CHAPITRE XLVIl
ffa Mascarade.
11 n'avait oublié qu'un point , C'était d'éclairer sa lanterne.
FLORIAy.
Tout le monde connaît l'histoire de ce singe qui montrait aux passants la lanterne magique. Il faisait passer sous les regards des curieux les tableaux les plus variés, et y ajoutait même des commentaires propres à en relever les beautés. Mais comme il avait oublié d'allumer un flambeau derrière la toile, les spectateurs n'y voyaient goutte, et les commentaires du singe, naturellement un peu
ne désespérons pas d'eo venir à bout. Le cas échéant, nous nous empreiserons de communiquer au public cette heureuse découverte.
( Note du Traducteur, )
obscurs, comme le sont toujours les commentaires, remplissaient de bruit leurs oreilles, sans répandre sur le tableau la clarté indispensable qui lui manquait.
Pour prévenir une semblable catastrophe, nous croyons nécessaire d'allumer ici notre lanterne, c'est-à-dire de rapporter quelques faits qui nous semblent de nature à jeter un jour propice sur la peinture du bal masqué.
Nous ferons donc quelques pas en arrière, et irons d'abord trouver le bachelier dans l'auberge où Aymé Verd l'avait laissé une heure après leur arrivée àOullins. Le digne clerc^ on s'en souvient, se trouvait alors dans une situation assez critique. Le repas qu'il venait de prendre avait aiguisé son appétit, et les provisions de Thotelier étaient épuisées. Il visita lui-même le garde-manger, fureta et flaira dans tous les coins du logis, dans l'espoir de mettre la main sur quelque plat en réserve; mais ayant échoué dans cette enquête, il revint s'asseoir d'un air mélancolique en face du vieux Hugues, et commença à débiter gravement quelques sentences morales sur la sobriété, la tempérance, la frugalité, etc. L'aubergiste et le chevalier Verd l'écoutaient en vidant chopine, et donnaient
de temps a autre des marques non équivoques d'approbation. Mais celui de ses auditeurs que maître Placide avait surtout à cœur de persuader n'était autre que lui-même, ou plutôt son estomac, ce qui rendait la tâche de l'orateur assez difficile; car il avait à peine lâché un raisonnement, qu'il le voyait rétorqué à l'instant même par l'auditeur malveillant dont nous parlons, position dont messieurs les orateurs de la chambre, et, en général, tous les ergoteurs de profession, peuvent seuh apprécier l'incommodi té
— Après tout, dit-il en regardant le vieux chevalier, à Ja guerre comme à la guerre ! Cette poule était un peu dure, mais on a fait de plus mauvais repas. Homerus nous peint ses héros comme des gens vivant de peu et ignorant le luxe de nos tables.
— Il s^agil bien de luxe, maître sophiste ! répliqua messer Gaster. Nous manquons à présent du nécessaire. D'ailleurs, ajouta-t-il, ne m'avez-vous pas lu et relu cent fois, dans l'Iliade et dans l'Odyssée, tous les passages où il était question de boire et de manger? Je connais aussi bien que vous les héros d'Homerus, et je tiens que, pour un pauvre estomac délabré comme moi, la fumée
d'un de leurs festins aurait été plus nourrissante que la substance même de notre souper.
— Eh ! mon Dieu ! reprit maître Placide en se tournant vers l'hôtelier, quand on soupe mal, on en déjeune mieux, n'est-il pas vrai, compère? Un souper léger est recommandé par les médecins comme excellent pour la santé. C'est, disent-ils avec raison, un préservatif contre les indigestions, lesquelles sont très-dangereuses pendant la nuit.
— Bah ! bah ! dit l'estomac, ces raisonnementslà sont bons pour mon voisin le cerveau, qui aime à se repaître de vent et d'autres denrées non moins creuses. Quant à moi, je préfère à tous vos rogatons de philosophie païenne une tranche de jambon fumé. Les sentences, à mon avis, sont un plat de dessert, comme la crème et les confitures.
Impatienté de trouver en lui-même un contradicteur si opiniâtre, maître Placide résolut d'étouffer sa voix; il éleva donc la sienne au plus haut diapason qu'elle pût atteindre, s'imaginant que ce moyen, qui lui avait souvent réussi avec son célèbre ami, Jacques Sauzéas, de Saint-Etienne en Forez, lui réussirait tout aussi bien à l'égard
de cet adversaire intime, qui lui tenait tête depuis un quart d'heure. Mais tandis qu'il célébrait d'une voix tonnante, et en gesticulant avec feu, tandis qu'il faisait, disons-nous, le panégyrique de la diète, il entendait une maudite voix qui lui disait :
— C'est en vain que tu t'égosilles, ami Placide, je ne suis pas de ceux à qui l'on impose silence. Tu parles d'ailleurs comme un homme à jeun, c'est-àdire en véritable fou. Vraiment! on croirait, à t'entendre, que je suis un de ces estomacs voraces qui coûtent plus qu'ils ne rapportent; vrai gouffre de Charybde, qui engloutit ce qu'on y jette^ sans qu'on en voie jamais rien reparaître. Tu sais bien que tu mens, ami Placide.
Le peu que tu m'as donné, ne te l'ai-je pas rendu avec usure? Ta santé, si précieuse à l'Eglise, cette santé que tu vas détruire, malheureux! n'estelle pas mon ouvrage ? Va-t'en voir si un pauvre diable, exténué par les jeunes, est comme toi en état de faire résonner un argument, et, dans le besoin, un bâton ferré aux oreilles d'un hérétique ! Le moyen? L'infortuné n'a que le souffle sur les lèvres, et s'en va clopin-clopant appuyé sur sa béquille ; c'est un membre mort de l'Eglise militante. Au temps où nous sommes, ami Placide,
tout bon chrétien doit faire ses quatre repas, et spécialement quiconque appartient à la sainte milice. Il y aurait de l'égoisme à en retrancher un seul; un berger maigie, famélique, fuira devant les loups, et laissera manger le troupeau, si, toutefois;, il n'est pas lui-même mangé le premier. Eûtil comme toi en partage toute la subtilité d'Aristote unie à la profondeur de saint Thomas, cela ne lui servirait de rien ; car, sans de bons poumons, qu'est-ce que la logique? Une méchante arquebuse qui yous rate entre les doigts, tandis que vous essuyez patiemment le feu des autres. Hélas! hélas î quelle honte pour toi^ ami Placide, quel déboire, si, dans une dispute théologique, tu allais, faute de voix, laisser le dernier mot à un hérétique !
Cette harangue de messer Gasler fit une telle impression sur le docte bachelier, qu'il termina à la hâte son éloge de la tempérance, et à peu près du même ton que s'il eût prononcé son oraison funèbre. Mais à peine eut-il clos les lèvres, qu'il ouït dans les airs un bruit qui le fit tressaillir d'aise, il dressa aussitôt l'oreille et ouvrit les narines, comme le coursier de Job à la voix du clairon. Le bruit qu'il entendait était pourtant d'une
nature fort pacifique; c'était le bruit de la cloche d'un couvent. Mais, quoique l'heure de la réfection fût passée, le digne clerc avait reconnu que l'on mettait en ce moment la nappe au monastère. Etait-ce la manière dont on agitait la cloche qui lui avait fait faire cette utile découverte? Ou bien, le vent propice qui avait apporté jusqu'à lui les sons de l'airain bénit, lui avait-il transmis en même temps quelques émanations de la cuisine? C'est ce que nous ne pouvons savoir; mais un fait certain, c'est que maître Placide sortit de l'auberge, sans dire adieu à personne, et fit telle diligence, qu'il arriva au couvent avant qu'on eût fini le benedicite.
Dire qu'il soupa avec des nonnes, c'est dire assez de combien de petits soins, de quelles attentions délicates il fut l'objet. Tout en mangeant, il racontait d'un air modeste ses exploits guerriers, les dangers qu'il avait courus, les privations qu'il avait endurées, sa captivité à Romans, récit qui fit pleuvoir sur sa table tous les pots de confiture, . tous les sirops, toutes les friandises de la maison. Chacune des tribulations du digne clerc lui attirait une nouvelle douceur. Les nonnes le traitaient comme elles auraient traité un confesseur
de la foi, un martyr échappé aux bourreaux, et ».que la Providence leur aurait confié, pour le rappeler à la vie. Après le repas, on se rendit au jardin, où maître Placide fut obligé de recommencer sa narration ; mais avant senti au dedans de lui quelques pointes de vanité, il eut soin cette fois de rapporter à Dieu le mérite de ses œuvres, et comme Saint- Paul, qu'il cita en latin, il ne se glorifia que de ses manquements et de ses faiblesses. Ce discours, comme on peut le croire, ne contribua pas peu à augmenter l'estime et l'admiration des nonnes. Aussi, lorsqu'il voulut partir, toutes s'y opposèrent.
— Ah! sire clerc, lui dit une des nonnes, vous allez vous enrhumer, si vous retournez au village à cette heure de la nuit. Restez ici jusqu'à demain, ce sera une bénédiction pour notre prieuré.
Le bachelier fut contraint de céder à ces charitables instances, et après l'office du soir, auquel il assista dévotement, il se disposa à gagner la chambre qu'on lui avait fait préparer; mais, en traversant le parloir, il se sentit tirer par le pan de sa robe, et s'étant retourné avec vivacité, il poussa un cri jde surprise en apercevant devant lui une de ses anciennes connaissances, maître Jérôme
Gaschef, ci-devant écuyer du châtelain de Beauséjour.
— Vous ici, maîlre Jérôme, lui dit-il en lui serrant la main ; par quel hasard?
— Ne m'en parlez pas, messire, répondit Jérôme en soupirant. Autrefois, je savais ce que je faisais, et quand je sortais d'un lieu pour aller dans un autre, j'avais toujours (juelques bonnes raisons pour cela. A présent, je vais où il plaît à Dieu ! Je ne m'en inquiète plus ! Je suis comme une horloge dont un enfant fait tourner l'aiguille avec le doigt, et qui sonne à tort et à travers, quoique l'ouvrier l'ait fabriquée pour aller juste.
— ]N'étes-vous donc plus au service du châtelain? demanda Placide. C'est pourtant un homme raisonnable, du moins, à en juger par les entretiens que j'ai eus avec lui, ajouta-t-il, oubliant que dans ces entretiens il avait fait à lui seul les frais de la conversation.
— Lui! dit Jérôme en élevant les épaules; il est comme tant d'autres, il porte un chapeau, mais c'est pour faire croire qu'il a de la cervelle. Dans le fait, si le bonhomme a jamais eu pour deux liards de bon sens, je crois que ses deux charmantes filles le lui ont fait perdre. A la vérité, il
n'en faudrait qu'une pour détraquer la meilleure léte.
— Vous parlez d'or-, maître Jëiôme, répondit Placide. Mais, de grâce, apprenez-moi une chose; le châtelain est-il ici?
— Sans doute, dit Gaschet; sans doute, il est ici, pour son malheur et pour le mien. Hier, après avoir échappé à la bagarre que vous savez, je lui disais : Messire, retournons à Beauséjour; voici l'été qui approche, il faut penser à la moisson. Il faut... Mais il m'a coupé la parole en me traitant de bélître, suivant son usage. Puis, il s'en est allé à Sorbiers, où il avait laissé ses filles.
— N'étaient-elles pas avec les bernardines? demanda Placide.
— Précisément, messire. En arrivant au monastère, je pensai que nous allions y passer au moins une semaine. Sur cette idée, je mets Pégase au râtelier, je m'en vais faire un tour à la cuisine, et après avoir mangé un morceau sur le pouce, je grimpe au grenier où l'on m'avait assuré que je trouverais quelques bouquins. Il y en avait, en effet, et des meilleurs; mais, ce qui faitpeu d'honneur au chapelain de la maison, ils étaient tout couverts de poussière et de toiles d'araignée. Je
les prends l'un après l'autre, je les nettoie, je lis les intitulés ; cela suCfit quelquefois pour apprécier le mérite d'un ouvrage, d'autant plus que bien des auteurs mettent tant d'esprit dans le choix d'un titre, qu'il ne doit guère leur en rester pour remplir le reste du livre. Bref, depuis quatre mois, je n'avais pas encore passé de journée plus agréable, si bien que je ne m'aperçus du temps qui s'était écoulé que lorsque je cessai d'y voir clair. Alors, je m'approchai de la lucarne, pour jouir du moins d^un reste de jour, car, lorsqu'on est sous le même toit que madame Sigolène, il ne faut pas penser à brûler de la chandelle. Tout à coup, messire, en jetant par distraction les yeux sur la campagne, qu'est-ce que j'aperçois? Les cheveux m'en dressent encore à la tête, rien que d'y penser. J'aperçois, à un bon quart de lieue, le châtelain de Beauséjour trottant vers le nord, en tête d'une procession de bernardines. Vite je descends les degrés quatre à quatre, et m'en vais droit à l'écurie; la porfe était fermée^ je l'enfonce. Jugez de mon étonnement! maître Pégase avait disparu tout comme s'il eût pris des ailes, de même que son patron fabuleux. Je cours à la cuisine, personne ; j'appelle, c'est l'écho qui me répond. Aus-
LA MASCARADE. QUi
sitôt, je mets mes jambes à mon cou, et je m'élance après les fuyards, au risque d'attraper une pleurésie.
— Où diable allaient-ils? dit Placide.
— Où ils allaient? ils allaient à Oullins. Madame l'abbesse était juchée sur Pégase. Mais toutes les nonnes marchaient à pied en disant leur chapelet; belle ressource contre les loups et contre les parpaillots, dont les bois sont remplis! Et pourtant c'était sous prétexte d'être plus en sûreté, qu'elles avaient quitté le couvent, qui avait de bonnes portes et de bons murs.
— F2nfîn, dit Placide, je vois avec plaisir que vous êtes arrivé jusqu'ici sans malenconlre.
— Grâce au ciel ! répondit maître Gaschet, et pour dire la vérité, une fois le danger passé, je n'ai pas été fâché de me trouver ici au milieu d'une armée de bons catholiques. J'étais rompu par la fatigue, et je jouissais d'avance du plaisir de m'étendre dans un lit un peu plus moelleux que ceux sur lesquels j'avais couché depuis un mois. Mais va-t'en voir s'ils viennent ! Voilà madame Cunégonde qui apprend que monsieur de Nemours doit donner un bal demain au soir. Aussitôt elle ne ressent plus ni fatigue ni sommeil; elle s'en va réveiller le châtelain qiii ronflait déjà, et il faut
f.ri AYMÉ VERD.
que le l)onlK)nnne se lève pour et coure au village pour acheter des robes, des rubans, des perles, car madame Cunégonde veut danser.
— Dieu nous préserve ! s'écria le bachelier en faisant le signe de la croix, cette fille a donc le diable au corps. J'espère que madame l'abbesse ne souffrira point ce dérèglement; une novice!
— Novice! murmura Gaschet, je ne sais si elle Ta jamais été, mais je vous jure qu'à présent elle ne l'est point et n'a nulle envie de l'être. D'ailleui's, quand une fille veut danser, voyez-vous, il n'est abbesse ni grilles qui la pourraient retenir. Le châtelain a donc été obligé de dépenser une belle année de son revenu pour parer ses héritières, car il espère qu'à ce bal elles pourront trouver, comme on dit, une bague à leur doigt. A cette heure, elles sont occupées à préparer leur toilette.
— Je pense, dit Placide, qu'elles sont allées dans un lieu profane pour se livrer à cette œuvre du démon. Je ne les ai vues ni au réfectoire ni à la chapelle.
— Ah bien oui! dit Gaschet, elles taillent leurs robes, se disputent à qui sera la plus belle; cela leur tient lieu de souper, de prières et de tout.
Mais je ne m'en soucie guère, et ce n'est pas de cela que je me plains.
— Par saint Thomas ! qu'y a-t-il encore ?
— Il y a, messire, que, non contentes de danser, elles veulent faire danser leur père et me faire danser aussi, moi, Jérôme Gaschet, philosophe pythagoricien. J'ai eu beau leur faire des représentations, elles n'ont pas voulu en démordre; mais, mesdames, leur ai-je dit, je ne sais point danser. — Eh bien , maître Jérôme, quand nos robes seront terminées, nous vous donnerons une leçon, m'a répondu madame Cunégonde. — Mais...
— Paix ! s'est écrié alors le châtelain ; et, me tirant à l'écart, il m'a dit quelques mots à l'oreille, qui ont coupé court à mes refus. Que voulez-vous, messire? il est plus aisé à un fou de faire déraisonner un sage, qu'à un sage de faire raisonner un fou. Le pauvre homme a peur que ses deux filles ne trouvent pas un cavalier, comme cela leur est arrivé, dit-on, à plus d'une fête où elles n'ont pas plus remué le pied que les figures peintes sur les tapisseries. Elles sont belles pourtant, et doctes, je m'en flatte; mais les jeunes gens d'aujourd'hui, comme je l'ai dit souveht au châtelain, ne font danser les belles que dans l'espoir de faire
danser plus tard leurs ëcus. Quoiqu'il en soit, c'est un grand crève-cœur pour un père de voir ses filles oubliées dans un coin, tandis que tout saute autour d'elles; et bien qu'il n'en laisse rien paraître, car il est trop fier^ je l'ai devine dans ses yeux, du temps qu'il me parlait. Pouvais-je reluser? Qu'eussiez-vous fait à ma place?
— Par saint Thomas ! dit le clerc èmu par cette idée, je crois, sur ma foi, que j'aurais pris cette nuit ma première leçon de danse, quoique ce soit un gros péché. ^
En ce moment, la conversation de nos savants fut interrompue par l'arrivée de deux personnes qui entrèrent par deux portes différentes. . Cunégonde, vêtue d'une robe de soie jaune, mais moins jaune que son teint, parut à l'huis de gauche, et fit signe à l'escholier de la suivre. Une sœur laie, portant un flambeau à la main, parut du coté opposé, et dit au bachelier :
— Mon révérend, votre lit est bien bassiné et bien chaud. Vous trouverez devant le feu une tasse d'hypocras que madame la prieure a préparée elle-même. Vous la boirez en vous couchant. Cela vous procurera un doux somme. Tenez, prenez le flambeau. Je vous souhaite une bonne
nuit, mon révérend. Ne m'oubliez pas dans vos prières.
Lorsque le bachelier fut parti, la nonne traversa sans lumière plusieurs corridors, et s'en alla à la cuisine, où elle trouva une troupe de mendiants qui étaient venus demander l'hospitalité au monastère.
— Allons, braves gens, leur dit-elle, avez-vous fini de souper? Suivez-moi; je vais vous mener à la grange où vous dormirez comme des bienheureux. Je vous aurais bien donné de bons lits, comme à l'ordinaire; mais nos pauvres sœurs les bernardines, qui sont arrivées ce matin, les ont pris, et il n'y a plus de place, sinon à la grange. Mais où donc est cette bohémienne qui est arrivée, il y a une heure? Elle ne peut pas aller avec vous ; je lui céderai mon lit, et je dormirai sur une chaise. Où êtes-vous, petite? Je ne la vois plus. Serait-elle partie ?
— Elle est partie^ ma sœur, répondit d'une voix légèrement émue une jeune novice qui avait présidé au repas des mendiants.
— Que son bon ange l'accompagne! dit la vieille religieuse avec un soupir. Mais je ne vois pas non plus le sabotier, ni le jeune homme qui l'accom-
pagnait. Savez-vous ce qu'ils sont devenus, sœur Sainte-Claire?
— Ils sont partis, ma sœur, répondit la novice, dont rémotion était si forte, qu'elle frappa la vieille nonne. Ils sont partis, et je souhaite aussi que leur bon ange les accompagne.
— Doux Jésus! ma sœur, qu'avez-vous ? Il me semble que vous tremblez. Voilà ce que c'est, mon enfant, que d'avoir voulu veiller, après avoir voyagé toute la nuit. 11 faut aller vous mettre au lit sur-le-champ.
— Non, ma sœur, répliqua la novice; il faut que je voie à l'instant maître Placide Gouttenoire.
— C'est impossible^ ma sœur, impossible jusqu'à demain. Le cher frère en Dieu est endormi.
— En ce cas, ma sœur, je vous prierai de me conduire à la cellule de madame la prieure. Il est nécessaire que je lui parle.
— Comme vous voudrez, mon enfant ; je suis à vous dans deux minutes. Je vais seulement jusqu'à la grange.
— C'était lui ! dit la novice à voix basse, lorsqu'elle se vit seule dans la chambre ; c'était luimême! j'avais peur qu'il ne me reconnût sous
mon voile. Mais que vient-il (aire ici? Pourquoi ce déguisement ! Oh I j'en suis sure, j'en suis sure; Aymé est à OuUins, et ses jours sont de nouveau menacés. Que faire! comment le prévenir? Oh! mon Dieu ! mon Dieu ! inspirez-moi !
Tandis que Blanche, car c'était elle, et le lecteur Ta sans doute deviné, tandis que Blanche de Sassenage se livrait à ses inquiétudes, le comte et Philibert s'en retournaient au village. Ils n'étaientpas seuls. La bohémienne, qui n'était autre que dar^e Cicindelle, était sortie avec eux. Durant le temps qu'ils avaient passé au monastère, ils avaient ap- ]»ris ce qu'ils désiraient savoir, c'est-à-dire la demeure d'Aymé Verd. Ils avaient appris, en outre, par des mendiants qui avaient rencontré le jeune archer, que ce dernier n'avait point vu le duc de Nemours, et ne pourrait le voir que le lendemain pendant la fête. Sur ces données, ils formèrent un complot dont on verra bientôt le développement. Il nous suffira de dire, quant à présent, qu'en arrivant au village, le comte acheta un magnifique costume de Sarrasin, et fit écrire par Cicindelle le billet qu'on a lu dans le chapitre précédent, billet qui fut remis secrètement avec le costume dans la chambre d'Avmé Verd.
fiU AYMÉ VERD.