A MâTÂ. <S
rêves, lorsqu'on voit apparaître un ami défunt, ou quelqu'un dont on était séparé, pendant la veille, par des murs épais ou par une longue distance. L'inconnue s'arrêta enfin, mais non dans un endroit solitaire, tel que l'eût choisi Aymé Verd, s'il en eût été maître; elle s'arrêta dans un salon animé par la présence du jeune prince, et où semblait présider le dieu Cornus en personne, tant la gaieté y était vive et bruyante. Elle se glissa légèrement derrière un rideau, monta sur un balcon qu'on avait laissé en tr'ouvert à cause de la chaleur, et, ôtant son masque, découvrit son visage doucement éclairé par la lumière qui passait à travers les rideaux. Aymé la contempla un moment, immobile, muet, le cœur partagé entre la surprise et la joie. Il avait reconnu mademoiselle de Sassenage.
— r Vous ici. Blanche? lui dit-il, dès qu'il put se faire entendre. Vous à Oullins, dans ce costume, près de moi? En vérité, je ne m'attendais pas à ce bonheur. Mais d'où venez-vous ? Comment vous trouvez-vous à cette fête, car c'est une véritable fête pour moi maintenant?
— C'est pour vous, messire, pour vous seul que j'y suis venue, répondit Blanche avec émotion, et
en s'asseyant. sous iii) myrte qui parfumait le balcon. C'est pour vous avertir d'un grand danger qui vous menace. Ecoutez-moi, messire, ajoutât-elle en baissant la voix : vous êtesentouré d'assassins. Gardez-vous de faire un pas hors de celte salle, n'importe sous quel prétexte. Ici, je l'espère, la présence du prince vous servira d'égide. N'écoutez pas les perfides sirènes dont la voix cherchera à vous séduire. Ne vous hasardez pas sous l'ombre des jardins. Il faut, il faut, messire, que vous restiez dans cette salle jusqu'au jour.
Cet avis venait sans doute trop tôt pour frapper l'attention du jeune gentilhomme, et le distraire des pensées plus douces qui l'occupaient. Il le reçut avec indifférence et ne parut touché que du plaisir de revoir celle qu'il aimait. Jamais porteur de bonnes nouvelles ne fut accueilli comme Blanche le fut en ce moment.
— Comme je suis heureux ! lui dit Aymé en la regardant avec tendresse. Il me semble que je fais un songe et j'ai peur de me réveiller. Dites-moi, Blanche, est-il bien vrai que ce soit vous? Mes yeux ne me trompent-ils pas.^ Parlez encore, que je vous entende. Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez venue ici pour moi seul ?
— Sainte Vierge! dit la jeune fille en joignant les mains^ il ne m'a pas compris. Je tous répète, messire, que vos ennemis sont ici et qu'ils cherchent à vous attirer dans un piège, pour vous faire mourir. M'entendez-vous ?
— Oui, oui, c'est bien là sa voix, dit Aymé en se parlant à lui-même. Je la reconnais. Elle surpasse en douceur la musique la plus douce. Voilà bien sa main, ajouta-t-il en serrant la main de Blanche dans la sienne. Qui m'aurait dit cela ce matin ?
— Avmé ! Avmé! s'écria Blanche troublée malgré elle, à quoi pensez-vous ? Voulez-vous me faire repentir d'être venue ici? Je vous parle de choses graves, d'une chose dont la seule idée me glace le cœur; le plus brave chevalier pâlirait en apprenant la nouvelle que je vous apporte. Mais il semble que vous soyez sous un charme, et que les mots que je prononce changent de sens en passant par vos oreilles.
— Hélas ! dit Aymé en se rapprochant de mademoiselle de Sassenage, n'avons-nous pas autre chose à nous dire? Qu'importent les dangers que je puis courir! Je suis désormais comme l'oiseau qui trouve un piège sur chaque buisson où il se
pose. Mais cela n'empéclie pas Toiseau de chanter quand il est avec sa compagne; serai-je plus timide que lui ?
— Messire, dit Blanche en se levant avec agitation, sortons d'ici. Il faut que je parte. Je ne puis rester plus longtemps dans ce château.
Aymé, qui tenait toujours la main de Blanche dans la sienne, retint lajeune fille et la força doucement à se rasseoir.
— - Laissez-moi, lui dit-il, laissez-moi jouir du bonlieur de me sentir auprès de vous. Qui vous presse de partir ? Nous sommes si bien ici! Voyez comme la nuit est belle, comme les étoiles sont brillantes ! Restons ici jusqu'à l'aurore ; elle viendra si vite! Non, ne vous éloignez pas, je vous en conjure ; à présent que je vous ai revue, il m'en coûterait trop de vous quitter, surtout sans vous avoir dit...
— Assez ! dit Blanche en retirant sa main , tandis qu'une vive rougeur se répandait sur son cou et sur ses épaules. Vous oubliez, messire, que celle qui vous parle n'est plus Blanche de Sassenage, qu'elle est désormais la sœur Sainte-Glaire. Les ornements mondains dont je suis revêtue ont pu causer votre erreur. Mais en changeant
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d'habits, je n'ai point changé d'état, et je vous déclare que je ne puis vous entendre si vous continuez à me parler de la sorte. Aymé, poursuivitelle d'un ton plus doux, ayez de la raison, ayez du courage. Si ma main, si ma volonté eussent été libres, si j'avais eu un époux à choisir sur la terre, je pense que je puis^à présent vous dire cela sans péché (en parlant ainsi Blanche baissait les yeux), je n'en aurais pas choisi un autre que vous. Dieu ne Ta pas voulu ; que sa volonté soit faite I Regardez donc comme morte, comme n'existant plus, la jeune fille que vous avez connue à Montmaur; supposez qu'elle repose dans le cimetière et qu'une croix s'élève sur sa tombe. Ne me disiez-vous pas tout à l'heure que vous pensiez faire un rêve ? Eh bien , oui, c'en est un que vous faites. La personne qui est devant vous ne conserve pas, ne doit pas conserver dans son cœur la moindre étincelle des feux terrestres qui l'animaient naguère; et s'il en était autrement, ce serait la dernière des pécheresses. Persuadez-vous, messire, que vous avez sous les yeux une morte^ à qui il a été permis de soulever la pierre du sépulcre, non pour séduire les vivants par une beauté trompeuse, non pour subir de nouveau elle-même les épreuves de la tentation,
mais seulement pour vous apporter de Taulre monde un avis salutaire.
Ces mots furent suivis d'un assez long silence, pendant lequel Aymé essuya quelques pleurs qui coulaient le long de ses joues. L'entietien recommença ensuite sur un ton plus giave; Blanche apprit à Aymë ce qui lui était arrivé depuis leur dernière entrevue, et lui;, de son côté, fit le récit de ses aventures, sans oublier de confier à sa sœur, ainsi que mademoiselle de Sassenage lui avait permis de l'appeler, le motif de son voyage à Oullins, et le regret qu'il éprouvait de ne pouvoir approcher le duc de Nemours. Durant cet entretien, plein de mélancolie, les deux amants furent plus d'une fois sur le point d'oublier leurs sages résolutions, et quelques soupirs, quelques mots plus tendres que les autres, quelques serrements de main involontaires, purent convaincre Aymé que la prétendue morte était encore plus vivante qu'elle n'aurait voulu le paraître. Hâtons-nous de direici, de peur de scandaliser personne, que mademoiselle de Sassenage n'était point engagée à Dieu d'une manière irrévocable; quoique résolue à embrasser la vie claustrale, pour se soustraire aux per- 3écutions de son cousin Renaud,elle n'avait encore
prononce aucun vœu devant Tautel, et dans le
cours de la conversation qu'elle eut avec Aymé
Verd, elle lui fit même la promesse de différer d'un
an ce vœu fatal. Elle crut devoir accorder ce terme
aux prières du jeune gentilhomme, bien qu'elle
fût convaincue que le temps ne changerait rien
aux dispositions du baron de Montmaur, et que
les mêmes obstacles qui la séparaient alors de son
amant subsisteraient dans une année, et même
après plusieurs années. Ils causaient ainsi depuis
une demi-heure environ, lorsque Blanche aperçut
tout à coup à Textrémilé du balcon deux hommes
masqués qui semblaient s'entretenir d'un air de
mystère. Elle tressaillit, et, ayant rattaché son loup
avec précipitation, elle entraîna Aymé dans la salle
de bal.
— Qu'avez-vous , Blanche , lui demanda l'archer, je crois que vous tremblez ?
— Oui, je tremble, répondit-elle en promenant les yeux autour de la salle avec terreur. Tous ces visages masqués me font peur. Tous ces poignards, toutes ces épées, me glacent le sang dans les veines. Oh ! quelle fête ! quelle fête ! Je crois voir partout des assassins.
— Et où sont-ils? demanda l'archer. Je ne vois
ici que des gens occupés à se divertir, et qui ne pensent guère à nous.
— Où ils sont, messirePEh! le sais-je? Ils sont partout, auprès de nous peut-éire, épiant le moment où ils pourront vous frapper sans être vus. Mon Dieu ! je voudrais être loin d'ici; j'avais promis à la supérieure de rentreravant minuit. Mais à présent, je sens que je ne puis vous quitter. Oui, ajouta-t-elle en serrant le bras de l'archer, je resterai avec vous jusqu'au jour. Je veillerai sur vous; je vous servirai de bouclier contre vos ennemis !
— Mes ennemis! dit Aymé en souriant. Croix- Dieu ! je les appellerai désormais mes meilleurs amis. IN'est-ce pas à eux que je suis redevable du plaisir que je goûte en ce moment ? Sans eux, vous aurais-je revue? Saurais-je sans eux que vous m'aimez ? Qui ne voudrait avoir des ennemis semblables à ce prix-là ?
Blanche n'entendit pas ces derniers mots. Elle observait les mouvements d'un cavalier qui lui était devenu suspect, par l'obstination avec laquelle il semblait tenir ses regards attachés sur elle et sur son compagnon. Il était vêtu en montagnard tyrolien, costume qui faisait ressortir avantageusement le» heureuses proportions de sa taille; sa toque
était surmontée d'une plume d'aigle ; il portait une veste courte, brodée d'argent, et sous la veste un gilet rouge. A en juger parla peau fine et blanche de son cou et de ses mains, par son allure vive et dégagée, ce devait étreunhommejeuneencore, et de sang noble. Les dentelles et les perles fines qui ornaient ses habits donnaient à croire qu'il était riche. Assis sur un fauteuil, à l'extrémité de la salle, la main droite sur le manche d'un poignard qui sortait à demi de sa ceinture, il s'entretenait d'un air distrait avec deux ou trois autres cavaliers, et suivait des yeux toutes les allées et venues de l'archer et de sa compagne. Celle-ci, à la fin, fut si effrayée de ce manège, qu'elle ne put s'empêcher de communiquer ses soupçons à Aymé Verd.
— Messire, lui dit-elle en lui montrant du doigt, à la dérobée, le montagnard tyrolien, voyez-vous cet homme ?
Aymé jeta les yeux sur le masque et reconnut le duc de Nemours.
— Croix-Dieu! dit-il, de tous les fous qui sont ici, je puis vous assurer que c'est le plus fou. Depuis l'ouverture du bal, il n'a pas cessé de danser.
— Dans les lieux, dans les temps ou les honnêtes gens sont dans l'affliction, reprit Blanche, il est na-
tu rel que les méchants se réjouissent. Mais voyez comme cet homme nous regarde! Grand Dieu! ne passons pas près de lui! Restons ici, Aymé, restons ici.
Le ton d'alarme dont elle prononça ces paroles fit devinera l'archer les soupçons de mademoiselle de Sassenage. Il eut de la peine à retenir un éclat de riie. et s'empressa de rassurer son amie en lui faisant connaître sa méprise.
— Le duc de Nemours ! dit Blanche avec étonnement. En éles-vous bien sûr, Aymé ! Mais pourquoi nous regarde-t-il ainsi?
— Il n'y a que vous qui puissiez ne pas le deviner, répondit l'archer en souriant. Belle comme vous l'êtes, est-il surprenant qu'on vous admire?
— Vous n'êtes pas venu ici, Aymé, pour faire des compliments, ni moi pour en entendre, répliqua la jeune fille avec gravité. Puisque c'est là le duc de Nemours, songez à la mission que vous avez à remplir.
— Son Altesse ne voudra pas m'écouter, dit l'archer. Je crois que je ferai aussi bien d'attendre à demain. D'ailleurs, je vous avoue qu'à présent, si le prince m'ordonnait de partir, je ne sais si j'aurais la force de lui obéir.
— Je ne vous reconnais plus, Aymé, s'écria Blanche. Il faut que ce lieu soit maudit, et que la léle tourne a quiconque y met le pied.
— Nous avons si peu de temps à passer ensemble ! reprit Tarclier, dont Famour faisait taire en ce moment la raison. Voulez-vous me priver des rapides instants de bonheur qui me restent encore ? D'ailleurs, ajouta-t-il, croyant faire par là une vive impression sur l'esprit de Blanche, la précipitation nuit souvent aux plus grandes entreprises; il ne sert de rien de se presser, le tout est d'arriver. Si les gens dont vous m'avez parlé me voient sortir, ils me suivront, et dans le cas où je viendrais à succomber, croyez-vous qu'ils porteront eux-mêmes au baron des Adrets le message dont je serai chargé? Si je pars en plein jour, au contraire, le succès de mon voyage est certain; et je ferai telle diligence, que j'aurai bientôt regagné le temps perdu, si les heures que je passerai avec vous peuvent s'appeler du temps perdu.
— Plus je vous écoute, messire, moins je vous comprends. Vous êtes brave, et si quelqu'un vous entendait, il vous prendrait pour un lâche. Quant a moi, que la sainte Vierge me pardonne ! je vous aime comme une mère, comme une sœur, plus en-