CHAPITRE XVII
Je suis pressée ; il faut que je m"'en aille ; C'est aujourd'hui que l'on fait la semuillc. Mais quant à vous, ma sœur, retenez bien Ce que je dis, et n'en oubliez rien.
La joyeuse Paysanne,
L'intérieur du chalet offrait en ce moment un spectacle curieux et animé. Dans la plus vaste des deux pièces qui composaient l'habitation étaient rangées en cercle autour du foyer quelques-unes des dames qui avaient accompagné les chas* seurs. Les autres , s'enveîoppant dans leurs mantes, s'étaient couchées sur les meules de foin qu'on avait préparées pour leur servir de lit. On pense bien que celles qui veillaient encore étaient précisément les plus jeunes et les plus aimables de la troupe. A ce double titre, Cunégonde et Sigolène de Jarniost s'étaient crues obligées de prendre place à côté de Blanche de Sassenage, car elles n'étaient pas plus disposées l'une que l'autre à cacher les attraits dont la nature les avait douées, et à abandonner la part que toute
femme bien élevée aime à prendre dans une conversation intéressante. Cunégonde pensait n'avoir rien à perdre au parallèle qui ne manquerait pas de s'établir entre elle et ses voisines. Elle n'était pas de ces filles qui comptent les années sur leurs doigts et savent au juste l'âge qu'elles onl. Le temps a\ait passé si vite pour elle, qu'elle se croyait encore à la fleur de son printemps. Elle s'attendait chaque jour à se voir enlever par quelque Âmadis ou quelque Palamède, et ne s'apercevait pas qu'elle vivait dans la même attente, depuis tantôt deux lustres. Une jeune femme de seize ans^ pour peu qu'elle eut un enfant en nourrice, lui faisait l'effet d'être pour le moins sa grand'mère. Elle marchait l'égale de toutes les jouvencelles du pays, sur lesquelles d'ailleurs elle l'emportait par la culture de l'esprit et la maturité de l'expérience. Personne en effet n'avait lu plus de romans de chevalerie et n'était plus au courant des règles que doit suivre une passion bien ordonnée. Elle savait par cœur tous les arrêts de la Cour d'amour tenue à Aix par la reine de Provence, et eut été elle-même un des juges les plus compétents en la matière, quoique, à son grand regret, elle ne l'eût étudiée qu'en théorie. Elle était assise, en ce moment, à la droite
de Blanche, la tête nonchalamment penchée sur son épaule, parlant du bout des lèvres, les yeux à demi fermés, et tenant sur ses genoux un exemplaire des Eglogues de Pierre de Ronsard.
Quant àSigolène, elle était tout l'opposé de sa sœur ainée. Il y avait entre elles autant de différence qu'entre un livre de compte tenu par doit et avoir, et le précieux volume sur lequel Cunégonde jetait de temps à autre un regard sentimental. Sigolène était bien la personne du monde la moins faite pour servir d'héroïne à une aventure amoureuse. Elle avait vu la vie, non sous son côté brillant et poétique, mais sous son côté positif. Rien qu'à sa taille replète, à son visage arrondi et à sa mise sans façon, on devinait en elle une de ces prosaïques ménagères dont le cerveau travaille moins que les doigts et qui n'estiment rien tant que l'ordre, l'économie et les autres vertus domestiques. Aussi avait-elle apporté au chalet un bas commencé qu'elle tricotait, en ce moment, à la clarté du foyer. On se tromperait, cependant, si l'on s'imaginait qu'elle fût tout à fait exempte des sciîci- (t 'les ilhisions qui tourmentent les filles, lorsqu'elles sont arrivées à un certain âge. Loin de là! Sigolène soupirait après un mari avec
la niéme ardeur que sa sœur aînée. Elle avait aussi ses chimères ; car ici-bas tout le monde a les siennes, même les gens quifontprofession de n'en point avoir. Elle se plaisait à se voir d'avance à la tète d'un ménage, commandant à de nombreux serviteurs, tenant la clef des armoires, ordonnant tout à son gré, sans être obligée, comme elle l'était à Beauséjour, de retourner sept fois un écu dans sa main, avant de le changer en petite monnaie. Elle ne se croyait, du reste, nullement déplacée parmi ses jeunes compagnes, qu'elle défiait toutes intérieurement de savoir accommoder un civet, faire des confitures et couler la lessive aussi bien qu'elle.
Telles étaient les deux filles majeures qui donnaient tant de tintouin et coûtaient tant de pas au châtelain de Beauséjour. Derrière elles se tenait gravement debout un personnage dont nous n'avons pas encore parlé, et qui mérite cependant d'attirer notre attention. Il suivait du geste et des yeux tous leurs mouvements, remplissant, en quelque sorte à leur égard, Je rôle d'un satellite qui tournerait autour de deux brillantes planètes. On le voyait figurer de la même manière dans toutes les occasions où les demoiselles de Jarniost
5U AÎMÊ VERD.
devaient paraître en nombreuse compagnie. C'était tout simplement leur précepteur. Maître Jérôme Gaschet était un homme d'environ quarante ans, vêtu à peu près comme un paysan du Valentinois, et qu'à son air de suffisance pédantesque il était aisé de reconnaître pour un de ces dignes magisters campagnards qui allaient de village en village, de château en château, répandre à peu de frais les lumières de la science. 11 était bien connu dans tout le pays, depuis la Lyonne jusqu'au Riousset, tant pour sa belle plume que pour son exactitude merveilleuse. Dans le fait, personne ne tournait mieux que lui une lettre majuscule, soit gothique, soit bâtarde. Quant à sa ponctualité, elle était telle, que les paysans de la contrée ne consultaient pas, après le soleil, d'autre horloge que lui. Dès qu'ils entendaient trotter son âne devant leurs portes, ils devinaient à coup sûr l'heure qu'il était, et arrangeaient leur besogne en conséquence. Cette régularité était d'autant plus exemplaire que maître Jérôme n'eût pas dédaigné plus qu'un autre de s'arrêter en chemin pour deviser un moment avec les commères du pays. Mais on rabattra quelque peu de Teslime qu'on aurait pu concevoir pour lui à ce sujet, lorsqu'on saura que le
plus net de son salaire consistait dans le modeste repas qui Tattendait chez chacun de ses élèves. Lorsque, par aventure, il arrivait trop tard, le repas était terminé, la table essuyée et la marmite froide; il était alors réduit à donner sa leçon Testomac vide, et à aller chercher ensuite à trois lieues de là un déjeuner qui arrivait juste à l'heure du souper. Aussi cela se renouvelait-il bien rarement, au grand déplaisir de M. de Jarniost, qui n'avait d'autres ressources contre l'appétit vorace du pédagogue et de son âne^ que de faire sonner la cloche du dîner un peu avant le moment où ces deux convives devaient paraître. Nous laissons juger au lecteur du désappointement du bon Jérôme, lorsque, se trouvant encore à une certaine distance du manoir, il entendait tout à coup retentir au loin la cloche fatale. Aussitôt il piquait des deux : son âne, reconnaissant le son de l'airain, prenait des ailes, et justifiait, par sa vélocité, le nom de Pégase que lui avait donné son maître. Mais tous les efforts étaient inutiles. Kn entrant dans la cour, l'escholier avait la douleur d'apercevoir son ennemi debout sur le perron de la salle à manger, riant et satisfait comme un homme qui sort de table. Pour prévenir de
semblables catastrophes, le prudent Gaschet ne voyait d'autre remède que d'avancer de son côte l'aiguille de sa montre et d'arriver à Beausëjour de manière à déconcerter tous les calculs du gentilhomme besoigneux. De là naissaient des contestations dans lesquelles le châtelain n'avait pas toujours l'avantage. Il avait beau s'en prendre tantôt à la béte, tantôt à l'homme, il était réduit en fin de compte à les héberger tous deux , et se contentait, pour toute vengeance, de dire entre ses dents que maître Pégase et maître Jérôme étaient deux savants de la même force, deux ânes aussi entélés l'un que l'autre. En cela il ne se trompait pas de beaucoup, et ne disait, d'ailleurs, que ce qu'il pensait. L'eschoiier avait fait son éducation à peu près comme l'illustre docteur Humberwhite, c'està-dire en apprenant par cœur quelques volumes dépareillés qu'il avait achetés d'un colporteur. Le premier de ces ouvrages était un traité sur les Vertus secrètes et mirifiques des plantes ; le second , une Histoire des M èdes ; le troisième, une traduction des Métamorphoses d'Ovide, avec le texte en regard ; les autres avaient dû jadis faire partie de la bibliothèque d'un savant clerc; c'étaient des dissertations sur les questions les plus ardues de la raé-
taphysique des écoles et des conjectures plus ou moins dogmatiques sur toutes les sciences. La lecture assidue de ces livres qui, pour la plupart, n'avaient pas besoin d'être incomplets pour être obscurs, avait dû, comme on le pense bien , embrouiller singulièrement les idées, d'abord assez simples, du pauvrehomme. Il était, en cela, semblable au digne vicaire de Kerkamorow, que la nature avait pourvu d'assez bons yeux, maisqui, pour faire comme son recteur, acheta un jour chez un marchand de ferraille une paire de besicles. Il arriva par mal heur que les deux verres n'avaient pas été taillés pour la même monture : l'un était convexe, l'autre concave. Le bon vicaire voyait d'un œil les objets à une trop grande distance; de l'autre, il les voyait au bout de son nez; si bien que, pour se conduire et ne pas trébucher à chaque pas, il était obligé d'ôter ses lunettes. C'est ainsi, ou à peu près, que se comportait Jérôme Gaschet, à qui son érudition ne servait à rien, si ce n'est à divaguer et à faire des sottises. Mais, hâtons-nous de le dire, cela importait fort peu à messire Josserand. Savant ou non , maître Jérôme était un meuble absolument nécessaire à Beauséjour. Il y avait, à la vérité , plus d'un hiver que les
demoiselles de Jarniost avaient passé le temps où l'on a besoin d'un précepteur; mais leur père avait calculé adroitement que la présence d'un pareil personnage dans sa maison ne manquerait pas de faire illusion aux galants sur l'âge véritable des charmantes héritières. C'était là, il faut l'avouer, un moyen tout neuf de parer sa marchandise. Le voisinage du maître d'école servait à expliquer les airs enfantins de la brune Gunégonde et la mine un peu chagrine de la blonde Sigolène. M. de Jarniost comptait beaucoup sur le succès de cette ruse stratégique ;"aussi maître Cachet venait-il régulièrement quatre fois par semaine au château , et était-il prié, en outre, d'accompagner ses élèves, dans toutes les promenades oii elles étaient exposées à attirer les regards des jeunes gentilshommes. Dans ces occasions-là , on se fût volontiers passé de la compagnie de Pégase; mais Jérôme eût plutôt renoncé à l'honneur qu'on lui faisait que de consentir à se séparer de son fidèle Acha. L'en nagre suivait donc partout son maître, et l'on pouvait l'apercevoir en ce moment dans le chalet, dressant les oreilles à côté du pédagogue et regardant avec ses gros yeux la sensible Cunégonde, Sk qui il avait voué une affection toute particulière.
LA VEILLEE. Zi9
Il y avait environ un quart d'heure que le cercle s'était formé autour de l'âtre. Comme on le pense bien, la conversation n'avait pas langui dans une compagnie toute composée de jeunes filles. On se moqua d'abord des dames qui avaient craint les fatigues de la chasse, et n'avaient osé accompagner leurs frères ou leurs maris. Puis, vint le tour des paresseuses qui dormaient déjà sur le foin, comme eût pu le faire Atalante après la chasse du sanglier de Calydon, ou Hildegarde après avoir sauvé son époux Gharle magne des cornes du taureau westphalien. Ces deux comparaisons légèrement pédantesques furent hasardées, nous devons le dire, l'une par Cunégonde, et la seconde par Sigolène^ à la grande satisfaction de Jérôme qui hocha la tête en signe d'approbation, tandis que Pégase, comme s'il eût partagé le docte contentement du maître, se mit à braire de toutes ses forces et à remplir la grange des bruyants éclats de sa voix.
— Mon Dieu, ma chère Cunégonde, dit Blanche en riant, que vous êtes heureuse d'être si savante. Je gage que vous pourriez maintenant en remon-» îrer à l'escholier.
— Vous êtes trop bonne, répondit Cunégonde
5JÛ ^ AYMÉ VERD.
en rougissant avec modestie, il y a bien des choses que j'ignore et qu'une jeune fille devrait pourtant savoir. Mais avec le temps cela viendra.
— Sans doute ! dit Blanche, on apprend à tout âge, même quand on est grand-mère.
— Dieu merci ! dit Sigolène en pinçant les lèvres, nous n'en sommes pas encore là.
Au moment où Blanche allait répondre avec plus de malice peut-êtreque de charité, laportedu chalet s'ouvrit, et l'on vit entrer une personne dont l'apparition fit une sensation assez vive sur l'assemblée pour que tous les propos fussent brusquement interrompus. C'était une femme d'une taille avantageuse, mais dont le dos était déjà courbé sous le poids des ans, et dont les cheveux étaient aussi blancs que la neige. Malgré la rigueur de la saison, elle avait les pieds nus et pour tout vêtement une robe de bure serrée autour de la taille par une corde de chanvre ; son chapeau et le collet tombant de sa robe étaient couverts de coquillages, ce qui annonçait suffisamment sa profession de pèlelerine. Elle portait en outre un grand rosaire pendu à son côté et un bourdon auquel était attachée une large calebasse.
— Ah ! voilà Madeleine ! s'écria, en la voyant, ma-
demoiselle de Sassenage. Venez ici, bonne mère, et prenez ma place au coin du feu.
— Merci, mon enfant! dit la pèlerine, Dieu vous le rende! Mais je fais à cette heure le grand rèmëage et vous savez que je ne dois pas m'approclier de Tâtre, si ce n'est à la longueur de mon bourdon.
En parlant ainsi, Madeleine posa dans un coin delà chambre son bourdon et sa calebasse, et s'assit sur un escabeau. Bientôt un pâtre lui apporta une écuelle de bois pleine de soupe et une autre remplie d'eau. Elle se leva alors, dit entre ses dents un long bénédicité , prit en main la première écuelle, mais resta debout pour manger, ce qui était sans doute une autre formalité du grand réméage.
— Laissez donc cela, bonne mère, dit Blanche en se levant ; nous avons ici des provisions et du vieux vin pour réchauffer votre sang.
— Grand merci! repartit la vieille. Ne me teniez pas, ma mie. Je ne puis boire d'ici à quinze jours ni vin ni genièvre, et le plus délicat de mon ordinaire doit être du pain noir et de l'eau tiède. Je suis justement en route pour un capitaine qui dans une maladie a fait vœu de ne plus fêter la bouteille, jusqu'à ce qu'il eût baisé les reliques de saint Onuphre, et j'y vais de ce pas à sa
place, tandis qu'il boit à ma santé avec ses amis.
— - Eh bien ! la bonne mère, dit Blanche, faites comme lui.
— Cela serait mal, répondit Madeleine; je connais à la vérité bien des pèlerins qui ne se font pas scrupule d'agir ainsi, et qui dépensent dans les cabarets ce qu'on leur a donné pour mettre dans le tronc des chapelles ; mais jamais il ne sera dit que Madeleine en ait fait autant. Jamais je n'ai chaussé de sabots quand j'ai promis d'aller pieds nus, et ne me suis mise à l'abri sous un toit quand on m'a payée pour couchera la belle étoile.Je ne voudrais pas que mes pauvres pratiques retombassent malades pour mes propres manquements, quand elles ont vidé leur escarcelle pour être agréables à Dieu. D'ailleurs, ajouta la vieille en forme de consolation, mon réméage d'aujourd'hui, tout grand qu'il est, n'est pas si dur que le réméage de sainte Alix, pendant lequel il faut garder le silence sur toute la route, sans pouvoir dire seulement à quelqu'un qui éternue : Dieu vous bénisse ! C'est celuilà qui est cruel, et je voudrais vous y voir, mes jeunes péronnelles.
Cependant toutes les dames qui se trouvaient autour du feu n'avaient pas vu la pèlerine avec
la mémebienveillance. Quelques-unes, appartenant au parti protestant, se retirèrent aussitôt avec dédain et allèrent rejoindre les dormeuses en traitant Madeleine de vieille folle, et leurs compagnes de dupes et d'idolâtres. Il ne resta bientôt au milieu de la grange que Blanche, les demoiselles de Jarniost, et le bon Jérôme qui vantait tout haut à maître Pégase les douceurs du repos, pour avertir sans doute ses charmantes élèves qu'il était temps de dormir. La pèlerine montra alors une certaine inquiétude. Elle promena les yeux autour d'elle, tout en achevant de manger sa soupe, et murmura entre ses dents :
— Il paraît que les chasseurs sont restés en arrière et que les dames ont pris les devants. Gela n'a rien qui m'étonne, car elles sont toujours les plus pressées quand il s'agit de courir après un plaisir; mais, sur mon âme ! comment vais-je faire? Il faut que j'avertisse ce jeune homme; je ne puis partir sans cela; et cependant ma nuit est louée à Pierre Martourey î Mes pas sont comptés comme les minutes sur le cadran de l'horloge. Sainte Vierge, inspirez-moi donc ! Je brûlerai plutôt un cierge de mon argent, s'il le faut, mais je voudrais bien parler à cet archer. A qui pourrais-
52i AYMÉ VERD.
je me confier ici? ajou!a-l-elle en regardant tour à tour les quatre personnages qui restaient auprès du feu. Toutes ces têtes sont bien légères, et ce grand escholier m'a tout l'air d'un nigaud. Ma foi ! à la Providence ! c'est mon bourdon qui décidera la chose. Depuis que je l'ai fait bénir à Saint-JacqueSj aussitôt que je suis embarrassée du chemin qu'il faut suivre, je n'ai qu'à le laisser tomber, et il se tourne de lui même vers le bon endroit! Il aura bien assez d'esprit pour choisir la personne la plus sensée et la plus discrète de la compagnie.
Après ces réflexions, la pèlerine s'avança j usqu'au milieu du petit cercle, posa son bourdon debout et en équilibre sur le sol, et l'abandonna à luimême. Le bâton hésita un instant; mais, comme s'il se fût décidé tout à coup, il alla tomber sur les genoux de Blanche. Aussitôt la pèlerine prit son parti. Elle ramassa le bourdon, fit signe à Blanche de venir lui parler, et i'emmena dans un coin du
chalet.
— Mon enfant, lui dit-elle, écoutez-moi bien et ne m'interrompez pas. Il Oiul que je m'en aille, car, ainsi que je me le disais à moi-même tout à l'heure, chaque minute que je passe ici, je la vole au ca-
pitaine Desjoyaux et à Pierre Martourey qui, j'en suis sûre, doivent maintenant se ressentir de leurs rhumatismes à cause de mon bavardage. Cependant j'aurais voulu rester, soit pour faire un bon somme sur ce foin où ces dames dorment de si bon cœur, soit pour parler à ce jeune homme, car on ne fait bien les choses que par soi-même.
— De quel jeune homme parlez-vous? dit Blanche avec curiosité.
— Allons! voilà que vous m'interrompez, s'écria la vieille. Il s'agit d'un jeune homme; tout de suite voilà votre tête en campagne. Celui dont je parle est bien heureux que j'aie l'oreille fine, car il aurait fait cette nuit un voyage qu'on aime à faire le plus tard possible, je veux dire un réméage vers le Père éternel.
— Expliquez-vous, dit Blanche.
— Si vous m'interrompez encore, reprit la pèlerine, et me retardez d'une seconde, c'est vous qui en porterez le péché. Apprenez donc que ce jeune homme s'appelle Aymé le Vert ou Aymé le Gcis, je ne sais lequel. Quoi qu'il en soit, il va venir ici avec les autres chasseurs pour se rendre ensuite dans la montagne. ^k/
— Mais, dit Blanche, les chasseurs
— Dieu tout-puissant! interrompit Madeleine, je vois qu'il faut confier mon affaire à une autre.
— Au nom du ciel, ma bonne mère, continuez! dit mademoiselle de Sassenage.
— Eh bien donc! pour en finir, reprit la pèlerine, cet Aymé le Bleu va sans doute arriver ici dans quelques instants. Vous le prendrez à l'écart et vous lui direz qu'il peut chasser tout a son aise cette nuit, aller de ci de là sans se gêner, pourvu toutefois qu'il ait soin de se tenir à une honnête distance d'un coquin de notre connaissance appelé Landry, et qu'il l'ait plutôt au bout de son escopette que derrière ses talons, m'entendezvous?
— Et pourquoi cela? demanda Blanche.
— Parce que la nuit est sombre, les chemins glissants, les abîmes profonds, et l'âme de Landry plus noire que la nuit, plus tortueuse que la montagne, et plus profonde que l'abîme.
— Mon Dieu ! dit Blanche, si je vous comprends...
— Suffit! dit la pèlerine, tous les réméages du monde ne sauveraient pas cet Aymé le Rouge, si vous oubliiez un seul mot de ce que je vous dis. Aussi vrai qu'il y a un Dieu, j'ai entendu hier
le scélérat de veneur comploter la mort de Tinnocent avec
— Assez! pas un motde plus! s'écria mademoiselle de Sassenage, pâle, tremblante, et en se laissant tomber sur un banc. Je sais le reste.
— Et vous ferez ce que je vous dis? reprit la pèlerine.
— Oui.
— Vous m'en répondez sur votre âme et sur votre salut?
— Oui.
— Ha! ha! ha! reprit Madeleine, en riant de ce rire sonore qui la veille avait effrayé M. de Sassenage, je suis maintenant la servante du capitaine Desjoyaux et de Pierre Martourey. — Voilà, Yoilà la pèlerine, ajouta-t-elle en se tournant vers les meules de foin où dormait toute la compagnie, y compris les demoiselles de Jarniost, et en prenant le ton monotone d'une vieille qui marmotte son chapelet. Elle part pour sa tournée. Qui veut guérir ses enfants de la coqueluche, du croup et de la rougeole? qui veut se marier à la Pâque prochaine ? qui veut avoir belle moisson , belle vendange ? qui a des péchés gros ou petits sur la conscience? Voilà, voilà la pèlerine qui les mettra
dans sa besace et les jettera en passant dans la rivière. — Allons! poursuivit-elle, voyant que personne ne répondait, réveillez- vous, mesdemoiselles ! Je vais à Notre-Dame d'Embrun, en passajit par Saint-INazaire qui guérit les maux d'yeux; par Sainte-Rosalie qui empêche le cœur de battre trop vite ; par Saint-Restitul qui donne des maris aux filles et des femmes aux garçons, et par Saint-Joseph, le patron des bons ménages, qui fait qu'on ne se bat que trois fois l'an. Allons! réveillez-vous ! on a beau être jeune et belle, on a toujours quelque chose à demander à Dieu.
Nous n'avons pas besoin de dire que Sigolène et Cunégonde eussent volontiers fait faire un réméage au bon saint Restitut, mais le sommeil ou quelque fausse honte les retinrent sur la meule de foin, et la pèlerine, prenant son bourdon, partit en chantant sa chanson bien connue, dont voici le refrain :
Quand je suis en campagne, La calebasse m'accompagne , Le bourdon Est mon compagnon ; La taverne Me gouverne , Et l'hôpital est ma maiion.