fourgons espagnols : je veu:v voir l'officier qui fit remarquer si amèrement à Waterioj l'absence du prince Berthier, dont il tenait la place.
— Notre entreprise était folle! dit un ingénieur en soupirant.
— Pour qui eut prétendu vaincre, mais non pour qui ne voulait que léguer un souvenir à ses frères, et apprendre au pouvoir absolu qu'on ne fusille pas les idées.
— Bonaparte et Charles X ont fait aussi tirer le canon dans Paris, lit remarquer quelqu'un : où sont-ils morts?
— Emparons-nous de leurs canons !
Quelques femmes étaient aux fenêtres, qui pleuraient e souriaient devant ce courage des assiégés.
Victoires du nombre, qu'êtes-vous devant cette noble défaite !
Mais dans une maison assez voisine du quartier général, et qui appartenait à un négociant ami de M. Chalamel, Aymar crut distinguer tout à coup deux figures : celle de sa mère, et près d'elle, à ses côtés, une autre et plus insaisissable forme. Cette apparition fut rapidement effacée par la fumée du combat; mais un souvenir poignant avait traversé la pensée d'Aymar. Il écarta cette double fascination... et cependant il ne put étouffer un soupir. Ses yeux se voilèrent, et malgré lui il sortit de sa poitrine deux mots si confus qu'il crut les entendre comme si un autre les eût prononcés à son oreille :
— Adieu, Ghristiane !
Quand l'ennemi repoussé encore, mais pour la dernière fois, se fut allé rallier à quelque distance, on vit à la cime de la barricade depuis si longtemps assiégée, un drapeau rouge et un bonnet rouge !
— Qui donc a placé là ces déplorables insignes? demanda Aymar en courroux.
— Personne, répéta chaque soldat citoyen, chaque ouvrier de l'avenir.
— Lâches adversaires ! soupira Aymar. Ils voudraient calomnier jusqu'à notre mort.
Modeste s'élance à l'instant au sommet de la pyramide de pavés, arrache les signaux, et adressant aux fugitifs une pantomime d'écolier où il entrait plus d'insouciante audace que de convenance :
— Voilà une cible que vous n'avez pas encore vue, criat-il : si vous savez tirer, faites-le voir !
Mais, dans son impatience à jeter dans la boue le bonnet d'Hébert et de Marat, il perdit un moment l'équilibre ; et, bien qu'à force d'agilité il se rattrapât aux escaliers chanceants, il ne put éviter de descendre un peu plus vite qu'il n'eût souhaité, et il tomba du côté du rempart occupé par la troupe de ligne.
— Que faire de ce gamin? demanda un caporal qui l'entraîna avec lui, tout étonné de voir tomber du ciel un tel ennemi.
— Laissez-nous faire, nous autres ! dit en se hâtant d'accourir un sergent de ville mêlé à la troupe.
A Y 31 A Et 963
Le vétéran de la police approcha et donna à l'enfant désarmé un rude coup de crosse au milieu de la poitrine.
— Dieu vous le rende! dit froidement Modeste.
— Faut-il le renvover par-dessus la barricade? -Oui!
— Non ! non !
— Laissez-le donc fuir, proposa alors le sergent de ville au troupier.
Et le troupier, ne pouvant se résoudre à voir frapper un conscrit, écouta cette parole comme un conseil de grâce.
— Va-t'en, traître !
— C'est faux, dit Modeste.
— Mauvais sujet !
— C'est juste.
Mais à peine avait-il pris sa volée à cinquante pas. que le suppôt de Vidocq tira ignoblement sur le prisonnier qui s'échappait
Par un étrange hasard, l'enfant de Paris, qui avait en courant mis le pied dans un trou de pavé profond, tomba sous la douleur d'une entorse en même temps que résonnait le coup de fusil qui lui était adressé ; et personne ne douta qu'il n'eût été atteint.
Aymar, à cette vue, oublia toute prudence. Il franchit le retranchement, et, seul au milieu de tant de fusils abaissés pour vomir la mort sur un seul point, il s'avança le front nu. l'épée haute, releva le transfuge involontaire et le chargea sur ses épaules.
Tant d'abnégation de soi frappa les deux camps. On suspendit un moment toute hostilité, car cet homme au paternel courage fut pris pour le chef de l'émeute, et il y eut dans les rangs du juste-milieu un moment de consternation admirative.
Les femmes battirent des mains, de vieux soldats pleurèrent. Il échappa à des épaulettes étoilées de dire avec un blasphème :
— Ces brigands-là sont admirables !
Tout lit hommage à tant de valeur. Les croisées s'ouvrirent et les tètes s'avancèrent pour mieux voir. Seule, une persienne demeurait obstinément fermée, bien qu'il fût facile de voir qu'il se cachait derrière ce rempart l'extrémité d'un mousquet à l'affût menaçant, appartenant à quelque combat-
tant fortifié. Le groupe avait dépassé cette fenêtre et nul ne songeait à s'opposer à sa retraite, quand il sortit de là tout à coup un furtif éclair.
Aymar fut frappé d'un coup de feu au-dessous de l'épaule droite : il tomba.
— En avant ! commanda le généralissime au service de la cour.
Et ce solennel signal décida enfin le dernier, le victorieux assaut des assiégeants. L'artillerie tonna plus formidable, les boulets s'enfoncèrent dans les vieilles murailles du cloître, les retranchements furent emportés, la mitraille marqua au front la demeure des citoyens qui n'avaient pu rester neutres, et avaient précipité leurs meubles sur les innombrables vainqueurs.
Tout céda, tout fut dispersé en un moment ; car la force des agresseurs était cent fois centuple. Et le seul événement militaire qui rappelât notre gloire à l'Europe, depuis 1815, s'acheva au fond des corridors, en des maisons disputées chambre par chambre et étage par étage. Le plus pur sang de la France se tarit sous l'ignoble épée des sergents de ville.
Les républicains avaient tenu vingt-six heures. Leurs barricades étaient couvertes de cadavres, au pied comme au sommet. Après leur défaite, on mit Paris en état de siège.
Mais pendant tout le temps qu'une armée entière s'était ruée par l'étroite issue où gisait Aymar, Modeste l'avait protégé et couvert de son corps. Il était resté foulé sous des milliers de pieds errants pour défendre l'incertain espoir de sauver à son tour son sauveur. Cette force, il l'avait trouvée dans l'émulation de son ardeur à remplir un devoir, et aussi dans Témotion surnaturelle que lui avaient causée les deux cris élancés à la fois de la maison homicide, au moment où le républicain succombait.
Ges deux voix avaient dominé le tumulte par le lamentable accent de leur prolongement. Ainsi, plus sinistre encore que les plaintes de la tempête et les déchirements du rivage, s'élèvent le cri de la fiancée et le désespoir de la mûre qui voient s'abîmer leur vivant trésor.
En peu d'instants le tumulte avait fait place au silence, et le champ de bataille était devenu désert. Les vainqueurs étaient allés presque tous défiler au Carrousel et tendre une main avide à des décorations qu'on ne cherchait autrefois que dans le sang de l'étranger. Modeste, tant qu'il était resté la providence d'Aymar, n'avait pas pensé à s'éloigner, et cependant il ne conservait plus l'espoir de ranimer ses jours. Pour lui que d'horribles dangers grandissaient à chaque minute ! Il ne s'agissait plus des chances du combat, mais de l'approche des égorgeurs et de la perspective de l'échafaud. Il avait porté jusqu'à la muraille prochaine le corps inanimé et l'avait appuyé là doucement. Courbé devant lui, et comme lui privé de respiration apparente, il le contemplait dans une immobile anxiété. Tout à coup il frissonna :
— Merci ! et sauvez-vous ! lui avait dit une voix épuisée. Il leva la tête pour comprendre qu'on fût arrivé jusqu'à
lui sans retentissement de pas, sans frôlement d'habits; et saisissant la main glacée qui lui était tendue :
— Ah! madame, dit-il en la posant sur le cœur du blessé, s'il doit battre encore, c'est sous cette main-là.
— Aymar! m'entendez-vous? dit doucement madame Beauval agenouillée près du corps.
Aucun souffle.
Alors Modeste, jetant une partie des vêtements qui pouvaient le faire reconnaître, s'engagea dans un obscur passage dont les détours à lui connus devaient, s'il était suivi, donner quelque embarras aux explorateurs. Il était temps ! car s'il venait de reconnaître avec attendrissement une seconde femme qui suivait les pas de la première, du côté opposé do la rue s'avançait un harnais militaire. Avec le col noir et le ceinturon sur une longue redingote croisée, l'homme qui le portait était pâle; il avait les yeux hagards.
L'homme marcha rapidement vers le républicain dont la blessure rougissait les pavés.
— A moi le révolté, le bousingot, le buveur de sang ! s'écria-t-il de loin.
I! fit un pas encore, mais n'osa mettre sur Aymar sa main de bourreau, car il avait rencontré un regard de femme qui lui fît retirer cette main et baisser jusqu'à ses yeux effrontés.
Toutefois, le familier de la police se remit bientôt, parce qu'il avait, comme un lâche, calculé déjà qu'il serait le plus fort.
— Allons, ôtez-vous de là, madame, et n'empêchez personne de faire son devoir. Je veux bien ne pas vous demander qui vous êtes, ne point faire de procès-verbal ou de rapport contre vous, mais laissez-nous empoigner cet homme. Ne savezvous pas qu'il y a deux mille francs de récompense pour chaque scélérat qu'on pourra livrer ?
— Vivant... répondit son adversaire; mais celui-là?...
Et la voix qui articulait ces paroles, c'était la voix de la mère.
— En êtes-vous bien sûre au moins? dit l'officier secret.
— Et cette chaîne vaut le triple de sa rançon, ajouta la plus jeune femme; laissez-le nous porter dans une maison voisine.
— Où? demande madame Beauval en adressant à sa compagne un regard de reconnaissance et de désespoir.
— Ma foi, ditle confident du cul-de-sac de Jérusalem, toutes ces bicoques sont percées à jour, ou bien nos camarades les occupent. Je ne vois guère que ce grand hôtel en face dont les vieilles gouttières nous tirent la langue.
— Horreur ! dit madame Beauval qui suivait des yeux le geste.
Elle avait reconnu la maison d'où le plomb mortel était parti contre son fils, et s'était remise à genoux.
— C'est une lettre de moi, dit-elle à Ghristiane, c'est pour vous voir qu'il a quitté sa retraite !
— Eh bien, dans l'église donc! reprit i'agent secret en serrant prudemment le riche collier de topazes. Au fait, l'église a servi d'ambulance à tout le monde, et on ne saura pas pour quel parti tenait ce combattant qui, du reste, n'est plus redoutable.
Les deux femmes soulevèrent la tète chérie, tandis que l'auxiliaire passa un de ses bras sous les reins du blessé et
l'autre sous ses genoux. Le cortège arriva ainsi au pied du maître autel. Le prêtre venu là le matin y récitait alors et tour à tour l'office des morts, la prière des agonisants.
Le honteux émissaire s'échappa vite pour aller découvrir, s'il se pouvait, et vendre une autre victime.
Mais plusieurs gardes nationaux entraient aussi dans l'église ; et l'un d'eux en triomphant disait aux autres :
— Vous l'avez vu ! vous l'attesteriez au besoin. Le coup est bien parti, je l'espère, de l'hôtel n° 54, deuxième croisée du premier étage. J'étais seul là, et il ne peut y avoir contestation ni prétention pour personne à me disputer la victoire.
— Oui, mais le chef tombé s'est enfui, dit un bourgeois jaloux du succès de son collègue.
— Ou bien le diable aura pris ton mort aux dents, dit un autre. Nous n'avons retrouvé encore ni lui ni sa blouse verte.
— Il était reconnaissable à cette blouse brodée en vert, n'est-ce pas, messieurs? reprit Ghalamel. On l'aura peut-être déposé ici : approchons.
— - Que cherchez- vous? dit madame Beauval en s'avançaiit du pas de Ja lionne prête à déchirer le ravisseur de ses petits.
— Vous! madame.
-— Est-ce votre victime ?
Et la mère écarta d'un geste délirant Ghristiane penchée sur le front d'Aymar. Puis, s'effaçant à son tour pour laisser découvrir toute l'horreur de ce corps ensanglanté , elle ajouta :
— Regardez bien...
— Mon fils! s'écria le vainqueur épouvanté.
— Silence !
— Mon fils...
— Non !
Et l'accent dont cette dénégation fut prononcée était si plein d'autorité et de vengeance que le désespoir seul d'une mère et la certitude d'eu mourir pouvaient en expliquer l'amertume.
— Mon fils...
— iNon ! encore une fois, non ! Rassurez-vous, monsieur. Vous n'avez épuisé en ce jeune homme que le sang de Léonce; vous n'avez frappé que le plus généreux des citoyens
270 AYMAK
de cette lâche cité. N'était-ce pas servir vos opinions?... Allez, défenseur de Tordre, réjouissez-vous et enrichissez vos états de services : vous n'êtes pas si coupable, vous n'êtes qu'un assassin.
Et Laurence, abattue de délire, tomba sur le corps de son fils.
— Morte ! dit un inspecteur delà voie publique. Placez-les tous deux sur le même brancard.
— Monsieur... est un parent qui demande à se charger des sépultures, dit le docteur Berthomier, qui depuis longtemps interrogeait l'artère de l'intrépide vaincu.
— Monsieur? dit le magistrat, ancien huissier-priseur, et en désignant Chalamel qu'il connaissait. C'est un très-brave homme... Adjugé!
On emporta la mère à côté de son fils.
— Si avant douze minutes je puis ouvrir la veine de notre ami, nous le sauverons peut-être encore, dit Berthomier bas à Ghristiane.
— Oh! tout de suite! s'écria la jeune femme dans l'ivresse de son espoir.
— Prenez garde ! je ne le sauverais ici que pour le livrer à l'échafaud. Qu'il ne sorte de la mort des braves que pour la liberté et pour vous... car l'infortuné... — - il a perdu sa mère !
Christiane frémit.
Chalamel balbutia pour qu'on prit la route de sa maison du faubourg Saint-Germain. Christiane arrêta le cortège et le fit présenter à la fatale mais prochaine maison : la maison de Sénégal. Elle était déjà fermée, déserte, abandonnée; et la jeune femme se tordait les bras de désespoir.
Le vieux chirurgien soupirait.
Il fallut marcher. Chaque fois qu'un obstacle nouveau venait arrêter le convoi et retarder le zèle des porteurs, quelle angoisse atteignait l'âme de Christiane! quelles poignantes impatiences la faisaient pâlir et trembler! Toute sa vie était enfermée dans douze minutes. Et tantôt c'était un groupe de marchands qui, osant enfin rouvrir le magasin pour se demander des nouvelles du combat terminé, encombraient la rue. Tantôt c'étaient les deux carrosses d'un ministre et d'un banquier qui se poussaient de front sur toute la largeur du passage afin d'arriver plus vite au château et à la Bourse. Plus
loin, voilà le bulletin déjà officiel de la victoire épaississant la cohue des badauds. Pauvre Ghristiane! chaque seconde perdue pouvait mettre l'éternité entre elle et son époux ; le plus misérable contre-temps coûter l'existence à son dieu ! Elle perçait la foule la première; elle allait de l'un à l'autre des quatre hommes qui portaient le fardeau, les encourager, augmenter létaux des récompenses promises, livrer son mouchoir et son voile pour é tan cher la sueur qui ruisselait de leurs fronts. Sa fortune! son salut! pour trois secondes abrégées sur le supplice d'une double agonie!
Enfin on arriva. Les témoins éconcluits, les portes closes, et sans permettre que le blessé franchisse le péristyle, là, au pied de l'escalier, le chirurgien saisit le bras d'Aymar : il l'ouvre... et, sans oser, par excès d'émotion, consulter le patient lui-même, il attache son regard sur Ghristiane. Ghristiane ne respire plus : mais tout à coup ses yeux grandissent, son front se colore, on dirait qu'elle reçoit un sang nouveau dans ses veines... c'est celui de son époux! il coule : Berthomier n'a plus de crainte.
— Sauvé ! dit-il.
Aymar, en effet, a soulevé la paupière; mais il n'a rien vu, pas même sa mère : et déjà cette paupière est refermée.
— Pourra-t-il reprendre sa connaissance avant trois jours, dit le docteur, j'en doute. Qu'on ne lui parle point, que nui bruit ne se fasse entendre; il échappera peut-être encore aux dangers de cet effroyable coup de feu... et aux espions de la bonne cause, ajouta-t-il après un moment de silence.
Ghalamel baissa la tête. Ghristiane pria et remercia Dieu.
Personne, dans l'excès delà joie que donne une espérance si inattendue, personne, excepté Berthomier, ne remarquait un inconnu glissé jusque-là, et demeuré inaperçu durant l'opération. Il s'éloigna alors en ouvrant une porte de service dont il paraissait connaître le secret; et Berthomier, seul encore, saisit les derniers bruits qu'il laissa sur sa retraite. C'était comme le rire du hibou, le cri léger et railleur que pousse l'hyène quand elle est joyeuse.
Madame Beauval, sans éclat et sans coûteux honneurs, fut rendue à la terre. Elle laissait un testament qui, suivant les droits réservés par son contrat de mariage, attribuait exclusivement ses biens à son fils.
Ghalamel, oublié dans le Moniteur du lendemain, où ii
avait droit à une nomination de receveur général et au nom de Brutus immolant sa race, déserta l'hôtel qui cessait de lui appartenir, et alla cacher son zèle et son avarice trompés dans un quartier voisin du château.
Christiane, errant naguère au sein de cette famille que la fatalité poursuivait, se trouva seule et maîtresse en un instant dans une maison qui renfermait tous les intérêts de son cœur. Mais, hélas! c'était un époux à qui la douleur et la fièvre ôtaient la pensée, et un enfant chez qui cette pensée n'était pas développée encore. Elle allait de l'un à l'autre, les surveillait dans leur sommeil; et par la conformité des amours qui se confondaient pour elle en ces deux êtres, elle puisait tantôt quelque sécurité sur l'état d'Aymar à voir briller de santé et de beauté son fils, et tantôt elle sentait des appréhensions pour lui à l'aspect languissant de son père. Quand elle avait longtemps considéré avec effroi l'immobile léthargie du blessé, elle allait réveiller l'enfant pour s'assurer qu'il n'était pas en danger aussi. — « Au prix de ton repos, rends-moi le mien, disait-elle tout bas, toi qui ressembles tant à celui qui souffre. » Puis, quand elle le voyait sourire, il ne lui semblait plus qu'il fût menacé d'être orphelin. — « Dieu ne voudrait pas, pensait- elle, laisser la joie à l'enfant qui demain doit être privé de son plus sûr appui. »
Berthomier avait été arrêté comme complice de ceux dont il avait fermé les blessures. Et bien que cent gardes nationaux, cent soldats convalescents eussent offert de témoigner que l'officier de santé n'avait choisi dans la poussière que les uniformes les plus ensanglantés, il était retenu dans l'espérance qu'on obtiendrait de lui quelques révélations, à force d'obsessions insidieuses.
Enfin, dans la troisième nuit de son agonie, Aymar soupira. Christiane, à la clarté d'une lampe à demi voilée, approcha, Suspendue sur un pied tremblant, elle attendait quels signes de retour à la vie allaient échapper à ces lèvres si pâles.
•— Ma mère ? dit Aymar.
— Oh ! mon Dieu ! qui m'aurait dit, pensa la jeune femme, que la première parole qu'il prononcerait dût me déchirer Tàme!
Elle laissa tomber ses bras et devint immobile comme cette statue de Ganova qui pleure à Rome sur le tombeau de Ganganelli.
A Y 31 A Iv 273
— Qui donc êtes-vous? reprit le mourant; et dans quel lieu suis-je moi-même?... Appelez ma mère.
La veuve de Muranoff se pencha : il ne la reconnut point.
— Vos parents dorment à cette heure, dit- elle.
— Etes-vous l'ange, vous, destiné à me conduire hors de cette vie? Partons.
Il souleva une main débile, et Ghristiane la saisit avec un sanglot.
— Où suis-je? demanda-t-il encore.
Ghristiane posa le doigt sur sa propre bouche en signe de discrétion.
— Est-ce encore la Pologne? — Dieu merci, je deviens insensé !
— C'est moi, Aymar!
— La maîtresse d'Egidius?... dit-il.
Se défendre est un instinct des nobles cœurs ; mais il avait été interdit de parler au mourant, et plutôt mille fois endurer la calomnie qu'exposer un de ses jours.
Cependant l'ivresse de cette résurrection, l'impossible vertu de vivre sous une idée qui tuait sa pudeur, son orgueil de mère peut-être, égarèrent les idées et les pas de la jeune femme. Dans son besoin d'une protection, elle alla en silence chercher son fils, l'enleva du berceau et l'apporta tout endormi devant Faccusateur.
Aymar regarda autour de lui, de ce regard qu'attachera un jour la résurrection aux choses de la terre. Il y avait, dans cette première et surnaturelle idée, de la joie et de la terreur. 11 sembla chercher des souvenirs... puis contempla l'enfant encore... et d'une voix intelligible à peine :
— Son nom? dit-il.
— Mon fils, répondit Christiane.
Car le frêle exilé n'avait pas encore reçu de nom au baptême, tant la mère était jalouse qu'il ne fût nommé qu'en France.
— Ah ! madame, demandez pour moi à Dieu le bienfait de l'erreur et le bonheur de l'aveuglement, dit Aymar. Il a permis un miracle en vous rapprochant de nous. Abusez-moi, ou laissez-moi mourir. C'est le sang de l'étranger, n'est-ce pas? Cette créature, adorable ou maudite, dites-moi son nom?
— Ton filsl dit Christiane. Et elle le déposa avec toute
l'adroite et maternelle douceur dans les faibles bras d'Aymar, en s'y penchant elle-même.
Le blessé s'évanouit.
Mais il reprit ses sens presque aussitôt, car la faiblesse du bonheur ne saurait être longue ni funeste.
-— Et ma mère, dit-il, est-elle heureuse?
— Ah! souvenez-vous, dit Ghristiane, de la joie qu'enfermait sa lettre quand elle vous rappela, il y a quelques jours, à Paris.
Puis, se retraçant à elle-même que cette protectrice était déjà perdue pour elle, ses pleurs recommencèrent à couler,
Que sut donc inventer une ingénieuse tendresse pour abuser le cœur d'un fils sur l'absence de sa mère? que peut-on dire qui semble naturel à tant d'impatiente inquiétude? C'est un secret inexpliqué.
Il avait fallu appeler près d'Aymar un chirurgien nouveau, et cette nécessité pouvait entraîner des périls. Sous les inspirations d'un gouvernement de police, un magistrat n'avaitil pas osé prescrire, par une ordonnance, aux médecins de dénoncer leurs malades? Et pendant que cet homme prenait la corruption par entreprise sous le nom assez ridicule de Gisquet, on allait élaborer une loi où la prison était jugée douce et l'exil clément. Il s'agissait d'associer ces deux châtiments en un seul : la déportation, c'est-à-dire la prison dans l'exil ! Et pour la présenter, cette loi, on n'attendait que l'avènement au ministère d'un courtisan officieux, d'un amiral dont le nom réunissait, tout exprès, les idées les plus douces et les plus fleuries : Rosa-mel. L'effroi qu'inspiraient les vaincus, même après la victoire, était tel, que Paris allait se ceindre de forts détachés.
Il fallut changer de domicile.
Ghalamel, soit qu'il n'eût pas osé faire valoir le dernier service qu'il avait failli rendre à la monarchie, soit que le ministère, sachant cet homme désormais acquis, dédaignât d'employer avec lui l'appât des récompenses et la corruption des places ; Ghalamel ne fut pas nommé receveur général. Alors, et en vertu, d'un jugement, ses créanciers parlèrent de s'emparer de son hôtel.
Il fallut bien apprendre à Aymar que celte propriété était la sienne, hélas ! et que par conséquent il avait perdu sa mère. Tristes mouvements de la vie: cachez les plaies qui
AYMAR i>7;>
nous sont laites par de délicats efforts, il vient m grossier motif qui les dévoile et les déchire!... Intéressez le cœur à se taire, l'intérêt brutal parlera. Et les sentiments de l'homme sont gouvernés ainsi. Il les a subordonnés aux seuls intérêts vulgaires. On se déplace peu pour une vertu, un frère malade, des confidences de cœur à échanger; mais qu'il s'agisse de recouvrer quelques piastres, on devra tenter le tour du monde entre des écueils et la peste.
— Avez-vous pu me le cacher ? disait Aymar à Christiane avec un indéfinissable accent de plainte.
La pauvre orpheline était réduite à dérober encore d'autres secrets. Aymar ne devait savoir la vérité sur sa naissance que quand il aurait touché un autre hémisphère.
Mais elle lui révéla tout ce qui la concernait elle-même, montra avec candeur l'espérance de porter bientôt son nom; puis, en exposant l'état de la fortune de son fils, elle mit quelque complaisance à détailler les avantages faits, les précautions prises par les Glaremond en faveur de cet enfant. Elle voulait arriver à conclure en conseillant à Aymar de faire à M. Ghalamel l'abandon de tout l'héritage maternel.
Aymar avait eu cette pensée ; et Ghalamel accepta, dans l'ignorance où il savait le donateur des rapports qui existaient entre eux. Aymar n'avait pas encore appris en effet ni quel était son père, ni quel était son meurtrier. C'est lui qui consolait Ghalamel. Il se sentait humilié de l'abaissement où se courbait devant lui cette tête chauve. Il ne parvint à calmer enfin son remords qu'en lui abandonnant sa fortune tout entière.
La plupart des amis du blessé le croyaient perdu. Lui ne songeait plus qu'à choisir un asile, une contrée riante où, avec la jeune mère et son fils, il put attendre de meilleurs jours, quand il vit paraître son nom sur la liste des proscrits. Ce fut un journal du matin qui lui apporta cette nouvelle, et à l'heure où l'âme reposée s'ouvre après le sommeil au bien-être de la convalescence.
Déclaré contumace, il n'en était pas moins poursuivi et il sut qu'on se flattait même de pouvoir bientôt le réunir à ses complices.
Qui donc l'avait découvert? Qui donc l'avait dénoncé?
Aymar laissa sur son lit la liste des prévenus tout près d'un exemplaire de l'ordonnance du préfet de police, afin
que ces deux papiers frappassent à la fois les yeux de son chirurgien dès qu'il viendrait renouveler les appareils de sa blessure.
— Monsieur! dit l'homme de Part en saisissant les ^apports que ces deux pièces faisaient naître, ceci ne sera jamais en France qu'une gratuite infamie. On pourra trouver des hommes pour contre-signer de pareilles lois, on n'en trouvera pas pour les exécuter.
— Oh ! docteur, s'écria Aymar, que votre courroux me fait de bien ! Si vous avez quelque opération douloureuse à me faire subir, commencez : je n'en sentirai rien. Et puis, faites-moi porter où vous voudrez ; je sens à votre indignation que vous ne refuserez pas l'hospitalité au républicain.
— Seulement, dit le docteur, attendons la nuit, et mettez vos gens en garde contre une femme dont je rencontre trop souvent l'équipage aux environs de cet hôtel !
Aymar consulta sa bien-aimée Ghristiane sur les impressions que lui pourrait causer cette nouvelle : elle ne parut répondre à aucun soupçon, à aucune conjecture de son âme candide. Et cependant, en revenant plusieurs fois sur cette importune image, la figure d'Arabelle grandissait terrible et menaçante à ses côtés. Elle se garda de faire part de cette terreur ; mais le soir même le jeune couple avait changé de retraite. Peu de jours après, grâce à l'habileté de l'art et à la puissance des soins de l'amour, le blessé avait assez de force pour penser à gagner, sous un déguisement, la rade de Rochefort.
— Pour un temps cruel mais rapide, dit-il, ô ma bienaimée !
Ghristiane pleurait.
— N'essayez pas, lui dit le médecin, de le faire changer sur le projet de ne point yous expatrier avec lui, de ne point associer à son sort deux faibles têtes. Ce soir il vous présente à l'autel : ce soir le saint abbé de Laroche- Aulnay, l'ancien ami de votre famille, consacrera votre union : il sanctifiera les serments échangés. Vous recevrez, au gré de vos vœux, de vos droits noble fille, le nom si honorable d'un enfant du peuple. M; is n'insistez pas pour accompagner son exil, madame. Seul, c ï échappe quelquefois aux pièges : trois êtres réunis éveiller t les inquisiteurs. Ce n'est pas la première fois, les misérables, qu'ils ont épié la tendresse des
ÀYMAK 277
mères et rendu l'amour dénonciateur. Le fait seul de votre présence autour du banni serait un indice à compromettre sa liberté et peut-être sa vie.
— Je n'aurai jamais le droit d'exposer ses jours, dit Christiane en affectant la résignation, mais ce soir celui de sacrifier pour lui les miens.
Supprimons les détails du pieux mariage. Ce sacrement fut modeste comme ces secrètes cérémonies où le Christ se cacliait naguère devant les hommes d'intolérance révolutionnaire. Passons les timides et brûlants adieux : que les tendres imaginations les comprennent !
Cinq jours après, un navire américain, l'Alcyon, sortait de la rade déserte de Rochefort. Il allait franchir la passe.
L'ancre avait été levée à minuit.
Le canon de partance, qui ébranle toujours la résolution des voyageurs, avait retenti avec plus de solennité encore dans l'âme d'Aymar. Debout, arrêté sur Tanière de ce navire, le proscrit découvrait avec respect sa tête; et en apercevant aux dernières clartés qui tombent des étoiles les rivages déjà lointains de la France :
— Adieu, dit-il, mon doux berceau, mon souvenir, mon paradis perdu !
Si je ne dois jamais te revoir, tu obtiendras de moi une larme de tristesse, mais non de repentir. Je devais fidélité à cette cause malheureuse. J'emporte une conscience sereine, et ne saurais me sentir humilié d'être au nombre des vaincus.
La victoire et la justice n'habitent pas toujours sous le même drapeau. Il faut marcher au combat la statue du Destin voilée. Tout un peuple a beau sembler inlidèle à ses propres actions, devais-je imiter un exemple que mon honneur réprouve ? Crédulité des nobles cœurs ! Je t'ai crue régénérée, ô France, rajeunie par la victoire, et rendue à la virginité des nations : je te comparais après ton divorce à une victime qui, sacrifiée à une première alliance forcée, retrouve enfin sa liberté avec ivresse ; mais tu cours d'un lien à un autre, d'un esclavage à un joug : à peine échappée à un vieillard, tu en prends un second. Es-tu donc la grande prostituée des couronnes ? es-tu la fille de joie de la royauté !
Adieu, nation morte pour un temps à tout ce qui donne du prix à l'existence : le dévouement, l'abnégation de soi et l'enthousiasme. Peuple qui t'abandonnes toi-même, sembla-
ble au fainéant Charles VII, dit le Victorieux, où trouverastu Agnès, dame de beauté, pour te faire rougir? où trouveras-tu la fille pure du laboureur pour te défendre?
Il s'arrêta. Il pensa à son fils: l'image deGhristiane amollit un moment son cœur... Puis, reprenant ses idées graves et amères :
— La mémoire de ce peuple est bien courte! Il laisse une vie entière d'hypocrisie se laver par un jour de dévouement hypocrite. Il estime tout ce qui réussit ; il pardonne vite à ceux qui le trahissent et le déshonorent. Lâche au civil autant que valeureux sur un champ de bataille, il n'a, pour ses ennemis comme pour ses sauveurs, ni haine généreuse, ni reconnaissance durable. Vieille France ! car tu marches à la décrépitude, puisque l'indifférence est déjà chez toi décorée du nom de sagesse, et que tes enfants ne comprennent plus que fégoïsme des vieillards. Ah ! la jeunesse seule veut, pour trouver du goût à un breuvage, qu'il soit partagé avec des frères ! Il n'est qu'un âge pour l'esprit des sacrifices ; il n'est qu'un sentiment digne de Dieu : c'est le dévouement. Pourquoi regretterais-je un sol où l'on est déjà réduit à savoir que la majorité des vivants est du parti de la mort de l'âme? S'associer à cette^ majorité, c'est se déclarer du parti de l'inertie contre le mouvement, 1 allié des Miguel, des Nicolas, le mainteneur des traités signés dans la poussière de Waterloo. Puis-je appeler mon départ un exil, quand tu n'es plus la France ? Mais ils passeront, ces nuages où s'éclipsent toutes nos pudeurs ; ils finiront, ces sommeils de la brute qui digère ; elle aura un terme, cette somnolente époque, et la postérité n'y croira pas, j'espère, pour l'honneur des ancêtres. Les années qui se traînent après 1830 seront le temps fabuleux des lâchetés françaises, la mythologie de Fégoïsme.
La voix de l'honneur éveillera quelque jour un écho au milieu de ce désert ; le temps fera sa justice et ne perpétuera pas à toujours les mêmes noms et les mêmes coffres : citoyens avares, hommes à deux charnières et à serrures. Leur justemilieu finirait par prendre pour son héros Thersite, et Harpagon pour roi. France ! tu as été assez punie par le poids des tristes êtres qui te gouvernent. Tu ne seras point comdamnée à finir sous le supplice infligé jadis à la femme adultère : celui d'être étouffée dans la boue.
Je reviendrai chercher nos foyers quand ces foyers seront un asile ; quand, plus vile el plus lâche que l'inquisition espagnole, leur police aura cessé d'être la fille chérie du pouvoir ; quand la corruption ne sera plus le rouage essentiel de la monarchie ; quand on cessera de rencontrer la corruption à domicile . la corruption au collège électoral, la corruption dans les cachots, la corruption au chevet des malades, la corruption au lit des mourants dans les hôpitaux. Quand l'action de trahir ne sera plus non-seulement encouragée, mais proposée, mais imposée dans le texte des lois. Impérissable France ! espère : l'avenir est à toi. Les marchands, pour s'être emparés du temple, ne l'auront pas détruit. Aimer la liberté ne sera pas toujours se passionner pour un rêve, brûler pour un cadavre comme la lampe suspendue dans les tombeaux romains. Laissons-les passer, les réactions de la peur contre le courage, des hommes d'argent contre les hommes de cœur. L'adversité a ses chances. et les revers ont leurs profits. Ce n'est plus malheur aux vaincus qu'il faut dire, ô Gaulois que vous êtes ! mais malheur à qui ne sait pas être vaincu, à qui il manque la dignité de la défaite et la patience des mauvais jours. L'adversité est un bien pour les partis destinés à gouverner l'avenir, elle les éclaire et leur enseigne déjà la clémence. Quelle fortune que l'ennemi ait eu le temps de dévoiler son injustice et de donner au pays la mesure de ses impuissances et de sa mauvaise foi î Que l'adversité soit bénie : elle est le vent qui force à s'attacher au sol les plus généreuses racines; elle est la mer profonde où les perles sont cachées. Le succès ne fera pas toujours la moralité des causes : demain, le temps viendra où les actions humaines seront appréciées par leur inspiration. Lu superstition des faits accomplis sera renversée après l'exemple de tant de généreux vaincus et d'abominables vainqueurs. Pourquoi respecter l'injustice et l'infamie qui triomphent ? La cause de Caton est plus juste que celle des dieux. Crachez au front de la victoire, si elle est impie : protestez contre la Providence, si vous avez le malheur de ne pas savoir qu'en permettant pour un jour le succès d'une injustice relative, la Providence a les vues lointaines d'une équité future. Les noms les plus honorables dans l'histoire seront ceux que la défaite a sanctifiés : ce sera Léonidas, ce sera Hoffer le Tyrolien, ce sera le Polonais Koseiusko. Et qui
voudrait recevoir la croix d'or et les ordres en diamants d'un Metternich, pour les fers chrétiens de Silvio Pellico ?
0 mes camarades, ne perdons point courage. Songez que la plus noble des couronnes antiques fut celle dont on orna le front de ce consul qui n'avait point désespéré de la fortune républicaine. Il fallait que vous fussiez opprimés, persécutés, méconnus : pensez-vous qu'une religion eût fait le tour du monde si ses disciples n'eussent jamais été offerts en sacrifice ? Eh bien ! notre temps d'épreuves est venu. Notre religion, à nous, combat dans le Cirque. Nous sommes des novateurs? parce que nous revenons aux principes éternels de la liberté de l'homme et de l'égalité de ses droits. Vous subirez l'avare Galérius, et les prétoriens de la banlieue, les épiciers de la grande ville, et la massue des autorités instituées pour protéger la paix...
Mais il naîtra d'autres soleils : attendez les prochains retours du sort. « L'arbre exhausse le nid de l'oiseau, même pendant qu'il dort, la tête abritée sous son aile. » Amis, ne perdez point la foi ; vous reprendrez votre attitude de libérateurs aupremier signal de la guerre. Mon pays, tu redeviendras la France au premier cri : Aux armes! qui retentira des deux extrémités de cette vieille Europe abrutie par les rois.
Puis il reporta sa pensée vers sa chère Pologne.
— Elle aussi renaîtra! Cette nation est trop nécessaire à l'Europe. Au milieu des caducs États, elle représente le siècle. L'opprimer, la décimer, mon Dieu ! ils appellent cela le droit divin! Mais la laisser périr, Dieu juste, ce serait donner tort aux lumières que tu prêtes, aux vertus que tu inspires ! Ce ne sont plus quelques chétives provinces que la Russie et l'Autriche envient : les princes ne sont acharnés que contre l'esprit de ces populations. Peu soucieux du corps, c'est l'âme qu'ils veulent tuer. Nos Polonais sont les croisés contre l'absolutisme. Ils servent la grande cause de l'avenir, et voilà l'unique secret de la haine des trônes et de la sympathie des peuples. Aussi, que quelque monarque ait grimacé un moment un semblant d'affection pour eux, il s'est bientôt associé aux persécuteurs, et il a continué l'oppression par l'ostracisme. Mais, encore une fois, « la Pologne ne périra pas. » Ce que la royauté a dit, la démocratie le fera. Le mensonge royal deviendra une vérité par la démocratie.
La frégate en ce moment doublait le cap. Aymar, pour
s'exhausser, s'élança sur l'affût d'un canon ; et derrière les forts qui défendent l'embouchure de la Charente, il put, entre les îles de Ré et d'Oleron, revoir encore une fois la côte de France.
— Adieu donc pour un jour, terre qui recèles dans tes entrailles tant de héros, et qui en montres si peu à ta surface ! terre aimée du soleil, parée de feuillages, exempte de poisons, de tigres, « de serpents aux cercles sonores, » comme a dit le plus chéri de mes poètes 4. Je rêverai de ton ciel gris et tendre sous le torride azur des Antilles, et de tes ombreuses forêts, et de tes frais ruisseaux qui parlent de sommeil. Je puis languir, mourir, épuisé là-bas d'attente et de jours oisifs : que fait la vie d'un homme? Qu'est-ce que la durée d'une génération pour l'infaillible événement d'un progrès politique? Mais j'emporte la certitude que tu vivras régénéré et libre pour les jours destinés à mon fils, ô vaste empire qui baises en ce moment les fers dorés qui te servent de bandeau! Galilée serait mort avant que la réflexion et l'expérience eussent confirmé sa raison ; Christophe Colomb pouvait succomber sous la révolte de son imbécile équipage : l'un s fût-il moins endormi consolé par la certitude des mouvements du globe, et l'autre par l'existence d'un hémisphère nouveau?
Le soleil se levait.
A qui n'a pas vu le disque en feu sortir des abîmes, comment peindre ce spectacle? Comment le retracera qui Fa vu une fois ?
Rien n'apparaissait à l'horizon, si ce n'est une frêle barque de pêcheur. Mais, de moment en moment et à l'œil nu même, on pouvait y découvrir trois navigateurs, battus par une mer furieuse. Le premier rayon du jour oblique frappait Kote les flancs du bateau.
Le capitaine de la frégate monta en ce moment sur le pont.
— D'où vient donc, dit-il à son mystérieux passager, que vous contemplez avec tant d'attention ce point noir?
— Parce que là, répondit Aymar, j'ai entrevu une femme et son enfant. J'admirais ce courageux amour de la famille