‹ Aymé VerdChapitre 11 sur 32 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

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Allez toucher la main de votre frère A quoi bon ces éclats, ces odieux défis? Voulez-vous déchirer le cœur de votre mère. Maudirai-je le jour où naquirent mes fils? Pope.

Il y avait à peine quelques minutes qu'elle était partie, et Blanche, harassée de fatigue, accablée

par les terribles confidences qu'elle venait de recevoir, était tombée sur un fauteuil, lorsque Renaud entra dans la salle, encore botté et éperonné, et sans avoir pris le temps de secouer la neige qui couvrait son manteau. Lejeune calviniste, oubliant sa réserve accoutumée, témoigna à sa cousinelajoie qu'il éprouvait de la revoir, et lui demanda, en lui baisant la main, ce qui avait pu la retenir loin de la chasse.

— On m'a dit, ajouta-t-il, que vous désiriez ne confier qu'à moi les motifs de votre absence.

— Ce que j'ai à vous apprendre, mon cousin , répondit Blanche un peu émue, est si étrange, si affreux, que vous aurez peine à le croire.

— Parlez, mon enfant, parlez, répliqua Renaud dont l'amour avait quelque chose de grave et d'austère. Le mensonge est étrangerà votre bouche et je n'ai jamais douté de vos paroles.

Malgré la bonne opinion que le baron de Montmaur avait de sa cousine, celle-ci eût sans doute été obligée de recourir à un mensonge pour expliquer son absence, si, après l'enlèvement dont elle avait été victime, elle n'eût compris la faute qu'elle avait commise en gardant pour aile un secret qui n'était pas le sien. Dans la ferme volonté où elle

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était de demander à Renaud sa protection pour Aymé Verd, elle ne crut rien devoir lui cacher des aventures de la nuit, si ce n'est peut-être le trop long séjour qu'elle avait fait dans la grotte, en compagnie de l'archer. Renaud l'écouta sans prononcer une parole jusqu'à ce qu'elle eût achevé. Enfin un sourire effleura ses lèvres.

— Ainsi, belle cousine, dit-il, sur la foi d'une mendiante idolâtre, vous ne craignez pas d'accuser notre oncle d'un crime sans excuse comme sans motif! Veuillez me dire, je vous prie, quels rapports peuvent exister entre cet archer obscur, descendu des glaciers du Valgodemar, et le noble chef de notre maison ?

— Ne vous ai-je pas dit ce qui s'était passé à Romans?

— Oui, une entrevue d'auberge, dont vous ignorez encore le sujet, un rêve bizarre comme en pourrait faire un cerveau malade, enfin les sots discours d'un valet, voilà vos autorités. Ah! ma chère Blanche, je ne reconnais pas là votre bon sens et votre sagesse ordinaire.

Le sang-froid avec lequel Renaud avait accueilli ses confidences de Blanche, les réponses qu il faisait à toutes ses objections commençaient à porter

le doute dans l'âme de la jeune fille. Cependant elle ne pouvait se résoudre à croire qu'elle eût été complètement le jouet d'une illusion.

— Pensez-y bien, Renaud, dit-elle, il s'agit de la vie d'un homme, de l'honneur de notre famille. Êtes-vous bien sûr de Landry? le connaissez-vous bien?

— Landry est le plus fidèle et le plus fervent de mes serviteurs, repartit le baron; ne voyez-vous pas, d'ailleurs, enfant que vous êtes, que s'il avait eu de mauvais desseins, il eût pu cent fois les exécuter pendant la route. Sur le Pas même de Miserere qui l'en empêchait et qui aurait pu soupçonner le crime? Allons^ ne songeons plus à cela; voyez à quel point nos jugements sont trompeurs ! Hier encore Landry me vantait l'adresse et la bonne mine de l'ami de Gaspard ; il me disait que ce jeune homme irait loin et ferait à coup sûr son chemin dans l'armée.

— Je connais votre prudence, Renaud, dit mademoiselle de Sassenage, mais en cette occasion j'ai peur que vous ne jugiez les autres d'après vous, et qu'une piété affectée ne vous donne le change sur le véritable caractère de certaines personnes.

— Vous répétez là^ ma chère, répHqua Renaud

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en fronçant le sourcil, ce que vous a appris un prêtre fanatique. Cependant j'interrogerai le veneur et je ferai tout ce que la raison et la charité nie commandent de faire en pareille circonstance. Blanche, après avoir insisté de nouveau auprès du baron, appela Paschale et se retira dans sa chambre pour y prendre un repos dont elle avait grand besoin. Quant à Renaud, il alla rejoindre la compagnie rassemblée au tinel et s'assit, selon sa coutume, en face de Gaspard La baronne de Montmaur observait ses deux fils avec une sourde anxiété ; mais ils ne s'adressèrent pas une fois la parole pendant le repas; la soirée même s'écoula sans qu'on entendît d'autre voix que celle de madame Bethsabé. La digne femme gourmandait tour à tour son mari et ses enfants qui tremblaient tous également en sa présence. Elle répétait en outre les cancans du village, les propos de Monique, les plaintes des papistes, de manière à être entendue du maître de la maison comme du dernier des serviteurs ; mais pei-sonnene lui donna la réplique.

Le lendemain, le premier soin de Blanche, en s^éveillant, fut d'écrire à Aymé Verdie billet déjà connu duîecteur. Sa main tremblait un peu pendant qu'elle

Ul AYMÉ VERD.

accomplissait cette tâche. Bien que rassurée à demi par les paroles de Renaud, il lui restait encore assez de craintes sur le sort de l'archer, pour qu'elle regardât comme un devoir la révélation qu'elle avait retardée jusqu'à ce moment. En lui conseillant de fuir le pays, elle obéissait, en outre, à un sentiment de prudence qui lui faisait craindre de revoir au château un jeune homme auquel la fiancée du baron de Montmaur s'était peut-être un peu trop intéressée. L'idée de ce départ, se mêlant à la terreur involontaire qui agitait son âme, lui dicta à !a fin une phrase qui aura paru sans doute trop chaleureuse à plus d'une chaste demoiselle. Nous devons dire ici que Blanche elle-même se repentit de l'avoir écrite, mais il n'était plus temps de se raviser. Paschale avait franchi le pont-levis et courait déjà sur le sentier qui menait à Beauséjour. Mademoiselle de Sassenage se vit réduite à faire sa toilette, car c'est un soin auquel une femme ne manque jamais^ au milieu même des plus fortes préoccupations. Elle descendit ensuite auprès de sa tante. Madame de Montmaur n'avait pas dormi de toute la nuit; elle était à genoux sur un prie- Dieu et priait depuis le matin.

— Blanche, ma fille, dit-elle en voyant entrer

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sa nièce, n*auriez-\ous pas pris mon livre d'heures ?

— Non, ma tante, répondit la jeune fille.

— C'est singulier ! reprit madame de Montmaur, il faut qu'il y ait eu quelque méprise; je l'ai laissé hier sur mon prie-Dieu, et je n'ai trouvé à la place que ce volume auquel je n'entends rien. Cela me fait vraiment de la peine , car je tenais ces heures de ma mère.

Blanche ouvrit le livre que lui montrait la baronne, et le referma avec une sorte d'effroi. C'était un volume des Institutions de Jean Calvin.

— Encore un tour de l'éloquent ministre ! ditelle en regardant sa tante. Quand donc finira cette persécution? Aujourd'hui on vous dérobe un livre, hier on brisait votre crucifix. Depuis longtemps les images des saints qui garnissaient votre chambre ont été arrachées, et Bethsabé a pris le manteau qui couvrait la sainte Vierge de l'escalier, pour en faire une robe à sa fille Noémi.

— Que voulez-vous, ma chère ! dit la baronne , maître Barbantane croit remplir de la sorte les devoirs de son état.

En parlant ainsi, la châtelaine jeta une pelisse sur ses épaules et emmena sa nièce sur la terrasse du château, sous prétexte de voir les travaux que

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