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le baron avait fait commencer dès le matin aux fortifications. Dans le fond, la vieille dame n'était préoccupée que d'une pensée: c'était de savoir si la nuit n'avait pas apporté quelque changement aux dispositions de ses deux fils à l'égard l'un de l'autre. Blanche, de son côté^ eut été bien aise de voir Renaud, afin d'apprendre le résultat que devait avoir eu l'interrogatoire de Landry. Elles se dirigèrent donc vers les remparts, où tous les corvéables de la baronnie, mandés à son de trompe, remuaient la terre et relevaient les murs, malgré la neige qui avait tombé toute la nuit. La première personne qu'elles rencontrèrent sur l'esplanade fut Gaspard, qui revenait, en ce moment, du village. Madame de Montmaur s'aperçut avec regret qu'il avait l'air non moins soucieux que la veille.
— Où allez-vous, mon fils? lui dit-elle avec bonté.
— Ma mère, répondit l'archer, je vais prendre quelques chiens et une arquebuse, afin de battre les bois jusqu'à l'heure du dîner.
— Gela est étrange, dit la baronne en regardant le ciel; le temps est bien mauvais pour chasser. ]Ne feriez-vous pas mieux d'aller rendre visite à
votre ami, qui est, dit-on, blesse dangereusement?
— Sa blessure est légère, dit Gaspard d'un ton d'humeur, et il n'a pas besoin de moi pour la guérir.
— Alors, reprit la baronne, prétez-moi votre bras, mon ami, et expliquez-moi ces travaux de fortification que vous devez comprendre mieux que moi. N'étiez-vous pas au siège de Calais? Racontez-nous cette campagne. 11 faut espérer, ajouta-t-elle, que ces murailles qu'on élève n'auront jamais d'assaut aussi dangereux à soutenir.
Gaspard, n'osant résister à sa mère, l'accompagna sur les remparts et lui donna toutes les explications qu'elle jugea à propos de lui demander. Il n'était pas fâché d'ailleurs de faire ressortir, devant sa cousine et devant la baronne, les connaissances qu'il avait acquises dans l'art de la guerre. Tout en causant, et sans paraître y prendre garde, madame de Montmaur l'attirait du côté où elle espérait de rencontrer Renaud. Mais tout à coup le jeune archer s^arréta^ lâcha le bras de sa mère, et se disposa à s'éloigner. Il venait d'apercevoir son frère, debout sur un bastion ruiné dont oii minait la base.
— Qu'avez-vous, Gaspard? demanda la châtelaine, qui devinait l'intention de son fils et faisait semblant de ne pas la comprendre. Est-ce que vous me quittez ainsi?
— Ma mère, répondit Gaspard en balbutiant, excusez-moi; je suis obligé je désire je voudrais aller à la chasse.
— Vous me trompez, mon fils , reprit la baronne avec dignité; vous ne dites pas la vérité; vous fuyez votre frère.
— Qui a pu vous donner cette idée, ma mère? repartit Gaspard. Vous êtes dans l'eMeur, Permettez que je pie retire.
— Non ! dit la baronne, vous resterez, je vous Tordonne. Je vous en prie, Gaspard, ajouta-t-elle. Je ne veux pas que vous viviez ainsi avec Renaud ; il faut que vous lui donniez la main tout à l'heure, devant moi.
— Ma mère
— Mais que s'est-il donc passé hier? s'écria la vieille châtelaine. Vous étiez amis en partant. Soyez franc comme un soldat, Gaspard. Avez-vous eu ensemble quelque querelle ? Eh bien ! oubliez-la.
— Eh! qu'il l'oublie donc lui-même! répondit
l'archer. J'ai passé ce matin trois fois auprès de lui sans qu'il ait daigné me saluer .
— Vous êtes le plus jeune, mon ami, et devez des égards à votre aîné. Allons ! suivez-moi. Plus de rancune. Vous voilà pour quelques jours sous le toit de votre père; voulez-vous l'attrister par vos dissensions ?
Gaspard hésita un moment, car il avait le cœur naturellement généreux. Mais l'orgueil l'emportant sur tout autre sentiment : — Non, ma mère, dit-il en s'éloignant; jamais!
Au même instant, on entendit un cri d'alarme partir du point où se trouvaient les ouvriers. Gaspard s'arrêta, tourna la tête, et aperçut son frère chancelant sur le sommet du bastion dont les murs croulaient sous ses pieds. En moins d'une seconde, le ravelin s'abîma au bas de la montagne, avec un épouvantable fracas, et entraîna Renaud dans sa chute.
— Mon frère! s'écria Gaspard en s'élançant vers la brèche que venait de laisser sur les remparts la bastille écroulée. Malédiction !
La montagne au sommet de laquelle s'élevait le château de Montmaur était en cet endroit coupée presque verticalement au-dessus de la vallée.
HhO AYMÉ VERD.
Quelques pruniers sauvages, semés par le vent dans les crevasses du rocher, et qui étaient alors dépouillés de feuilles, étendaient leurs rameaux couverts de neige sur ses flancs arides. Les débris du ravelin en brisèrent quelques-uns dans leur chute. Cependant Renaud, doué d'un rare sangfroid et d'une force peu commune, eut le bonheur de saisir une de ces tiges fragiles, et s'y tint cramponné, en demandant qu'on lui jetât une corde, car il voyait bien qu'on ne pouvait arriver jusqu'à lui qu'en s'ex posant au danger qu'il courait luimême. Par malheur il fallait aller jusqu'au château pour trouver une corde, et déjà l'arbuste commençait à se déraciner. Les paysans se regardèrent en se demandant les uns aux autres ce qu'il fallait faire. La plupart d'entre eux, appartenant à la religion catholique, avaient à se plaindre des vexations du baron, et ne se souciaient guère de hasarder leur vie pour le sauver.
— Jérôme, dit l'un d'eux en s'adressant à son voisin, il faut tirer de là notre maître.
— Et comment t'y prendras-tu, imbécile? répondit le manant. Veux-tu que j'aille me rompre le cou? J'ai une femme à nourrir. D'ailleurs, je
RBiCONCILIATION. m
ne sais trop si ce n*est pas un pëché de sauver la vie à un hérétique.
— Plût à Dieu! murmura un autre corvéable, que maître Landry et toute sa séquelle fussent suspendus à ce prunier!
En cet instant, Gaspard arrivait sur les ruines du bastion. Il croyait son frère mort. Lorsqu'il le vit suspendu au-dessus du gouffre, et les pieds mal assurés sur la mousse humide du rocher, il poussa un cri mêlé de joie et de terreur. Il descendit avec autant de précaution que d'agilité sur la pente rapide, en se servant de son poignard comme d'un crampon pour se retenir, et sourd aux prières de Renaud qui le conjurait d'attendre qu'on eût apporté une corde. Il parvint ainsi , quoique avec peine, jusqu'au prunier, et, après avoir choisi un point d'appui pour ses pieds sur une crevasse du roc, se baissa pour saisir son frère.
*— Insensé ! lui dit Renaud, ne voyez-vous pas que nous allons périr tous les deux, et que mon poids va vous entraîner au fond du gouffre?
— Ne craigjnez rien, répondit Gaspard, et donnez-moi la main.
— ^ Merci, mon frère! dit Renaud. Vous éles un
<i»2 AYMÉ VERD.
brave jeune homme. Mais j'aime mieux mourir seul. Adieu! embrassez pour moi notre mère et tâchez de revenir de vos erreurs.
En disant ces mots, Renaud lâcha la branche à laquelle il s'était tenu attache, et il allait disparaître dans le précipice, si Gaspard ne l'eut déjà saisi d'une main ferme et ne l'eût attiré jusqu'à lui. Il essaya ensuite de remonter, mais la chose était presque impossible.
— Par saint Hugon ! dit-il , voilà un chemin aussi difficile que celui du paradis.
— Ne bougez pas! ne faites pas un mouvement! crièrent les assistants. On apporte la corde.
La corde, néanmoins, se fit attendre assez longtemps. Enfin, Jolyot parut au sommet du rocher, jeta un câble aux deux frères, qui furent hissés Fun après l'autre sur les murailles. Quelques instants après, Renaud et Gaspard étaient dans les bras de madame de Montmaur, qui, après un quart d'heure d'angoisses, goûta enfin une joie à laquelle elle n'osait plus s'attendre.
— Eh bien! ma tante, lui dit Blanche lorsque l'on fut rentré au château, et tandis que les deux frères vidaient ensemble une pinte de vin vieux pour se remettre les sens, que pensez- vous des pré-
sages? ne voyez-vous pas combien vos craintes sont chimériques? croyez-vous que rien puisse jamais altérer une amitié qui a été, pour ainsi dire, scellée de part et d'autre par le sacrifice de la vie?
— Dieu vous entende! répondit la baronne, les yeux toujours attachés sur ses fils.
Le reste du jour s'écoula sans amener aucun incident qui mérite d'être rapporté. La réconciliation des deux frères fut vue d'assez bon œil par la plupart des habitants du manoir, si ce n'est peut-être par Bethsabé, qui, quoique douée d'un excellent cœur, voyait par cet événement tous ses petits projets menacés.
— Grand sot que vous êtes! dit-elle à son mari, vous n'en ferez jamais d'autres. Quand vous serez au presbytère, je serai au cimetière, moi. Jamais vous ne me donnerez la moindre consolation. Voilà le moment de piocher le jardin et de tailler les arbres. Mais c'est madame Bénevent qui plantera, qui sèmera et qui recueillera. Vous tiendrezvous en repos, Reuben,ajouia-t-elle en donnant un soufflet à l'un de ses fils qui était monté sur une chaise et s'était mis à prêcher en imitant d'un air grave les gestes de son père.
— Mais, ma chère, dit Barbantane, que fallaitil faire?
— Eh ! je vous l'ai répété cent fois, il fallait profiter du moment où ce papiste d'archer était mal avec son frère. A présent il défendra le curé, et vous pensez bien que le baron n'aura rien à lui refuser.
— Soyez tranquille, Bethsabé, répliqua le révérend docteur, j'ai déjà entrepris la conversion de ce jeune homme, et je puis vous dire sans vanité que l'affaire est en très-bon chemin. Hier encore je lui ai parlé pendant une heure, et il ne m'a pas répondu un seul mot. Vous voyez qu'il n'a plus maintenant dans le cœur que le démon muet, le seul que vous n'ayez jamais eu, ajouta le ministre d'un ton plus bas.
— Eh! que me font vos conversions? reprit la matrone. Vous ne savez jamais me répondre autre chose quand je vous parle d'affaires. En vérité, je regrette notre boutique de librairie. Là du moins nous étions chez nous, et non chez les autres. Avec le temps nous aurions fait une bonne maison, tandis que nous courons les aventures depuis quinze ans sahs pouvoir nous fixer nulle part. Je ressemble à une bohémienne qui se traîne
sur les grands chemins, portant sur son dos un enfant, un autre dans ses iiras et les autres attachés au pan de sa rohe , tandis que mon grand flandrin de mari marche en avant, Testomac vide, et l'esprit aussi vide que l'estomac.
— La femme querelleuse ressemble à un toit qui dégoutte dans un jour de pluie, répliqua Enoch impatienté. N'avez-vous pas obtenu pour nos enfants six places dans l'école de charité du village ? Que voulez-vous de plus? Elle est fondée pour douze enfants pauvres, et nous en avons pris la moitié.
— La belle avance! s'écria Bethsabé; croyezvous que je tienne à voir mes enfants devenir des docteurs comme leur père ? A Dieu ne plaise ! j'aimerais mieux leur casser bras et jambes.
— Eh ! que voulez-vous en faire ? demanda le ministre, des ignares comme les papistes.
— Ignare vous-même ! reprit la matrone : qui sait gagner sa vie a la véritable science. Quant à mes enfants, mon parti est tout pris d'avance. Si quelque bourrasque ne nous chasse pas d'ici, Reuben sera fermier du baron ; Isacchar, concierge du château, ce qui, à ce que j'ai vu, n'est pas un poste à dédaigner; Joseph, quand il sera grand, fera un excellent juge châtelain, sans qu'il ait pour
cela besoin d'apprendre à lire. Et quant à mes filles, lorsque nous aurons maison, jardin et ferme, ce sera bien le diable si les plus gros tenanciers des environs ne les recherchent pas en mariage. Mais avant to-ut, il faut que monsieur et madame Bénevent déménagent et nous laissent la place. Entendezvous? il le faut. Arrangez-vous comme vous le voudrez, je ne vous laisse ni paix ni trêve que cela ne soit fait. Qu'avez-vous à me regarder de la sorte? Je vous ai toujours dit que vous n'étiez bon à rien, que vous mourriez à l'hôpital, que...
Le ministre effrayé du tour que prenait Tentretien, et voyant monter peu à peu la colère de sa chère moitié, fit comme le voyageur qui, engagé sur la grève, voit approcher de loin la marée. Il retroussa sa robe et gagna au large sans regarder derrière lui. La matrone grondait encore longtemps après le départ de son époux , et ne se calma qu'après s'être juré à elle-même qu'elle serait établie au presbytère assez tôt pour semer dans le jardin les fines herbes du printemps.
LE FEU SOUS LA CEINDRE. lîT