‹ Aymé VerdChapitre 2 sur 32 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Les chefs des clans, au lever de l'aurore. Étaient déjà rëunis dans la tour.

— Partons, disaient les chefs, partons, voici le jour 1

— Il est trop lard, leur dit Mac-Callum-More.

Légende de Montrose.

A répo(]ue où se passaient les événements que nous venons de rapporter, le protestantisme avait fait en France d'immenses progrès. En vain le duc de Guise, fervent catholique, mais dont le zèle outré fit parfois soupçonner le désintéressement; en vain, disons-nous, le duc de Guise, qui avait

depuis longtemps la haute main sur les affaires, employa-t-il tous ses efforts pour étouffer le schisme à sa naissance. Il ne réussit qu'à irriter contre son pouvoir les populations qui avaient embrassé la réforme, et dont il prétendait enchaîner par ses édits la liberté de conscience. L'exercice public du nouveau culte n'était toléré sur aucun point du royaume. Des peines sévères étaient portées contre les ministres qui auraient osé, même dans le secret de la nuit, réunir autour d'eux cinq ou six personnes pour leur lire la Bible ou leur expliquer un verset de l'Évangile.

Nous devons avouer que ces mesures, toutes rigoureuses qu'elles fussent, n'étaient pourtant pas dénuées de toute prudence. A force de persécuter les protestants, on avait fini par les rendre véritablement dangereux ; on les avait réduits à la nécessité de prendre les armes pour défendre leurs croyances. Devenus assez nombreux pour former un parti puissant, ils étaient bien résolus à lever l'étendard de la révolte, et n'attendaient plus qu'un chef qui fût en état de les commander, et qui pût imprimer quelque unité aux mouvements des provinces.

jîiCe chef fut bientôt trouvé. Le prince de Condé,

LE CONVENTICULE. 2f

frère du roi de Navarre, prince ambitieux et hardi, et qui, d'ailleurs, avait à se plaindre du duc de Guise, le prince de Condé se mit à la tête du parti calviniste, auquel se rallièrent en même temps tous les seigneurs qui, pour une raison ou pour une autre, étaient mécontents de la cour, et pouvaient avoir quelque chose à gagner dans les troubles.

La question religieuse, bien qu'elle se trouvât ainsi compliquée par une question politique, ne perdit rien, néanmoins, de son importance. Les religionnaires, tout en appuyant les prétentions des princes de Bourbon, réclamaient avant tout le droit de prier Dieu à leur guise et à la face du soleil. Les catholiques, de leur côté, abusés par les sermons de quelques moines fanatiques, voulaient avant tout la destruction des hérétiques, qu'on s'était plu à leur représenter comme des brouillons, des profanateurs et des impies. Nous sommes obligés d'insister sur ces faits, parce qu'ils donnent au mouvement dont nous aurons à parler plus tard un caractère tout particulier qu'on ne retrouve pas dans les guerres religieuses des autres pays, et qui est un mélange d'intrigues, de finesses, de cruauté et de fanatisme.

dont il est assez difficile de se faire une idée.

Entre le parti des Guise et celui de Condé, il y en avait un troisième dont nous n'avons pas encore parlé : c'était celui de la reine mère, Catherine de Médicis. L'astucieuse Italienne s'efforçait de tenir la balance égale entre les deux factions, en se portant tour à tour vers l'une et vers l'autre. Cette politique de bascule paralysa longtemps les efforts des huguenots (c'est ainsi qu'on appelait alors les réformés); mais enfin, profitant d'un moment où la reine semblait encourager leurs menées, ils organisèrent sur toute la surface de la France un vaste complot, dont l'exécution fut remise au printemps.

Ceci se passait durant l'hiver de 1 56 1 , c'est-à-dire à l'époque où commence notre histoire. Un grand nombre de seigneurs protestants, que la politique royale avait forcés à s'expatrier, rentraient sans bruit de toutes les extrémités de la frontière. Ne pouvant se montrer encore au grand jour, ils étaient contraints d'errer dans les bois ou de chercher un abri dans les châteaux écartés.

Quelques-uns de ces proscrits étaient cachés dans la tour où nous avons introduit le lecteur dans le précédent chapitre. Ce lieu était propice

à leurs desseins. Le château ruiné qu'ils habitaient renfermait, comme la plupart des anciennes demeures seigneuriales, un grand nombre de passages secrets qui pouvaient couvrir une fuite, dans le cas où quelque trahison aurait fait découvrir cet asile. Un escalier, pratiqué dans l'épaisseur de la muraille, conduisait du premier étage dans dé vastes souterrains dont l'issue extérieure était perdue au milieu des bois. Le comte François de Sassenage, à qui ce domaine avait appartenu, en connaissait tous les détours et y avait installé lui-même ses compagnons d'exil et ses complices. C'était là que se donnaient rendez-vous, depuis un mois environ , les gentilshommes du pays, qui, dans des vues diverses, se proposaient de prendre part à la prochaine campagne. Ils venaient s'entendre avec les proscrits et leur apporter des nouvelles. Ces derniers étaient eux-mêmes pour la plupart des seigneurs dauphinois qui n'attendaient que le signal de la guerre pour rentrer dans leurs terres, armer leurs vassaux et plaider sur les champs de bataille une cause qui n'avait été défendue jusqu'alors que devant les cours prévôtales et les chambres ardentes.

La compagnie qui se trouvait rassemblée dans

]a tour au même moment où Blanche attendait son sort dans la salle basse du rez-de-chausée était assez nombreuse. Elle était assise sur des sièges grossiers qu'on y avait transportés, la nuit, de quelques chaumières des environs. Une lampe, posée sur la cheminée, éclairait seule l'apparlement, car on avait bouché avec soin toutes les ouvertures des fenêtres, qui, étant privées de boiseries et de vitrages, auraient laissé pénétrer sous la voûte le froid pénétrant de la saison. Des armes de toute sorte étaient suspendues aux murailles, et l'on voyait dans une armoire défoncée des pains de froment rangés en pile, à côté de quelques autres provisions de bouche, dont le choix attestait la frugalité volontaire ou forcée des hôtes de la tour.

Parmi les personnages qui composaient la réunion, on reconnaissait aisément les proscrits, à

leurs figures amaigries, à leurs barbes longues, à

leurs vêtements usés, et à cette espèce de tristesse

sauvage qui distingue les hommes qui ont été privés longtemps de la liberté, ou simplement de tout commerce avec le monde.

Ils différaient cependant entre eux par la manière dont chacun semblait supporter la gêne de la situation commune. Quelques-uns étaient sou-

LE CONVENTICCLE. 35

tenus évidemment par ce sombre stoïcisme qui est la conséquence pratique de la doctrine de Calvin-sur la grâce. D'autres avaient, si nous osons le dire, l'insouciance un peu affectée du joueur qui se dispose à jeter sur le tapis vert sa dernière pièce d'or. C'étaient en particulier les gentilshommes qui ne voyaient sous la queslion religieuse qu'une question politique, et qui avaient attachéleur fortune à celle des princes de Bourbon.

Quant aux gentilshommes qui étaient venus du dehors prendre part à l'importante conférence qui devait se tenir ce jour-là, ils avaient eu presque tous la précaution de revêtir des costumes d'emprunt, afin de dérober leur démarche aux yeux toujours ouverts d'une police inquiète et soupçonneuse. Les uns étaient déguisés en bûcherons, les autres en muletiers, quelques-uns en marchands. D'autres, enfin, s'étaient contentés de s'envelopper dans de larges manteaux sous lesquels ils cachaient leurs pourpoints de soie ou de velours. Le plus grand nombre étaient arrivés d'assez loin, ce qu'on devinait aisément à la poussière qui couvrait leurs chausses.

Entre tous, se faisait remarquer Renaud de Monlmaur qui avait quitté la chasse avec quel-

qiies gentilshommes de ses amis, la fuite du chamois hii ayant permis de venir au rendez-vous plus tôt qu'il ne l'espérait. Son front était encore plus soucieux que de coutume^ ce qu'on pouvait attribuer, soit au souvenir de l'altercation qu'il avait eue la nuit précédente avec son frère, soit à la gravité des circonstances dans lesquelles se trouvaient les protestants.

Tous les conjurés ne semblaient pas partager l'humeur sombre du jeune baron. Quelques-uns même ne manifestaient guère d'autre inquiétude que celle de gens qui, ayant fait à jeun plusieurs lieues, attenden': avec impatience Tlieure du repas. Pour faire taire les plaintes de l'un de ces derniers, Enoch Barbantane, qui se tenait debout au milieu de la compagnie, fit observer au gentilhomme affamé que TÉglise avait prescrit pendant huit jours un jeûne rigoureux, et lui demanda d'un ton sévère s'il voulait désobéir à l'Eglise.

— Non, à coup sûr, dit le gentilhomme, mais il me semble que l'Église est un peu prodigue de jeûnes. Quand j'étais catholique, j'avais au moins la ressource des dispenses. Pour un petit écu je faisais gras tout le carême, et jeûnais les jours de vigile avec un pot de vin de l'Ermitage et une

LE GONVENTICULE. 35

demi-douzaine d'ortolans. Mais, ajouta M. de Chantemerle en entendant les murmures que la légèreté de ses paroles avait soulevés dans plusieurs coins de la chambre, je vois que je scandalise l'honorable compagnie : parlons d'autre chose. Pourriez-vous m'apprendre, monsieur de Montmaur, pourquoi l'on m'a fait venir ici?

Renaud jeta sur le gentilhomme un regard où se peignaient à la fois le mécontentement et le dédain, et, au lieu de répondre, continua paisible-

ment l'entretien qu'il avait commencé avec un autre conjuré.

— Il parait, dit alors un bourgeois de Valence qui, ayant eu le malheur de louer son arrièreboutique pour les assemblées nocturnes des réformés, avait été obligé de se sauver à Genève pour échapper à la potence, et qui faisait une assez triste mine au sein de l'assemblée ; il parait qu'on attend le comte de Sassenage.

— Et jusques à quand devons-nous l'attendre? demanda un seigneur déguisé en bûcheron, mais sous les habits duquel on reconnaissait encore l'un des plus puissants et des plus fiers barons du Dauphiné. Est-ce que nous sommes ici aux ordres de quelqu'un ?

— Monsieur de La Tour du Pin, répondit Renaud, croirait sans doute déroger en montrant quelque déférence pour un vieillard qui a souffert pour notre sainte cause, à une époque où bien des gens qui font aujourd'hui semblant de la servir étaient au nombre de ses persécuteurs. Il est possible, ajouta le jeune baron en se tournant vers la compagnie, que mon oncle n'arrive ici que fort tard. Je vais donc, en son absence, si vous me le permettez, vous instruire des graves motifs qui nous ont portés à réunir le conventicule.

— Parlez! parlez! s'écria-t-on de toutes parts. Nous vous écoutons.

— J'ai à vous apprendre, messieurs, une assez triste nouvelle, mais à laquelle nous devions nous attendre. L'Italienne a fait sa paix avec les Guise.

Ces mots produisirent une vive agitation dans l'assemblée. Plusieurs gentilshommes, et principalement ceux pour qui le triomphe de la réforme était un moyen plutôt qu'un but, n'avaient trempé dans la conjuration que dans l'espoir d'être soutenus par la reine mère.

Cependant, le bruil s'étant apaisé, l'assemblée ne tarda pas à reprendre une attitude sombre et ira-

LE CONVENTICULE. ti

passible, et l'on allait ouvrir la discussion sur les moyens à adopter pour parer à ce contre-temps, lorsque Enoch Barbantane se leva, et, tirant de sa poche un volume relié en basane, s'écria d'une voix aigre :

— Où suis-je donc, messieurs? parmi des païens el des publicains sans doute. Prétendez -vous commencer une délibération si importante sans invoquer l'assistance du Seigneur? Ne savez-vous pas que lui seul peut vous donner la lumière dans le conseil, comme il peut seul vous donner la force dans le combat? Je vais, ajouta-t-il d'un ton radouci, entonner le quatre-vingt-deuxième cantique du roi David, nouvellement traduit et mis en français par maître Clénient Marot. Il se trouve à la page 120 de l'édition de Genève.

— Attendez donc, révérend docteur! s'écria aussitôt un digne ministre qui se trouvait au nombre des proscrits. Ce n'est pas à vous d'entonner ici les psaumes; je suis au milieu de mon troupeau, je l'ai rassemblé sur la terre étrangère, et je le ramène dans le pays de Chanaan, comme lit Moïse.

—Je vous conseille de vous vanter de cela ! repartit Enoch d'un air dédaigneux. Vous avez fui la

persécution comme le lièvre fuit le chasseur, tandis que d'autres étaient restés en France comme Daniel dans la fosse aux lions.

La dispute entre les deux confrères se fut sans doute envenimée, si le vicomte de Crussol, l'un des proscrits, pour rétablir la bonne harmonie, n'eut décidé qu'ils chanteraient tous deux à la fois le verset en litige. Mais tout le monde put se convaincre, en les écoutant, que leurs voix étaient encore plus en désaccord que leurs esprits. Quoi qu'il en soit, Renaud s'étant découvert, chacun s empressa d'imiter son exemple, et la compagnie entière accompagna en chœur l'hymne du roi-prophète. Crussol , qui avait les oreilles délicates, et qui d'ailleurs n'était pas un néophyte très-ardent, ne put s'empêcher de rire derrière son chapeau, en entendant ce concert.

Le psaume achevé, Renaud de Montmaur exposa de nouveau le but de la réunion, afin que chacun put donner son avis en connaissance de cause. Il ne dissimula pas que la défection de la reine pouvait entraîner celle d'un grand nombre de conjurés, amener des trahisons, dissoudre la ligue protestante, ruiner la cause des princes, et retarder pour longtemps le triomphe de la ré-

forme. — La question, dit-il ensuite, est de savoir si, dans l'état des choses, nous devons suspendre ou continuer nos armements.

— Jarnidieu! dit Crussol en se levant avec vivacité, vous en parlez à votre aise, Montbrun. On jurerait, à vous entendre, que l'affaire ne vous touche nullement. Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers l'assemblée, la question, la voici ; la partie est engagée ; nous avons chacun mis pour enjeu notre cou : devons-nous abandonner le lapis, avant d'avoir jeté noire dernière carte?

— Avant de prendre un parti à cet égard, dit l'un des consuls de Romans qui assistait à l'assemblée, il faudrait d'abord savoir si la nouvelle est vraie, s'il est bien certain que madame Catherine nous ait trahis.

— Pour moi. dit Crussol, je n'en crois rien. Ce n'est pas que je me fie aux promesses de la reine mère; elle est femme, et, qui pis est, Italienne. Mais, quand le monde entier m'assurerait qu'elle nousavendus,jevousrépètequejenelecroiraispas.

— Et pourquoi cela? demanda-t-on de divers côtés.

r— Pourquoi ? dit Crussol en souriant : parce que Sa Majesté, que je vénère comme c'est le devoir

de tout fidèle sujet, n'a pas le moindre intérêt à nous trahir. Je n'en ai pas d'autre garant, mais je tiens le fait pour plus certain que tous les messages de l'amiral.

— Ne vous bâtez pas de vous réjouir, messieurs, dit le baron de La Tour du Pin. J'ai reçu bier une lettre de mon cousin Mautauban, qui est, comme vous le savez, dans les pages du roi. Il m'apprend que madame Catherine a soupe, il y a buit jours, avec le duc, et qu'ils se sont juré au dessert paix et amitié éternelles.

— Que pensez-vous de cela, Crussol?

— Je pense que le duc est perdu. C'est lui qu'on trahit, j'en mettrais ma main dans le feu.

— Assez, monsieur de Crussol! s'écria un gentilhomme du parti de Catherine. Je ne souffrirai pas que l'on calomnie ainsi devant moi Sa Majesté la reine mère. Si vous continuez sur ce ton, je me retire à l'instant.

— Seriez-vous déjà si pressé de nous quitter, monsieur de Salvaing? demanda Renaud en fronçant le sourcil.

— Il y a des gens, murmura un proscrit, qui devinent de quel côté soufflera le vent, avant même que la girouette ait tourné.

LE COTNVENTICtJLE. 41

M. de Salvaing, qui déjà s'était rapproché de la porte, s'arrêta et n'osa pas faire un pas de plus. Crussol continua à développer son opinion , sans s'inquiéter de cet incident.

— Que veut le duc? dit-il. Commander et faire le maître. Et que veut la reine? Ce que veut toute femme en ce monde : commander et faire la maîtresse. Elle veut mener son fils Charles comme elle a niené son fils François, comme elle a mené son mari, c'est-à-dire par le bout du nez. Aussi ne s'entendra-t-elle jamais avec lés Lorrains. Il lui faut dans le conseil des gens comme Antoine de Bourbon , roi de Navarre, des gens à qui les beaux yeux d'une fille d'honneur font aisément tourner la tète, et qui sont assez occupés d'une amourette pour ne plus penser à autre chose. Je vous réponds que la reine est encore pour nous.

— Au fait, dit le consul de Romans, que s'est-il passé depuis huit jours qui ait pu faire changer d'avis à Sa Majesté ?

— Eh! mon Dieu! qui sait? dit Renaud avec dédain. La reine a peut-être consulté son astrologue, sa tireuse de cartes, son confesseur, son page favori ou son maître de musique, et nous n'avons pas eu la précaution de nous assurer d'à-

vance l'assentiment de ces graves personnages. Il est probable que nous aurons eu les constellations contre nous.

— Je sais de bonne source, repartit Crussol en riant, que monseigneur le prince a acheté d'avance le Soleil, la Lune, Mercure, Vénus, Orion, Neptune, Mars, et toutes les étoiles du firmament. Quant au confesseur, je n'en réponds pas.

— Je vous l'avais annoncé, dit Renaud. Si l'on avait voulu me croire, on se serait passé du concours de madame Catherine. Sans doute elle hait les Guise, mais elle hait plus encore Christ et ses membres. Elle aimerait mieux, croyez-moi, se liguer avec le diable en personne, que de former une alliance avec les serviteurs de l'Évangile.

— Surtout quand les serviteurs de l'Évangile sont des barons du Dauphiné qui se souviennent des droits et des privilèges de leurs pères, dit un vieux seigneur en caressant sa longue barbe. Priez Dieu en français ou en latin, allez au prêche ou n'y allez pas, faites gras ou faites maigre, peu importe à la reine. Un gentilhomme qui veut se faire valet de cour est toujours assez bon chrétien pour elle. Votre père, monsieur de Montmaur, aurait encore la tête sur ses épaules, s'il se fut borné à

LE CONVENTICULE. iÉ

contredire son curé et à chanter les psaumes de Marot. Mais il voulut recommencer la guerre des barons ^% et ce fut là son crime. C'est aussi le nôtre aujourd'hui.

-i- S'il en est ainsi, dit le consul de Romans à l'oreille d'un autre bourgeois, ce n'est pas une affaire qui nous regarde. Tâchons de nous tirer de là comme nous pourrons.

En ce moment un grand bruit qui se fit entendre au rez-de-chaussée interrompit la discussion. — Qu'est cela? demanda Renaud. 11 me semble que j'entends les cris d'une femme.

Tout le monde fit silence et écouta avec attention. Mais on n'entendit d'autre bruit que les sons d'un instrument à cordes qui semblait touché par une main habile, un air assez vif chanté par une voix douce, et quelques éclats de rire, dont le retentissement joyeux était sans doute très-affaibli par l'épaisseur des murailles.

— Continuons, dit Crussol en riant; ce n'est rien : les gens qui chantent et qui dansent ne pensent pas à mal. Si nous ne voulons pas que les drôles se mêlent de nos affaires, ne nous mêlons des leurs.

— Mais enfm^reprit Renaud, quelles sont ces gfens?

— Est-ce que vous ne le savez pas ? repartit Crussol avec etonnement.

— Non, sur ma foi! Est-ce donc un mystère? on dirait que vous rougissez.

— Il y a certes de quoi! murmura un jeune gentilhomme dont la figure respirait un sauvage enthousiasme.

— Expliquez- vous, Montbrun, dit Renaud avec vivacité. On veut me cacher quelque chose.

— On vous cache, messire, répliqua le farouche proscrit, que nous respirons depuis huit jours sous le même toit qu'une troupe de bandits, qui n'a vécu jusqu'à prosent que de rapines et de meurtres. On vous cache que nous avons appelé sous les drapeaux du Seigneur une bande d'assassins et de faussaires, de gens accoutumés à fouler aux pieds toutes les lois divines et humaines.

— Vrai Dieu ! s'écria Renaud en se levant avec indignation : cela est impossible. Je ne croirai jamais que des gentilshommes, des chrétiens armés pour la foi, aient pu vivre si longtemps en pareille compagnie.

— Pardieu ! dit Crussol, qui avait eu le temps de retrouver son sang-froid, vous êtes bien difficile, nion cher! Si nous avions pour nous tous les aven-

turiers qui couvrent la province, nous en ferions une compagnie d'enfants perdus, qui vaudrait bien celle de Brissac ^\ Qu'avez -vous à reprocher à ces gens-là, d'ailleurs? Pour la plupart, ce sont de vieux soldats qui manquaient de pain, de pauvres diables que la dime et la taille ont mis sur le pavé. En temps de guerre, il ne faut pas y regarder de si près; et, comme le disait mon père, toute arme est bonne, pourvu qu'elle blesse.

— De^ tout temps, dit Renaud, nos ancêtres ont reconnu qu'il y avait des armes déloyales, et ils les ont proscrites dans les combats. Si elles blessent l'ennemi, elles déshonorent la main qui a osé s'en servir.

En entendant ces mots, Crussol se mit à rire.

— A merveille, messire ! dit-il. Je vous conseille de faire cette observation à votre oncle, le comte de Sassenage. C'est justement lui qui nous a amené ces honnêtes recrues.

— Vous mentez, Crussol! dit Renaud, qui sentit le rouge lui monter au front.

Crussol, pour toute réponse, porta la main à son épée, mais des amis communs intervinrent entre les deux adversaires, et le ministre proscrit

46 ATMÉ VEi^D.

acheva de rétablir la paix en assurant qu'il était à peu près sûr de la conversation des aventuriers. Cet incident n'eut pas d'autres suites,

— Allons! messieurs, reprit un des conjurés, voilà bien des paroles et bien du temps perdus. A quoi nous arrêtons-nous?

— Il faut attendre, dit Chantemerle. Si la reine a changé aujourd'hui, elle changera peut-être demain, et alors nous verrons ce que nous aurons à faire.

— Eh ! vive Dieu ! a'écria Crussol, que nous importe? Si la reine n'est pas avec nous , elle sera contre nous ; voilà tout. Est-ce que son cotillon vous fait plus de peur que l'épée du duc de Guise?

— C'est une honte, s'écria un vieillard, de voir une assemblée de gentilshommes s'inquiéter ainsi des caprices d'une femme. Crussol .a raison; nous nous passerons de la reine.

— Nous nous passerons de la reine, dit un autre conjuré. Nous avons pour nous, dans cette province seulement, plus de trente villes murées, plus de deux cents châteaux et villages. L'évêque de Valence, qui s'est marié l'an dernier, est pour nous ^^ Tous les chanoines de Saint-Paul-Trois-

LE CONVENTICULE. 4t

Châteaux prêchent déjà la réforme dans leur cathédrale. En huit jours, nous pouvons avoir plus de huit cents chevaux et plus de dix mille fantassins sous les armes. Cela peut consoler des fantaisies de madame Catherine.

— Eh ! messieurs, dit La Tour du Pin en levant les épaules, que feront vos dix mille hommes contre les régiments de des Adrets? Avez-vous envié de vous passer de lui aussi ?

— Nous l'aurons pour nous, si nous lui offrons le commandement, dit Crussol; c'est un vieil ennemi des Guise, il sera enchanté de leur tailler de la besogne.

— Ne pourrait-on le faire sonder par quelqu'un de nous? demanda Chantemerle. On saurait peutêtre ce qu'il pense et sur quoi l'on peut compter.

— Allez sonder les flots de la mer, répondit La Tour du Pin ; allez mesurer la hauteur du Mont- Pelvoux, vous aurez plus tôt fait que de savoir ce qui se passe dans l'âme de cet homme.

— Je puis vous assurer, messieurs, dit Salvaing, que le baron des Adrets ne fera rien sans l'agrétnent de la reine.

— Eh bien ! reprit Crussol avec insouciance , nous nous passerons de des Adrets.

— C'est cela, reprit le baron de La Tour du Pin; jetez votre bonnet par-dessus les moulins, monsieur de Crussol. Commencez par mettre de côté toute raison et toute prudence, les premiers alliés qu'il faut avoir dans une entreprise comme la nôtre ; vous n'aurez pas de peine à vous passer ensuite de la reine et du baron, c'est-à-dire du cœur du roi, que l'Italienne tient dans sa main, et de l'armée que des Adrets tient dans la sienne. Vous irez prendre les villes sans épée et sans cuirasse ; vous ferez la guerre comme la font les enfants, avec une trompette, un tambour et un sabre de bois.

Un grand nombre de gentilshommes opinèrent dans le sens de M. de La Tour du Pin. Le consul de Romans et les autres bourgeois se rangèrent au même avis. Mais Renaud, les proscrits et quelques capitaines d'aventure, qui avaient écouté silencieusement la délibération, témoignèrent hautement leur déplaisir.

— Eh quoi! messieurs, s'écria Montbrun, est-ce là ce que vous nous aviez promis? Si les intérêts de l'Église vous touchent peu; s'il ne vous tarde pas d'éteindre les bûchers qui s'allument de toutes parts, ne pourriez-vous au moins vous souvenir

LE CONVENTTCLLE. . 49

des belles paroles dont vous nous avez bercé jusqu'à ce jour?

— Messire! dit La Tour du Pin, prétendez-vous que nous ayons manqué à nos promesses?

— Si vous n'y manquez pas, repartit Montbrun, pourquoi refusez-vous de faire sonner le tocsin dans vos paroisses? H y a huit jours, vous juriez de le faire.

— Sans doute! dit un autre proscrit, pourquoi nous avez-vous fait venir ici, à tiavers mille périls, pour voir l'orage que vous prétendiez avoir amassé se dissiper au moindre coup de vent?

— 11 ne nous reste plus, dit un autre, qu'à reprendre le bâton de voyage, et à retourner sur la terre d'exil.

En entendant ces paroles, Enoch Barbantane, que le baron de Montmaur avait eu peine à contenir jusqu'à ce moment, ne put cacher plus longtemps l'indignation qui l'agitait.

— Dieu d'Israël ! s'écria-t-il en se levant d'un air courroucé, tu les entends et tu laisses dormir ta colère ! Ils parlent de fuir, et tu ne fais pas crouler sur eux les murs de cette tour! Qu'ils marchent donc dans la voie de perdition qu'ils ont choisie. Ils ont pactisé avec l'impie, ils ont écouté la voix

de la femme étrangère qui se met le soir à la fenêtre pour attirer les passants. Et pendant qu'ils dormaient sur son sein, elle a dénoué leur ceinture , elle a dérobé leurs armes, elle a surpris leur secret, elle a coupé leur chevelure et les a livres aux Philistins. Mais la Cause n'a pas besoin de leur appui pour triompher de ses persécuteurs. Ouil ajouta le ministre en élevant la Bible qu'il tenait à la main, nous saurons écraser la Béte sans nous servir de votre bras. Retournez dans vos demeures, cachez-vous derrière vos murailles. Moi, j'irai dans les campagnes, dans les villes, sur les places, dans les carrefours; j'appellerai aux armes tous ceux qu'a touchés la grâce et à qui le Dieu des armées a mis autour du cœur une cuirasse d'airain. Je me mettrai à leur tète, s'il le faut; je prendrai d'une main la torche, et de l'autre le saint livre; nous brûlerons les châteaux et les églises jusque dans leurs fondements. Nous frapperons sans pitié la mère avec l'enfant, ie fils avec le père, et il s'élèvera sur tout le pays une telle tempête, que vous-mêmes y périrez , malgré les vaines précautions que vous aurez prises pour votre salut !

L'air d'enthousiasme avec lequel venait de parler Enoch, le feu qui animait ses yeux, le ton pro-

phétique de sa voix produisirent sur l'assemblëe une impression profonde.

— Le révérend docteur a raison, dit Crussol, nous ferons la guerre sans vous, messieurs; avec moins de cViances de succès, je ne me le dissimule pas : ce sera une lutte désespérée, mais enfin elle pourra se prolonger assez pour que vous regrettiez de n'y avoir pris aucune part et d'en avoir fait manquer le but, qui est l'affranchissement du pays, l'humiliation des Guise et le bien-être général. Les princes ne veulent pas autre chose. Réfléchissez-y bien, et avant de nous séparer, ditesnous nettement ce que vous demandez pour nous assurer votre concours.

— La chose est bien simple, dit La Tour du Pin, notre avis est le même à tous : nous voulons avoir avec nous la reine Catherine et des Adrets. M. de Sassenage nous les avait promis l'un et l'autre : qu'il tienne ses promesses, nous tiendrons les nôtres.

L'assemblée s'était déjà diminuée de plusieurs membres qui, fatigués sans doute de la longueur d'un entretien sans résultat, avaient jugé à propos de s'éloigner. Les protestants restèrent bientôt seuls, et les deux ministres entonnèrent un

nouveau cantique pour clore le conventicule.

— Eh bien, Renaud^ dit Muntbrun en serrant la main au jeune baron, au moment où celui-ci s'éloignait, que dites-vous de tout cela, et qu'allezvous faire?

— J'ai confiance en Dieu ! répliqua le jeune calviniste. Dans huit jours le château de Montmaur sera sur le pied de guerre. Soyez tranquille, vous ne partirez pas.

En disant ces mots il s'éloigna avec le ministre. Lorsque le bruit de leurs pas eut cessé de se faire entendre, et que le silence et le calme eurent remplacé le tumulte qui régnait naguère dans la vaste salle de la tour, les bruits du rez-de-chaussée arrivèrent distinctement aux oreilles des proscrits.

— C'est étrange! dit Montbrun, il me semble que j'entends là-bas des plaintes et des cris de douleur. J'ai envie d'aller voir ce qui se passe chez ces coquins.

— Restez donc, mon cher Montbrun, et causons de nos affaires, dit Crussol en retenant son compagnon par le bras. Croyez-vous que ces gaillards puissent rester muets comme des trappistes ou des chartreux. Tous ces jours passés, nos oreilles ont été régalées de semblable musique : il paraît

que les \6tres sont plus sensibles aujourd'hui. Montbrun s'assit auprès du partisan de Condé, et bientôt ils eurent oublié entièrement les aventuriers. Nous les laisserons s'entretenir ensemble et retournerons auprès de mademoiselle de Sassenage, que nous avons laissée bien malgré nous en proie aux angoisses les plus déchirantes que puisse éprouver le cœur d'une femme.

Page 1