COLERIDGE
Les choses en étaient là lorsqu'un soir la famille se rassembla comme d'habitude dans la vaste salle où se tenaient les veillées d'hiver. Les nombreux domestiques du château , rangés autour d'une table immense, à la lueur de quelques-unes de ces lampes de fer qu'on appelle chrysiô dans le patois du pays, se livraient aux divers travaux de la saison. Les hommes peignaient le chanvre, tressaient des corbeilles d'osier, creusaient des sabots, tandis que les femmes tricotaient leurs bas ou filaient leurs quenouilles tout en devisant à voix basse. Quant aux maîtres, ils étaient réunis autour du foyer, sur Tâtre duquel brûlait un tronc de chêne à demi consumé. Renaud seul était absent, et Gaspard, placé entre sa mère et sa cousine, semblait avoir retrouvé sa gaieté ordinaire ; mais à l'arrivée du jeune baron, lequel ne tarda pas
n* AYMÉ VERD.
à venir rejoindre la compagnie, il fronça le sourcil, se retira à l'écart sous le manteau de la cheminée et n'adressa plus la parole à personne. Renaud n'eut pas l'air de s'apercevoir de sa présence. Après avoii salué sa mère, il s'assit auprès de Blanche et, sans jeter un coup d'œil sur l'ouvrage de broderie qu'elle avait sur ses genoux, sans lui faire le moindre compliment sur la légèreté de ses jolis doigts, ainsi que n'eut pas manqué de le faire tout gentilhomme qui eut terîu tant soit peu à observer les règles de la galanterie du jour, il entra en matière d'un ton si ému et si austère tout ensemble, qu'on n'aurait su dire s'il sentait plus l'amant que le calviniste. Du reste le baron, qui était toujours grave, ne l'était jamais plus que lorsqu'il se trouvait auprès de sa cousine et qu'il voulait faire quelque allusion à son prochain mariage.
— Blanche, dit-il à demi-voix, avez-vous lu avec attention le chapitre de Ruth que je vous ai prié de méditer?
— Oui, messire, dit mademoiselle de Sassenage.
— Alors vous avez admiré la réponse que fit la Moabite à la veuve d'Elimelech ? « J'irai où vous irez, votre peuple sera mon peuple, et votre Dieu sera mon .Dieu. » rui
LA PRIÈRE DU SOIR. <r5
Avertie par cet exorde presque solennel, et par un secret pressentiment, Blanche baissa les yeux, rougit et parut visiblement embarrassée; mais le jeune calviniste n'attribua cette émotion qu'à la pudeur.
— Rougissez, Blanche, lui dit-il d'une voix plus douce, baissez les yeux, enveloppez-vous des voiles de la modestie; c'est ainsi que vous m'avez plu, c'est ainsi que je vous aime. Si, avec la beauté du visage et les grâces du corps, vous n'aviez pas eu cette beauté intérieure que le Psalmiste attribue à la fille du roi, jamais vous n'auriez touché mon cœur. Dieu m'est témoin que je suis insensible aux charmes passagers des filles d'Eve, et que je n'apprécie en elles que ce qui doit survivre à une dépouille périssable.
— Messire, dit Blanche avec timidité, ne pourrions-nous remettre cet entretien à un autre moment?
— Non, Blanche, reprit le jeune baron, le moment est venu. Il faut que vous fassiez comme Ruth, que vous abandonniez de trompeuses idoles pour adorer le Dieu de votre époux. Si j'en crois le pieux docteur qui vous a instruite, la vérité doit maintenant vous apparaître sans nuage. Hâtez-
VOUS donc de briser les derniers liens qui vous attachent à l'erreur. Ma mère, vos serviteurs ont les yeux sur vous; soyez pour eux l'étoile qui doit les guider loin des voies ténébreuses où ils marchent.
A travers le langage mystique de son cousin, Blanche n'eut pas de peine à voir clairement le but vers lequel il voulait la conduire. Il ne tarda pas d'ailleurs à le lui montrer d'une manière plus sensible en la priant de ne plus fréquenter désormais l'église du village, d'assister au prêche, et d'abjurer enfin la foi catholique pour embrasser ouvertement celle des réformés. Jusqu'à ce jour mademoiselle de Sassenage, qui avait accepté comme un devoir son union avec Renaud, s'était flattée que celui-ci renoncerait du moins au projet de lui faire embrasser le calvinisme. Elle avait espéré que son silence et toute sa conduite feraient assez connaître ses véritables sentiments pour la mettre à l'abri d'une obsession plus directe. En ce moment, elle comprit qu'elle s'était abusée à cet égard, que le ministre avait pris son silence pour un consentement tacite et avait entretenu le baron dans cette illusion. Elle fut donc troublée en entendant les paroles que nous venons de transcrire,
et sa première pensée fut de déclarer que jamais elle ne consentirait à abjurer la foi de ses pères. Mais le souvenir des terribles confidences que sa tante lui avait faites, la crainte d'exciter la colère de Renaud, de soulever entre les frères une de ces discussions qui, par malheur, n'étaient déjà que trop fréquentes, enfin de causer de nouveaux chagrins à la vieille châtelaine, tous ces sentiments arrêtèrent sur ses lèvres les mots qui allaient s'en échapper. Elle baissa la tête et ne put s'empêcher de frémir en songeant à la triste destinée qui l'attendait dans ce château et au long martyre qu'elle serait obligée de subii- pour défendre sa foi contre les entreprises des fanatiques dont elle était entourée.
Au même instant l'horloge sonna dix heures. Celait le moment où maître Barbantane avait coutume de s'arracher à ses profondes méditations pour venir faire à l'assemblée un dernier discours. L'honnête ministre préparait ainsi chaque soir ses ouailles au sommeil, tâche que son éloquence lui rendait extrêmement facile. Il arriva donc jusqu'au coin du feu, et, soulevant sa robe, se mit à chauffer ses jambes maigres, en attendant que les serviteurs eussent quitté leurs travaux et se fussent
disposes à recueillir le grain de la parole. Les jours précédents, madame de Montmaur avait toujours eu soin de quitter la salle et d'emmener Gaspard avant l'arrivée de maitre Barbantane ; mais, ce soirlà, le silence qui régnait dans l'assemblée, la chaleur du feu, et surtout la fatigue qu'avaient causée à la vieille dame plusieurs nuits d'insomnie, avaient fini par engourdir ses sens et appesantir ses paupières. Elle ne se réveilla qu'en entendant la voix aigre d'Enoch, avertissant les valets de se presser et indiquant la page où se trouvait le cantique qu'on allait chanter avant le prêche. Elle tressaillit, et, ramassant à la hâte le peloton de laine qui lui était échappé, pria Blanche et Gaspard de lui donner le bras pour la reconduire jusque chez elle. Mais déjà maitre Landry et la plupart des serviteurs s'étaient levés et s'étaient rapprochés du foyer, soit afin de montrer plus de zèle, soit, en effet, pour mieux, écouter ce que le ministre allait dire. La baronne se trouva ainsi tout à coup séparée de Gaspard, qui était resté pensif à l'autre bout de la cheminée, en sorte qu'il lui fut impossible de faire arriver sa voix jusqu'à lui.
— Debout, messieurs! s'écria Renaud en s'adressant à ceux de ses gens, qui étaient demeurés en arrière; debout et chapeau bas! Nous allons
chanter les louanges de Dieu ; j'espère que tous
ceux qui sont ici voudront bien les écouter avec
respect.
Ces derniers niotJt s'adressaient à l'archer qui, bien qu'il eût compris depuis un instant ce qui
allait se passer, n'avait pas jugé à propos de quitter
sa place ni d'ôter son chapeau, conduite qui avait si
fort scandalisé maître Landry , qu'il^ n'avait pu
s'empêcher de la faire remarquer au baron,
— Debout. et chapeau bas! répéta d'une voix retentissante le jeune seigneur calvinis-le, qui prenait pour une bravade la posture irrévérencieuse de son frère.
Mais ce dernier, faisant semblant de ne pas entendre ou feignant de croire qu'un tel ordre ne pouvait s'adresser à lui, demeura sur le banc qu'il occupait, ne détourna pas la tète, et, prenant son rosaire dans ses mains, se mit à réciter gravement un Ave Maria.
— M'entendez-vous? reprit le baron avec l'accent de la colère *et en s'avancant vers son frère;
je vous prie de vous lever et de vous découvrir. ^ — Est-ce à moi que vous parlez? demanda Gaspard en regardant le baron par-dessus l'épaule.
— Oui, messire.
— k\x ton que vous avez pris, j'aurais cru que '
c'était à l'un de vos gens; mais je vous remercie de m'avoir détrompe. Quant à votre aimable invitation , je suis fâche de ne pouvoir m'y rendre, mais je n'ai aucune raison pour me découvrir à cette heure plutôt qu'à tout autre moment de la journée.
— Pour la dernière fois, Gaspard, répéta le baron qui avait peine à se contenir, obéissez, je vous en supplie. Vous prenez mal votre temps pour vous livrer à votre humeur querelleuse. Dieu m'est témoin que je ne cherche ici que sa gloire, et que mes entrailles s'émeuvent chaque fois que mes regards s'arrêtent sur vous. Mais fussiez-vous plus que mon frère, je ne souffrirai pas que vous deveniez dans ma maison une pierre d'achoppement et de scandale. J'arracherais mon œil, je brûlerais ma main droite s'ils devaient servir à outrager le Seigneur et à contrister les saints dans leurs prières.
Gaspard, au lieu de répondre, fit le signe de, la croix et recommença à dire son rosaire. Tous les valets interdits, le ministre lui-même, avaient les yeux fixés sur les deux frères et attendaient avec une sorte de terreur l'issue de ce débat. Renaud hésita un moment, mais bientôt il sembla avoir pris son parti, et il allait arracher d'une main ferme le chapeau que Gaspard avait enfoncé fière-
nient sur son oreille, lorsque madame de Montmaur, qui avait réussi à percer la foule, saisit, toute tremblante, le bras de son fils aîné et ordonna en même temps à l'archer d'ôter son chapeau. Celui-ci sembla d'abord n'avoir rien entendu; il se leva, fixa sur Renaud un regard flamboyant qui témoignait de l'impression profonde qu'avait faite sur lui l'injure qu'il avait failli recevoir; mais tout à coup il se retourna, et, offrant son bras à la châtelaine, après s'être respectueusement découvert devant elle :
— Sortons, ma mère! lui dit-il en l'entraînant hors de la salle. Par saint Hugon ! vous avez bien fait d'arriver.
Les rangs des serviteurs s'ouvrirent pour laisser passer la vieille dame et son fils; Renaud était plus pâle que d'habitude. Cependant il ordonna au ministre de commencer les prières, et sembla bientôt livré tout entier a ce pieux exercice.
Lorsque madame deMontmaur fut arrivée dans sa chambre, elle se laissa tomber sur un fauteuil, tandis que Gaspard, étonné lui-même et comme stupéfait de ce qui venait de se passer, la contemplait, debout et immobile à quelque distance. Après un moment de silence, il mit un genou en terre, et portant à ses lèvres la main blanche et
ridée de sa vénérable mère, il y laissa tomber une larme.
-— Pardonnez-moi, ma mère, lui dit-il d'un ton pénétré; je vois que je vous ai fait de la peine.
— Ah ! mon enfant, répondit la baronne, pourquoi êtes-vous venu dans cette maison? ne vous l'avais-je pas défendu?
— Ma mère, dit Gaspard en tremblant, est-ce que ma présence vous importune?... Dites un mot, et vous ne me reverrez jamais plus; jamais plus vous n'entendrez parler de moi. J'aurais cru, ajouta-t-il, que vous m'aimiez davantage.
— Vous êtes un ingrat, dit la baronne ; comment pouvez-vous douter de l'amour de votre mère. N'est-ce pas plutôt à moi de douter du vôtre? Est-ce ainsi, grand Dieu ! que vous deviez vous conduire sous ce toit.
— Ma mère , vous trouvez donc que j'ai eu tort ?
— Sainte Vierge ! n'avez-vous pas désobéi et manqué de respect au baron de Montmaur, à votre frère aîné, au chef de votre famille?
— Vous n'avez pas vu comment les choses se sont passées, ma mère; il voulait me faire lever pour entendre chanter ses odieux cantiques. Quand il eut été le roi en personne, je ne me serais pas
levé. Il n'y a pas de puissance au monde qui puisse me forcer à me faire huguenot. Par saint Hugon 1 il y en a bien assez d'un dans la famille.
— Mon enfant, reprit la baronne, en vous levant et en ôtant votre chapeau, ce n'était pas aux croyances de votre frère, mais à sa personne que vous auriez rendu hommage. Ne me parlez donc pas de religion. La religion ne consiste pas à braver les convenances et à manquer au respect que l'on doit à son hôte. Vous devez ici donner à tout le monde l'exemple de l'obéissance; ce n'est pas au fils de votre père à encourager la rébellion contre le seigneur de cette baronnie. Vous avez mal agi, mon fils; autant j'approuverais une résistance courageuse à des ordres injustes et tyranniques, autant je blâme cet orgueil obstiné qui prend la piété pour prétexte et ne fait commettre que des fautes.
— Par le gant de Notre-Dame ! dit Gaspard, au moment même où Renaud a levé sa main contre moi, j'allais dire le chapelet pour la conversion de son âme.
La baronne secoua la télé et reprit après un instant d,^ réflexion :
— Je crois que le temps de votre cong;é est expiré, Gaspard?
m AYMÉ VERD.
— Pas encore, ma mère; il me reste encore huit jours à passer auprès de vous.
— Eh bien! si vous voulez m'en croire, vous ne resterez pas ici plus longtemps. Vous partirez demain.
— Demain ! et pourquoi cela, ma mère? Qu'est-ce que cela signifie? suis-je donc un étranger, un intrus en ce logis? Après en avoir été banni pendant quinze ans, ne puis-je donc y mettre le pied sans me voir renvoyer comme un mendiant à qui l'on a donné l'hospitalité pour une nuit? Puisque vous le voulez, ma mère, puisque vous me l'ordonnez, je partirai; mais je veux connaître la cause d'une semblable conduite. Je le veux ; il faut que vous me le disiez, ma mère.
Madame de Montmaur baissa la tète, en proie à une triste lêverie. Elle regarda ensuite son fils qui était resté à ses genoux et tenait toujours sa main dans les siennes.
— Gaspard, lui dit-elle en retenant avec peine une larme qui roulait dans ses yeux, Gaspard, vous n'aimez pas votre frère.
Ce mot produisit sur Tarcher un effet terrible. Il se leva et recula épouvanté jusqu'au fond de l'appartement. 11 revint ensuite à pas lents jus-
LA PRIEaE DU SOia. f85
qu'auprès de la châtelaine, et lui dit d'une voix douce :
— Ma mère, vous avez prononce une parole qui n'aurait jamais dû sortir de vos lèvres, ni entrer dans votre cœur. Rëtractez-la, je vous en prie, rétractez-la. Qui? moi! je n'aime pas mon frère! ajouîa-t-il en élevant la voix. Mais, savez-vous, madame, <|ue je donnerais ma vie pour lui épargner un chagrin, et que, pour sauver son âme, je vendrais ma part du paradis. Je n'aime pas mon frère! Mais de grâce,apprenez-moi ce qu'il faut que je fasse pour lui prouver combien je l'aime! 11 n'est aucun danger qui puisse m'effrayer. Ah! vous souriez maintenant! vous avez voulu m'éprouver, n'est-ce pas? Eh bien! ne parlons plus de cela. Si j'ai eu tort ce soir, j'en suis fâché, cela ne m'arrivera plus, je vous le jure. Pourvu que Renaud vous respecte, je vous promets foi de gentilhomme, que je lui passerai tout ce qu'il voudra; oui, tout, excepté pourtant de me faire aller au prêche. Allons! adieu, mère, vous avez besoin de repos. Essuyez vos yeux, ne craignez rien, vous serez contente de moi.
En parlant ainsi, l'archer embrassa de nouveau la châtelaine, et s'éloigna d'un pas rapide. Lors-
qu'il fut parti, madame de Montmaur se tourna vers sa nièce, qui, pendant toute cette scène, était restée à l'écart dans un coin de l'appartement. — Encore huit jours, mon enfant! lui dit-elle. Mettons-nous à genoux et disons ensemble le Miserere, afin que Dieu ait pitié de nous.