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que. Mais il reprit trop tôt, comme ses prédécesseurs, le système des pourparlers. On se battait encore, on espérait regagner la rive gauche, rallier les corps de Ramorino et de Bosishi, gagner le midi du royaume et enfin le territoire libre de Kracovie; mais la fortune n'a qu'une chance; la victoire ne sourit pas fidèlement à ceux qui Pont méritée. Déjà un régiment de Krakus, élancé sur un pont achevé à peine aux environs de Plock, avait repoussé les détachements postés sur cette rive convoitée si ardemment : Ribinski fit revenir les vainqueurs pour écouter la proposition d'envoyer des ambassadeurs à ieur roi constitutionnel. On avait, dans cette charge, entendu un officier crier aux cavaliers : Lâche/ les brides! C'était Aymar; et un cavalier répondre : — Mon colonel j'ai débridé mon cheval. C'était Modeste.
Le principal corps désirait surtout rejoindre Rosyski. Rosyski était un général choisi nouvellement et dont l'esprit chevaleresque avait gagné la confiance des plus braves. C'était lui qui un jour, engagé contre un corps plus nombreux que le sien, s'était rencontré sur le flanc de sa troupe, fortuitement détaché et seul en face du commandant russe. Rosyski avait reçu là une provocation personnelle et accepté sans hésiter ce duel singulier. Les deux divisions s'arrêtèrent à contempler un tel spectacle; la lutte fut prompte, et l'avantage de Rosyski sur son adversaire avait décidé l'avantage des Polonais sur les Russes. Ce succès remporté à la façon des héros de l'Iliade, avait popularisé le nom de Rosyski ; et d'ailleurs, ne se rattachait-il pas aux premières insurrections de la Volhynie?
Aymar remarquait avec une peine profonde que les démonstrations d'attaque et les efforts pour passer la Vistule étaient chaque jour une feinte. Plusieurs millions de florins polonais appartenant à la banque de Varsovie avaient été envoyés sous escorte vers la ville de Thorn, et on s'approchait de plus en plus de cette frontière, prétendue neutre. Beaucoup de nonces, de sénateurs de la Diète et les membres du gouvernement suivaient cette dernière armée. C'était un imposant spectacle que celui de ces pères de la patrie, réduits à manquer des choses de nécessité absolue. Le prince Czartoryski, Malakrouski le sénateur, servaient comme simples aides de camp sous le nouveau généralissime. Skryneski lui-même, arrivé sous un déguisement, offrait loyalement son concours;
mais le prestige des grands noms était évanoui, et Skryneski trouvait clans le refus d'employer son épée, la rigoureuse punition de ses lenteurs et de ses hésitations à combattre. Enfin le général russe Palhen, suivant pas à pas avec d'immenses ressources les débris de ce corps fugitif, lui enlevait chaque soir des bestiaux, des canons, des bagages : et Rybinski, malgré la sympathie qu'il rencontrait toujours dans les moiudres villages, publia enfin le 5 octobre, au moment de mettre bas les armes, un manifeste digne encore de sa cause et du dévouement des soldats.
« Polonaise l'ennemi nous a fait de?, propositions humiliantes : il ne nous reste plus qu'à sauver l'honneur en les rejetant. Dans la situation où nous nous trouvons, prolonger la lutte serait appeler de grandes calamités. Nous déposerons donc ces armes que nous avons prises pour la cause sacrée de l'indépendance et de l'intégralité de notre pays, protestant contre l'arbitraire et la violence dont nous sommes victimes. Si la justice nous est refusée, si les rois nous repoussent, le Tout-Puissant nous vengera ; et la pierre qui recouvrira la tombe de la Pologne ensevelira l'indépendance des nations restées indifférentes à nos malheurs.
» Soldats! allons où le devoir nous appelle. Nous sacrifierons tout, excepté notre gloire, qu'aucune force humaine ne peut nous ravir, et nous attendrons notre sort avec cette tranquillité d'âme que donne la conscience d'avoir bien mérité de son pays. »
A la vue de cet ordre du jour, des murmures éclatèrent dans les bataillons de toute arme, et Palhen s'étant approché comme pour presser le mouvement qui jetait les Polonais de l'autre côté delà frontière, l'arrière-garde commandée par Dembinski fit volte-face. Elle voulut épuiser jusqu'à sa dernière cartouche pour combattre encore une fois. On fit pour un moment quelques centaines de prisonniers. On entendait plus d'un Cosaque s'écrier encore : Hospadi pumiluy? Seigneur Dieu ayez pitié de moi! les Krakus brisèrent leurs lances pour ne pas les rendre aux Prussiens, et beaucoup de fantassins jetèrent leurs carabines dans les eaux de la Nidda. On vit un lancier que le choléra tourmentait se ruer sur ses adversaires, et chercher à mordre autour de lui pour inoculer son mal contagieux. Un autre reconnut en mouranl le général Skryneski. accusé tant de fois d'avoir refusé de
conduire au feu son régiment, et par un dernier effort d'indignation courageuse, il lui jeta son sang à la face. Horrible et sublime anathème!
Mais, au moment de franchir le ruisseau prussien qui ouvrait les limites du pouvoir de Guillaume, un officier inconnu s'approcha des Français Le peu qui restait des combattants de cette nation venait de se grouper autour d'Aymar afin de prendre conseil. L'inconnu, au lieu de deux couleurs polonaises, en portait trois à sa cocarde, ainsi qu'affectaient de le faire les plus exagérés novateurs de la société patriotique de Varsovie, pour marquer sans doute davantage leurs sympathies avec la bannière tricolore.
— Nous livrerons-nous, dit-il, à la merci des étrangers? Qu'attendre de Guillaume, messieurs, un allié, un parent du Gzar? Vous flattez-vous qu'on ait oublié dans ce pays-là la défaite d'Iéna et les outrages que votre Empereur a fait jadis subir au malheureux époux de la reine Charlotte? Le prince abhorre jusqu'au nom des Français, et vous n'avez pas, j'imagine, connaissance du décret qui vient d'être rendu à Berlin. On y condamne à la confiscation de leurs biens et à la prison les filles nobles de ces États « qui auront été convaincues d'avoir exercé les fonctions de sœurs de charité dans les hôpitaux de Varsovie. » Tels sont les termes de l'ordonnance *.
— Horreur! s'écrièrent les plus durs troupiers.
— Voilà leur neutralité, messieurs ; et le moins qui puisse arriver à des ennemis dangereux comme vous l'êtes, c'est d'être livrés aux Russes sans pitié.
— Et le droit des gens? répliqua Aymar. Sommes-nous donc les sujets de ce lâche souverain? Nous proposer, monsieur, une chance de continuer la guerre serait la seule raison qui nous pourrait décider à suivre vos conseils.
— Eh bien ! acheva l'officier avec feu, j'ai résolu, moi, et quelques camarades, d'ouvrir un passage au devant de Ramorino qui s'avance. Votre concours peut rendre la réussite de ce projet moins invraisemblable. Voulez-vous prendre le commandement?
— Soyez notre guide : nous vous suivrons, dit Aymar.