‹ Aymé Verd (volume 3)Chapitre 34 sur 39 · CHAPITRE XVIÏT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIÏT

Une Huit Vanf^omeB.

C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit

Jeak Racike.

Lorsque Blanche revint de la stupeur où l'avait jetée la nouvelle qu'elle venait d'apprendre, elle chercha autour d'elle la pèlerine, et fut étonnée de ne pas la trouver à ses cotés. Elle, ouvrit la porte, l'appela à plusieurs reprises, et ne recevant pas de réponse, comprit que Madeleine était partie. Elle fut alors effrayée de la situation où elle se trouvait. Il était évident que l'ami de Gaspard (c'est ainsi que Blanche appelait Aymé Verd) courait à cette heure un -danger imminent, et que seule au monde, désormais, elle pouvait le sauver. La pèlerine, quoique certaines gens l'accusassent de radoter, était une femme pieuse et sincère dont on ne pouvait révoquer en doute le témoignage. Du reste, ce témoignage n'était que trop confirmé par les pressentiments dont mademoiselle de Sassenage elle-

même n'avait pu se défendre dans l'auberge du Dauphin. Mais pourquoi Madeleine était-elle venue si tard y et quelle fatale erreur avait pu lui faire croire que les chasseurs n'étaient pas encore arrivés jusqu'à la grange, tandis qu'ils étaient partis depuis longtemps pour la montagne? — Oui! ils sont partis, s'écria Blanche avec l'accent du désespoir, ils sont partis, et j'ai vu ce fourbe de Landry attirer l'archer sans défiance dans le piège qu'il lui avait tendu. Mais que faire? tout le monde dort ; et puis ! à qui oserais-je confier ce fatal secret! Personne ne voudrait me croire. D'ailleurs, en accusant Landry, il faudrait accuser aussi mon oncle... C'est imnossible.

Toutes ces réflexions se présentèrent à la fois à l'esprit de mademoiselle de Sassenage. Il ne lui restait plus qu'un parti à prendre : elle s'y décida aussitôt. Plus prompte que la pensée, elle saisit une lampe, ouvrit une porte qui conduisait dans les étables, et s'approchant d'un jeune berger endormi, le secoua avec vivacité.

— Petit, lui dit-elle, connais-tu le Col de l'Épervier?

— Si je le connais! dit le berger en se frottant les yeux. J'y ai perdu plus d'une chèvre cet été ,

et ce n'est pas le loup qui me les a emportées, c'est le vent.

— Eh bien ! lève-toi , donne-moi un manteau comme le tien , et partons 1 Tu me serviras de guide.

Le berger stupéfait regarda Blanche et ne fit pas un mouvement.

— M'as-tu entendu ? reprit la jeune fille; allons, en route !

— Mais, mademoiselle, dit le pâtre, ne pourriez-vous attendre que le soleil fût levé? Je n'ai pas envie d'aller rejoindre mes chèvres dans la combe où je n'ai pas même osé aller chercher leur peau.

— Mon Dieu ! s'écria Blanche hors d'elle-même, le temps s'écoule, et nous devrions déjà avoir fait la moitié du chemin. Tiens, mon enfant, ajoutât-elle en mettant une bourse pleine dans la main du berger, voici tout ce que j'ai sur moi ; mais je t'en donnerai le double et le triple si tu veux me suivre.

— Ma foi ! dit le berger, gardez votre argent, il pourrait tout au plus servir à m'acheter une place derrière l'église, et une croix de pierre comme on en voit une sur la tombe du feu

bailli, et, comme dit le proverbe, mieux vaut un chien vivant qu'un seigneur mort.

— En ce cas, dit Blanche avec résolution, enseigne-moi seulement le chemin : je vais partir.

Pour le coup, le paire n'y comprit plus rien. Mais tout grossier qu'il était, il parut touche de cet héroïsme, quoiqu'il n'en comprît pas les motifs,

— Allons, belle demoiselle, dit-il en prenant la bourse, puisque vous y tenez, il ne sera pas dit que Serpolet vous aura laissé partir seule. Il en arrivera ce qu'il pourra. Souvenez-vous seulement de tout ce que vous m'avez promis. C'est singulier ! ajouta tout bas Serpolet, ces demoiselles de château ont quelquefois de drôles de caprices! Voyez-vous celle-là qui va trotter la nuit sur des rochers, où mon chien ne passe jamais en plein jour sans baisser l'oreille et mettre la queue entre ses jambes ?

Cependant Blanche de Sassenage avait endossé la mante grise d'un berger, et s'éloignait à grands pas du chalet ?

Le chemin qu'elle allait suivre jusqu'au pieformidable, connu dans le pays sous le nom de Col del'Epervier, est en effet un des plus difficiles, ou, pour mieux dire, un des plus impraticables où l'homme

ait jamais hasardé ses pas. Les âpres vallées au milieu desquelles il passe offrent aux ^-eux des voyageurs un spectacle aussi imposant que terrible. Des gorges sans fond^ où l'on voit bouillonner des torrents dont le bruit arrive à peine jusqu'à vous, sont encaissées entre des masses de rochers grisâtres, dont les flancs, tourmentés par les eaux ou par le feu , témoignent encore des bouleversements qu'a subis notre globe dans les temps primitifs. Dans les régions moyennes, le sol est couvert d'une végétation sauvage qui semble destinée à cacher les traces des révolutions qui ont déchiré cette terre, et mis, pour ainsi dire, à nu ses entrailles. Des mélèzes, des pins centenaires étendent leurs sombres rameaux sur les rochers et se penchent au bord des précipices. Rien ne trouble la monotonie de ce lugubre paysage, si ce n'est, ça et là, quelques nappes d'eau qui tombent blanchissantes d'étage en étage, et dont quelques-unes descendent de si haut, que les eaux emportées par le vent s'éparpillent en poussière avant d'avoir atteint le fond du gouffre, et vont mouiller d'une pluie fine les flancs des montagnes avoisinantes. Mais c'est surtout lorsque, après avoir gravi péniblement les sentiers qui sillonnent les

bois, si l'on peut appeler sentier les rares vestiges qu'impriment sur la mousse ou sur un sol friable les pieds des bétes fauves qui vont boire dans les torrents; c'est, disons-nous, lorsqu'on arrive dans la partie supérieure de ces Alpes incultes que le tableau devient plus affreux. La nature se présente alors dans une effrayante nudité. Vu dans son ensemble et d'un point culminant, le paysage pourrait être comparé à une mer orageuse dont les vagues immenses se seraient tout à coup pétrifiées sous la main de Dieu, comme un monument éternel de sa colère. Toute espèce de végétation a disparu, même les lichens rampants et les mousses parasites. Un vent furieux règne presqu'en tout temps sur ces hauteurs^ et détache sans cesse quelques fragments de rocher qui roulent à grand bruit et en faisant des bonds immenses jusques au fond des vallées. Au milieu de ces scènes de désolation, sous ce climat rigoureux, on se croirait par moment transporté aux jours de la vieillesse de la terre, alors que le soleil aura perdu sa chaleur, et le sol sa fécondité; un sentiment d'effroi religieux s'empare de l'âme. On sent davantage son néant, et l'on est forcé de s'avouer que la planète des enfants d'Adam est une terre frappée de

malédiction, car ce n'est pas ainsi qu'elle a du sortir des mains du créateur. Cependant cette vue, tout en rapetissant l'homme, l'ëlève d'un autre côté. Seul être pensant au milieu de ces masses confuses et inertes, il apparaît sur les débris de ce vieux monde comme un roi déchu qui visiterait ses palais en ruines.

Telles sont les impressions que fait éprouver l'aspect des contrées sauvages, connues, dans le Vercors, sous le nom de Montagne de Saint- Chaffrey; mais si le voyageur veut parcourir ces vallées et monter au Col de l'Epervier, qui en est la cime la plus haute, le soin de sa propre conservation est bientôt le seul qui l'occupe. Sur un espace de deux lieues environ sont accumulés tous les dangers qu'on peut rencontrer dans une excursion au milieu des Alpes dauphinoises. Il faut passer les torrents sur des troncs d'arbres vermoulus, côtoyer les précipices, ramper sur les mains en plus d'un endroit, et se fier à des échelles fragiles que les bergers ont suspendues ça et là, pour pouvoir suivre leurs troupeaux de chèvres. La rencontre des loups et des ours est le moindre péril qui menace le chasseur ou le botaniste imprudent.

C'était pourtant à travers ces obstacles presque insurmontables que mademoiselle de Sassenage s'était aventurée sur les pas d'Aymé Verd. La nuit était profonde et centuplait les dangers du voyage. Mars Blanche ne songeait point à elle-même; elle ne pensait qu'à sauver l'infortuné jeune homme dont les jours étaient menacés. Insensible au froid, à la peur, à la fatigue, elle pressait son guide, trop lent à son gré, et le précédait même dans les endroits où le pâtre ne risquait son pied qu'en tremblant.

On comprend quelles devaient être les angoisses de Blanche. Il y avait une forte demi-heure que l'archer et son teirible compagnon s'étaient mis en route. Déjà ils devaient être bien loin; peutêtre même le crime était-il consommé. D'ailleurs en admettant qu'il ne le fût pas encore, comment se flatter d'atteindre, au milieu de difficultés sans cesse renaissantes, deux piétons vigoureux parlis si longtemps avant vous. Cette pensée donnait des ailes à mademoiselle de Sassenage.

— Foi de Serpolet! disait le pâtre qui avait peine à la suivre, elle ne marche pas, elle vole. Elle court comme Nanette quand elle a quitté ses sabots. Si je ne l'avais vue à la lueur de la lampe, je

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la prendrais pour une fée, car on dit qu'elles trottent ainsi sur les pics lorsqu'elles vont étendre leur linge sur le mont Aiguille ^.

Cependant les obstacles se multipliaient à mesure que Blanche et son guide avançaient dans leur route. Au milieu des ténèbres qui l'entouraient, notre héroïne savait à peine où elle posait le pied; mais elle allait toujours devant elle avec cette assurance que donnent les forles piéoccupations, et qu'on ne- peut mieux comparer qu'à l'audace effrayante des somnambules. Souvent elle entendait tomber derrière elle dans l'abîme la pierre sur laquelle elle venait à peine de se poser : ce bruit effrayant, loin de l'alarmer sur ses propres dangers, ne lui rappelait qu'une chose, c'est qu'Aymé Verd avait passé là, lui aussi, et que peut-être il avait été moins heureux qu'elle. D'autres fois elle s'arrêtait glacée d'épouvante, car elle avait cru entendre un bruit semblable dans le lointain, et son imagination pleine de terreurs lui représentait alors larcher roulant tout meurtri au fond de la vallée, après avoir chancelé un moment surle bord. Enfin, après trois heures de marche qui lui parurent un siècle, elle se tourna vers son guide, et lui demanda s'ils étaient encore loin du Col de l'Epervier.

— Nous n'en sommes plus qu'à une petite lieue, dit Serpolet, en faisant claquer ses doigts ; mais, le diable m'emporte si je n'aimerais pas mieux être couché avec mes chèvres! Il nous reste encore à faire le plus dur de la route.

— IVlais es-tu bien sûr que nous ne nous soyons pas trompés de chemin? s'écria Blanche.

— Je voudrais aller au ciel aussi droit, dit Serpolet; mais, si vous m'en croyez, nous allons maintenant faire un petit détour. Nous ne perdrons pas grand temps, puisque vous êtes si pressée, et nous serons peut-être sûrs d'arriver avec tous nos membres.

— Non! non! repartit Blanche en frémissant j prends le pire des deux chemins ; c'est celui-là que je veux suivre ! Tu seras riche pour ta vie, si tu fais ce que je t'ordonne.

Serpolet, garçon intéressé comme le sont tous les montagnards des Alpes, ne se le fit pas dire deux fois; malgré le danger auquel il s'exposait lui-même, il renonça à prendre le détour dont il avait parlé pour s'engager dans une voie qui, depuis longtemps, n'était plus fréquentée, même par les plus hardis chasseurs. Après avoir cheminé encore longtemps à travers une gorge ténébreuse,

au milieu de laquelle leurs yeux ne pouvaient leur servir à rien, si ce n'est à les tromper, et où ils étaient obligés, comme les aveugles, d'invoquer le secours de tous leurs autres sens, afin de se diriger dans leur marche, ils gravirent péniblement une colline escarpée. Le sentier qu'ils suivaient allait se rétrécissant toujours davantage à mesure qu'ils avançaient. Enfin il s'arrêta brusquement devant un rocher taillé à pic, et Blanche, pensant que le pâtre l'avait égarée, crut un moment qu'ils allaient être obligés de revenir sur leurs pas; mais il n'en était rien. En cet endroit, le rocher offrait une saillie de quelques pouces, sur laquelle il fallait s'aventurer, afin d'aller rejoindre, à trente pas de là, le sentier interrompu. Ce passage difficile, suspendu comme une corniche au-dessus d'un gouffre béant au fond duquel on entendait le sourd mugissementd'une eau invisible,était alors connu dans le pays sous le nom énergique de Pas de Miserere. Il n'existe plus aujourd'hui, car des éboulements successifs ont détruit l'espèce de chapiteau qui le formait. Le montagnard, après avoir averti Blanche de raser du plus près possible le rocher qui s'élevait comme une muraille^ du côté opposé au précipice, se risqua le premier sur ce pont redou-

table, en s'appuyant contre la paroi glissante et en sifflant^ pour faire le brave. Mais son souffle était inégal et annonçait une vive émotion. Quant à Blanche, elle suivit son guide d'un pas ferme, comme si elle ne se fût pas doutée du péril. Les voyageurs longèrent ainsi l'abîme pendant près d'une minute. Enfin le passage s'élargit, et ils arrivèrent heureusement sur une espèce de plateforme, où, malgré les instances de la courageuse fille, Serpolet s'arrêta pour respirer.

— Qu'on m'y reprenne! dit-il. Il me semble que je viens de tirer ma léte de la gueule du loup. Ahî foin du métier de guide ! J'aime mieux conduire mes chèvres. Elles sont moins têtues et moins fantasques que les belles dames de château.

En ce moment, la lune se leva à l'horizon, et sa lumière blafarde éclaira d'un jour douteux l'immense paysage que la nuit ensevelissait dans son ombre.

— Au nom du ciel ! dit Blanche, remettons-nous en chemin. Tu dois être content, voici le clair de lune, et nous pourrons aller plus vile désormais.

— Ah! bien oui! dit Serpolet, fiez-vous-y au clair de lune, s'il y en avait eu tant seulement un

rayon tout à l'heure, tous les trésors de M. de Gadagne ne m'auraient pas décidé à franchir ce maudit passage; tenez, avancez-\ous un peu, mademoiselle, et regardez s'il est engageant le chemin que vous m'avez fait prendre.

Blanche s'approcha du bord de la plate-forme, et, à la clarté de l'astre des nuits, mesura avec effroi le gouffre au-dessus duquel elle avait marché. Les ténèbres en disputaient encore le fond à la lumière, mais on pouvait apercevoir, à une profondeur immense, des rochers aigus "dont la cime était seule éclairée par une lueur crépusculaire. Mademoiselle de Sassenage se sentit saisie d'un affreux vertige.

— Grand Dieu ! dit-elle en se retirant en arrière, si le pied nous avait glissé....

— Oh ! dit la pâtre, si le pied nous avait glissé, nous ne nous serions pas fait de mal sur les rochers; les corbeaux auraient eu le temps de nous manger en chemin. C'est, ma foi, vrai! ajouta-t-il avec la gaieté d'un enfant qui rit du péril auquel il vient à peine d'échapper, quand on tombe de si haut, il y a encore du profit, ne serait-ce que de pouvoir recommander son âme à Dieu, et réciter son miserere depuis le premier verset jusqu'à amen-

Mademoiselle de Sassenage était loin de partager l'humeur insouciante de son guide. Ce terrible passage était un lieu trop propice aux desseins du veneur pour qu'Aymé Verd eût échappé à son sort, si, comme tout portait à le croire, il a^^ait passé là. A cette pensée. Blanche sentit se renouveler ses angoisses. Dans sa douleur elle se pencha de nouveau sur le gouffre, comme si elle eût pu en sonder les mystérieuses profondeurs. Mais, en ce moment, un bruit qui la fit tressaillir de la tête aux pieds arriva jusqu'à ses oreilles.

— Par saint Chaffrey ! s'écria le berger, j'entends parler de l'autre côlé du Pas. Est-ce que toutes les folles qui sont au chalet ont pris l'idée de courir la montagne?

— Paix ! dit Blanche en écoutant.

La jeune fille avait cru distinguer, malgré la distance, la voix rauque de Landry et une voix mâle mais plus douce, dont l'accent connu avait fait battre son cœur. Cependant elle craignait encore de se tromper, car durant son trajet elle avait été plus d'une fois le jouet d'une semblable illusion. Ce qui, en cet instant, ajoutait surtout à sa défiance, c'était d'ouïr les deux chasseurs derrière

elle, tandis que tous ses efforts avaient tendu / à les atteindre, et qu'elle désespérait d'y parvenir. Avait-elle donc marché si^ vite qu'elle les eût dépassés? avaient-ils été arrêtés par quelque accident? Ces idées se pressèrent à la fois dans l'esprit de Blanche. Mais une pensée qui fit évanouir toutes les autres frappa aussitôt la jeune fille. Si c'était bien Aynfé qui approchait, à coup sûr il se disposait à traverser le Pas de Miserere et c'était là sans doute que l'attendait Landry.

Bientôt le veneur parut, en effet, au sommet du sentier, à l'extrémité de la corniche. Sa voix se fit entendre alors plus distinctement, quoiqu'elle fût un peu altérée, soit à cause de la fatigue, soit par suite de 1 émotion dont ne peuvent se défendre les hommes les plus pervers au moment de commettre un crime.

— Allons, messire ! dit-il, dépêchons ! nous voilà arrivés. Passez devant et ne craignez rien; j'aurai les yeux sur vous.

— Croix Dieu! repartit Aymé Verd en regardant le frêle chapiteau sur lequel il allait marcher, et qui, éclairé par la lune, se détachait assez vivement sur le fond noir de la vallée; par quel diable de chemin me conduisez-vous, maître Landry? On

dirait que vous avez jure de me faire faire celte nuit les douze travaux d'Hercule. Jamais je ne pouirai passer là; il faudrait avoir des ailes.

— Est-ce que vousauriez peur? dit Landry d'une voix creuse.

Ce seul mot produisit sur le brave archer l'effet d'un talisman. En bon chrétien qu'il était il fît un signe de croix, et s'avança aussitôt d'un air réso» lu sur le passage. Cependant Blanche avait écouté avec effroi ce court entretien. Elle se leva aussitôt éperdue, et voulut se précipiter en avant pour retenir Aymé Verd avant qu'il eût mis le pied sur la corniche; mais le pâtre la saisit par sa robe, et posa en même temps une main sur sa bouche.

— Par saint Chaffrey ! dit-il à voix basse, avezvous perdu la tête? Croyez -vous qu'on puisse danser un rigaudon sur le Pas et aller v faire la révérenceaux cavaliers? Chut! retenez votre langue, si cela est possible, et laissez faire ces braves gens

Lorsque mademoiselle de Sassenage se fut débarrassée de l'étreinte de Serpolet, l'archer s'était déjà engagé sur la corniche, ot Landry le suivait la tête baissée. La plume ne saurait décrire ce qui se passa alors dans l'âme de Blanche. La malheureuse fdle eût voulu crier pour avertir

Aymé du guet-apens qu'on avait prémédite contre Ii|i; mais elle avait compris, avec cet instinct que Dieu donne parfois dans les grands périls, ' elle avait compris, disons-nous, qu'un mot, un geste, un souffle, pouvait surprendre le hardi jeune homme et lui faire perdre Téquilib're.... Et pourtant si elle gardait le silence, qui pouvait arrêter le veneur? IN'était-elle donc venue jusque-là que pour être le témoin inutile et impuissant de l'assassinat d'Aymé Verd? Dans cette horrible perplexité, Blanche, qui suivait Landry du regard, tremblait à chacun de ses mouvements, et croyait sans cesse lui voir lever le bras pour pousser dans le gouffre sa victime. Ses tempes se couvrirent d'une sueur froide. Elle était immobile, sans haleine, et Ton eut dit qu'elle ne vivait plus que de la vie incertaine de l'archer. Ce dernier, néanmoins, poursuivait hardiment sa route le long de la rampe, en retenant son souffle et en avançant le pied avec pré- ' caution. Enfin Blanche laissa échapper un profond soupir. Par un bonheur inexplicable, l'intrépide jeune homme venait d'arriver sain et sauf sur la plate-forme : Blanche et le jeune pâtre, cachés à l'ombre dans les anfractuosités d'un roc, pouvaient l'observer sans attirer sur eux-mêmes son

attention. Il stait très calme : après avoir fait un second signe de croix, il se tourna pour voir venir son compagnon. Celui-ci ne tarda pas à paraître. Alors Serpolet, ne croyant plus avoir de retenue à garder, leva la main en l'air pour faire claquer ses doigts et annoncer ainsi sa présence. Mais mademoiselle de Sassenage lui jeta un coup d'œil expressif qui le retint cloué à sa place sous la voûte qu'ils occupaient. Landry s'avança d'un pas lourd et chancelant, comme un homme en proie à l'ivresse. Sa figure était plus pâle qu'à l'ordinaire, et ses genoux semblaient vouloir se dérober sous lui. Il eût désiré sans doute de continuer son chemin, mais il n'en eut pas la force et fut obligé de s'asseoir, ce qu'il fit à une faible distance de la retraite de Blanche.

On se tromperait étrangement si Ton attribuait l'abattement du veneur à la seule crainte qu'avait pu lui causer la vue du précipice sur lequel il avait marché; cette crainte y entrait pour fort peu de chose, car il était aguerri à de semblables entreprises, et ce n'était pas la première fois qu'il avait franchi ce pas difficile. La défaillance qu'il éprouvait tenait donc à une autre cause.

Il était parti du chalet avec la ferme résolution

d'arriver seul au Col de l'Epervier. Le Pas de Miserere était précisément le lieu qu'il avait marqué d'avance pour l'exécution de son projet. Là, pensait-il, pas de témoins, pas de résistance possible : un seul geste, et tout sera fini. Tout le long du chemin il ne fit que s'affermir dans cette affreuse idée, sans avoir un seul instant d'hésitation. Il s'imaginait qu'en se débarrassant d'Aymé Verd, il allait être délivré tout à coup de ses remords, de ses craintes, et entrer dans une vie nouvelle. Il attribuait à l'existence de ce jeune homme tous les maux qu'il avait soufferts depuis dix-sept ans. Egaré par les tourments que lui causait le meurtre de Ponce (car si le repentir éclaire, le remords ne fait qu'aveugler), il se préparait à commettre un nouveau crime et à enfoncer le fer dans sa blessure, tout en croyant l'en arracher. Arrivé à l'endroit fatal, il ramassa donc toutes ses forces et s'avança hardiment derrière le jeune homme, la main droite levée sur lui. Il n'avait plus qu'un pas à faire pour l'atteindre. Mais, en cet instant, ses yeux se couvrirent d'un nuage; son bras, paralysé, ne put faire un seul mouvement, et il faillit tomber luimême dans le précipice.

Lorsqu'on se voit sur le point d'atteindre un

but longtemps rêvé, on éprouve parfois d'avance une émotion semblable à celle qui suit ordinairement l'accomplissement du désir. INous jouissons alors, par anticipation, du bien ou du mal que nous avons prémédité : l'acte réellement consommé ne produirait pas des effets plus sensibles. En cette occasion, le veneur ressentit en lui, non pas cet effroi salutaire qui arrête le coupable, mais cette stupeur profonde qui se répand dans Tàme de l'assassin lorsqu'il vient de frapper un coup mortel. Il arriva, comme nous l'avons vu, pâle et tremblant sur la plate-forme, se maudissant lui-même, mais plus que jamais résolu d'arriver sans son compagnon au Col de l'Épervier. Son trouble et son anéantissement ne purent échapper longtemps à mademoiselle de Sassenage. Aussitôt qu'elle s'en aperçut, elle sortit sans bruit de son asile, et, posant un doigt sur ses lèvres, parut tout à coup aux yeux d'Aymé Verd. Nous n'avons pas besoin de dire quelle fut la surprise de notre héros lorsqu'il vit la jeune fille, dont il n'avait pu approcher jusqu'à cette heure, sortir tout à coup du creux d'un rocher et lui faire signe de la suivre. H va sans dire aussi qu'il ne se fit pas prier, et abandonna sans scrupule le veneur à une

méditation dont il était loin de soupçonner le sujet.

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