‹ Aymé Verd (volume 2)Chapitre 41 sur 52 · AYME VI'IU · texte numérisé non relu

AYME VI'IU

En parlant ainsi, le pontonnier delaclia son bateau, y fit entier le comte, et bientôt le lourd ponton retenu parle câble de clianvre lutta avec peine contre le courant du fleuve, disparut au milieu des ténèbres, car la lune s'était voilée, comme si elle eût peur d'éclairer de sa lumière la scène qui allait se passer sur cette barque cbancelante.

Le lendemain, au lever du soleil, Aymé Verd sortit de la cbambre où il avait reposé pendant la nuit. Il s'était réveillé à plusieurss reprise; mais, comme la cloison et la porte qui le séparaient de la pièce principale étaient solides et épaisses, il n'avait entendu qu'un bruit confus de voix comme il n'est pas rare d'en entendre dans les botelleries. Lorsqu'il entra dans la salle, la porte était encore ouverte et la lampe brûlait sur la table. Au debors, les dernières traces de l'orage avaient disparu. Jamais plus belle matinée de juin n'avait succédé à une plus horrible tempête. L'air était frais, le ciel pur; le soleil dorait au loin les collines et commençait à jouer sur les flots du Rhône qui semblait couler plus doucement entre les aunes et les peupliers de ses rives. Aymé Verd, ému d'un pareil spectacle, ne put s'empêcher de souhaiter en luimême que l'orage de la guerre civile s'apaisât

comme celui qui bouleversait la veille toute cette riche campagne, et qu'un temps de calme et de repos lui succédât de même.

Après avoir formé ce vœu qui, contrairement au sort habituel des vœux de l'homme, devait bientôt se réaliser^ notre ami chercha le pontonnier afin de lui payer son gîte, mais il ne put le trouver ni dans la maison ni aux alentours. Il supposa qu'il était en ce moment de l'autre côté du fleuve où il avait conduit sans doute quelque voyageur; mais en s'approchant du rivage et en jetant les yeux sur le bord opposé, il ne put y découvrir personne. Il remarqua même avec surprise que le bateau avait disparu et que la corde du bac, rompue à son extrémité inférieure, flottait inutile au gré de l'eau. Étonné de ces circonstances et inquiet sur le sort du pontonnier, il resta au bord du fleuve, épiant avec l'attention la plus vive le moindre signe qui pourrait guider ses recherches ; mais les heures s'écoulèrent sans qu'il aperçut autre chose que les hirondelles de mer qui volaient à la surface de l'eau en poussant un cri plaintif. Il se décida donc à partir, après avoir laissé une pièce d'argent sur la table et avoir fermé la porte. Poursuivi néanmoins par une vague in-

SIO AYMK VEKD.

quiétude, il suivit le bord du Rhône en promenant ses yeux, dans toutes les directions avec IVspoir de découvrir le bateau de Confolens que les eaux pouvaient avoir emporté et jeté contre un écueil. Il se flattait d'arriver encore à tem^is pour porter secours aux malheureux passagers que contenait la barque.

Il n'avait pas encore fait une lieue de la sorte lorsqu'il vitj en effet, un ponton échoué sur le rivage au milieii d'une épaisse saulée. Il y courut aussitôt, mais le ponton était vide. Cédant à une horrible anxiété, il se mit à chercher autour de lui, tremblant d'apercevoir quelque débris plus regrettable du naufrage. Ses pressentiments ne l'avaient pas trompé ; à quelques pas de la barque il découvrit deux cadavres étroitement serrés dans les bras l'un de l'autre. Dans l'un d'eux il reconnut Bruno le pontonnier; quant à l'autre, il ne put voir d'abord ses traits; mais lorsqu'il eut soulevé les plantes aquatiques dont il était couvert, il recula de surprise et d'épouvante. Il venait d'apercevoir la figure mâle et dédaigneuse du comte de Sassenage.

— Grand Dieu! dit-il, ne serait-ce point là ta justice ! elle est lente, mais elle arrive. Puis rêve-

nant à des sentiments plus chrétiens, ou obéissant à celle vieille loi de la chevalerie qui ordonne de pardonner à un ennemi quand cet ennemi est mort, il ajouta : Si vous l'avez puni en ce monde, Seigneur, ne soyez pas trop sévère pour lui dans l'autre.

Aymé Verd confia ensuite les deux cadavres à quelques bergers accourus à sa voix, et -, mettant son cheval au galop, se hâta de se rendre à Valence pour prévenir les autorités compétentes et faire rendre les derniers devoirs aux deux naufragés.

Cet événement fut interprété de diverses manières par les nombreuses personnes qui voulurent bien en faire le sujet de leurs conversations à Valence, à Romans et dans les villages voisins. Les unes pensaient que la corde du bac s'était rompue fortuitement, et expliquaient d'une manière toute simple l'accident qui était arrivé. Les autres, et le lecteur partagera sans doute leur avis, ne voyaient pas la chose du même œil. Elles pensaient qu'on ne pouvait expliquer les diverses circonstances que la renommée avait recueillies sur la mort du comte de Sassenage, qu'en supposant un guet-apens. Maître Fournier^ le greffier de Romans, soutint même à ce sujet une

discussion qui lui fit le plus grand honneur parmi les habitués de l'auberge du Dauphin : il exposa, 1° que la corde du bac de Confolens clant toute neuve, n'avait pu se casser d'elle-rnéme , attendu que c'était le meilleur cordier de la ville qui l'avait fournie, et que ledit cordier assurait qu'elle aurait pu durer encore dix ans pour le moins, comme toutes celles qui sortaient de sa boutique; 2** qu'on avait découvert au fond de la barque une soupape faite de telle sorte, que la main de l'homme seule pouvait l'ouvrir; ladite soupape était ouverte! 3** qu'une lutte très-vive avait eu lieu entre Bruno et le comte, car le premier avait reçu trois ou quatre coups de poignard, et le second portait autour du cou une marque violette qui indiquait assez la vigueur avec laquelle le pontonnier l'avait serré. De ces faits et de quelques autres que nous n'avons pas besoin de rapporter, maître Fournier concluait avec plus de sagesse qu'on n'eût pu lui en supposer, que Bruno avait accompli enfin un vieux projet dont il avait parlé à plus d'une personne, à savoir de noyer quelque gros seigneur protestant en le passant dans sa barque. Placide ne manqua pas d'apporter son témoignage à l'appui de cette opinion.

Quant à Hugues Verd , il écouta la discussion en servant à boire à la ronde sans s'oublier, et la termina en disant : — Ventre-Mahom ! bien tué ou mal tué, le coquin est mort, c'est là tout ce qu'il me faut; je n'aurais pas été fâché d'aider sa vilaine âme à déménager; mais puisque le diable a emporté l'oncle et les neveux, il ne nous reste plus qu'à dire avec notre ami le bachelier : Nunc est bibendum , et.., et... Voyons, aidez-moi donc, sire clerc; étes-vous homme à laisser ainsi un verre à sa plus belle moitié ? ^

— C'est juste, pater Anchises, repartit le bachelier :

Nunc est bibendum, nunc pede libero Pulsanda tellus.

Maintenant il faut boire, maintenant il faut frapper la terre d'un pied léger.

Après cette citation, le couvre-feu ayant sonné, chacun se retira en son logis, et Hugues Verd partit sans plus tarder pour la ville de Grenoble où l'appelaient, dit-il, d'importantes affaires. Il se fit accompagner de maître Placide qui , étant un homme retors, pouvait assurément lui être d'un grand secours dans les visites qu'il allait faire à messieurs du parlement et à messieurs les gens du roi.

€ptl0igue.

Les curés tenaient autrefois, en France, des registres où ils insciivaient les dates des naissances, des mariages et des rnorts qui survenaient dans leurs'paroisses. On donnait le nom d'obit, ou d'o- * bituaire, à ceux de ces registres qui étaient destinés à conserver la mémoire des défunts à l'heure de leur dépait pour un monde meilleur. Nous avons été assez heureux pour nous procurer Tobituaire de la paroisse de Ladrieu-sous-Montmaur, lequel parait avoir été tenu avec une grande régularité, et pendant une longue suite d'années, par le même pasteur. Il nous suffira d'en donner ici quelques extraits, pour faire connaître au lecteur curieux la destinée des personnages les plus importants de notre histoire. Nous avions craint d'abord en l'ouvrant, et en lisant au-dessus du titre cette sentence lugubre :

Pallida Mars aequo puisât pede Pauperum tabernas regumque turres (< ) ;

{\) La Mort renverse d'un pied indifférent la cabane du pauvre et le palais du monarque. Horace^

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