‹ Aymé Verd (volume 2)Chapitre 20 sur 52 · III · texte numérisé non relu

III

C4à AYMÉ VERD.

corc peut-être. Les dangers que vous courez m'ont fait oublier plus d'une fois la réserve et la timidité de mon sexe, que dis-je? les devoirs même que devait m'imposer le saint habit que je portais. Mais quand il s'agit de rendre la paix à un peuple désolé, vos dangers personnels ne me touchent plus; dussiez-vous mourir sur la route, je vous dirais: partez! et, au besoin, j'attacherais moimême la selle et la bride de votre cheval.

— Vous êtes un ange, ma sœur ! dit Aymé avec enthousiasme. Vous me faites honte quand vous parlez ainsi. Mais j'ose dire que vous vous adressez à quelqu'un qui n'est pas indigne d'entendre ce langage.

En achevant ces mots, Avmé s'inclina devant mademoiselle de Sassenage, et se disposa à aborder le duc de Nemours. Mais avant de voir les suites de cette démarche, nous allons retourner sur le balcon, auprès des masques dont la présence avait effrayé notre héroïne.

— Eh bien, dit l'un d'eux en arrivant sur le balcon, et en s'adressant à un nain difforme qui le suivait; qu'y a-t-il de nouveau? L'appât élait-il bon ? Le poisson a-t-il mordu à la ligne ?

— Oui, docte astrologue, répondit le nain en grandissant à vue d'œil, de telle manière que la robe rouge qui lui cachait les talons lui remonta bientôt au-dessus des genoux; oui, tout a marché d'abord selon vos vœux. Maudite posture, ajouta-t-il en passant la main sur ses mollets; j'ai les jambes engourdies et le dos rompu. Comment donc les courtisans peuvent-ils faire, eux qui, dit-on, rampent ainsi tout le long du jour?

— Trêve de folies ! dit l'astrologue d'un ton impérieux. Le jeune homme a-t-il suivi dame Cicindelle? Sont-ils dans le pavillon? Paques-Soles ! je crains que la drolesse ne prenne plaisir au jeu et n'oublie de verser dans la coupe de son amoureux la liqueur que je lui ai donnée? J'ai beau regarder, je ne vois point de lumière aux fenêtres du pavillon.

— Il n'est pas probable qu'il y en ait, répondit le diable, à moins que dame Cicindelle n'ait jugé à propos de mener là-bas un autre cavalier^ pour manger votre souper et voir si votre lit est plus ou moins doux que la mousse des bois. Il est vrai qu'on peut fort bien souper et rire sans chandelle; cependant...

— Un autre cavalier! s'écria le magicien avec

colère. Maître Pliilibcrt, si vous ne voulez pas que je vous jelle du haut en bas de c*e balcon, ne vous jouez pas de moi. Soyez bref et clair. Qu'est-!l arrivé ?

— Croyez-vous^ messire^ que j'aie envie de badiner? répondit maître Philibert. Je fais à mauvais jeu bon visage; mais au fond je ne m'amuse guère plus qu'aucun des hôtes de ce château. Je voudrais avoir la puissance de Satan, aussi bien que j'en ai les cornes

— Et la malice, ajouta le comte. Mais au fait?

— Au fait, messire, lorsque j'ai vu le pigeon roucouler auprès de la colombe, je me suis rendu au pavillon, selon vos ordres. Le lit était Aiit, la nappe était mise ; j'ai renvoyé les valets et je suis resté seul, pour servira table nos galants. Je les attendais d'une minute à l'autre, et en considérant le petit flacon d'opium qui était sur le cabaret, je me disais que^ s'il eut été rempli de certain élixir préparé par maître Prunelle, l'archer n'en aurait que mieux dormi, et d'un sommeil dont il ne se fût jamais réveillé.

— - J'y avais pensé avant toi, dit le comte.

— Je m'en doutais, messire ; aussi, malgré la tentation ^ n'ai-je débouché aucun flacon , de

crainte de méprise. Mais lundis ({ue je faisais mes réflexions, j'entends frapper deux petits coups à la porte. Je me liate d'aller ouvrir, et que vois-je? notre bohémienne toute seule.

— Seule ! et qu'était devenu larchei? demanda le comte.

— Il a eu assez mauvais goût pour s'attacher aux pas d'une autre belle, avec laquelle il danse peut-être en ce moment.

— Ainsi voilà tous nos plans renversés, dit le comte. Ventre-bleu! il n'en sera pas ainsi. Où est Cicindelle?

— Elle voulait souper avec moi, mais vous pensez que je n'en avais guère envie, ne sachant pas comment les plats pouvaient être assaisonnés. Je la ramenai dans le jardin, et nous vous cherchions pour vous rendre compte de ce qui s'était passé ; mais chemin faisant, un beau cavalier lui a offert la main et l'a invitée à danser. J'ai eu beau lui parler à l'oreille et la tirer par sa robe, elle ne m'a pas écouté; la bohémienne s'est sauvée avec son cavalier, et m'a laissé même son écharpe dans la main. A cette heure, la voilà dans son élément; elle sautera tant qu'il restera ici un musicien pour

ballrc la mesure, tant (\u\\ restera un ecervelé comme elle pour lui faire vis-à-vis.

En ce moment, un jeune page du duc de Nemours passa la léte entre les rideaux et appela l'astrologue.

— C'est toi, Fidelio? lui dit le comte.

— Avez-vous consulté les étoiles, signor? Hâtez-vous, Son Altesse s'impatiente. Elle attend votre réponse.

— Qu'elle aille au diable ! pensa le comte en suivant le page. Mais, ajouta-t-il tout bas, il flxut se plier aux caprices de cet ours de Savoie, sans quoi il serait capable de m'arraclier mon masque.

— Ah! ab! vous voilà^ savant docteur, dit le prince en voyant approcher l'astrologue. En vérité, votre science est grande, et vous m'en avez donné des preuves. J'ai prononcé le nom de Chalus devant madame d'Entremont; elle a rougi jusqu'au blanc des ,}eux, la traîtresse!

— Votre Altesse doit bien m'en vouloir, répondit l'astrologue. Les gens de mon métier, quand ils ont l'honneur d'approcher les princes, ont aussi la sagesse de ne leur dire que des choses agréables.

— Eh! que pouvait-on m'apprendre de plus

agréable? dit le duc en riant. Je te dois une récompense, docteur; si tu viens demain à mon lever, et qu'il te plaise de la demander, tu l'auras. Foi de gentilhomme ! je te placerai, si tu le désires, chez Sa Majesté la reine mère, qui est ellemême un peu versée dans l'astrologie, et qui fait grand cas des savants.

— Je ne mérite pas une si haute faveur, répondit l'astrologue. Qu'ai-je appris de si rare à Votre Altesse? Que pourrais-je apprendre à Sa Majesté? Que les femmes sont fourbes, et qu'il est dangereux de s'y fier? En vérité, c'est toute ma science, et je crois que sur ce point notre gracieuse reine en sait encore plus que moi. Votre Altesse ellemême ne pouvait l'ignorer.

— Aussi n'est-ce point de m'avoir répété ce vieux rabâchage que je te remercie ! repartit le duc. Quand tous les savants me le diraient, je n'en croirais rien. Je trouve, quant à moi, les femmes trop fidèles ; j'étais ennuyé depuis huit jours de la constance de madame d'Entremont. Si je te sais gré d'une chose, c'est de m'avoir fourni un moyen décent de rompre avec elle. Parlez-moi plutôt de l'inconstance des hommes! Tenez! voyez cet ingrat de Chalus! Avec qui danse-t-il?

— Parbleu ! muriiiura Philibert en regardant la personne que montrait le prince; c'est avec notre bohémienne.

— Illustre devin, reprit le duc, avez-vous consulté le firmament? Que disent les astres, touchant nos nouvelles amours? Pendant que vous étiez à votre observatoire, nous avons interrogé tous nos amis, pour savoir le nom de notre belle vestale. Aucun d'eux ne la connaît. J'espère que votre lunette vous aura mieux servi.

— Monseigneur, répondit l'astrologue, j'ai lu dans le ciel que la nouvelle dame de vos pensées tromperait vos vœux.

— Toujours la même chanson, dit le duc; tu ne sais pas ton métier, astrologue; moi, je te jure qu'elle sera fidèle. Mais voyons, qu'as-tu lu ensuite? Sais-tu qui elle est?

— C'est une personne de haute naissance, continua le prétendu magicien^ et de bonne renommée; modeste autant qu'elle est belle, et dont le cœur est aussi pur que les étoiles sont brillantes.

— Parbleu ! s'écria le duc, il suffit de la voir pour deviner tout cela. ïu n'as pas grand'peine à faire le sorcier. Je te demande seulement la première syllabe de son nom.

LA MAIA. G4a

— Adressez-vous à la jeune fille, monseigneur; elle vous le dira elle-même.

— Il y a longtemps que je l'aurais fait, répondit le duc. Mais elle n'est plus seule maintenant. Regarde-la. Quel est donc le cavalier qui est avec elle et qui lui parle si vivement?

Le comte tourna la léte vers l'endroit que lui indiquait le duc de Nemours, et frémit involontairement en voyant la jeune fille dont il était censé avoir tiré l'horoscope, donner le bras à Aymé Verd.

— Connais-tu ce jeune homme? demanda le prince, à qui le trouble de l'astrologue n'avait pas échappé.

— Monseigneur, répondit le comte après une minute de réflexion et après avoir échangé tout bas quelques signes avec son nain, ce que j'ai à vous dire de ce jeune homme ne peut être entendu que de Votre Altesse.

— Éloignez-vous, messieurs, dit le duc ; Fidelio, ordonnez aux musiciens de jouer l'air de la farandole.

— Monseigneur, reprit le comte d'un ton grave, quand tout le monde se fut éloigné, je vais vous donner un conseil dont vous ferez tel usage

CîiO AYME VERD.

qu'il plaira à Votre Altesse. Tenez-vous en garde contre ce jeune homme.

— Est-ce qu'il doit nous traverser dans nos amours? demanda le prince léger. Vive Dieu ! sire astrologue, vous saurez, pour votre gouverne, que nous n'avons pas coutume de craindre les rivaux.

— Je parle sérieusement, monseigneur, reprit le comte, et de choses plus importantes qu'une amourette. Si vous m'en croyez, vous tiendrez ce jeune homme à l'écart, et ne lui permettrez pas d'approcher de votre sérénissime personne.

— Est-ce que nos jours seraient menacés? demanda le prince.

— Je ne dis pas cela, monseigneur.

— Non, mais vous cherchez à me le faire entendre. Qui est ce jeune homme .^ Le connaissezvous?

— Son nom m'est inconnu, monseigneur; mais écoutez-moi jusqu'à la fin. Vous saurez qu'à la faveur du masque, des gentilshommes calvinistes se sont introduits sous votre toit. Un complot a été formé pour vous perdre, et ce jeune homme est le chef du complot.

— Ça î mon maître, dit le duc avec vivacité, parlez-vous en gentilhomme ou bien continuez-

LA MAIA. Gai

VOUS à jouer voire personnage d'astrologue ? Expliquez-vous.

— Je vous parle en ami, répondit le comte.

— En ce cas, levez votre masque, cl faites-vous connaître.

— Votre Altesse m'excusera, répliqua le comte. Si l'avis est bon, qu'importe qui le donne?

— Mais où avez-vous pris de tels renseignements? demanda le duc de Nemours.

■ — Je pourrais vous dire que j'ai lu cela dans les étoiles, mais il est temps de finir ce badinage. Le secret que je vous confie, je l'ai arraché par hasard à une femme, en lui disant la bonne aventure. Je suis venu ensuite vous trouver et vous ai conté l'histoire de Chalus et de madame d'Enlremont, uniquement pour vous prouver que j'étais assez bien informé^ et qu'on pouvait ajouter foi à mes paroles.

— En quoi consiste au juste ce complot ? dit le prince.

— On veut vous faire des propositions de paix de la part du baron des Adrets; du moins, c'est là le prétexte dont on se servira pour vous attirer dans quelque salle écartée. Là, on s'emparera de voire sérénissime personne, et le moins qui vous

puisse arriver, c'est d'être emmené captif au camp du baron. Si vous voulez déjouer celle intrigue, je conseille à Votre Altesse d'éviter toute conférence avec les gens qui ne vous seront pas particulièrement connus, ou du moins de ne pas prêter l'oreille aux paioles insidieuses de vos ennemis.

— Vive Dieu ! monsieur, s'écria le duc, il y a un moyen plus simple, c'est de faire arrêter surle-champ les traîtres que vous me dénoncez, à commencer par ce jeune homme. Holà! Fidelio! ajouta-t-il en appelant son page pour lui donner

ses ordres; oui, je m'en vais les faire ariêler

Mais non ! non! ce sont mes hôtes. Cela serait indigne ! S'ils sont venus ici dans des intentions coupables, c'est sur eux que la honte en rejaillira. Quant à moi, je ne veux seulement pas les connaître. Je vous remercie, néanmoins, de vos bons avis, sire astrologue. J'en ferai mon profit. Eh bien ! voilà que l'orchestre prélude. Dansez-vous la farandole? C'est une danse de ce pays que je veux introduire à la cour.

— Cela est parfaitement digne de Votre Altesse, murmura l'astrologue en saluant le prince et en s'éioignant avec Philibert.

En ce moment, Aymé s'avançait vers le prince.

Mais il peine eut-il prononcé quelques paroles, le (lue se leva en lui disant:

— Je vous demande pardon, monsieur, mais il n'y a ici ni altesse ni prince. Je ne suis qu'un simple gentilhomme comme vous ; le masque que je porte vous le dit assez.

— En place ! en place! dit-on de toutes parts, car les ménétriers venaient de donner le signal de la farandole.

Le duc, profitant de cette circonstance, salua l'archer interdit, et s'approchant de Blanche qui était restée seule dans un angle de la salle, il lui offrit la main pour la faire danser. Il accompagna ce geste de quelques paroles aimables qui auraient fait tressaillir d'aise toute autre femme ; mais Blanche, outre le dessein qu'elle avait formé de ne point s'associer aux divertissements profanes de la nuit, avait vu avec chagrin l'accueil qui venait d'être fait à son amant. Elle reçut donc le prince de telle sorte, qu'il se trouva presque aussi embarrassé et aussi interdit qu'Aymé Verd. Cédant ensuite à un mouvement de malice féminine, elle résolut d'accorder à l'archer la faveur qu'elle avait refusée à Jacques de Savoie, et se tournant vers lui :

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— Aymé, lui dit-elle, voulez-vous danser?

~=- Esl-ce tout de bon que vous parlez? répondit Tarcher avec feu.

' — C'est tout de bon, dit Blanche.

— Votre main, vite! prenons notre place.

Mademoiselle de Sassenage allait livrer sa main, lorsque, ayant aperçu dans un coin une jeune fille que tout le monde paraissait oublier, elle changea aussitôt de projet. Elle dit à l'archer qu'elle était ravie de le trouver si bien disposé, et lui montrant la jeune fille, l'engagea en riant h aller l'inviter. C'était, comme Aymé en fit la remarque, une véritable pénitence à imposer à un homme, car la personne en question n'était autre que Sigolène de Jarniost. Tandis que notre héros suppliait Blanche de le dispenser de cette corvée, une scène assez comique se passait à l'autre coté. Le châtelain avait invité Cunégonde, et se flattait que maître Gaschet, à défaut d'autre prétendant, inviterait la sœur cadette. Mais l^^honnéte escholier était aussi immobile qu'une statue. Les leçons qu'on lui avait données durant la nuit ne lui avaient guère profité ; il n'osait mettre un pied en avant, ni tourner la tète. On avait beau le presser,

le pîncerj le stimuler de cent manières, rien n'y faisait. ^

— Je TOUS ferai donner votre congé, maître Jérôme, lui dit Sigolène avec colère; vous n'êtes bon à rien. A quoi ont servi les peines que ma sœur et moi nous avons prises cette nuit? Autant aurait valu laver la tête à un âne.

— Damoiselîe^ répondit Gaschet, ne vous fâchez mie ; il y a dix ans que je vous enseigne riiistoire mytholo;^ique et vous n'en savez guère plus que le premier jour. Comment voulez-vous qu'en une nuit j'aie appris à danser?

■*—Je l'ai appris en une heure, maître Jérôme, dit Cunégonde.

— Et cela ne m'étonne point, damoiselle, repartit l'escholier. Il y a des gens qui ont leur esprit dans les mollets; moi, je l'ai da^is la tête.

— Danserez-vous, oui du non? s'écria le châtelain de Beauséjour.

— Non, mille fois non, répondit le philosophe au désespoir et en se cramponnant au fauteuil. Je ne le puis ; il me semble que j'ai aux pieds deux in-folio en guise de chaussure. Ne me pressez pas davantage, damoiselle ; je vous ferai danser demain, quand nous serons seuls dans votre cham-

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bre. Madame Cunégonde pincera de la guitare, dont elle touche si bien, et nous nous trémousserons tout à notre aise, sans témoins, ce qui est bien plus agréable, et sans craindre que personne ne nous marche sur les pieds.

— Tu danseras, te dis-je, s'écria le châtelain irrité ; bon gré, mal gré, tu danseras. Et tirant de sa ceinKire une baguette qu'il portait en guise de caducée, le dieu Mercure s'apprêta à en appliquer un coup sur les épaules de Tescholier. Celui-ci, voyant le péril, recouvra aussitôt l'usage de ses jambes, mais il ne s'en servit que pour prendre la fuite, ce qu'il fit avec une telle rapidité, qu'il renversa dans sa course deux ou trois personnes, aux grands éclats de rire de la compagnie.

Sigolène, le voyant parti, saisit son père par une main, tandis que Cunégonde le tirait par l'autre.

— Mon père, dit la cadette, c'est à mon tour, Cunégonde a assez dansé.

— En place, mon père, dit Cunégonde effrayée; on va commencer.

Le bon châtelain essaya de se débarrasser de Sigolène, car il pensait qu'en vertu du droit d'aînesse, il devait accorder la préférence à Cunégonde. Mais Sigolène n'ayant pas voulu lâcher prise, et

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étant aussi obstinée que sa sœur, il resta imnnobile, en proie à la plus vive anxiété. Il eût bien voulu les faire danser toutes deux à la fois ; par malheui*, l'usage s'y opposait. La dispute se prolongea au point que ni Tune ni l'autre n'aurait pu se mêler à la farandole, si l'archer, cédant aux prières de Blanche, ne se fût résigné à les tirer d end^arras en offrant sa main à Sigolène.

Bientôt la farandole commença (1)

(■I) 11 y a en cet endroit une nouvelle lacune dans notre manuscrit. Nous ne pouvons la combler qu'à l'aide de quelques notes éparses que nous avons trouvées sur une feuille volante, et qui sont comme l'esquisse des scènes qui devaient remplir la fin de ce chapitre. On a vu par la préface que les pages qui précèdent n'étaient elles-mêmes, dans la pensée de l'auteur, que l'ombre de ce qu'il se proposait de faire. Voici ces note^, telles qu'elles nous sont parvenues.

<f Description de la farandole. Arrivée du bachelier et du vieux Hojj^ues. Pourquoi ils sont venus. Le bachelier reconnaît dans la farandole la danse Cretoise... Le bachelier et le vieux Hugues dans la salle à manger...

« La danse est suspendue Blanche invite Aymé à danser. — Je ne

l'ai pas voulu tout à l'heure, lui dit-elle^ parce que mon devoir me le défendait. J'ai changé d'avis, et j'espère que Dieu me le pardonnera. Je vais faire comme Hérodiada, mais pour un motif que les anges mêmes a\oucraient. Connaissez-vous la Maïa ? — Oui. — Eh bien, donniz-moi voire main. Ils s'avancent ensemble au milieu du salon; l'orchestre n'avait pas cessé de jouer.

« Il jouait un air tour à tour vif et tendre, très-favorable à une vieille danse des montagnes, peu connue des grandes dames, et cent lois plus gracieuse que le menuet, le rigaudon et les autres danses à la mode. Aymé la dansait aussi bien qu'elle; profitant donc de la liberté qu'ofire une mascarade ils se placent au milieu de la salle, presque en face du m. ■',■!

siège élevé qu'occupe le prince, et commencent à exécuter la vieille bourrée dont nous parlons. Blanche y déploie toute» les (j;râcei dont la nature l'a douëe, et en même temps tine retenue, une modestie presque aussi passées de mode que la bourrée. Aymé ne devine qu à demi les iiileniions de son amie, cependant il la seconde à merveille. Bientôt on fait ccrde autour d'eux, et l'on entend courir dans la foule un murmure d'admiration. Le pas fini. Blanche fait une pr<;foiide révérence à Son Altesse et va s'asseoir ù la place qu'elle a quittée. Mais, comme elle l'avait prévu, le prince al'an donne son siège et s'empresse de venir la féliciter. Il s'assied même auprès d'elle pour la complimenter plus à son aise, et avec une chaleur qui témoigne de la sincérité de ses louanges. C'était précisément ce que Blanche attendait ; elle pique un moment la curiosité du duc par les saillies d'un esprit vif et enjoué , et quand elle est sûre de l'avoir aitachc, pour ainsi dire, au pan de sa robe, elle change de ton et parle des malheurs du Dauphiné, ré>eille en lui l'amour de la gloire un peu étouffé par l'amour du plaisir; enfin elle l'amène au point qu'elle n'a plus qu'un mot à dire pour le déterminer à accorder sur-le-champ une audience à l'envoyé du baron. Cette audience est courte^ le prince, jaloux d'Aymé, désirant continuer sou entretien avec Blanche, accepte toutes les propositions de des Adrets, et lui assigne un rendez-vous pour le lendemain à mi-chemin d'Oullins et de Romans. Il ordonne ensuite à Aymé de partir sur-le-champ, sans attendre la fin du bal. Aymé veut faire ses adieux a Blanche, mais il ne la voit plus : elle a disparu aux regards du prince comme aux siens.

a Cependant elle n'a point encore, quitté le bal. D'après le rôle que le nain a joué à l'égard d'Aymé Verd, elle a deviné que la robo de l'astrologue cachait le comte de Sassenage. Elle a cherché le magicien dans toute la salle, et l'a rencontré justement au moment où il se préparait à sortir sur les pas de l'archer. Elle se penche à son oreille et Tappelle par son nom. En s'entendant nommer, le comte demeure immobile de surprise.

« Voyons, beau magicien, lui dit Blanche, devinez qui je suis ? vous ne le pouvez pas. Eh bien , moi qui ne me pique pas d'être sorcière, je vais vous dire qui vous êtes.

— Parlez plus bas, dit le comte.

— Je parlerai bas, messire, dit Blanche, mais je vous préviens que vous êtes perdu s'il tombe un cheveu de la têle de ce jeune homme.

— Que voulez-vous dire ?

— Vous m'entendez bien ; ainsi je vais vous suivre, vous resterez

auprès de moi jusqu'au joir, et alors je vous dirai moi-même qui je suis. M

Le comlé dcoute ces paroles avec un dtonnement qui bientôt se changea en une sourde fureur. Il écoute, cependant, sans répondre, l'histoire de ses crimes que Blanche lui fait subir depuis alpha jusqu'à dméga. Le soleil se levait lorsqu'elle eut achevé cet épouvantable récit. Tous les danseurs avaient quitté la salle dans laquelle ils se trouvaient, et Blanche songeait avec joie qu'Aymé était sauvé, sauvé pour jamais. Le comte lui rappela alors la promesse qu'elle lui avait faite de se faire connaître; mais voyant qu'elle hésitait, il lui arracha son masque avec colère. Qu'on juge de sa surprise, lorsqu'il reconnut sa nièce. Il n'eut pas la force de prononcer une seule parole.

— Vous me connaissez maintenant, monsieur, lui dit Blanche. Je ne crains pas votre courroux. Je n'ai qu'un mot à dire, et votre perte est assurée. Si je ne le fais pas, ce n'est point par égard pour vous, c'est pa^r pitié. pour ma vénérable tante. Aller, monsieur, partout où vous serez, je veillerai sur vous, et vous me répondrez sur votre tête de la vie d'Aymé de Montmaur. »

En achevant ces mots. Blanche remet son masque et s'éloigne d'un pas solennel. •

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