Aymé Verd
Aymé Verd devait former seulement deux volumes in-8«. Ces deux volumes avaient été livrés à l'impression page par page, au fur et à mesure que Tauteur écrivait. 11 ne restait plus à composer que quelques chapitres de dénoûment, lorsque l'éditeur, effrayé des dimensions de l'ouvrage, adressa à l'auteur le billet suivant :
Edimbourg, le septembre 4 8 *
« Mon cher monsieur,
« Vous voulez me ruiner. Je n'ai jamais eu sur les bras un roman plus lourd que le vôtre. Vous voilà arrivé à la trentième feuille du second tome, et vous n'avez pas fini. Si vous continuez de la sorte, je n'ai plus qu'une ressource : c'est de déposer mon bilan, de prendre une besace et un bâton ; et, à l'exemple d'Enoch Barbantane, de m'en aller mendier de ville en ville, en prêchant contre les mauvais auteurs et contre les mauvais livres,
« Pourquoi êtes-vous si prolixe, mon cher monsieur? Comment se fait-il que deux volumes de trente feuilles chaque, deux volumes contenant ensemble plus de huit cent soixante-quatre mille lettres, ne vous aient pas suffi pour raconter une histoire que moi, qui vous parle, j'ai
VI AVIS AU lECTEUtt.
racontée à ma femme en un quart d'heure, ni plus ni moins? Il est vrni que j'ai supprimé dans mon récit vos conversations, vos réflexions morales, vos portraits, en un mot tout ce qui m'a paru inutile. Voici, por exemple, comment j'ai narré votre long chapitre intitulé le Tcte-à- Têle : « Le veneur, en rentrant chez lui, y trouva le comte « de Sassenage. Ils eurent ensemble un entretien digne « de deux francs scélérats. Landry, qui passait dans le « château pour un saint, n'était qu'un hypocrite, un « complice du meurtre de Jean de Montmaur. Le comte, « qui le connaissait bien, lui proposa de tuer Aymé Verd ; u Landry hésita d'abord, car il était lâche ; mais quand « le vieux seigneur lui eut fait voir qu'il y allait de sa « sûreté, le coquin n'eut plus le moindre scrupule. Il fut « convenu que le lendemain, pendant la chasse, Landry « pousserait l'archer au fond d'un précipice. » Voilà, mon cher monsieur, ce que j'appelle raconter d'une façon intéressante. Il n'y a là aucun détail superflu : tous les mots portent ; l'action marche et la curiosité n'a pas le temps de se refroidir. Remarquez bien ces mots : « Un « entretien digne de deux francs scélérats ! » Que de choses là dedans î comme cela fait travailler l'imagination du lecteur ! Il refait lui-même l'entretien, et beaucoup mieux que vous ne l'avez fait vous-même. Ah ! si vous m'aviez cru, vous auriez écrit tout votre livre sur ce tonlà. Nous aurions offert au public deux jolis volumes bien frais, bien légers, avec de grandes marges toutes blanches, sur lesquelles les abonnés du cabinet de lecture auraient eu le plaisir déconsigner leurs observations. C'eût été une économie de temps, de papier, de frais d'impression, et partant un profit tout clair. Mais je n'ai pu vous faire entrer cela dans la tête.
AVIS AU LECTEUR. m
« Je sais bien, mon cher monsieur, que c'est un talent précieux pour les auteurs, et, à proprement parler, le seul qui les distingue du vulgaire, que de pouvoir délayer en vingt pages une pensée , un récit qui pourrait tenir en dix lignes. Mais à quoi bon un pareil talent lorsqu'on ne sait pas en tirer parti? Vos confrères, monsieur, sont gens plus habiles que vous. Us font comme les apothicaires. Les apothicaires, vous le savez, remplissent vingt flacons avec une goutte d'essence étendue dans de l'eau claire, et ils vendent chaque flacon aussi cher que s'il contenait de l'essence concentrée.
« C'est ainsi, mon cher monsieur, qu'en usent vos confrères. De vos deux volumes ils en auraient fait au moins quatre. Avec ce procédé un pauvre libraire est, du moins, assuré de recueillir, au bout de l'an, le fruit de ses sueurs et de ses peines d'esprit. Avec ce procédé, un auteur fait feu qui flambe ; il remplit le monde de son nom et de ses ouvrages, et va droit à l'Académie, dont vous ne serez jamais, c'est moi qui vous le dis. Mais cela vous regarde. Que vous soyez long ou court, que vous endormiez votre homme à la première page, ou qu'il vous en faille dix pour arriver à ce résultat, peu m'importe : c'est votre affaire. Pour moi, mon cher monsieur, je ne suis qu'un libraire ; je ne travaille pas pour la gloire ; je fais mon petit commerce le plus honnêtement que je puis, sans m'inquiéter de ce que pensera de moi la postérité. Mon unique ambition, comme je vous l'ai dit bien des fois, est de devenir sur mes vieux jours syndic de ma compagnie et alderman. Pour cela, il sufTit d'être riche.
« Je viens donc vous prier de m'envoyer en trois page» votre dénoûmcnt ; comme je vous l'ai démontré, rien
vil AVIS AU LECTEUR.
n'est plus facile. J'aime à croire, mon cher monsieur, que vous vous conformerez à mes intentions, à moins que vous n'ayez juré de me mettre sur la paille, et de vous y niettre vous-môme, ce qui vous arrivera infailliblement ; car, entre nous, vous faites un sot métier et dont nul ne vous saura gré.
« Je vous prie, mon cher monsieur, d'agréer mes civilités.
« P. 5. J'ai trouvé un expédient admirable et qui va fort vous réjouir. Je publierai vos deux volumes tels qu'ils sont, moins cinq ou six feuilles du tome second, lesquelles, si vous y consentez, deviendront la tête d'un troisième et dernier volume. Cet arrangement, mon cher monsieur, a cela d'ingénieux, qu'il concilie à merveille votre intérêt et le mien ; le vôtre, en ce qu'il vous permet de vous livrer tout à votre aise au goût que vous avez de noircir du papier ; le mien, en ce que la vente d'un troisième volume m'indemnisera des frais que j'ai faits pour les deux autres. Vous me demandiez trois feuilles pour votre dénoûment, je vous en accorde quinze ou vingt : c'est un bénéiice auquel vous ne vous attendiez pas. »