‹ Aymé Verd (volume 2)Chapitre 40 sur 52 · UL · texte numérisé non relu

UL

nous venons de rapporter. Il voulut d'abord reprendre sa place auprès de la table et continuer la lecture qu'il avait commencée, mais son esprit était dans cet état d'agitation qui ne permet pas au corps de rester en repos. Il ferma donc le volume que sa main tremblante pouvait à peine tenir, et, se levant presque malgré lui, s'approclia de l'étroite fenêtre qui donnait sur le Rhône. L'orage était encore dans toute sa force. Le tonnerre grondait au-dessus de la maison, et la lueur des éclairs blanchissait par intervalle les carreaux de papier huilé qui garnissaient la croisée.

— Comme il lui ressemble! dit-il, ce sont les mêmes traits, le même regard sombre, la même taille haute et fîère. Si l'enfant existe encore, ne serait-ce point lui?

Cette pensée ne fit que traverser l'esprit de Bruno.

— Allons donc l ajouta-t-il, à quoi bon me tourmenter ainsi ? Qui peut reconnaître la goutte d'eau dans la mer et l'oiseau de passage qui s'est échappé de nos filets?

En disant ces mots le pontonnier passa la main sur son front avec effort et prêta l'oreille aux bruits qui se faisaient entendre au dehors.

— Pourquoi tremblé-je ainsi? dit-il après un moment de silence; j'ai vu les parpaillots s'emparer de ma maison et préparer la corde pour me pendre, et je n'ai pas tremblé. Je ne crains pas les larrons, ma porte s'ouvre la nuit comme le joui-, et cependant chaque fois que cette fenêtre s'éclaire, je deviens plus lihiide qu'un enfant, plus tremblant que la feuille.

Nous ne savons si une voix intérieure répondit à cette question , mais le pontonnier se tut et poussa un sourd gémissement. Enfin, peu à peu, ses idées semblèrent avoir pris un autre cours ^ car il s'avança vers la porte, et, âplès l'avoir ou-» verte toute grande, regarda un moment la pluie qui tombait.

— Pauvre Philibert L dit -il, je ne serais pas fôché qu'à cette heure il fût là-^haut dans sa chambre dormant sur les deux oreilles. H ne fera pas bon côuchet* dehors cette nuit, et Dieu sait où il aura trouvé un gîte !

Le pontonnier avait à peiiie achève ces mots, qu'il crut entendre à quelques pas au milieu des ténèbres une voix qui ressemblait à celle de son fils.

^ Père! J)ère! disait-elle, me voilà, né vous

mettez pas en peine. Je suis charme de voir que vous pensez a moi de temps en temps. Vous savez le proverbe : « Loin des yeux, loin du cœur; » mais vous êtes un brave homme et vous n'êtes pas si méchant que vous en avez l'air.

— Est-ce toi? coureur d'aventures, gibier de potence? s'écria Bruno qui n'avait pu retenir un mouvement d'inquiétude et de tendresse pour son fils absent, mais qui, en le voyant sain et sauf, avait retrouvé aussitôt toute sa colère et toute sa rancune. Que fais-tu là comme un renard qui rôde autour d'un poulailler? faut-il que j'aille te chercher et que je te fasse entrer ici à coups de bâton ?

— Chut! chut! au nom du ciel! répliqua Philibert: avez-vous besoin de sonner toutes les cloches pour mon arrivée ? Répondez-moi plutôt et à voix basse, comme un amoureux qui conte fleurette à sa belle: le jeune homme est-il couché?

— Quel jeune homme?

— Ce voyageur qui vient d'entrer il y a un moment.

— Que t'importe? vagabond, répliqua le pontonnier; oui, il est couché; mais, pour ce qui te regarde, j'ai bien envie de te fermer la porte

au nez, et de l'envoyer passer la nuit dans les marais^ afin de l'apprendre à courir la prétentaine.

Avant que Bruno eût pu exécuter cette menace, si toutefois il y avait songé un seul instant, Philibert s'était glissé dans la maison. Il se débarrassa promptement de la balle qu'il portait sur le dos, secoua ses habits qui étaient trempés de l'eau du ciel, et s'assit devant la table. Il savait que son père allait, selon une coutume invariable, commencer l'entretien par des reproches et des plaintes. Le pontonnier, en effet, après avoir fermé la porte, ne tarda pas à donner carrière à sa mauvaise humeur.

— Va-t-en, mauvais drôle, s'écria-t-il, va-t-en, je ne veux pas te voir; lu n'es jamais venu dans cette maison que comme un oiseau de malheur pour nrannoncer quelque chagrin. Que veux-tu cette .fois? Est-ce la dernière de mes pistoles? Viens-tu me dépouiller jusqu'à la chemise pour payer tes fredaines? Attends au moins que j'aie rendu l'âme, vagabond, et sois tranquille, tu n'attendras pas longtemps.

— Père, dit le colporteur en jetant un regard inquiet vers la chambre qu'occupait Aymé Verd,

VÔO AYMi: VEUD.

gronde/ lanl (ju'ii vous plaira ; mais, au uou» du ciel, ne parlez pas si haut.

— Oui! les enfants! reprit Bruno, les enfants! donnez-vous mille peines pour les éleverj chagrinezvous quand ils sont malades ; tirez-vous le sang des veines pour leur faire plaisir: sitôt qu'ils se croient assez grands pour voler de leurs propres ailes, ils vous plantent là et vous ne les revoyez plus que lorsqu'ils ont besoin de vous. S'ils sont gais et contents, d'autres que vous les voient rire; s'ils boivent une bouteille, d'autres que vous trinquent avec eux; c'est tout au plus s'ils se souviennent qu'ils ne sont pas venus au monde tout seuls ; mais quand ils n'ont plus ni sou ni maille, quand ils ont usé la semelle de leurs chausses et que les taverniers leurs refusent crédit, ah! pour le coup, la mémoire leur revient, et vous les voyez arriver tout penauds comme des gueux qui demandent l'aumône. Tais-toi , langue de vipère , ajouta le pontonnier en voyant que son fils ouvrait la bouche pour se justifier; tais-toi, et que Dieu te pu-» nisse de m'avoir laissé comme tu l'as fait pour vivre à ta guise et courir le pays avec des gourgandines.

— Prenez garde, père! interrompit Philibert,

VOUS allez trop loin, vous vous repentirez ensuite de ce que vous aurez dit.

— Non! non, reprit le pontonnier; si tu avais vécu avec moi , mes chagrins n'auraient pas été si lourds de moitié ; je n'aurais pas dépensé le peu d'argent que j'avais à payer les gens de justice, et à te sauver de la corde; entends-tu , vagabond ? Mais tu m'as abandonné comme une vieille barque à moitié défoncée et qui fait eau de toutes parts; tu m'as laissé seul comme si j'étais un lépreux ou unexcommunié, et j'auraispumourirsur mon grabat, sans avoir personne pour m'assister, après avoir eu autour de moi trois grands enfants et une femme. Va! va! malheureux, le diable te rendra tout le mal que tu m'as fait.

Tout en grondant de la sorte et en menaçant son fils de le laisser périr de faim et de soif, Bruno tira de l'armoire des provisions et une cruche de vin qu'il plaça sur la table avec deux verres. Cependant il n'avait pas encore exhalé toute sa bile, car il continua à gronder, même après avoir pris place en face de Philibert. Ce fut seulement lorsqu'il vit ce dernier laisser intacts les.mets qu'on venait de lui servir, et fixer de côté et d'autre des yeux hagards, ce ftit alors seulement que la ten*

dresse paternelle l'emporta tout à fait sur son vieux ressentiment. C'était la première fois qu'il arrivait à Philibert de refuser la nouriture que son père lui offrait.

— Qu'est-ce que cela signifie? s'écria le pontonnier en lui versant à boire; ne vas-tu pas te tourmenter à cette heure? crois-tu que je regrette le pain que tu manges ici? Allons, mordieu ! puisque cela te chagrine, ne parlons plus du passé. Ce n'est pas l'eau qui coule sous le pont d'Avignon qui brisera mon bateau et emportera ma traille. Quand une chose est amère, il ne faut pas toujours la remâcher; et bien fou est celui qui se gratte où il a mal. Voyons! mange un peu de cette anguille , bois un coup et conte-moi tes ennuis.

Philibert, qui semblait en proie à une agitation fébrile, refusa de manger, mais il vida coup sur coup plusieurs gobelets remplis jusqu'aux bords.

— Père, père, dit-il ensuite tandis que son visage changeait de couleur à plusieurs reprises, je ne suis pas venu ici pour rien. J'ai à vous parler, et Dieu m'est témoin que ce n'est pas d'une bagatelle.

— Eh! qu'attends-tu, mon garçon? interrompit Bruno frappé de l'altération qu'avaient subie les

traits de son fils; de quoi s'agit-il? As-tu quelque affaire avec ces coquins de douaniers? Les gens du roi se sont-ils mis à tes trousses? Ah! je t'avais bien dit que cela finirait mal ; mais parle, de quoi s'agit-il ? Crois-tu que je veuille abandonner le fils de ta mère, bonté divine! Je ne crains qu'une chose, c'est qu'il ne me reste pas assez d'argent pour les contenter, ces misérables !

— Non , gardez vos écus, père, reprit Philibert , il ne s'agit ni des douaniers ni des gens du roi. Écoutez-moi, ajouta-t-il en baissant la voix et en jetant de nouvuau les yeux vers la chambre d'Aymé Verd, croyez-vous qu'il puisse nous entendre?

— Qui donc? demanda Bruno.

— Pardieul le jeune homme le voyageur.

— La porte est bien fermée, dit Bruno; d'ailleurs je suis sûr qu'il dort, celui-là, malgré le bruit de l'orage.

— Eh bien....

Philibert voulut continuer, mais les paroles se refusaient pour ainsi dire à ses lèvres.- Enfin, il but une nouvelle rasade et se sentit plus maître de luimême, ïl n'osa pas néanmoins aborder la confidence qu'il voulait faire à son père, et, pour faire

7lii AYME VlilVD.

enlenclre sa pensée, il jugea à propos de recourir à cpielques détours, ce qui lui était d'ailleurs assez ordinaire.

— Père, dit-il, avez-vous connu Jean Liôlard, l'aubergiste de Valence, qui l'an dernier fut accusé d'avoir tué secrètement le sire de Coinmercy ?

— Oui, je l'ai connu, repartit Bruno en pâlissant ; mais qu'est-ce que cela a de commun avec ce que tu as à me dire ? Jean Liotard a payé sa dette aux hommes, et ce n'est pas à nous de le juger.

— On dit qu'il s'est repenti à sa dernière heure, reprit Philibert, et qu'il ira droit au ciel, comme s'il n'avait pas à se reprocher la mort d'un homme. Mais qu'avez-vous donc, père, ajouta-t-il en voyant le trouble du pontonnier, qu'avezvous?

• — Rien! rien! dit Bruno; parle, je t'écoute, mais laisse là Jean Liotard. Qu'y a-t-il besoin de s'occuper de lui et de troubler son repos?

— Pardieu ! reprit Philibert, qui parut satisfait de la réponse du pontonnier, je ne lui veux point de mal, je veux dire seulement que c'était un grand sot, et que^ si l'on a découvert la besogne qu'il avait faite, c'est bien sa faute. Quand on choisit l'heure propice, les murs n'ont pas d'oreilles,

TEL PEftE. TEL FILS. 796

la nuit n'a point d'yeux, et la rivière point de langue, pour répéter ce quelle a vu. Dieu merci! les morts ne parlent pas, et je n'en ai jamais vu sortir de dessous terre, pour porter témoignage devant la justice.

— Non ! ils ne sortent jamais de dessous terre, n'est-ce pas? dit Bruno. Quand on croit les voir, c'est une vision, et voilà tout, c'est la vision d'une tête malade, et il faut la chasser comme le vent chasse le brouillard du Rhône 5 mais ne songeons plus à cela, et dis-moi ce qui t'amène.

— Eh bien, poursuivit Philibert, après avoir vidé encore une fois son gobelet, j'ai fait un rêve cette nuit!

— Un rêve! s'écria Bruno ; te moques-tu de moi^ tête légère ?

— Non , non , reprit le colporteur, les rêves di-^ sent vrai souvent, et je vous ai entendu répéter plus d'une fois que la vie n'était qu'iin mauvais songe ; vous saurez donc ce que j'ai rêvé l'autre nuit^ Nous étions, vous et moi, assis auprès de cette table conune nous le sommes en ce moment; la pluie et le vent battaient le châssis de la fenêtre, et il y avait un voyageur endormi dans la chambre bleue.

— Après? dit le pontonnier.

— Après! vous voulez donc savoir ce qui arriva? poursuivit Philibert ; à quoi bon? les rêves sont des chimères comme le plaisir et le boniiour en ce monde, et il ne faut pas plus s'en occuper que du nuage qui passe et de l'eau qui s'écoule. Mais où en ètais-je? ajoula-t-il en se versant encore à boire et en vidant son gobelet comme s'il eût eu besoin d'y puiser plus d'assurance. Ah ! je me souviens , nous étions assis sur ces mêmes bancs; tout à coup nous entendons frapper à la porte; vous allez ouvrir, sans demander qui va là, et nous voyons entrer un homme, pâle comme la mort, lequel s'avance vers nous sans prononcer une parole, et dépose sur la table un gros sac d'argent dont le son nous fait tressaillir tous les deux.

— Hélas I dit Bruno en haussant les épaules, qui rêve d'or et d'argent doit s'attendre à misère pour le lendemain.

— Ne m'interrompez pas, reprit Philibert; l'homme au visage pâle tira ensuite de dessous son manteau des armes bien aiguisées et les mit à côté du sac d^écus, puis il nous montra la porte de la chambre bleue et nous crûmes comprendre

à un signe qu'il nous faisait nous crûmes comprendre que nous pouvions gagner en un moment toute la fortune que renfermait le sac.

— Et comment cela ? demanda Bruno qui ne put se défendre d'un horrible pressentiment.

— Je n'ai pas besoin de vous le dire, père, reprit le colporteur; le jeune homme dormait, il n'y avait, je crois, qu'à l'empêcher de s'éveiller.

Le pontonnier laissa échapper un sourd gémissement.

— Que croyez-vous que vous lui répondîtes, père? poursuivit Philibert avec un mélange de hardiesse et de frayeur. Ma foi, vous refusâtes d'abord tout net et voulûtes même le chasser; mais lorsque le vieux Sassenage eut étalé sous vos yeux trois mille écus tout neufs

— Sassenage ! s'écria Bruno en se levant avec agitation. Ah ! tout cela n'est pas un rêve, monstre d'enfer! Qu'est-ce que cela signifie? Ou l'as-tu vu, ce tentateur? Que me veut-il? Est-ce qu'il n'en a pas assez ? Que veut-il à ce jeune homme ? parle ! que lui veut-il? Il n'en a donc pas fini avec le sang? Il songe donc à en verser encore au moment de paraître devant son juge ?

— Allons! pensa Philibert en se levant, voilà

le moment difficile à passer, mais il n'y a pas de tempête qui ne s'apaise, et celle-là aura sa fin comme les antres. Écoutez, père, ajouta-t-il tout liant, les mille écus sont à Romans qui nous attendent. Mais vous voulez les gagner, j'en suis sûr; ainsi prenez votre hache. Vous avez appris à la manier en l-adoubant votre ponton. Quant à moi, j'ai là ce qu'il me faut.

En parlant ainsi, Philibert s'approcha de la balle qu'il avait déposée contre le mur. Malgré les efforts qu'il faisait pour surmonter son émotion, ses mains tremblaient tellement, qu'il eut de la peine à détacher les courroies qui retenaient le couvercle. Cependant il y réussit à la fin et tira du fond de son havre sac deux pistolets chargés.

— On en prend un dans chaque main, dit-il, vous verrez, ce sera laffaire d'une seconde. En un moment tout sera dit. Nous jetterons ensuite le corps dans le fleUve. La nuit est noire, le pays est désert. A coup sûr, quand le jour se lèvera, il n'y paraîtra plus.

— Tais^toi , misérable ! s'écria Bruno qui , en entendant son fîls , avait senti ses cheveux se dresser sur sa têtel; tu ne sais ce que tu dis. Il n'y a pas de nuit si noire, de fleuve si profond, qui

TEL PÊRÉ. TEL FILS. t«l*

puisse ensevelir le meurtre et la victime. Laisse ces armes! laisse-les, te dis-je ! Mieux vaudrait pour toi te jeter dans le Rhône et y périr d'une affreuse mort, quede frapper cet homme et de porter ce crimele reste de tes jours. Le vieux drôle t'a donc ensorcelé, toi aussi? Il t'a donc fait croire toutce qu'il a voulu? Encore une fois, que veut-il à cet enfant? Qu'a-t-il besoin de le tuer? Et s'il veut qu'il meure, pourquoi ne se charge-t-il pas lui-même de la besogne?

— Entre nous, dit Philibert, il parait que le jeune homme est le fils de Ponce IV de Montmaur, lequel... mais cela ne vous importe guère et nous fait perdre un temps précieux. Prenez la lampe, mon père, et ouvrez doucement la porte. Je vous promets de ne plus vous quitter d'un pas désormais; nous irons vivre où vous voudrez, nous boirons ensemble autant de bouteilles qu'il vous plaira, et je jouerai avec vous jusqu'à notre dernier écu. Mais auparavant il faut le gagner.

— Non! s'écria Bruno en se jetant entre Philibert et la porte de la chambre bleue ; non, cet enfant ne périra pas comme son père; mon fils ne sera pas un assassin, mon fils ne souffrira pas ce que j'ai enduré. Ah! s'il t'a jeté un charme, nous

irons trouver la sorcière ; si tu as besoin d'argent, nous vendrons le bac et tu en emporteras le prix, pour le dépenser à ta façon. J'irai mendier mon pain ensuite. Mais tu ne seras pas un assassin. Les assassins ne dorment plus, lesassassinsontpeurla nuit, ils ont peur le jour; ils craignent la lumière et les ténèbres, ils n'ont jamais un instant de repos, et ils souffrent d'avance tous les tourments de l'enfer.

— Père, qu'en savez-vous pour en parler ainsi? demanda Philibert.

— Ce que j'en sais? s'écria le pontonnier. Malheureux! connais-tu la main qui a porté à Ponce IV le premier coup? INon? Eh bien, cette main, la voilà! Dois-je en savoir quelque chose? Dis, réponds.

— Parbleu, répliqua Philibert, vous voyez donc bien qu'on n'en meurt pas; au reste, si vous avez des scrupules, laissez-moi faire, je m'acquitterai tout seul de la besogne.

En disant ces mots, le colporteur voulut repousser son père qui lui barrait le passage; mais Bruno, exaspéré, se jeta sur lui et, lui serrant la gorge avec une vigueur peu commune, le força à s'arrêter.

— Sacredieu ! vous m'étranglez, père ; lâchez-

moi, s'ëcria Philibert d'une voix étouffée. Mille écus, je veux avoir les mille écus. Ah!... ah !... vous m'étranglez. Lâchez-moi !

— Non, misérable! répliqua le pontonnier sans abandonner sa proie et en serrant au contraire avec plus de force le cou de Philibert, tu ne vendras pas ton âme comme j'ai vendu la mienne; non, tu ne vendras pas ton repos pour un peu d'argent qui s'en va comme de la fumée.

— Père! père! s'écria Philibert dont les yeux commençaient à sortir de leurs orbites; damnation ! me lâcherez-vous, vieux scélérat ! j'étouffe.

— Ah ! poursuivit Bruno sans Fécouler, tu veux marcher sur mes traces ! tu veux tuer un homme sans défense! tu veux tuer le fils comme j'ai tué le père ! tu veux tremper tes mains dans le sang ! Non! non! il y a assez d'un meurtrier dans la famille, ïu auras beau crier, tu auras beau te débattre comme un possédé, je te tiens, entends-tu, fils de Satan? je te tiens et je t'étranglerai, s'il le faut, plutôt que de te laisser faire un seul pas.

Cependant PhiHbert sentait qu'il allait perdre la respiration ;il chercha à se dégager par un dernier effort, mais ce fut en vain. Il voulut crier, la voix lui manqua entièrement, et il ne put faire entendre

IIL 51

que des sonsranqueset inarticulés. Il attacha alors sur son père des regards terribles et essaya d'armer un pistolet, mais sa main n'en avait plus la ^ force. Enfin, après un moment de lutte, il resta immobile comme un faible oiseau dans les serres j de l'aigle, et ne donna plus d'autre signe d'existence que les sourdes convulsions qui, d'ordinaire, accompagnent l'agonie. Bruno n'avait pas lâché prise; il semblait en proie à une rage frénétique et continuait à maudire son fils et à l'étieindre avec plus de violence. Lorsqu'il vit néanmoins les yeux de Philibert se fermer et ses lèvres pâlir, tandis que son visage prenait une teinte violette, il craignit d'avoir serré trop fort; ses doigts se relâchèrent, et il saisit Philibert par le collet de son pourpoint.

— Ah! je savais bien que je te ferais tenir en repos, béte malfaisante, dit-il ; tu te tais maintenant; tu tombes en faiblesse, comme ta mère quand je lui frottais les épaules avec du bois trop vert. Veux-tu le tuer encore ? Parle ! y songeras-tu ja- ^., mais? Voyons, réponds-moi. JM^

En parlant ainsi, Bruno secouait fortement son j

fils, mais celui-ci garda le silence. Sa tête était retombée sur sa poitrine et suivait tous les mou-

TEL PÈRE, TEL FILS. m)5

vements que l'on imprimait à son corps. Le pontonnier la releva vivement, mais elle retomba en arrière, et la bouche s'entr'ouvrit sans proférer aucun son.

— Philibert! s'écria le vieillard d'une voix trentblante, Philibert ! cela est un mauvais jeu, parle ! réponds-moi ! Dieu tout-puissant ! que la jeunesse est folle ! Philibert! tu veux me faire peur? tu sens bien que tu avais tort et que c'était un crime abominable ; mais ce n'est pas ta faute, le scélérat t'avait ensorcelé. Philibert ! un mot ! un seul mot ! Ah ! mon Dieu! mon enfant est moit ! j'ai tué mon enfant!

Le pontonnier avait déjà porté son fils près de la table, il l'assit sur un banc, ouvrit son pourpoint et fit tout ce qu'il put imaginer pour le rappeler à la vie; mais tous ses soins furent inutiles. Après un quart d'heure d'affreuses angoisses, le malheureux père, ayant épuisé toutes les ressources que lui faisait chercher son désespoir, posa la main sur la poitrine de son fils; le cœur avait cessé de battre. Il approcha la lampe de ses lèvres, aucun souffle ne vint en faire vaciller la flamme.

A ces signes trop certains, le pontonnier se mit à pousser des cris déchirants, à se frapper

80t AYMÉ VERD.

la tête de ses mains en s'accusant d'avoir tué son fils, il se penche ensuite sur le visage de Philibert, qu'une mort aussi violente avait horriblement défigurée et le couvrit de ses larmes, tout en appelant d'une voix douloureuse le malheureux jeune homme; puis, cédant malgré lui au désespoir, il se leva brusquement, ouvrit la porte et s'élança la tête nue, au milieu des ténèbres, malgré la pluie qui tombait à flots et le vent qui soufflait avec violence. Il courut ainsi le long de la rivière en jetant des cris de douleur pareils à ceux que pousse la lionne lorsqu'elle a vu le chasseur lui enlever ses petits. Enfin, après avoir erré de la sorte pendant une heure autour de sa maison sans savoir de quel coté il portait ses pas, il se sentit ramené par une force irrésistible vers le lieu où gisait son fils. Il avait conçu comme un vague espoir qu'il avait été abusé par un songe et qu'en rentrant chez lui il allait être heureusement détrompé; mais lorsqu'il mit le pied sur le seuil, la première chose qu'il aperçut, à la clarté de la lampe, fut le corps inanimé de Philibert. A cette vue, il s'arrêta et demeura un moment immobile, les yeux fixés sur le visage du malheureux jeune homme. Une sombre et farouche tristesse

ne larda pas à siiccétler au désespoir qui s'était emparé de lui. Il s'assit sur un banc et murmura d'une voix sourde :

— J'en avais trois, j'en avais trois, voilà le dernier, et c'est moi qui l'ai tué 5 oui, je l'ai tué sans lui donner le temps de se repentir, et il brûlera comme son père durant l'éteinité. Je voyais un fantôme, j'en verrai deux maintenant ; l'un sera à ma gauche, l'autre à ma droite, et la mort sera devant moi, attendant que je lui paye ma dette et que j'aille rendre mes comptes là-haut. Ah ! mon Dieu, j'ai tué mon enfant, j'ai tué l'enfant de Jeanne, celui qu'elle aimait le mieux ! parce qu'il lui ressemblait et qu'il était comme elle d'humeur vagabonde. Il ne courra plus les champs désormais. Il ne viendra plus frapper à cette porte au milieu de la nuit, à moins qu il n'y revienne comme l'autre, pour troubler mon sommeil.

Le pontonnier, en achevant ces mots, saisit le corps de Philibert, le chargea sur ses épaules et s'achemina en pleurant vers le Rhône. Il s'avança dans le fleuve assez loin pour que l'eau lui montât jusqu'à la ceinture, puis il jeta le cadavre dans le courant. La pluie avait cessé. La lune,«e dégageant d'entre les nuages, éclairait la surface du fleuve.

mi AYMI": VlîKD.

r.e coips tic Philibert s'enfonça d'alDorcl dans les flots, mais il reparut un peu plus loin, et Bruno le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu entièrement comme un point noir dans le lointain. En ce moment une voix qui le fit tressaillir prononça son nom sur le rivage. Il retourna k la hâte vers la grève et aperçut un gentilhomme enveloppé dans un large manteau et dont le chapeau était surmonté d'une plume verte. L'étranger était debout, les bras croisés sur la poitrine et donnait les signes d'une vive impatience.

— Pâques-Soles, dit-il, que faisais-tu là-bas, vieil oiseau de nijit? ta maison est comme la tête d'un fou , elle est vide et ouverte à tous les vents.

— Continuez votre route , monsieur le comte , répliqua Bruno qui avait reconnu le vieux Sassenage et avait peine à contenir sa colère, continuez votre route : tout mauvais homme a sa mauvaise heure, et vous pourriez vous repentir d'avoir vu ma maison ce soir.

— Me repentir? dit Sassenage , qu'est-ce que cela se repentir? C'est, je crois, regretter d'avoir fait une choise. Quel bien aurais-je donc fait ce soir pour m'en repentir? Allons, trêve de folies^ je

veux passer l'eau ; déinarie ta barijue et prends raviron.

— Non, monsieurlecomte,ditBrunod'un ton menaçant, ne passez pas l'eau cette nuit, n'entrez pas ans ce bateau , allez-vous-en ; il y a eu assez de malheur aujourd'hui; allez-vous-en, et priez pour ceux dont vous avez causé la mort.

— Misérable manant , s'écria Sassenage, que parles-tu de prières? laisse les prières aux femmes ; prends ton aviron. Ne m'as-tu pas entendu, et croistu que j'ai coutume de répéter les ordres que je donne?

— Encore une fois, passez votre chemin, reprit le pontonnier, mais ne nie tentez pas; fiez-vous aux marais glissants , aux vagues profondes du Rhône, mais ne vous fiez pas à ma barque et à la corde neuve de ma traille.

— Jour de Dieu! dit le comte en s'avançant le poing levé sur le batelier, je passerai l'eau cette nuit, ou j'y perdrai mon nom.

— Eh bien donc! reprit Bruno d'une voix plus sourde, que ton sang retombe sur ta tête; c'est Dieu qui t'a jugé; c'est Dieu qui t'a amené; c'est Dieu qui a marqué notre heure; qp'il en soit fait suivant sa volonté.

Page 1