CHAPITRE XXII
£t ©tllet.
Cet homme asi<urément n'aime pas la musique*
]!lfOLlÈ»E»
Le coup qui avait renversé Aymé Verd avait été si vigoureusement appliqué, que le brave archer, déjà épuisé par les fatigues de la lutte, était resté étendu sur Therbe , privé de connaissance. Lorsqu'il revint à lui, il se trouva couché dans un bon lit, à Tombre d'épais rideaux. Le sommeil qi^'il avait goûté avait été lourd et pénible. Des songes affreux, tels que les enfantent la fièvre et Je délire, l'avaient longtemps agité. Il s'était vu tombant du haut des précipices. Il s'était assis dans des cavernes humides, sur des nids de serpents. Transporté tout à coup au milieu d'une campagne couverte de neige, il avait aperçu le chevalier Verd se débattant contre une bande d'assassins. Il eût voulu le secourir, mais, par suite d'une de ces métamorphoses si communes dans les rêves, il était redevenu petit enfant et ne pou-
vait opposer aux meurtriers qu'une résistance inutile. Il avait ensuite rencontré dans un endroit désert le capitaine Hartman et avait fait route avec lui. Pendant le voyage, le vieux racoleur avait ôté successivement plusieurs masques qui couvraient son, visage, jusqu'à ce qu'enfin il se fût montré à lui sous la figure hideuse d'une bêle fauve, prêle à le dévorer. Plus tard, il avait vu Gaspard et Renaud tirant l'épée l'un contre l'autre, et se portant des coups mortels, tandis que leurs ancêtres, s'animant sur la toile où ils étaient représentés, riaient à se tenir les côtes. Enfin Blanche lui était apparue pâle, triste et couverte d'habits de deuil. Elle pleurait à chaudes larmes et lui faisait des signes qu'il ne pouvait comprendre. Il s'approcha d'elle pour l'interroger, mais elle le repoussa avec effroi, et sembla lui ordonner de fuir. Étonné de cette conduite, ému de la douleur de son amante, il la supplia de s'expliquer. Celle-ci voulut parler, mais elle eut beau remuer les lèvres, il n'en sortit aucun son. Elle ouvrit alors la bouche tout entière, et Aymé s'aperçut avec terreur que sa langue avait été arrachée de son palais. Telle fut l'horreur qu'il éprouva à cette vue, qu'il se réveilla en sursaut , le front baigné de sueur et la poitrine haie-
tante. La douce clarté du jour, pénétrant à travers les rideaux, put à peine dissiper les visions qui avaient troublé son sommeil. Peu à peu néanmoins il recouvra l'usage de ses sens et de sa raison. — Que l'homme est peu de chose! pensa-t-il en s'essuyant le visage. Il ne sait pas même distinguer la réalité de l'apparence ; et de vaines chimères, des rêves absurdes l'agitent et le tourmentent pendant son sommeil, autant que pourraient le faire quand il veille les événements les plus douloureux.
En faisant cette réflexion, Aymé écarta les rideaux qui le couvraient, et fut assez étonné en ne reconnaissant aucun des objets qu'il avait l'habitude de voir à Montmaur au moment de son réveil. Il jeta les yeux sur le paysage qu'on découvrait à travers les fenêtres, et sa surprise redoubla, caria campagne au milieu de laquelle il se trouvait n'était pas celle qui environnait le manoir de Renaud. C'étaient là des circonstances assez étranges pour qu'Aymé Verdexaminât avec curiosité Tappartement dans lequel il se trouvait. Le mobilier qui le garnissait était dans un état qui n'annonçait précisément ni l'aisance ni la détresse, mais qui portait à croire que le maître du logis descendait plutôt qu'il ne montait l'échelle de la Fortune.
m AYMÉ VERD.
Quelques fauteuils de chêne massif, dépourvus de coussins et de crépines, mais dont le bois luisait comme un miroir, étaient rangés avec symétrie autour de la chambre. Un trumeau de Venise, dont la dorure était un peu ternie, ornait le dessus de la cheminée; la glace en était assez nette pour permettre de supposer qu'il y avait dans la maison quelque jeune fille qui aimait à s'y mirer tous les matins. Les lambris, jadis coloriés, avaient été noircis par la fumée de Tâtre et de la lampe, lîlnfin, la tapisserie qui couvrait les murs était si fanée, elle montrait tellement la corde, qu'on pouvait assurer qu'elle n'avait pas été renouvelée depuis le temps du dauphin Humbert II.
Aymé Verd ne put comprendre en quel lieu il se trouvait. Il ne réussit pas davantage à s'expliquer la manière dont il y était venu. Le jour était-il à son déclin ou à son aurore ? ce fut là pour notre ami, un nouveau mystère. En consultant ses souvenirs , il parvint cependant à se rappeler assez nettement les aventures de lâchasse et le combat qu'il avait soutenu contt-e l'ours. Mais, à partir de ce moment, il n'avait plus aucune notion de ce qui s'était passé, et sa hiemoire ne lui retraçait que les rêves biîiâl'rës
qu'il avait faits durant un long sommeil. Il croyait, du reste, avoir été terrassé par la bête fauve elle-même et ne comprenait guère comment il avait pu lui échapper. Quoi qu'il en soit, il ne pouvait se plaindre du sort qui l'avait amené sous ce toit mystérieux. Il éprouva même Utî vif sentiment de reconnaissance pour ses hôtes* en voyant sur une petite table^ à la- portée de son bras, une tasse de porcelaine remplie de vin épicé. Une lampe, brûlant sous la tasse, entretenait le breuvage dans une douce chaleur. Aymé, après avoir bien palpé tous ses membres, pour s'assurer qu'il n'en avait aucun de rompu, ne se fît aucun scrupule de vider la coupe à la santé de ses amis inconnuSjCt ne souhaita plus qu'une chose : ce fut de les connaître. Pensant qu'ils ne tarderaient pas à venir le visiter, il prit un livre qu'on avait eu la précaution de mettre sur la table, à côté de la veilleuse, et qui n'était autre que les Aventures de Florimond à la recherche de la belle Aramîfithe, 11 l'ouvrit à une page marquée par un signet, et ne fut pas médiocrement étonné en lisant la phrase suivante, qui servait de titre au quatrevingt-dix-neuvième chapitre:
*4omrtïcitt lé UavL ^Ifetimetib $ciUm tu pl'oè granb bandée \à
èctnt t>e k pi-inceêêe, et offi'it à cette bcrnicvc la ifican be la Bête féroce, ,
Cette allusion à un événement récent, dont il avait été le héros, engagea le jeune archer à commencer la lecture du chapitre qu'il avait sous les yeux; mais il ne tarda pas à être saisi d'une telle envie de bâiller, qu'il jugea prudent de poser le livre, afin de ne pas retomber dans la léthargie d'où il venait à peine de sortir. Au même instant, des sons un peu criards, qu'il reconnut pour être ceux d'une mandoline, arrivèrent jusqu'à ses oreilles. La personne qui jouait de cet instrument avait choisi un air tendre et langoureux, qu'elle cherchait à rendre plus expressif, en ralentissant la mesure et en appuyant avec art sur certaines modulations. Par malheur, quelques notes fausses venaient de temps en temps trahir l'émotion du virtuose mâle ou femelle qui se livrait à cet exercice poétique. Mais ces petits accidents ne semblaient pas faits pour décourager son zèle. Aussi la mélodie, s'il nous est permis de donner ce nom harmonieux au chant plaintif qu'exhalait la mandoline , la mélodie, disons-nous, allait toujours son train, lorsque Aymé entendit tout
à coup ces mots prononcés d'un ton aigre et à demi-voix :
— Ètes-vous folle, ma sœur? Que faites-vous là? Avez-vous envie de réveiller les malades ?
La musicienne, au lieu de répondre, continua de pincer les cordes avec la même expression de tendresse.
— Voulez-vous bien finir? reprit la voix. Allez faire ailleurs votre tintamarre. J'étais sûre que vous nous régaleriez ce matin d'un air de votre façon.
La suite de l'entretien ne parvint pas jusqu'ànotre ami. Il n'entendit qu'une espèce de chuchotement semblable à celui de deux dévotes qui se disputent une chaise pendant Toffice divin. Mais à la fin il lui parut que la sensible musicienne avait cédé aux charitables remontrances de sa sœur, ce dont il ne fut pas trop fâché, malgré le goût dont il se piquait pour les beaux-arts.
Tout cela pourtant n'avait pu lui apprendre dans quelle maison le destin capricieux l'avait jeté. Il en était encore réduit aux conjectures, lorsqu'il s'aperçut que quelqu'un ouvrait la porte de sa chambre et se glissait sans bruit derrière ses rideaux. Bientôt il vit paraître un petit vieillard enveloppé soi-
gneusement dans une houppelande à ramages et la tête couverte d'un bonnet de laine. Il marchait sur la pointe des pieds et semblait retenir son haleine. Après un instant d'hésitation, Aymé Verd reconnut le châtelain de Beauséjour. Cette vue lui fit dresser les cheveux sur la tète, et regretter, pour ainsi dire, d'avoir échappé aux griffes de l'ours. 11 se voyait, en effet, pieds et poings liés, à la merci du fâcheux discoureur, dont il avait naguère essuyé l'intarissable éloquence. Cependant il crut de son devoir de lui adresser quelques remercîments pour les bons soins dont il se voyait entouré. Il se proposait, en outre, de lui demander les éclaircissements dont il avait grand besoin pour comprendre sa véritable situation ; mais à peine eut-il prononcé une parole, que M. de Jarniost mit un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le silence, et dit ensuite à voix basse, d'un ton mystérieux :
^"— Pas un mot! pas un geste! tenez-vous tranquille. Je sais tout ce que vous avez à me dire : les actions sont plus éloquentes que les paroles ; et, après ce qui s'est passé, je n'ai rien à vous refuser.
Aymé Verd stupéfait ouvrit la bouche pour ré-
pondre, mais son hôte fit un mouvement d'impatience:
— Voulez- vous lui faire de la peine? dit-il; voulez-vous lui désobéir? Elle ordonne que vous preniez du repos, entendez-vous? Là! là! soyez tranquille, vous la verrez tôt ou tard.
^ — Quoi! mademoiselle de Sassenage daigne penser à moi? interrompit Tarcher, qui n'avait devant ses yeux que l'image de Blanche.
— Allons! s'écria le châtelain; voilà le délire qui le reprend. Je veux parler, mon cher enfant,
tle celle que vous savez bien, de la beauté qui
vous doit la vie; mais nous causerons de cela une autre fois. Ne vous tourmentez point : tout s'arrangera. Je n'ai pas un cœur de pierre^ ni elle non plus.
— Mais, dit Aymé, pourriez-vous au moins me dire
— Je sais, je sais, reprit le vieux gentilhomme; soyez sans inquiétude : il va beaucoup mieux : nous le Sauverons. Le barbier l'a pansé hier et ne l'a pas quitté de toute la nuit.
En disant ces mots, le châtelain de Beauséjour mit encore le doigt sur sa bouche, et s'éloigna aussi discrètement qu'il était entré, laissant Aymé
Verd confondu de ce qu'il venait d'entendre. Tout ce que notre ami avait pu démêler dans ces discours ënigmatiques, c'est qu'il y avait dans la maison une personne blessée plus dangereusement que lui, qui, désormais rerais de ses fatigues, ne gardait plus d'autres traces de sa rencontre avec l'ours que quelques égratignures sur les bras. Malgré sa patience ordinaire, il ne put se résigner à suivre les instructions de son hôle et de la reconnaissante Sigolène. Il se jeta à bas de son lit et commença à s'habiller. Pendant qu'il était occupé de ce soin, il entendit tout à coup retentir des sanglots dans une chambre éloignée. Autant qu'il en pouvait juger, c'était une femme qui pleurait. Il acheva de passer à la hâte son pourpoint, dans la crainte où il était que quelque accident ne fût survenu aux habitants de la maison. Mais il n'avait pas encore attaché ses aiguillettes, lorsqu'on frappa un léger coup à sa porte. Il ouvrit, et vit paraître Paschale, la chambrière de mademoiselle de Sassenage. Elle était toute en larmes, et, malgré les efforts qu'elle faisait pour parler ne laissait échapper que des sanglots et des gémissements. Sa douleur était si vive, qu'elle émut l'archer et redoubla ses inquiétudes.
LE BILLET. Un
— Qu'as-tu, mon enfant? lui dit-il. Au nom du ciel, réponds-moi ! est-il arrivé quelque malheur à ta maîtresse?
— Ah ! messire, dit Paschale, ce pauvre garçon ! Si vous saviez dans quel état je l'ai vu ! C'est à fendre le cœur. Lui qui était rouge comme une cerise, il est devenu aussi blême qu'un parpaillot.
— De qui veux-tu parler? demanda Aymé Verd.
— Pardine ! de votre écuyer, repartit Paschale ; de ce brave Genest.
— Genest! dit Aymé en se frappant le front. Je me rappelle, en effet, qu'il était près de moi au moment où l'ours m'a abattu d'un coup de patte et m'a fait perdre connaissance.
A ces mots, Paschale leva les yeux sur le jeune gentilhomme pour s'assurer qu'il parlait sérieusement. Lorsqu'elle fut bien certaine du singulier quiproquo qu'il faisait en ce moment, elle ne put retenir un éclat de rire.
— Ahl ah! ah! ah! dit-elle, en passant tout à coup de la tristesse à une gaieté folle, la chose est plaisante. Vous croyez que c'est Tours qui vous a frappé ?
-— Sans doute ! dit Aymé un peu piaue. Qu'y a-t-il là de risible?
— Rien, dit Pascliale en riant toujours. Vous n'êtes pas le premier qui ayez pris Genest pour un ourson. Mais, s'il faut vous l'apprendre, c'est à
votre écuyer, comme il se fait du moins appeler, que vous devez la gourmade que vous avez reçue,
— Quelle insolence! dit l'archer.
— Là, fâchez-vous, reprit la chambrière ; soyez ingrat, comme le sont tous les hommes, surtout ceux qui sont maîtres. Malgré tout le bien que dit de vous notre vieille baronne, vous en êtes bien capable ; et pourtant, sans ce bienheureux coup de poing, messire, le curé de Ladvieu, qui a bientôt l'âge de Malhusalem, dirait, à cette heure, votre office mortuaire. Les cloches sonnaient : din ! dinl din! et je sais deux beaux yeux qui pleureraient quasi autant que les miens ont pleuré il y a un moment.
— Explique-toi, mon enfant, dit Aymé. Qu'estil arrivé à Genest? que lui dois-je? qu'a-t-il fait?
— Ce qu'il a fait! reprit Paschale, en s'asseyant sur un fauteuil, d'un air de grande dame, car elle était enchantée de tenir un jeune seigneur le
bec dans Teau. Dieu ! que ces sièges sont bien rembourrés! Est-ce avec du crin, avec de la laine ou avec des clous? C'est comme ceux-là qu'il en faudrait à mademoiselle Bethsabé Barbantane, qui se carre si bien dans la chambre bleue. A propos, messire, croiriez-vous que cette chère Bethsabé a osé demander à monseigneur la maison de notre curé, maître Eustache BénéventPSe fait-on une idée d'une telle audace ? Ah ! sainte Vierge, il faut entendre jaser Monique là-dessus ! Gela va causer un beau remue -ménage au château. Heureusement messire Gaspard est là, et nous verrons bien comment les choses tourneront. Ce qu'il a fait! poursuivit-elle, en voyant l'impatience de l'archer ; il a fait une telle peur à l'ours, que la pauvre bête en est morte de frayeur.
— Trêve de plaisanteries! dit Aymé. Que s'estil pa^sé après ma chute?
.— 4u fait? reprit la chambrière, en retrouvant un peu de gravité, vous avez raison, messire : il n'y a pas là de quoi rire, et je suis une folle de badiner sur ce sujet; mais, que voulez-vous? c'est plus fort que moi. Je suis comme notre sacristain, qui sonne parfois les enterrements sur l'air des baptêmes.
Après cet exorde, Pascbale raconta à l'archer la lutte si courte, mais si terrible, du montagnard contre la béte fauve, lutte dont les détails sont déjà connus du lecteur. Elle eut soin d'en faire ressortir toutes les circonstances, soit pour remplir les devoirs d'un historien fidèle, soit pour des motifs moins désintéressés, car la chambrière pensait avec raison que tout service mérite salaire, et que celui que son amoureux avait rendu à Aymé Verd pouvait compter parmi les plus méritoires.
Quoi qu'il en soit, notre ami fut vivement touché du dévouement de son serviteur. Une larme vint mouiller sa paupière et trahir l'émotion qu'il éprouvait , ce qui ne manqua pas de lui attirer l'estime de Pascbale.
— Qui fut bien étonné? continua-t-elle en s'essuyant les yeux avec son tablier; ce fut M. de Jarniost. En arrivant au fond de la vallée, il croyait trouver Genest sans un souffle de vie, comme une musette dont la peau s'est crevée; mais va-t'en voir s'ils viennent, Jean! Les montagnards ont la tête plus dure que les rochers, à ce qu'il parait. L'ours avait les reins brisés et le crâne fendu, tandis que maître Genest ne se plaignait guère que d'une forte courbature, comme celle qu'on peut
gagner en dansant des rigaudons. La vérité est qu'il en avait dansé un fameux avec cette vilaine béte, et sans avoir de fifre pour battre la mesure, ce qui vous rend le pied leste et vous fait oublier toutes les fatigues.
— Mais où est-il à cette heure ? demanda Aymé. Dans cette maison, sans doute? il faut que je le voie, que je lui parle à l'instant.
— Oh! dit Paschale, ter ^z-vous en paix, messire : on ne peut entrer à cette heure dans sa chambre. Telle que vous me voyez, j'ai forcé la consigne; mais, au moment où je me soulageais en pleurant un petit brin, le barbier m'a mise à la porte, en gardant toutefois une bouteille de vin vieux que j'avais apportée de Montmaur pour le malade. Ainsi, je vous conseille d'attendre, pour le remercier et lui montrer votre reconnaissance, comme je pense bien que vous le ferez, je vous conseille d'attendre que le barbier ait fini la bouteille, ce qui ne sera pas long. Vous pourrez alors entrer sans qu'il s'en aperçoive , car il dormira comme un bienheureux. Mais il est temps que je m'en aille, messire, ajouta la chambrière en se levant; je suis venue pour vous voir et vous porter les compliments de notre vieille dame.
— ^ Madame de Montmaur est-elle donc la seule personne qui ait pensé à moi? demanda A.ymé.
— Je ne dis pas que d'autres n'y aient songé, répliqua Paschale; mais j'ai beau chercher dans ma mémoire, je ne me souviens pas d'avoir reçu pour vous d'autre message, si ce n'est toutefois de la part de maître Landry, qui paraît bien affligé, et veut venir vous rendre visite un jour ou l'autre.
— Et Gaspard ? reprit l'archer. A-t-il su que tu venais à Beauséjour?
— Oui , messire. Je l'ai rencontré ce matin , causant avec Monique, à la porte de la cure. Je lui ai dit où j'allais ; :niais il m'a tourné le dos, en me souhaitant un bon voyage.
Cette nouvelle fit une impression pénible ^ur le cœur d'Aymé Verd. Cependant, après avoir gardé un moment le silence, il fronça le sourcil. ^^ Puisqu'il le veut, pensa-t-il, qu'il en soit fait selon son bon plaisir! Mais, ajouta-t-il tout haut, avec un air d'embarras qui arracha un gros éclat de rire à la chambrière , n'as-tu rien à me
dire de la part
— De la part de messire Renaud ? demanda Paschale avec une apparente bonne foi.
— Sans doute !... répliqua Aymé déconcerté, de la part de messire Renaud.
— Ah bien, oui ! reprit la chambrière, M. le baron n'a guère le temps de songer à vous. Il a mandé ce matin tous ses corvéables, et il est tout occupé à faire réparer l'enceinte du château.
— Mais, dit Aymé, dont la juste curiosité était loin d'être satisfaite, il me semble qu'il y a à Montmaurune personne... qui...
— Ma foi ! repartit Paschale en tirant sa révérence, toutes les commissions que j'avais à vous faire sont terminées. J'ai bien l'honneur d'être votre servante.
Quelques instants après, la chambrière trottait d'un pas agile sur la route de Montmaur. Lorsqu'elle fut partie, Aymé Verd poussa un soupir. Le silence de mademoiselle de Sassenage l'avait blessé presque aussi vivement que celui de Gaspard.
— Hélas! dit-il, en se laissant tomber sur un fauteuil, le roi François avait raison.
Souvent femme varie.
Bien fol est qui s'y fie !
Après cet exorde notre ami ne devait pas s'arrêter
de si tôt. Il chercha en vain à s'expHquer comment Blanche avait pu l'oublier si vite et si complètement. Au bout de quelques minutes il se trouva le plus malheureux des hommes. Cependant le souvenir du dévouement de Genest vint jeter une espècede baume sur ses blessures. Il se leva d'un air résolu.
— Allons donc! dit-il. Suis-je un enfant? oublions qui nous oublie, et aimons qui nous aime.
En parlant ainsi, il prit son chapeau et sortit de sa chambre pour avoir des nouvelles plus exactes du fidèle montagnard qui s'était dévoué pour lui. Il n'eut pas le plaisir de le voir et de lui serrer la main , car Genest, après avoir passé une nuit très-agitée, commençait à goûter les douceurs d'un sommeil salutaire. Le chirurgien-barbier lui certifia, du reste, que la guérison serait lente, mais qu'il répondait corps pour corps de la vie du blessé, pourvu qu'on n'allât pas chercher à la ville quelque docteur ignare. Non content de cette assurance, l'archer fit venir le jour même un médecin de Romans, qui, chose rare en pareille occasion, approuva les prescriptions de son confrère. Nous n'avons pas besoin de dire combien l'archer fut heureux
de penser qu'il pourrait longtemps encore garder auprès de lui son généreux serviteur, ni de raconter l'entrevue touchante qu'ils eurent ensemble dans le cours de la journée. Le lecteur s'en fera aisément une idée. Il nous suffira de rapporter que Genest, pendant tout le temps que dura cette scène, ne put exprimer son émotion qu'en répétant à plusieurs reprises un juron énergique, que l'on nous dispensera de transcrire.
Les choses, néanmoins, faisaient un chemin rapide au château deBeauséjour.M. de Jarniost était plus que jamais sous l'empire de ses illusions paternelles. Le dévouement si naturel du jeune archer avait achevé de tourner la tête au bon seigneur. Comme ses paroles l'ont déjà fait pressentir, il y avait vu une preuve irrécusable d'amour, et était bien résolu à considérer cette belle action comme équivalant à une demande en mariage faite dans toutes les formes. Il n'avait voulu céder à personne l'honneur de prendre soin des blessés, et les avait fait transporter, bon gré, mal gré, dans son manoir, lequel, à la vérité, était plus rapproché du lieu du combat que le château de Montmaur. Là il tenait l'archer sous sa main, et se promettait de ne le laisser sortir que mort ou marié.
Cunégonde et Sigolène partageaient, à cet égard, l'avis de leur père; mais elles différaient entre elles sur un point important, à savoir sur le véritable objet de la passion de l'héroïque gentilhomme. Sigolène, suivant sa coutume, voyait les choses dans leur simplicité et invoquait en sa faveur le témoignage de tous les chasseurs, lesquels savaient bien, disait-elle, que si Tarcher avait affronté la mort, c'était pour elle seule, et non pour son aînée. Celle-ci^ en effet, avait confié son salut aux jambes rapides de maître Pégase. L'âne était donc son véritable libérateur, et, ajoutait Sigolène, en regardant sa rivale avec ironie, c'était à lui que Cunégonde devait accorder sa main, si elle voulait à toute force obéir à la voix de la reconnaissance. Mais Cunégonde n'était pas femme à se laisser déconcerter pour si peu. Aux raisons de fait alléguées par sa sœur, elle opposait victorieusement deux arrêts de la cour d'amour rendus dans une cause semblable, et, par surcroît, le quatre-vingt-dix-neuvième chapitre des Aventures de Florimond, lequel, a son avis, devait trancher la difficulté d'une manière décisive.
Ces prétentions contraires ne furent pas entièrement défavorables à notre ami. Si, d*un côté,
LÇ BILLET- 45îi
elles lui attirèrent Taubade dont il avait été régalé à son réveil, de l'antre, elles lui valurent un excellent dîner, pour la préparation duquel Sigolène avait déployé toute sa science culinaire. Pendant le repas il fut comblé d'attentions parla famille, ce qui ne l'étonna nullement après le service qu'il lui avait rendu la veille. Toutefois, malgré sa perspicacité, il ne put réussir à s'expliquer les signes d'intelligence qu'échangeaient parfois ses hôtes, certains mots à double entente que hasardait de temps à autre le châtelain radieux, l'air de réserve pudique que prenait Cunégonde, quand il lui adressait la parole, ni enfin la familiarité bourgeoise de Sigolène, qui le consuhait déjà sur ses goûts et ses habitudes domestiques, et lui demandait son avis sur le choix d'une robe qu'elle se proposait d'acheter. Le festin dura, comme on le pense, plus longtemps qu'à l'ordinaire. Au moment du dessert, M. de Jarniost pria sa fille cadette d'aller chercher quelques flacons de liqueur. Elle fut à peine sortie, que Cunégonde, jalouse de faire à son tpur briller ses talents, saisit sa mandoline^ qu'elle avait eu soin de placer dans le tipel, ef, ^an s attendre qu'on l'en priât, entonna d'une voix discordante une romance italienne,
en s'accompagnant de sou mieux sur Tinstrument fatal.
Quand Aymé Verd put enfin se retirer dans sa chambre, à la chute du jour, il était tout abasourdi, soit par l'effet du concert qu'il avait été obligé de subir pendant une heure et demie, soit par suite des discours interminables du bon châtelain. Tout en se déshabillant pour se coucher, il jura entre ses dents qu'il partirait au plus tôt d'une maison où sa mauvaise étoile avait seule pu l'amener, et où, s'il tardait davantage, la reconnaissance qu'on lui témoignait le réduirait à un état plus piteux que celui dans lequel il s'était trouvé en sortant des pattes de l'ours. Mais, au même instant, il aperçut sur sa table de nuit, à coté de l'in-folio qui renfermait l'histoire de Florimond, un petit billet à son adresse, écrit par une main qui lui était inconnue, à en juger du moins par la suscription. Il l'ouvrit aussitôt et y lut ce qui suit :
u Si vous avez quelque confiance dans la personne qui vous envoie ce message, ne sortez pas du château de Beauséjour, même pour visiter les jardins. Ne quittez jamais vos armes. Surtout ne
venez pas à Montmaur, quelque raison que vous puissiez avoir pour le faire. Défiez-vous du veneur Landry, du capitaine Hartman et des gens de mauvaise mine que vous verrez rôder autour de vous. Enfin, abandonnez ce pays aussitôt que vous le pourrez, et n'y revenez jamais.
« Si les dangers qui vous menacent ne vous effrayent pas assez pour vous donner quelque prudence, songez qu'il y a au monde une personne à qui votre vie est chère, et qui serait accablée du coup qui vous frapperait.
« L'iNCONNUE DE R0MA.NS. »
Ce billet, tracé d'une main tremblante, et dont les dernières lignes étaient à peine lisibles, causa à l'archer un profond étonnement. Lorsqu'il fut arrivé à la signature, la surprise fit place à une joie involontaire. — L'inconnue de Romans I ditil en relisant ces trois mots à la clarté de la lampe. Oui! c'est bien elle qui a tracé ce billet; car personne au monde n'aurait pu emprunter ce nom et ne connaît le charme qu'il exerce sur mon
cœur; personne, ajoula-t-il, excepté mademoiselle de Sassenage.
i58i AYMÉ VERD.
Cette dernière réflexion jeta l'archer dans une grande perplexité. Blanche et l'inconnue de Romans étaient-elles deux êtres séparés et distincts, comme mademoiselle de Sassenage le lui avait assuré dans la caverne , ou bien, comme il se sentait toujours porté à le croire, ne formaient-elles qu'un seul et même individu? Au milieu de son incertitude, une idée vint le frapper. — Comment, se dit-il, cet écrit se trouve-t-il là? Qui l'y a mis? Est-ce un ange, un lutin ou une fée? Nul n'est entré dans cet appartement, si ce n'est Paschale: serait-ce donc la chambrière qui m'aurait apporté ce message? Si c'est elle, il est évident que la lettre vient de Blanche.
Les doutes que l'archer pouvait conserver sur ce point s'évanouirent à une seconde lecture du billet mystérieux. C'était principalement à Montmaur qu'était le danger dont on le menaçait. Un habitant du château était au nombre des ennemis qu'il devait fuir. Qui, mieux que Blanche, était à portée de connaître et de suivre ces trames criminelles? Cette supposition, d'ailleurs, éclairait d'un jour si vif la conduite de Blanche à son égard, qu'il lui fut impossible de ne pas l'admettre comme une vérité patente. L^
rencontre qu'il avait faite au Pas de Miserere, rémotion delà jeune fille, les voiles dont elle avait cherché à s'envelopper, le soin qu'elle avait pris de l'éloigner du veneur, mille autres circonstances jusque-là obscures, s'expliquaient désormais d'elles-mêmes.
— Ainsi, s'écria-t-il, c'est pour moi que Blanche s'était aventurée sur la montagne, au milieu des ténèbres ! C'est pour moi qu'elle a bravé des périls devant lesquels auraient reculé les plus braves chasseurs. Mes yeux, mon coeur, ne m'avaient pas trompé!
En parlant de la sorte, l'archer couvrait de baisers la lettre de mademoiselle de Sassenage, la pressait sur son cœur, et se livrait, en un mot, à tous ces transports que les philosophes, les gens mariés et les vieux amants trouvent ridicules, mais auxquels tout homme bien né s'est livré au moins un moment en sa vie, en recevant, pour la première fois de sa belle un petit papier couvert de pattes de mouches. Lorsqu'il eut suffisamment exhalé sa joie, relu cent fois et appris par cœur la dernière phrase du billet, il le plaça respectueusement sur son sein, et défia tous les poignards des meurtriers, avec autant de con-
fiance que s'il eût eu une cuirasse enchantée. L'heureux âge que celui où l'on aime !
— Mais que me veut donc ce capitaine Hartman ? ajouta-t-il en se mettant au lit; que lui ai-je fait ? quels rapports a-t-il avec Blanche et avec la famille de Montmaur? D'où sort-il? qui est-il? Ce coquin de Landry m'a déplu dès le premier jour où je l'ai vu. Cependant j'étais loin de me douter qu'il s'occupât autant de moi qu'il parait le faire. Croix-Dieu! si Blanche ne m'avait ordonné de rester à Beauséjour, je saurais bien vite à quoi m'en tenir sur le compte de ces misérables. Je les aurais bientôt démasqués, avec ma prudence ordinaire. (Nous prévenons le lecteur que nous hasardons de notre chef les quatre derniers mots de la phrase précédente; car notre ami ne les prononça pas distinctement; il fit entendre seulement à leur place une toux bruyante, que nous avons pris la liberté de traduire de la sorte.) Je dois rester ici, poursuivit-il; c'est elle qui rordonne,etje veux lui obéir. Quant au voyage qu'elle me conseille, j'aimerais mieux voir en face tous les racoleurs et tous les veneurs du monde, que de faire un pas de plus pour m' éloigner de Montmaur.
En cet endroit, l'archer interrompit son mono-
logue : il venait d'entendre à une faible distance des accords mélodieux qu'il reconnut avec désespoir pour ceux de la mandoline. Cunégonde, retirée dans sa chambre et libre de toute contrainte, avait attendu en effet le lever de la lune pour commencer sa sérénade. Elle prétendait achever ainsi la conquête du nouveau Florimond, et continuait à faire gémir les cordes sur un ton plaintif, tandis que la pauvre Sigolène, quiétaitloin de se douter de cette perfidie, dormait paisiblement sur les deux oreilles.
— Malédiction ! s'écria l'archer en se bouchant les oreilles et en se blottissant sous son chevet, combien il faut que je vous aime, Blanche, pour rester dans cette maison !