CHAPITRE XLVllI
Suite îîu pl•t'fe^ettt.
C'est pour vous faire voir l'excellence et l'utilité de la danse et de la musique.
{Le Bourgeois gentilhomme. )
A présent que nous avons allumé notre lanterne, nous pouvons introduire le lecteur au milieu de la mascarade. S'il ne prend pas un vif intérêt aux scènes qui vont passer sous ses yeux, au pis aller, il s'ennuiera moins que ne le fit notre héros pendant les premières heures de la fête. Les lieux de plaisir sont ceux où l'on éprouve en général le plus de tristesse, lorsqu'on n'y porte pas un cœur libre et disposé à partager l'ivresse commune. Les bals produisent surtout cet effet-là, car la gaieté bruyante qui y règne participe plus des sens que de Tâme, et ne se communique que par les sens. Une conversation enjouée^ le doux contentement qui en résulte, gagnent plus aisément un étranger. Dans un bai, au contraire, il faut, pour y trouver quelque plaisir^ se mêler au tumulte, sentir dans sa main la main d'une femme, respirer son haleine.
se lancer clans le tourbillon, et alors on éprouve celle espèce de vertige, d'enivrement, qui est, au fond. Tunique charme de la danse. Mais un spectateur indifférent fait dans ces lieux à peu près la même figure que le malheureux Toby, lorsqu'il débarqua dans l'île de la Gaieté. En voyant des hommes lui faire des gestes qu'il ne comprenait pas, lui adresser la parole dans une langue inconnue, Toby se trouva plus seul que jamais, et se mit à pleurer.
Ce sentiment d'isolement, qui est toujours accompagné de mélancolie, est celui qu'on éprouve dans les lieux de réjouissance, lorsqu'on n'y est pas conduit, comme nous le disions plus haut, par le désir de tremper ses lèvres à la* coupe d'ivresse, et qu'on y demeure simple spectateur. Toutefois, un esprit investigateur peut s'amuser un moment à étudier la physionomie des différents personnages qui passent et repassent devant lui. S'il en connaît quelques-uns, il peut trouver de l'intérêt à observer leurs démarches, • et à ourdir sur des apparences le frêle et ingénieux tissu des conjectures. Mais dans une mascarade, ce plaisir même lui est refusé. Il ne voit plus que des inconnus^ des êtres qui s'agitent, qui rient, qui se
parlent à voix basse, mais qui semblent appartenir à lin autre monde que celui que nous habitons. Ce tableau a, au premier coup d'œil, quelque chose de fantastique qui éblouit, mais qui lasse bientôt, et laisse l'âme dans la tristesse.
Telles furent du moins les impressions d'Aymé Verd. En arrivant au bal, il fut d'abord comme fasciné par l'éclat des lumières, par la richesse et la variété des costumes; les parfums les plus exquis, la musique la plus délicieuse, contribuèrent aussi à le charmer. Mais à peine eut-il fait quelques tours dans les vastes salles, qu'il vit qu'il était complètement étranger au milieu de cette foule ; personne ne venait lui serrer la main, et ne souriait à son approche ; eût-il eu quelques amis, il ne pouvait ni les distinguer, ni être reconnu par eux. Et comme il n'était pas d'un caractère à aborder le premier venu pour lier conversation avec lui, comme il ignorait l'art si commun dans le monde de parler pour ne rien dire, et d'amuser une femme pendant une heure, sans que ni l'un ni l'autre des interlocuteurs pussent se rappeler le lendemain ce qui les avait si fort intéressés la veille ; en un mot^comme il était encore un peu grossier et un peu sauvage, il ne trouva rien de
SUITE nu PRÉCKDENT. 624
mieux que de s'asseoir à Técail^ en allcndant qu'il pût saisir Toceasion d'aborder le duc de Nemours, chose difficile, car leprince était le plus infatigable des danseurs.
Il s'assit sur un tabouret, dans l'embrasuie d'une fenêtre, songeant à Blanche, qu'il avait quittée Tavant-veille, et qu'il ne reverrait peutêtre jamais; à Gaspard, qu'il avait laissé marchant contre son frère, et du fanatisme ditquel il croyait avoir tout à redouter. Ces pensées lui rappelèrent l'objet de sa mission, et des larmes roulèrent daris ses yeux:, lorsqu'il vint à songer que le sort de ses cousins et de combien d'autres familles dont le sang coulait peut-être à cette heure, que la paix de trois ou quatre provinces, n'étaient pas considérés comme des choses qui valussent la peine de suspendre un menuet et d'arrêter pour un moment l'archet des ménétriers. Il était tellement indigné par cette réflexion, qu'il eut besoin de toute sa présence d'esprit pour ne pas exprimer tout haut les sentiments qui l'agitaient. Mais à la fin, son esprit se fatigua, et il reporta de nouveau la vue sur la scène mobile qui se déployait devant lui. Il aperçut alors un homme de haute taille, vêtu d'une robe de velours cramoisi^ qu'il recon-
mit pour être celle qu'il avait marchand ce le matin. Celui qui la portait devait avoir acheté en même temps les petits secrets de maître Régnier, et il paraissait en faire un bon usage; car il allait tour à tour auprès des plus belles dames de la fête, et à la manière dont celles-ci l'écoutaient, il était aisé de deviner qu'il leur disait de ces vérités qu'on aime ou qu'on n'aime pas à entendre, même dans la bouche d'un astrologue. Une espèce de nain difforme, habillé de rouge comme son maître, portant sur le front deux cornes de bouc, ce qui le faisait ressembler au diable, marchait, ou plutôt rampait à côté de l'astrologue. Celui-ci avait Fair de le consulter, quand on lui faisait une question embarrassante^ et le diable, qui était sans doute un diable muet, lui répondait par des signes que son maître interprétait probablement selon son bon plaisir. Tandis qu'Aymé était occupé à observer cette comédie, qui lui donna tout d'abord une mauvaise idée de ceux qui la jouaient, Mercure, ou du moins un homme qui avait emprunté le coutume de ce dieu, non sans lui avoir fait subir quelques changements indispensables, vint se placer auprès de lui, et lui adressa d'un air indifférent plusieurs questions
aux({ueiles Aymë répondit avec sa réserve accoutumée. Un simple mortel, accueilli de la sorte, aurait tourné sur ses talons; mais les dieux sont plus fermes dans leurs entreprises. Mercure s'obstina donc à rester auprès de l'arclier , et après quelques propos oiseux, il s'appuya familièrement sur son épaule, et lui indiqua du geste deux femmes qui étaient assises dans le lieu le plus apparent de la salle, mais dans un complet isolement. L'une avait une robe jaune, qui laissait voir des épaules maigres et osseuses; Tautre portait une robe couleur cerise. Un triton montrait à demi sa tète au-dessus du fauteuil des deux belles nymphes, et semblait vouloir se cacher derrière leurs épaules, comme les dieux marins parmi les roseaux. Tous les autres masques s'éloignaient d'elles, sans doute par suite de ce respect mêlé de crainte qu'inspirent naturellement les divinités.
" — Connaissez-vous, messire, les deux charmantes personnes que voici ? dit Mercure à Aymé Verd.
— Nullement, répondît Aymé en tournant la tête d'un autre côté.
— C'est grand dommage qu'elles soient masquées, reprit le messager de l'Olympe ; je suis sûr
C2î AYMi: VKRD.
qu'elles sonl cliarnianles. JN'étes-voiîs pas de mon avis? Comme ce costume leur va bien ! On dirait les deux sœurs. Oui, je gage qu'elles sont sœurs. Si nous allions les engager pour le prochain quadrille? Hein ! qu'en dites-vous?
— Excusez-moi, beau masque, je ne danse jamais, repartit Aymé. D'ailleurs, à ne vous rien cacher, si j'avais envie de danser, ce n'est ni à l'une ni à l'autre de ces deux charmantes sœurs que j'irais offrir ma main.
— Vous pourriez faire un plus mauvais choix, beau masque, répondit Mercure en soupirant; mais, ajouta-t-il en regardant le nain de l'astrologue, qui, en ce moment s'approchait d'eux, qu'ayez-vous donc de commun avec ce monstre? Je crois qu'il veut vous parler.
En effet, le nain faisait des signes à Aymé, comme pour l'engager à le suivre. Mais voyant que l'archer n'avait hâte d'obéir, il s'approcha de lui et le tira par le pan de sa tunique.
— Que me veux-tu, Satan? lui dit Aymé. Il faut le suivre? Mais où me mèneras-tu?
Pour toute réponse, le nain fit un geste d'impatience, et Aymé, cédant à une curiosité involontaire, se décida à le suivre. H obéit d'autant plus
volontiers, que cet incident le débarrassa de son importun compagnon.
Après avoir traversé plusieurs salles, le nain s'arrêta en face d'une femme dont le costume avait quelque chose d'oriental. Elle portait un turban vert; une plume blanche voltigeait sur son front; son cou ne manquait pas de grâce ; elle était à demi étendue sur un canapé, dans une attitude pleine de langueur. Sa robe de gaze et son jupon de soie, légèrement relevés, laissaient entrevoir une jambe fine et faite au tour. Le nain salua cette belle odalisque^ en s'inclinant jusqu'à terre; puis, après avoir ordonné à Aymé de s'asseoir auprès d'elle, il se retira et disparut dans la foule.
— Est-ce vous, madame, qui m'avez fait l'honneur de m'appeler auprès de vous? dit Aymé qui, en ce moment, se trouva un peu embarrassé de sa contenance, et ne put s'empêcher de rougir jusqu'au blanc des yeux, lorsqu'une voix douce, mais que l'on semblait vouloir déguiser, lui répondit, en style de sérail, que la beauté avait toujours été l'amie de la vaillance.
— J'avoue, madame, dit Aymé, que la vue de %otre ambassadeur ne m'avait nullement préparé à l'agréable surprise que j'éprouve en ce moment.
«i«. AYMÉ VERD.
Je VOUS prie donc d'excuser mon trouble et même le désordre de mes paroles. Quant à ce que vous venez de médire, ajouta-t-il en prenant place sur le canapé, d'après l'invitation de l'inconnue^ je suis d'autant plus honoré d'avoir attiré vos regards, que la vaillance est une vertu commune parmi les gentilshommes qui sont ici, et que vous êtes, sans comparaison, j'en suis sur, la plus belle des belles qui aient jamais foulé les tapis d'un harem.
— Qu'en savez-vous? dit l'odalisque.
— Je le devine; et rien qu'en entendant votre voix, je le devinerais encore les yeux fermés.
— Ainsi, reprit l'odalisque, vous ne savez pas qui je suis.
— Nullement, madame, et j'oserais même assurer que c'est la première fois que j'ai le plaisir de vous voir. Vous avez une taille, un port, que l'on ne doit jamais oublier, quand on a pu les contempler une seule fois.
L'odalisque ne put retenir un léger éclat de rire.
— Vous avez mauvaise mémoire, seigneur, lui dit-elle en agitant devant son visage un éventail de
plumes. Nous nous sommes vus, il n'y a pas longtemps, et de très-près.
— C'est sans doute en songe, belle péri, repartit Aymé après un moment de réflexion, car je n'en ai pas conservé la souvenance. Cependant, si vous me permettiez de voir vos traits...
— Le cœur a des yeux, répondit-elle en portant la main à son loup. Je n'ai pas eu besoin de voir vos traits pour vous reconnaître dans la foule.
— Mais peut-être, dit Aymé en jetant les yeux sur le costume qu'il portait, car il commençait à soupçonner que c'était la belle odalisque qui lui en avait fait présent, peut-être, madame, aviezvoqs pour me reconnaître des moyens... D'abord, vous paraissez avoir le diable lui-même à vos ordres... ensuite...
— Achevez!
— Franchement, madame, n'est-ce pas vous qui m'avez envoyé ce beau costume?
— C'est une question à laquelle je i.e répondrai pas, dit l'inconnue; mais si c'était moi, je suppose que vous n'en seriez pas fâché ?
'-r. Fâché ! dit Aymé avec feu. J'en serais fier. Mais, de grâce, daignez soulever un peu votre masque, Lais^z-moi deviner au moins à qui je dois
62t AYMÉ VERD.
adresser mes reinercîments Non ? Eh bien ,
laissez-niol voir, laissez-moi touclier seulement votre main...
L'odalisque laissa languissamment retomber son bras, et abandonna sa main à l'archer. Mais celui-ci n'y eut pas plutôt jeté les yeux, qu'il poussa un cri de surprise. Il venait d'apercevoir au doigt de l'inconnue un anneau magnifique qu'il avait vu briller sur la main de Blanche, la nuit qu'ils avaient passé ensemble dans la grotte du bonhomme Roc.
— Grand Dieu ! dit-il, cet anneau...
— Eh bien, dit l'inconnue en retirant la main avec vivacité ; qu'avez-vous, seigneur? Cet anneau est à moi.
— A. vous 1 s'écria Aymé en proie à un trouble d'un nouveau genre. A vous, madame ! Mais vous n'êtes pas, non, vous ne pouvez pas être... c'est impossible ! Depuis combien de temps cet anneau est-il en votre pouvoir? *
— Vraiment! dit l'odalisque, on jurerait que cet anneau est un véritable talisman. Il a du moins le don de faire oublier à un galant chevalier Tatlention que l'on doit ordinairement à une dame, de préférence aux bagatelles qui forment sa parure.
Mais on étouffe ici, ajouta-t-elle, et si vous voulez bien m'offrir votre bras, nous irons faire un tour dans les jardins.
En disant ces mots, Todalisque se leva d'un air nonchalant, s'appuya sur le bras d'Âymë Verd et traversa la salle avec lenteur. Mais comme ils allaient franchir le seuil de la porte qui conduisait sur la terrasse, une femme masquée, vêtue de blanc, avec un long voile, à peu près comme on nous peint les antiques prétresses de Vesta, entrait en ce moment dans le salon. Elle s'arrêta un moment devant l'archer, de manière à lui barrer le passage, et elle l'examina des pieds à la tête avec une attention qui semblait avoir une autre source, que la simple curiosité. Aymé, en la voyant, s'arrêta aussi, et son cœur battit vivement, comme si la taille, l'habit, la tournure de l'inconnue eussent réveillé dans son cœur le souvenir d'une personne aimée. Mais quelle apparence, pensa-t-il, qu'elle soit ici, dans ce bal, seule, sans parents, elle qui s'est vouée au cloître pour le restant de ses jours ? En dépit de cette réflexion, il lâcha involontairement le bras de l'odalisque, comme s'il eût eu honte de paraître avec elle devant l'ombre même de Blanche. Mais comme il continuait à l'exami-
lier, rinconiuie, pour qui le trouble d'Aymé avait élë peul-élre une révélation, mit un doigt sur sa bouche et entra résolument dans la salle. Aymé la suivit, sans qu'elle l'y eût invité, presque machinalement, et l'odalisque, de dépit sans doute, alla se perdre au milieu des allées du jardin.