‹ Aymé Verd (volume 3)Chapitre 2 sur 39 · X LETTRE · texte numérisé non relu

X LETTRE

nade jusqu'aux ruines, je lui réponds : Monsieur, quant an déjeuner, votre invitation est trop polie pour qu'il me soit permis de la refuser. Mais en ce qui concerne l'excursion romantique jusqu'à l'abbaye, il est très-fâcheux pour moi que j'aie disposé autrement de ma journée. Si toutefois vous avez besoin d'un cicérone, je vous engage à emprunter à maître David un petit livre intitulé : Guide du voijagew , etc., dans lequel vous trouverez tous les renseignements que j'aurais pu vous donner moi-même.

Je me vois ainsi dispensé d'une course qui m'était devenue à la longue aussi fastidieuse que le plat de saumon à une servante d'Edimbourg, et suis, en outre, débarrassé du même coup d'une foule de questions indiscrètes sur ceci, sur cela, que m'adressaient de prétendus savants lorsque je leur faisais l'honneur de leur exposer mes idées sur l'architecture gothique et sur l'architecture saxonne. Dorénavant, je réponds à toutes les questions qu'on m'adresse : Monsieur, vous verrez cela dans mon livre, et bien d'autres choses qui vous sont inconnues.

Je n'ignore pas que le sacristain prétend que l'on ne trouve jamais dans mon livre ce qu'on y cherche ; mais tout le monde sait bien ce qui le fait parler de la sorte. Le pauvre homme qui, depuis trente ans, était en possession de conduire les curieux à Sainte-Marie, ce qui lui valait toujours un honnête salaire, les voit aujourd'hui passer devant sa porte tenant à la main mon petit livre à couverture bleue, et cela le chagrine assez pour que je lui pardonne tout le mal qu'il dit de l'œuvre et de l'auteur. -*

Vous voyez, révérend docteur, que les motifs les plus purs ont présidé à là naissance et à la publication de cet opuscule. Après cela, je ne vois pas de difficulté à convenir que maître David vend chaque exemplaire au prix de trois shillings, sur lesquels il me reste encore un assez beau bénéfice lorsque j'en ai déduit les frais d'impression et la

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remise honnête que je juge convenable d'attribuer au digne aubergiste du roi Georges. C'est ainsi qu'au bout du compte je puis sans me gêner boire un pot de bière de plus avant de me coucher, tenir les paris qui sont ouverts dans notre club, jouer chez le laird de Kilkardine à six pences la fiche, tenir en réserve dans ma cave un quartaut de vin français, et enfin recevoir régulièrement tous les samedis le Caledonian register imprimé à Glascow, avec les observations météorologiques du docteur Popinjay. On suppose généralement que je dois ce surcroît de bien-être et d'aisance aux profits que j'ai retirés de ma collaboration avec Vauteiir de fi^averley. Mais vous savez mieux que personne ce qui nous est revenu à vous et à moi de cette collaboration ; c'est tout au plus quelque vaine gloire, fumée qui ne vaut pas celle de ma pipe, quand j'ai pu me procurer du tabac de la Havanne, mais dont notre illustre père aurait voulu faire pourtant notre seule nourriture, disant qu'elle suffisait parfaitement à des êtres incorporels comme il affirme que nous le sommes.

Et cela me conduit tout justement, mon cher monsieur, à vous parler de l'événement singulier qui m'a déterminé à prendre la plume et à vous écrire. L'événement dont il s'agit intéresse au plus haut degré l'honneur de toute notre famille, et il m'a paru si important que j'ai cru devoir en avertir par le même courrier M. Jedédiah Cléisbotham, notre cher parent de Gandercleugh.

Figurez-vous qu'un soir de la semaine dernière, en rentrant chez moi, après une visite au laird de Kilkardine, qui nous avait fait servir, contre sa coutume, un bol de toddy au rhum, je trouvai à côté de la lampe que ma digne hôtesse a le soin de préparer chaque soir sur ma table, un paquet assez lourd et soigneusement ficelé, comme s'il eût renfermé quelque chose de précieux, par exemple, un pâté du Northumberland, une cuisse de che-

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Treuil piquée au lard et toute prête à mettre à la broche, ou enfin deux ou trois gelinottes farcies de truffes du Périgord, présents ordinaires de quelques bienveillants lecteurs. Je me hâtai donc d'ouvrir mon couteau et de couper la corde qui entourait l'appétissant ballot. Jugez de mon désappointement, lorsqu'au lieu du gibier ou de la venaison, j'aperçus un énorme manuscrit et vis voler en l'air un petit billet à mon adresse. Ce billet, que j'ouvris, était conçu en ces termes :

Mon cher capitaine,

Je vous envoie sous ce couvert un nouvel enfant de ma veine, que je désire lancer dans le monde sous vos heureux auspices. Je pense que vous ne refuserez pas de recevoir dans votre barque ce passager qui espère de suivre ainsi ses aînés et de faire comme eux le tour du monde. Pour parler sans métaphore, je désire mettre votre nom sur la couverture du roman ci-inclus, comme une estampille destinée à donner tout d'abord une haute idée de la marchandise. Si je vous connais bien, capitaine Clutterbuck, ceci ne peut pas manquer de vous être agréable, et je compte si bien sur votre adhésion que l'ouvrage est déjà, sous presse, et que j'attends votre avis pour le faire paraître.

Signé l'auteur de Waverley.

— Mistriss Greemslees, dis-je après avoir fait monter mon hôtesse, qui vous a remis ce paquet?

— Un paquet! s'écria la bonne dame en montrant aussitôt la plus vive curiosité, je n'en ai point vu et je puis affirmer qu'aucun messager n'est venu ici, car j'avais justement votre clef dans ma poche, et il est impossible qu'on ait pu pénétrer dans cette chambre, à moins que ce ne

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soit un tour des bonnes voisines (^) des affaires desquelles vous avez eu l'imprudence de vous mêler dans votre livre du Monastère; et en ce cas je ne vous conseillerais pas d'ouvrir le ballot, car il n'en pourrait sortir rien de bon.

— Comme de votre cervelle, dame Greemslees,répondis-je. Comment se fait-il que ma clef, au lieu de se trouver au clou comme à l'ordinaire, se soit trouvée dans votre poche? Sont-ce les bonnes voisines qui l'y ont fourrée? Seriez-vous venue fureter dans mes tiroirs? Vous savez que je vous ai défendu de venir ici en mon absence.

Mistriss Greemsiees , prise en flagrant délit, se hâta de battre en retraite, en protestant d'ailleurs qu'elle ne pouvait savoir qui avait apporté le paquet, et en me conseillant fortement de ne pas l'ouvrir sans avoir consulté le ministre.

Vous pensez bien, mon cher monsieur, que si je suis à cette heure un homme en chair et os, aussi vivant que jamais personne le fut, je n'ai pas quitté depuis assez longtemps le royaume d'Utopie, ma chère patrie, pour avoir peur des êtres dont elle est peuplée. Je n'avais pas besoîn d'ailleurs de recourir aux bonnes voisines pour expliquer la présence du paquet sur ma table, notre père commun ne m'élant jamais apparu que sous la forme d'une ombre et pouvant fort bien pénétrer dans une chambre close sans avoir besoin d'en ouvrir la porte. Convaincu que le manuscrit m'était arrivé par cette voie mystérieuse, je relus une seconde fois la lettre de l'auteur de Waverley, et (voyez à quel point je suis devenu homme) je me sentis le cœur agréablement chatouillé, en pensant que j'allais de nouveau attirer sur moi les regards du public. Mais ce sentiment d'orgueil fit bientôt place à un autre, plus digne de ma gravité, et avant do m'asseoir devant mon bureau pour donner le consentement qu'on me demandait, je voulus

(\) Les fées. ^

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m'assurer que l'œuvre était digne de mon patronage, suivant en cela le conseil que le bon M. Knowles{^) donne à son gendre, en lui cédant sa boutique : — Mon cher Doddy, lui dit-il, ne tenez jamais de cannelle avariée, ni de thé lavé, ni d'esprit éventé : il n'y a si bonne enseigne que ne puisse discréditer en peu de temps mauvaise marchandise.

Je dois confesser ici, mon cher docteur, que l'œuvre en question soutint parfaitement l'épreuve d'une première lecture. Mais, comme je vous l'ai donné à entendre, j'aA^ais encore dans le cerveau quelque reste des vapeurs trompeuses du toddy, et il n'est rien de tel pour troubler le jugement le plus sain. Quoi qu'il en soit, je fis toute la nuit les rêves les plus agréables, et le lendemain, après avoir fait ma barbe, et ajouté à mon déjeuner une demi-bouteille de bordeaux, je mis le manuscrit sous mon bras et me rendis au club, afin d'y faire une lecture publique de mon nouveau chef-d'œuvre et d'y recevoir les compliments que j'étais en droit d'espérer. Par malheur, en passant devant l'église , je m'aperçus qu'il était à peine dix heures , et que j'avais ainsi cinq grandes heures à attendre, avant que notre docte assemblée fût réunie. Jamais matinée ne me parut plus longue. Je lus toutes les épitaphes du cimetière, comptai tous les arbres de la promenade, et entrai en propos avec toutes les commères de la paroisse que je rencontrai devant leur porte. Enfin, après avoir comparé vingt fois l'heure que marquait ma montre avec celle que marquait le cadran de l'horloge de Kennaquhair, j'arrivai au club cinq minutes avant le bailli, lequel, n'ayant rien à faire, est toujours le premier arrivé. Petit à petit la salle se remplit, et à peine eut-on pris place autour de la bouteille d'ale, je communiquai à l'aréopage l'épître flatteuse

(4) Personnage d'une mauvaise comédie intitulée : Le marchand retiré.

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que j'avais reçue la veille. J'ajoutai que la connaissance que j'avais du bon goût de chacun des auditeurs m'avait déterminé à les consulter sur la valeur réelle de cette nouvelle production, de même que je l'avais fait avant de publier te MonaHere. Cet exorde m'attira tout d'abord la bienveillance du sacristain lui-même, et j'entendis résonner à mes oreilles un murmure flatteur, tandis que je déroulais le manuscrit. Toutefois, on m'interrompit après la lecture du titre, pour me demander en quel lieu et en quel temps se passait la scène, et m'adresser d'autres questions auxquelles j'aurais été fort en peine de répondre, attendu que j'avais entièrement oublié tout ce que j'avais si fort admiré la veille, circonstance qui m'étonna, car je savais que ma mémoire, semblable à ces filets dulord(l)qui laissent passer le fretin entre leurs mailles, mais y retiennent le saumon; je savais, dis-je, que ma mémoire conservait fidèlement le souvenir des belles choses. J'engageai donc mes auditeurs à prendre patience, et commençai d'une voix haute et claire la lecture CiAijmc Verd,

Pendant les premières pages, mon cher monsieur, cela alla assez bien, quoique je n'entendisse aucun de ces rires étouffés qui accueillirent jadis l'entretien de dame Espeth avec Christie de Clinthill, et l'histoire du bain que prit, bien malgré lui, dans la Tweed, le frère Philippe (2), quoique, en jetant les yeux à la dérobée, par-dessus mon manuscrit, je n'aperçusse sur les visages aucun de ces symptômes qui, comme vous ne l'ignorez pas, doublent l'éloquence d'un orateur. Je fis donc bonne contenance, espérant toujours qu'en tournant le feuillet, j'allais tomber sur un passage où, rompant la glace, l'auteur exciteraitenfm des transports unanimes. Mais j'eus la mortification d'arriver au milieu du

{\) Lord Sommerville, riche propriétaire des environs de Melrose ou de Kennaquhair, et voisin de campagne de sir W. Scott. (2) Scènes du Monastère.

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