CHAPITRE XXI
JT^erbe îre 0aint'-300epl).
Tous les propos qu^l tient sont des billevesées ; On cherche ce qu'il a dit après qu'il a parlé.
Les Femmes savantes.
Malgré notre désir de satisfaire au plus tôt la juste curiosité du lecteur, nous devons, avant de continuer notre narration, faire un léger retour sur le passé. Nous avons laissé, comme on s'en souvient , les fdles du châtelain de Beauséjour couchées en compagnie des femmes mariées et des demoiselles nubiles, sur les meules de foin du chalet. Au point du jour, Cunégonde s'éveilla la première , car elle avait le sommeil léger, comme toutes les personnes qui n'ont pas le cœur satisfait; elle appela sa sœur, selon sçn habitude, afin
L'HERBE DE SAÎNT-JOSEPII. /m
que celle-ci vînt l'aider dans sa toilette. C'était une afflnie imporlante que la toilette de Cunégonde. Aussi la fille aînée de M. de Jarniost éprouva-t-elle un viF désappointement [lorsque Sigolène vint lui annoncer qu'il n'y avait dans la grange d'autre miroir que le seau dans lequel les paysans regardaient la lune les jours d'éclipsé, et faisaient boire leurs vaches en hiver; d'autre aiguière que la marmite dans laquelle, malheureusement, cuisait à cette heure la soupe des bergers ; et d'autre serviette que le foin sur lequel elles avaient dormi. Cependant, bon gré malgré, il fallut s'attifer, sans le secours des ustensiles ordinaires, et s'en rapporter au goût de Sigolène, à défaut des conseils de la glace vénitienne. Ce fut là une occasion toute naturelle de contestations sans fin entre les deux charmantes sœurs, contestations qui se renouvelaient, du reste, tous les matins, sous le toit de Beauséjour. Sigolène trouvait toujours son aînée assez bien, et lui reprochait de perdre son temps à parer des attraits qui n'y gagnaient guère; tandis que Cunégonde accusait sa cadette de mauvais goût, et lui prédisait qu'avecses airsdeCendrillon ellenetrouverait jamais un mari.
— -En trouvez-vous davantage, Cunégonde, de- I. 26
manda Sigolène blessée de cette prédiction , en trouvez-vous davantage, avec vos grands airs et tous vos atours, vous qui êtes mon aînée de deux ans? Les sons de votre mandoline, ma chère, ontils jamais attiré sous vos fenêtres le moindre soupirant? Non, à coup sûr; les hommes sont trop raisonnables pour se laisser prendre à cet appeau. Ils ne vivent pas de chansons. Quand ils rentrent au logis, le plus bel air italien ne les réjouit pas comme le peut faire un verre de vin épicé , préparé par Cendrillon.
— Fi! ma chère, repartit Cunégonde en refaisant les tresses de ses cheveux que Sigolène avait mêlés d'une manière désespérante , vous parlez comme une bourgeoise ; avez-vous jamais entendu dire que Rosalinde, Belinde, Amaranthe et tant d'autres princesses fameuses aient eu recours aux confitures pour gagner le cœur de leurs amants ? Cela est tout au plus bon pour attraper les mouches. Un gentilhomme veut trouver dans sa belle des sentiments plus relevés , à telle enseigne qu'Armagis, prince d'Aquitaine, renonça à la main d'Ostrogothe pour l'avoir vue manger une cuillerée de crème fouettée. C'était pourtant quelque chose de délicat et d'éthéré pour ainsi dire. Ap-
prenez d'ailleurs, sotte que vous êtes, qu'on ne peut bien compter sur Famour d'un homme que lorsqu'il a perdu entièrement l'appétit et qu'il dépérit de jour en jour pour vos beaux yeux.
— Allons donc ! repartit Sigolène en levant les épaules; vous avez vu cela dans les romans que vous lisez jusqu'à minuit ou une heure du matin, au lieu de dormir et d'épargner la chandelle qui, grâce à vous, s'use dans la maison avec une rapidité effrayante. Dans le fait, belle princesse, le plus amoureux des gentilshommes d'aujourd'hui fait cinq grands repas tous les jours, et je suis loin de l'en blâmer. Croyez-vous que je tienne à avoir un mari étique et tout branlant sur ses jambes; à épouser un sylphe^ un gnome ou un pauvre diable dont je causerais la mort sous prétexte d'enflammer son cœur? Non, certes, je ne veux pas avoir cela à me reprocher. Au surplus, nous verrons bien qui sera mariée la première. Savezvous ce que prend un homme, quand il prend femme ? Il prend une ménagère et non un pur esprit. Il aime mieux la voir à la cuisine, la main à la queue de la poêle, qu'au balcon une guitare entre les doigts. Les mots qui sonnent le mieux à son oreille, sont ceux-ci : — La table est servie, mon
ami.— La soupe est prête. -<— Le vin est tiré. — Voilà des pantoufles pour tenir tes pieds chauds, » et autres plirases semblables, bien plus agréables à entendre, croyez-moi, que vos soupirs et vos tendresses. La belle figure que fait un pauvre homme qui a chassé tout le jour et arrive au logis les dents longues, quand sa moitié s'avance d'un air patelin et murmure à demi-voix: « — Ingrat, vous m'avez laissée! — Perfide! vous me faites mourir de langueur; ou bien :— Cher amour, viens te reposer dans mes bras.» L'excellent potage que voilà ! comme cela apaise la faim et remplit l'estomac ! Les hommes, ma chère Cunégonde, n'aiment que les douceurs qui se mangent. Il leur faut les effets plutôt que les paroles. Ils préfèrent le corps à l'ombre, l'étoffe à la couleur, le feu à la fumée. Us sont assez bêtes pour croire qu'on ne les en aime pas moins parce qu'on les fait boire et manger. — Mais, ajouta Sigolène, voici toules ces dames qui sont habillées depuis une heure. Finissez-en donc, Cunégonde. Je vois qu'il n'y a rien de plus lent à se parer qu'une fille majeure qui cherche un mari.
Déjà, en effet, toute la compagnie était prête à se mettre en route, et chacun avait réparé de son
mieux le désordre de sa toilette. On se cherchait, on s'appelait, on se comptait, afin de s'assurer si pendant la nuit le loup n'était pas entré dans le bercail, et n'avait pas mangé quelque brebis. On s'aperçut, alors seulement, que la plus noble et la plus belle des dormeuses, mademoiselle de Sasseiiage, avait disparu du chalet sans qu'on put savoir à quel moment elle en était partie, ni vers quel lieu elle avait dirigé ses pas. On eut beau s'enquérir d'elle auprès des paysans, ceux-ci n'en purent donner aucune nouvelle, et l'on fut obligé de partir avant de l'avoir retrouvée. Cet incident causa du reste assez peu d'émoi, car les personnes les plus sensées de la caravane firent entendre aux autres que Blanche avait sans doute pris les devants, qu'on la retrouverait bientôt, et qu'il était inutile de s'alarmer sur son sort.
On arriva d'assez bonne heure sur l'alp de Chaliol, d'où l'on pouvait suivre des yeux toutes les évolutions des chamois relancés par la meute. Les dames s'arrêtèrent en cet endroit et s'assirent sur l'herbe, tandis que les pâtres qui leur avaient servi de guides prenaient place à quelque distance derrière elles. L'alp de Chaliol était inaccessible aux chamois du côté de la vallée. On y était donc à
l'abri de la dangereuse rencontre de ces animaux qui, dans leiu* fuite désespérée , sont quelquefois aussi à craindre que le sanglier lui-même, à cause de l'impétuosité de leur course et de la force prodigieuse que la nature a placée dans leurs cornes. Les nobles dames pouvaient ainsi rester paisibles témoins des exploits de leurs amants et de leurs époux, et contempler sans alarmes un spectacle longtemps attendu.
Mais il y avait parmi elles un personnage qui était loin de partager cette curiosité, et que toutes les recommandations des bergers n'auraient pu retenir en ce lieu. C'était maître Jérôme Gaschet qui, entre autres idées saugrenues qu'il avait puisées dans ses bouquins dépareillés, s'était cru obligé d'adopter la croyance des pythagoriciens sur la métempsycose, et regardait toute espèce de chasse comme un véritable homicide, comme une atteinte portée aux plus saintes lois de la nature. Toute l'éloquence de son curé n'avait pu le faire démordre d'une opinion si peu orthodoxe , mais qu'il trouvait le moyen d'accorder dans sa tète, on ne sait trop comment, avec les notions du catéchisme sur l'enfer et le paradis. Il perse-vérait à soutenir mordicus que Pythagoras avait
raison^ et il appuyait d'observations de son cru la doctrine du sage de Samos. Ainsi, son âne lui semblait doué de tant de sagesse, qu'il était impossible , du moins à son avis, d'expliquer ce phénomène, si l'on n'admettait pas que Pégase avait été jadis étudiant^ sinon professeur, dans quelque savante faculté de Paris ou d'Athènes. Quant à lui personnellement, il se souvenait, d'une manière précise, d'avoir été enfermé, au moment du déluge, dans l'arche de Noé, sous la forme d'un lapin, et d'avoir échoué, avec Sem, Cham et Japhet, sur le mont Ararat, ce qui, disaifil, tranchait péremptoirement la question de savoir en quel lieu le saint patriarche avait abordé, après que les eaux se furent retirées. Quoi qu'il en soit, c'eût été pour le bon Jérôme un véritable crève-cœur que d'assister au carnage qui allait se faire dans la vallée, et de voir tomber une à une tant de bétes, parmi lesquelles, horresco referens! plus d'un chasseur avait peut-être des grands parents ou pour le moins des arrière-cousine. Il ne fut donc pas plutôt arrivé sur l'alp de Ghaliol, qu'il s'approcha de Cunégonde et lui dit quelques mots à l'oreille d'un air de mystère. Cunégonde lui répondit par un signe d'inteUigence et courut
vers sa sœur, à qui elle répéta à voix basse les paroles du pédagogue. Au même instant, Sigolène, qui avait déjà repris ses aiguilles et son bas, se leva d'un air maussade, et,'tout en haussant les épaules, suivit sa sœur ainée, qui déjà s'éloignait sur les pas de maître Jérôme et de son âne. Les dames de la compagnie eurent beau les rappeler, les bergers eurent beau crier, Pégase, Apollon et les Muses disparurent bientôt derrière les rochers, trottant d'un pas agile, et sourds aux prières des simples mortels qui les imploraient.
Au bout d'un quart d'heure on les aperçut de nouveau sur les flancs de la montagne voisine, lis gravissaient lentement le coteau escarpé, s'arrêtaient de temps à autre, s'agenouillaient en certaines places, et se penchaient jusqu'à terre, de manière à cacher, pour ainsi dire, leur nez dans le gazon. Il était assez difficile de comprendre de pareilles simagrées. Quant à maître Pégase, on pouvait croire qu'il broutait l'herbe menue et se dé-, dommageait amplement des jeûnes forcés auxquels il était parfois soumis chez des élèves trop parcimonieux; mais, pour les trois autres personnages, la même conjecture n'était pas possible. Le digne pédagogue, quelque entêté qu'il fut des idées py-
tbagoriciennes, n'avait pu inviter ses élèves à se livrer en commun avec l'âne aux délices d'un banquet composé de mousse et de fougère. Il fallait donc trouver ailleurs une explication plus satisfaisante. Les châtelaines de Jarniost cherchaient quelque chose sur la montagne; mais que cherchaient-elles? Là était la question , comme dit Hamlet; question embarrassante, et qui eût délié longtemps la pénétration de toutes les têtes féminines réunies sur l'alp de Chaliol.
Le voyage de Gunégonde et de Sigolène était en effet le résultat d'une autre lubie de maître Jérôme, lequel, comme on le voit , avait plus d'un grelot à sa marotte. Le savant escholier, en feuilletant le Traité des Vertus secrètes et mirifigues des plantes, y avait découvert la description d'une herbe appelée par l'auteur herba josephina, herbe de Saint-Joseph , laquelle avait l'admirable propriété de faire marier dans l'année les filles qui en portaient d'habitude deux ou trois brins dans leur corset. Il n'avait eu rien de plus pressé que de faire part de cette belle trouvaille aux deux charmantes sœurs, qui, ainsi qu'on le pense bien, ne purent rester indifférentes à la nouvelle que leur annonçait le pédagogue. Cuné»
gonde, dans le premier transport de sa joie, embrassa sur les deux joues le bon Jérôme, tout confus de recevoir une si grande récompense pour sa peine. Il est vrai que l'instant diaprés elle se repentit d'avoir accordé à un manant une faveur que tant de princes auraient enviée; mais elle se consola aussitôt de cet oubli passager de sa dignité, en se rappelant que Marguerite d'Ecosse avait octroyé un baiser non moins tendre au poète Alain Chartier, lequel était encore plus laid que Jérôme, et dont la boucbe n'avait jamais prononcé de si belles paroles. Sigolène, bien qu'elle fût moins crédule que son aînée, et qu'elle ne reconnût guère aux plantes d'autres vertus que celle d'épicer les ragoûts et de purger les malades, Sigolène, disonsnous, ne sut pas trop mauvais gréa son précepteur de la recette matrimoniale qu'il avait trouvée. Elle se moqua bien un peu des espérances de Cunégonde, traita- de fou l'auteur du livre sur lequel Jérôme s'appuyait; mais, en fin de compte, elle ne put s'empêcher de demander à ce dernier quelle était au juste la forme de la plante en question, et en quel lieu fortuné on la voyait fleurir. Sur la réponse de l'escholier, on convint tacitement de profiter de toutes les occasions qui s'offriraient
d'aller herboriser sur les montagnes, afin de se procurer le précieux talisman. Cunégonde se flatla d'abord que ce serait chose facile. Elle se promettait déjà de porter une grosse touffe de ïlierba josephina à son côté, d'en placer autant sous le chevet de son lit, et, s'il le fallait, d'en semer la graine sur toutes les plates-bandes du jardin, dût Sigolene jeter de hauts cris, en voyant usurper la place de ses légumes favoris, le chou, le navet et la carotte. Par malheur, l'herbe de Saint-Joseph était aussi rare que les maris qu'elle devait procurer. La châtellenie de Beauséjour n'en offrit pas aux chercheuses un seul pied, bien qu'elles eussent exploré, en compagnie de Jérôme, tous les coins et recoins où pouvait végéter l'ombre d'une plante. Il fallut donc étendre le cercle des investigations; mais on eut beau franchir la rivière qui servait de limites à la juridiction de Beauséjour, visiter les terres des voisins, trouer les haies, pénétrer jusque dans les enclos, on ne rapporta au logis que le thym et le serpolet, dont la prudente Sigolene garnissait du moins ses poches, afin que tout son temps n'eût pas été perdu. Les choses en étaient encore là au moment de la chasse aux chamois, ce qui nous dispense de dire ce après quoi
couraient sur la montagne maître Jérôme Gaschet cl ses deux charmantes écolières.
Lorsqu'ils eurent parcouru toute la région moyenne du pic élevé sur lequel ils se trouvaient, ils continuèrent bravement leur ascension vers la cime , qui était hérissée de rochers bizarres entassés les uns sur les autres, et formant çà et là de profondes cavernes, qui servaient souvent de repaire aux bétes fauves, et dont on voyait de loin les bouches noires et béantes. Les difficultés du voyage arrêtaient parfois la prudente Sigolène, mais ne causaient pas le moindre effroi à Cunégonde. Celle-ci grimpait avec audace sur les points les plus escai'pés et devançait partout sa sœur, dans l'espoir de découvrir avant elle la plante miraculeuse et d'en faire son profit, dans le cas où ladite plante serait trop petite pour pouvoir être divisée. Elle pensait, comme tant de gens en ce monde, que charité bien ordonnée commence par soi-iîîéme. Tout au plus aurait-elle consenti à laisser respirer par Sigolène l'herbe merveilleuse dans la crainte où elle élait qu'une partie des vertus du précieux végétal ne s'en allât avec le parfum. Enfin elle eut bientôt recueilli dans le pan de sa robe une abondante moisson de simples de toute es-
pèce, et s'assit sur une large pierre, afin de les trier tout à son aise. Sigolène prit place à coté d'elle et se livra, de son côlë^ à la niéine occupation, tandis que maître Gaschet décrivait, pour la centième fois, les caractères auxquels on pouvait reconnsLitre V lier b a josepliina.
— Maître Jérôme, interrompit Cunégonde, je sais par cœur tous ces détails^ et je découvrirais notre fleur au milieu d'une meule de foin ; mais, puisque j'y pense, expliquez-moi donc comment l'herbe de Saint-Joseph peut opérer un si grand miracle?
A cette question, maître Jérôme resta court, car la réponse ne se trouvait dans aucun des ouvrages qu'il avait lus. Il regretta fort de n'avoir à sa disposition que le tome 1"" des Vertus aecretes et mirifiques. Il eût trouvé sans doute dans le second l'explication qu'on lui demandait. Cependant, comme il n'ignorait pas qu'un savant ne doit jamais se laisser mettre à quia^ il se gratta l'oreille, et répondit au bout d'un instant avec l'assurance convenable:
— Ce que vous voulez savoir, ma chère demoiselle , est au-dessus de vos lumières. Je vous dirai toutefois ce que j'en^ pense. Il en est des
plantes, voyez-vous, absolument comme des planètes. Dans le fond, les plantes et les planètes sont une seule et méine chose, comme l'indique très-bien Tétymologie de leur nom : un e grave en fait toute la différence. Les planètes sont les fleu»^s qui ornent les champs de l'Empyrèe, et les plantes sont les étoiles qui ornent les champs de notre monde sublunaire. J'espère que vous me comprenez?
— Pas très-bien, dit Sigolène.
— Parfaitement, dit Cunégonde, .
— Je poursuis, reprit le pédagogue. Or, vous n'ignorez pas que les planètes ou plantes du ciel ont une influence marquée sur les choses d'icibas.
— Sans doute ! dit Sigolène. La lune roussene fait guère de bien aux moissons. La nouvelle lune clarifie le vin qu'on met en bouteille... la vieille fait tourner le lait.
Le docte Jérôme leva les épaules avec dédain.
— L'étoile de Vénus est favorable aux amants, dit Cunégonde.
— A la bonne heure! reprit l'escholier ; mais ne m'interrompez pas. Je disais donc que les astres, dans leurs conjonctions et leurs révolutions, opè-
rentà notre insu toutes sortes de miracles. En effet nous ne levons pas le petit doigt, que cela n'ait été marqué d'avance par quelque mouvement des globes célestes. Mais toutes ces choses dépassent la portée de votre esprit; j'ai eu, moi-même, beaucoup de peine à y mordre. Il me suffira donc de vous dire que, si les astres l'avaient voulu, je serais aujourd'hui, moi qui vous parle, un aussi grand capitaine que M. le duc de Guise ou le grand Darius , qui vainquit Alexander, roi de Macédoine, dans les plaines d'Arbelles, autant du moins que j'en ai pu juger par mon tome IV de V Histoire des Mèdes, lequel finit, par malheur, au moment où le roi de Perse s'avance sur l'armée grégeoise avec un million de soldats, cinq cents éléphants et dix mille chars armés de faux. Si jamais je vais à Grenoble, il faudra que je me procure le tome V, afin de voir quelle triste mine a fait cet Alexander, qui, soit dit entre nous, n'était qu'un ivrogne et un présomptueux. Mais où en étais-je? Ah! oui, je me souviens. Je vous disais donc qu'il n'y avait rien de tel que de naître sous une bonne étoile. Dom Martin est chantre à Saint-Barnard, au lieu de mener la charrue comme son père; ce n'est pas sa faute, car il ne sait pas un mot de latin , et il faut
J,\ù AYME VEPiD.
lui tenir la main droite pour qu'il signe la première lettre de son nom. Voulez-vous avoir le fin
mot de la chose? Dom Martinest né sous une bonne
étoile. Mais passons. Guicbard de la Plagne a fait
une grosse fortune en moins d'une année, et vous
n'ignorez pas le proverbe :
Qui veut être riche au bout de l'an Sera peiidu à la Saint-Jean.
Or, Guicbard de la Plagne n'a pas été pendu; et ce n'est pas sa faute, car il a fait tout ce qu'il fallait pour l'être. Qui l'a sauvé de la potence? Son étoile. Mais coupons court. Ab uno disce omnes. Par une motte ^ juge la terre; par une page, juge le livre; par un homme, juge les autres.
— Et l'herbe de Saint-Joseph? dit Sigolène, qui avait tiré son bas de sa poche et tricotait en attendant que le pédagogue arrivât enfin à une explication claire et nette; ne pourriez-vous pas, maître Jérôme, nous en dire quelques mots?
— J'y arrive, dit Gaschet ; mais, au nom du ciel, ne m'interrompez pas! Je pourrais perdre le fd de mes idées. Je prétends donc que l'astrologie, autrement dit la science des astres, est la plus belle de toutes les sciences. Pythagoras était, de son
L'HEiinE DE SAirsT-JOSEl'H. J,\7
temps, astrologue ; et il y a eu , parmi les JMèdes, beaucoup de gens qui en auraient remontré, sur ce pointj à Michel Nostradamus , sans parler des trois mages qui vinrent adorer l'enfant dans son berceau. Vous savez le noèl :
C'est pour la première fois Que je te vois ,
Belle étoile, ma mie; Où vas-tu ? — Je conduis trois roi»
Qui viemient de Médic,
— Mais , reprit Cunégonde avec inquiétude, quel rapport cela a-t-il avec Fberbe de Saint-Joseph ?
— Vous ne le voyez pas? s'écria maître Jérôme avec le sourire d'un homme qui sent la supériorité de son esprit. La chose est pourtant très-simple. Si vous admettez avec les gens doctes et sensés de tous les pays l'influence des planètes, je ne vois pas pourquoi vous refuseriez de reconnaître celle des plantes^ puisque plantes et planètes, c'est tout un, comme je vous l'ai démontré. Il n'y a que les ignorants et les petits esprits qui puissent chicaner sur la malheureuse lettre qui établit entre les deux mots une légère différence. Mais les savants ne s'embarrassent pas de ces bagatelles
Pour moi, j'ai eu à ce sujet une idée que je communiquerai avec plaisir à maître Pythagoras, si nous nous trouvons jamais ensemble, comme cela peut fort bien arriver, selon le cours ordinaire des choses. Que deviennent, à votre avis, les marguerites des prés, les bluets et les boutons d'or, après la fenaison?
— Les vaches les mangent, dit Sigolène.
— Et après?
— Après?... Elles servent de fumier et font pousser les blés, le chanvre et les légumes.
— Vous n'y êtes pas, reprit maître Gaschet. J'ai lieu de croire, d'après les règles de la métempsycose, qu'elles vont prendre dans le firmament la place des vieilles étoiles. Et je pourrais même le prouver.,.
— Mon Dieu! s'écria Cunégonde, vous feriez mieux, maître Jérôme, d'employer votre temps à chercher autour de nous l'herbe de Saint-Joseph, ou à nous dire comment elle opère; car c'est là ce que je vous ai demandé et ce que je serais bien aise de savoir.
— Hum !hum! dit le pédagogue en se promenant de long en large et en faisant semblant de réfléchir profondément. Il y a bien des choses obscures,
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même dans la science la plus claire. Une lanlei ne fait de l'ombre, quoiqu'elle don^e de la clarté.
— Ma foi! dit Sigolène, votre science, maître Jérôme, me produit tout l'effet d'une lanterne dans laquelle on aurait oublié de mettre une cbandelle.
— Ce n'est pas que je sois embarrassé, reprit le pédagogue piqué au vif. Ce ne sont pas les raisons qui me manquent. Grâce à Dieu î je n'ai que l'embarras du choix.
— C'est toujours comme cela, repartit Sigolène. Quand on n'a pas une bonne raison à donner, on en a toujours cent mauvaises.
Il ne faut jamais blesser l'amour-propre des savants, car il n'est pas de méchanceté dont ils ne soient capables, une fois qu'ils sont en colère. Maître Gascliet^ en cette occasion, donna une nouvelle preuve de la vérité de cette proposition. Il suspendit tout à coup sa promenade et s'arrêta les bras croisés devant Sigolène. Sa figure était rouge de dépit, et ses yeux gonflés semblaient vouloir sortir de leurs orbites. *
— Vous désirez de savoir comment opère l'herbe de Saint-Joseph? dit-il avec volubilité. Eh bien! puisqu'il faut absolument vous découvrir ce que j'en pense, je vais vous satisfaire.
420 AYxVlÉ VERD.
Je suppose qu'elle donne la beauté aux filles qui ne l'ont pas, la grâce aux lourdaudes, le bon sens aux folles, l'esprit aux niaises, et la douceur aux acariâtres. Je suppose qu'elle arrête le Temps par les ailes, ébrèche sa faux, emporte les années qu'on a de trop et efface les rides du visage. Je suppose qu'elle fait trouver une dot aux héritières qui n'ont pour dot que leurs vertus. Je suppose qu'elle trouble la vue aux galants et leur fait voir couleur de rose les soucis et les pavots. Voilà, à mon avis, comment opère l'herbe de Saint-Joseph; et je vous réponds que si on la trouvait chez les apothicaires, elle se vendrait cher.
— C'est en efiet une plante merveilleuse, dit Sigolène. Mais, Dieu merci! je n'en ai pas besoin. Je ne suis ni vieille ni laide, et je veux qu'un mari me voie et me prenne telle que je suis. Quant à à ma sœur Cunégonde, c'est une autre affaire. Elle fera bien de se procurer Vherba josephina. Moi, j'y renonce.
Cunégonde, tout occupée du soin de trier les simples qu'elle avait encore dans sa robe, n'entendit, heureusement, que les dernières paroles de sa sœur.
— Eh quoi! dit-elle, vous ne voulez donc pas vous marier cette année?
— S'il faut vous l'avouer, reprit Sigolène, je pense que je puis me marier sans avoir recours aux philtres et aux talismans.
— Vous ne croyez donc plus à la vertu de l'herbe de Saint-Joseph?
— Je n'y ai jamais cru, répondit Sigolène avec dédain.
— Vous n'y avez jamais cru! s'écria maître Jérôme scandalisé. Vous prenez donc le docteur Cacchinno pour un ignorant ? C'est pourtant dans son livre que vous avez trouvé le moyen de couper la fièvre maligne, en enveloppant le petit doigt de la main gauche dans une feuille de fraisier !
— Je ne dis pas le contraire, répliqua Sigolène ; la grande Berthe a été guérie par ce moyen, et je ne manquerai jamais de l'employer quand l'occasion s'en présentera; mais qu'est-ce que cela prouve?
— Ce que cela prouve ! dit Jérôme d'un ton suffisant; cela prouve que le docteur Cacchinno est un homme de sens et de savoir. S'il a dit vrai une fois, pourquoi mentirait-il une autre ? Quand
- une balance est juste pour peser le seigle, croyezvous qu'elle devienne fausse pour peser le froment?
— Non, sHns doutc! reprit Sigôlène. Mais ne savez-vous pas que le même tonneau qui conserve le vin laissera échapper l'huile? IN'avez-vous pas vu des fontaines couler clair le matin et donner le soir de l'eau trouble? Ma sœur Cunégonde, il faut lui rendre cette justice, dit souvent la vérité. Est-ce une raison pour la croire sur parole, quand elle assure à qui veut l'entendre qu'elle n'a que vingt ans? Moi qui, Dieu merci! suis sa cadette, je puis vous garantir qu'elle en a au moins vingthuit.
Maître Jérôme se préparait à répondre ; mais, au moment où il ouvrait la bouche, il sentit une main de plomb s'appesantir sur son épaule, comme si quelque vigoureux paysan se fût appuyé sur lui, afin de mieux écouter les belles choses qu'il allait dire. Cette supposition se présenta aussitôt à sa pensée, quoiqu'il n'eûtvu ni entendu venir personne, et il se retourna vivement, pour reconnaître l'importun qui prenait avec lui de telles licences. Mais, lorsqu'il eut exécuté cette évolution, il aperçut, à sa grande surprise, un ours de la plus belle espèce, debout sur ses pattes de derrière et la gueule entr'ouverte par un effroyable bâillement, comme si l'intelligent animal n'eut pas perdu un seul mot
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de la conversation que nous venons de rapporter. On juge de l'agrëable impression que cette vue dut faire sur le philosophe pythagoricien ; il se rappela avec effroi que ce nouvel auditeur n'avait pas été élevé précisément dans les principes charitables de l'école italique, et n'avait pas les mœurs excessivement douces. Il prit donc aussitôt ses jambes à son cou, et, sans s'inquiéter de rendre à l'ours sa cordiale accolade , s'élança droit devant lui, courant à perdre haleine, quitte à se rompre vingt fois les os. Toutefois, il ne put s'empêcher de balbutier, en courant, l'exacte définition de l'animal redoutable, telle qu'il se rappela l'avoir lue dans un de ses bouquins*
— ■ l]rsus,.,y a...ni.,.maL.. vi...vi,..parum..,y qiia-drupes. . . unguicutatumque..., den. . Jibus.,. incisoribus in ulraque maxilla quaternis ; car, . ,ni,..vo, . ,rum, de... ni. . . que.,., fe.,.ii...no,.. ge.,.ne...re.
Les demoiselles de Jarniost, comme on le pense bien, n'avaient pas attendu ce moment pour crier au secours , et prendre la fuite. Cunégonde, dans sa frayeur, ramassa, d'une main convulsive, les simples qui lui restaient. Puis, apercevant Pégase immobile à quelque distance, les narines ouvertes, les oreilles dressées^, elle se jeta
sur son dos, et, le frappant du talon, partit au grand galop, comme une amazone fougueuse montée sur un coursier de Thrace. Sigolène, moins agile, s'enfuit de son côté; mais elle n'eut pas, comme sa sœur, le bonlieur de trouver sous sa main une monture, et fut obligée de confier son salut à ses jambes. On dit que, dans son désespoir, elle envia, pour la première fois de sa vie, la légèreté et la prestesse de Cunégonde. Elle croyait entendre derrière elle le pas lourd et pesant, le grognement sinistre de labéte fauve, et cette pensée, loin de redoubler ses forces, ne faisait que les affaiblir. Heureusement elle se trompait : le danger n'était pas encore imminent. L'ours, en voyant le pédagogue et ses écolières s'éloigner si brusquement, était demeuré immobile et pour ainsi dire stupéfait, à peu près comme un homme à qui l'on fausse la compagnie, au moment où il croit tenir des auditeurs attentifs. Sa première pensée, si toutefois il nous est permis de nous servir ici d'une pareille expression, sa première pensée fut de courir après le pédagogue, pour lui demander l'explication d'un procédé si incivil. Il se précipita, en effet, sur les traces du malheureux Jérôme, et il n'eût pas tardé à l'atteindre, si ce-
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lui'Ci, dans l'impétuosité de sa course, n'eût laissé tomber de sa poche le Traité des Vertus secrètes et mirifiques des plantes. L'ours se jeta sur le précieux volume, l'ouvrit, le flaira, le tourna et le retourna à plusieurs reprises. Grâce à cette heureuse divervsion, l'escholier eut le temps de gagner au large. Il ne s'arrêta dans sa fuite que lorsqu'il fut arrivé presque au bas de la montagne : alors il jeta un regard . en arrière et vit avec douleur le savant traité du docteur Cacchinno mis en pièces par la béte mal apprise, et volant, feuille par feuille, au gré du vent. Cette circonstance le porta à croire que l'âme de cet ours bibliophobe avait habité jadis le corps du calife Omar ou celui de quelqu'un, de ses ignares lieutenants. Mais il n'eut pas le loisir de s'appesantir sur ce sujet. Il poussa tout à coup un grand cri, auquel répondirent les clameurs de toutes les personnes qui, de loin ou de près, pouvaient contempler ce qui se passait sur la montagne.
Après avoir pris un moment ses ébats, suivant l'habitude des animaux de race féline, l'ours s'apprêtait à jouer un rôle plus terrible et à faire payer cher à l'un des promeneurs une ascension imprudente vers des lieux que les bergers et le3 chasseurs ne visitaient jamais qu'en tremblant. Il s'était
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accroupi sur sa queue et regardait de côté et d'autre, comme pour choisir sa proie. Au bout de quelques secondes, son choix fut arrête : il s'élança sur les pas de Sigolène, qui, ainsi que nous l'avons vu, trébuchait à chaque instant^ et sentait ses genoux se dérober sous elle.
Les cris d'épouvante que poussèrent les dames réunies sur l'alp de Chaliol furent entendus de tous les chasseurs qui faisaient le guet aux divers postes de la vallée. Ils tirèrent Aymé Verd de la rêverie où l'avait jeté le brusque départ de son ami, et l'engagèrent dans une entreprise qui faillit avoir pour lui des suites fâcheuses.
Mais le moment est venu de reprendre notre narration au point où nous l'avons laissée à la fin du précédent chapitre. L'archer, on s'en souvient, avait remarqué les signes que faisaient les châtelaines, pour lui indiquer le lieu du péril. Comme il ne pouvait distinguer nettement leurs paroles, ni se rendre compte de la nature du danger dont elles semblaient l'avertir, il monta sur le haut d'un rocher, d'où l'on dominait toute la vallée, et aperçut alors mademoiselle de Jarniost courant éperdue sur les flancs de la montagne, dans la direction du lieu où il se trouvait. L'instant d'à-
près, il vit paraître un ours de haute taille qui suivait lourdement, mais avec une incroyable vitesse, la fugitive, et n'en était plus sépare que par une distance d'environ cent pas. Se glisser le long du rocher, tirer son couteau de chasse, voler au -devant du terrible animal, fut^ pour le braye archer, l'affaire de quelques secondes.
— Fuyez ! s'écria-t-il en approchant de Sigolène ; ne vous arrêtez pas, mademoiselle ! Au nom de Dieu, laissez-moi le champ libre !
Il eut beau dire, la malheureuse Sigolène, qui n'en pouvait plus, tomba mourante de fatigue et de peur au bord du précipice. Cette circonstance devait rendre la position de l'archer plus difficile. Il doubla le pas, arin de laisser le plus loin possible derrière lui la pauvre fille évanouie, et de n'être pas gêné dans ses mouvements. Tout en marchant , il avait jugé d'un coup d'oeil ce qu'il avait à faire. L'ours était grand et vigoureux; ses yeux brillants, son poil hérissé, sa gueule fumante, annonçaient qu'il n'était pas disposé à se voir enlever sa proie sans combattre. Il fallait donc se décider à l'attaquer franchement ; mais, pour le faire avec quelque chance de succès, notre ami n'avait pu prendre d'avance aucune des précau-
lions en usag? lorsqu'on se dispose à lutter contre un pareil adversaire. Il était vêtu d'un drap léger, au lieu d'avoir un pourpoint de cuir, et n'avait pour toute arme qu'un couteau de chasse, dont la lame était courte et mal aiguisée. Dans cette situation, il ne devait attendre son salut que du sang-froid et de l'habileté qu'il saurait déployer dans l'attaque et dans la défense.
Il commença donc par pousser un sifflement aigu, suivant l'habitude des chasseurs du Valgodemard dans de semblables rencontres. Surpris par ce son étrange, l'ours se leva sur ses pattes de derrière et resta immobile , comme s'il eût prêté l'oreille. L'archer, qui guettait ce moment, se précipita aussitôt sur lui et lui porta un vigoureux coup de pointe dans la poitrine. Le i'er était, tenu d'une main si ferme, qu'il traversa le cuir épais de l'animal et pénétra d'un pouce dans les chairs. Par malheur, il rencontra un os dans sa route et vola en éclats. Aymé, en se retirant avec la promptitude de réclair, n'emporta dans sa main qu'un tronçon mutilé, désormais presque inutile pour sa défense.
Cependant Tours, en se sentant blessé, avait poussé un grognement de rage, et fait entendre ce grincement de dents qui lui est familier
lorsqu'on Tirrite. Il retomba pesamment sur ses pattes, et se mit à lécher, en grondant, le sang qui coulait de sa blessure. Tout à coup, il secoua la télé et s'élança en avant, vers le point où s'était retiré Aymé Verd. Il eût été aussi impossiblede lui barrer le passage que d'arrêter un torrent qui a brisé ses digues. L'archer vit le péril; il chercha autour de lui une pierre ou quelque branche d'arbre dont il pût se faire une arme : mais la terre n'offrait au loin qu'une effrayante nudité. Dans de pareilles conditions, la résistance ouverte eût été une véritable folie. Notre ami résolut donc de fuir, mais en attirant l'ours sur ses traces, eten l'éloignant ainsi du lieu où gisait encore mademoiselle de Jarniost. Aussitôt qu'il eut formé ce dessein, il se plaça en face du quadrupède et commença à reculer, dans une direction différente de celle que suivait la béte furieuse. Mais soit que l'ours fût entraîné par l'impétuosité de son élan, .soit qu'il fût, pour ainsi dire, aveuglé par la douleur et la colère, il déjoua la tactique généreuse d'Aymé Verd, et au lieu de le suivre dans sa marche oblique, continua à s'avancer droit vers le but qu'il avait d'abord choisi. En poursuivant sa course, il allait atteindre Sigolène. Cette considération obligea l'archer à renoncer à
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son projet : il se plaça de nouveau devant l'ours, bien décidé à Farréter ou à périr.
Les dames qui, du haut de l'alp de Chaliol, contemplaient cette affreuse scène, agitaient leurs mouchoirs en signe de sympathie et pressaient du l^este et de la voix quelques chasseurs qui gravissaient péniblement la montagne, pour prêter secours au jeune gentilhomme. Parmi eux se trouvait M. de Jarniost, qui. à l'arrivée des dames, avait, comme on se rappelle sans doute, abandonné pour les rejoindre le poste /[u'il occupait avec Aymé Verd. Le digne châtelain, armé de son arquebuse, marchait à la tête des chasseurs. Mais il avait beau se hâter, il était probable que son intervention serait trop tardive, et que le combat se déciderait sans lui.
L'ours, en effet, n'était plus qu'à trois pas de son ennemi. Il se dressa alors sur ses pattes de derrière et ouvrit celles de devant, pour l'attirer à lui et l'étouffer Mais, au même instant, l'archer, serrant dans sa main le tronçon du coutelas, lui en assena sur le museau un coup si violent, que le sang en jaillit avec abondance. La bête s'arrêta, et fit un tour sur elle-même, en poussant un rugissement qui ébranla au loin tous les échos.
Bientôt elle revint à la charge, et on vit s'engager entre les deux adversaires un duel horrible, dont les suites ne pouvaient, par malheur, être longtemps douteuses. L'ours, à force de colère, était devenu comme insensible aux coups que lui portait l'archer. Loin de reculer devant le fer qui le menaçait sans cesse,- il s'avançait résolument sur son adversaire, la gueule béante, la mâchoire ruisselante d'écume, l'œil en feu, le poil hérissé. La seule vue du monstre irrité eût fait reculer d'épouvante le chasseur le plus aguerri. Mais Aymé sentait qu'il avait à protéger la vie d'une femme, et ce sentiment lui donnait une force presque surnaturelle. Il ne perdait pas de vue un seul des mouvements de la béte fauve, et chaque fois qu'elle était sur le point de le saisir, il lui assénait un nouveau coup avec une telle violence que l'acier se brisa encore une fois dans sa main. Les grognements de l'ours grossissaient de moment en moment, et annonçaient un redoublement de rage. Heureusement le sang qui inondait ses yeux l'empêchait d'apercevoir son ennemi, mais celui-ci n'était guère en état de profiter de cet avantage. En effet, il sentait lui-même sa vue s'affaiblir, son corps chanceler , et ne portait plus à son ad-
de si tôt. Il chercha en vain à s'expHquer comment Blanche avait pu l'oublier si vite et si complètement. Au bout de quelques minutes il se trouva le plus malheureux des hommes. Cependant le souvenir du dévouement de Genest vint jeter une espèce de baume sur ses blessures. Il se leva d'un air résolu.
— Allons donc! dit-il. Suis-je un enfant? oublions qui nous oublie, et aimons qui nous aime.
En parlant ainsi, il prit son chapeau et sortit de sa chambre pour avoir des nouvelles plus exactes du fidèle montagnard qui s'était dévoué pour lui. Il n'eut pas le plaisir de le voir et de lui serrer la main , car Genest, après avoir passé une nuit très-agitée, commençait à goûter les douceurs d'un sommeil salutaire. Le chirurgien-barbier lui certifia, du reste, que la guérison serait lente , mais qu'il répondait corps pour corps de la vie du blessé, pourvu qu'on n'allât pas chercher à la ville quelque docteur ignare. Non content de cette assurance, l'archer fit venir le jour même un médecin de Romans, qui, chose rare en pareille occasion, approuva les prescriptions de son confrère. Nous n'avons pas besoin de dire combien l'archer fut heureux
de penser qu'il pourrait longtemps encore garder auprès de lui son généreux serviteur, ni de raconter l'entrevue touchante qu'ils eurent ensemble dans le cours de la journée. Le lecteur s'en fera aisément une idée. Il nous suffira de rapporter que Genest, pendant tout le temps que dura cette scène, ne put exprimer son émotion qu'en répétant à plusieurs reprises un juron énergique, que l'on nous dispensera de transcrire.
Les choses, néanmoins, faisaient un chemin rapide au château deBeauséjour.M. de Jarniost était plus que jamais sous l'empire de ses illusions paternelles. Le dévouement si naturel du jeune archer avait achevé de tourner la tète au bon seigneur. Comme ses paroles l'ont déjà fait pressentir, il y avait vu une preuve irrécusable d'amour, et était bien résolu à considérer cette belle action comme équivalant à une demande en mariage faite dans toutes les formes. Il n'avait voulu céder à personne l'honneur de prendre soin des blessés, et les avait fait transporter, bon gré, mal gré, dans son manoir, lequel, à la vérité, était plus rapproché du lieu du combat que le château de Montmaur. Là il tenait l'archer sous sa main, et se promettait de ne le laisser sortir que mort ou marié.
sourde oreille? Eh bien ! tiens! Pare cette botte. En parlant ainsi, il appliqua à son jeune maître un coup de poing aussi rude que celui dont il avait gratifie Landry. Â.ymé tomba en arrière en poussant un gémissement; mais aussitôt le montagnard prit sa place ; il l^va ses mains, à peu près comme l'ours levait ses pattes, et poussa un grognement non moins sinistre que celui de l'animal. Il se jeta ensuite sur lui, le saisit à bras-le-corps, au risque d'être étouffe dans cette étreinte, et bientôt l'homme et la béte, roulant sur l'herbe avec un bruit affreux, arrivèrent sans lâcher prise jusqu'au bord du ravin. C'était là sans doute ce que voulait le hardi montagnard ^^ car il poussa alors un cri de triomphe, et, faisant un dernier effort, entraîna son ennemi sur la pente rapide du précipice. Ils tombèrent ainsi en tournoyant sur eux-mêmes jusque dans le lit du torrent qui coulait au fond de la vallée. Lorsqu'ils s'siri'étèrent enfin, ils restèrent encore étroitement embrassés, mais sans donner ni l'un ni Tautre le moindre signe de vie.
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