‹ Aymé Verd (volume 3)Chapitre 1 sur 39 · AU RÉVÉREND DOCTEUR DRYASDUST · texte numérisé non relu

AU RÉVÉREND DOCTEUR DRYASDUST

Mon cher Monsieur,

J'ai tardé si longtemps à vous donner de mes nouvelles, que vous avez pu me croire mort et enterré ; j'espère toutefois que le silence qu'ont gardé à cet égard les papiers publics aura diminué vos inquiétudes. En effet, nous sommes parvenus, vous et moi, à cette position élevée où l'on ne saurait sortir du monde sans occasionner un peu de bruit. La vérité est que je me porte à merveille et fais régulièrement tous les jours mes quatre repas avec un appétit digne de Jacli le dompte géant (1), et bien fait pour désespérer les envieux qui désireraient déjà de me voira quatre pieds sous terre, dans le cimetière de Kennaquhair et feraient volontiers les frais d'un mausolée, si

(<)0n sait que le capitaine Clutterbuck a écrit la vie de ce per«on- «age célèbre.

viu LETTRE

une pareille souscription pouvait avancer d'une heure mon trépas. Ma vie n'a pas cessé d'être douce et tranquille, et dans ces derniers temps je puis dire que rien n'a manqué à mes vœux. Mon petit revenu s'est grossi comme la Tweed, lorsqu'elle a reçu dans son lit les eaux de la rivière de Bowden. Je vois approcher sans inquiétude la fin du semestre, et s'il vient à pleuvoir le jour où il faut aller toucher ma demi-paye à la ville voisine, je laisse mon habit suspendu au crochet, j'allume ma pipe et reste au coin de mon feu, jusqu'à ce que la pluie ait passé. En un mot, comme dit la chanson :

Je ne fais plus triste mine ; Tout est joyeux dans ma maison ; J'ai, pour la mauvaise saison , Aie , fagots , fleur de farine , Vivent les amours 1 Je puis attendre les beaux jours.

Vous sentez, révérend docteur, que les Amours figurent ici, à peu près cou'me sur ces vieilles tapisseries fanées qui ornent la maison de plus d'un recteur de paroisse, et d'où l'on ne pourrait les forcer à disparaître qu'en faisant un trou à la toile. Mais à cela près, je puis dire comme le héros de la chanson. Et ce bien-être dont je parle, je ne l'ai pas acquis, comme vous le pensez bien, en trichant au jeu, comme le capitaine Colepepper (i), ou en arrétantles voyageurs surles grandes routes, comme le capitaine Rolando (2), quoique le bailli, dont je me permets de contredire parfois les opinions, ait prétendu que j'exerçais une industrie qui n'était pas sans rapport avec celle de ce dernier personnage. En effet, dit-i!, lorsqu'un étranger arrive à Kennaquha^r et descend à l'auberge du roi Georges,

(< ) Voyez Ut Àveniures de Nigel.

(2) Voyez Gil Blat de Santillane.

DU CAPITAINE CLUTTERBUCK

si, par malheur, il témoigne le désir de visiter le monastère, aussitôt maître David lui présente, ou plutôt lui met sur la gorge, non pas, il est vrai, le canon d'une escopette, mais un petit livre à couverture bleue, intitulé: Guide du voyageur aux ruines de Sainte-Marie, par le capitaine Clutterbuck.

Oui, mon cher monsieur, je l'avoue sans rougir, telle est la source qui fait couler chez moi le Pactole, pour parler la langue de notre digne magister, lequel, du reste, n'est pas moins jaloux que le bailli de ma nouvelle prospérité. Il est bien entendu que je repousse avec force les perfides insinuations au moyen desquelles on voudrait me faire passer pour un spéculateur. Je proteste qu'en consacrant mes veilles à la composition de ce petit ouvrage, dont quelques gens de goût exagèrent peut-être le mérite, je proteste que je n'ai eu d'autre dessein que de contribuer à la gloire de l'Ecosse, à l'illustration du village de Kennaquhair, à l'agrément et à l'instruction des personnes que le véritable amour de la science ou la simple curiosité attire dans ces parages écartés. Je conviens aussi que je commençais à me fatiguer d'accompagner moi-même jusque sur la colline les oisifs et les désœuvrés à qui il prenait envie d'aller siffler l'air du dernier opéra sous les arceaux de notre vénérable cloître. J'étais las de faire chaque jour le même chemin, et regrettais presque le temps où le tambour m'appelait à la parade, et où il me fallait expliquer chaque matin dans les mêmes termes l'école de peloton et le maniement des armes à mes soldats. A ne vous rien cacher, c'est cet ennui même qui m'a inspiré d'abord l'idée d'entreprendre cet important ouvrage, je dis important, quoiqu'il soit renfermé dans un petit volume. Désormais, quand un voyageur vient frapper à ma porte d'un air discret, en me priant de vouloir bien lui faire l'honneur de déjeuner avec lui et de faire ensuite un tour de prome-

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