‹ Aymé VerdChapitre 1 sur 32 · Aymé Verd · texte numérisé non relu

Aymé Verd

Sauvez-moi ! nul ici ne prendra ma défense, C'eit en vous que j'ai mis ma dernière espérance,

Mablowe.

Le billet que vient de recevoir noire ami et qui, nous aimons à le croire, lui procurera pour la nuit prochaine un sommeil doux et léger, était, en effet, de mademoiselle de Sassenage. L'avis qu'il contenait aura étonné ceux de nos lecteurs qui se rappellent encore la résolution que Blanche avait prise dans la caverne de garder pour elle son terrible secret. On verra dans les chapitres suivants quelles raisons l'avaient déterminée à changer si promptemeut

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la ligne de conduite qu'elle s'était proposée de suivre. On y verra aussi ce qu'elle était devenue pendant la chasse, où son absence a été sans doute remarquée.

Lorsqu'elle se sépara d'Aymé Verd au pied du mont Saint-Chaffrey, elle n'était plus qu'à une faible distance du chalet. Après avoir donné à Serpolet l'ordre de conduire l'archer^ non au Col de rÉpervier, mais au poste occupé par M. de Jarniost, elle s'enveloppa dans sa mante et se mit à marcher à grands pas, dans l'espoir d'arriver avant le réveil de ses compagnes, et de cacher ainsi l'absence qu^elle avait faite. Grâce au repos qu'elle avait pris dans la grotte, elle se ressentait à peine des fatigues de la nuit, et avait retrouvé, comme par miracle, toute sa légèreté de la veille. Le sentiment d'un grand devoir à remplir, la pensée où elle était que le salut d'Aymé Verd reposait désormais sur elle, avaient suffi pour doubler ses forces. — Oui ! se disait-elle, je le sauverai, et il ne saura jamais que Blanche de Sassenage , cette femme qu'il regarde comme un ange tutélaire, n'est que la nièce d'un... assassin.

Tout en faisant ces réflexions, Blanche traversait une lande inculte, couverte de bruyères et de

plantes sauvages. Au bout de quelques minutes, elle aperçut auprès du chalet deux cavaliers qu'elle prit de loin pour des chasseurs en relard. Elle se tapit aussitôt derrière une touffe de genêts, afin d'échapper à la vue de ces gentilshommes et d'éviter des questions auxquelles il lui eut été difficile de répondre. Mais déjà sans doute les cavaliers rivaient découverte, car l'un d'eux, mettant son cheval au galop, arriva droit sur elle.

Lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques pas du lieu où elle se trouvait, Blanche sentit un frisson de terreur courir dans ses veines. Ce n'était point à un seigneur de la province qu'elle avait affaire, mais à un homme d'assez mauvaise mine qu'elle n'avait vu de sa vie. Il était bien armé et portait, suspendues aux arçons de sa selle, cinq ou six paires de poulets auxquels il avait sans douie tordu le cou, car les pauvres bétes gardaient un silence de fâcheux augure. On eût dit un soldat revenant de la maraude. La première pensée de Blanche, en voyant Fallure douteuse de J'étranger,fut de jeter les yeux derrière elle, sur le chemin qu'avait pris Aymé Verd. Mais l'archer avait disparu depuis longtemps. Saisie d'une frayeur involontaire, mademoiselle de Sassenage se sauva à

travers les bruyères, en cherchant à se rapprocher du chalet dont on apercevait le toit fumant à la lueur du crépuscule. Mais elle fut bientôt rattrapée.

— Sapredié ! la belle, où courez-vous si matin? dit le cavalier d'une voix rauque et en lui barrant le passage. Est-ce que je vous fais peur?

— Laissez-moi passer, messire ! répondit Blanche; laissez-moi passer; on m'attend au chalet,

— Jourdieu I la douce voix ! s'écria le cavalier, ce bruit-là réjouit le cœur comme pourrait le faire le glouglou d'une bouteille, ou le flonflon des violons. Qui étes-vous, ma jouvencelle? Votre nom ? C'est par là que commencent les amourettes. Moi, je m'appelle Contran de Monsupt, ou, comme disent les belles , Contran Bouche-d'Or. Voyons ! est-ce à Margot, à Jannette ou à Toinon que j'ai l'honneur déparier?

En disant ces mots, Contran chercha à saisir Blanche; mais celle-ci se retira avec vivacité. Dans ce mouvement le vent enlr'ouvrit son manteau.

— Oh! oh! s'écria Contran, en apercevant tout à coup la robe de soie de la jeune fille ; c'est^à une princesse que nous avons affaire. Ça ! ne criez pas tant, ma mie ; on ne veut pas faire pleurer vos

beaux yeux. J'ai porlé jadis les couleurs d'une dame pour le moins aussi huppée que vous. Ne craignez rien : que diable, je suis gentilhomme!

— Je vous en conjure, messire ! laissez-moi passer, ou je vais appeler du secours !

En ce moment, l'autre cavalier qui était resté en arrière, s'approcha de son compagnon. ïl portait en croupe une chèvre, des oies et des canards. Sa mine était encore plus farouche que celle de Contran.

— Es-tu fou? dit-il. Si tu continues, voilà une bégueule qui va crier de manière à réveiller tout le monde et à mettre à nos trousses une douzaine de paysans et de valets.

— Laisse-moi faire, Thibaut, repartit Contran en retroussant sa moustache d'un air de suffisance. Tu n'as jamais su le langage qu'il faut parler aux belles. Tu vas voir si celle-là s'effarouche de ce que je vais lui dire. Vous voulez passer, ma charmante? ajouta-t-il en s'adressant à mademoiselle de Sassenage. Eh bien! vous passerez, mais auparavant il me faut pour droit de péage deux gros baisers, un sur chaque joue. Mon père, Dieu ait son âme! ne manquait jamais de prélever cette taxe sur ses vassales, quand il les rencontrait sur son chemin.

Blanche recula de plusieurs pas en arrière.

- — Sapredié! la belle, s'écria Gontran, est-ce que TOUS allez marchander? un baiser est un impôt qui n'a jamais appauvri femme qui Fa payé.

— Et qui n'a jamais enrichi homme qui Ta perçu, murmura Thibaut. Mais, morbleu! finissonsen ? Prends-en quatre, s'il le faut, et partons !

Contran n'avait pas attendu l'invitation de son camarade pour se mettre en devoir d'obtenir par la force la faveur que Blanche refusait de lui accorder de plein gré. Mais la jeune fille, repoussant son agresseur, se mit à jeter de hauts cris, dans l'espoir d'attirer les gens du chalet.

— Tonnerre de tous les diables! dit Thibaut, en faisant un bon sur son cheval. As-tu juré de t'attacher toi-même la corde autour du cou?

— Au secours ! au secours ! répéta Blanche, en se débattant sous les mains du bandit.

''^— La laisseras-tu, imbécile? dit Thibaut avec coîerë. Empéche-la de brairierj^âu^ moins. Mais, mille tonnerres ! il n'est plus temps : on ouvre Ja porte du chalet. Par les conies de Satan ! nous allons être pourchassés comme deux chauvessouris qui ont attendu le jour avant de rentrer dans leur gîte.

LENLEVEMENT. t

Mademoiselle de Sassenage, éperdue, jeta lea yeux vers la grange et aperçut^ en effet, maître Jérôme qui sortait de l'étable et semblait échanger avec Pégase un bonjour amicaL Elle l'appela de toute sa force, espérant qu'il viendrait à son aide. Mais, avant qu'elle eût réussi à se faire entendre, Contran, irrité par sa résistance, la souleva d'un bras vigoureux , l'étendit en travers sur le devant de la selle, et, après l'avoir bâillonnée pour étouffev ses cris, partit au grand galop sur les pas de son compagnon.

— Le beau gibier que voilà ! dit ce dernier, après quelques instants de silence. Que veux-tu faire de cette fille, buse que tu es? N'avions-nous pas assez de soucis comme cela, et ne pouvais-tu attendre encore quelques jours pour prendre tes ébats?

— Sapredié! dit Contran ; je veux avoir un joli minois pour me servir à table : madame Cicindelle commence à m 'ennuyer.

— C'est très-bien! répliqua Thibaut; mais que vont dire nos bons amis et alliés?

— Ce qu'ils diront? Ils diront leurs psaumes, si cela leur plaît. D'ailleurs je vois que la petite est une papiste : elle porte une croix d'or à son

COU. En conséquence, c'est une action méritoire que nous avons faite en l'enlevant.

Déjà les ravisseurs étaient entrés dans ces grands bois de sapins et de mélèzes qui couvrent une grande partie du Vercors. Malgré la difficulté des chemins, ils allaient toujours ventre à terre, sans trop s'occuper de la fatigue que Blanche devait éprouver. Après une heure de marche environ, ils arrivèrent dans une gorge sombre, au milieu de laquelle s'élevaient les débris d'un vieux château fort. Les murs du bâtiment principal étaient lézardés de toutes parts, et les fenêtres béantes, comme si un incendie eût dévasté Tédifice. Une seule tour, couverte de lierre, présentait encore une apparence de solidité, et semblait pouvoir servir d'habitation à d'autres êtres qu'aux bêtes fauves et aux oiseaux de proie. Ce fut à une porte basse de celte tour que les deux cavaliers s'arrêtèrent.

— Holà! dame Cicindelle, s'écria Thibaut, ou-

vrez-nous !

La porte ne tarda pas à rouler sur ses gonds, et l'on vit paraître une femme de vingt-cinq à vingt-six ans, qui ne manquait ni de beauté ni de grâce, bien que ses traits fussent un peu fatigués

et que le hâle eût remplacé sur ses joues les fraîches couleurs de la jeunesse. Elle portait des jupons courts qui laissaient voir une jambe bien faite; ses bras élaient nus jusqu'au coude, et sa taille, encore svelle, serrée dans un corset de velours. Un mouchoir bleu entourait sa léte. Elle s'arrêta sur le seuil de la porte, et regarda les cavaliers d'un air étonné.

— A qui ces chevaux ? dit-elle.

— A nous, répondit Thibaut.

— Et cette fille ?

— A moi, dit Gontran. Allons, belle princesse, ajouta-t-il, en soulevant Planche sur son cheval, vous voilà arrivée dans un de mes châteaux. Quoique, au premier abord, la vue en soit un peu triste, vous ne vous y ennuierez pas : on y chante et on y danse la nuit et le jour.

Blanche, toujours bâillonnée, jeta les yeux autour d'elle, mais elle ne reconnut pas le lieu où elle se trouvait.

— Mille tonnerres! dit Thibaut, en détachant la chèvre et la volaille qu'il portait en croupe; n'avions-nous pas assez d'une femme ici? Avionsnous besoin d'une semblable péronnelle? On ne lui a fait aucun mal, et elle a plus crié à elle seule

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que ces oies et poulets à qui j'ai pourtant ^o^du le cou.

En parlant ainsi, Thibaut jeta aux pieds de Cicindelle les provisions qu'il avait apportées, tandis que son compagnon en faisait autant de son côté.

— Voilà pour notre déjeuner, dit Thibaut. Nous avons couru toute la nuit. Les autres sont-ils rerevenus?

— Non, dit Cicindelle, mais ilsnetarderontpas, car voici le jour. Je souhaite qu'ils aient fait une aussi bonne tournée que vous. Il y aura plaisir à faire bouillir la marmite. Quant à nos bons amis et alliés, ils pourront se régaler à la fumée.

— Est-ce que les coquins seraient déjà levés ?

— Je ne m'inquiète guère de ce qu'ils font , répondit Cicindelle; mais je crois qu'ils ont reçu ce matin la visite de quelques oiseaux de leur plumage. J'en ai vu plusieurs s'abattre sur les ruines, et il m'a semblé qu'ils croassaient là-haut comme des corneilles en automne.

Cependant Blanche, en entendant la voi'x d'une femme, avait recouvré un peu d'espoir. Elle faisait tous les efforts possibles pour détacher le mouchoir qui lui couvrait la bouche.

L'ENLÈVEMENT. kV

— Sapredié ! dit Gontran , elle est vive comme une anguille. Tiens, dame Cicindelle, ajoulat-il en poussant mademoiselle de Sassenage dans la tour, garde-moi cette colombe et ne la laisse pas échapper. Nous allons mettre nos chevaux dans les caves et chercher quelques bouteilles. Sans adieu, pastôwellettoïc , comme dit le troubadour; ne vous impatientez pas, je suis à vous.

Aussitôt les deux cavaliers pénétrèrent dans les ruines, tandis que Gicindelle , saisissant Blanche par le bras, fermait derrière elle la porte massive de la tour.

■ — Entrez, entrez, la jolie fille, dit-elle. Il paraît que vous voulez tâter des plaisirs de notre joyeuse vie.

— Au nom du ciel! repartit Blanche en arrachant son bâillon, sauvez-moi, madame. De grâce, sauvez-moi !

— Et où voulez-vous aller, ma petite? répondit Gicindelle, en regardant itiademoiselle de Sassenage, avec plus d'attention qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors.

— Peu m'importe ! dit Blanche, j'irai oii je pourrai, mais je ne veux pas rester ici. Par pitié! lais-

sez-moi fuir. Cet homme va revenir tout à l'heure, et sa vue seule me fera mourir de peur.

— Bah! reprit Taveiiturière en riant, on ne meurt pas pour si peu ; c'est moi qui vous le dis. Gontran, d'ailleurs, n'a jamais fait peur à personne, si ce n'est aux sergents de la maréchaussée, qui prennent la fuite dès qu'ils aperçoivent la pointe de ses moustaches. Soyez tranquille ! Quand vous l'aurez mieux vu, vous le trouverez charmant et en deviendrez folle. L'habitude fait tout. Une jeune fille de mes amies qui avait soupe avec le diable , m'a assuré qu'il n'avait pas le pied fourchu, et que les vieilles dévotes le calomniaient en disant qu'il avait des cornes.

La légèreté et l'impudence qui régnaient dans les paroles deCicindelle, le ton de familiarité qu'elle prenait à son égard, causèrent à mademoiselle de Sassenage une sensation pénible. Elle éprouva cet embarras qu'une fille honnête et bien élevée ressent malgré elle lorsqu'elle se trouve en contact avec une de ces créatures frivoles qui semblent avoir perdu jusqu'au souvenir de l'innocence. Cependant, comme il fallait sortir au plus vite d'une situation aussi dangereuse que celle où elle se trouvait, elle surmonta sa répugnance, et se rappro-

cha de Cicindelle. Croyant qu'il était inutile de chercher à Tattendrir, elle lira de son doigt un anneau de prix qui avait échappé aux regards des bandits, et le lui montrant : — Écoulez-moi bien, dit-elle, je n'ai sur moi que ce bijou; je vous le donne à l'instant, si vous consentez à favoriser ma fuite; soyez sûre que mes libéralités ne s'arrêteront pas là. Grâce à Dieu I je suis riche, trèsriche, rien ne me coulera pour vous récompenser.

L'aventurière ne répondit rien , mais elle jeta les yeux sur l'anneau. Le diamant qui y était enchâssé brillait d'un vif éclat et pouvait aisément fasciner les regards d'une femme. Cicindelle , après un moment d'incertitude, prit la bague, la tourna la retourna ; la mit à son doigt, et demandait enfin à nfademoiselle de Sassenage si elle trouvait que ce bijou lui allât bien. — Combien vaut-il ? ajouta-t-elle avec curiosité.

— Cinq cents écus, dit Blanche ; je voudrais qu'il valût cent fois plus, je vous le donnerais sans hésiter. Mais le temps presse ; ouvrez-moi. Regardez ce présent comme une bagatelle en comparaison de ce que vous recevrez de moi plus tard.

Cicindelle avait plus d'une fois entendu de semblables prières, mais jamais offres si séduisantes ne

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les avait accompagnées. Elle regarda Blanche d'nn air indécis. Si elle faisait évader la prisonnière, elle s'exposait à la colère des bandits qui l'avaient enlevée. D'un autre côté, la bague était si belle et luisait si bien à son doigt, qu'elle ne pouvait se résoudre à l'en retirer.

— Eh bien ? dit Blanche , impatiente , venezvous?

— Comme vous êtes pressante, ma mie! répli- <}ua Gicindelle en tirant une clef de sa ceintuie : donnez-moi au moins le temps de respirer. Une affaire comme celle-là ne se traite pas aussi lestement qu'une affaire de cœur.

En ce moment , un bruit de pas se fit entendre au-dessus du plafond. Blanche, pensant que c'était Contran qui revenait, s'élança v^s la porte et chercha à l'ouvrir,

— Vite ! vite ! dit-elle, la clef! Je vous en supplie, la clef! Le voilà, grand Dieu!

'MÎ-r-Vous vous trompez, mignonne, dit Gicindelle, qui ^vait deviné les craintes de mademoiselle de Sassenage. Ce n'est pas lui, son pas serait plus léger, car les amoureux ont le pied leste.

— Eh ! qui donc est là-haut? demanda Blanche avec inquiétude.

- — Ce sont nos voisins les parpaillots. Ils se promènent de long en large pour se réchauffer, car ils ne font pas de feu dans leur chambre, de peur que la fumée ne flisse découvrir leur cachette. Mais chut ! ne parlons pas de cela. C'est un secret.

Cicindelle prononça ces mots à demi-voix et d'un air de mvslère. Elle se mit ensuite à examiner de nouveau la bague qu'elle avait au doigt. Pendant cet examen , son visage s'anima et une flamme brilla entre ses cils noirs,

— Il me faudrait avec cela, dit-elle, une robe de soie et un chaperon de velours.

— Vous l'aurez, repartit Blanche.

— Puis des pendants d'oreilles, flottant comme des girandoles.

— Je vous les donnerai.

— Puis un bracelet, une ceinture et de petits souliers de satin. Il faut, voyez-vous, quand une femme s'habille, que la toilette soit complète.

— Tout ce que vous me demanderez, vous l'aurez , dit Blanche, mais ne perdons pas une minute. Ouvrez-moi, nous avons déjà trop tardé !* ~ Cicindelle ne fît pas un mouvement. Elle paraissait plongée dans un rêve agréable et se voyait, sans doute, couverte des plus beaux habits, des

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plus riches parures. Mais, tout à coup, le sourire disparut de ses lèvres; elle regarda Blanche, et tirant la bague de son doigt :

— Tenez! dit-elle, tout bien calculé, j'aime mieux vous la rendre.

— O ciel ! s'écria Blanche en pâlissant. Vous refuseriez?....

— Je n'ai pas envie de me faire briser les côtes par Gontran, interrompit l'aventurière. Quand il a deux ou trois verres devin dans la tète, il ne connaît plus ni ami ni ennemi.

— Est-ce que ce Gontran serait votre époux? demanda mademoiselle de Sassenage.

— Belle question ! dit Cicindelle. D'où venezvous donc , ma mie? Mon époux ! Cela dépend de la manière dont vous l'enlendez.Quoi qu'il en soit, nous serions mariés devant l'autel qu'il ne se générait pas davantage. J'aurais beau faire briller à ses yeux le chaton de votre bague, il n'en frapperait pas un coup de moins. Une fille qui a su lui plaire, voyez-vous, a plus de prix pour lui que tous les diamants du monde, y compris le Sanci qui, pourtant, fait rêver la nuit tous les voleurs.

— Mais reprit Blanche, il ne saura pas que vous

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êtes pour quelque chose dans ma fuite. Vous lui direz

— Que lui dirai-je, Qion cœur? que vous avez passé par le trou de la serrure, apparemment ! Et vous pensez qu'il me croira ? Allons I reprenez votre bague, et cachez-la bien, car tout le monde ici n'a pas les yeux de Contran. Quant à moi, qu'en ferais-je? dans huit jours elle serait vendue.

En parlant ainsi, l'aventurière, qui voulait achever les apprêts du déjeuner, tendit l'anneau à mademoiselle de Sassenage. Mais celle-ci se retira avec fierté et le laissa tomber sur le carreau. Elle réitéra ensuite ses offres, et, ne pouvant réussir à tenter la cupidité de Cicindelle, eut bientôt recours à la menace. Ce dernier moyen eut encore moins de succès que le précédent. Piquée de l'air de mépris et du ton arrogant que prenait avec elle sa captive, Taventurière se hâta de rapprocher la distance et d'égaliser les rangs, en répondant avec audace qu'on verrait bientôt la différence qui pouvait exister entre elle et les princesses errantes qui se laissaient enlever par les beaux cavaliers, et faisaient ensuite semblant d'en être fâchées. Cependant, elle s'arrêta tout court au milieu d'une phrase, et sa colère fit place à une confusion inyor

Ion taire, car Blanche, passant tout à coup de la menace à la prière, venait de tomber à ses genoux, Jes mains jointes, les yeux baignés de larmes, et la suppliait de lui pardonner.

— Dansun instant, dit la jeune fille, cet homme va venir, et s'il me trouve encore là, je suis perdue. Tenez!... l'entendez-vous?... Non! ce n'est pas lui... c'est le vent qui souffle dans la foret... Chaque bruit qui résonne me fait tressaillir jusqu'au fond de l'âme. Ayez pitié de moi ! sauvez-moi ! cela vous est si facile! Vous ne me dites rien? Cette clef, vous me la refusez ? Eh bien ! ajouta Blanche en se levant, saisie d'une sorte de déUre, tuez-moi donc! Mais, de grâce , ne me laissez pas tomber vivant'fe aux mains de ces misérables ! Je ne vous demande plus la liberté, je ne vous demande plus la vie, mais l'honneur ! sauvez-moi l'honneur !

Cicindelle écoutait tête baissée ; une vive émotion se trahissait sur son visage. Profitant de cet avantage, Blanche continua alors avec plus de chaleur, parla de sa vieille tante, sa seconde mère, à qui son absence ou son déshonneur causerait infailliblement la mort. Cette dernière partie de son allocution sembla agiter vivement l'aventurière, comme si elle lui eût rappelé quelque pé-»

nible souvenir. Cicindelle, en efTet, se trouvait dans le cas d'un grand nombre de ces filles légères qui, un beau matin, ennuyées de tenir la quenouille, et rêvant une vie plus fortunée, ont déserté le toit maternel, à la suite de quelque séducteur inconstant. Pour échapper au remords que réveillaient en elle les paroles de mademoiselle de Sassenage, elle frappa du pied avec impatience, et s'écria : — Assez ! ne parlons pas de cela.

— Eh quoi! dit Blanche étonnée, vous auraisje encore fait de la peine? Ah! je comprends, ajoula-t-elle; votre mère est peut-être morte, et, sans le savoir, je viens de rouvrir une blessure.

— Morte ! dit Cicindelle; morte ! Qui vous a dit qu'elle fût morte? Non, non, ce n'est pas vrai.. Moi, je vous dis qu'elle vit encore.

— Tant mieux ! reprit Blanche. Vous êtes plus heureuse que moi 5 car bien que ma tante soit une bonne et sainte femme, rien ne peut remplacer une mère.

— Ne parlez pas de cela! s'écria Cicindelle.

— Eh bien! soit, n'en parlons plus, puisque cela vous afflige. Mais, au moins, souffrez que j'invoque en ma faveur le nom de cette mère que vous chérissez; je suis sûre que, si elle était là,

elle-même vous demanderait ma grâce à genoux , et certainement vous ne résisteriez pas à ses prières.

Cicindelle ne répondit pas. Elle essaya un instant de dissimuler le trouble qu'elle éprouvait, elle s'efforça même de sourire; mais peu à peu sa poitrine se gonfla, ses yeux se remplirent de larmes. — Ma mère! dit-elle, et elle se laissa tomber sur un banc, en donnant un libre cours à ses sanglots.

Blanche la regarda avec étonnement , et n'osa pas l'interrompre dans le premier épancbement de sa douleur. Elle comprit qu'elle avait mis le doigt sur le point le plus sensible du cœur de l'aventurière , et elle attendit en silence, mais non sans espoir, l'effet que devait naturellement produire un changement si inattendu.

— Pauvre mère ! dit Cicindelle , d'une voix

entrecoupée parles larmes. Où est-elle?... Je n'en sais rien.... elle va peut-être mendier son pain de porte en porte

— Votre mère est malheureuse ? dit Blanche avec empressement. Eh bien! si vous le voulez, j'aurai soin d'elle. Où l'avez-vous laissée?

— Figurez-vous, reprit Tavenlurière avec une sorte d'égarement , figurez-vous que, lorsque je

L'ENLÈVEMENT. il

Tai quittée — H y a dix ans de cela... que le temps passe vite î — nous demeurions alors sur le parvis Saint-Àyoub, à Provins en Brie. Je n'étais pas une fille vagabonde comme aujourd'hui; j'étais sage et rangée, et j'allais tous les dimanches à la messe... Mais nous étions pauvres, et je n'avais pas même de quoi acheter des rubans pour mettre à mon chaperon, tandis que toutes les fdles de la paroisse en avaient jusque sur leu»s souliers... Quand on est jeune, on tient à ces choseslà, et l'on vendrait sa robe pour acheter des rubans, quitte à vendre ensuite son âme pour ache/er une robe.

En cet endroit, Cicindelle s'arrêta : les sanglots avaient de nouveau étouffé sa voix. En vain elle essaya de poursuivre son récit , elle ne put faire entendre que des exclamations confuses, des paroles sans suite , au milieu desquelles revenait sans cesse ce cri déchirant : Ma mère ! ma mère ! Enfin, lorsque son cœur fut soulagé , elle resta quelques instants assise sur son escabeau, le front incliné, la figure pensive. De grosses larmes, qu'elle n'avait pas encore essuyées, ruisselaient le long de ses joues. Tout à coup elle regarda Blanche qui pleurait de son côté :

— Vous me plaignez, mademoiselle? Vous avez bien raison, dit-elle, car j'ai tant souffert! Mais, bah! ajouta-t-elle aussitôt en se levant, et en s'essuyantles yeux avec le pan de son tablier , au diable le chagrin! A quoi bon pleurer? cela ne sert à rien , si ce n'est à rendre les yeux rouges. Le passé est passé. Vivent les aventures! vivent les amours !

A c^s mots, Blanche demeura frappée de stupeur. Elle fixa ses regards sur l'aventurière, et vit avec surprise ses larmes se sécher, le sourire animer ses traits, et une gaieté folle briller dans ses yeux. Ce revirement était si brusque, qu'elle ne put l'expliquer qu'en l'attribuant à un égarement passager de la raison. Elle ne savait pas encore que le cœur humain , lorsque le sentiment du devoir est éteint en lui, est comme un navire qui a perdu son gouvernail et ses voiles, qu'un coup de vent ramène parfois en vue du port, mais qu'un autre rejette aussitôt en pleine mer, au milieu des orages dont il doit être l'éternel jouet.

— Revenez à vous, madame, lui dit-elle; nous n'avons pas un instant à perdre. Suivez-moi, et je vous ferai retrouver votre mère. Je lui par* lerai, et je vous promets qu'elle vous pardon-

nera. Mais, de grâce, ouvrez cette porte, et fuyons.

— Et pourquoi fuir ? demanda Cicindelle. Sommes-nous si mal ici? Que nous manque-t-il? Que faut-il à une femme pour être heureuse? boire, manger, dormir et danser. Je m'en irais d'ici, ma belle, si je n'avais plus de provision pour la journée, plus de cavalier pour danser une bourrée, plus de musicien pour me marquer le pas. Grâce à Dieu! nous avons tout cela aujourd'hui; que nous importe le reste? Nous avons bien le temps d'y songer demain. Savez-vous danser la Béarnaise, ma mie ?

— Ah ! s'écria Blanche, je m'étais donc trompée. Au nom du cieli ajouta-t-elle d'un ton oii l'indignation perçait sous la prière, laissez-moi sortir de céans, je ne puis ni ne veux vous entendre. Ouvrez-moi ! i., i.

— Décidément, reprit Cicindelle, notre joyeuse vie ne vous tente pas. On voit bien que vous n'y avez pas encore goûté. Attendez quelques jours, et vous ne pourrez plus la quitter. Si ces murs vous déplaisent, vous n'y resterez pas longtemps: nous changeons de gîte plus souvent que les oiseaux de passage, et nous suivons le printemps de pays en pays. Quant à moi, j'ai toujours dans les bois un

bon lit de feuilles ; et si j'ai froid , il n'est pas un homme dans la troupe qui ne veuille me couvrir de son manteau et même de son pourpoint. Si vous aimez les belles robes et les bijoux, vous n'aurez qu'un signe à faire : Gontran est capable, pour vous plaire, d'aller emprunter l'ëcrin de madame de La Mothe-Gondrin ou de madame des Adrets, au risque de se heurter en route contre la potence.

— Mais où suis-je donc ? demanda enfin mademoiselle de Sassenage; que me veulent ces gens ?

Cicindelle se mit à rire.

— *Ah ! ah ! ah ! voilà bien des questions, ma petite. Où vous êtes ? Je ne le sais pas moi-même, car il y a à peine huit jours que nous sommes installes dans ce nid de corbeaux. Ce que l'on vous veut ? Aih ! ah ! ah ! vous le savez aussi bien que moi.

La brune bachelette Un prince rencontra ,

Landerirette.

Dans sa jolie chambrette Le prince l'enferma ,

Landerira.

Au tour elle était faite , La main il lui baiia i * *

L'E^LEVEMENT. 25

Landerirette , Landerira.

Tandis que Cicindelle chantait d'une voix légèrement enrouée cette vieille chanson grivoise, Blanche sentit le rouge lui monter au *front. Il était évident qu'elle était tombée dans un repaire de bandits et qu'elle n'avait aucun secours à espérer de l'avenlurière. La pensée que ses ravisseurs ne tarderaient pas à revenir frappa alors plus vivement son esprit. Elle jeta autour d'elle un regard rapide, pour voir s'il ne lui restait aucun moyen d'évasion ; mais les murs épais , la porte fermée à clef, l'étroite ouverture des sarbacanes, ne pouvaient lui laisser, de ce côté , aucune espérance^

Tout à coup un éclair de joie brilla dans ses yeux : elle venait d'apercevoir sur un vieux coffre un couteau affilé qui y était resté ouvert. Saisissant un moment où Cicindelle avait le dos tourné, elle s'empara de cette arme, la cacha avec promptitude sous son manteau, bien résolue à en faire tel usage qu'exigeraient les circonstances, et à prévenir, à tout prix, leis outrages auxquels elle se voyait exposée.

Elle s'approcha ensuite du foyer, s'assit sur un escabeau, et, fermant l'oreille aux propos de sa com^

pagne, s'abandonna tout entière aux pensées que devait lui suggérer sa situation. Le danger dont elle se voyait menacée n'était pourtant pas ce qui la préoccupait le plus vivement : l'arme qu'elle avait dérobé^ était désormais une sauvegarde pour son honneur. Mais elle ne pouvait oublier à quels périls elle avait laissé Aymé Verd exposé, et ce souvenir redoublait l'horreur de sa captivité. Peut-être, ditelle, la chasse commence en ce moment. Dieu sait comment elle finira ! Ah ! malheureuse que je suis I pourquoi me suis-je tue ? c'était bien la peine, en vérité, de courir toute une nuit, de m'exposera tant de périls , porr garder le secret qu'on m'avait confié ! Madeleine n'eùt-elle pas mieux fait de s'adresser à une autre? IN'ai-je pas trahi la promesse que je lui avais faite ? Oui, je devais parler, et si l'archer meurt, c'est moi, moi seule qui l'aurai tué ! Oui , il n'y avait pas à balancer : il fallait tout lui révéler, quand j'aurais dû en mourir de honte !... Eh! que m'importait mon oncle ? Pour sauver un coupable, fallait-il abandonner un innocent? Insensée que^'étaisije voulais le protéger, et je n'ai pas prévu que mille circonstances pouvaient déjouer mes efforts. Je lui ai donné pour tout appui un roseau.

LE CONVEiNTICULE. 8f

En faisant ces réflexions, Blanche sentit son cœur défaillir. Elle comprenait que chaque minute qui s'écoulait pouvait être fatale à Tarcher, et pourtant elle était prisonnière, et ne devaitattendre sa délivrance que d'une faveur inespérée du ciel.

Cependant il s'écoula encore quelque temps avant le retour des bandits. Nous profiterons de l'espèce de répit qui fut laissé à Blanche, pour nous transporter à l'étage supérieur de la tour ou un autre intérêt nous appelle.

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